Introduction

par J. Chasseguet-Smirgel

Préliminaire

Si l’on examine la littérature psychanalytique concernant la sexualité féminine, l’on ne manque pas de constater une certaine disproportion entre la place importante que cette question occupe nécessairement dans la clinique – la moitié des analysés sont du sexe féminin – et celle, bien plus modeste, des études théoriques qui lui sont consacrées. La disproportion est encore plus frappante si, dépassant le cadre de la clinique proprement dite, l’on se réfère aux ambitions anthropologiques de la psychanalyse.

L’on pourrait arguer que les découvertes de Freud en ce domaine sont définitives et recouvrent la totalité du problème. Ce serait là outrepasser de beaucoup l’appréciation même de Freud concernant la portée de ses travaux sur la question. En effet Freud a toujours marqué des hésitations en face du problème de la féminité, ce « continent noir » comme il le nomme lui-même, soulignant ainsi le caractère inachevé des explorations jusque-là effectuées. Si, comme nous le verrons, il a fait preuve d’une grande constance dans ses positions sur le problème de la sexualité féminine, il n’en a pas moins laissé le débat ouvert. Ne dit-il pas à la fin de sa conférence sur « La Féminité », l’un des derniers travaux qu’il ait consacrés à cette question : « Si vous voulez en savoir davantage sur la féminité, interrogez votre propre expérience, adressez-vous aux poètes, ou bien attendez que la Science soit en état de nous donner des renseignements plus approfondis et plus coordonnés. »

En fait les débats étaient déjà ouverts depuis longtemps, les premiers travaux de Freud sur la féminité avaient suscité d’emblée de vives oppositions de la part de certains psychanalystes s’inscrivant pourtant dans une ligne de pensée parfaitement « orthodoxe », car c’est encore et toujours par l’utilisation de la méthode freudienne d’investigation de l’inconscient qu’ils aboutissaient à des conclusions souvent différentes de celles de Freud.

De nombreux analystes firent part de leur expérience clinique d’où ils tiraient de nouvelles hypothèses théoriques. D’autres analystes adoptèrent au contraire pleinement les conceptions de Freud qu’ils tentèrent de confirmer et d’enrichir par des contributions personnelles.

La prise de position d’Ernest Jones, l’un des premiers et des plus fidèles disciples de Freud et son futur biographe, fondateur de la Psychanalyse anglaise, plusieurs fois président de l’Association Psychanalytique Internationale, fut éclatante. Loin de se rallier aux hypothèses freudiennes, il soutint les vues de « l’opposition » et formula, dans ses propres conclusions, un désaccord respectueux mais profond avec Freud. Aussi bien l’examen des textes psychanalytiques qui reflètent ces divergences a-t-il l’intérêt de nous fournir une passionnante base de réflexions, en même temps qu’il jette la lumière sur un moment important de l’histoire du mouvement psychanalytique. Mais ces débats, pour riches et animés qu’ils aient été, n’ont jamais atteint à une confrontation réellement féconde des opinions, à une synthèse qui aurait tenu compte des apports positifs de chacune des parties. Ainsi la discussion a-t-elle finalement abouti à une impasse. Des analystes qui avaient manifesté leur opposition aux vues freudiennes sur la Sexualité féminine, seule Karen Horney s’est détachée du freudisme. Encore est-il difficile d’apprécier avec exactitude la part de son désaccord sur ce problème dans sa prise de position finale. Les analystes kleiniens ont bien entendu conservé les vues de Mélanie Klein sur le développement de la fille, celles-ci faisant partie intrinsèque d’un système théorique global. Quant aux analystes « indépendants », c’est-à-dire la franche majorité des praticiens, certains se réfèrent aux vues freudiennes – aussi bien dans leurs conceptions théoriques que dans leur praxis – mais un bon nombre d’autres, sans avouer de positions doctrinales définitives, s’inspirent dans leur activité clinique de conceptions variées qu’ils nuancent de façon personnelle.

Depuis que ce sont tus les derniers échos des discussions sur la Sexualité féminine, une trentaine d’années s’est écoulée, les analystes ont continué à analyser les femmes, un riche et abondant matériel clinique est venu s’ajouter aux données initiales dont disposaient les protagonistes de ces discussions et cependant les contributions au problème de la Sexualité féminine sont devenues plus rares, plus sporadiques, plus partielles.

L’on peut essayer de trouver quelques raisons à cette relative carence :

La rigidité des positions théoriques cristallise probablement des positions plus subjectives, l’analyse didactique ne met pas l’analyste totalement à l’abri d’un engagement personnel dans un domaine qui, pour des raisons que nous espérons dégager dans le corps même de cet ouvrage, mobilise tout particulièrement des affects et des représentations angoissants, aussi bien chez le théoricien qui élabore sa conception que chez celui à qui elle est destinée.

Il serait relativement aisé de reconsidérer un certain nombre de positions doctrinales sur la féminité à la lumière de ce que nous savons précisément des fantasmes inconscients sur la féminité même. Il est évident, en ce cas, qu’un analyste qui s’engage dans une discussion sur ces problèmes ou qui expose ses propres vues, se met directement et personnellement en cause. Il est amené à affronter un certain nombre de difficultés tant externes qu’internes, risque que la génération des années 20 à 30, celle de la jeunesse du mouvement psychanalytique, n’a pas hésité à assumer. Depuis, le mouvement psychanalytique est entré dans une phase de maturité, les psychanalystes ne font plus figure de pionniers. Ils ont conquis droit de cité. Pour aboutir à cela, dans un mouvement spontané et, semble-t-il, nécessaire, ils ont eu tendance à laisser dans l’ombre les divergences théoriques qui auraient pu nuire à la cohésion du jeune mouvement. Sans doute le fait que les conceptions du fondateur de la psychanalyse soient nécessairement mises en cause dans ces débats n’est-il pas étranger à cette mise en veilleuse.

Mais le temps où cette attitude s’imposait est maintenant passé, le prolonger serait stérilisant et plutôt une preuve de faiblesse. La vitalité même d’un corps de doctrine est au contraire confirmée par la possibilité d’en repenser certains aspects sans que l’ensemble de l’édifice en soit pour autant ébranlé.

Les auteurs du présent volume se sont rencontrés dans leur désir de reprendre l’étude de la Sexualité féminine sous différents éclairages par la méthode freudienne d’investigation de l’inconscient mais en donnant à leur démarche un caractère direct. Il s’agit en effet d’éviter l’écueil dénoncé par l’un des auteurs de ce recueil1, qui consiste à approcher les problèmes de la féminité par le biais de l’étude de la Sexualité virile. Cette attitude, dont les motivations profondes me retiendront plus personnellement dans le corps même de ce volume, irait à l’encontre de tout essai d’atteindre l’essence même de la féminité.

Il en découle que le souci commun des auteurs est aussi de tenter de libérer le plus possible leurs points de vue théoriques et leurs interprétations cliniques des fantasmes inconscients qui pourraient entraver leur objectivité scientifique.

