5) Définitions et enjeux et du structuralisme

A) Définitions du structuralisme

Si l’on se réfère à la structure en tant qu’élaboration théorique, Lévi-Strauss repère et définit divers aspects nécessaires (117) : « Nous pensons en effet que pour mériter le nom de structure, des modèles doivent exclusivement satisfaire à quatre conditions ». Nous voyons comme Lévi-Strauss tient à préciser qu’il s’agit bien de modèles. L’auteur poursuit : « En premier lieu, une structure offre un caractère de système. Elle consiste en éléments tels qu’une modification quelconque de l’un d’eux entraîne une modification de tous les autres ». On peut se souvenir que cette idée est omniprésente chez Saussure en ce qui concerne le sens des mots notamment. En effet, Saussure disait que « … la langue est un système dont les termes sont solidaires et où la valeur de l’un ne résulte que de la présence simultanée des autres ». Mais, poursuivons avec Lévi-Strauss : « En second lieu, tout modèle appartient à un groupe de transformations dont chacune correspond à un modèle de même famille, si bien que l’ensemble de ces transformations constitue un groupe de modèles ». Si les modèles représentent ce qu’il est entendu d’appeler la structure, les différents modèles sont liés entre eux par une logique d’appartenance. Et les modèles sont variables, vivants, ils peuvent se modifier. Mais, les modifications s’inscrivent dans une continuité, un nouveau modèle appliqué à un problème similaire ne sera pas radicalement différent. Cette filiation des modèles rend compte de leur évolutivité. « Troisièmement, les propriétés indiquées ci-dessus permettent de prévoir de quelle façon réagira le modèle en cas de modification d’un de ses éléments ». Lévi-Strauss termine en disant : »Enfin, le modèle doit être construit de telle façon que son fonctionnement puisse rendre compte de tous les faits observés ».

Ainsi, la définition de la structure peut, à la suite de Lévi-Strauss, s’articuler comme suit :

1) Tout d’abord, la structure n’existe pas, en tant qu’elle n’est pas connue. La structure est une notion qui recouvre le constat empirique d’un ordre existant.

2) Si la structure n’existe pas en tant que donnée formelle humainement connaissable, la structure peut se formaliser sous formes de modèles qui sont des approximations.

3) Un modèle doit être structuré en système.

4) Un modèle peut se modifier et différents modèles peuvent se succéder au cours de l’observation d’un phénomène (ou objet).

5) Les différents modèles appliqués simultanément ou successivement à un même objet entretiennent entre eux un lien de continuité, de familiarité.

6) Un modèle permet de prévoir l’évolution du phénomène qu’il sert à expliquer.

7) Un modèle doit rendre compte de l’ensemble des faits inhérents au phénomène qu’il s’attache à expliquer.

Piaget, par ailleurs, précise trois propriétés définissant la structure : le caractère de totalité, de transformation, et d’autoréglage (138). En plus de souligner que les structures sont par définition « évolutives » (ce que Lévi-Strauss soutenait aussi), Piaget, s’inspirant des formes logico-mathématiques de la structure, pose que toute transformation ou opération au sein de la structure ne peut qu’aboutir à un résultat intégré à la structure. Il existe une logique de conservatisme structural.

Piaget poursuit sa définition et appuie l’idée d’une non coalescence entre la structure et sa formalisation :

« En seconde approximation, mais il peut s’agir d’une phase bien ultérieure aussi bien que succédant immédiatement à la découverte de la structure, celle-ci doit pouvoir donner lieu à une formalisation. Seulement il faut bien comprendre que cette formalisation est l’œuvre du théoricien, tandis que la structure est indépendante de lui, et que cette formalisation peut se traduire immédiatement en équations logico-mathématiques ou passer par l’intermédiaire d’un modèle cybernétique. Il existe donc différents paliers possibles de formalisation dépendant des décisions du théoricien, tandis que le mode d’existence de la structure qu’il découvre est à préciser en chaque domaine particulier de recherche ». Il peut être intéressant de s’attacher à cette idée de paliers de formalisation. Cela peut renvoyer à certaines oppositions théoriques qui correspondent, en réalité, non pas à un désaccord (même si le désaccord peut exister), mais simplement à une différence des paliers en jeu.

