III) La psychose : condamnation infinie à penser

1/ Profil général de la psychose dans ses accointances avec l’œdipe

Condamnation à penser, à panser tout autant l’hémorragie narcissique, l’évidement des significations. La structure psychotique nécessite une invention, celle d’une structure équivalente à celle de l’œdipe, et que l’on appelle, en l’occurrence, le délire. Délire, structuration sur l’évidement des significations, structuration ou tentative d’un trop plein, d’une plénitude pure du sens. En effet, posons d’ores et déjà que la psychose se définit par la forclusion du Nom-du-Père, c’est-à-dire par la non-inscription symbolique de l’œdipe.

Il convient donc de rappeler succinctement la fonction de l’œdipe. L’œdipe régule la relation à l’Autre, situe le sujet dans le champ social, précise la généalogie. Ceci tient au fait que l’œdipe inscrit la prohibition de l’inceste, qu’il faut entendre comme prohibition d’une jouissance.

La prohibition d’une jouissance situe le sujet dans son rapport à ses semblables. En effet, le père peut, fantasmatiquement, jouir de la mère, tout en restant lui-même astreint à ne pas jouir de la sienne. Le sujet, de fait, est repéré par rapport à l’instance paternelle, à l’instance maternelle, à la jouissance, au désir et aux générations. Il va structurer son désir en l’aménageant, opérer un compromis structural entre prohibition et jouissance, dégager ainsi un champ du désir.

Ainsi, quand Lacan pose une équivalence entre l’inconscient et le social, il faut bien entendre que cela signifie que le champ social porte lui-même la marque de cet aménagement du désir. C’est-à-dire que le champ social est structuré sur la base de la prohibition d’une jouissance, de la jouissance de la mère en occident, et que cette prohibition organise les rapports entre les sujets. La sexualité, au premier chef, sera prévue structuralement dans sa réalisation pratique : en simplifiant, le rite du mariage, c’est à dire de l’échange des femmes, régule et organise la sexualité. Bien entendu, la sexualité peut se jouer sur d’autres modes structuraux (relations illégitimes, concubinage, homosexualité, abstinence absolue, échangisme…), qui entretiendront toujours un lien de comparaison à la structure la plus traditionnelle : la pratique sexuelle la plus perversement débridée fondera sa valeur de son rapport à la structure la plus habituelle. C’est bien là ce que dit Lacan lorsqu’il propose cette rencontre : « Kant avec Sade » (97). Il y formule, concernant l’exposé sadien, que : « L’apologie du crime ne le pousse qu’à l’aveu détourné de la Loi ».

L’œdipe, au plan structural, apparaît donc directement lié à l’organisation du désir, et plus généralement à l’organisation sociale.

En outre, l’œdipe situe une valeur logique : le phallus. Et le phallus organise, quant à lui, la signification, via le fait que la signification s’articule au désir. Ainsi, le jeu des significations ne sera possible que par la régulation œdipienne, je dirais spontanément possible. Il faudrait ajouter : spontanément, dans le cadre de cette « évidence naturelle » de Blankenbourg, même si l’auteur n’est pas structuraliste (8).

De fait, l’absence d’inscription symbolique de l’œdipe, nommée forclusion du Nom-du-Père par Lacan, équivaut à priver le sujet de ce repérage.

Faute d’un tel repérage, il sera astreint à en inventer un autre, le délire.

Le délire constitue l’élaboration d’un système de repérage en lieu et place de l’œdipe, faute de quoi le sujet, « déclenché », dérive. Ici, le délire comme « tentative de guérison » se révèle en sa fonction, ce qui convoque le soignant à non plus lutter contre le délire, mais à le favoriser pour le rendre compatible avec le champ social. Un psychotique déclenché en bonne santé est un sujet ayant élaboré un délire « socio-compatible ». En règle, et a contrario, le soin est demandé pour un sujet lorsque son délire est soit « socio-incompatible » (comportement inadapté, dangereux, etc.) ou bien lorsqu’il ne parvient pas à délirer (errance apragmatique pouvant aboutir au gel hébéphrénique). Le délire, de fait, non pas de constituer une déviance pathologique, apparaît à cette occasion comme ressort du soin, et comme allié essentiel du sujet psychotique.

À la suite de Calligaris (12), je vais décliner trois modes d’expression de la structure psychotique : avant déclenchement (un sujet psychotique pouvant ne jamais déclencher sa psychose), le déclenchement en lui-même, la structuration enfin faisant suite au déclenchement.

D’autre part, classiquement, je distinguerai schizophrénie, paranoïa, et paraphrénie. Cette distinction sera valide sur la base d’un repérage du partenariat principal : avec l’Autre du langage dans la schizophrénie, avec l’alter ego dans la paranoïa, et la théorie dans la paraphrénie. L’autre mode de distinction habituel se fait relativement au degré de systématisation, soit d’organisation du délire. Mal organisé dans la schizophrénie, hyper-structuré dans la paranoïa. On peut montrer comment la structuration paranoïaque se fonde d’un discours moïque, solidement installé dans une spécularité bi-réflexive, engageant les jeux en miroir de la projection, de la persécution, de la passion. Le paranoïaque s’arc-boute sur son narcissisme contre un autre narcissisme, grâce à la qualité de son assomption spéculaire, pour le dire vite, grâce à sa solidité narcissique. Sur cette assise narcissique solide, le paranoïaque dénonce le scandale de la jouissance de l’Autre, incarné dans l’autre.

Le sujet schizophrène, lui, mal établi en ce domaine, se voit traversé de fulgurances langagières, de messages empruntant souvent la voie corporelle. Non pas de dénoncer la scandaleuse jouissance de l’autre, comme le paranoïaque, il s’en trouve incarner l’objet.

Enfin, outre ces deux modalités, schizophrénique et paranoïaque, une troisième grande structuration sera décrite : la paraphrénie. Probablement sous-estimée, cette catégorie remise à l’ordre du jour par Maleval (124) est à l’évidence utile, pour ne pas dire nécessaire, permettant de situer les psychoses dans leur accointance avec la « jouissance de l’Autre ». Les paraphrénies souffrent d’une inclusion abusive au sein de la schizophrénie ou de la paranoïa, ce qui empêche leur lecture raisonnée.

L’hébéphrénie, structure de l’échec, avortement du discours et gel réfractaire défensif, sera également examinée, en tant que modèle inabouti de psychose.

2/ Engloutissement maternel

Le Nom-du-Père désigne une fonction, dite opération métaphorique, qui crée une interface symbolique entre la mère et l’enfant. Autrement dit, c’est pour lui que la mère porte et soutient une position essentielle : l’enfant n’est en rien susceptible de la satisfaire pleinement, il ne peut en aucune mesure venir occulter son manque. Par là, la mère reconnaît sa castration, se plie à un ordre selon lequel la jouissance comporte deux principaux aspects : tout d’abord, la jouissance ne peut s’obtenir ni se retenir, pour n’apparaître que comme vagues fulgurances en éclipse immédiates ; d’autre part, la jouissance se situe au-delà des bornes de l’ordre symbolique, ce qui décide de son interdit.

Le Nom-du-Père représente cet ordre qui localise la jouissance dans cet objet de l’inexistence : le phallus. Le phallus soutiendra l’impossibilité d’une jouissance, qui se voit réduite à cet ordre de « petite jouissance », régulant ainsi la relation objectale du désir, l’insatisfaction du désir organisant la quête désirante infinie du sujet.

Lacan pose très simplement l’opération en ces termes, au sujet de la métaphore du Nom-du-Père (83) : « … soit la métaphore qui substitue ce Nom-du-Père à la place premièrement symbolisée par l’absence de la mère ». L’absence de la mère symbolisée produit ce moment (logique) d’un repérage par l’enfant d’une aspiration de cette dernière à d’autres satisfactions. Cette autre satisfaction maternelle sera facilement considérée comme étant liée au père : « la mère désire mon père, je ne suis pas tout pour elle ». Ici, le père entre en scène pour des raisons de commodité, mais, en réalité, seul importe le fait que persiste en la mère une insatisfaction, garantie d’un autre désir, d’une autre recherche. Lorsque Lacan dit plus loin, dans le même texte (83) : « Mais ce sur quoi nous voulons insister, c’est que ce n’est pas uniquement de la façon dont la mère s’accommode de la personne du père, qu’il conviendrait de s’occuper, mais du cas qu’elle fait de sa parole, disons le mot, de son autorité, autrement dit de la place qu’elle réserve au Nom-du-Père dans la promotion de la loi ». La promotion de la loi est celle de la prohibition de l’inceste (ou prohibition d’une jouissance), et le Nom du Père en question ne doit pas s’entendre comme strictement limité à la personne du géniteur. Le Nom-du-Père désigne tout aussi bien le père de la mère qu’un symbole général de paternité. Le Nom-du-Père représente ici, bien spécifiquement, la loi de la prohibition de l’inceste, soit l’impossibilité de jouir tout en persistant au sein du système des signifiants. Cette loi permet le désir en interdisant la jouissance.

Il est des cas où la mère ne se plie pas à cet interdit, des cas où la mère rabat sur l’enfant l’entièreté de son attente, de son désir. Il s’agit de mères en souffrance et en jouissance à la fois, hors la loi, délinquance maternelle fragile, raccrochage maternel à l’enfant. Et, si l’enfant vient à compléter la mère, la mère y cherche ce même lien perdu et absolu à sa propre mère. La mère colle son enfant contre elle, phallus réussi, et tout en même temps se colle à son défaut intime : à sa mère. C’est dans cette jonction, en cette jouxtance de deux jouissances que la psychose fait son lit. Ici se profile la forclusion du Nom-du-Père, cet « accident » dont parle Lacan.

Les mères, dites « fusionnelles » ou « guette au trou », dualisées à leur enfant, perverses fétichiques, le fétiche étant incarné par l’enfant, fragiles, précaires, en perdition elles – mêmes de par la perte de leur propre mère, appelant sans cesse un objet d’appui, ces mères en souffrance font barrage à l’inscription de la castration chez l’enfant.

Si la mère est psychotique, cela n’implique pas qu’elle situe l’enfant à une place d’objet, d’élément complémentaire, même si cela reste une possibilité. Une inadéquation fondamentale peut maintenir un espace au sein duquel l’enfant pourra s’inventer un autre désir maternel, un Nom-du-Père.

Une femme amène son fils de 18 ans, qui vit avec elle, et qui présente à l’évidence une psychose schizophrénique décompensée depuis plusieurs années, non soignée. Le garçon en question enchaînait depuis quelques années des conduites inadaptées ou dangereuses, sans que la mère ne trouve la ressource (symbolique) de faire appel à un tiers quelconque. Lorsque son fils, dans le réel, agressera deux policiers, l’irruption du champ judiciaire, comme rappel à l’ordre, amènera la mère à faire hospitaliser son fils, ce qui attestera, chez elle, d’une partielle reconnaissance des troubles de ce dernier. Elle pourra dire qu’elle se doutait depuis longtemps qu’il « n’allait pas bien ». Ici se repère une division maternelle en ce qu’elle reconnaissait la pathologie de son fils tout en la déniant, position perverse où les opposés coexistent quant à la jouissance, avec le choix de la jouissance au mépris de la loi symbolique. La loi symbolique aurait trouvé son assise en ce que la mère eut demandé une consultation plus tôt, la jouissance s’exprimant en ce lien sublime à son fils qu’aucun obstacle ne gênait. Hors la loi, certes, mais fragilité également, comme en atteste le discours de cette mère, en présence de son fils, à notre quatrième rencontre

— « Je suis tombée enceinte de lui parce que je l’ai voulu. (silence). Ma mère était morte, deux mois avant…… je vivais avec elle. Je me suis fait faire un enfant, comme ça… Je crois que c’était comme pour remplacer ma mère… »

« Vous vous êtes fait faire un enfant ? »

— « Oui, peut-être pour remplacer ma mère, déjà que je n’avais plus mon père… (silence, durant lequel son fils la scrute)… avec un ami d’enfance. Je ne lui ai jamais dit qu’Eric était de lui, sauf bien plus tard, quand il avait cinq ans. De toute façon, je voulais un enfant, à ce moment là. Je m’en suis toujours occupé toute seule, il a toujours eu tout ce qu’il a voulu, c’est pour ça, je ne comprends pas qu’il soit malade maintenant. Ça me soulage que vous m’ayez dit qu’il était malade, je ne savais plus vers qui me tourner… des fois, je me demande si je n’ai pas mal fait, si c’est pas de ma faute qu’il est malade…, etc. »

Cette courte séquence met en scène quelques repères qui illustrent, plus qu’ils ne démontrent, la position maternelle, une position possible de mère potentiellement « forclogène ». Cet enfant était appelé par elle à une place de complémentation et d’appui qui correspondait plus à une place maternelle, comme nostalgie confuse du lien de cette mère à sa propre mère. La place en question, de fait, se rapproche de celle de l’objet perdu-retrouvé, en inversion générationnelle : l’enfant en place de mère et la mère en place d’enfant. Cet enfant, en place de l’objet perdu, se voit attribuer une fonction d’objet. Probablement, en cette occurrence, c’est sur le balancement « objet fétiche – objet a » que la mère peut soutenir ce lien sans trop d’angoisse.

La désignation phallique de l’enfant n’est en rien « forclogène », dans la mesure où le phallus reste non spécularisable. Autrement dit, la qualité phallique d’un enfant dans le discours maternel préside au désir d’enfant, nourrit l’enfant d’amour, mais laisse vacante la place du phallus lui-même. Il s’agit là de la distinction entre « phallus » et « objet phallique ». La spécularisation, la positivation du phallus, lui donne un statut connexe, qui est celui de fétiche.