Ainsi le Dr Christian David tentera-t-il, à l’aide d’exemples cliniques, d’étudier précisément les mythes masculins sur la féminité. Le Dr Catherine Luquet-Parat se proposera de placer « le changement d’objet » sous un éclairage personnel, conférant au « masochisme féminin » un rôle important dans le processus qui fait passer la fillette de l’objet maternel à l’objet paternel ; le Dr Béla Grunberger cherchera à cerner les motifs qui donnent au narcissisme de la femme sa teinte particulière ; Joyce Mc Dougall montrera que l’homosexualité féminine n’est pas seulement une perversion, une fuite devant l’homme, une rivalité avec lui, mais qu’elle peut désigner une composante normale du développement, une pulsion à intégrer pour accéder à une féminité harmonieuse.

Maria Torok assignera au complexe de virilité, à l’envie du pénis un rôle et des significations telles que la caducité en sera rendue possible. Pour ma part je tâcherai de décrire la relation de la fille au père en en dégageant certains aspects qui alimentent une culpabilité féminine spécifique2.

Cependant l’identité de la démarche n’implique pas l’analogie des conceptions, chacun apportant à la recherche commune le fruit de sa réflexion propre et de son expérience singulière.

Avant d’aborder l’exposé des travaux qui font l’objet de cet ouvrage, il convient de passer en revue les principales études de Freud et de ceux qui partagent ses vues, voire qui les prolongent, ainsi que de ceux qui leur opposent des conceptions théoriques différentes.

Nous n’avons pas la possibilité de faire ici une présentation exhaustive de ces travaux. Nous avons choisi d’exposer les positions théoriques les plus significatives, celles qui ont fait l’objet des controverses.

Les vues de Freud sur la sexualité féminine

Les trois essais (1905)

(Ouvrage remanié dans les éditions suivantes 1910, 1915, 1920, 1922 et 1924)

Dans les « Trois Essais » Freud pose les bases essentielles de sa conception de la féminité, c’est-à-dire l’existence, jusqu’à la puberté, d’un monisme sexuel et ceci dans les deux sexes. « L’hypothèse d’un seul et même appareil génital est la première des théories sexuelles infantiles. » Le monisme sexuel a ceci de particulier et de déterminant pour la féminité que le seul organe sexuel reconnu par l’enfant dans les deux sexes est l’organe mâle : le pénis pour le petit garçon et son correspondant chez la petite fille : le clitoris. En effet, selon Freud, le clitoris est pour la fillette l’homologue d’un petit pénis. Garçons et filles pensent que le monde est fait à leur image et ignorent l’existence du vagin. « La sexualité des petites filles a un caractère foncièrement mâle. » Non seulement le vagin n’existe pas (psychiquement) à ce stade mais le rôle du clitoris est exclusif, même par rapport aux autres parties génitales externes. Il existe, chez la fillette comme chez le garçon, trois phases essentielles de masturbation : à l’âge du nourrisson, vers l’âge de 4 ans (ce qui coïncide avec le complexe d’Œdipe comme Freud le dira plus tard) et à la puberté.

Un moment vient cependant, et il semble que Freud le fasse coïncider déjà ici avec la seconde phase de la masturbation infantile (c’est-à-dire vers l’âge de 4 ans), où l’enfant mâle s’apercevra que les filles ne sont pas faites comme lui, qu’elles ne possèdent pas de pénis, tandis que la fille s’apercevra qu’il lui manque quelque chose. Le garçon s’effraiera de constater qu’il existe des êtres sans pénis, interprétera cette absence comme une castration, et en redoutera l’éventualité pour lui-même, il en concevra un « mépris durable pour la femme ». La petite fille pensera également qu’elle a été châtrée et aura le désir d’être un garçon.

Freud pose donc dans les « Trois Essais » l’existence du complexe de castration dans les deux sexes et de l’envie de pénis chez la petite fille.

Cependant jusqu’à la puberté il n’existe pas de différence réelle entre les deux sexes. Il n’y a pas de « masculin » et de « féminin ».

À la puberté « le membre viril devenu érectile indique le nouveau but, c’est-à-dire la pénétration dans une cavité ». En même temps la fille refoule sa sexualité clitoridienne, c’est-à-dire l’élément viril de sa sexualité ; les deux sexes découvrent le vagin.

Tout en accordant dans une note le rôle de « noyau des névroses » au complexe d’Œdipe (dont il avait parlé dans la Science des Rêves), Freud n’est pas encore très précis quant aux rapports de ce complexe et du complexe de castration dans les deux sexes. Il parle bien de la « barrière de l’inceste » mais non encore du Surmoi (il ne parlera de cette instance psychique qu’en 1914 dans l’article intitulé : Pour introduire le narcissisme), cependant sont déjà indiqués le choix de l’objet maternel dans la prime enfance et la prolongation du lien filial chez la femme.

Affirmation du monisme sexuel phallique pour les deux sexes : La petite fille est un petit homme jusqu’au complexe de castration. À partir de ce moment (à l’âge de 4 ans environ) et jusqu’à la puberté elle n’a qu’un pénis châtré et ignore l’existence de son vagin.

L’organisation génitale infantile de la libido (1923)

(Supplément à la théorie de la sexualité)

Dans cet article Freud désire compléter les vues sur la sexualité infantile émises dans les « Trois Essais ». Il en est venu, après ses années d’expérience et d’observation psychanalytique, à inférer l’existence d’une différence relativement minime entre l’organisation de la sexualité infantile et celle de la sexualité adulte. Toutes deux impliquent le choix d’un objet et la direction des pulsions vers cet objet. La différence réside dans le fait que l’organisation adulte est génitale tandis que l’organisation infantile est phallique.

Un seul organe génital est connu : l’organe mâle ; les processus qui découlent de ce fait ne peuvent être décrits que chez le garçon ; « chez la fille, ils sont peu connus. »

Au stade phallique le petit garçon sait bien qu’il existe des hommes et des femmes mais il ne rattache pas cette connaissance à une différence au niveau de l’appareil sexuel. Il pense que tout le monde possède un pénis analogue au sien, pénis qu’il cherche à découvrir dans les choses et les êtres. Il vient à en constater l’absence chez une fillette de son entourage, il commence à nier l’évidence, puis, obligé de se rendre aux faits, il pense que cette absence est le résultat d’une castration qui l’amène à craindre cette éventualité pour lui-même. Ainsi s’instaure le complexe de castration qui ne peut être compris qu’en relation avec la phase de primauté phallique.

Le petit garçon pense cependant que toutes les femmes ne sont pas châtrées, seules le sont celles qui ont eu les mêmes instincts coupables que lui. La croyance dans le pénis de la mère subsiste longtemps encore ainsi que dans celui des femmes respectées. Ce n’est que lorsque le garçon comprendra que seules les femmes peuvent porter des enfants qu’il renoncera à cette idée.

De la constatation par le garçon du manque de pénis chez la femme peuvent naître un très grand mépris, une aversion profonde des femmes, voire l’homosexualité. Ce n’est qu’à la puberté que se développe le stade génital. Jusque-là le vagin n’est pas découvert.

Masculinité va de pair avec : « sujet, activité, pénis ».

Féminité avec : « objet et passivité ».

