4/ La psychanalyse de Lacan

a) Éléments problématiques

Merleau-Ponty, comme le rappelle Roudinesco (145), considérait que la thèse d’un inconscient structuré comme un langage était « totalitaire ». Totalitaire c’est un fait, à condition de concevoir la notion de langage dans toute sa complexité. L’idée d’un ordre totalitaire décidant pour le sujet de sa destinée apparaît d’autant plus inacceptable si le langage est identifié à une structure close, fermée sur elle-même. Le langage ainsi conçu s’apparenterait davantage à une « langue », constituée de règles grammaticales et de signifiants. Or, s’il existe une dimension totalitaire dans cette thèse de l’inconscient structuré comme un langage, c’est à entendre comme lié à une autre conception du langage. Dans cette autre conception, le langage échappe au sujet, il ne s’appréhende pas directement comme objet d’étude, il est constituant de celui qui l’étudie. Ainsi, le langage devient un « réel » de l’humain, un « au delà » constitutif. La psychanalyse que promeut Lacan ne ferait donc que constater ses effets, tout en puisant certains concepts chez les linguistes. La notion de langage recouvre un concept construit sur la base du constat de ses effets. Le langage n’est donc pas directement « connaissable » mais considéré comme « responsable » de divers phénomènes. Et ces phénomènes sont ceux de la culture, du social, de l’inconscient. Dans une telle optique, le langage risque d’apparaître comme un substitut théologique, questionnant l’origine et l’existence d’un ordre supérieur. Lacan tend à inverser cette proposition, pour considérer que l’idée de Dieu est également un effet du langage (107).

La langue, et plus précisément la masse signifiante qui la compose, permet de nommer « les choses ». Jakobson (77), avec malice, évoque et cite le livre de Swift (« Voyages de Gulliver »). Un sage avait décidé que, « puisque les mots ne sont que des substituts des choses, il serait plus pratique pour tous les hommes d’emporter avec eux les choses qui seraient nécessaires pour exprimer les affaires particulières dont ils auraient à discuter ». Et d’évoquer alors la difficulté en ce cas de « parler en choses d’une baleine », et plus encore de parler en choses de toutes les baleines, sans compter alors l’impossibilité de concevoir à l’aide du « parler en choses » la notion de totalité. Écrasé sous le réel de la chose en masse, dépourvu de l’expression de la totalité, l’homme encombré ne peut plus dire. Ce que dit Jakobson, c’est qu’il n’y a de dire que du dire en mots. Les accidents conversifs de l’hystérie, tout à convoquer le corps comme image d’une chose, s’articulent étroitement aux mots d’un dire par leurs jeux de symbolisation. Pour mémoire, dans cette même partie du texte, Jakobson reprend les travaux de Peirce posant que « le sens d’un signe est un autre signe par lequel il peut-être traduit », définissant par-là le langage comme structure à part entière. Dans la même ligne, Jakobson propose « dire ce qu’est une chose, c’est dire à quoi elle ressemble », ce qui est une façon, outre de rappeler la structure, de pointer l’inadéquation radicale entre les mots et les choses.

Je vais m’appliquer, dans les pages qui vont suivre, à discuter les articulations possibles entre pensée freudienne et méthode structurale. Il s’agit de poser d’emblée deux points.

Tout d’abord, Freud écrit dans son texte « l’inconscient » (42) que « la représentation consciente comprend la représentation de chose plus la représentation de mot qui lui appartient, la représentation inconsciente est la représentation de choses seule ». Freud ne se prononce pas ici, contrairement à ce qu’il dit dans « L’interprétation des rêves », sur une éventuelle articulation des représentations de choses entre elles. D’une façon très immédiatement logique, André Green (69) écrit déductivement : « Désormais on peut parler de la dissociation entre le représentant-affect et le représentant-représentation. Ce dernier va tenter de pénétrer dans le conscient pour former la représentation de chose consciente liée à la représentation de mots. Le quantum d’affect, lui, va devenir l’affect comme qualité. Vous voyez que sur ce point je me sépare de Lacan puisqu’il n’y a rien qui permette de penser que l’inconscient est structuré comme un langage, tout au moins pour moi ». Cela stigmatise un malentendu, qui tendrait à invalider une vision de l’inconscient en réalité beaucoup moins simple. Il nous suffira de relire quelques passages de « L’interprétation des rêves » pour nous en convaincre (ce qui sera proposé dans la suite). Cette citation de Green lance idéalement la suite de cette réflexion : pour Freud, l’inconscient était-il structuré comme un langage ? Pour en terminer avec ces quelques mal-entendus liés au structuralisme, il convient de préciser strictement le sens des mots utilisés. À titre d’exemple, Pierre Fédida, dans un ancien article de « l’Evolution Psychiatrique » de l’année 1964 (35) intitulé « Le structuralisme en psychopathologie », montre que le rapprochement entre psychopathologie et linguistique n’a rien d’accidentel, l’auteur se référant notamment aux troubles du langage de la schizophrénie, tel le néologisme. Or, tout en citant Lacan, il défend l’idée d’un langage, d’une part comme « expression », et d’autre part d’un travail de la cure analytique permettant de libérer le patient de son langage actuel. Une telle conception me semble possible à condition de se démarquer clairement de la définition lacanienne du langage. En effet, ici, le terme langage, si l’on veut se référer à une conception structurale lacanienne, devrait être remplacé par « discours », sous peine d’induire des contre-sens. Ainsi, pour la suite, il importe de continuer à se référer aux définitions qui précédent.

