1) L’Autre scène

L’Autre scène figure, chez Lacan, l’inconscient freudien. Sous cette appellation, résonnent deux termes : « Autre » et « scène », qui permettent d’extraire certains aspects spécifiques.

L’Autre, comme nous l’avons examiné, constitue une instance maîtresse du sujet : il s’agit du lieu du signifiant. Cet Autre se fonde de l’Autre inaugural, la mère, qui formule du discours au sein duquel l’infans s’exercera à s’appréhender. Également, par sa nature fondatrice et inaugurale, cet Autre portera la trace de la jouissance interdite, jouissance de la mère. L’Autre, c’est l’Autre du langage, l’inconscient dans cette optique étant structuré comme un langage.

Quant à la scène, elle explicite une nature dramatique, une vie autonome et interagissante de l’inconscient, un théâtre en soubassement. L’inconscient, « structuré comme un langage », déploie son expression propre, par diverses tensions qu’il révèle avec la « réalité ».

Ainsi, l’Autre scène désigne ce lieu de signifiant, organisant les jeux du désir, le désir toujours articulé à la jouissance perdue. Cette articulation avec la jouissance est conceptualisée par le vocable « littoral », rappel de littéral, de cette jonction extrême de la lettre à la jouissance. En tant que scène autre, cet inconscient dissone avec la « réalité », le social, la perception, pour organiser un désaccord. Deux scènes en viennent ainsi à coexister : celle de l’inconscient et celle de la réalité mondaine du sujet. Le conflit apparaît volontiers de la confrontation entre ces deux scènes, de même qu’il est provoqué par l’orientation du sujet vers sa jouissance, dont on a vu l’aspect moteur mais aussi délétère. Ainsi, il y a bien double nature de la souffrance névrotique. La première résulte de la confrontation au social qui convoque le sujet à affronter des représentations trop en résonance avec sa jouissance : la scène sociale vibre avec l’Autre scène dans ce qu’elle jouxte la jouissance. La seconde résulte du mouvement spontané de la structure d’orienter son travail vers une jouissance annulatrice et source d’angoisse.

L’inconscient, en cette acception d’Autre scène, sera exclusivement névrotique, ce que nous allons développer.

Une précaution d’usage s’impose : nous allons partiellement « substantialiser » l’inconscient freudien, ce qui n’est pas conforme à l’enseignement de Lacan. Pour Lacan, l’inconscient est révélation, émergence, manifestation, logique lisible dans l’après-coup l’inconscient est discours de l’Autre. Or, nous allons nous décaler partiellement de cette approche pour décrire un inconscient quasi substantiel.

Lacan, par son style propre, par son travail de Lalangue, savait traduire sensiblement la vérité inconsciente. À tort, cela est apparu à certains comme un maniérisme, un baroquisme destiné à « noyer le poisson ». Il n’en est rien, au contraire, car cette discipline de Lacan quant à la langue visait l’objectif précis de maintenir en présence l’Autre comme l’objet a. Je ne sais pas rendre compte de l’inconscient de cette manière et, par défaut, je proposerai au lecteur de conserver à l’esprit une traduction de cet inconscient substantiel en inconscient plus « phénoménal ».

A/ L’inconscient névrotique

a) Justification théorique : structuration symbolique.

La névrose se définit sur la base simple d’une opération : la « métaphore paternelle ». Cette métaphore substitue pour le sujet le signifiant « Nom-du-Père » à celui de « Désir de la mère » qui se trouve, par conséquent, refoulé. Comme nous l’avons détaillé, cette opération résulte de l’effet du bain de langage de l’enfant, et organise sa jouissance en la restreignant. Elle résulte de la désignation par la mère d’un espace d’insatisfaction indépendant de l’enfant, tenant l’enfant à l’écart de toute prétention réelle à l’incarnation phallique. Le lieu de cette désignation maternelle est nommé « Nom-du-Père » par Lacan, commodité et référence religieuse. Par commodité dans la mesure où, traditionnellement, le père de l’enfant incarne cette instance, tout en échouant lui-même structuralement comme l’enfant à obturer le manque de l’Autre (mère ou épouse). Mais il y a organisation, mise en rapport, repérage, structuration. Le père géniteur apparaît le plus apte à soutenir imaginairement, pour l’enfant, cette posture symbolique, si bien qu’en clinique, sa figure reste incontournable. Mais, sa figure « classique » (père géniteur) n’est pas indispensable, et la métaphore paternelle peut très bien utiliser un autre support imaginaire pour consister relationnellement. Ceci étant, si la métaphore dite paternelle s’articule, elle impliquera un travail de la représentation paternelle classique, si bien que ce père de la réalité sera a minima « interrogé », condamné, réfuté, mais toujours en lien avec une supposée posture symbolique, quitte à en déplorer l’absence. Nous inversons là le processus tel qu’il se trouve habituellement décrit pour le réduire à sa dimension strictement logique, et instaurer une valeur symbolique paternelle au sens classique « génital » presque dans l’après-coup de la castration symbolique. C’est la castration symbolique, comme phénomène de langage, qui fait supposer le père géniteur comme transducteur du Nom-du-Père. La référence religieuse d’autre part, est à évoquer dans la mesure où l’ordre religieux organise l’interdit et désigne un ordre supérieur.

Cette métaphore est à entendre comme opération organisatrice de l’ensemble de l’univers du sujet. La mise en rapport des désirs et des interdits qu’elle permet ne concerne pas simplement un signifiant isolé à un moment précis, mais l’ensemble des signifiants pour la vie entière (même si des affinements ou aménagements restent possibles ; ce que la cure analytique démontre). La métaphore agit comme matrice, structure organisationnelle, constance d’un rappel. Cette métaphore organise le refoulement des représentations de désirs trop proches de la jouissance. Ainsi, la métaphore paternelle est à distinguer de la métaphore strictement linguistique qui représente une opération unique : la métaphore paternelle est structure de langage, grammaire du refoulement. C’est en cela que le terme « opération » est tout sauf innocent : il détermine le sens mathématique, celui d’une fonction, fonction appliquant son opération à tous les chiffres, comme la métaphore paternelle est une fonction appliquant son opération à tous les signifiants, pour les organiser, les ranger.

L’inconscient névrotique est par essence symbolique et jouxte le réel de « l’objet a ». Symbolique, l’inconscient l’est aussi puisqu’il se compose de signifiants articulés entre eux, de discours, maintenus inconscients par une opération symbolique : le refoulement. Le refoulement doit sa nature symbolique à la métaphore qui, par substitution d’un signifiant par un autre, crée un symbole. En effet, dans cette conception, il faut bien entendre que chaque signifiant conscient est organisé par la loi du désir. Autrement dit, le désir constitue la racine de la vie psychique, si bien qu’il n’y a, comme nous l’avons vu, de signification que phallique. Toute opération consciente entretient un rapport avec la signification, et la signification est organisée par le signifiant phallique, le signifiant du désir de l’Autre (se reporter aux parties précédentes). Cela implique que tout élément de la vie consciente entretient des rapports avec le désir, que tout élément conscient est élément de désir. Mais, et c’est capital, cet élément de désir est retravaillé par la structure, se trouvant ainsi vectorisé, socialisé, autorisé. Ce désir conscient n’est possible qu’à cette condition sans angoisse. L’obsessionnel collectionne, maîtrise, déploie force formations réactionnelles, mais désire dans son cadre conscient. L’hystérique séduit et évacue le génital ou le neutralise.