3/ De quelques figures de père

Je vais ici décliner quelques figures de pères, susceptibles de favoriser l’installation d’une structure psychotique de l’enfant. En effet, il importe de se décoller de la chimère de la « mère psychoticogène », « fusionnelle », etc. pour considérer le père comme partie prenante. D’ailleurs, on peut noter comment la théorie même de la psychose tend à forclore le père.

Lebrun (112) considère que le père a à soutenir une place de séparateur entre la mère et l’enfant, notamment en relativisant l’indexation maternelle dans le signifiant : à tel titre le père posera que non, l’enfant n’est pas tel que la mère le dit, il n’est pas ceci ou cela, c’est-à-dire qu’il échappe au registre des signifiants maternels. Il nomme cet effet « castration secondaire ». La castration primaire correspond en ce cadre à la référence de la mère à la loi symbolique, c’est-à-dire en la désillusion pour l’enfant d’incarner le fétiche maternel. Cette modalité, dite primaire, laisse le père dans une relative passivité, il n’intervient en rien puisqu’elle est déterminée par la position subjective maternelle.

La castration secondaire, a contrario, nécessite une implication active du père, une prise de position affirmée : le père enfonce le clou et soutient que l’enfant n’est pas le petit machin de sa mère. Lebrun y repère l’intervention du père réel, soutenu par son désir propre, qui vient verrouiller la castration. L’enjeu de ce moment logique consiste en la production d’un « reste », promulguant l’inadéquation au signifiant, ici signifiant maternel.

Ainsi, un premier niveau peut utiliser le père géniteur comme emblème occasionnel du père symbolique : ce niveau concerne strictement la mère.

À un second niveau, le père exprime son désir et sa mainmise sur la mère, pour verrouiller à son tour la castration.

Là encore, nous sommes confrontés à un modèle quasi-stadique nécessaire à la compréhension mais peu compatible avec une visée structuraliste. Cette modélisation imaginarise une grammaire des valeurs, pour la rendre facilement accessible. Il convient de savoir s’en décaler pour n’en retenir que le principe, principe qui ne nécessite pas ce recours aux stades (primaire secondaire) ni aux personnages (père-mère) pour exprimer sa logique. Pourquoi ne pas envisager ce double mouvement comme intriqué et pré-existant à l’enfant ? C’est-à-dire que la conjonction des désirs paternels et maternels produira ce bain, porteur ou non de la castration symbolique. Mais le travail de Lebrun, qui utilise donc un recours stadique contestable dans une conception structuraliste, met néanmoins l’accent sur deux aspects complémentaires de la castration. À un premier niveau, la castration commune, un écart s’inscrit entre le sujet et le signifiant : il y a constitution d’un reste. À un second niveau, la castration spécifique de la névrose, le sujet repère un autre désir maternel. Dans ce travail, si Lebrun n’est pas cité, je considérerai également une double castration. Mais, cela est déjà apparu dans le texte, et je nommerai « castration primaire » la castration par le signifiant, commune aux trois structures et permettant de définir le sujet. Je nommerai « secondaire », la castration œdipienne. En effet, il me semble plus logique d’inverser l’ordre que propose Lebrun. En fait, la castration secondaire au sens de Lebrun est un redoublement de ce je nomme castration primaire, dans le cadre de la structuration névrotique exclusivement et faisant intervenir activement le père. Or, ce que je nomme castration primaire concerne les trois structures et non la structure névrotique seule.

a) Le père absent de son désir :

Si la mère transducte seule, au sens de Lebrun, la castration primaire, elle le fait au sein d’une structure constituée en grande partie d’elle et de son homme. Si bien que cette transduction peut dépendre en elle-même de la qualité érotique de la relation engagée, de sa nature excitante ou non, de l’implication qui s’y trouve incluse. Ainsi, la désignation implicite par la mère d’un autre désir se trouvera facilitée si le partenaire géniteur est de son côté actif à attiser le désir d’une façon ou d’une autre : le décevant ou le convoquant, ce qui revient exactement au même. La nature excitable et désirante du père sera ainsi participante de l’inscription maternelle d’un autre désir. Par ailleurs, cette nature désirante du père atteste également de sa castration personnelle, et participe donc à la circulation de l’ambiance particulière de la castration.

En outre, se référant maintenant à ce que Lebrun nomme castration secondaire, une part active du père y est nécessaire, une confirmation est appelée, un verrouillage, qui sculpte le Nom-du-Père définitivement en le sujet. Là encore cette confirmation appelle une part désirante active du père qui le fait intervenir et s’opposer à l’épinglage de l’enfant dans les signifiants maternels : « Mais laisse donc cet enfant tranquille ! » dit le père… Et cela nécessite son implication désirante, faute de quoi son silence diluera le nécessaire repérage, le rendra moins lisible, et sera responsable de certains artefacts : parmi ces artefacts, la psychose comme structure, mais aussi toutes les structures. Je veux dire par là, et j’y reviendrais, que quoi qu’il en soit de cet assemblage théorique, un peu d’illusion quant à incarner le phallus maternel persiste toujours chez l’enfant (puis l’adulte), et la confirmation paternelle est insuffisante par définition. Cela revient à dire qu’il n’existe pas d’œdipe parfait. Un espace de jouissance reste ouvert, insistant, farouchement volontaire à se rappeler au bon souvenir de tout un chacun, originant les douleurs comme la fantaisie et le charme. Là encore se trouve l’ambiguïté de la structure, en ce que ses achoppements fondent jouissance et séduction, comme ils réalisent l’horreur de la répétition délétère. Encore une fois, la posture désirante paternelle, en son expression, est issue de la structure globale au sein de laquelle l’enfant évolue. Autrement dit, ce n’est pas l’expression désirante paternelle qui instaure la structure de l’enfant. La structure générale autour de l’enfant détermine différents effets, dont l’expression d’un désir paternel, et la possibilité ou non d’une inscription névrotique de l’enfant. Il s’agit d’une grammaire des valeurs, d’une articulation complexe. Ainsi, un père absent de son désir peut favoriser l’installation d’une structure psychotique.

b) Le père partenaire :

Une variété de père, maintenant conçue non plus du côté du père lui-même, mais de l’enfant puis de l’adulte, consistera en ce que nous appellerons le « père alter ego ». Ce père est le père imaginaire, père partenaire, côtoyé paisiblement sans qu’il ne porte à aucun moment le moindre enjeu symbolique, avec lequel une relation se noue, sans empreinte. Le sujet en parle comme il parlerait de la boulangère du coin, sans autre résonance. S’agit-il d’une invention de père, défensive contre la menace que constitue le père symbolique ?

c) Le père de son Nom : ravages d’une imaginarisation :

Lacan pose ce « Par quoi les effets ravageants de la figure paternelle s’observent avec une particulière fréquence dans les cas où le père a réellement une fonction de législateur ou s’en prévaut, qu’il soit en fait de ceux qui font les lois ou qu’il se pose en pilier de la foi, en parangon de l’intégrité ou de la dévotion, en vertueux ou en virtuose (……), etc. (83) » ajoutant qu’il s’agit là d’autant de postures d’où le père ne peut que démériter, d’où la forclusion de son Nom. Peut être est-il possible de poser simplement qu’une telle posture collusionne deux figures de père : le père imaginaire (partenaire de la réalité) et le père symbolique. En cette occurrence, le père de la réalité (imaginaire) ne pourrait fonder sa paternité qu’en incarnant le père symbolique (de la loi symbolique). Or, cela revient en ce cas à réduire le père symbolique à une dimension imaginaire, soit à l’imaginariser. En effet, le père symbolique peut utiliser la surface du père imaginaire pour inscrire son message prohibitif, mais en aucun cas il ne peut s’y incarner. Le père transmet sa propre castration, et supporte une fonction symbolique malgré lui, hors toute velléité. Ainsi, un père qui se prend pour le père, interdit au père de s’inscrire symboliquement. D’ailleurs, incarner le père mort qui est le père symbolique, c’est le tuer encore une fois, mais imaginairement. On peut retrouver en ce type de père le père de Schreber, qui concevait des méthodes éducatives extraordinairement folles, tentant l’incarnation du père symbolique en l’imaginarisant, ne transmettant ainsi qu’un pur vide à la place de son absence.

Ce père imaginarisé va engendrer un type de lien indéfectible à l’enfant, lien qui nécessitera sa présence. Le « père guide », celui dont on ne peut se passer de la présence effective. Le père-conseilleur, dont on retrouve l’image chez certains patients, qui ne supporteront jamais sa disparition. Un père dont on ne peut se passer, non symbolisé, qui édicte concrètement les règles, au fur et à mesure. Non symbolisé, ce père est obligatoirement vivant et présent. Il condamne l’enfant à ne pouvoir pas le tuer.

4/ La forclusion du Nom-du-Père

Le concept de forclusion du Nom-du-Père nécessite d’être exactement repéré en sa spécificité. À titre d’exemple, dans un travail qui s’enracine à l’origine même du concept, Leclaire (113) donne certains exemples de forclusion qu’il désigne comme psychotiques et qui ne s’appliquent pourtant pas au Nom-du-Père. Il s’agit d’une erreur, ce que souligne par ailleurs Maleval (120), très facilement explicable du fait que l’époque de la rédaction du texte de Leclaire est celle de l’élaboration du concept.

Il faut évoquer ici le concept de forclusion locale, élaboré par Nasio (119), qui ne concerne pas la métaphore paternelle. Mais là encore, la forclusion en question ne porte pas sur un signifiant simple, un peu à la façon d’un mot de vocabulaire qui serait absent du dictionnaire. Et certains exemples de Leclaire (exemple de l’hirondelle), laissent penser que la forclusion pourrait toucher, dans son acception lacanienne, un registre quasi-lexical, de désignation.

Or, la forclusion ne concerne le signifiant (par exemple du Nom-du-Père) qu’en tant que ce signifiant vient recouvrir une opération.

Cette opération, qui seule en réalité est forclose, même si elle se supporte d’un signifiant qui la désigne, par exemple le signifiant « père », est une opération métaphorique.

Une opération métaphorique, représentée par un signifiant est une opération qui permet la substitution d’un signifiant par un autre. Par exemple, la métaphore paternelle est une métaphore qui permet de substituer le signifiant « Nom-du-Père » à celui de « désir de la mère ». Nous renvoyons le lecteur à la partie consacrée à la linguistique et à la métaphore, puisque le mécanisme est d’ordre linguistique, mis au service de l’ordre symbolique. Ainsi, la métaphore est une matrice permettant une opération de substitution. Cette substitution positionne les éléments les uns par rapport aux autres, très précisément : dans le cas de la métaphore paternelle, le sujet désirant se voit situé par rapport à sa mère, à son père, plus généralement par rapport à l’ensemble des partenaires sociaux, son désir y trouvant sa vectorisation phallique et la jouissance (de la mère) sa butée, bref, cette métaphore constituant tout un ensemble qui détermine le sujet social.

En cette optique, il n’est pas acceptable de lire comme c’est quelquefois le cas, que le président Schreber présentait une forclusion de son patronyme, et que c’est la confrontation au patronyme en lui-même qui a déterminé le déclenchement de sa psychose. Là encore, c’est détourner la théorie en voulant la simplifier, mais en la rendant incompréhensible. Donc, la forclusion ne touche qu’une fonction, et se désigne pour des raisons strictement pratiques, à l’aide du signifiant général et usuel, en l’occurrence le Nom-du-Père.

Lacan développe très précisément ces divers points, en ayant recours aux mathémes, dans son texte « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose ». En effet, une telle compréhension du phénomène psychotique conditionne la stratégie du soin et restitue le délire, non plus comme une « erreur de perception » ou une « modalité satisfactoire imaginaire » (type autistique) mais comme une authentique « tentative de guérison », c’est-à-dire comme une tentative d’élaboration d’une opération substitutive en lieu et place de l’opération métaphorique du Nom-du-Père (18). Cette opération substitutive consiste en une métaphore plus ou moins efficace à indexer confortablement le sujet dans le social, c’est à dire à juguler sa jouissance et à le situer à une place déterminée (droit, autorité, soumission, reconnaissance d’une valeur particulière, positionnements éthiques, etc.). De fait, le délire est une modalité non pas pathologique mais adaptative, qu’il convient d’aider à se développer, à se socialiser au mieux, à s’élaborer. Le traitement de la psychose, qui en découle logiquement, est ainsi une participation thérapeutique à l’élaboration d’un délire « socio-compatible » mais aussi capable d’intégrer un maximum de « données », c’est à dire non-aliénant (21). L’abord analytique consistera à en entamer respectueusement le sens, à le nourrir d’énigme, non pas pour l’invalider mais au contraire, et solidairement, à faire relance de son élaboration.

La forclusion du Nom-du-Père est donc forclusion d’une opération substitutive, inexistence d’une matrice, d’un système de repérage et d’organisation, susceptible normalement de s’appliquer à l’ensemble de la vie psychique du sujet. La métaphore organise l’ensemble du sujet névrosé, elle préside à sa vie psychique, le détermine, l’organise. Sa forclusion implique que l’ensemble de la vie psychique ne sera pas organisée par elle, d’où une série de conséquences :

— Le sujet psychotique, non déclenché utilisera, la trame du social comme système organisateur extérieur.

— Si le sujet psychotique est convoqué par une conjonction signifiante particulière (c’est-à-dire une situation) et doit user de la métaphore paternelle, y être référé, (mécanisme d’ordinaire typiquement inconscient), il ne trouvera rien, un trou, pur et simple trou, si bien qu’il se désorganisera totalement (le social ne suffit plus ici à le maintenir en servant d’étayage extérieur). On dira qu’il « déclenche ».