L’organisation génitale infantile ne diffère pas de celle de l’adulte quant à son rapport à l’objet. Par contre jusqu’à la puberté « masculin » et « féminin » signifient « phallique » ou « châtré ».

Le vagin n’est pas découvert.

Le déclin du complexe d’œdipe (1924)

Dans « le Déclin du complexe d’Œdipe » Freud se propose d’étudier les motifs et les modalités de la résolution de l’Œdipe dans les deux sexes.

Ici l’existence de la phase d’organisation phallique de la libido avec exclusion du vagin dans les deux sexes est affirmée une fois de plus. Sa coïncidence avec le complexe d’Œdipe est soulignée.

La conception d’après laquelle l’organisation génitale vraie est absente jusqu’à la puberté est maintenue. Pour le petit garçon le déclin du complexe d’Œdipe s’accomplira sous l’action du complexe de castration. Freud postule, à l’origine de ce complexe, des traumatismes réels ; tout d’abord l’enfant mâle est menacé de perdre son pénis s’il se masturbe, et ceci généralement par sa mère. L’excitation sexuelle qui le pousse à se masturber étant étroitement liée à ses désirs œdipiens, la menace de castration s’associe pour lui à ces désirs. Cette menace n’a cependant pas d’effet immédiat, ce n’est que la vue des organes génitaux féminins dépourvus de pénis qui donnera une réalité concrète à la castration, c’est-à-dire à la possibilité de perdre le pénis. Cette éventualité est d’autant plus vraisemblable alors à ses yeux qu’il peut la mettre en rapport avec des modèles plus anciens, la privation du sein, et la séparation quotidienne d’avec les selles, qui lui ont fait connaître la perte de parties précieuses du corps (le sein, primitivement, étant vécu comme faisant partie du corps propre). L’enfant mâle vit alors un conflit entre ses désirs libidinaux, qui dans le cas d’un Œdipe positif vont à la mère, et l’intérêt narcissique qui va à son pénis. Normalement l’intérêt narcissique prévaut. Chez la fille le complexe de castration éveillé par la vue du pénis des garçons l’amène à se sentir inférieure et à vouloir compenser son manque par l’envie du pénis (complexe de virilité). Loin de la pousser à l’abandon de ses désirs œdipiens, comme chez le garçon, le complexe de castration la conduit à se tourner vers le père pour tenter de remplacer le pénis qui lui manque par un enfant ; le désir d’avoir un enfant du père, en tant que substitut du pénis, est donc le moteur de l’Œdipe féminin.

Il semble que la fille se détourne lentement du père en raison du non-accomplissement de ce désir. Le complexe d’Œdipe – la peur de castration n’existant pas chez la fille en raison de la castration déjà réalisée – ne connaît pas de fin abrupte.

Ce fait a une importance capitale par rapport à la genèse et la force du Surmoi. Chez le garçon le complexe de castration aboutit à l’introjection de l’autorité paternelle ou parentale sous forme de Surmoi, l’abandon des investissements objectaux étant remplacé par une identification à la sévérité paternelle, devant, en particulier, maintenir l’interdiction de l’inceste. Ce processus qui a sauvé le pénis a du même coup suspendu sa fonction. L’enfant entre dans la période de latence.

Tout en reconnaissant l’existence du Surmoi chez la fille, Freud pense que celui-ci, du fait de l’absence de craintes de castration, a bien plus de mal à se former. Ce sont des facteurs externes qui agiront (par rapport à l’intériorisation des interdits qui forme le Surmoi chez le garçon), tels que l’éducation, l’intimidation, la crainte de n’être plus aimée.

Alors que le complexe de castration marque le déclin du complexe d’Œdipe chez le garçon, il est, au contraire, le promoteur des désirs œdipiens chez la fille. Le garçon au moment de l’Œdipe n’a pas le désir de pénétrer sa mère puisqu’il ignore l’existence du vagin. Le vagin de la mère n’est jamais investi sexuellement par le garçon. (Le complexe d’Œdipe est contemporain du stade phallique.) Le Surmoi de la femme est beaucoup moins puissant que celui du garçon.

De quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes (1925)

L’Œdipe chez le garçon est aisé à découvrir et à comprendre ; la mère reste l’objet de ses désirs aussi bien lorsqu’il est nourrisson que dans les phases suivantes de son développement ; Freud rappelle la description qu’il a donnée du déclin du complexe d’Œdipe chez le garçon. Cependant, même chez le garçon, il existe une double orientation œdipienne, active et passive, due à sa bisexualité ; le garçon, à un moment de son développement, désire remplacer la mère auprès du père (position féminine).

En ce qui concerne la préhistoire du complexe d’Œdipe, les choses paraissent moins claires, il semble que l’enfant mâle passe par une phase d’identification tendre au père, sans aucun sentiment de rivalité à l’égard de la mère.

Freud pense que la masturbation du petit garçon n’est pas d’emblée en relation avec ses désirs œdipiens. Il se pose la question de savoir quel est le rôle, dans les deux versants du complexe d’Œdipe, de l’observation des rapports sexuels des parents et de l’existence de « fantasmes primaires ».

Chez la fillette le complexe d’Œdipe soulève une question de plus que chez le garçon : Comment la fillette abandonne-t-elle son attachement primaire à la mère et comment choisit-elle alors le père comme objet ? L’on sait déjà que la fillette désire avoir un enfant de son père, mais, en fait, cette phase est précédée d’une longue préhistoire. Freud se demande si la découverte de la zone génitale (clitoris ou pénis) n’est pas liée à la perte du mamelon maternel, comme s’il s’agissait de remplacer une source de plaisir par une autre. Les fantasmes de fellation iraient dans ce sens, mais Freud pense qu’il n’est pas nécessaire qu’un contenu psychique quelconque accompagne les premières stimulations de la zone génitale. Le moment crucial pour l’évolution de la petite fille résidera dans la découverte chez un frère ou un camarade de jeu d’un organe sexuel supérieur au sien. Alors que le garçon réagira à la vue des organes sexuels de la petite fille d’abord avec indifférence et n’en sera fortement troublé que plus tard, lorsqu’il aura établi un lien entre les menaces de castration qui lui sont faites et la vision du sexe féminin dont il se détournera alors avec « horreur » ou avec un « mépris triomphant », la petite fille, elle, en un éclair « l’a vu, sait qu’elle en est dépourvue et veut l’avoir ».

Ce processus est à l’origine de son complexe de castration et de virilité. Plusieurs éventualités s’offrent à elle. Elle peut conserver l’espoir d’avoir un jour un pénis, elle peut nier sa castration et se persuader qu’elle possède un pénis. Elle souffre d’une blessure narcissique et développe un sentiment d’infériorité. Elle pense d’abord qu’elle a été punie, puis elle s’aperçoit qu’elle partage sa condition avec toutes les femmes et veut devenir un homme.

L’envie de pénis peut devenir un trait de caractère féminin : la jalousie. La fillette se met à en vouloir à sa mère de l’avoir faite sans pénis. Elle accuse sa mère également d’aimer davantage d’autres enfants (porteurs d’un pénis) et en profite pour s’en détourner. Elle cesse de se masturber du fait qu’elle est déçue de son clitoris.