Or, ces désirs conscients, comme on l’entend aisément, représentent des « rejetons » retravaillés de désirs inconscients beaucoup plus jouissifs. De fait, ces représentants conscients du désir représentent des éléments (ou mouvements), ils s’y substituent. Pour préfigurer ce qui va suivre, disons d’emblée que le sujet entretient avec son inconscient un rapport de constitution : il en est constitué. L’inconscient fait partie intégrante du sujet, et subjectivement le sujet névrotique le sait. Il connaît cette résonance de l’inconscient, il en connaît également les accidents : actes manqués, lapsus, éclats de rire, surprises, rêves, doutes, angoisses, ruminations, obsessions, rougissements subits et incontrôlables, etc. Le sujet névrotique est un familier de son inconscient, qui lui reste voilé, mais parfois découvre un pan de sa vérité, subitement, pour se masquer promptement du rire ou de l’angoisse.

Ainsi, cette nature symbolique de l’inconscient névrotique résulte de son articulation, comme de sa structuration en discours. Autrement dit, l’inconscient n’est pas un réservoir figé de contenus refoulés qu’il conviendrait de faire « émerger », mais bien structure, discours, articulation. Pour ce second aspect rendant compte de la nature symbolique de l’inconscient, le lecteur en trouvera le détail dans les parties précédentes.

b) Expression et subjectivation : surprise, assomption et responsabilité

La nature symbolique de l’inconscient névrotique va présider à une série de conséquences, qui seront autant de critères fondamentaux pour attester de la structure. En effet, nombre de psychotiques, et peut-être principalement les psychotiques, évoquent leur inconscient. Si l’inconscient signe la névrose, il convient de ne pas prendre pour argent comptant l’allégation d’un sujet qui se prévaudrait d’un inconscient et de certains effets de ce dernier. Évoquer sa vie inconsciente ne suffit pas, loin s’en faut, à faire la preuve d’un inconscient névrotiquement structuré. Nous allons donc passer en revue quelques aspects attestant d’une nature névrotique de l’inconscient, leur absence devant faire évoquer la possibilité d’une psychose et rechercher, par conséquent, certains autres critères qui seront décrits plus loin.

Nous l’avons vu, cet inconscient est symboliquement structuré, et il constitue le sujet. Cela engendre un effet de responsabilité, un sentiment subjectif de responsabilité quant à toute émergence inconsciente, pouvant produire la culpabilité, l’angoisse, ou la surprise. Cet effet de responsabilité est lié donc à l’assomption des effets de son inconscient par le sujet, qui se sent constitué d’un hétérogène familier. Il s’agit là de la correspondance, de l’interdépendance, de la synchronie dynamique entre conscient et inconscient.

Bref, l’inconscient n’est en rien identifiable à un réservoir de matériel inerte, pour être pur discours en résonance perpétuelle. D’autre part, l’objet a fait vérité en tant qu’objet de la psychanalyse. Ces quelques éléments, ici condensés à l’extrême, posent certains rapports entre inconscient et vérité au sens psychanalytique. La vérité en cette acception n’est donc en rien synonyme d’exactitude.

Le sujet est divisé, et cette division fait vérité, au sens où l’émergence inconsciente constitue un élément de la vérité du sujet. La division par le signifiant crée l’espace de « l’objet a », cause du désir. Le refoulement névrotique du désir s’accompagne du refoulement et de ce qui a trait à sa cause. L’objet a, ou plus exactement ce qui s’y rapporte, est refoulé. La structure de l’inconscient, identique à celle du langage, contient l’ensemble des articulations et des oppositions régissant l’organisation des valeurs, des interdits, des désirs. La « pulsation » de l’inconscient, sa synchronie dynamique avec la conscience, font résonner à la conscience, certaines évidences purement personnelles : la position subjective. Cela revient au caractère implicite de la structure et de l’articulation inconsciente. Celui qui explicitement détaille une suite de mécanismes de son inconscient, comme originant des effets actuels, ne parle pas d’un inconscient névrotique : soit il s’agit d’un névrosé qui se leurre, ou bien il s’agit d’un psychotique qui délire l’inconscient. L’inconscient, s’il se reconnaît, se reconnaît après-coup, par certains effets de dévoilement. La position subjective du sujet reste partiellement voilée, motif de pudeur ou de gêne, de recul humoristique ou d’affirmation véhémente et défensive. La position subjective représente cet ensemble de valeurs auxquelles s’accroche un sujet sans qu’il lui soit possible de les légitimer autrement que de par sa subjectivité. Ces valeurs ne reposent sur aucun fondement logique, mais se revendiquent. Pour autant, elles restent partiellement énigmatiques, contrairement au postulat délirant. Cette position subjective s’entend souvent sous la forme de : « vraiment, je ne supporte pas… » ou « véritablement ce que je voudrais », « pour moi, il est très important que… », etc.

c) L’inconscient muet

Si l’inconscient névrotique se révèle à la faveur des effets de vérité, de division, et d’assomption, cela n’est pas la règle systématique : la clinique propose d’authentiques structures névrotiques n’exprimant pas ces critères. Marty et M’Uzan ont décrit une clinique particulière, proposée par eux sous l’appellation de « pensée opératoire », puis de « vie opératoire » (125), qui tend à annuler ce type d’émergence névrotique. Il s’agit de sujets englués dans le concret, la perception, et massivement inaccessibles à la supposition d’une Autre scène : pourtant ces sujets sont névrotiquement structurés. La vie subjective de tels sujets fait l’économie de toute intégration d’un désir inconscient, la surprise étant reléguée au rang d’artefact nul et non avenu, la vie psychique se concentrant, s’orientant exclusivement sur un mode dit « opératoire ». Autrement dit, l’activité psychique tendra à traiter des informations intellectuelles ou pratiques, comme autant d’opérations logiques ou relevant du strict « bon sens », à l’exclusion de toute ouverture inconsciente. Ni révélation, ni surprise, ni désir, ni position subjective vraie, mais ravalement du psychisme à son efficience opératoire. Pour Marty et M’Uzan, de tels sujets sont prédisposés aux troubles psychosomatiques, retour dans le réel du corps d’une organisation désirante exclue. La vie fantasmatique est pauvre, volontiers archaïque, les rêves rares, facilement empreints de crudité, le désir est muet, remplacé par l’utilité ou la nécessité, lapsus et actes manqués se font attendre…

Avec le concept « d’alexithymie », on trouve un prolongement plus descriptif, moins psychodynamique, à la « pensée opératoire ». Ce terme est proposé en 1972 par Sifnéos (154) (le concept de « pensée opératoire » date de 1963), et recouvre une clinique de l’absence : absence de mots pour désigner les émotions (ce qui est l’étymologie même du terme). Là encore, la tendance à recourir facilement à l’action stigmatise les avatars de la dysconnexion entre affects et fantasmes (ce qui est un point clinique central pour Sifnéos, 1988).

Pédinielli (133) offre un résumé de ces cliniques et rappelle l’hypothèse psychodynamique initiale. La pensée opératoire représenterait une modalité défensive par coupure radicale entre vie consciente et inconsciente. Ce cloisonnement étanche empêcherait toute émergence désirante par un blocage préconscient opérant une censure impitoyable, si bien que le retour du refoulé ne pourrait se faire que dans le corps. Là où le désir inconscient peut chez le sujet névrosé « normal » faire irruption dans le champ de la conscience sous forme modifiée, la stratégie opératoire en empêche toute expression. Le bébé avec l’eau du bain, et la bassine. Rien n’émerge, d’où cette relation qualifiée de blanche par Marty et M’Uzan, rien ne fait relief ni excitation. Le sujet est pris dans une coalescence au concret, au fonctionnel, et le danger du désir est écarté.