— Le sujet pris dans ce chaos désorganisé de son déclenchement psychotique fera un travail de mise en signification (délire), ou bloquera le défilé des significations par gel psychique, jetant une poignée de sable dans les engrenages du signifiant pour les « stopper », solution du déficit (hébéphrénie). Souvent, la solution sera intermédiaire, délirante dans le champ d’efficacité de la métaphore délirante élaborée, et déficitaire dans le pourtour inaccessible à la métaphore. Le psychotique est menacé de se fondre dans sa mère, dans l’Autre, d’y disparaître. L’Autre pourrait le consommer, jouir de lui, faute d’une médiation œdipienne. Tout le travail de la psychose sera d’élaborer une formule pour se déprendre de la jouissance de l’Autre. Cet Autre, Autre du langage qui hallucine (schizophrénie), Autre dans l’autre qui persécute (paranoïa), Autre de la théorie ou du récit (paraphrénie), l’Autre est l’enjeu du psychotique, avant le phallus.

Pour résumer, la métaphore paternelle permet :

— au sujet de repérer sa place au sein du champ social

— ce repérage fondant l’évidence de différentes notions (motions), qui apparaissent tant inexplicables logiquement que permettant l’ancrage de la signification. Si une signification renvoie toujours à une autre, il existe des « balises totémiques » qui ne décident pas d’une signification dernière et explicite, mais décident d’un accord de principe sur certaines valeurs phares. Ces « balises totémiques » sont autant de « Nom-du-Pare ». Le Nom-du-Pare ponctue le défilé du signifiant pour en scander le sens, quitte à se représenter d’un « c’est comme ça », strictement fataliste et traditionaliste. Le blocage du sens, sur des évidences inexplicables, constitue la marque de la métaphore paternelle correspondant à la reconnaissance d’un ordre, tout en même temps que cet ordre persiste dans son opacité, ne se laissant pas appréhender formellement. Dans la psychose, la ritournelle et le néologisme auront cette fonction de bloquer le sens sur une « néo-évidence », de « sens évidé » mais stabilisateur de la chaîne.

— La métaphore permet aussi la vectorisation de la jouissance en plaisir, organisé sur le mode phallique. Ainsi, la « jouissance du corps propre » est contenue, et la « jouissance de l’Autre » tenue à distance. Le psychotique devra se débrouiller avec ces deux jouissances totalement délocalisées (Corps propre) et non médiatisées (de l’Autre).

5/ Proposition d’un modèle général de la forclusion partielle

Lacan dit précisément, et l’on peut s’étonner que cet aspect ne soit pas repris : « La crainte de chez les sujets névrosés correspond, contrairement à ce que croit Jones, à quelque chose qui doit être compris dans la perspective d’une insuffisante formation, articulation, d’une partielle forclusion du complexe de castration ». (93, souligné par nous)

Cela amène plusieurs conséquences, que de concevoir la forclusion comme partielle, et même obligatoirement partielle.

Tout d’abord, cela permet l’hypothèse de la castration comme obligatoirement irréalisée idéalement. Ainsi, l’idéal du Nom-du-Père est un idéal, une vue de l’esprit, mais la clinique relève toujours des points de jouissance qui s’articulent à la castration, sans pour autant s’y réduire. Il n’y a pas que de la castration chez le sujet névrosé. Ainsi, ce que l’on nomme castration consiste en une approximation de ce qui serait renoncement absolu et définitif à la jouissance.

Cela interroge sur la possibilité, d’une forclusion partielle dans la psychose avec, comme aménagement, une mise à l’écart des structures métaphoriques véhiculant la castration. Cette mise à l’écart par le clivage laisserait s’exprimer au mieux la psychose, organisation affranchie de la castration rejetée, et à même d’élaborer une métastructure délirante pour réguler la jouissance.

Avant de développer quelque peu ces deux pôles quant à la jouissance, je propose en quelques mots, d’infirmer l’hypothèse d’éléments clivés, dans la psychose, qui seraient porteurs d’une part de castration symbolique. Le fait même que ces éléments soient clivés annule leur prétention à représenter en rien la castration. La castration symbolique ne vaut que si l’ensemble de la vie psychique s’y rapporte. Hors cette exigence, les éléments en question ne valent que comme vagues signifiants strictement limités au rang imaginaire, c’est-à-dire comme possibles références du discours, mais en rien comme modalités organisationnelles du discours. La castration ne se soutient que de son caractère d’organisation, en tant qu’elle est organisée selon un ordre mais aussi qu’elle organise par elle-même le sujet. Il ne s’agit donc pas d’un outil imaginaire référentiel mais, bel et bien, de la structure souterraine du sujet, sujet bien plus en place dès lors d’incarner l’outil de la structure plutôt que d’en user.

On pourrait donc, à propos de la « forclusion partielle », se représenter un curseur évoluant sur un axe entre deux pôles. Le premier pôle serait celui d’une parfaite réduction de la jouissance en une petite jouissance phallique, assumée et tranquille. Castration idéale, modèle, stricte occurrence logique encore ici, virtualité intellectuelle permettant le dégagement conceptuel. Cette idéale castration n’existe pas, une fixation à la jouissance opère toujours à divers degrés chez tout sujet, garantie de fantaisie. Voilà ainsi posé le premier pôle.

Le second pôle serait celui de la pure jouissance non liée, ce pôle, comme le premier, nous semble également à interroger en tant que stricte occurrence logique, dans la mesure où la jouissance n’est jouissance que relativement à ce qui est « plaisir », soit à ce qui n’est pas jouissance. Mais, imaginons, malgré tout, un état d’absolue déliaison, de bouillonnement pulsionnel sans régulation aucune, qui correspond peut être à ce que Lacan évoquait (déjà cité) à partir de cet enfant (Dick) pour qui « tout est également réel » (99). Osons imaginer un être, qu’il n’est pas possible de nommer sujet, mais que l’on peut nommer « être humain », qui ne dispose d’aucun système signifiant de balisage de la jouissance. Un tel être existe-t-il ? L’absolue absence de signifiant nous semble difficile, même si cette question s’est posée parfois à moi, en présence d’une patiente hospitalisée, en attente d’une place en M.A.S., qui présentait une surdité congénitale totale, une cécité congénitale complète, un comportement évoquant celui d’un autisme grave. Néanmoins, quelque chose la représentait, les sensations tactiles, les sensations cœnesthésiques, qui valent comme unités signifiantes, qui se mémorisent, et je postule (de façon idéologique) que cet ensemble mémorisé de signifiants sensoriels se constitue peu ou prou en système, et que ce système, peu ou prou, régule une fraction de jouissance. D’autre part, ce sujet est sujet de par l’inscription par les autres dans le champ signifiant, par ceux qui en parlent…

Le sujet habituel se situerait entre ces deux fictions, castration idéale d’un sujet sans relief d’un côté, bouillonnement chaotique pur, de l’autre.

Le névrosé régulerait par sa constitution oedipianisée une jouissance sagement, plus ou moins sagement, contrôlée ainsi, quitte à l’exprimer en symptôme. Le psychotique étayerait sa régulation sur un ordre social non symbolisé, jusqu’à déclencher sa psychose et devoir alors élaborer une métaphore délirante comme nouvelle régulation. Le pervers, hypocritement adossé à la castration organisée en clivage, sorte de parachute symbolique, jouerait à essayer de jouir au mieux. Lacan (97) dit précisément cette évidence : dans la perversion, la référence reste constante à l’ordre de la castration, y compris dans les excès les plus fous.

Donc, si la forclusion est partielle dans la névrose, elle est complète et totale dans la psychose.

6/ Le sujet psychotique non déclenché

Calligaris (12) décrit précisément trois états successifs, mais non obligatoires dans leur succession, de la structure psychotique.

Une première phase, de « psychose non déclenchée », y est incontournable. Le sujet psychotique est structuré d’une façon telle que certains repères ne sont pas inscrits, du fait de l’échec de la métaphore paternelle. Pour mémoire, ces absences de repères concernent la valeur et la signification phallique, la structuration du désir sur cette valeur comme moyen de régulation de la jouissance, la prohibition (inconsciente) d’une jouissance (inceste) et, du fait de cette prohibition, la possibilité d’une inscription sociale articulée. L’organisation globale de ces repères est ordonnée par la « métaphore paternelle », permettant un jeu de significations et d’évidences : fameuse « évidence naturelle » au sens de Blankenburg

Lorsque Lacan assène : « L’inconscient, c’est le social », il pose que le champ social est lui-même structuré, et que sa structure est superposable à celle du sujet. Autrement dit, le champ social consiste en une organisation structurée à la façon d’une névrose, pour ce qu’il offre de plus stabilisant mais aussi de plus aliénant, tout en articulant certains aspects plus pervers ou psychotique (capitalisme sauvage, totalitarisme, etc.).

Ainsi, le sujet psychotique non déclenché va trouver au sein du champ social un repérage qui lui fait défaut, il va pouvoir s’y conformer : les interdits, les idéaux, les buts à atteindre, les comportements adaptés, etc. tous ces éléments et d’autres sont proposés par le champ social.

Ainsi, lorsque l’on reprend l’anamnèse des sujets qui ont déclenché leur psychose, on peut être surpris d’apprendre qu’avant le déclenchement, ces sujets étaient bons élèves, sages, conformes, sans histoire, un peu solitaires mais agréables, polis, adaptés… Bref, l’anamnèse nous apprend que ces sujets étaient parfaitement adaptés, greffés sur l’organisation sociale, vectorisés par un système qui, faute d’intériorisation, les maintenait de l’extérieur. De tels sujets sont engoncés, corsetés, étayés, par une « exo-structure » sociale à laquelle ils s’hyper-adaptent sur un mode pseudonévrotique. À ce propos, la qualité structurale et sa solidité peuvent se mesurer, chez les sujets névrotiques, dans la capacité à »jouer » avec l’ordre social, la dose d’humour ou de « sub-perversion » possible, grâce au fait que l’équivalent du champ social réside en le sujet comme structure interne et constituante.

Si aucun accident ne survient, le sujet peut effectuer un parcours de vie idéalement conforme, pouvant même comprendre mariage, enfants, mort du père, promotion sociale, etc. Ces types « d’évitement de la mauvaise rencontre » seront détaillés dans la partie consacrée au déclenchement. Ces sujets apparaissent doués d’une fantaisie absente et d’une créativité limitée, sans états d’âmes, ils suivent le chemin proposé du dehors. Il ne s’agit pas de dire ici que la créativité échappe à la psychose, mais qu’elle est affaire de psychose déclenchée ou aménagée (sinthôme) sur ce mode, ce qui est un des modes les plus salutaires.

Mais, un certain type d’accident, la « mauvaise rencontre » d’« un père dans le réel », peut convoquer le sujet à recourir à un repérage dont il ne dispose pas et que le social, comme matrice extérieure, n’offre pas : il s’agit du déclenchement.

7/ Le déclenchement de la psychose : expression libre

a) Circonstances du déclenchement

Le sujet, jusque-là vectorisé par le social, peut se trouver convoqué à répondre d’une place impossible pour lui, sans que la ressource de l’étayage social ne suffise en cette occasion à offrir le balisage nécessaire. Ce type de « convocation » nécessite la « fonction », la « métaphore » paternelle, qui, dans la psychose, n’est pas inscrite (non symbolisée). Classiquement, ces situations sont celles des premières séparations, du service militaire, de la paternité ou de la maternité, de la sexualité, de certaines promotions sociales importantes (exemple classique de Schreber qui décompensé à sa nomination), mort du père, etc. De multiples occasions peuvent déclencher une structure psychotique, c’est-à-dire la prendre en défaut sans que le social n’y supplée.

On peut se reporter au texte classique de Lacan intitulé « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (83), issu du séminaire de 1955-1956, qui sera ici repris ici dans ses grandes lignes. D’autre part, on trouvera dans les parties précédentes de cet ouvrage, les éléments de définition de la métaphore paternelle, de sa fonction dans la névrose et de sa forclusion.

Si le sujet se trouve convoqué, par une conjonction signifiante, à établir un repérage nécessitant la métaphore paternelle et si cette métaphore est forclose, le sujet s’affronte alors à un pur vide. Le rien vient en place du désir de la mère laissé ainsi béant, à la façon d’une aspiration définitive. Les situations susceptibles d’engager le sujet psychotique sur la voie du déclenchement sont celles qui le convoquent à se déterminer en tant que sujet désirant dans l’environnement social, à se situer. Jusqu’alors, l’étayage social avait joué le rôle de suppléance « extérieure », or, en cette situation, cet étayage se voit pris en défaut et le sujet ne dispose pas de cette « matrice » « intérieure », de cette structure « implicite » (inconsciente). L’évidence fait défaut et il s’ensuit une cascade de remaniements de la chaîne des signifiants, un « déchaînement », faute du repérage essentiel.

Le sujet sans étayage est propulsé dans un monde signifiant qui se dérobe, dans les sables mouvants. Le sujet psychotique non déclenché peut faire évoquer ces crustacés, les pagures, encore nommés bernard-l’hermite. À l’abri de l’étayage par la sociocarapace, ils survivent, et dès qu’il faut la quitter, ils en deviennent extrêmement fragiles et vulnérables, jusqu’à ce qu’ils puissent s’établir au sein d’une nouvelle carapace (le délire). Quelquefois, le sujet ne déclenche pas, mais apparaît menacé, angoissé, et finalement « se récupère » au sein du repérage antérieur. Cela tient du numéro de trapèze, avec une traversée du vide pour retrouver le même trapèze. Pour continuer avec cette métaphore, le délire serait un nouveau trapèze, tandis que la névrose serait le même trajet en téléphérique. Et si la psychose est acrobatique (elle peut s’immobiliser dans le filet de sécurité, c’est l’hébéphrénie, ou pire chuter au sol), dans la perversion le pervers ferait plutôt du saut à l’élastique, à partir de la cabine du téléphérique.