b) Freud et le concept de structure

« Freud est loin d’entretenir cette équivoque. Il nous avertit au contraire que dans le rêve ne l’intéresse que son élaboration. Qu’est-ce à dire ? Exactement ce que nous traduisons par sa structure de langage. Comment Freud s’en serait-il avisé, puisque cette structure par Ferdinand de Saussure n’a été articulée que depuis ? Si elle recouvre ses propres termes, il n’en est que plus saisissant que Freud l’ait anticipée. Mais où l’a-t-il découverte ? dans un flux signifiant dont le mystère consiste en ce que le sujet ne sait pas même où feindre d’en être l’organisateur ». Lacan (91)

Si l’inconscient freudien est ce bouillonnement qui lie et délie représentations imagées et pulsions, il comporte aussi d’autres aspects qui en font une structure. En effet, le processus primaire, décidant des liaisons pulsion-représentation uniquement en fonction du principe de la « décharge énergétique », appartient à la logique de l’inconscient, parallèlement à sa structuration.

Je vais montrer quelques rapprochements possibles entre inconscient et structure, en partant des textes de Freud. Il y apparaîtra que, pour Freud, l’inconscient est organisé, organisateur, composé de signes, que ces signes ont des valeurs interdépendantes, et que les images qui composent l’inconscient sont des signifiants. Parallèlement donc, a cette structuration, il existe un autre fonctionnement (processus primaire) qui entretient avec la structure des rapports qui ne seront pas directement abordés dans ce travail.

b 1) Pensées de rêves et images

Tout d’abord, Freud, dans « L’interprétation des rêves », dit au sujet du déplacement dans le rêve : « une expression abstraite et décolorée des pensées du rêve fait place à une expression imagée et concrète ». Il conçoit donc très clairement une « pensée du rêve » qui, par le « travail du rêve », se transforme en représentations imagées. Il dit un peu plus loin : « Une fois que la pensée du rêve, inutilisable sous sa forme abstraite, a été transformée en langage pictural… ». Ainsi, la représentation imagée du rêve, loin de correspondre exactement au contenu d’un inconscient qui s’exprimerait, serait la traduction en image de pensées. De fait, Freud pose une théorie selon laquelle il existerait une sorte de matériel premier, abstrait, qu’il appelle « pensée du rêve ». Ce matériel n’existe inconsciemment qu’à la condition d’être traduit en image, c’est-à-dire que la représentation de chose dans le rêve n’est plus première, mais seconde.

b 2) Psychisme et signes

Dans le chapitre VI de « l’interprétation des rêves », Freud pose : « Le contenu du rêve nous est donné sous forme de hiéroglyphes, dont les signes doivent être successivement traduits ». Ceci renvoie à l’articulation omniprésente entre « manifeste » et « latent », soit que quelque chose vaut pour autre chose. Il existe une écriture en images qu’il convient de déchiffrer, écriture composée de signes. Dans la lettre 52 à Fliess (45), Freud se représente le psychisme comme composé en partie de signes, et dit : « Ce qu’il y a d’essentiellement neuf dans ma théorie, c’est l’idée que la mémoire est présente non pas en une seule mais en plusieurs fois et qu’elle se compose de diverses sortes de signes ». Cette logique de la construction sur le modèle d’un ensemble de signes est comparable à ce que Saussure disait du langage. Nous voyons là un aspect supplémentaire qui rapproche structure psychique freudienne et structure du langage. Le psychisme est constitué de signes, une représentation vaut pour autre chose qu’elle-même, de la même façon qu’un signifiant vaudrait pour un signifié.

b 3) Signes et liaisons entre les signes

Un ensemble de signes ne constitue pas une structure pour autant, il faut encore que ces signes soient articulés par une logique. En effet, entre autre, pour faire une structure, il convient que chaque élément soit interdépendant des autres, la modification d’un élément influant sur l’ensemble. L’inter-relation des éléments entre eux, des représentations entre elles, existe chez Freud, sans que l’on puisse (à ma connaissance) directement lire leur interdépendance. Mais si cette interdépendance n’est pas directement affirmée par Freud, elle peut se déduire. Toujours dans la lettre 52, il écrit : « L’inconscient est un second enregistrement ou une seconde transcription, aménagé suivant les autres associations peut-être suivant des rapports de causalité ». L’idée est ici présente, d’une inter-relation des représentations entre-elles, mais il faudrait forcer la lecture pour y repérer le signe d’une conception d’inter-dépendance des valeurs. Toujours dans ce même registre de la perception, c’est à dire du socle de la représentation, dans « Esquisse d’une psychologie scientifique » (45), on trouve une modalité associative mnémonique du sein par l’enfant, sein vu de face associé à la représentation du sein vu de côté, si bien qu’un sein vu de côté engendrera chez l’enfant un mouvement « réflexe » de la tête, afin que le sein soit resitué en face et que la tétée soit possible.

Dans son texte « contribution à la conception des aphasies » à (47), Freud dit d’une même façon : « Nous ne pouvons avoir aucune sensation sans l’associer aussitôt ». Il n’est pas possible pour l’auteur de considérer qu’une représentation puisse être « isolée » des autres, sauf en des cas bien précis correspondant à la mise en place de mécanismes de défense tels que « l’isolation » ou le « clivage ». La règle, le principe, le psychisme freudien, réside en l’obligatoire liaison des représentations entre-elles : les représentations forment un réseau complexe, un tissu. Des liens labiles, mobiles, vivants, relient les représentations pour les articuler, à tel point que toute représentation isolée des autres, non liée, sera suspecte d’appartenir à un processus pathogène. Les premiers travaux de Freud, à commencer par les « Etudes l’hystérie » (48), sur contiennent cette logique de la déliaison comme processus pathogène et de la liaison comme processus thérapeutique. La logique freudienne est donc, on le voit, radicalement anti-associationniste (au sens non pas de « l’association libre » mais d’une conception purement additionnelle du psychisme), comme l’est la pensée structuraliste. Il n’y est pas concevable qu’un modèle se limite à l’association d’éléments disjoints, inter-indépendants. Il ne peut s’agir de juxtaposition, mais au contraire d’interdépendance étroite.