La masturbation d’une façon générale est tenue par Freud pour une activité virile. Aussi bien la reconnaissance de la différence des sexes oblige-t-elle la petite fille à renoncer à la masculinité et à s’acheminer vers la féminité. Jusque-là il n’y avait pas trace du complexe d’Œdipe mais maintenant la petite fille renonce au pénis, le remplace par le désir d’un enfant (enfant = pénis) et à celle fin se tourne vers son père. La mère est alors constituée comme rivale, la petite fille est devenue femme.

Pour Freud, le complexe d’Œdipe chez la fille est une formation secondaire. Il affirme de nouveau que : « tandis que chez le garçon le complexe d’Œdipe succombe au complexe de castration, chez les filles il est rendu possible et promu par le complexe de castration ». Le complexe de castration, dans les deux cas, « inhibe la masculinité et encourage la féminité ». La différence entre les effets du complexe de castration dans les deux sexes est due aux différences anatomiques.

Chez la fille la castration a été réalisée, elle n’est plus à craindre. Chez le garçon elle constitue une menace. Du complexe de castration chez le garçon résulte non seulement un refoulement des désirs œdipiens mais un « éclatement » de tout le complexe, les investissements libidinaux seront abandonnés, désexualisés et en partie sublimés, les objets seront incorporés dans le Moi où ils formeront le noyau du Surmoi :

« Dans les cas normaux, ou plutôt dans les cas idéaux, le complexe d’Œdipe n’existe plus, même dans l’inconscient. Le Surmoi est devenu son héritier. » Tout ce processus est déclenché chez le garçon en raison de l’investissement narcissique du pénis. Chez la fille le motif de la destruction de l’Œdipe manque puisque la castration a déjà porté ses effets. Aussi bien le complexe d’Œdipe s’efface-t-il lentement ou est refoulé, ou bien encore persiste-t-il quelque peu tout au long de la vie mentale de la femme. Le Surmoi féminin « n’est jamais si inexorable, si impersonnel, si indépendant que celui de l’homme. »

Freud s’élève contre les féministes qui « sont anxieux de nous faire admettre que les deux sexes sont complètement égaux quant à leur position et leur valeur », mais la bisexualité de l’homme et de la femme permet de nuancer les positions théoriques.

L’Œdipe chez le garçon est une formation primaire. Chez la fille c’est une formation secondaire : la fille désire d’abord sa mère, ensuite un pénis, ensuite un enfant du père, le désir d’un enfant n’est qu’un substitut du désir du pénis, l’attachement au père n’est qu’une conséquence de l’envie du pénis.

De la sexualité féminine (1931)

Chapitre I

Ce travail porte essentiellement sur l’importance de la phase préœdipienne chez la fille. Le problème œdipien chez la fille est dominé par la nécessité d’un changement d’objet (quand et pourquoi se débarrasse-t-elle de sa fixation maternelle ?) et d’un changement d’organe (comment passe-t-elle du clitoris au vagin ?).

Avant que naisse l’attachement au père existait un très puissant attachement à la mère. Dans nombre de cas l’attachement à la mère persiste au-delà de l’âge de 4 ou 5 ans, « l’on doit tenir pleinement compte de l’éventualité que de nombreuses femmes s’arrêtent à leur attachement maternel originel et n’accomplissent jamais vraiment le changement d"objet ». L’existence de la phase préœdipienne chez la femme est beaucoup plus importante que nous l’avions supposé et « il semble que nous aurons à revenir sur l’affirmation de l’universalité du complexe d’Œdipe en tant que noyau des névroses, à moins d’englober dans le terme « complexe d’Œdipe » le versant négatif de celui-ci ». Pendant la phase d’attachement à la mère (Œdipe négatif) le père est un rival pour la fille bien qu’elle ne déploie pas à son égard la même hostilité que le garçon. Il n’y a au reste pas de parallélisme entre l’Œdipe féminin et l’Œdipe masculin. La fixation primitive de la fille à la mère est difficile à saisir analytiquement tant elle est archaïque, pleine d’ombre et comme refoulée d’une façon particulièrement implacable. Cette phase semble être le point de fixation de l’hystérie et de la paranoïa féminine.

Chapitre II

La bisexualité est plus évidente chez la femme que chez l’homme, le clitoris est l’homologue du membre viril ; le vagin, psychiquement inexistant jusqu’à la puberté, n’est vraisemblablement le siège d’aucune sensation. La sexualité féminine traverse deux phases : l’une masculine, l’autre féminine ; une complication survient du fait que le clitoris peut continuer à fonctionner activement au cours de la vie sexuelle féminine. La femme en vient à changer à la fois son propre sexe et le sexe de l’objet. Freud refuse de donner le nom de complexe d’Électre à l’Œdipe féminin car il n’y a pas d’analogie entre l’Œdipe féminin et l’Œdipe masculin. « C’est seulement chez l’enfant mâle que survient la fatale conjonction de l’amour du parent de sexe opposé et la haine du parent du même sexe, le rival. » Chez le garçon la vue des organes féminins instaure le complexe de castration avec, comme conséquences, la destruction de l’Œdipe, le désinvestissement de la mère, la création du Surmoi et « l’intégration de l’individu dans la communauté civilisée ». L’un des résidus du complexe de castration chez l’homme sera sa dépréciation de la femme en tant qu’être châtré. Quant à la fillette, elle reconnaît le fait de sa castration et la supériorité de l’homme, mais proteste contre cet état de choses. Il s’offre alors à elle trois issues : renoncer à la sexualité, revendiquer le pénis ou accepter la féminité. Le rôle du complexe de castration chez la femme détermine le caractère de la femme en tant que membre de la société.

La femme se détourne de sa mère pour plusieurs raisons :

  • elle est jalouse de ceux à qui la mère donne son amour.
  • cette relation n’a pas de but réel et ne peut être satisfaite.
  • la mère interdit la masturbation.
  • au moment du complexe de castration la fille méprise la mère châtrée et la féminité en général.
  • elle reproche à sa mère de ne pas lui avoir donné de pénis et de l’avoir séduite.

Cette relation de la fille à la mère est obligatoirement ambivalente tandis que le garçon peut déplacer sa haine sur son père.

Chapitre III

Freud se demande quels sont les buts sexuels de la petite fille par rapport à sa mère. Ils sont actifs et passifs, selon les phases libidinales. Dans tous les domaines (même extra-sexuels) une impression reçue passivement provoque des réactions actives. L’enfant tend à faire lui-même ce qu’il a subi. Ceci vise à la maîtrise du monde extérieur et peut même conduire à la répétition d’impressions pénibles. Le jeu sera également mis au service du besoin de compléter ce qui a été vécu passivement par l’activité (le jeu du docteur). Ici Freud identifie « activité-passivité » et « masculinité-féminité » ; les premiers vécus sexuels de l’enfant sont, bien entendu, de nature passive par rapport à la mère. Une partie de la libido de l’enfant s’exercera cependant rapidement de façon active : ainsi « téter » se substituera à « être nourri ». L’enfant tentera de faire de la mère un objet, tandis que lui-même s’érigera en sujet actif. « Ce dernier point m’a paru longtemps incroyable et, cependant, il n’y a aucun doute là-dessus. » Maintenant, dit l’enfant à sa mère, nous allons jouer que tu es l’enfant et moi la mère. Mais c’est surtout dans le jeu de la poupée que ces tendances actives peuvent être observées. « C’est l’activité de la féminité qui se manifeste ici. » Dans le jeu de la poupée, seul joue l’attachement à la mère, c’est une relation entre la mère et l’enfant dans laquelle le père n’intervient pas.