Lacan explique précisément (83) : « C’est le défaut du Nom-du-Père à cette place qui, par le trou qu’il ouvre dans le signifié amorce la cascade des remaniements du signifiant d’où procède le désastre croissant de l’imaginaire, jusqu’à ce que le niveau soit atteint où signifiant et signifié se stabilisent dans la métaphore délirante ». Lacan nomme « un père dans le réel » cette conjonction signifiante qui constitue la « mauvaise rencontre » du sujet psychotique. Il explique encore : « Il y suffit que cet se situe en position tierce dans quelque relation qui ait pour base le couple imaginaire a-a, c’est à dire moi-objet ou idéal-réalité, intéressant le sujet dans le champ d’agression érotisé qu’il induit ». Lacan poursuit, à l’aide d’exemples où il accentue la question du signifiant paternel dans une conception facilement compréhensible, et dont la visée est didactique : « Qu’on recherche au début de la psychose cette conjoncture dramatique. Qu’elle se présente pour la femme qui vient d’enfanter en la figure de son époux, pour la pénitente avouant sa faute, en la personne de son confesseur,…(83) »

b) Évitement de la mauvaise rencontre par l’imaginarisation

Il existe certaines ressources psychotiques, permettant au sujet d’esquiver le déclenchement de sa psychose, ce que j’illustrerai par la situation particulière d’un sujet psychotique non-déclenché confronté à la mort de son père. En effet, le père symbolique se redouble du père mort, si bien que la mort du père ne peut que convoquer le père symbolique forclos. Or, on peut souvent l’observer en clinique, certains sujets qui ont déclenché leur psychose l’ont déclenché bien après cette confrontation avec la mort de leur père. Ces sujets ont déclenché par une autre conjonction. Et, en ces cas précis, souvent j’ai noté une modalité particulière de la gestion psychique de cette mort : celle du « partenariat ». Ces sujets ont participé à cette mort en tant que partenaire, en assistant le mourant au cours de son agonie, toujours avec un dévouement extrême, ne dormant plus pour rester à ses côtés, le veillant, le soignant, etc. Le père symbolique s’y trouve recouvert du père imaginaire : le partenaire paternel que l’on assiste dans une relation imaginaire idéale fait tampon et occulte la béance du père symbolique. Le sujet se maintient sur l’axe a-a’ de l’objectalité. Il s’agit d’un partenariat que l’on peut qualifier de « partenariat d’évitement ». À l’inverse, un de mes patients déjà déclenché et confronté à la mort brutale de son père, d’un accident de la route, dit : « c’est impossible sans lui, sans ses conseils, il faudrait qu’il soit là toujours, me conseiller, me dire, il me dit plus rien, c’est ça qui est dur, je suis perdu, oui, perdu » (père-du ?). « Et puis, ce que je voudrais savoir, ce qui se pose toujours comme question, c’est : est-ce qu’il s’est rendu compte qu’il était en train de mourir ? ». Le lecteur ne manquera pas d’associer cette locution psychotique à la cruauté de l’effarement onirique relaté par Freud, typiquement névrotique : « Il ne savait pas qu’il était mort » (38). Ce patient ne pouvait « avoir un père à condition de s’en passer », et nécessitait la présence effective et constante de ce dernier, faute d’une symbolisation de sa fonction. Et, sa question, à savoir si son père imaginaire a eu conscience de la survenue de sa mort, interroge l’articulation du père imaginaire (celui qui peut ou non avoir conscience, sorte de père cognitif), avec le père symbolique (le père mort, le père en l’absence de père qui supporte la loi de la prohibition de l’inceste). L’imaginarisation stricte par le biais du partenariat n’a pu ici se réaliser, pour laisser l’absence comme vide, là où le partenariat jugule et obture à l’aide d’un souvenir de complicité (dans cet accompagnement).

L’imaginarisation constitue donc une modalité d’évitement du déclenchement, une ressource, ce qui pose la question de son déterminisme : en quoi cette modalité peut-elle s’entendre comme « défense » psychique, et en quoi s’agit-il d’un pur et simple hasard. Autrement dit, qu’est ce qui en décide la mise en place ? Cette imaginarisation, ici décrite sous l’angle de l’aménagement « prédéfensif » de la mort du père, peut concerner aussi bien d’autres représentations : autonomie, maternité, paternité, responsabilité particulière, promotion, etc. L’imaginaire peut obturer la béance symbolique, et protéger contre le déclenchement. Il est même possible pour un psychotique de s’imaginer « père », et d’avoir des enfants sans déclencher.

c) Conséquence immédiate du déclenchement : le crépuscule

La situation précise du déclenchement prive le sujet de toute structure signifiante organisée. Convoqué à une place vide, il flotte, dérive, les signifiants corporels (registre imaginaire), eux-mêmes se trouvent désarticulés, d’où la classique « dépersonnalisation » et son corollaire, « le signe du miroir ». Calligaris nomme « crépuscule » (12) cette errance paniquée et perplexe, cette destitution, ce déclin de lumière modifiant tous les aspects du perçu, cette étrangeté abominable que décrivent (le plus souvent après coup) les sujets déclenchés. D’un coup, plus rien n’a été pareil, tout s’est modifié… Une de mes patientes, que nous nommerons Catherine, avait quinze ans. Bonne élève, peu de contacts avec les autres adolescents, elle soignait particulièrement son image, ressemblant assez fidèlement au prototype de la femme fatale (elle nous a montré des photographies « d’avant »). Elle raconte : « j’étais à l’arrêt de bus, j’attendais le bus pour rentrer chez moi. Alors, deux filles sont venues. Je ne leur avais rien demandé, elles m’ont « dérangée » (ici, « dérangée » est à entendre précisément). « Elles m’ont dit qu’un garçon voulait sortir avec moi, Bruno, il me regardait depuis longtemps, je ne comprenais pas ce qu’il me voulait,…, je ne comprenais pas ce qu’il me trouvait, de toutes façons, les hommes veulent coucher avec les femmes…(…), je ne comprenais pas ce qu’il me voulait, j’ai rien répondu. Alors, à partir de ce moment là, tout est devenu différent, tout le monde est devenu bizarre avec moi, me regardait bizarrement, parce que tout le monde voulait que je sorte avec lui, même les profs. Alors, j’ai cédé, je suis sortie avec lui. Il voulait toujours coucher avec moi, moi je refusais, puis j’ai accepté, alors il est parti sans rien faire, il ne s’est rien passé… » On note qu’elle s’est déshabillée mécaniquement face à lui, cédant à l’injonction sexuelle, et que cette mécanisation semble avoir fait fuir le garçon. La séquence montre les circonstances de ce déclenchement, lorsque les deux camarades lui ont fait part de cette déclaration en tant qu’intermédiaires, et que survient alors le vide, le dérobement du symbolique. Convoquée, elle ne disposait pas de cette matrice permettant la « métabolisation » de cette expérience, de cette sollicitation. Elle se trouvait sans réponse à la question que lui posait la conjonction signifiante : qui était-elle en tant que femme et quel était son désir ? La métaphore paternelle ne soutenait pas la signification d’une telle place, rien ne répondait en son être, le gouffre du réel s’ouvrait pour l’aspirer. Ici, le monde change, tout devient différent, déréalisé, inhabituel, et injonctif. Cette nature injonctive du social (« tout le monde voulait que je sorte avec lui ») correspond à une interprétation de la déréalisation ayant valeur hallucinatoire. Je veux dire qu’elle aurait tout aussi bien pu entendre une voix lui intimant l’ordre de « sortir » avec ce garçon. Cet univers où la signification se dérobe radicalement et perd ses butées, où tout se confond et s’interpénètre, est le crépuscule, le déclenchement par lui-même. La conviction que « tout le monde » voulait qu’elle sorte avec le garçon est une ébauche de délire, sur la base de l’expression d’une « demande de l’Autre ». Il s’agit d’une réponse qui fait retour du dehors (« les autres ») là où la patiente ne trouvait aucune réponse subjective. Une précision s’impose : le déclenchement n’est pas une prise en défaut de l’équipement cognitif, mais symbolique. De même, l’élaboration du délire est la construction d’un savoir qui ne vaut qu’à préciser la place symbolique.

Maleval (124) propose de distinguer quatre phases du délire, qui sont comme autant de niveaux d’organisation, le sujet pouvant rester à la phase initiale (P0), s’engager dans une suite élaborative lui faisant franchir P1 (délire paranoïde), P2 (délire paranoïaque), jusqu’à P3 (paraphrénie systématique). Ces phases peuvent être ou non franchies, le sujet pouvant s’arrêter à l’une d’elle, ou sembler enchaîner si vite les phases que certaines passent inaperçues. Ces phases correspondent pour Maleval à autant de niveaux élaboratifs visant à réguler la jouissance. La phase P0 correspond en cette théorisation à la phase crépusculaire de Calligaris, cette phase immédiatement consécutive au déclenchement, se résumant à une désorganisation de toute capacité du sujet à rendre compte, par un discours sécurisant, de son être. Sur cette base, l’hallucinatoire si l’on peut dire, pourra venir répondre, et c’est ce que nous allons exposer.

d) La réponse hallucinatoire

« Ce qui n’est pas venu au jour du symbolique, apparaît dans le réel » (96). Lacan dégage ici sa conception de l’hallucination psychotique comme réponse du dehors, à une question implicitement posée par la conjonction signifiante. La forclusion de la métaphore paternelle engage le sujet, s’il est convoqué à s’y référer, dans la béance d’un vide, dans la perte de l’assise signifiante comme organisée et liée, avec stabilité, à l’univers des signifiés. Plus précisément, dans la mesure où le signifié pullule et défile sous le signifiant lui-même défilant, la perte devrait se dire comme celle de la possibilité d’un capitonnage, celle du blocage instantané et fugace pour permettre une signification.

Au moment du déclenchement, l’hallucinatoire peut faire irruption pour colmater la béance et asseoir une signification susceptible d’indexer le sujet, de lui donner une place. Calligaris (12) pose l’hallucination littéralement comme parole du père, parole substitutive. Sa fonction même de balisage du sens lors du remaniement signifiant fait effectivement de l’hallucination un équivalent de Nom-du-Père. Mais également, elle consiste en l’infiltration forcée de matériel signifiant en le sujet, qui se trouve pénétré « réellement » par l’Autre du langage : en cela, l’hallucination est une manifestation de la jouissance de l’Autre. Cela peut donc apparaître contradictoire : l’hallucination fait « Nom-du-Père » d’un côté, et « Jouissance de l’Autre ». En fait, le déclenchement libère l’Autre qui infiltre le sujet (Jouissance de l’Autre) de messages signifiants qui font signification (effet « Nom-du-Père »). Ainsi, « Jouissance de l’Autre » et « Nom-du-Père » sont indissociables dans l’hallucinatoire (« Nom-du-Père » à entendre comme « effet »). Souvent, l’hallucination indexe le sujet, lui confère une identité, lui octroie une mission ou un rôle, le qualifie (insulte le plus souvent), l’enjoint d’accomplir un acte, etc.

D’autre part, dans cette optique, l’hallucination n’est pas à strictement définir par sa nature psycho-sensorielle, ni par son caractère d’extériorité. L’hallucination se définit comme matériel signifiant faisant irruption pour répondre d’une façon ou d’une autre (éventuellement sous la forme d’une question), à un vide symbolique. Ainsi, une intuition, certaines interprétations, une idée, pourront prendre le statut d’hallucination pour peu qu’elles en assurent la fonction au sein de la structure (19). L’hallucination, ainsi conçue, n’est pas descriptive et n’entre plus dans le cadre de ce qui se conçoit en psychiatrie. L’hallucination ainsi conçue se définit par sa fonction et non plus par sa qualité sensorielle. De même, je suivrai Maleval pour nommer « illusion » les phénomènes acoustico-verbaux non pas psychotiques mais hystériques (123), car ils sont de mécanisme différent.

L’hallucination constitue la racine du délire, les bases, qu’il s’agisse d’une voix, d’une intuition, d’une révélation (qui peut se joindre à une interprétation), etc.

L’hallucination s’imposera comme racine de certitude au sein d’un univers déserté, même si le sujet peut se trouver perplexe quant au message transducté. Cela fait assise à une signification renouvelée ainsi, en substitution de la signification phallique. Nous voyons là une illustration transposée de « la nature à horreur du vide » en « la structure a horreur du vide ». Le système de la structure prouve ici encore sa marge « extraordinaire » d’autonomie en produisant du syntagme pour colmater une béance des mots. La structure renfloue le sujet par cette production, dont Lacan insistait sur la couleur métaphorique. C’est à dire que le matériel hallucinatoire semble le mieux adapté pour répondre au sujet (fusse pour lui répondre en le questionnant), un peu comme l’hallucination du doigt coupé de l’homme aux loups répond métaphoriquement et idéalement à la problématique, ici forclose, de la différence anatomique entre les sexes : Lacan parle de « richesse symbolique du scénario halluciné » (96). De mon point de vue, cette clinique précisément envisagée, renseigne comme une épure sur ce que la structure comporte de qualité essentielle : un certain caractère autonome et organisateur. Je n’entrerai pas dans le débat tentant de décider si l’homme aux loups était ou non de structure psychotique, d’autant qu’il n’est possible que de s’appuyer sur la clinique du texte. Mais, en tout état de cause, le phénomène intéresse la forclusion et comme tel renseigne sur la psychose, en ce que la réponse hallucinatoire ressemble à ce qui n’est pas symbolisé.

Pour un sujet propulsé hors le champ de ses significations antérieures, l’hallucination produit un élément structural de réponse qui peut lui permettre de s’y articuler, bref de s’y signifier, éventuellement en opposition (position du persécuté halluciné).