Ainsi, sans que Freud ne l’exprime de manière explicite, ces exemples témoignent d’une logique de l’inter-dépendance des représentations entre elles.

b 4) L’inconscient organisateur

La notion de structure oblige à considérer un autre aspect : celui de système organisateur. Comme cela a été rappelé, Saussure, en parlant des séries associatives, évoquait un caractère d’autonomie inhérent au langage. C’est-à-dire qu’un mot appelle un autre mot, non pas du fait d’une intention délibérée d’évocation chez le sujet qui pense ou qui parle, mais à cause de certains mécanismes appartenant au langage lui-même : le sujet ne décide pas de ses associations, elles peuvent s’imposer à lui. Lévi-Strauss continuera dans cette même veine et appuiera le trait du côté du mythe. Le sujet y apparaît inscrit dans une logique inconsciente qui lui préexiste, celle du mythe. Le mythe, véritable machinerie inconsciente, organise l’articulation des valeurs entres-elles. Par conséquent, le sujet lui-même se trouve organisé par lui, et il y a donc logique organisatrice par la structure, c’est-à-dire une autonomie de la structure. Cette idée se trouvait précédemment proposée en terme de système organisateur que constitue la structure, au-delà d’être un système organisé. Quelle est la position freudienne à ce sujet ? Ici, Freud est lumineux et précis, le sujet cartésien est écarté sans ménagement et la structure, instaurée avec autorité. On peut trouver dans l’interprétation des rêves (38) de quoi satisfaire les plus sceptiques. Il écrit : « … Les activités de pensée les plus compliquées peuvent se produire sans que la conscience y prenne part.. ». Puis, plus loin, d’une même façon : « Car une seule observation compréhensive de la vie psychique d’un névropathe, une seule analyse de rêve doit le convaincre d’une manière absolue que les processus de pensée les plus compliqués et les plus parfaits peuvent se dérouler sans exciter la conscience du malade ». Et là où Freud démontre le caractère structuraliste de sa théorie : « Il faut que le médecin puisse toujours conclure de l’effet conscient au processus psychique inconscient. Il apprendra par là que l’effet conscient n’est qu’un résultat éloigné du processus inconscient, que ce dernier n’a pu, comme tel, devenir conscient ; il verra aussi qu’il a pu longtemps exister et agir sans se trahir à la conscience. Pour bien comprendre la vie psychique, il est indispensable de cesser de surestimer la conscience. Il faut, comme l’a dit Lipps, voir dans l’inconscient le fond de toute vie psychique. L’inconscient est pareil à un grand cercle qui enfermerait le conscient comme un cercle plus petit. Il ne peut y avoir défait conscient sans stade antérieur inconscient, tandis que l’inconscient peut se passer de stade conscient et avoir cependant une valeur psychique. L’inconscient est le psychisme lui-même et son essentielle réalité. ». Ainsi, pour Freud, la donne est claire. Dès L’interprétation des rêves, il pose comme principe de base, comme principe essentiel, que la vie psychique consciente dépend directement d’une vie psychique autre, qui échappe, celle de l’inconscient. Ainsi, tout désir, affect, toute impression confuse ou intuition, toute décision ou intention, etc, tout cela, est engendré par l’inconscient. Et, pour faire lien avec Lévi-Strauss, on peut considérer que l’inconscient comprend le mythe, dont l’Œdipe, mais sans s’y réduire.

b 5) Freud, les mots et les choses

Une fois de plus, je m’appuierai sur « L’interprétation des rêves » (38), qui contient nombre d’indications relatives à ce problème. Freud y compare le travail du rêve au travail de l’artiste en arts plastiques : « Ce défaut d’expression est lié à la nature du matériel psychique dont le rêve dispose. Les arts plastiques, peinture et sculpture, comparés à la poésie, qui peut, elle, se servir de la parole, se trouvent dans une situation analogue : là aussi le défaut d’expression est dû à la nature de la matière utilisée par ces deux arts, dans leur effort d’exprimer quelque chose. ». Il écrit un peu plus loin : « Une fois que la pensée du rêve, inutilisable sous sa forme abstraite, a été transformée en langage pictural, on trouve plus facilement, entre cette expression nouvelle et le reste du matériel du rêve, les points de contact et les identités nécessaires au travail du rêve. ». Freud ne peut être plus clair dans sa conception : le rêve est traduction, traduction en images de pensées inconscientes. Cela tient à ce que le travail du rêve ne dispose, pour son « expression », que de la figuration imagée, comme le sculpteur ou le peintre. On peut interroger cette particularité : pourquoi cette obligatoire traduction, ou encore pourquoi n’est-il pas possible de rêver un texte littéral, rigoureusement écrit, qui pourrait contenir les mêmes procédés de déplacement et de condensation nécessaires à la censure. Et alors que la poésie montre cette possibilité d’un discours métaphorique, nous voilà aux prises avec un sujet privé de la capacité à rêver des poésies littéralement inscrites, privé de la capacité à rêver directement du texte. Ceci étant, Freud considère une parenté entre rêve et poésie, ce qu’il énonce. L’image du rêve correspond strictement pour lui à l’image évoquée par le texte poétique. Mais que nous dit Freud de ce qu’il entend par « pensée de rêve » ? La chose suivante : « Ce qui nous est fourni par la pseudopensée du rêve, ce sont les pensées mêmes qui ont provoqué le rêve, c’est à dire leur contenu, et non leurs relations mutuelles, relations qui sont vraiment toute la pensée ». En somme, le rêve mettra en scène des pensées qui s’articuleront dans le scénario du rêve, au gré d’un travail qui pourra générer des contradictions ou des illogismes. Ces illogismes seront la conséquence de certaines oppositions entre les pensées, mais ne seront pas proprement porteuses d’une signification du rêve. Le rêve exprime des pensées qu’il scénarise dans une suite, et l’ordre scénique de cette suite, souvent illogique, peut stigmatiser une contradiction entre certaines pensées, mais n’a pas intrinsèquement de valeur particulière. En fait, tout est affaire de découpe du rêve en unités identifiées, correspondant à des pensées de rêve. Les pensées de rêve correspondent à des unités traduites par figurations imagées, dans un ordre d’enchaînement peu important. Mais chaque pensée de rêve est en elle-même complexe. Freud le dit quand il évoque des activités de pensée inconsciente « des plus compliquées ».