La fillette, au cours de sa relation à sa mère, a vers elle des élans oraux, sadiques et enfin phalliques. Freud relève que les femmes ayant une forte fixation à la mère ont toutes parlé de leurs éclats de rage qui suivaient les lavements effectués par leur mère. Freud se range ici à l’avis de Ruth Me Brunswick pour laquelle il s’agirait d’équivalents orgastiques. Les désirs passifs du stade phallique amènent les filles à porter des accusations de séduction à l’égard de leur mère. La mère est en effet le premier séducteur dans la vie de l’enfant (soins de propreté). Quant aux élans actifs de la phase phallique ils sont les mêmes pour la petite fille que pour le garçon. La frustration des tendances actives aide à l’établissement de la primauté des tendances passives, si celles-ci sont elles-mêmes trop frustrées, la sexualité de la petite fille est plus ou moins totalement inhibée. Il ne faut pas oublier cependant qu’il n’existe qu’une seule libido, que les buts en soient actifs ou passifs.

Chapitre IV

Dans ce dernier chapitre Freud passe en revue les conceptions des différents auteurs psychanalytiques. Freud est d’accord avec l’article d’Abraham de 1921 sur les manifestations du complexe de castration chez la femme mais regrette qu’il n’y ait pas parlé de l’exclusivité de l’attachement de la fille à la mère. Jeanne Lampl de Groot (1927) a bien observé la phase préœdipienne de la fille mais n’a pas suffisamment mis l’accent sur le caractère hostile propre à cette phase. Hélène Deutsch a bien vu cette hostilité mais n’a pas su se dégager du schéma œdipien et envisage l’activité phallique de la fille comme une identification au père. Il ne croit pas que Mélanie Klein (1928) ait raison d’envisager un Œdipe précoce mais pense qu’il y a peut-être des cas d’espèce.

Karen Horney (1926) pense qu’on surestime l’envie du pénis qui serait secondaire et dissimulerait des élans féminins dirigés envers le père. « Ceci n’est pas conforme à mes impressions » « et si la défense contre la féminité est si énergique, d’où tirerait-elle sa force, si ce n’est des tendances viriles ? »

Les idées de Jones (1927) concernant la phase phallique féminine considérée par lui comme secondaire, réactionnelle et non une authentique phase du développement, ne correspondent « ni aux conditions dynamiques ni aux conditions chronologiques ».

L’Œdipe féminin n’est pas l’homologue de l’Œdipe masculin.

L’attachement préœdipien à la mère joue un rôle essentiel dans le développement de la fille.

La féminité (1932)

(in « Nouvelles conférences »)

Dans ce texte Freud pose le problème de la bisexualité. Anatomiquement un individu n’est ni totalement mâle ni totalement femelle. Seuls les produits sexuels sont univoques : sperme ou ovule. La psychologie nous montre que sont qualifiés de « virils » ou de « féminins » des comportements en relation avec l’anatomie et avec la convention. « Viril » est ainsi souvent synonyme d’« actif » et « féminin » de « passif ». La masculinité est ainsi ramenée à l’agression. En fait les mœurs de certaines espèces animales vont à l’encontre de cette conception. « En ce qui concerne la vie sexuelle humaine, vous vous apercevez rapidement qu’il ne suffit pas de caractériser le comportement masculin par l’activité et le comportement féminin par la passivité. » Ainsi dans le couple mère-enfant, la mère est l’élément actif. Assimiler la féminité à la passivité et la masculinité à l’activité constitue une erreur.

« Peut-être pourrait-on dire que la féminité se caractérise, au sens psychologique, par un penchant vers des buts passifs, ce qui n’est pas la même chose que de parler de passivité. En effet il est quelquefois nécessaire de déployer une grande activité pour atteindre des buts passifs… » « Gardons-nous cependant de sous-estimer l’influence de l’organisation sociale, qui, elle aussi, tend à placer les femmes dans des situations passives. Tout cela reste encore très obscur… » « Les règles sociales et sa constitution propre contraignent la femme à refouler ses instincts agressifs, d’où formation de tendances fortement masochiques qui réussissent à érotiser les tendances destructives dirigées vers le dedans, le masochisme est donc bien, ainsi qu’on l’a dit, essentiellement féminin. »

Le problème qui se pose alors à Freud est de savoir comment cet être bisexuel qu’est la petite fille parvient à devenir une femme.

La petite fille qui s’avère moins agressive et plus dépendante que le garçon n’en traverse pas moins les premiers stades du développement de la même façon que le garçonnet.

Ainsi au stade sadique-anal ses impulsions agressives sont aussi violentes que celles du garçon, comme le révèlent les analyses des jeux d’enfants. Au début du stade phallique il n’y a encore aucune différence entre le garçon et la fille : « Nous devons admettre que la petite fille est alors un petit homme. » La masturbation pour les deux sexes est alors phallique. Pour les deux sexes le vagin reste non découvert.

La maturation féminine nécessite donc un changement de zone érogène, un passage du clitoris au vagin. Mais ce changement de zone érogène se double d’un changement dans le choix objectal, la petite fille devant abandonner son attachement primaire à la mère et prendre son père comme objet.

Freud nie le caractère instinctuel de l’attirance pour le sexe opposé : « nous doutons même de cette force mystérieuse, indécomposable analytiquement ». Pour lui, au début, le père est un rival pour la fille, et la fixation à la mère peut s’étendre au-delà de la quatrième année. La fixation préœdipienne à la mère joue un rôle capital dans le développement de la petite fille. Elle emprunte les traits des stades qu’elle traverse : oraux, anaux, phalliques, actifs et passifs. Elle est caractérisée par une forte ambivalence.

La nature des désirs sexuels envers la mère est difficile à définir. Au stade phallique il s’agit du désir de faire un enfant à la mère et d’en avoir un d’elle. C’est là que se situe le point de fixation de la paranoïa chez la fille.

À partir du stade phallique se développe chez la fillette une haine intense pour la mère qui favorisera le changement de choix objectal. Le facteur majeur et spécifiquement féminin de cette haine est le complexe de castration. La fillette reproche à sa mère, lorsque son complexe de castration est déclenché à la vue des organes génitaux masculins, de ne pas lui avoir donné de pénis. Ainsi naît l’envie du pénis qui persistera toute la vie. Une des motivations à se faire analyser est souvent le désir d’acquérir un pénis. Le bien qu’elle attend raisonnablement du traitement, par exemple la possibilité d’exercer une profession intellectuelle, n’est souvent qu’une forme sublimée de ce désir refoulé.

Freud exprime son désaccord avec les analystes qui voient dans l’envie du pénis une formation secondaire.