Racine de signification, l’hallucination ne constitue pas la seule modalité possible pour arrêter le sens.

e) La ritournelle

Dans la partie plus spécifiquement linguistique, de même que dans la partie consacrée à la névrose, il a été repris comment la découpe de l’énoncé discursif produisait des effets rétroactifs de sens. Le Nom-du-Père a cette fonction. Dans la psychose, faute de son inscription, la ritournelle ou le néologisme s’y emploieront de manière substitutive.

Lacan dit de la ritournelle qu’elle constitue une signification qui « ne renvoie plus à rien qui est le vide complet, à savoir la formule qui se répète, qui se réitère, qui se serine, et bien d’autres modes pour exprimer ce caractère d’insistance stéréotypée de ce qui leur est communiqué, et qui est ce que nous pourrons appeler à l’opposé du mot, la ritournelle » (100). La signification se vide de la répétition d’une formule, cet aspect de répétition oblitère le sens. Et, produisant ce non-sens, cet absolu non-sens, la ritournelle découpe dans le reste du discours un sens possible. Son émergence constitue un point de mise en valeur de la séquence de discours la précédant, à la manière du point de capiton. Justement, à ne rien signifier, à signifier le rien, elle découpe ce qui signifie, et parallèlement opère une pause dans le discours, un soulagement. La ritournelle n’est pas tant un effort pour ne pas penser qu’un effort pour ne pas devenir encore plus fou. Formules répétées et vides de sens, elle peuvent prendre un aspect pseudo-normal comme « je veux trouver un travail ». Hormis la composante imaginaire d’une adhésion aux archétypes, une telle formule découpe, et permet un ancrage du sujet. Dans un bel article intitulé « La réinsertion : une formule ? (13), Caron-Zeitoun et Liauzu offrent une lecture clinique utile et pratique de ce que ce phénomène peut produire, lorsqu’il ne se réduit pas à une stéréotypie évidente, mais emprunte l’allure d’un désir. Nous savons qu’hormis la stéréotypie, ce qui insiste, c’est le désir, et ce qui se répète, de même. Les auteurs évoquent un patient psychotique qui affirmait : « je voudrais travailler », où toute la complication du travail psychiatrique était d’entendre l’émergence d’un souhait, sans se laisser berner à prendre des vessies pour des lanternes, ou des ritournelles pour des aspirations.

Pour résumer, puisque les signifiants se distinguent et s’articulent par opposition, le signifiant étant toujours porteur de quelque chose, une façon de faire « systématiquement » opposition à ce qui n’est jamais vide, c’est le vide lui même. Le vide de la ritournelle sera toujours en opposition au contenu signifiant, et par conséquent sera toujours en opposition avec tous les signifiants. Si le Nom-du-Père organise, par sa présence de contenu totémique, la ritournelle, elle aussi, articule l’ensemble en s’y opposant grâce, paradoxalement, à sa nature de vide.

f) Le néologisme

Si la ritournelle tronçonne la chaîne signifiante par un « vide », le néologisme a la même fonction mais opère par un « trop plein du sens ». Il se démarque des autres signifiants qui ne comportent jamais la totalité du sens pour renvoyer éternellement à d’autres. Si le néologisme se différencie, d’autre part, du Nom-du-Père auquel il se substitue, c’est parce que le Nom-du-Père organise les significations mais sans les contenir. Le néologisme est une signification totale et dernière qui balise le discours et interrompt la dérive métonymique. Lacan évoque (100) : « … Le néologisme, communiqué par la source, l’intuition délirante, est une sorte de phénomène plein qui a un caractère en quelque sorte inondant, comblant pour le sujet, de choses qui lui révèlent toute une perspective d expérience qui, pour lui, est nouvelle et dont il souligne le cachet original quand il parle de la langue fondamentale avec laquelle il a été initié, introduit par son expérience ».

Il convient de préciser un aspect du néologisme, qui obligera à relativiser l’usage courant du mot. Si classiquement le néologisme désigne l’usage d’un mot inventé par le sujet et lui étant strictement personnel, il peut s’agir, en cette perspective lacanienne, de l’usage d’un mot de la langue courante, quelquefois pris dans son contexte d’usage (sans « paralogisme »). En ce cas, c’est le rapport de ce mot à la signification qui le désignera comme néologique. De fait, d’une nature initiale strictement lexicale, la notion clinique de « néologisme » peut glisser vers l’usage particulier qui peut être fait d’un mot de la langue. Cet usage sera celui de « mot de tous les autres », « mot valise » à tout transporter, plénitude d’une signification idéale, comportant toutes les significations. Nous voyons bien ici deux aspects : tout d’abord, comme la forclusion du Nom-du-Père laisse une place que le néologisme se charge de combler, une place et une fonction et d’autre part, comme la nature du plein ressemble à celle du vide, comme la même fonction ressort, c’est-à-dire celle de ponctuer, et de signifier. Le néologisme est parfois difficile à repérer en clinique, surtout s’il est un mot courant utilisé dans son contexte. Il « sonne » comme une ponctuation étrange, hétérogène. Il se différencie du « signifiant maître » qui s’articule au « Nom-du-Père » et fait valeur de convention, homogène au discours.

g) Le passage à l’acte

Pour un sujet pris dans une dérive crépusculaire, une dérive métonymique du signifiant désarrimé (ou phase P0 selon Maleval), le passage à l’acte pourra constituer l’ultime garantie de découpe et par conséquent d’inscription. Cela vaut pour tout sujet, névrosé ou psychose : l’impensable peut se résoudre dans l’acte, faute d’élaboration. Ici, le sujet psychotique déclenché, s’il ne peut se maintenir à aucune signification, coupera dans le réel, produira ainsi une signification, selon un principe comparable à celui du néologisme ou de la ritournelle. L’acte fait cessation, par production d’un agir, sorte d’hallucination de mouvement, ou acte néologique, acte coupure. Les agressions dites « immotivées », certains suicides, les prises massives de toxique (y compris l’alcool), les scarifications ou autres coupures du corps, etc., tous ces actes font irruption et ancrage, lestage momentané, jusqu’au prochain glissement. Un acte de ce type signe la forclusion du Nom-du-Père, ou une forclusion « locale » (130). Ainsi, l’acte n’est pas spécifique de la psychose mais, dans la psychose, il se substitue au Nom-du-Père, et a comme fonction la coupure de sens. Les patients insistent sur l’effet soulageant de l’acte, et quelquefois aussi sur leur insensibilité totale lors de l’acte lui-même, y compris s’il s’agit d’une coupure du corps.

h) L’élaboration du délire : réussite plus ou moins partielle

Freud, dans un texte intitulé « Névrose et psychose » (50), rappelle, en ce qui concerne les délires, que « quelques analyses nous ont appris que la folie y est employée comme une pièce qu’on colle là où initialement s’était produit une faille dans la relation du moi au monde extérieur ». Lacan écrit, dans « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (83) qu’un niveau doit être atteint pour que « signifiant et signifié se stabilisent dans la métaphore délirante ». Une métaphore délirante est un équivalent de cette pièce manquante pressentie par Freud, une suppléance. Lacan met l’accent sur la nature métaphorique de la pièce en question, c’est à dire qu’il en souligne la fonction opératoire. En effet, au delà de constituer une simple rustine, colmatage ou garantie d’étanchéité, cette métaphore délirante consiste en une matrice vouée à permettre des substitutions de signifiants. Or, la substitution des signifiants sur la base d’un ordre organisé et organisateur tel que cette métaphore, permet un repérage par le sujet de sa place qui lui est ainsi indiquée par le délire. Le délire représente un ordre des choses qui indexe le sujet à une place distanciée de l’Autre. Une place, une fonction, un rôle. Le délire fait médiation entre le sujet et l’Autre du langage : jusqu’alors submergé de significations qui se dérobent, le sujet semble instituer un ordre organisé qui précise un minimum de significations. Il en résulte que la jouissance (du « Corps propre » comme « de l’Autre ») se trouvent localisée, régulée, réduite à l’ordre du signifiant.

Comment rendre compte de ce que la métaphore, du fait de sa capacité à organiser des substitutions, permet un tel repérage ?

La métaphore représente une sorte de matrice stable, même si elle est susceptible de mutations et d’élaborations. Cette qualité de stabilité permet que les substitutions de signifiants se réalisent toujours en fonction d’un principe constant. Ce principe de substitution détermine des invariants, des points fixes, des repérages qui apparaissent fiables, c’est-à-dire non sujets au risque de la dérive métonymique.

Cette création structurale permet un discours chaque fois référée à la métaphore organisatrice, une organisation signifiante, apte à déterminer une place pour le sujet. La thématique de la mission, si courante parmi les délirants, montre bien cette fonction : la mission par elle-même, conséquence logique du travail de la métaphore, octroie une place et une fonction au sujet, jusque-là désemparé. De désemparé, il se trouve emparé par un délire qu’il construit tout en en subissant l’émergence. Il y aurait beaucoup à dire sur cette position complexe du délirant qui tout à la fois élabore activement un délire qui par ailleurs s’impose à lui par simple effet de structure (à la manière de l’hallucination, ou dans ses suites). Outre cette indexation du sujet, dans un autre registre, le délire organise la relation du sujet à l’Autre et à l’autre.

Le délire organise le rapport à l’Autre, inscrit la jouissance dans un ordre signifiant, pour la réguler. Le délire régule la jouissance ou tente de le faire, par le truchement du signifiant.

Le rapport à l’autre, au semblable, de même, se voit réglé, mis en ordre.

Calligaris nomme « paramétaphore » (12) la production délirante, métaphore en lieu et place de la métaphore œdipienne forclose : métaphore substitutive.

La question se pose de savoir les raisons pour lesquelles les délirants apparaissent plus ou moins aptes à élaborer une métaphore efficace. Certains psychotiques n’élaborent aucun système, et restent bloqués dans un flou (crépuscule) inorganisé et inorganisant. La ressource se trouve alors du côté de la ritournelle et de la stéréotypie, l’énergie pulsionnelle pouvant trouver au mieux une issue favorable dans la rêverie autistique, au pire dans l’agir, la libération de jouissance vocalique (comme l’éclat de rire immotivé ou le cri), etc.

Certains malades ne parviennent pas à élaborer de système délirant stable, ils sont submergés par l’hallucinatoire, dérangés par des intuitions, en but à des révélations. Cela tient à plusieurs aspects probablement.

Je ne crois pas que les performances cognitives ou les acquis culturels (au sens courant) interviennent véritablement. Preuve en est, certains patients au faible niveau intellectuel et carencés au plan culturel élaborent des systèmes délirants, pauvres, mais stables et fonctionnels. De même, certains psychotiques, de milieux culturels élevés et à l’intelligence vive, flottent brillamment dans un chaos riche et chatoyant.

Je crois plus précisément que le bain de langage du sujet, son environnement, la qualité spéculaire de sa constitution, son ambiance signifiante, assoient une structure de qualité variable. La ressource délirante sera tributaire de cette qualité de structure pouvant plus ou moins permettre un travail d’élaboration métaphorique de qualité, c’est-à-dire sans qu’interviennent les

En clinique, il apparaît que cette qualité de structure se relaie de l’environnement immédiat, familial, qui peut par certaines qualités de stabilité et de repérage favoriser l’élaboration délirante. A contrario, le flou environnemental, l’aconflictualité (pseudo-mutualité), le morcellement discursif familial dans de multiples détails jamais hiérarchisés, etc, tous ces éléments forclogènes par eux-mêmes, peuvent aggraver la psychose en ne lui permettant pas de s’organiser. Bien évidemment, il ne s’agit pas de prôner la séparation d’avec le milieu naturel, ni de s’y substituer (tentation de l’ortho-psychisme), mais de proposer un travail à l’intérieur du désordre, conçu globalement, d’où le nécessaire travail avec la famille du patient.

Pour des raisons symétriquement inverses, des sujets psychotiques déclenchés vont élaborer un système métaphorique délirant très facilement, rapidement et efficacement. Ce système délirant, par ailleurs, pourra ressembler très fidèlement à une métaphore œdipienne névrotique, rendant difficile la clinique différentielle. Calligaris insiste sur cette donnée clinique, proposant qu’un délire soit à peine différenciable d’une organisation œdipienne, ce qui n’est pas très étonnant si l’on entend bien que délire et œdipe ont strictement la même fonction. Cela amène certains à poser que « tout le monde délire ». À ceci près que délirer, étymologiquement, signifie « sortir du sillon », or, ici, nous évoquons des délirants qui suivent « le sillon » sans difficulté, grâce à leur délire. Ainsi, parfaitement réussi, le délire n’en est plus un. En cela, un délire hyper « socio-compatible », en rappelant les liens entre névrose et social, peut faire énigme. J’ai en mémoire un cas très étonnant de structuration œdipienne délirante chez un sujet psychotique qui présentait en outre une réticence pathologique particulière : la réticence prolixe et totalement sympathique. Quelques années auront en l’occurrence été nécessaires pour que le sujet nous fasse part d’un automatisme mental qui, du coup, a permis d’expliquer une part importante de la symptomatologie jusque là incompréhensible.