B) De quelques enjeux idéologiques ou théoriques du structuralisme

« L’œuvre de Lacan a donc un double rôle à jouer à l’égard de ce qu’on appelle le structuralisme : d’un côté, elle nous apprend que cette période est à repenser et que l’image qui s’en était cristallisée servait surtout à des fins journalistiques ou polémiques ; d’un autre, l’efficacité et le potentiel critique de l’œuvre de Lacan prouvent que ce chapitre de l’histoire intellectuelle du XX° siècle est loin d’être clos. Le témoignage de l’œuvre de Lacan nous convainc de l’importance toujours actuelle de certains thèmes et stratégies structuralistes et fournit un démenti puissant à une critique apparue récemment qui a pour but de déconsidérer l’apport et l’influence structuraliste. » (Racevskis, (142)).

a) L’anti-humanisme

Le structuralisme décentre le sujet, le décale d’une fétichisation décisionnelle et volontariste, pour soutenir un déterminisme structural. Freud considérait que l’homme moderne avait subi trois humiliations narcissiques successives : Copernic (la terre n’est pas le centre de l’univers), Darwin (l’homme n’est pas une donnée ontologique stable mais évolutive, puisque descendant du singe), et par lui même (« le moi n’est pas maître dans sa propre maison » (67)).

Au delà de blesser l’orgueil narcissique du « libre penseur », le structuralisme engendre un vertige et un fantasme, vertige et fantasme d’une réduction du sujet à la condition de simple agent d’une invisible structure. Le sujet cartésien sombre pour devenir marionnette.

La position analytique propose une alternative à cette impossible question : le sujet y apparaît tout à la fois comme effet de la structure, et fondamentalement responsable.

On peut décliner en trois points les arguments logiques qui fondent la responsabilité du sujet au sein de la structure.

Premièrement, si la structure fonde le sujet, le sujet ne peut qu’assumer la structure, comme ses effets, puisqu’il en est constitué. Pas d’alternative, ou bien le sujet revendique sa responsabilité, ou bien il renonce à son statut de sujet, et alors sa parole ne vaut plus, puisqu’il y a dès lors renoncement à ce qui peut en fonder la valeur.

Deuxièmement, toujours sur un plan logique, et ici chronologique, le structuralisme est une méthode qui étudie la structure dans l’après-coup de ses effets. Autrement dit, la structure est déduite de phénomènes qui lui sont imputés en tant qu’effets. Il n’est, par conséquent, pas légitime de constituer la structure comme cause, puisqu’elle n’est que déduction dans l’après-coup d’une expression qui lui est supposée liée. Si bien que le sujet n’est en rien dédouané par une structure finalement postérieure aux faits.

Troisièmement, toujours dans une lecture logique, la structure n’exclut pas une mise en dialectique du moment décisionnel, au contraire. Un choix sera opéré qui ne correspond en rien à une forme « d’arc réflexe » structural. C’est par une telle mise en dialectique que cette problématique de la décision trouvera en l’éthique son guide possible. L’éthique apparaît comme effet général du langage subsumant les structures, les englobant. Ainsi, ne pas s’engager à en suivre les indications (toujours soumises au doute) revient à en refuser l’exigence : l’éthique prive de la jouissance de l’engagement passionnel d’une part, elle n’offre aucun caractère de certitude d’autre part (l’éthique ici entendue comme systématique mise au travail du questionnement).

b) L’an-historisme supposé

L’inconscient, structuré comme un langage dira Lacan, n’est pas soumis, dans l’esprit de Freud, à l’exigence de la temporalité. Il échappe au carcan du causalisme linéaire pour laisser se jouer en son sein des équilibres et des tensions, comme autant de mises en rapport de valeurs à l’intérieur d’une structure.

De prime abord, le structuralisme semble ne faire intervenir qu’une pure synchronie, à l’exclusion de toute évolutivité, à la manière d’un destin définitivement fixé.

Si le structuralisme exclut tout causalisme linéaire (qui me fait intervenir que deux termes), l’évolutivité est malgré tout possible mais implique l’ensemble des termes de la structure. Un événement ne survient pas à cause d’un autre, mais l’ensemble de la structure « mute » par le jeu de ses forces internes.

Cet ensemble anticausaliste se retrouve dans l’idée de « temps logique » (93) faisant du temps chronométrique un simple aléa, dont la véritable valeur ne peut par ailleurs qu’être subjective (129).

La mutativité appartient à la définition de la structure, sous couvert qu’un lieu de continuité persiste entre la structure de départ et la structure qui a évolué. L’histoire n’est pas éteinte pas le structuralisme, il existe une potentialité mutative, si bien que la logique synchronique de départ se complète d’une potentialité d’évolution diachronique.

