4) La question du transfert

Établir une clinique différentielle du transfert entre névrose et psychose sur la base de critères est irréalisable. Le transfert comprendra, ceci étant, les accents décrits précédemment, sans s’y réduire. J’ai décidé, malgré ces réserves, d’évoquer quelques aspects transférentiels, en insistant sur un point fondamental : le psychotique n’est pas dans l’incapacité à s’engager dans une relation transférentielle, au contraire, il y est hypersensible, et peut d’ailleurs en être menacé.

Tout d’abord, que faut-il entendre par transfert ? Devons nous réserver cette appellation à ce qui se joue au sein du cadre analytique, ou bien peut-on l’étendre à la situation non psychanalytique ? Par transfert, j’entendrai au sens large et aspécifique « couleur relationnelle » et « enjeux de la relation », ainsi, mon abord ne sera pas académique, mais pratique. Le sujet psychotique comme le sujet névrotique, s’ils investissent leur interlocuteur, le mettront imaginairement à une certaine place : objet a, Autre, autre, Idéal, Mère menaçante, Père salvateur ou abuseur. L’investissement de l’interlocuteur sera considéré comme transférentiel d’autant plus qu’un savoir lui sera supposé, ou prêté. Une certaine qualité affective du transfert ne devra donc pas amener le clinicien à diagnostiquer la névrose : cette qualité affective peut exister dans la psychose, jusqu’à « l’exagération » (érotomanie par exemple, ou idéalisation massive, persécuteur, etc.)

Transfert et répétition

Lacan, dans son séminaire de 1960-1961 (104) entièrement consacré au transfert, interroge le rapport « transfert-répétition ». répétition d’un lien, d’une modalité de rapport à l’Autre et à l’autre, interrogation, affirmation ou contestation réitérée. Rien ne permet de réduire cette qualité transférentielle au champ névrotique. La répétition est un concept trop complexe pour impliquer stricto sensu un désir articulé à la signification phallique. En effet, et Lacan le pose dans le séminaire onze (106), la répétition concerne ce qui n’est pas symbolisé : la répétition, c’est le réel qui insiste et fait retour. Ce retour là, de fait, n’est pas retour obligatoire d’une motion œdipienne. La répétition relationnelle constitue une évidente possibilité psychotique. Ainsi, un sujet psychotique pourra « rejouer » des modalités relationnelles anciennes, selon l’expression consacrée, même si ce jeu ne comporte pas les mêmes résonances interrogatives que celles qui sont actualisées dans le cadre d’un transfert névrotique.

Transfert et demande

La demande au sens authentique, demande d’amour déguisée en demande d’objet, ou en demande d’autorisation, constitue une modalité névrotique. Le sujet interroge le désir de l’Autre par le truchement d’un objet supposé masquer la vérité d’un désir inavoué. Tel sujet m’interrogeait sur la possibilité pour lui de demander un arrêt de travail, afin de « se ressaisir », et qui a saisi, après que je lui ai fait remarquer qu’il semblait me demander l’autorisation, qu’il répétait une demande ancienne, d’enfant, adressée à sa mère, de ne pas aller à l’école. La mère acceptait quelques fois, et tous deux faisaient ensemble, délicieusement, la cuisine œdipienne du déjeuné, en cachette du père déjà parti, lui, au travail. Le rire du sujet en question lors de son association signe une surprise de la révélation névrotique que cette demande authentifiait dans le transfert. Au sens strict, la demande nécessite l’interrogation du désir qu’elle masque, et donc la névrose comme structure. Cette demande d’arrêt de travail répétait donc une demande œdipienne.

Transfert et amour

L’amour de transfert est une réalité névrotique, fantasmatique, il s’agit d’une répétition pouvant s’articuler à une demande. Lacan, dans le séminaire sur le transfert, montre comme cet amour est lié à la supposition de l’objet en l’Autre, l’objet de toutes les convoitises, à l’orée de la conception lacanienne de « l’objet a » (même s’il est ainsi nommé dans ce séminaire, il n’est pas le concept abouti du séminaire « L’angoisse »).

Si l’amour se joue dans le cadre habituel du transfert névrotique, il se joue, tandis que dans la psychose, le sujet aime réellement. Amour réel, pur, non médiatisé, absolu, sans décalage, ininterprétable, semblable à ce que Racamier nomme « adoration ». L’érotomanie ou la persécution ne représentent pas les deux modalités exclusives du transfert dans la psychose, l’amour sans érotomanie est possible, idéalement absolu. L’amour, la déclaration d’amour fou, ne signe en rien la structure névrotique. D’ailleurs, trop ostensible, un tel transfert serait même très en faveur de la psychose, d’une « psychose de transfert ». Pure relation passionnelle d’amour sans contre-partie, pur lien imaginaire et tentative de promotion d’un binôme idéal, à l’image du binôme idéal mère-enfant.