Je propose de considérer que ce qui distingue la névrose de la psychose délirante « hyper socio-compatible », c’est que, dans la névrose, la structure organisatrice reste implicite et non dévoilée. L’évidence naturelle ne se nourrit d’aucune théorie et la métaphore ne se voit pas démontée. A contrario, le délirant connaît ses raisons précisément, les sait plus qu’il ne croit les connaître, s’appuie consciemment sur la structure qui devient code. Un patient psychotique que je n’ai rencontré qu’une fois m’expliquait l’autorité du père, l’interdit qui en résultait, et les différentes implications que cela pouvait comporter. La structure pseudo-œdipienne trahissait sa nature psychotique délirante par sa nature explicite, mais aussi par le fait que la signification s’y trouvait arrêtée sans renvoi, avec un parfum de certitude dernière et de conviction absolue, ce qui reviendrait à dire que les psychotiques seraient les seuls à croire véritablement en les vertus de l’Œdipe.

i) L’identification au phallus

La signification phallique constitue la clé de voûte de la névrose, elle l’organise purement et simplement. Or, dans la psychose, cette signification n’est pas symboliquement inscrite : « La Verwerfung sera donc tenue pour forclusion du signifiant. Au point de vue où, nous verrons comment est appelé le Nom-du-Père, peut donc répondre dans l’Autre un pur et simple trou, lequel par carence de l’effet métaphorique provoquera un correspondant trou à la place de la signification phallique » (83, souligné par nous). Lacan poursuit dans le même texte sur ce qu’il nomme le « pousse à la femme » : si la signification du phallus est forclose, et dans la mesure où la structure intègre l’équation femme – phallus, devenir une femme, ou plus exactement devenir « La femme » devient une solution structurale qui consiste à contourner la signification phallique en incarnant Le phallus. Lacan explique : « Comme on s’en aperçoit à remarquer que ce n’est pas pour être forclos du pénis, mais pour devoir être le phallus, que le patient sera voué à devenir une femme. La parité symbolique Mädchen – Phallus, ou en anglais l’équation Girl – Phallus……(83).

En clinique, cette logique equationnelle se retrouve en deux occurrences principales : le transsexualisme masculin d’une part, certaines formes d’hyper-féminité factice, d’autre part. Là où la logique transsexuelle n’échappe pas, une difficulté peut résider en le repérage de cette logique du « pousse à la femme » chez… la femme. En effet, l’hyper-féminité, la tendance séductrice (ou pseudoséductrice), peuvent en imposer pour certaines postures hystériques. Or, loin s’en faut, et les critères différentiels qui seront abordés en troisième partie ne trompent pas, l’hyperféminité ne prouve en rien la névrose. Peut-être même au contraire.

j) La négativation ironique du phallus

La forclusion de la signification phallique peut aboutir au contournement de son incidence par une tentative d’incarnation phallique sous forme de « La femme ». Mais, la clinique en montre l’exemple régulièrement, une autre modalité de contournement peut se faire jour sous la forme du dénigrement, de l’ironie, du mépris.

L’activité discursive du patient se trouve alors entièrement organisée par la valeur phallique, en tant que cette valeur n’en est pas une. Il s’agit d’une extraordinaire modalité de repérage par rapport à une entité absente, repérage par négativité, que l’on observe peut-être plus souvent chez des femmes. Catherine : « alors, il adorait ses chaussures, des Church, toujours des Church (rire), j’ai toujours trouvé ça nul. Les objets qu’il avait chez lui, c’est pareil, ne m’ont jamais impressionnée, sans intérêt…, etc. » Jusqu’alors, on pourrait évoquer l’invalidation hystérique de bon aloi. Mais, il se trouve que dans cette clinique, la valeur phallique n’apparaît jamais autrement que sous cette forme purement négative. Et, cette négativité ne se pose aucunement en vide, en absence dénoncée elle-même synonyme d’espoir, ou de déception (ce qui revient au même). L’hystérie invalide la prétention phallique pour rester arrimée à l’imaginarisation de sa positivation comme perspective. L’hystérie dit « tu n’y es pas, mais cela existe », là où la psychose propose : phallus – 0. L’exemple clinique ici ne permet pas, bien sûr, de trancher quant à la structure. Ceci étant, il illustre un possible style pseudo-hystérique adopté par la psychose comme solution à l’absence de signification phallique. L’absence du signifiant phallique n’est plus palliée mais exposée. La non-spécularisation du phallus se voit recouverte d’une autre négativité : sa non signification.

k) Petite note sur le rire immotivé

Si l’ironie grince quelquefois, elle peut être drôle, ce qui pose la question passionnante, à mon avis, du statut de l’humour dans la psychose (18).

À ce sujet, le rire immotivé peut apparaître comme une entité extrêmement hétérogène :

Franck : « j’imagine des gags… des histoires drôles, je les vois en image, comme des dessins animés… un type avec un gâteau qui tombe (rire)… » Ici, le rire apparaît nettement lié à des scénarios imaginaires de nature autistiques. Ces scénarios ne forment en rien une métaphore délirante organisatrice, ils forment à

Alain raconte : « dans mon appartement, il faisait très chaud, je mettais le chauffage à fond… je ne dormais pas, les voisins se plaignaient du bruit que je faisais… je riais la nuit… » Moi : « vous riez la nuit ? » Le patient : « oui… ça me prenait dans le ventre, ici (il nous montre sa région pelvienne)… et ça me monte, ça part, ça me fait du bien après… on dit qu’il faut rire pour être en bonne santé… et bien moi, je ris… » Ici, la nature pulsionnelle du rire est à l’avant-plan, formidable décharge, canalisation de la jouissance. Ces deux cas montrent comme le terme « d’immotivé » pour ces rires schizophréniques est inadapté. Il s’agit d’un rire bel et bien motivé, mais socialement inarticulé.

De fait, un tel rire immotivé se substitue à la métaphore délirante inélaborée. Je pense valide de penser la psychose comme un empilement de strates, de niveaux (pulsionnel, autisme, hallucinatoire, délire) : l’élaboration consisterait en une sorte de progrès vers des niveaux de plus en plus complexes ouverts et par conséquent socio-compatibles (hors toute conception stadique ou normative, mais mutative et d’ouverture).

8/ Les trois grandes structurations de la psychose déclenchée : schizophrénie, paranoïa et paraphrénie.

a) Éléments généraux

Dor rappelle : « En d’autres termes, autant le paranoïaque s’efforce de symboliser l’imaginaire, autant le schizophrène, au contraire, tente d’imaginariser le symbolique » (31). Pourquoi ne pas s’appuyer sur la distinction classique de la psychiatrie, héritée d’une synthèse de Kraepelin et de Bleuler, définissant trois grands types de psychose chez l’adulte : schizophrénie, paranoïa et paraphrénie. Maleval (113) propose de suivre cette classification.

Lacan propose un schéma qu’il nomme « schéma L » qui permet de bien repérer paranoïa et schizophrénie, pour commencer. Ce schéma montre le sujet $ dans son « ineffable et stupide existence » ; « a’ » le moi du sujet, c’est-à-dire ce qui de lui s’origine dans l’expérience spéculaire ; « a » représente les objets avec lesquels le sujet entre en relation ; et « A » représente l’Autre du langage barré au sujet par l’axe a-a’. Ces éléments seront repris plus loin, mais, dés lors, posons quelques jalons :

Image1

— « $ » représente le sujet, ce qui a l’air simple à première vue mais s’avère extrêmement complexe : il s’agit de concevoir le sujet débarrassé de ses oripeaux narcissiques, dans sa spécificité, sa pureté. Pour dire vite, ce sujet se définit d’une coupure qui le constitue, c’est-à-dire de ce que le langage ne recèle pas son être. En fait, cette coupure est coupure du signifiant, en tant que le signifiant ne peut englober le réel pour n’en proposer qu’une démarcation. Tout cela est détaillé dans les parties précédentes.

— L’axe « a-a' » représente l’axe du commerce objectal, de moi à objet. Le moi correspond à cette structure narcissique principalement vouée à méconnaître, du fait de son organisation par le fantasme. Il s’agit de l’axe du fantasme, de la représentation de soi, du Moi-idéal. Cet axe est également celui de l’agressivité et de la séduction, comme de la relation en miroir. Miroir de la passion, de la persécution, du coup de foudre, de la fascination : il s’agit d’un axe strictement imaginaire.

— L’Autre, c’est l’Autre du langage, lieu du trésor des signifiants, Autre barré par ce qu’il ne recèle pas l’être, pour ne contenir que l’ensemble de ce en quoi le sujet tente de se faire reconnaître. Lieu des signifiants, porteurs de la loi, de la raison du caprice maternel (puis féminin), Autre du langage. Encore une fois, le lecteur peut se reporter aux parties précédentes.

b) La schizophrénie : l’Autre bavard

La schizophrénie n’est que très mal structurée, contrairement à la paranoïa et à la paraphrénie. Tout y est confus, brutal, poétique, impossible.

Comme nous l’avons vu, le principe de l’hallucination psychotique réside en un retour dans le réel de ce qui est forclos du symbolique. Lorsque le sujet se trouve confronté à une situation où il doit répondre à l’aide de cette matrice symbolique nommée Nom-du-Père, et que cette matrice n’est pas en place (il s’agit donc d’une psychose), alors le sujet se trouve face à un trou. Tout d’abord, il se désorganisera, pour ensuite se stabiliser d’une manière ou d’une autre. L’une de ces manières de déterminisme inconscient, sera l’hallucination. L’hallucination viendra imposer une réponse, en lieu et place de celle que la matrice symbolique aurait proposée si elle n’était pas forclose. Cette réponse équivaut à une rustine, une pièce, ce qui est des plus fidèles à la théorie de Freud (50).

Le sujet schizophrène représente le prototype du sujet halluciné : de ce que Calligaris nomme « crépuscule » et Maleval « P0 », soit à partir de cette phase de déclenchement hors-sens, qui laisse en plan le sujet dans une errance désarrimée, un travail de la structure permettra l’irruption de matériel signifiant sous forme hallucinatoire. Mais revenons d’abord sur cette phase initiale du déclenchement.

L’hébéphrénie et l’autisme :

Comme nous l’avons repris, le déclenchement psychotique brise le repérage antérieur pour laisser le sujet dans un angoissant flottement. Si du signifiant ne vient pas nourrir suffisamment le psychisme, et si aucun travail élaboratif ne s’avère possible, le sujet reste désarrimé et absolument libre, dégagé de toute contingence symbolique et de fait dans la pire douleur : celle qui confronte directement au réel de l’existence. Pourquoi, chez certains sujets, d’une part, peu de matériel hallucinatoire ne vient-il nourrir leur activité psychique et d’autre part, pourquoi l’élaboration s’avère-t-elle impossible ? Cette question (déjà abordée) appelle deux réponses :

Tout d’abord, l’assise spéculaire de ces sujets, précaire, ne favorise pas l’organisation d’un discours. La qualité de l’assise narcissique (bain de langage, surtout maternel, dans lequel se mire l’enfant) se répercute sur la qualité d’organisation du discours. Un sujet mal organisé imaginairement, et n’ayant pas eu la ressource de compenser cette fragilité, sera en difficulté pour construire en mots. Le discours étaye sa solidité sur la cohésion de l’image qui constitue le lieu de son émission. Ainsi, la précarité initiale de l’assise narcissique (qualité du bain de langage maternel dans sa fonction réflexive) aboutira à une précarité de l’élaboration, voir à son impossibilité ; et sa cohésion, à contrario, favorisera des structurations plus paranoïaques (d’une part, par la qualité de l’assise imaginaire et, d’autre part parce que l’expérience spéculaire est celle de la paranoïa, car bi-réflexive).

La deuxième raison est liée à la qualité structurale d’ensemble, indépendamment de l’assise narcissique. Si l’on réduit le sujet à son discours, ce discours par lui-même est une structure, et cette structure est plus ou moins apte à travailler ou s’enrichir. Il existe en effet des structures de discours extrêmement fermées, qui ne s’ouvrent sur rien : circulation rotative de mots agencés de façon très serrée, colmatage exact de toute ouverture, impossibilité d’épanouissement.

Ainsi, certains sujets restent bloqués en cette phase dite « crépusculaire » ou « P0 », c’est-à-dire à l’état du déclenchement immédiat. Ces sujets vont devoir découper le signifiant pour en bloquer le défilé sur de la signification, d’où le recours à la ritournelle, aux stéréotypies comme ébauches délirantes avortées et enkystées, sans que le sens initial en soit conservé (on peut ici se reporter à un excellent article de Hulak (73)) ; de même, des néologismes sans suites figeront la trame discursive. Ce découpage aboutira à un fonctionnement appauvri, quelque fois minimaliste, mais garant d’une souffrance moindre. Cela appuie l’idée du caractère essentiellement défensif du déficit.

En bref, le déficit hébéphrénique sera à entendre comme réduction du champ discursif par découpage structurant. Si ce découpage stéréotypique sauve du chaos, il lui sacrifie le discours.

Ces formes favoriseront une vie secrète strictement autistique, lieu de défilés en image, rêverie infinie, constitution d’un monde libidinal, processus primaire en jardin privé. L’autisme peut représenter le dernier lien possible, paradoxalement, à condition que le sujet accepte de le partager. Il convient donc de distinguer délire et autisme. En effet, jardin privé quelquefois planté d’espèces fantastiques, l’autisme peut être exprimé et constituer un discours, sorte de compte rendu littéral de l’imagerie autistique. Nous avons déjà défini le délire par sa fonction. L’autisme, de même, sera défini par sa fonction : conserver une circulation pulsionnelle représentée (et non agie). L’autisme me semble le rempart dernier contre la mise en acte ou le psychosomatique, comme un dernier espace de représentation et de décharge pulsionnelle (dans une optique ici très classique, qui nous fait sortie du champ structuraliste). La vie autistique, comme processus primaire, peut permettre un travail psychothérapique, sous la forme de la psychothérapie d’un rêveur peu enclin au réveil et parlant directement depuis son rêve. Ici, la structure du rêve, et l’enseignement de Freud quant au processus primaire, s’avéreront nécessaire pour y faire boussole.