b 6) Signifiant et spécularité

C’est sans doute par le biais de la spécularité qu’il sera possible d’illustrer l’inconsistance logique d’une opposition systématique entre signifiant et image. Dans le séminaire « Les formations de l’inconscient » (102), Lacan explore à nouveau la question du rapport du sujet à sa propre image, en tant que cette image, prise dans le regard de l’Autre, lui permet de s’inscrire dans le désir et par conséquent dans le discours de l’Autre. Lacan le dit en ces termes : « C’est en cela qu’il vient au secours d’une activité à quoi d’ores et déjà ne se livre le sujet qu’en tant qu’il a à satisfaire le désir de l’Autre, et donc dans la visée d’illusionner ce désir. C’est toute la valeur de l’activité jubilatoire de l’enfant devant son miroir. » (102). Plus loin, il complète : « D’autre part, comme terme réel, son moi est susceptible, non pas simplement de se reconnaître, mais, s’étant reconnu, de se faire lui-même élément signifiant, et non plus simplement élément imaginaire dans son rapport avec la mère. ». Explicitement, Lacan pose que l’identification imaginaire du sujet, (identification imaginaire signifie ici grossièrement identification à l’image renvoyée par le miroir) va s’articuler au registre signifiant. Pour dire brièvement, ce qui sera repris en détail par la suite, l’enfant désire incarner le signifiant du désir maternel (le phallus). L’enfant se trouvera ainsi suspendu aux signifiants maternels (l’Autre inaugural) et tentera de s’y inscrire (posséder la mère en fusionnant avec son registre signifiant, tenter de faire coïncider l’être dans l’Autre).

L’expérience du miroir illustre cette tentative d’inscription dans l’image, qui ne vaut pas comme simple rassemblement et reconnaissance du schéma corporel, mais comme inscription dans le regard de l’Autre. En effet, l’expérience du miroir ne fait pas intervenir deux termes (l’enfant et son reflet) mais trois (l’enfant, son reflet, l’Autre) et même un quatrième (le phallus). L’enfant se reflète dans une image validée par l’Autre et interroge son rapport au phallus. L’écart entre le sujet et son image atteste qu’il s’agit d’un jeu de langage, par conséquent troué par l’objet, d’où ces incessants retours vers un reflet jamais satisfaisant (l’identification spéculaire n’est pas une fois pour toute). Le regard et le discours inscrivent donc l’enfant de manière identique, et il s’agit du même mouvement. De manière syllogistique, Lacan pose donc que l’image dans le regard de l’Autre est du même registre que l’épinglage dans le discours de l’Autre : l’image appartient donc au registre signifiant.

L’Autre qui regarde et qui parle constitue une image en reflet et une image de mots. Le désir de cet Autre est désir articulé en discours. Il n’est donc pas possible d’opposer l’image et le signifiant, ils sont deux facettes d’une même aspiration, celle de la tentative d’inscription du sujet dans l’Autre.

Ces deux voies ne se superposent pas, elles s’intriquent et l’une ne va pas sans l’autre. Le miroir est langage, les mots de la mère sont des images. Il n’existe pas de champ particulier à ces deux modalités.

Ainsi ceci peut-il illustrer la voie préférentiellement imagée qu’utilise l’inconscient pour s’exprimer. En effet, l’infans, celui d’avant la parole, au sens d’avant la production phonatoire articulée en discours compréhensible, cet infans donc, investit l’image avant les mots. L’image est une expérience maîtrisée qui précède la maîtrise articulée de la parole ou de la pensée en mots. Cela sera notre unique concession à une quelconque chronologie. Le scopique, la détermination imagée, l’évocation par visualisation précèdent l’aptitude pratique à utiliser la langue.

Déjà, dans le langage, pas encore dans la langue, l’infans forge un système d’image, un langage d’image, qui se complétera en temps voulu de sa traduction lettrée.