La fonction même des aménagements défensifs dans la névrose est de faire taire l’inconscient, quitte à ce que ce dernier fasse retour sous forme de symptôme. Et cette énergie à faire taire l’inconscient ne se justifie que de la proximité d’une jouissance que ce dernier révèle et propose. Néanmoins, l’inconscient s’infiltre toujours un peu.

Mais il existe donc une clinique de la névrose sans manifestation de l’inconscient. Ainsi, seule la présence de critères précisément repérés d’un inconscient névrotique permet d’affirmer l’existence d’un inconscient névrotique, et donc d’une névrose. L’absence d’émergence de l’inconscient ne doit pas, en toute rigueur, permettre de conclure à l’absence de vie inconsciente névrotique, et par conséquent ne rend compte en rien d’une structure psychotique. La présence, donc, d’un inconscient névrotique ne peut se définir que positivement, en fonction des critères proposés plus hauts. D’autre part, il importe de rappeler que la relation en jeu, sa qualité, sa nature, préside à la possibilité d’ouverture de l’inconscient. L’inconscient ne s’ouvre que dans le transfert, que celui-ci soit inhérent au dispositif analytique ou plus « clandestin », au sein d’une institution psychiatrique par exemple ou de tout autre lieu-contexte.

B/ L’inconscient et la psychose

a) La non-pertinence du concept de refoulement

Le concept de refoulement doit être réservé à la névrose, dans la mesure où il recouvre la conséquence directe de l’inscription symbolique du Nom-du-Père. Le refoulement, dans son appréhension dite « originaire », consiste en la substitution métaphorique du « désir de la mère » par le signifiant du « Nom-du-Père », si bien que le « désir de la mère » se voit inauguralement refoulé. Pour mémoire, ce type d’exposé pseudo-chronologique permet d’appuyer la logique sur le déroulement temporel, là où une vision structuraliste défend l’idée d’une structure pré-établie, d’un bain initial, a contrario de toute conception stadique. Ainsi, il ne faut pas entendre un « moment » chronologique du refoulement originaire, mais bien un refoulement déjà constitutif de la structure d’accueil de l’enfant. Le refoulement « fonctionnait » chez les parents, dans l’entourage, et fonctionne par empreinte chez l’enfant.

La métaphore paternelle consiste en une fonction au même titre que l’on parle de fonction mathématique, c’est à dire qu’elle s’applique à tous les signifiants, et qu’elle ne se résume pas à l’élision du signifiant « désir de la mère ». La métaphore concerne tous les signifiants peu ou prou en rapport avec le signifiant « désir de la mère », autrement dit elle concerne tous les signifiants du désir (et par extension ceux du meurtre du père, des meurtres, de l’agressivité…).

Le refoulement, on le voit, nécessite l’inscription de la métaphore paternelle, et ne concerne donc que la structure névrotique.

Ainsi, les phénomènes psychotiques évoquant le refoulement ou le retour du refoulé seront des phénomènes d’un autre ordre, qu’il convient de décrire maintenant.

b) Expressions d’un pseudo-inconscient psychotique

Nous allons ici dégager des critères assez grossiers et caricaturaux, à l’image de nos exemples cliniques, afin de mettre en évidence le plus nettement possible les faits qu’il convient de discuter.

b1/ L’inconscient imaginaire : alter-égo ou tenant lieu analytique.
Alter-égo

Catherine nous raconte « qu’elle continue de préparer ses examens, qu’elle se concentre, que cela la reconstruit d’apprendre des choses ». Elle se forme imaginairement à partir d’un savoir, c’est à dire que le savoir en son cas n’est pas ouverture sur l’énigme, non plus valeur phallique dont elle pourrait se parer, pas plus qu’univers de maîtrise anale, ni même outil de pouvoir sur l’autre. Non, le savoir « la reconstruit », elle s’en étaye narcissiquement, et n’existe et ne s’organise qu’en lui (le savoir se structure en « Sinthôme »). Elle doit sans cesse alimenter en savoir son esprit qui sinon file droit vers le chaos. Mais, lorsqu’elle travaille, elle vit des moments de dérobement, de dérapage, de gouffre : elle ressent ce quelle nomme une « intense peur », puis des souvenirs viennent faire irruption dans son espace psychique. Non pas réminiscences, mais des équivalents hallucinatoires, qui l’indexent en une identité, sans convocation désirante. Dès lors, son subconscient entre en scène, il parle, d’une voix d’homme, et lui prodigue des conseils, la resitue. Paralysée, elle écoute la voix de son « subconscient », puis tout rentre dans l’ordre, et elle reprend son travail. À dire vrai, la démonstration de la structure comme psychotique ne repose pas sur ces simples éléments, bien qu’ils soient fortement évocateurs d’hallucinations de mécanisme psychotique et non pas hystérique. Cette jeune femme est de structure psychotique avérée, l’interrogation restant centrée sur l’être, l’ordre phallique n’organisant pas la structure, et surtout la certitude délirante ne fait en rien ni relance ni perplexité, pour s’obturer sur une signification dernière. Mais écoutons la évoquer, textuellement, ce sub-conscient : « Le sub-conscient, c’est un esprit, c’est lui qui doit faire la part des choses, entre ce qui est bien ou mal »… puis : « c’est plutôt un allié, quelqu’un qui est là en fait pour assurer un équilibre ». Ce sub-conscient comporte quelques particularités qui le distinguent d’un inconscient névrotique : son altérité radicale, tout d’abord, il s’agit d’une entité strictement extérieure, autrement dit il n’y a ni assomption, ni responsabilité. Cet inconscient rappelle fidèlement ce que de Clérambault nommait « dissidence du moi » : son autonomie n’est pas intégrée. De même, sa manifestation se fait ajout et non pas constitution, il propose un « en-plus », mais ne révèle aucune vérité propre.

Ainsi, il s’agit d’une manifestation hallucinatoire repérée, non pas comme issue d’un émetteur électronique quelconque ni même issue d’un persécuteur incarné usant de stratagèmes spéciaux. Cette manifestation hallucinatoire vient à point nommé lorsque l’univers signifiant se dérobe, ne tenant plus sur la base du savoir ingurgité, peut-être même certains pans de ce savoir font déclenchement par des convocations symboliques impossibles. Et la patiente en repère l’origine dans un supposé sub-conscient fonctionnant non pas comme persécuteur, mais comme « alter-ego », comme partenaire, comme partenaire hallucinatoire bienveillant.

Cet exemple s’appuie sur des phénomènes acoustico-verbaux. Mais il ne faut pas négliger l’importance de phénomènes d’ordre hallucinatoire non sensorialisés, et strictement idéiques. En ce cas, les patients évoquent des idées de leur inconscient, ce qu’il ne faut pas prendre, encore une fois, pour argent comptant.