La dissociation, en ce cas, correspondra à l’association particulière qui prévaut au sein du processus primaire. Cela décale de la position Bleulerienne, d’une dissociation issue de coupures des associations. Mais, et il faut y insister, Bleuler différenciait bien nettement l’autisme de la dissociation (9), rapportant l’autisme à un équivalent d’auto-érotisme. Ainsi, un discours difficilement compréhensible ne sera pas obligatoirement dissocié, pour peu que sa logique obéisse aux lois du processus primaire et que son origine soit autistique. Je pense qu’un point important réside en ce que l’autisme ne touche pas la perception, hallucinatoire ou non. Mais il existe des ponts, comme pour cette patiente qui ressent des hallucinations tactiles douloureuses et qui évoque : « C’est les rats… qui me mordent… ils courent… sur ma peau… dans mon dos… ou alors c’est de l’eau, de l’eau froide, quelqu’un n’a pas fermé le robinet, la porte. C’est la froidure qui me vient, et l’eau, ça va dans la vessie ? Quand je fais pipi… » Ici, la base hallucinatoire se prolonge imaginairement en une fable autistique, comme une interprétation autistique, à moins que l’autisme ne convoque la représentation sensorielle douloureuse. Mais, structuralement, on le voit, l’ébauche délirante interprétative se prolonge d’un discours autistique prenant le corps comme thème, n’obéissant plus à la mission explicative du délire, mais déroulant des représentations « à plaisir ». Peut-être cette jonction entre autisme et délire peut-elle permettre de mieux comprendre certains délires paranoïdes (il s’agit d’une hypothèse). Ainsi, et cliniquement c’est parfois complexe, il convient de distinguer autisme et délire, puis, ce qui sera abordé ensuite, autisme et dissociation. Le délire est, dans l’acception défendue ici, une élaboration métaphorique ayant comme fonction d’expliquer le monde dans la mesure où la métaphore œdipienne n’est pas symboliquement inscrite. L’autisme est le libre défilé des représentations, qui s’enchaînent par le biais d’une fantaisie qui permet la décharge pulsionnelle. Il s’agit du processus primaire. L’autisme n’élabore pas. Mais, la clinique montre que souvent, des éléments délirants et autistiques sont enchevêtrés.

La « paranoïdie » :
Dissociation par non-vectorisation phallique :

La vectorisation phallique organise le discours névrotique selon des repères bien précis, pour lui imprimer un mode associatif, un style associatif névrotique. Ce style correspondra à la formalisation de l’expression désirante, aux butées de significations permettant l’assise du discours, à la distribution symbolique des places. La forclusion en jeu dans la psychose annule toute possibilité spontanée de l’expression de ce style, si bien que les modalités associatives habituellement névrotiques du discours n’apparaissent pas. Faute de ces articulations, le discours sera dit dissocié, ce qui signifie « non névrotiquement associé ». C’est à dire que les associations entre les représentations se feront en fonction de loi différentes, qu’il peut être intéressant de tenter de repérer. Il s’agit ici encore d’inverser la proposition théorique habituelle posant une dissociation déficitaire, en déficit de l’association névrotique, pour défendre l’idée non seulement plus généreuse mais aussi cliniquement justifiée, d’associations spécifiques n’obéissant pas aux loi consensuelles de la névrose mondaine et ordinaire. Les modalités associatives psychotiques pourront se faire selon deux grands principes : associations structurées par le délire ou bien associations organisées par les lois du processus primaire. Les associations organisées par le délire seront agencées par un système paranoïde. Un abord strictement déficitaire de la dissociation risque, comme disait Schreber, de laisser le sujet « en plan », et ainsi effectivement de favoriser la survenue d’un morcellement signifiant hébéphrénique. Le clinicien voit ainsi se confirmer son hypothèse déficitaire, là ou il aura méconnu ce en quoi la dissociation est tentative. La dissociation est une modalité associative, une tentative, un effort. Il s’agit d’un sujet sans boussole qui essaie tout de même d’avancer.

Le processus primaire participe également, à cette modalité associative particulière nommée historiquement dissociation par traduction de la « Spaltung » bleulérienne. Les processus en jeu, dans ce cadre, seront les mêmes que ceux de l’autisme, strictement dévolus à permettre une circulation énergétique sans entrave via le représentationnel. Il s’agit d’un sujet sans boussole qui, trop fatigué, s’assoit et rêve son itinéraire.

Enfin, il conviendrait, au sein de la sémiologie de la dissociation, de distinguer d’une part, ce qui relève de l’impossibilité associative, et de l’autre ce qui relève du travail associatif psychotique. À titre d’exemple, le négativisme, cet activisme défensif, cette compensation, consiste en un aménagement qualifiable d’antalgique : le sujet ainsi défendu peut trier ce qui de l’Autre risque ou non de déclencher la déréliction. Afin d’éviter l’impossible convocation symbolique que la rencontre peut provoquer, afin de ne pas s’aventurer dans le champ sauvage du réel menaçant, le sujet blinde un système parexcitatoire d’une formidable efficacité. Un de mes patients, catatonique, me disait après de nombreuses rencontres : « Non, il n’y a rien à dire, je n’aime pas trop parler de ça, après on ne sait pas ce qui peut se passer, là je mets le frein… » et le patient fait le geste de freiner en appuyant sur une pédale de frein. J’ai passé avec lui un contrat stipulant que je respecterai toujours son souhait de freiner, et que dès lors qu’il m’en ferait part, nous nous tairions ensemble. Il est possible de mettre cette clinique en lien avec une variété particulière du discours psychotique consistant en des précautions multiples du type : « je ne préfère pas vous le dire, cela pourrait vous faire pleurer » ou quelque fois « vous nuire » ou encore « vous détruire ». Ces locutions sont souvent interprétées comme l’expression de motions de haines. Or, il peut s’agir également d’une projection sur l’autre de sa propre fragilité face à la rencontre et au discours, une façon de projeter sur la personne du thérapeute ce risque de déréliction par les mots. En tout état de cause, la dissociation ici correspond non pas en une modalité associative, mais à une position de pare-excitation défensive. Ainsi, la dissociation, qui est dissociation par rapport aux modalités associatives névrotiques, comprend un ensemble assez hétérogène de modalités associatives (délirante, ou processus primaire) ou bien défensives (pare-excitation négativiste…). Chez un même sujet, divers types associatifs peuvent coexister : délirants, autistiques, par adhésion aux archétypes (mimétisme), etc. D’où la complexité habituelle de la lecture des processus dissociatifs.

Pour terminer sur ce sujet, rappelons l’expression de Searles et le titre de son ouvrage « L’effort pour rendre l’autre fou » (152). La dissociation schizophrénique est contagieuse, il s’agit là d’une expérience commune. Un schizophrène dissocié produit sur l’interlocuteur une impression progressive de flou, d’imprécision. Il faut faire sans cesse de considérables efforts pour se souvenir, en réunion, des raisons de l’hospitalisation, du projet thérapeutique, du discours du patient. Le discours schizophrénique, non porteur de désirs névrotiquement articulés, n’excite pas. Il est anti-érotique, il ne contient pas cette qualité qui intéresse tant le névrosé : celle de lier la jouissance en référence à la prohibition de l’inceste et contenant diverses subtiles ouvertures, relatives à la transgression. Cet ennui que produit le schizophrène provoque un déficit de l’excitation soignante, une difficulté à penser, une dissociation pour le coup déficitaire. En d’autres occasions, la dissociation peut persécuter suffisamment, de par son caractère de menace contre l’ordre, et engager le soignant à un activisme thérapeutique parfois incohérent, une urgence de soin et de projet.

Rappelons cet aspect : le corps imaginaire se constitue en signifiant de par l’expérience spéculaire, il est en lui-même discours. La qualité de l’inscription spéculaire comporte par conséquent son corollaire en terme de qualité et de richesse des possibilités associatives. Ainsi, la difficulté associative en jeu dans la schizophrénie peut provenir de ce que le schizophrène ne peut prendre appui sur le système signifiant de son inscription spéculaire : cet ensemble signifiant est précaire. Cela fait la différence avec l’hyper-capacité associative (interprétative) du paranoïaque : ce dernier bénéficie de la ressource moïque : la structure de son moi constitue un appui de qualité sur lequel il établira son système en miroir. Les mots de l’expérience imaginaire, par leur cohérence, mots maternels idéalement, préfigurent la destinée psychotique. La dissociation représente l’un des avatars d’une précaire inscription imaginaire, puisque corrélative de l’impossible solution paranoïaque d’un ravalement narcissique et duel. Ici, le thérapeute peut faire miroir en « contenant » le patient dans des identifications (non aliénantes et positives si possible), ce qui aidera l’élaboration du sujet. Le travail avec les familles peut avoir cette même fonction d’identification dans l’histoire familiale, et donc de structuration. Aussi, le sujet peut se faire structurer en opposition, d’où l’intérêt de l’humour qui fait le patient se consolider par opposition à une représentation de lui qu’il réfute. Certains jeux thérapeutiques relationnels reposant sur le paradoxe ou l’absurde peuvent relever en partie de ce mécanisme.

Le délire prototypique de la fonction hallucinatoire : la prise dans la jouissance de l’Autre.

L’Autre, pour le schizophrène, est partout. L’Autre du langage n’est pas tenu à distance par l’œdipe dans un pacte sécurisant, et il n’est pas localisé dans le reflet faute de ressource paranoïaque. Le langage est libre et transperce le sujet de significations multiples qu’il tente de mettre en ordre. Nous avons envisagé la nature de cet Autre : mère initiale produisant le signifiant, appel à la jouissance de s’y fondre et d’y disparaître. Tout sujet est menacé par la jouissance engloutissante de l’Autre (on peut se reporter aux parties précédentes qui y sont consacrées).

Là où le paranoïaque, grâce à la qualité de son inscription spéculaire, va localiser cette jouissance de l’Autre dans le petit autre partenaire (équivalent du reflet), le schizophrène, mal assuré au plan spéculaire, n’aura pas cette ressource. La jouissance de l’Autre, ni liée ni localisée, formera un bain de menace familière.

Il subira l’irruption hallucinatoire de signifiants, en lieu et place de la parole du père, mais émanation stricte de l’Autre du langage, littéral viol psychique, expérience d’extériorité, de prise dans une jouissance.

Signifiants du corps sensoriellement malmenés, à l’intérieur (cœnesthésie) ou à l’extérieur (tactile), expériences signifiantes convoquant le corps comme signifiant de la langue.

Fugaces impressions, intuitions, révélations, comme autant de manifestations de qualité hallucinatoire, submergeant le sujet, le bouleversant.

Le sujet tentera de mettre en ordre ces expériences, de les élaborer, de les lier, de les localiser en un discours, sans pour autant bénéficier de la ressource paranoïaque de localiser imaginairement la jouissance dans le petit autre. De même, le sujet ne parviendra pas à élaborer une théorie de la « jouissance de l’Autre », si bien qu’il échouera à devenir paraphrène. Déès lors, l’élaboration restera plus ou moins construite, plus ou moins structurée : paranoïde.

Le sujet schizophrène ne comprend pas l’ordre du monde, et ne peut s’appuyer sur aucune évidence. Il flotte, bataille, se protège, se replie, puis tente à nouveau, presque au hasard. Du sens arrive du monde, sous forme de voix, de révélations, d’interprétations. Il en tire des convictions fugaces qui peuvent l’amener au pire. Quelquefois, à force de travail, il se forge une assise de compréhension, puis, si tout va bien, devient paranoïaque ou paraphrène (enfin en sécurité !). Sinon, il erre, se décourage, puis renonce et préfère rêver, avaler sa salive, entendre ses voix, sentir son odeur.

D’un continuum Paranoïdie-Paranoïa ?

Si l’inscription spéculaire préside à la possibilité de structuration paranoïaque, (dans la mesure où cette inscription n’est pas à entendre comme un « tout ou rien » mais, bel et bien, comme une qualité spécifique à chaque sujet), il est évident qu’il est licite de considérer la distinction entre paranoïa et paranoïdie comme théorique. En fait, et la clinique le montre, des paranoïdes bénéficiant d’une inscription spéculaire suffisante feront la preuve d’étonnantes capacités paranoïaques, pour peu que le contexte signifiant s’y prête, de même que des paranoïaques à l’inscription spéculaire incertaine pourront présenter des délocalisations paranoïdes, surtout lors des phases de perte de leur assise narcissique.

Cela implique une conséquence fondamentale : la possibilité de mutations de la paranoïdie vers la paranoïa, pour peu que le travail psychique du sujet dispose d’une aide imaginarisante. D’où l’intérêt de favoriser au maximum l’assise identitaire des sujets schizophrènes, afin de favoriser deux aspects : d’une part les capacités associatives, de l’autre la possibilité de localiser la jouissance. Il apparaît ainsi possiblement utile de confirmer solidement les tentatives identificatoires des sujets psychotiques, en favorisant principalement celles qui comportent le plus d’ouvertures, quitte à en proposer certaines, du type : « vous savez, j’ai l’impression (mais je peux me tromper) que vous êtes une personne comme ceci ou comme cela ». L’effet soulageant est constant, à moins que cela n’ouvre sur un désaccord (intérêt du « mais je peux me tromper », outre sa fonction de castrer le thérapeute), désaccord lui-même source d’une relance du travail. L’habitude de « convoquer les familles » à venir parler du patient en sa présence peut, à mon sens, relever de ce travail de narcissisation, ce qui a déjà été dit. L’entourage affectif est le plus apte à proposer un bain identificatoire valide, enraciné. Ainsi, le but de ces entretiens n’est peut-être pas tant d’élaborer des conflits ou de débusquer les « doubles liens », que de structurer du spéculaire.

D’un écrasement du « schéma L »
Remarque : le sigle $ vaut pour « sujet barré ».