Guy Le Gauffey (115) propose une autre articulation entre signifiant et représentation. L’auteur rappelle la définition classique du signifiant par Lacan « Le signifiant, c’est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant ». À partir de là, il rappelle la bipolarité de la notion de représentation : représentation de quelque chose et représentation pour quelqu’un : « Il y a un double aspect de la représentation, ce qui laisse bien entendre le verbe : représenter pour, qui dégage à lui seul deux places : celle d’un accusatif (représenter quelque chose), et celle d’un datif (représentation quelque chose pour autre chose) ». Guy Le Gaufey ensuite enchaîne logiquement : si le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant, le sujet est donc représenté par un signifiant, ainsi, son image qui le représente est un signifiant.

c) Lacan et la structure

La linguistique (métaphore et métonymie)

Comme le reprend Roudinesco (145), Lacan en 1931 décrit un cas de paranoïa féminine, celui d’une institutrice érotomane qui pensait par ses écrits faire évoluer la langue (82). Lacan précise dans ce travail que « La malade affirme que ce qu’elle exprime lui est imposé, non pas d’une façon irrésistible ni même rigoureuse, mais sous un mode déjà formulé. C’est, dans le sens fort du terme, une inspiration. » La psychose, comme corrélative d’une anomalie du langage apparaît déjà, mais aussi, par le biais de cette inspiration bien spéciale, l’idée d’une autonomie du langage. Lacan analyse ensuite différentes qualités des anomalies de langage, qu’il décline suivant les rubriques de troubles verbaux, nominaux, grammatiques et sémantiques, et étend sa réflexion à la poésie surréaliste, ce qui sera repris plus loin. Dans ce même texte, Lacan se réfère à Delacroix et à son livre : Le langage et la pensée (27), pour montrer que les travaux de Head sur les aphasies, travaux purement cliniques, s’accordaient « remarquablement avec ce que les psychologues et les philologues obtiennent par leurs techniques propres. » Et, on trouve chez Delacroix une référence au cours d’un illustre linguiste : Saussure.

Saussure introduit Lacan aux catégories du signifiant et du signifié ; Jakobson apportera la métaphore et la métonymie. En ce qui concerne le signifiant et le signifié, il faut les mâtiner du rébus freudien et du mythe lévi-straussien. Lacan explique (88) : « Le premier réseau, du signifiant, est la structure synchronique du matériel du langage en tant que chaque élément y prend son emploi exact d’être différent des autres ». Ici, il reproduit à l’exactitude ce que Saussure donnait en d’autres termes : (« dans la langue, il n’y a que des différences » (150)), les signifiants ne se définissent que par les différences qu’ils entretiennent les uns par rapport aux autres. Lacan poursuit sur le signifié pour dire : « Le second réseau, du signifié, est l’ensemble diachronique des discours concrètement prononcés, lequel réagit historiquement sur le premier, de même que la structure de celui-ci commande les voies du second Ici ce qui domine, c’est l’unité de signification, laquelle s’avère ne jamais se résoudre en une pure indication du réel, mais toujours renvoyer à une autre signification. C’est à dire que la signification ne se réalise qu’à partir d’une prise des choses qui est d’ensemble ». Il importe de préciser que dans l’esprit de Lacan, ce qui est « concrètement prononcé » ne signifie pas consciemment conçu. Comme nous le verrons, le signifié, tel que Lacan l’aborde, ne se résume pas à un concept attenant au signifiant. Le signifié est multiple, changeant, et en partie inconscient. Lacan précise (92) que la conception des rapports entre signifiant et signifié « s’oppose à la correspondance bi-univoque du mot à la chose ». Autrement dit, le signifiant (empreinte acoustique) ne renvoie pas à un signifié objectivement repéré, ou du moins, si dans l’activité mentale commune une telle opération peut se révéler, c’est à la condition d’ignorer l’étendue du registre signifié. Les catégories freudiennes du « manifeste » et du « latent » correspondent étroitement à ces vues, en ce qu’un contenu manifeste, c’est-à-dire l’articulation entre un signifiant et un signifié, recouvre possiblement (pour ne pas dire certainement) un contenu latent, c’est-à-dire que le signifié en question renvoie à d’autres signifiés qui sont inconscients, et qui une fois dévoilés se transmutent en nouveaux signifiants du discours. Un signifié inconscient est un signifiant refoulé. Cela nous amène à parler de deux conceptions de Jakobson qui ont considérablement fertilisé la pensée lacanienne : la métaphore et la métonymie.

La métaphore, c’est « un mot pour un autre » (92), et « La structure métaphorique, indiquant que c’est dans la substitution du signifiant au signifiant que se produit un effet de signification qui est de poésie ou de création, autrement dit l’avènement de la signification en question » (92). Un signifiant se substitue à un autre, vient le remplacer, et s’intercale dans le discours avec son signifié attenant. Lacan dans un autre texte (89) précise « Il faut définir la métaphore par l’implantation dans une chaîne signifiante d’un autre signifiant, par quoi celui qu’il supplante tombe au rang de signifié, et comme signifiant latent y perpétue l’intervalle où une autre chaîne signifiante peut y être entée ». Des mots se substituent à d’autres mots, le mot éludé devient signifié latent du nouveau mot qui s’installe quant à lui avec son signifié officiel. Les signifiants conscients apparaissent comme rejetons déformés, déplacés, de signifiants inconscients. Ces signifiants inconscients (latents) correspondent aux signifiants éludés et ravalés au rang de signifié. On note que Lacan précise que le signifiant refoulé n’est pas un élément détaché mais qu’il est lui même pris dans une chaîne signifiante. Il pourra surgir (voir plus loin) sous la forme d’un lapsus par exemple si la chaîne consciente ressemble à la chaîne inconsciente qui l’enserre. À l’inverse, comme nous l’avons vu précédemment (dans la partie consacrée au rapport entre pensée freudienne et structuralisme), la chaîne inconsciente alimente de ses « rejetons » la chaîne consciente et favorise ainsi les possibilités de ressemblance entre les chaînes. Le refoulement est une opération métaphorique, en ce que le refoulement implique la substitution d’un signifiant par un autre.