Le « Tenant-lieu analytique »

Nombres de sujets psychotiques ont eu une expérience psychothérapique et quelquefois psychanalytique, assortie de lectures assidues, leur conférant un savoir théorique sur l’inconscient pour en faire d’authentiques « freudopathes », quelques fois en bonne santé. La théorie analytique propose en effet un système rendant compte de la structure, par le truchement de son appui solide sur la prohibition de l’inceste. Ainsi, la théorie analytique constitue-t-elle la trame idéale pour un délire paraphrénique : elle permet une localisation de la jouissance dans des orientations prédéfinies, fixe un cadre des possibles, met à distance la jouissance de l’Autre, tout en l’expliquant. De fait, le recours explicatif à l’inconscient sera inévitable pour une théorisation idéale du sujet par lui-même. Le sujet imaginarisera donc un reflet théorique de sa personne, pour s’y collaber, et s’y tenir, jusqu’à éventuellement étendre ses considérations au champ social et religieux, de manière très fidèle à Freud (« Malaise dans la civilisation », « L’avenir d’une illusion », « Moïse et le monothéisme »..), voire au champ anthropologique (« Totem et tabou »)… Le corpus théorique qu’offre la psychanalyse, son discours, pris au pied de la lettre, peut littéralement tenir lieu de délire. Ou, plus exactement, un sujet un peu cultivé peut fort bien réduire son délire à la théorie analytique, et les bons offices de cette dernière en matière structurante y feront garantie de suffisante bonne santé. En cette occurrence, l’inconscient peut apparaître comme valeur du discours, repère ou centre articulatoire logique, pour n’être que pur effet de savoir. Or, l’inconscient ne tient sa légitimité que d’être « surprise » avant d’être « concept ». La théorie délirante psychanalytique apparaît en sa nature de ce qu’elle constitue une vérité dernière, là où l’analyse se structure de questions plus que de réponses, et se résout sur le « roc de la castration » comme butée, et non pas certitude. Ainsi, la théorie analytique peut constituer la structure idéale pour un délire, puisqu’elle organise intellectuellement la question de la jouissance. L’inconscient déliré en ce cadre n’aura aucune des caractéristiques de l’inconscient névrotique pour représenter une valeur néologique et hyperréaliste.

L’inconscient explicite

Il nous semble utile de le dégager ici pour repérer ce sur quoi j’insiste : l’opposition implicite-explicite.

Un sujet psychotique raconte : « je me suis enfui de la maison, je ne supportais plus mes parents, ils ne me comprennent pas, ils trichent… En fait, j’ai compris. Il faut respecter le père, c’est lui qui défend les limites, c’est lui qu’il faut respecter, il empêche de faire le mal. Inconsciemment, je le sais, il me protège, c’est comme l’œdipe, inconsciemment j’ai voulu voler de mes propres ailes…, etc. » Ce sujet déploie de grandes vérités, non pas symbolisées mais imaginarisées, et décrit quelques processus inconscients strictement explicites, sans marge interrogative, sans énigme ni position subjective. De même, ce patient, s’étant promené avec sa mère en forêt, raconte : « brutalement, j’ai eu l’idée qu’il était interdit de coucher avec sa mère, inconsciemment j’ai eu cette idée ». Le paradoxe est solide, d’une idée inconsciente qui serait consciente. Mais, au-delà de cet aspect, ce sujet explicite l’interdit de l’inceste, doit le formuler explicitement, preuve en est que cet interdit ne fonctionne pas symboliquement dans la structure mais doit consister en une barrière avant le chaos, barrière que le sujet doit lui-même maintenir. La structure psychotique nécessite un recours tonique et constant à des bribes de structure qui ne tiennent que par l’effort.

b2/ L’inconscient réel : le persécuteur intérieur

« C’est la base gauche de mon cerveau, mon deuxième moi, au niveau du cervelet, mon inconscient, qui me dit ce que je n’aime pas entendre, des insultes, tu n’es qu’une pute, ça me dit, c’est dans mon cerveau, à l’intérieur, je ne sais pas comment m’en débarrasser… » Là encore, l’exemple est grossier, mais il permet de stigmatiser ce persécuteur intérieur, organique, réel, dans la matière cérébrale. Un de mes patients, qui ne souffrait pas d’hallucinations acoustico-verbales mais de pseudo-obsessions idéatives, imaginait gratter son cerveau à l’aide d’un clou pour neutraliser la zone cérébrale émettrice des obsessions. Les obsessions étaient à entendre comme d’authentiques hallucinations, elles en avaient le statut et la fonction. Le patient en question portait des marques cutanées circonscrites à la région temporale droite, lieu supposé du mal qu’il excoriait à l’aide d’un clou. Il s’imaginait perçant sa boite crânienne et neutraliser dans le réel cette « épine irritative ». L’inconscient ici persécute, et apparaît radicalement hétérogène. Il ne comporte pas ce critère de l’assomption permettant de définir, parmi d’autres, l’inconscient névrotique.

c) Proposition du terme de « para-conscience » psychotique

Les psychotiques rêvent… Or, le rêve « est l’accomplissement (déguisé) d’un désir (réprimé, refoulé) » nous dit Freud (38). Nous l’avons vu, le refoulement comme modalité psychique défensive ne peut concerner que la névrose. Ainsi, le rêve dans la psychose doit interroger le clinicien quant à ses outils conceptuels, et interroger donc les manifestations psychotiques traduisant un matériel psychique « réprimé » qui « ferait retour ». Les « pseudo-lapsus » sont fréquents dans la psychose, souvent très significatifs, et pratiquement toujours ininterprétables bien qu’analysables : telle révélation par l’interprétation aurait des conséquences beaucoup plus délétères qu’élaboratives. Le lapsus passe inaperçu du patient, comme lettre morte. Comment donner un statut à ces manifestations qui ne sont pas délirantes, pas plus que liées à une supposée désorganisation ? Je vais tenter ici de donner quelques balises, comme autant d’hypothèses. Je n’ai pas trouvé dans la littérature de théorisation satisfaisante de ces phénomènes, pour ne rencontrer majoritairement que des travaux où souvent le modèle névrotique est plaqué sur un fonctionnement psychotique, ce qui constitue un abus évident. Or, une lecture structurale de la clinique oblige à en dire un mot, et aussi à proposer une théorisation. Ces phénomènes, tels que je vais les décrire, ne sont pas délirants (bien qu’ils puissent infiltrer le délire), mais bel et bien des manifestations accidentelles d’un matériel psychique refusé par le patient. C’est bien le statut de ce refus, comme celui du retour de son contenu, que je vais discuter.

c1/ Para-conscience, déni et clivage

Aline est une jeune femme de trente ans, schizophrène, et enceinte de six mois. Son intelligence est extrêmement vive, tout comme est particulièrement étendue et approfondie sa culture.

Au plan intellectuel, la patiente dispose du discours le plus conforme, mais aussi le plus fusionnel, pour parler de sa maternité à venir. Outre le danger fusionnel pour l’enfant, un autre danger apparaît évident : Aline réagit extrêmement mal à tout ce qui s’oppose à ses conceptions, si bien que tout obstacle à sa pensée vient incarner immédiatement une figure persécutrice, figure contre laquelle elle peut passer à l’acte. Elle pense qu’une mère communique avec son enfant dès la grossesse, que son enfant comprend quand elle lui parle (au sens cognitif), qu’il lui répond en bougeant de certaines façons : au-delà du charmant lien de toute future parturiente à son enfant idéal, elle vit par anticipation un délire à deux et interprète les mouvements in utero de son enfant comme autant de signes, signes qui l’amènent à décider dans la réalité de certaines actions. Les mouvements de l’enfant, toutes les sensations de son corps, sont interprétés et fournissent du sens sous la forme d’une influence. Toute modalité agressive est éludée, absente, gommée, inapparente, masquée derrière des idéaux intellectuels qui rendent tout possible. Elle se constitue en mère idéale couplée à un enfant idéal doté de toutes les qualités, un enfant déjà adulte avant sa naissance. Or, avec la meilleure volonté du monde, son enfant ne pourrait que la décevoir, et par conséquent ne pourrait que la persécuter. En effet, la mère ne pourrait dénier entièrement l’ensemble des démentis que l’enfant opposerait obligatoirement à ses vues, si bien qu’il en viendrait à représenter pour elle une menace. Le risque de passage à l’acte, en ce cas, m’a convaincu de demander un placement de l’enfant dès la naissance, sous couvert de rencontres régulières et accompagnées avec sa mère.