Transfert et reconnaissance du désir

Dans son adresse à l’Autre, le sujet travaille dans le signifiant ce qui l’agite : son désir. Et, ce désir, il tente de l’articuler en l’Autre, à entendre comme Autre du langage, Autre susceptible d’inclure le désir. Ainsi, l’analyste à qui s’adresse le sujet, en vient à être l’Autre « supposé savoir », au sens de l’Autre pouvant contenir le discours dernier sur le désir. Ainsi, le sujet déploie à loisir son discours, questionnant le désir, supposant une réponse en l’Autre, déterminant l’Autre en l’analyste par une sorte d’incarnation, lui attribuant du même coup une vérité. La fin de l’analyse s’annonce lorsque l’Autre est en défaut, se barre, et que « l’objet a », radicalement hétérogène à l’Autre, transparaît, se dévoile, à cette jouxtance du littoral. Le savoir supposé à l’analyste concerne la vérité du désir du sujet, désir causé par la perte occasionnée lors de l’inscription signifiante. Le mouvement de cette supposition consiste donc en la tentative d’appréhension du sujet au sein du champ de l’Autre. Cette appréhension fantasmée empruntera donc la voie signifiante : la voie d’un savoir.

L’analysant s’adresse à l’analyste avec cet espoir secret que son être pourra se résoudre dans un savoir, et c’est l’écart entre l’être et le signifiant qui dégagera « l’objet a » et indiquera l’issue de l’analyse. On le voit, ce mouvement s’initie d’un discours relatif au désir qui indique la coupure. Une telle interrogation du désir implique sa structuration névrotique. Autrement dit, un questionnement dans le transfert quant au désir orientera vers la névrose. Dans la psychose, l’interrogation visera la signification.

Transfert et « objet a »

Si l’analyste occupe facilement cette place de l’Autre supposé savoir, ce n’est pas de cette place que l’analyse pourra se conclure, mais de celle de « l’objet a ». « L’objet a », cause du désir, achève dans son repérage de circonscrire le champ du sujet, montre une partie de la nature des enjeux, engage plus directement le corps. Une telle modalité n’apparaît paradoxalement pas exclusivement dans la cure analytique, et concerne aussi les psychotiques. Tel patient, qui évoquait comme une poussée dans son ventre, poussée persécutive et terrible : « je voulais vous dire, docteur, je me masturbe tout le temps, plusieurs fois par jour, je suis obligé, ça recommence tout le temps, pourquoi docteur, je ne sais pas si c’est normal… » Ce patient, psychotique, court-circuitait la question du désir pour en venir directement au corps, au pulsionnel, à l’étayage génital. Son pénis, source d’excitation, ne le laissait pas en paix, toute la vie pulsionnelle s’y concentrait, sorte d’hyper-localisation de la jouissance, désarrimée du désir. Pas de fantasme ici, mais pure réalité du corps charnel, d’une viande qui exprime sa vie quasi autonome, dissidence du corps au même titre que de Clérambault évoquait une dissidence du moi. Ainsi, si « l’objet a » apparaît dans une cure de névrosé comme aboutissement de l’interrogation sur le désir, « l’objet a » découplé du désir fait volontiers irruption dans une relation thérapeutique avec un sujet psychotique.

Transfert et inscription du sens

« L’Autre-supposé-savoir » du transfert névrotique ne doit pas être confondu avec « l’Autre qui sait » du transfert psychotique. Dans le cadre d’une psychose, l’interlocuteur peut occuper cette place encombrante de l’Autre qui sait, mi – persécuteur mi-sauveur, qui sait ce qu’il en est de la signification même de l’existence. Tel patient disant : « ça ne sert à rien que je vous le dise, vous le savez déjà, de toutes façons », ou bien : « vous ne voulez pas me le dire, pourtant vous le savez, pourquoi vous ne voulez pas me le dire ? » Il s’agit de l’attribution certaine d’un savoir à l’Autre (ce qui n’est pas la supposition névrotique) concernant l’anamnèse récente ou le sens.

Néanmoins, il convient de notifier ici une occurrence névrotique consistant en l’idéalisation de l’analyste, au point d’éteindre ce décalage de la supposition. Une telle configuration ne résiste pas au désamorçage, à certaines interventions dans le transfert, à type de « désupposition », ce qui revient en clair à une « resupposition », le supposé maintenant l’écart.

Transfert et instrumentalisation

Certains sujets psychotiques témoignent de ce que les séances leur font du bien, les aident, un de mes patients soulignant comment nos rencontres le « remettait dans la réalité », qu’il comprenait « mieux les choses » après. Très simplement, j’étais en place pour lui de partenaire céphalique, d’auxiliaire structural, ma structure ayant cette potentialité, présente chez tout un chacun qui n’est pas psychotique en phase crépusculaire, de travailler les représentations d’autrui. Il ne s’agit pas pour autant d’énoncer force conseils ni d’émettre un agrégat moïque d’opinions. Plus simplement, l’écoute, la relance, l’invitation à préciser certains points, toutes ces ouvertures obéissent à l’ordre structural. De fait, le sujet psychotique peut rencontrer en la personne du thérapeute un auxiliaire à penser, sorte d’instrument logique, valant principalement de ce qu’il est vectorisé par certaines valeurs constantes et précises, la constance de ces valeurs pouvant faire défaut chez les sujets psychotiques en phase crépusculaire. Cette conception évoque celle de « moi – auxiliaire », où le thérapeute prête son psychisme, le met à disposition de son patient.