La métonymie constitue le deuxième emprunt majeur de Lacan à Jakobson. Il s’agit d’une figure rhétorique qu’il reprendra fidèlement, de même qu’il avait fidèlement repris la figure de la métaphore. Lacan rappelle (90) « le paradigme de la définition proprement imaginaire qui se donne de la métonymie : la partie pour le tout ». La substitution du signifiant au signifiant qui s’y opère n’occulte pas le signifiant éludé, qui reste immédiatement accessible. Un signifiant est remplacé par un autre qui désigne une de ses parties. Soit, le signifiant premier se trouve découpé, rendu inoffensif comme nous le verrons, et représenté par un aspect détaché de lui. Les divers aspects de ce type de transfert de dénomination sont repris par Joël Dor (30) : il doit exister pour réaliser une métonymie des liens entre les signifiants substitués, liens dont il donne des exemples. Il peut s’agir de la relation de la matière à l’objet (un « cuivre » pour l’instrument de musique), du contenant pour le contenu (boire un « verre » en lieu et place du liquide concerné), la partie pour le tout (une « voile » pour un bateau de type voilier), ou une relation de cause à effet (la « moisson » pour la somme de ce qui a été récolté). Par le processus métonymique, il n’y a pas élision d’un signifiant, mais simple recouvrement d’un voile, puisqu’une contiguïté est conservée entre le signifiant premier et le second mis à sa place. La métonymie n’est pas rupture comme la métaphore qui produit du sens, la métonymie « arrondit les angles » en masquant la puissance évocatrice d’un signifiant. Elle en amoindrit l’effet. Lacan précise « Soit la structure métonymique, indiquant que c’est la connexion du signifiant au signifiant, qui permet l’élision par quoi le signifiant installe le manque de l’être dans la relation d’objet, en se servant de la valeur de renvoi de la signification pour l’investir du désir visant ce manque qu’il supporte. » La métonymie aménage la castration par le repérage d’une suite d’objets, pris dans une chaîne éternellement substitutive, permettant qu’un objet du désir en appelle toujours un autre contigu. Ainsi, par ce glissement infini, faisant dire à Lacan que « le désir est une métonymie » (92), la castration est voilée. Le désir, origine du manque-à-être qui découle de la castration symbolique, trouvera par l’articulation métonymique un objet à nommer comme « objet du désir », objet nommé par la métonymie elle-même, comme si cet objet existait. Autrement dit, le discours du sujet nomme des objets représentants supposés d’autres objets éludés par la métonymie mais virtuellement présents. Et pour dire extrêmement simplement, ne nommer que la partie d’un tout implique l’idée d’un tout dont on pourrait jouir, dont le désir pourrait entièrement se satisfaire. C’est ainsi que la formule métonymique contient la logique désirante, parce qu’elle comprend l’idée d’une totalité jouissive en n’en nommant qu’un fragment : la parcelle sous-entend l’entièreté. Au-delà de permettre le glissement d’un objet à un autre, la métonymie englobe le spectre de l’objet total, autour duquel tournera le discours, de métonymies en métonymies.

Comme cela a déjà été évoqué, la métonymie est également très utile pour dire sans dire. La métonymie permet en effet de nommer sans nommer, tout un chacun sachant précisément ce dont il s’agit, sans s’affronter au signifiant lui-même. La métonymie « tourne autour du pot », sans nommer clairement ce qu’il contient, bien qu’elle suffise à déterminer ce dont il s’agit. Et c’est là une vertu sociale essentielle de la métonymie que de ne pas « appeler un chat un chat ». Elle permet un respect bien-séant de la sensibilité de tout un chacun vis-à-vis du signifiant. L’alcoolique a tout intérêt à « préciser » qu’il « boit un verre » plutôt que du vin ou même de l’alcool. On sait ce dont il s’agit sans le dire, le sujet s’abritant ainsi d’une auto-dénonciation par l’usage d’un signifiant métonymique. L’incongruité du signifiant est neutralisée sans être à proprement parler occultée. À ce propos, on voit comment le signifiant en question porte l’idée d’une totalité de la jouissance : ce qui est en question chez l’alcoolique, c’est bien une jouissance possible par l’alcool. L’alcool, objet supposé total, bien qu’obligatoirement insatisfaisant, représente, au plan signifiant, une jouissance espérée. Si la jouissance n’est pas au rendez-vous, le sujet en interrompra le circuit en proférant qu’il va « prendre un dernier verre », attestant par là une butée à sa recherche (stigmatisant la castration), ou tombera ivre mort dans l’inconscience toxique qui n’est pas non plus totale jouissance : cette jouissance est évoquée par l’idée de totalité que confère la métonymie. Ainsi, la métonymie protège de la grossièreté d’un « je veux jouir » explicite et évoque cette jouissance en posant la totalité comme potentialité. Lacan dira « Mais pour y revenir d’ici, que trouve l’homme dans la métonymie, si ce doit être plus que le pouvoir de tourner les obstacles de la censure sociale ? » (92). La métonymie protège la jouissance de la castration par le signifiant, élude la perte, puisque l’objet n’est pas nommé tout en intégrant implicitement le discours.