« La découverte de la castration » constitue pour la fillette un tournant qui déterminera son destin, soit vers la névrose (avec inhibition sexuelle), soit vers un trouble caractériel (complexe de virilité), soit vers la sexualité normale. Elle déterminera également son détachement de la mère car son amour s’adressait à une mère phallique et non à une mère châtrée. « Le manque de phallus de la femme dévalorise celle-ci aux yeux de la fillette comme à ceux du garçon, et peut-être même plus tard à ceux de l’homme. »

La découverte de la castration amène la petite fille à renoncer à la masturbation clitoridienne et, partant, à son activité phallique. Ceci fraie un chemin vers la passivité et vers l’attachement au père. Au début le désir du père est lié à l’envie du pénis, c’est-à-dire au désir de recevoir le pénis de celui qui le détient mais la situation œdipienne normale « ne s’établit vraiment que lorsque le désir du pénis a été remplacé par le désir d’avoir un enfant… substitut du pénis ».

Le jeu de la fillette avec la poupée n’est au début qu’une identification à la mère active mais ensuite la poupée représente l’enfant du père. Plus tard, l’envie du pénis est satisfaite par la naissance d’un enfant, surtout si celui-ci est du sexe masculin.

La situation œdipienne est donc induite par le complexe de castration, elle est « une position de tout repos » pour la fillette.

« Le complexe de castration loin de détruire le complexe d’Œdipe en favorise le maintien. Le désir du pénis pousse la fillette à se détacher de sa mère et à se réfugier dans la situation œdipienne comme dans un port. »

Mais, pour Freud, la fillette, dont la castration est un fait accompli, ne connaît pas la peur de castration, motivation essentielle, pour le garçon, du déclin du complexe d’Œdipe. Elle restera longtemps, voire toujours, fixée à la situation œdipienne et n’édifiera donc pas de Surmoi puissant et indépendant.

La bisexualité féminine poussera certaines femmes à rester fixées à la mère, à faire un choix objectal homosexuel ou à présenter des alternances de virilité et de féminité. La libido cependant est toujours virile car toujours active même si elle représente également des tendances à buts passifs. La frigidité féminine semble en relation avec la répression plus grande de la libido mise au service des fonctions féminines.

Freud pense que de nombreux traits de caractère ou comportements féminins sont en relation avec sa « native infériorité », « la défectuosité de ses organes génitaux » et le besoin de les surmonter ou de les cacher. Elle ne trouvera une plénitude de satisfaction que lors-qu’elle aura un fils, comblant son ancienne envie du pénis et son sentiment d’infériorité. Quant à la vie conjugale elle obéira aux mêmes impératifs : « Le bonheur conjugal reste mal assuré tant que la femme n’a pas réussi à faire de son époux son enfant. » Freud termine son article en constatant chez les femmes en analyse une rigidité libidinale toute particulière. « Un homme âgé de trente ans environ est un être jeune inachevé, susceptible d’évoluer encore… Une femme du même âge, par contre, nous effraie par ce que nous trouvons chez elle de fixe, d’immuable,… là aucun espoir de voir se réaliser une évolution quelconque, tout se passe comme si le processus était achevé, à l’abri de toute influence, comme si la pénible évolution vers la féminité avait suffi à épuiser les possibilités de l’individu. »

Freud reprend, dans le dernier article qu’il écrit sur la féminité, toutes ses vues antérieures sur le développement psychosexuel de la femme, en accentuant davantage encore le rôle du complexe de castration.

Les vues psychanalytiques sur la sexualité féminine apparentées a celles de Freud

J. Lampl-de-Groot

L’évolution du complexe d’œdipe chez les femmes (1927)

Pour J. Lampl-de-Groot la petite fille jusqu’à la phase phallique « se conduit physiquement exactement comme le petit garçon ». Elle suppose que « dans le domaine psychique également les enfants des deux sexes se développent de manière tout à fait semblable ». La petite fille entre dans le complexe d’Œdipe et la phase phallique comme le petit garçon en dirigeant ses désirs vers la mère et en voulant se débarrasser du père, vécu comme rival, afin de s’assurer la possession exclusive de la mère.

La vision du pénis du petit garçon à ce stade provoque en elle des sentiments d’infériorité. Elle pense alors qu’elle a eu autrefois un pénis et qu’elle en a été dépossédée en raison de ses désirs prohibés envers la mère.

Le complexe de castration a sur elle, à ce stade, les mêmes effets que sur le garçon car non seulement elle ressent une blessure narcissique en raison de son infériorité physique mais elle est forcée de renoncer à l’accomplissement de ses désirs envers la mère.

Dans les deux cas le complexe de castration aboutit au déclin de l’Œdipe (l’Œdipe négatif chez la fille) mais, tandis que la castration n’est qu’une menace pour le garçon, elle est un fait accompli chez la fille.

Au lien libidinal avec la mère se substituera une identification qui l’amènera à prendre son père, l’ancien rival, comme objet d’amour, le but recherché étant de remplacer le pénis perdu par un enfant du père. Le narcissisme de la fillette serait ainsi réparé puisque mettre au monde un enfant est précisément possible aux femmes et non aux hommes. Du même coup la masturbation clitoridienne et le caractère actif et conquérant du but libidinal est abandonné. Cependant le complexe d’Œdipe négatif de la petite fille ne connaît pas toujours un déclin normal. La petite fille peut rester attachée à la mère, ne pas accepter la castration et la nier. S’étant tournée vers le père elle est déçue par lui, elle peut alors retourner à la situation précédente et à son attitude virile. Dans les cas extrêmes, ceci la conduira à l’homosexualité, comme Freud le décrit dans « psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine ».

Plus souvent encore la fillette « ne nie pas entièrement le fait d’être châtrée » mais cherchera à compenser son infériorité corporelle sur un plan extra-sexuel, par une activité professionnelle par exemple dans laquelle elle entrera en compétition avec l’homme. En même temps elle renoncera à la sexualité. Enfin elle peut se tourner vers l’homme mais restera frigide, l’objet réel restant toujours la mère.

J. Lampl-de-Groot est d’accord avec Freud pour penser que le complexe de castration pousse la fille dans le complexe d’Œdipe, mais elle pense qu’il est une formation secondaire, car il est précédé par le complexe d’Œdipe négatif, en tout point analogue à celui du garçon quant à sa source (l’excitation clitoridienne), son objet (la mère), son but (sexuel actif).

Cet article de J. Lampl-de-Groot précède de quatre ans l’article de Freud « De la Sexualité féminine », l’on y distingue en germe les conceptions de Freud sur la phase préœdipienne de la fille.

Contribution au problème de la féminité (1933)

La différence entre l’homme et la femme réside essentiellement dans l’opposition entre activité et passivité : est actif l’individu qui attaque et conquiert l’objet sexuel, est passif celui qui se donne à son partenaire. Ce n’est pas seulement dans le domaine de la sexualité qu’on parle d’activité et de passivité mais, comme le dit Freud (De la Sexualité féminine) : « dans chaque domaine du vécu psychique, non seulement dans celui de la sexualité, une impression reçue passivement éveille dans l’enfant une tendance à réagir activement ». Dans l’amour se retrouve la même opposition entre « actif » et « passif » : l’homme aime et la femme se laisse aimer.