La patiente refuse le placement qui se prépare. Quand je dis qu’elle le refuse, on devrait dire qu’elle le dénie, et que, bien que je lui en parle régulièrement, cette réalité à venir ne s’inscrit pas dans son champ de conscience. Lorsque j’aborde le sujet, son regard change, devient menaçant quelques secondes, puis se rétablit et rien n’existe alors des secondes précédentes. Ce que j’avais dit devenait lettre morte, nullité pure, pour permettre à la patiente de reprendre sa litanie de préceptes éducatifs, effrayants de cette pureté idéale d’une maternité absolue. Aucune rancœur, aucune animosité, aucune inquiétude…

Elle raconte : « J’ai rêvé de ma peluche, quand j’étais petite, et de mon frère, qui voulait me la prendre… Je n’aimais pas les poupées, que les peluches… la peluche, c’est le lien à la mère, tout, je suis réalisée en tant que mère, il faut éduquer son enfant très tôt. ». Dans cet extrait, le frère lui prend sa peluche, ce qu’elle relie à son défaut de capacité de maternage (je n’aimais pas les poupées). Aline reste convaincue de pouvoir s’occuper de son enfant après la naissance exactement comme elle l’entend, malgré les nombreux entretiens au cours desquels je rappelle la nécessité du placement qui a été demandé… Le rêve ici vient produire un matériel qui se superpose point par point à l’enjeu actuellement dénié : ce qui est dénié fait retour dans le rêve.

Cette même patiente évoque un autre rêve : « on m’avait volé ma carte d’identité, je ne pouvais la retrouver, on me l’avait prise, mon identité ». Aline se disait métamorphosée par sa grossesse, qui donnait un sens à sa vie, lui conférait une identité de mère. En cela, la maternité constituait le délire par lui-même : être mère avec l’ensemble de ce que cela comporte, s’indexer dans la mission maternelle, quitte à l’élaborer aux confins du rationalisme morbide. L’enfant venait ici relationner et soutenir le délire par sa compliance imaginaire à cette modalité purement duelle du lien. Ainsi, elle nourrissait avec cet enfant une relation duelle imaginaire, un partenariat idéal, nécessaire à la métaphore délirante inaugurant un « être – mère ». Ce délire de maternité l’avait considérablement améliorée au plan clinique, et mis à part la massivité du déni, ainsi que quelques envolées théoriques déclamées, la patiente semblait aller mieux.

On conçoit la valeur essentielle et identitaire de cette maternité, son caractère salvateur : elle était attachée à cet enfant comme aucune mère, cet enfant la constituait, la faisait naître elle-même à la maternité salvatrice. Tout obstacle à cette relation mère enfant menaçait de la « laisser en plan », pour reprendre une expression schreberienne, de la rejeter au chaos diffracté de sa schizophrénie. Son déni maintenait une relation idéale à venir, garante elle-même de son « être-mère ». « Maintenant que je suis une mère, plus de sexualité, les hommes je n’en veux plus, les hommes c’est pour faire des enfants, maintenant je suis une mère, c’est un merveilleux épanouissement, une extraordinaire expérience, les choses ne sont plus du tout comme avant… »

L’enjeu, pour Aline, est de maintenir la relation imaginaire à l’enfant conceptuel de son intellect, pour se maintenir. Le déni concerne tout ce qui s’oppose à cette relation imaginaire. Le déni met à l’écart des représentations, qui se trouvaient donc clivées, et ces représentations faisaient retour dans le rêve.

Ainsi, le rêve en cette occurrence psychotique, serait non pas réalisation de désir refoulé, mais retour déguisé de représentations clivées, refusées, déniées. Et, si ces représentations sont refusées, ce n’est pas tant qu’elles jouxtent une jouissance interdite, mais quelles s’opposent à la structuration imaginaire d’un lien lui-même signe essentiel de l’efficience de la métaphore délirante. Finalement, dans la névrose, le rêve fournit un matériel représentatif déformé qui est refoulé dans la mesure où ce matériel s’oppose au jeu de la métaphore paternelle. Dans ces deux occurrences, psychotique et névrotique, le rêve s’articulerait donc étroitement à la métaphore, délirante dans le premier cas, paternelle dans le second. Le matériel clivé représente ce qui s’oppose à la réalisation d’un désir, et il fait retour en rêve. Il faut bien entendre ici désir au sens d’intention, de motion, d’élan, et non pas au sens plus classiquement névrotique (nécessitant la dynamique œdipienne). Donc, le rêve névrotique traditionnel consiste en l’expression déguisée d’un désir refoulé, tandis que dans la psychose, je propose qu’il s’agisse de l’expression déguisée du principe de réalité, en ce qu’il s’oppose à la réalisation délirante.

Le déni produit un clivage, la part consciente ne cesse d’articuler son discours, laissant de côté non pas un inconscient, dont nous avons vu les caractéristiques, mais un para-conscient. Le phénomène ne réside pas en un retour du refoulé, mais en un retour du « clivé ».

Cette même patiente (après la naissance de son enfant), ne conçoit, bien entendu, de relation mère-enfant qu’idyllique, absolument aconflictuelle. Elle raconte : « Je me suis toujours déconsidérée, manque de sûreté en moi. Je voudrais me faire analyser, analyser ce qui s’est passé avec ma mère. Ma mère m’aimait beaucoup… je me suis repliée, et il y eu un rejet, inexplicable, un ragé, un ragé… » Perplexe, puis : « mon enfant m’a souri, il était content de me voir… » (nous sommes, là, un mois après la naissance de l’enfant, la patiente rencontrant son enfant trois fois par semaine). Cette rage entre mère et enfant, ce « ragé », si incompatible avec les conceptions obligatoirement maternelles idéales d’Aline, fait retour. Agressivité, haine refoulée ? Clivage encore ici de ce qui ne peut s’articuler à l’élaboration. Et là, le déni concerne non pas le principe de réalité par lui-même, mais un mouvement affectif propre au sujet. Le clivage ne concerne pas la perception en ce cas, mais d’une même façon, le clivage concerne un matériel qui s’oppose à la réalisation idéale de la métaphore délirante. Il s’agit d’un « pseudo-lapsus ».

Dans un autre cas, il s’est avéré que la levée du clivage, progressive, s’est accompagnée d’une disparition quasi-complète de la symptomatologie déficitaire. Le déni, par conséquent, ménagerait un « para-conscient » pour appauvrir la vie psychique du sujet d’autant. Cette patiente, à laquelle nous pensons, s’est restaurée ensuite sur le même déni pour devenir à nouveau déficitaire. Le déni, en cette occurrence, concernait des éléments de réalité invalidant considérablement sa propre mère. On peut faire un lien avec l’appauvrissement psychique consécutif à l’identification projective. La différence réside malgré tout en ce qu’ici le matériel n’est pas purement externalisé, et en ce qu’il persiste psychiquement comme trace.

Ainsi, pour nous résumer, posons que :

— L’enjeu dans la psychose est de se maintenir au sein d’un discours structuré permettant de réguler la jouissance

— Le risque pour le sujet psychotique réside en ce que l’établissement de ce discours se voit entravé par quelque élément, mouvement affectif propre, réalité sociale, etc. Principalement, il me semble que l’entrave se joue au niveau des relations imaginaires nouées, dans la mesure où ces relations imaginaires soutiennent la métaphore délirante. Toute entrave au maintien du discours effondre potentiellement le sujet dans le chaos de ce que nous avons déjà nommé « crépuscule ».