Pour Lacan, si « le désir est une métonymie », « le symptôme est une métaphore ». En effet, le symptôme consiste, dans sa pure acception freudienne, en la substitution d’un matériel refoulé par un matériel modifié (formation de compromis). Cette substitution laisse dans l’ombre l’inconnu de cet inconscient, qui insiste de façon incompréhensible. Lacan propose donc un pont entre les catégories freudiennes du désir et du symptôme, et les catégories linguistiques de la métonymie et de la métaphore.

Outre ce pont, Lacan en jette un autre, qui sera contesté dans sa validité par Jakobson. Lacan propose en effet « La Verdichtung, condensation, c’est la structure de surimposition des signifiants où prend son champ la métaphore… » puis « La Verschiebung ou déplacement, c’est plus près du terme allemand ce virement de la signification que la métonymie démontre et qui, dés son apparition dans Freud, est présenté comme le moyen de l’inconscient le plus propre à déjouer la censure ». La condensation trouve son corollaire linguistique en la métaphore, et le déplacement en la métonymie. Cette vision est cohérente, compte tenu de ce que nous avons développé précédemment. Cohérente, mais insatisfaisante pour Jakobson cité par Nicolas Ruwet (148) qui écrit : « On remarquera que ce rapprochement ne coïncide pas avec celui fait par Jacques Lacan (Cf « L’instance de la lettre dans l’inconscient », in La psychanalyse, III, 1957) ; celui-ci identifie respectivement, condensation et métaphore, et déplacement et métonymie. Roman Jakobson, à qui nous en avons fait la remarque, pense que la divergence s’explique par l’imprécision du concept de condensation, qui, chez Freud, semble recouvrir à la fois des cas de métaphore et des cas de synecdoques ». En effet, il y a peut-être là, en l’espèce, un forçage par Lacan des cadres théoriques.

Pour en revenir à la logique du signe, articulant signifiant et signifié, un point important réside en ce que Lacan, à la suite de Saussure, repère en tant que « double flux ». Il dit : « D’où l’on peut dire que c’est dans la chaîne du signifiant que le sens insiste, mais qu’aucun des éléments de la chaîne ne consiste dans la signification dont il est capable au moment même. La notion d’un glissement incessant du signifié sous le signifiant s’impose donc, ce que F. de Saussure illustre d’une image qui ressemble aux deux sinuosités des eaux supérieures et inférieures dans les miniatures des manuscrits de la genèse. Double flux où le repère semble mince des fines raies de pluie qu’y dessinent les pointillés verticaux censés y limiter des segments de correspondance », ce qui revient à l’absence de correspondance bi-univoque entre signifiant et signifié. Ainsi, lors d’un « déroulement » de phrase, en cours d’énonciation, rien n’est fixé en matière de signification : les signifiants s’articulent à la suite les uns des autres, comme un ruban, qui constitue une chaîne des syntagmes. Et, pendant l’énonciation, c’est-à-dire pendant la formulation elle-même, de multiples signifiés sont possibles sous les signifiants. La signification n’est pas arrêtée tant qu’une ponctuation quelconque n’est pas intervenue.

Le surréalisme

L’intérêt de Lacan pour le surréalisme apparaît dans ses travaux dès 1931, au sein du texte « Écrits inspirés : schizographie » (82). Ce travail porte sur les anomalies du langage observées chez une patiente paranoïaque, qui avait la conviction de parvenir à révolutionner la langue. Lacan y cite le courant « surréaliste ». « Les expériences faites par certains écrivains sur un mode d’écriture qu’ils ont appelée sur-réaliste, et dont ils ont décrit très scientifiquement la méthode, montrent à quel degré d’autonomie remarquable peuvent atteindre les automatismes graphiques en dehors de l’hypnose ». L’écriture automatique des surréalistes lui semble attester ce qui deviendra sa thèse ultérieure de l’autonomie du langage. En effet, l’aléatoire de cette écriture spontanée révèle une vérité poétique qui dépasse la simple juxtaposition hasardeuse et absurde de mots placés les uns à la suite des autres. La thèse surréaliste ne se limite pas à l’idée d’une sur-interprétation, ou d’une « sur-lecture », d’un texte qui n’aurait intrinsèquement aucun sens. On peut rappeler à cette occasion, l’intérêt des surréalistes pour les travaux freudiens, principalement pour l’association libre. La règle fondamentale analytique comprend, et c’est une évidence, que l’aléatoire supposé du dire à l’adresse de l’analyste se compose d’une part de la vérité du sujet. Il s’agit en analyse de l’abandon pur et simple des usages habituels de la mondanité impliquant un contrôle du discours. Il existe une communauté entre la démarche surréaliste et la démarche analytique. Toutes deux visent un dévoilement par l’abandon du contrôle. André Breton (11) considérait, en cette droite ligne, l’hystérie comme « moyen suprême d’expression ». Mais cette démarche se retrouve dans bien d’autres domaines, que ce soit dans « l’art brut » ou le « free jazz ». Le « free jazz », la « new thing » du jazz, procède également de cette idée que quelque chose émerge de la spontanéité, par abandon des règles et des codes. Encore à l’heure actuelle, un musicien comme Tim Berne (7) cultive un travail similaire, divisant les auditeurs en opposants farouches et en inconditionnels. Il pousse les musiciens qui jouent avec lui à improviser le plus longuement possible afin que se dégage de l’ensemble, à certains moments, des plages à la fois spontanées et inventives, comme autant de fulgurances qui échappent. Ce dévoilement par la non-maîtrise, détermine probablement, l’énergie du refus comme l’enthousiasme de l’adhésion, qu’il s’agisse de « free jazz », d'« art brut », de surréalisme, de psychanalyse, ou de structuralisme.