L’homme normal surmonte ses blessures narcissiques et le complexe de castration pour aboutir à des relations objectales réelles. Son agressivité est utilisée dans la conquête de la femme, et sublimée. Ses tendances passives sont subordonnées à ses tendances actives.

La sexualité de la femme normale exige de la passivité. Ses pulsions agressives seront retournées vers l’intérieur

sous forme de masochisme ; les événements de la vie féminine tels que la défloration et l’accouchement comportent normalement de la douleur (Hélène Deutsch) : « la femme passive, féminine montre à peine de l’agressivité tournée vers l’extérieur dans les autres domaines de la vie ».

L’auteur rappelle qu’il n’existe qu’une seule libido pour l’homme et pour la femme ; pourquoi donc la conduite de la femme est-elle passive et celle de l’homme active ?

Dans la première période de sa vie la petite fille est active comme le garçon, elle a la mère comme objet et s’adresse à cet objet sur le même mode actif que le garçon ; comment renonce-t-elle à cette activité et quel est le destin de ses tendances actives ? Elle a été active et a aimé sa mère activement jusqu’à 5 ans et même après, ce comportement change vers l’âge de 6 ans lorsqu’elle entre dans la phase œdipienne et se tourne vers son père, « jusque-là la relation au père était la même qu’envers les autres commensaux de la maison, tantôt amicale, tantôt opposante selon l’humeur du moment ».

Pourquoi la relation passe-t-elle de la mère au père ? Cela provient des déceptions et des blessures narcissiques (absence de pénis) qui amènent l’enfant à retirer sa libido de l’objet maternel, opérant ainsi un retrait narcissique qui la poussera dans le désir d’être aimée passivement par le père.

La différence (psychique) entre garçons et filles ne survient qu’au moment où ils découvrent la différence des sexes. La fillette est déçue de ne pas avoir de pénis pour posséder la mère, il ne lui reste aucune libido pour ses tendances actives, son agressivité vers l’extérieur sera paralysée, elle en tournera une partie vers l’intérieur (fantasmes et conduites masochiques étudiés par Hélène Deutsch).

  • Quelle est la relation entre les tendances libidinales actives et passives sexuelles et les mêmes tendances dans d’autres domaines ?
  • Qu’est-ce que la psychanalyse peut nous apprendre pour expliquer le fait biologique suivant : la vie sexuelle virile s’accomplit à l’aide des tendances actives et la vie sexuelle féminine à l’aide de tendances passives ? Nous accordons, dit l’auteur, à conduite active et passive la même signification dans la vie que dans la sexualité ; l’individu peut laisser agir sur lui les impressions et les excitations venant de l’extérieur, et dans ce cas il est passif ; s’il réagit sur le monde extérieur par une tentative de maîtrise et de conquête, il est actif. Les premières sensations sexuelles sont reçues par l’enfant sur un mode passif, l’enfant réagira en acceptant les excitations agréables, cherchera à les répéter, le Moi réalisant une relation objectale libidinale à la mère. Ce vécu passif comporte donc une réaction active, l’objet étant investi par la libido (active par définition), et à l’aide d’élans agressifs.

L’individu tend activement vers une relation objectale. En ce cas, pourquoi l’homme est-il actif et la femme passive ? La sexualité est liée pour l’homme au besoin biologique de mettre la cellule fécondante dans la femme (activité), la femme reçoit la cellule (passivité).

  • « Dans une conduite purement féminine de la femme envers l’homme il n’y a pas de place pour l’activité. »
  • « L’amour féminin est passif, c’est un processus narcissique. »
  • « La femme féminine n’aime pas, elle se laisse aimer. »
  • « Là où elle réalise un amour objectal, se sont les composantes libidinales actives qui sont à l’œuvre. »

Les femmes qui aiment les hommes activement sont masculines. L’amour qu’elles utilisent dans leur fonction maternelle est actif et donc lié à la masculinité. Les femmes qui s’occupent professionnellement d’enfants trouvent là des satisfactions masculines. « Les bonnes mères sont des mères frigides. » C’est le surplus de libido narcissique qui est utilisé à des fins actives et pour la libido objectale.

Le Surmoi basé sur l’introjection est donc en rapport avec la première relation objectale orale ; l’introjection de l’objet est un processus agressif et actif, « les composantes passives ne participent pas au processus d’introjection ». Chez le petit garçon le déclin du complexe d’Œdipe sera lié à l’introjection agressive de l’objet paternel haï ; quant aux tendances libidinales elles assurent la survivance de l’imago paternelle aimée ou admirée sous forme de Surmoi. La mère n’étant pas une rivale il n’y a pas lieu de la détruire, c’est-à-dire de l’introjecter. Elle restera l’objet tendrement aimé dans le monde extérieur. La formation du Surmoi nécessitant donc la mobilisation des pulsions actives et agressives, « chez la femme passive purement féminine il n’y a pas de surmoi ».

La féminité est intégralement identifiée à la passivité, la masculinité à l’activité.

Hélène Deutsch. La psychologie de la femme en relation avec la fonction de reproduction (1925)

Les conceptions d’Hélène Deutsch ont été exposées dans un ouvrage en 2 volumes intitulé : « La Psychologie des femmes » (traduit en français, P. U. F. 1953). Les articles dont nous allons parler forment le noyau de cet ouvrage.

Hélène Deutsch constate que le garçon parvenu au stade phallique n’a qu’à poursuivre son développement sur la même lancée, sa tâche essentielle est d’élaborer la situation œdipienne. La fille a, en outre, l’obligation de renoncer à la masculinité liée au clitoris et à passer de la phase phallique à la phase vaginale, c’est-à-dire à découvrir un nouvel organe génital.

L’homme, d’après H. Deutsch, « atteint le stade final de son développement quand il découvre le vagin en dehors du corps propre et en prend possession sadiquement ».

La femme doit découvrir le vagin dans sa propre personne, « découverte qu’elle fait par une soumission masochique au pénis, ce dernier devenant ainsi le guide vers cette nouvelle source de plaisir ».

H. Deutsch va, dans cet article, chercher comment s’effectue ce changement de zone érogène chez la fillette.

Pour elle la libido hétérosexuelle a des racines archaïques orales. La petite fille, dans l’inconscient, établit une équivalence entre le sein et le pénis, cette équivalence va de pair avec la théorie orale des rapports sexuels (fellation) propre à cette phase et avec les fantasmes oraux de grossesse. Le pénis, au stade suivant, sadique-anal, perd son caractère oral pour devenir organe de maîtrise. Les rapports sexuels sont conçus comme sadiques. La fillette s’identifie soit au père actif, soit maso chiquement à la mère.

Le fantasme de grossesse à ce stade est « l’enfant-anal », l’anus joue un rôle passif, analogue à celui de la bouche à la phase orale ; le sein, le pénis ou les fécès ont le rôle actif. Le passage serait ainsi frayé vers l’investissement passif du vagin, troisième ouverture du corps féminin. Mais la bisexualité féminine entrave le passage et le clitoris retient la libido ; aussi bien le passage du « phallique » au « vaginal » (post-ambivalent) est-il rendu très ardu. En réalité le vagin n’a aucun rôle érogène jusqu’au premier rapport sexuel.