— Le sujet psychotique, pour sa propre sauvegarde, aura recours à un mécanisme défensif probablement totalement non-conscient : le déni, afin de cliver les représentations qui entravent son discours. Le clivage sépare alors la psyché en deux parties : le conscient et ce que nous appellerons ici par commodité « para-conscient ». Le paraconscient, ainsi considéré, représenterait une entité topologique permettant d’expliquer certains phénomènes dans la psychose pouvant grossièrement évoquer l’existence d’un inconscient.

— Le para-conscient peut exprimer ses représentations, le clivage n’étant jamais absolument étanche, et produire des éléments de rêve, des pseudo-lapsus.

Remarque sur une occurrence de rêve satisfactoire :

Freud, dans l’interprétation des rêves, évoque une variété de rêve qu’il nomme « rêve de commodité » (38). Il en propose l’exemple classique : une légère déshydratation nocturne peut favoriser la survenue d’un rêve de soif se concluant sur l’absorption d’une boisson rafraîchissant : le sujet boit en rêve parce qu’il a soif. Ici, ni refoulement ni clivage, mais une sorte d’équivalent onirique de la « satisfaction hallucinatoire du désir ». Un de mes patients, psychotique, raconte : « cette nuit, j’ai rêvé que je faisais l’amour avec Marie, je ne l’ai pas vue depuis longtemps, je regrette de l’avoir quittée, elle me manque, avec elle la vie était formidable… » Son rêve fait directement écho, sans déplacement ni condensation, à un mouvement désirant conscient. La question reste entière de savoir si ce type de rêve peut comporter des modifications à type de déplacement ou de condensation. La logique veut que ces mécanismes en soient absents, reste à la clinique de nous répondre si elle se plie ou non à la logique.

c2/ Déments métapsychologiques relatifs au clivage : petit rappel.

J’ai proposé précédemment plusieurs points dont certains peuvent faire complication. Précisément, l’idée d’un déni psychotique touchant ce en quoi la réalité s’oppose au désir n’est que paraphrase du texte freudien (principalement « La perte de réalité dans la névrose et dans la psychose » (49)), même si j’articule le « désir » avec l’objectalité soutenue par le délire. Il est moins habituel de considérer comme cliniquement opérants, des « ponts » entre partie consciente du psychisme et partie clivée. De tels ponts, a contrario, apparaissent à la base de la théorie du refoulement, pour n’être que très discrètement envisagés en ce qui concerne le clivage. Comme le rappelle Pénot (134), la théorie du clivage et son développement laissaient augurer l’avènement d’une troisième topique freudienne, ou du moins en supposer l’éventualité logique. D’ailleurs, dans son « abrégé de psychanalyse » (ouvrage malheureusement inachevé), Freud insiste sur le clivage, et sur le déni, comme constituant des modalités psychiques psychotiques, perverses, mais aussi névrotiques. Freud généralisait ses vues, tentait de les synthétiser, d’en offrir un modèle abouti, et le déni semble alors lui apparaître comme donnée essentielle du psychisme. D’autre part, Freud pose clairement la question d’un lien (paradoxal) entre matériel clivé et vie psychique consciente. Ainsi, et c’est exactement la question d’un « para-conscient » psychotique, comment du matériel non symbolisé peut-il s’articuler symboliquement, ou « pseudo-symboliquement » ? Nous allons reprendre ici des points qui figurent dans un texte précédent sur le déni, texte co-écrit avec Christian Pisani (16).

Le terme de déni (« Verleugnung ») apparaît en 1925 dans un texte fondamental intitulé : « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes » (58). Mais, dès 1905, Freud explore la « non-reconnaissance » de la réalité perçue, son refus, électivement en ce qui concerne la non reconnaissance par le petit garçon de l’absence anatomique de pénis chez la femme : « Les petits garçons maintiennent avec ténacité cette conviction, la défendant contre les faits contradictoires que l’observation ne tarde pas à leur révéler, et ils ne l’abandonnent souvent, qu’après avoir passé par de graves luttes intérieures » (39). En 1909, la question se repose quant au déterminisme même de cette non prise en compte de la réalité, quant aux raisons amenant les jeunes enfants garçons à refuser, contre l’évidence, la différence anatomique entre les sexes : « Pourquoi ces jeunes investigateurs ne constatent-ils pas ce qu’ils voient vraiment, c’est à dire qu’il n’y a pas de ? » (53). La théorie du narcissisme, en 1914 (55) fournira l’appui nécessaire alors au repérage de ce qui deviendra ultérieurement le déni, si bien que Freud écrit en 1925 qu’il y a « intérêt narcissique pour l’organe génital »(58), puis en 1927 que les motions présidant au refus de cette réalité sont liées à « ce morceau de narcissisme dont la nature prévoyante a justement doté cet organe »(51). Ainsi, pour Freud, ce refus de prise en compte de la réalité naît directement de l’atteinte narcissique que représente l’absence de pénis chez la femme, le pénis étant narcissiquement fortement investi si bien qu’un tel constat équivaut au constat d’une menace, et que cette menace pour son propre pénis est refusée par l’enfant garçon.

En 1918, au sujet de « l’homme aux loups » (52), Freud pose que l’enfant « repoussa l’idée qu’il avait devant lui la confirmation de la blessure (castration) dont Nania l’avait menacé ». Mais, ce texte « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », amène une réflexion nouvelle : que devient la perception refusée ? En effet, si la perception (visuelle) de l’absence anatomique du pénis chez la femme n’est pas prise en compte consciemment en tant que donnée de la réalité, il y a eu perception, et s’il y a eu perception, il y a eu travail psychique de la perception. Or, ce travail ne se limite peut-être pas à un pur et simple rejet. La question en effet réside en la « trace » de la perception refusée, son statut ou non de représentation et, si statut de représentation il y a, de son mode d’articulation aux autres représentations. L’a, Freud va poser les bases de ce qui constituera ultérieurement (en 1927) le clivage. Il écrit : « En fin de compte, deux courants contraires existaient en lui côte à côte, dont un abominait la castration, tandis que l’autre était tout prêt à l’accepter. Mais sans aucun doute, le troisième courant, le plus ancien et le plus profond, qui avait tout simplement rejeté la castration, celui pour lequel, il ne pouvait être question d’un jugement relatif à la réalité, demeurait capable d’entrer en activité » (52). Dans ce texte, là où il y a refus, il y a malgré tout inscription sous forme d’un « courant ». Mais, avant de reprendre plus spécialement les éléments relatifs au clivage lui-même, et précisément en ce qui concerne l’articulation des « courants » entre eux, continuons avec l’ébauche et la conception enfin, du déni.

Le terme de « déni » (Verleugnung) apparaît en 1925, mais dés 1923, Freud écrit au sujet des petits garçons, face à l’absence féminine de pénis, qu’ils « nient ce manque et croient voir malgré tout un membre, ils jettent un voile sur la contradiction entre observation et préjuge’ (56). Et c’est donc en 1925 que Freud pose le mot qui restera ensuite (58) : « Quand le petit garçon aperçoit de prime abord la région génitale de la petite fille, il se conduit de manière irrésolue, peu intéressée avant tout ; il ne voit rien ou presque rien ou bien par un déni il atténue sa perception… ». On note que Freud évoque une atténuation par le déni, il ne s’agit donc pas d’une pure annulation.