Les mathématiques

Roudinesco situe les premières références de Lacan aux mathématiques à 1950 (145). Elle rappelle à cet effet sa rencontre avec le mathématicien Georges Th Guilbaud et la grande amitié qui en naquit. Elle raconte : « En 1951, Lacan, Benveniste, Guilbaud et Lévi-Strauss commencèrent à se réunir pour travailler sur les structures et établir des ponts entre les sciences humaines et les mathématiques. Chacun utilisait à sa façon l’enseignement de l’autre sur le mode d’une figure topologique. À partir de ce travail, Lacan se livra quotidiennement à des exercices mathématiques. » Le structuralisme, comme cela a déjà été rappelé, concerne deux grands champs, celui des mathématiques, et celui des sciences humaines. Il s’agit chaque fois de décrire des systèmes munis de certaines propriétés, dans le premier cas ces systèmes sont abstraits, dans le second, ils recouvrent les échanges inter-humains (linguistique, sociologie, ethnologie, psychanalyse). Mais, au delà de la branche « sciences humaines » du structuralisme, Lacan ne négligeait pas, loin s’en faut, la dimension strictement logico-mathématique, pour le formidable outil que cela pouvait constituer. Il s’agissait pour Lacan de disposer d’un système qui ne soit pas assujetti au signifiant. Autrement dit, Lacan espérait des mathématiques l’outil qui lui permettrait d’approcher au mieux le réel du langage. Avec la topologie, et il l’énonce explicitement dans le XIIIe séminaire, il lui semble possible de faire sentir une butée du mode représentationnel habituel. Il s’agit pour lui d’un exercice de l’irreprésentable qu’il conseille aux analystes en tant que très utile à leur pratique.

Lacan et Lévi-Strauss

Lacan va établir des ponts, entre le structuralisme appliqué à la linguistique, à l’ethnologie, aux mathématiques, et son application à la psychanalyse. Dans ce parcours, Lévi-Strauss a une place des plus importantes, en tant qu’il dégage l’articulation nature culture au sein des échanges par le biais de l’universalité de l’interdit de l’inceste. L’inceste lévi-straussien ne se résume pas à l’inceste occidental, pour correspondre à l’interdit « d’une jouissance » qui n’est pas nécessairement identifiée à la sexualité entre parents et enfants (mère-fils principalement). En fait, ce qui définit la jouissance, c’est son interdit, et cet interdit est culturel. D’ailleurs, cet œdipe, Lévi-Strauss va s’employer à l’étudier, de la même façon qu’il étudie les autres mythes. Il le décomposera en mythèmes qu’il mettra en perspective (117). Dans cette optique, le mythe incarne une sorte d’ambassadeur préférentiel de la structure, le mythe la représente au plus près, fidèlement, tout en en occultant ses effets directs. Le mythe révèle autant qu’il masque. Ainsi, le mythe d’Œdipe, révélera des structures qui ne s’opposeront pas aux structures dégagées par l’abord analytique. Freud fera un mythe de ce mythe, un mythe psychanalytique, qui aura la fonction traditionnelle du mythe : permettre de repérer. C’est-à-dire qu’il existe sans doute des mythes de valeur différente, au sens où certains peuvent approcher au plus près, dans une sorte d’épure lumineuse, la vérité de l’homme, son réel. Et l’Œdipe apparaît, semble-t-il pour Freud, comme l’un de ceux qui serrent de très près ce réel de l’humain, pour en donner une idée. Roudinesco évoque le « choc » ressenti par Lacan à la lecture de « Les structures élémentaires de la parenté »  (118), dans la mesure où ces éléments théoriques lui permettaient de dépasser l’idée traditionnelle de la famille pour dégager sa dimension proprement symbolique et structurale. En ce sens, Lacan trouve chez Lévi-Strauss, entre autre, le dépassement d’une conception « naturelle » de la famille. La culpabilité, par exemple, se comprend plus facilement dans sa dimension symbolique : ce n’est pas tant une peur réelle d’un châtiment réel (par exemple la castration conçue comme éviration), mais plutôt s’agit-il d’une angoisse d’origine strictement symbolique liée à la faute, elle-même symbolique. Soit, toujours à titre d’exemple, l’interdit ne vaut pas en tant que contrainte externe, butée opposée par la réalité, mais en tant que valeur intérieure et constituante du sujet. Il s’agit bien là d’un aspect des plus important de la structure.

Lors d’une intervention sur un exposé de Lévi-Strauss, Lacan en 1956 dit « Si je pouvais caractériser le sens dans lequel j’ai été soutenu et porté par le discours de Claude Lévi-Strauss, je dirais que c’est dans l’accent qu’il a qu’il ne déclinera pas l’ampleur de cette formule à laquelle je ne prétends pas réduire sa recherche sociologique ou ethnographique – sur ce que j’appellerai la fonction du signifiant, au sens qu’a ce terme en linguistique, en tant que signifiant, je ne dirai pas seulement se distingue par ses lois, mais prévaut sur le signifié à quoi il les impose ». (cité par Roudinesco, 145). Ainsi, Lacan s’enthousiasme de l’extension symbolique que permet Lévi-Strauss (place de l’interdit dans le repérage des liens de parenté), mais aussi de ce qu’il y a matière à la mise en lumière des effets de signifiant. Autrement dit, les structures ethnologiques montrent une organisation des échanges inter-humains, ces échanges prenant la place de signifiants en tant que par exemple une femme « échangée » est aussi un signifiant échangé (principe du mariage), les modalités de l’échange obéissent à des lois précises (rites, coutumes, lois).