Nous avons envisagé le « schéma L » dans son déploiement, différenciant

les instances a’ et $, a et A. Dans la psychose, tout se passe comme si le schéma devait s’entendre comme écrasé, les différenciations disparaissant. Ainsi, dans la schizophrénie, il s’écrirait :

$ (a')-A(a)

Le sujet, mal assuré sur une improbable tentative narcissique (a' entre parenthèses) serait en lien direct avec un Autre bavard (hallucinogène) mal localisé dans le partenaire (a entres parenthèses).

c) La paranoïa : la tentative de distance

L’œdipe (le Nom-du-Père), fait médiation entre l’enfant et sa mère, ce qui peut correspondre à faire médiation entre le sujet et l’Autre. Dans la schizophrénie, l’absence de médiation crée la possibilité pour l’Autre de faire irruption dans l’univers désorganisé du sujet (hallucination).

Dans la paranoïa, le sujet ne disposera pas de cette médiatisation œdipienne mais en inventera une : la persécution. Par définition, l’Autre veut jouir de lui, et, par procuration, l’autre représente l’Autre et devient le persécuteur. La persécution fait alors médiation.

La paranoïa se structurera sur l’axe a-a', comme relation de moi à objet (éventuellement érotomaniaque), de moi à persécuteur, de moi à objectif. La focalisation du sujet sur un objectif, telle par exemple la réussite sociale, conçue comme objet et reflet, peut s’intégrer dans une structure paranoïaque. Et, en ce cas, les critères définis en troisième partie de cet ouvrage pourront permettre de différencier cet objectif fixé d’un idéal névrotique. La structure moïque en jeu, de par sa cohésion, structurera un délire systématisé, aussi systématisé que le moi peut l’être. Ainsi, la qualité spéculaire présidera à cette réussite paranoïaque.

Le délire paranoïaque aura comme fonction principale de médiatiser la relation a – a, et de déprendre le moi du sujet de cette fascination engloutissante. La relation a – a' trouve son illustration dans la relation persécuteur – persécuté, mais ne s’y réduit pas. La relation paranoïaque est une relation en miroir, articulant passion amoureuse (jalousie, érotomanie) et haine (persécution, quérulents processifs). Il s’agit d’une relation duelle pure que le délire tente de médiatiser. Lacan repère dans cette relation duelle la racine de l’agressivité (98), confrontation à l’identique à soi, passion dévorante, menace de fusion et d’engloutissement.

Maleval nomme P2 ce type d’organisation délirante, qui on le voit, ne se définit pas primitivement par son organisation en secteur ou sa systématisation (124). Pour Maleval, le sujet paranoïaque localiserait une jouissance dans le persécuteur, jouissance responsable d’un désordre et qu’il faudrait combattre. Le quérulent accuse le voisin d’empiéter sur son terrain, de jouir de sa terre, de son corps. La jouissance de l’Autre, menace fondamentale pour tout sujet, grâce à la bonne qualité de l’inscription spéculaire, trouve ici une modalité de traitement efficace. À la différence du schizophrène qui se voit réduit à en être l’objet, le paranoïaque localise la jouissance dans le partenaire, dans le petit autre. Cette jouissance porte la marque de la menace et, par là-même, du scandale. Le paranoïaque va donc entrer en combat contre le scandale de ce petit autre qui jouit, ou tente de jouir, de lui. Préjudice et revendication : l’autre du miroir m’a pris quelque chose, jalousie : mon partenaire jouit et me trompe, érotomanie d’une jouissance d’un partenaire à donner de faux espoirs, etc. Jouissance et tromperie à l’avant – plan de cette organisation, méfiance obligatoire, allusivité des propos comme prudence et, en même temps, jeu de connivence avec l’autre dont on sait qu’il dissimule, réticence à exprimer pour ne pas nuire au projet, exigence du mot juste qui ainsi ne véhicule aucune tromperie, etc. Le délire des inventeurs, comme celui des idéalistes passionnés, intègre cette catégorie, si ce qui anime le délirant devient le scandale de la non-reconnaissance de son œuvre ou la lutte contre un scandale. Ces deux derniers délires, sinon, pourront intégrer le cadre des paraphrénies (la théorie prévaut sur la passion). On le voit, c’est moins le thème que l’organisation intime du délire qui, dans une optique structurale, permettra de le définir.

L’homosexualité est en cette occurrence corrélative de la relation en miroir qui se joue : ainsi, et il s’agit d’une inversion des thèses traditionnelles, la relation en miroir faciliterait l’émergence d’un danger de fusion avec l’identique à soi, fusion homosexuelle symétrique et menaçante. Ainsi, le fantasme homosexuel ne déclenche pas le délire, mais la relation duelle du paranoïaque favorise le fantasme homosexuel. Il n’en reste pas moins que la proximité homosexuelle peut déclencher un délire paranoïaque comme ultime tentative de maintenir une distance.

L’association paranoïaque, comme cela a été dit, bénéficie du secours imaginaire, cohérent et logique, emportant souvent l’adhésion, pouvant apparaître faussement névrotique. L’efficacité logique, non entravée par le refoulement, ce qui favorise également la mémoire, peut aboutir à permettre de très satisfaisantes réussites sociales. Il s’agit d’une association indique. Cette performance des capacités associatives, des capacités de rationalisation et de logique, peut faussement évoquer une névrose obsessionnelle. Le paranoïaque ne désire pas, et s’il apparaît quelquefois dans l’impossibilité de décider, ce n’est ni par doute ni par procrastination, mais par équivalent négativiste, afin de se prémunir contre un risque de désorganisation par convocation symbolique.

L’écrasement du schéma L que j’ai proposé pour la schizophrénie serait à écrire alors :

a’ ($) – a (A)

Le sujet, de son moi coalisé à son statut de sujet ainsi écrasé dans la coagulation paranoïaque, entretient un rapport direct à un semblable (ou à une cause) au sein duquel la jouissance de l’Autre se trouve localisée.

Pour résumer, la paranoïa se structure solidement sur l’imaginaire pour localiser rationnellement la jouissance de l’Autre, ce qui l’engage à lutter contre quelque chose ou quelqu’un.

d) La paraphrénie : le jeu mégalomaniaque du théoricien

Si la schizophrénie représente l’expérience d’une prise en la jouissance de l’Autre sans médiation possible, si la paranoïa consiste en la localisation en l’autre de la jouissance de l’Autre pour établir ainsi le principe de la persécution, la paraphrénie sera l’élaboration d’un système localisant la jouissance dans le discours. Il s’agit simplement d’une théorisation, de l’établissement d’un discours, d’un système métaphorique, pouvant rendre compte du sujet et juguler la jouissance. Ce type de délire est le plus abouti et doit consister en l’objectif thérapeutique dès lors que les possibilités du sujet apparaissent en rapport.

Pour dire vite, la paraphrénie consistera en une élaboration structurée, imaginative et cohérente, permettant d’expliquer l’ordre du monde, l’ordre des choses, bref, de suppléer à l’ordre symbolique du névrosé. En cela, le délire paraphrénique est une réussite, l’authentique « para-métaphore » dont parle Calligaris. Il s’agit d’un aboutissement, d’une création, à même de soutenir le sujet, et potentiellement socio-articulable, voir même pouvant tenir lieu d’une authentique création artistique. Sachant qu’une telle création ne correspond en rien à une sublimation, mais constitue un mode d’être, ce qui faisait dire à Henri Ey que là où l’artiste « faisait » le merveilleux, le psychotique « était » merveilleux. Par ailleurs, cela n’enlève rien à la qualité de l’œuvre ni à la valeur de la démarche, peut-être même au contraire s’agit-il ici d’une garantie.

Reste à articuler notre logique initiale, soit le rapport entre délire paraphrénique et jouissance de l’Autre.

L’Autre, nous l’avons posé, est le lieu du signifiant, mais aussi consécutivement lieu de discours. Il s’agit d’une instance désignant ce en quoi le signifiant assigne, indexe, épingle, mais aussi se structure en élaboration. Nous rappelons que l’Autre se fonde du lieu d’émission du signifiant au sein duquel l’enfant ambitionne son épinglage, lieu d’émission, de satisfaction des besoins puis source d’amour : la mère.

Cet Autre maternel aspire en sa jouissance le sujet infans puis enfant, et cette jouissance supposée apparaît supportée par le signifiant : d’où la possibilité logique d’incarner le signifiant du désir de l’Autre, autrement dit le phallus. Or, cette incarnation menace le sujet d’obturer l’Autre pour s’y fondre comme simple complément qui produirait l’unité idéale de la complétude. Ainsi, l’aspiration d’incarner ce signifiant rime avec annihilation consécutive. Le schizophrène sera traversé du signifiant, le paranoïaque repérera en l’autre la menace. Le paraphrène, lui, va établir une théorie de mise en sens de la jouissance de l’Autre. Il va lui-même épingler cette jouissance, la découper, la réduire au signifiant de sa maîtrise. Si bien qu’il établira un système idéal permettant la jouissance de l’Autre, sans s’y engloutir. Les théories paraphréniques sur l’origine de l’univers, leur origine propre (certains délires de filiation), l’ordre des planètes et les forces qui s’opposent, lois physiques ou métaphysiques (par exemple mystiques), tout cela constitue une structure.

À la différence de la structure névrotique, qui reste principalement et activement implicite, pour ne pas dire inconsciente, la structure paraphrénique est une structure explicite. Cette structure, en quelque sorte, réussit absolument, lorsqu’elle contient la prohibition de l’inceste. Un de mes patients, initialement hébéphrène, accepte de travailler sur un mode élaboratif principalement basé sur la comparaison entre le Coran et la Bible. Il fait un rêve (je poserai quelques jalons concernant la fonction du rêve dans la psychose au sein de la troisième partie de cet ouvrage) : « c’est toujours le même rêve, il y a une femme, que je connais, qui me plaît. Et puis un autre homme, et alors, il vient, il prend la femme, et il s’en va. Avec la femme. Et alors je me réveille. » Ce rêve n’est pas un rêve de névrosé, malgré son allure grossière. La façon même de le raconter, les mots utilisés, par leur exclusion de toute position subjective, de division, évoquent la psychose. Par ailleurs, ce n’est pas sur ce rêve que le diagnostic repose. Le rêve ici n’exprime pas l’antagonisme entre accomplissement d’un désir et interdit. Ce rêve consiste en un pur réel, un impensable (qui réveille notre patient et se répète), exactement comme une séquence susceptible de déclencher une psychose. L’autre homme du rêve, outre sa consistance de rival imaginaire, apparaît comme incarnation du Nom-du-Père, instance raptant une part du désir de l’Autre. J’ai simplement répondu au patient, comme proposition théorique apte à nourrir une élaboration délirante qui montrait des potentialités paraphréniques : « Peut-être que ce rêve signifie qu’il n’est pas possible d’avoir toutes les femmes ». Il s’agissait pour moi de souligner sans nommer qu’une en particulier est interdite, qu’elle est le lieu de cette jouissance qui le mine. Le patient éclate alors de rire, et, désormais, régulièrement, il profère, sentencieux : « De toute façon, je sais bien, on ne peut pas avoir toutes les femmes » ou bien « tout n’est pas possible », « on ne peut pas tout avoir ». Ce type de locution, butée de la jouissance, renoncement sécurisant, est délirant, et directement issu du travail thérapeutique. Ainsi, si ce travail aboutit, il peut être possible que le patient élabore une théorie du monde et de lui-même, utilisant la Bible et le Coran, plus quelques aphorismes à fonction délirante, ou si l’on veut néologiques du fait de leur fonction de ponctuation. Possiblement, ce discours délirant n’aura aucune différence avec une référence religieuse névrotique normale, matinée de principes incontestables. La seule différence résidera en ce que pour le paraphrène, son système explique la totalité du monde et apparaît radicalement explicite. La légèreté du ton pour rendre compte de la posture que j’adopte, confinant à la dérision, ne doit pas faire penser qu’il s’agit d’une forme de dénigrement. Il n’y a pas de raison pour considérer les « raisons » névrotiques comme plus « sérieuses ». Les « raisons » et autres discours, sur un plan analytique, ne sont que des « garde-fous ». La vérité est ailleurs et, dans une optique analytique, résolument attachée à la jouissance.

Pour poursuivre en cette voie, il est un type de cas que j’ai rencontré à plusieurs reprises : celui où le système délirant paraphrénique utilise comme support la théorie psychanalytique (qui a cet avantage de contenir explicitement la prohibition de l’inceste), chez des psychotiques qui souvent ont passé quelques temps, et souvent très longtemps, sur un divan d’analyste (le reste du temps étant alors consacré à des lectures psychanalytiques). Un critère fondamental me semble présider à la distinction en ces cas précis, à la différence entre sujet névrotique analysé et psychotique délirant paraphrène (ayant guéri sous la forme d’une « paraphrénie psychanalytique » pour paraphraser la paraphrénie dite systématique) : a priori, un sujet analysé est apte à soutenir sa responsabilité, la responsabilité ayant obligatoirement partie liée avec la jouissance par le truchement du désir. Cette responsabilité le fonde idéalement à prendre une position (par exemple celle de l’analyste) et à soutenir certains engagements. Or, la psychose est telle que seul le système théorique (le sujet délirant sa psychanalyse comme l’histoire de sa vie, quasi – équivalent de la fameuse « paraphrénie confabulante »), apparaîtra. La responsabilité du sujet comme son engagement possible resteront lettre morte ou « plaqués », à l’exclusion d’un véritable positionnement. Ces sujets passent systématiquement à l’acte négativement, évitant soigneusement toute implication symboliquement mobilisatrice, semblent des « évitants » véritables.

D’autre part, pour de tels sujets, leur cure analytique se structure en système, là encore explicite. Or, si l’analyse se dévoile, dans la névrose, c’est jusqu’à l’inanalysable qui fait jouxtance, autrement dit sans possibilité de systématisation. Le sujet systématisé par l’analyse présente en règle une psychose paraphrénique.