Là où nous en sommes, le mécanisme du déni touche une représentation particulière : l’absence de pénis chez la femme. Le motif de ce mécanisme est d’ordre narcissique, et il maintient en coexistence plusieurs réalités psychiques inarticulées, des « courants », dont l’articulation reste mal précisée.

Mais, en 1938, dans un texte intitulé « Le clivage du moi dans le processus de défense » (59), Freud étend l’action du déni au « conflit entre la revendication de la pulsion et l’objection faite par la réalité ». Le déni n’opère donc plus spécifiquement sur la représentation de l’absence de pénis chez la femme, mais chez tout élément de la réalité susceptible d’opposer un obstacle à la satisfaction pulsionnelle. Freud dit que l’enfant opère un choix entre reconnaissance et déni de la réalité insatisfaisante. Il choisit l’exemple d’un enfant confronté à un danger réel, danger susceptible ou non d’être dénié, mais précise : « Je préfére choisir un cas particulier nettement circonscrit, qui ne recouvre certes pas toutes les possibilités de causation ». Restons en donc avec cette large vision du déni : il s’agit du refus de ce qui s’oppose à la satisfaction pulsionnelle. En ce qui concerne la psychose dans son opposition structurale à la névrose, Freud dit clairement : « La névrose serait le résultat d’un conflit entre le moi et le ça, la psychose, elle, l’issue analogue d’un trouble équivalent dans les relations entre le moi et le monde extérieur » (50). Nous sommes alors en 1924, époque à laquelle le refus de la réalité apparaissait pour Freud d’ordre spécifiquement psychotique, ce que les textes ultérieurs, et principalement ceux de 1938, viendront assouplir. Mais, il n’en reste pas moins que l’idée freudienne est bien celle d’un refus psychotique de la réalité lorsque cette dernière s’oppose à l’issue pulsionnelle. Nous avons vu déjà comme l’issue pulsionnelle dans la psychose trouvait une régulation salutaire avec l’établissement du délire. Le délire constitue une paramétaphore substitutive apte à conférer une place identitaire comme à organiser l’objectalité. Ainsi, la satisfaction pulsionnelle dans la psychose, si elle s’étaye sur un délire et donc ne se résume pas, ni à des décharges clastiques ni à l’autisme, nécessite une adaptation de la réalité que le déni permettra. La paramétaphore reste en effet un ersatz, une imparfaite substitution, sans la souplesse nécessaire qui lui permettrait d’intégrer des éléments contraires à ses « buts ». On doit préciser et insister sur le fait que la structure névrotique peut, elle aussi, avoir le même recours pour des raisons similaires, si bien que le déni n’est en rien spécifique d’une structure, même s’il tendra à apparaître plus spectaculairement en cas de psychose.

Le déni dégage-t-il un champ psychique parallèle, non articulé ou articulé de façon inhabituelle, ou bien le déni annule-t-il radicalement la représentation gênante ? Freud dit : « Je peux ainsi maintenir ma supposition que dans la psychose, un des deux courants, celui fonde sur la réalité, a vraiment disparu » (51). Vraiment disparu ? ou clivé ? pourquoi ne pas appliquer ici l’ensemble des avancées quant au déni ? Pourquoi le déni serait-il différent dans la psychose ? Cela nécessite un détour par le clivage, pour montrer que dans la pensée freudienne, ce que corrobore la clinique, le déni dégage un champ représentatif dont il conviendra de discuter le mode d’articulation avec le champ conscient.

Comme nous l’avons vu, dès 1918, avec cette conception de « courants contraires », Freud préfigure ce qui ne se nommera « clivage » qu’en 1927 dans l’article « Le fétichisme » (5 1). Il s’agira alors de rendre compte de la position du pervers qui partage, clive, sa vie psychique en deux parties plus ou moins étanches : l’une qui reconnaît l’absence de pénis chez la femme, l’autre qui dénie cette absence. En 1938 (59) Freud retravaille cette idée, évoque un « noyau » du clivage, résultant de l’opposition de deux motions, l’une tenant compte de la réalité, l’autre maintenant comme possible la satisfaction pulsionnelle. Le clivage est décrit grâce à l’exemple princeps du pervers, mais Freud ne limite pas le clivage à la perversion : il écrit en effet, toujours en 1938 mais dans son « Abrégé de psychanalyse » : « Nous disons donc que dans toute psychose existe un clivage du moi et si nous tenons tant à ce postulat, c’est qu’il se trouve confirmé dans d’autres états plus proches des névroses et finalement dans ces dernières aussi ». Freud lui-même, relativisait donc sa position de 1927 lorsqu’il énonçait que l’un des deux courants avait, dans la psychose, « vraiment disparu ». S’il pose que le déni dégage l’espace pour le clivage, et que le clivage, comme le déni, sont à l’œuvre dans la psychose, il pose que le courant qui ne tient pas compte de la réalité n’a pas « vraiment disparu », mais qu’il est clivé.

Maintenant que sont remises en perspective les grandes lignes du clivage et du déni, il convient d’examiner ce qui peut s’articuler matériel clivé et matériel conscient, tout en restant théoriquement compatible avec le texte freudien mais également compatible avec ce que j’ai nommé, par commodité, paraconscient dans la psychose.

Deux points d’appui semblent solides en cette optique : la problématique des fétichistes, et le phénomène de l’hallucination dite négative de l’homme aux loups.

Freud pose on ne peut plus clairement le problème au sujet d’une variété particulière de fétichistes : les « coupeurs de natte ». Il s’agit de sujets dont le scénario de jouissance en passait par couper les nattes de jeunes femmes pour les emporter, au grand dam de ces dernières. Freud de dire (51) : « Dans certains cas, la tendresse ou l’hostilité avec lesquelles on traite le fétiche, tendresse et hostilité qui correspondent au déni et à la reconnaissance de la castration, se mélangent inégalement, si bien que c’est soit l’une, soit l’autre qui est plus aisément reconnaissable. C’est ainsi que l’on pense pouvoir comprendre, même de façon lointaine, le comportement du coupeur de nattes, chez qui s’est mis en évidence le besoin d’exécuter la castration déniée. Son acte concilie deux affirmations incompatibles : la femme a conservé son pénis et le père a châtré la femme ». Le clivage pervers n’exclut pas la participation de la représentation déniée, mais l’intègre sous forme métaphorique (coupure de la natte qui forme le fétiche, en lieu et place d’une coupure fantasmatique du pénis féminin tombée sous le coup du déni). Les deux univers si hétérogènes de cette psyché clivée communiquent donc, d’une façon ou d’une autre. On peut généraliser le propos à des fétiches moins explicites, pour pointer que le simple recours à un fétiche articule la représentation déniée du manque. Il n’y a aucune justification logique à une supplémentation qui ne supporterait pas un manque supposé.

Au sujet de l’homme aux loups (52), la même question apparaît chez Freud, qui transcrit un souvenir de son patient, datant de l’époque où ce dernier déniait l’absence de pénis chez la femme : « J’avais cinq ans, je jouais au jardin auprès de ma bonne, et j’étais en train d’entailler, avec mon couteau de poche, l’écorce de l’un de ces noyers qui jouent encore un rôle dans mon rêve. Je remarquai soudain, avec une inexprimable terreur, que je m’étais coupé le petit doigt de la main (droite ou gauche ?) de telle sorte que le doigt ne tenait plus que par la peau. Je n’éprouvais aucune douleur, mais une grande peur. Je n’osais pas dire quoi que ce fût à ma bonne, qui était à quelques pas de moi, je m’effondrai sur le banc voisin et restai là, assis, incapable de jeter un regard de plus sur mon doigt. Je me calmai enfin, je regardai mon doigt, et voilà qu’il n’avait jamais subi la moindre blessure ». Là encore, toute clivée que soit la représentation de l’absence féminine de pénis, le sujet produit l’équivalent de ce qui est sensé subsister de façon étanche au sein d’un des « courants ». D’une façon ou d’une autre, qu’on le veuille ou non, le texte freudien défend l’idée d’un clivage permettant une sorte de circulation des représentations, sous forme métaphorique. Lacan dira, au propos de l’hallucination négative de l’homme aux loups, son étonnement face « à la richesse symbolique du scénario halluciné » (96).