Pour rappel, la structure se déduisant, elle comporte un caractère « d’après-coup », qui est en plein accord avec la logique de l’historien.

En bref, la structure peut muter, elle est donc évolutive, dans le cadre de réajustements synchroniques, hors toute conception causaliste de l’événement.

c) Structuralisme et corporéité

Le structuralisme, dans une acception lévi-straussienne ou lacanienne, insiste sur la dimension du signifiant. Cette insistance à lire le signifiant a pu paraître à certains comme la marque d’une résistance à entendre la corporéité.

Or, dans une optique lacanienne, si le signifiant coupe le sujet de son corps réel, il le détermine du même coup comme perte. La conception de « l’objet a » (qui sera reprise) introduit l’idée de corporéité « perdue » mais perceptible, et constitue pour Lacan l’objet même de la psychanalyse (107).

d) Ultra-structuralisme et dérive panthéiste, globalisme et inexhaustivité

Derrida (28) interroge le structuralisme en ce qui concerne une de ses possibles dérives qu’il nomme « ultra-structuralisme », et qui ne survient, comme le rappelle Benoist (4), que « Lorsque la structure n’est plus méthode dans l’ordre du connaître ou relation dans l’ordre de l’être, mais qu’elle prétend à un statut ontologique essentiel, choséifié ».

Le structuralisme ne vaut qu’à rester une méthode qui dégage des modèles théoriques (les structures) à partir de l’observation des échanges interhumains. Il ne s’agit donc pas d’une donnée positive mais déduite et abstraite. Positiver la structure équivaut littéralement à délirer par une « néologisation » théorique, suspecte de religiosité.

e) Anti-positivisme et anti-associationnisme structuraliste

Pour Benoist (4), le structuralisme « n’est pas, ou ne peut pas être réductionniste, comme on l’en a accusé ; il est au contraire le moyen le plus fécond de nous délivrer de ce que l’on peut nommer sans exagération, l’hallucination positiviste… ». Le positivisme est une doctrine scientifique qui propose de s’en tenir strictement à l’observable, au fait, isolé de l’ensemble auquel il appartient pour l’observer et en tirer toutes les conclusions possibles. Cette démarche nécessite l’isolation du « fait » de son ensemble d’origine, ce qui en augmente la valeur contrastée. Cette valeur contrastée, par son extraction de l’ensemble d’origine, lui donne une netteté de contour que Benoist rapproche d’une netteté hallucinatoire. Isoler de l’ensemble le fait positif lui confère une lisibilité, mais le désarticule.

Une telle démarche s’oppose au structuralisme, en ce que le structuralisme consiste justement à maintenir chaque fait dans son ensemble d’origine, quitte à affronter au départ une certaine dose de confusion. Le structuralisme s’attache à examiner l’articulation des faits entre eux, pour en extraire une logique d’ensemble qui deviendra le modèle structural, une fois formalisé.

De même, le structuralisme est anti associationniste. L’associationnisme conçoit un ensemble comme équivalent à la somme de ses parties. Une perspective structuraliste impose de concevoir qu’une logique intrinsèque de l’ensemble s’ajoute à la somme des éléments. Par exemple, l’associationnisme implique une représentation de l’appareil psychique comme simple addition de compétences. Le structuralisme oblige à considérer l’articulation des faits psychiques entre eux, leur logique d’ensemble.

f) Structuralisme et tabou des origines

Racevskis (142) identifie le structuralisme à un « engin de déconstruction ». Le structuralisme déconstruit effectivement beaucoup, à commencer par les certitudes : la science, le temps et la causalité, l’illusion d’autonomie moïque, etc. C’est à dire, le structuralisme bouscule les postures défensives du sujet, il relativise les savoirs.

Le structuralisme consiste en un discours de désillusion, plus qu’en un discours d’illusion quant à la structure. En effet, le structuralisme ne vaut qu’à ne pas sombrer dans certaines croyances.

En cela, le structuralisme n’est pas mondain, et provoque. Mais aussi, à un autre niveau, le structuralisme' interroge l’origine. Comment se déclenche l’idée d’enterrer les morts, de cuire les aliments, ou celle de la prohibition de l’inceste ?

Ces questions, naïves et générales, découlent naturellement d’une vision structuraliste, pour interroger le tabou des origines, pour confronter à cette idée inconfortable. Il s’agit d’un pur réel, et le discours est produit, partiellement au moins, pour occulter ce réel. Or, le discours structuraliste en dessine constamment les contours de gouffre.