Je pense avoir dégagé les éléments permettant de montrer que le déni dans la psychose est susceptible d’originer un « paraconscient » clivé de la conscience. Le matériel dénié est celui qui s’oppose à la réalisation du délire, plus qu’à la réalisation d’un hypothétique désir, en tant que le délire permet de localiser la jouissance. Le para-conscient n’est pas lettre morte mais est susceptible de manifestations, sous la forme de pseudo-symptômes. Certains rêves ou lapsus en seraient des modalités expressives.

Ainsi, rêves et lapsus pourraient trouver leur place dans la clinique de la psychose sans infirmer pour autant la thèse structurale. Si l’inconscient n’est pas structuré dans la psychose, une structuration autre, un « para-conscient », semble cliniquement et théoriquement utile pour entendre certains phénomènes.

Un tel para-conscient n’entretient avec l’inconscient névrotique que des rapports extrêmement lointains, tout rapprochement ne pouvant être que très superficiel. Un tel paraconscient ne fait que se manifester hors le champ de la maîtrise du sujet, c’est bien sa seule similitude avec l’inconscient névrotique. Là ou nous avons insisté, en ce qui concerne l’inconscient, sur son caractère de « révélation » dans la surprise et la responsabilité, avec cette nécessaire assomption solidarisant indéfectiblement l’Autre au sujet, le para-conscient est barré. Qu’il s’agisse de matériel onirique ou pseudo-symptomatique, le para-conscient reste lettre morte, inarticulé, inarticulable, dangereux, radicalement hétérogène, éventuellement persécutif, bref sans les caractéristiques décrites plus haut et nécessaires au dégagement de la nature névrotique de l’inconscient. Pas de révélation, mais irruption, pas de surprise mais persécution, pas de responsabilité mais rejet, pas d’assomption mais interrogation d’un Autre jouisseur. Une de mes patientes, psychotique et grande rêveuse, interrogeait bien cette nature para-consciente : « c’est mes rêves, j’ai encore cette nuit, une histoire absurde, incompréhensible, vraiment incompréhensible, ça ne veut rien dire du tout, je me demande qui me les envoie, ces rêves, c’est pour me faire du mal, c’est encore l’envoûtement… ». Or, les rêves en question interrogent nettement la féminité, la maternité, la sexuation, c’est à dire tout ce qui nécessite l’ordre phallique ici non symbolisé du fait de la psychose. Cette même patiente entendait une voix qui demandait : « quand est-ce que tu fais un bébé ? » et rêvait de scènes imagées symbolisant la maternité, la grossesse, et la séparation mère-enfant. Il y était question de petites souris dans une valise, par exemple, qui en sortaient à la stupeur de l’intéressée, et qui devaient apprendre à se faire la cuisine toutes seules. La patiente expliquait bien comment ces rêves, qu’elle peinait à me raconter, étaient « complètement cinglés », et mes interventions les concernant se devaient être extrêmement prudentes et respectueuses du clivage, tout en proposant des voies associatives qui ne la confrontaient pas directement au matériel clivé mais lui permettaient de s’en approcher, si elle s’y sentait prête.

Le problème est : pourquoi ces mécanismes de déplacement et de condensation dans les rêves psychotiques ? Tout se passe comme si un équivalent de la « censure » névrotique y opérait. Or, cette censure nécessite une structuration névrotique. Je propose qu’un équivalent existe dans la psychose, d’un mécanisme et d’une fonction autre, protégeant une objectalité salvatrice et non pas en maintenant refoulée une objectalité coupable.

c3/ Le cas particulier du rire

Le rire, de même, peut être interrogé dans la psychose. En effet, pour Freud, le rire résulte d’une confrontation du sujet avec un matériel inconscient rendu recevable par le truchement de l’humour. Dans d’autres textes, il reprend la question en centrant sur la confrontation sujet-surmoi, ou sur la mise en scène du surmoi (40, 64), ce qui revient au même. En effet, que l’humour fasse surgir de façon travaillée, afin de ne pas devenir vulgarité ou obscénité, le sexe, ou qu’il pose la toute-puissance narcissique dans son rapport au surmoi, ou plus directement le surmoi, le surmoi reste témoin et révélateur du refoulé. Il y a conjonction, indéfectible lien, entre surmoi et inconscient.

Mais, Freud examine d’autres modalités du déclenchement du rire, comme par exemple cette thèse plus économique que topique, où le rire témoigne de la libération d’une énergie libidinale à la faveur de la levée du refoulement (cette thèse insiste sur l’aspect économique de la thèse précédente) (35). Ces modalités du rire ne sont pas compatibles avec la théorie structurale de la psychose. Mais aussi, Freud évoque le rire lié au « plaisir du jeu », appelé « plaisir primitif du jeu ». Plaisir du jeu de l’absurde, du non sens, ce jeu d’humour-là est tout à fait compatible avec la psychose. Il s’agit d’un rire manipulatoire interrogeant le sens et sa rupture.

À côté de ce rire manipulatoire, un autre rire de la psychose s’entend : le rire de la dérision. Comme nous l’avons envisagé, l’ordre phallique ne régule pas la jouissance dans la psychose. Si bien que tout ce qui s’y rapporte, et fait signification dans la névrose, peut apparaître relativement naïf, drôle, absurde, à un sujet psychotique (ce qui a déjà été abordé dans la partie relative à la structure psychotique). Jacques-Alain Miller repéré sous le terme « clinique ironique » cette particularité de la posture psychotique, désespérée, porteuse d’une immense solitude, qui ne se soutient que de s’opposer (127). Dans l’hystérie, une place est maintenue pour le phallus, même si l’inconsistance de ce dernier est dénoncée dans la réalité, chez le partenaire. C’est là le pôle castrateur de l’hystérie qui, bien au contraire d’annuler toute portée phallique, invalide sa revendication chez l’autre, pour mieux en soutenir l’interrogation. L’hystérie croit au phallus, elle l’attend, mais se moque de toute prétention d’autrui à le posséder (ou l’incarner), à moins qu’elle ne l’idéalise. Bref, le phallus n’est pas cette pure négativité observée dans la psychose (nous laissons de côté l’identification phallique dans la psychose, qui ne s’accompagne d’aucune ironie).

Enfin, une autre variété de rire dans la psychose semble individualisable comme rire de jouissance. Il s’agit là du « fou-rire »à son état le plus pur, le rire fou d’une folle jouissance entr’aperçue, frôlée. Serge Leclaire (114) avance ainsi les choses au sujet d’un fou-rire signant l’irruption du réel de la jouissance, et non seulement révélant l’interdit du désir. L’irruption de la jouissance, cette confrontation-là, peut provoquer le rire fou, autant que la jouissance est folle. Le spasme du rire localise cette jouissance dans une expulsion d’air saccadée. Cette jouissance n’est pas une exclusivité névrotique, mais concerne toutes les structures, si bien que le seul rire qui puisse se partager parfaitement entre névrosé et psychotique serait le fou-rire.