La fillette investit également tout son corps libidinalement : c’est à partir du corps tout entier et du clitoris en particulier que s’effectuera le passage vers l’investissement libidinal du vagin. Le promoteur de ce passage est le pénis qui, tel le sein de la mère dans la bouche de l’enfant, fixe la libido sur le vagin ; le vagin prend ainsi le relai de la bouche dans sa fonction orale-passive de succion. Quant au clitoris il délègue son activité au pénis, et la femme (son vagin) récupère cette activité par identification au pénis de son partenaire.

L’activité orgastique du vagin est largement similaire à celle du pénis. (Il en est ainsi de la sécrétion et de la contraction.) Comme chez l’homme il y a une « amphimixis » (Ferenczi) des tendances anales et uréthrales. L’identification fonctionnelle du vagin au pénis, ressenti comme faisant alors partie du corps propre, permet de surmonter le trauma de la castration.

L’attitude vraiment passive, féminine du vagin est une répétition sur le mode post-ambivalent de la phrase préambivalente orale, dans laquelle sujet et objet fusionnent. Le coït vaginal permet de surmonter le trauma de la séparation, du sevrage.

Dans le coït la relation mère-enfant est reconstituée ; en même temps, le partenaire est aussi identifié au père, le père est incorporé fantasmatiquement et devient l’enfant gardé dans l’utérus.

Discutant la conception de Ferenczi, selon laquelle l’homme réalise par le coït le souhait de retour à l’utérus maternel, H. Deutsch soutient que ce même retour est également réalisé par la femme par identification fusionnelle avec l’enfant qu’elle porte en elle. L’accouchement est pour la femme la maîtrise active du trauma de la naissance.

Le vagin devient le réceptacle non du pénis mais de l’enfant, il représente dans l’inconscient l’enfant lui-même. « Une femme qui a réussi à établir la fonction maternelle du vagin et à abandonner les revendications du clitoris a atteint le but du développement féminin, est devenue femme. »

La fonction virile s’achève dans l’émission de produits sexuels, la fonction féminine s’accomplit en deux temps.

D’après H. Deutsch « l’accouchement contient l’acmé du plaisir sexuel ». Elle pense même que le plaisir ressenti dans le coït provient du fait qu’il constitue le prélude à l’accouchement. L’accouchement lui-même constitue « une orgie de plaisir masochique ».

L’acte sexuel n’est véritablement achevé qu’au moment de l’accouchement qui constitue une gratification érotique semblable à celle du coït masculin où soma et germen se séparent. L’enfant que la femme porte en elle représente une partie de son Moi mais il est en même temps l’incarnation de l’Idéal du Moi paternel. Dans ce processus, la libido se désexualise, l’enfant devient instigateur de sublimation chez la mère. Tandis que l’homme manifeste ses tendances à la sublimation dans le domaine social et intellectuel, l’enfant est pour la femme une sublimation en soi.

Mais si l’enfant dans l’utérus est une partie du Moi de la mère, il est aussi un objet et reçoit, à ce titre, un double investissement, narcissique d’une part et conflictuel de l’autre. L’allaitement restitue la fusion rompue à la naissance, mais il est aussi à l’image d’un coït dans lequel le sein est équivalent au pénis ; l’allaitement constitue pour la mère une autre façon de surmonter le trauma du sevrage.

Tous les actes inhérents aux fonctions féminines permettent à la femme, selon l’auteur, de surmonter une série de traumas, et elle conclut : « sans la disposition bisexuelle de l’être humain qui est néfaste à la femme, sans le clitoris et ses tendances masculines, combien simple et facile serait son accès à une maîtrise aisée de l’existence. »

Le prototype de la génitalité féminine serait l’oralitè, et du vagin, la bouche. Le vagin reste cependant ignoré jusqu’au coït (pénis = guide).

La sexualité et les fonctions de reproduction sont inséparables chez la femme et lui permettent de surmonter une série de traumas.

Le clitoris n’a qu’un rôle inhibiteur, c’est un organe superfétatoire.

La signification du masochisme dans la vie mentale féminine (1930)

« Le but de cet article est l’examen de la genèse de la féminité. Je désigne ainsi la disposition féminine passive-masochiste dans la vie mentale des femmes. » Hélène Deutsch espère apporter quelques éclaircissements au problème de la frigidité. Elle adopte les idées de Freud concernant l’apparition du complexe de castration vers l’âge de quatre ans, la nécessité d’un désinvestissement du clitoris et l’ignorance du vagin jusqu’à la puberté. La fillette, pour elle comme pour Freud, échange son envie d’un pénis pour le désir d’un enfant du père, constitutif du complexe d’Œdipe, mais elle tente de répondre à la question qui se pose concernant le destin des pulsions érotiques actives qui investissaient le clitoris. Pour l’auteur, les pulsions érotiques sadique-actives s’infléchissent masochiquement ; au désir masculin-narcissique d’avoir un pénis se substitue le désir objectal d’être châtrée par le père, désir réalisé dans un viol. La vie de la femme est ainsi dominée par la triade masochique : castration = viol = accouchement. Elle correspond en fait à une phase définie du développement libidinal, et est liée au complexe de castration. La frigidité naît des tendances masochistes. Ainsi les craintes pour le Moi éveillées par les tendances masochistes peuvent renforcer le narcissisme féminin ; l’identification au père peut constituer une position de repli devant les dangers d’une identification masochique à la mère. Le choix de l’objet peut également être soumis aux tendances masochiques refoulées. Dans certains cas, toujours d’après l’auteur, la satisfaction sexuelle étant subordonnée à des fixations masochistes irréductibles, l’analyse doit encourager au renoncement à la gratification sexuelle et permettre à la patiente de suivre la voie « masculine ».

Il est beaucoup plus aisé de traiter les malades dont les sentiments d’infériorité sont liés à l’envie du pénis en convertissant cette envie en désir d’un enfant.

Les patientes frigides ne présentant pas de symptômes névrotiques et venues à l’analyse à l’instigation de leur mari narcissiquement atteint par la frigidité de leur femme, ne présentent que peu d’éléments permettant au traitement de réussir, leur masochisme leur ayant fait renoncer une fois pour toutes à la satisfaction sexuelle.

Le masochisme se retrouve également dans la relation mère-enfant (à l’extrême, dans la mater dolorosa).

La sexualité féminine est en étroite connexion avec les fonctions de reproduction, la femme voit dans son père et dans son partenaire sexuel un enfant. La fillette devient (potentiellement) mère et femme en même temps, au moment même où apparaissent ses tendances masochistes ; elle désire tout à la fois être châtrée et violée et recevoir un enfant de son père.

Il existe un groupe de femmes qui n’ont pas d’orgasme dans les rapports sexuels et qui jouissent cependant, selon l’auteur, d’une parfaite santé psychique.

Elles ont d’excellentes relations avec leur entourage et pendant le coït se sentent heureuses d’être source de plaisir pour leur partenaire sexuel et sont convaincues que l’acte sexuel n’a de réelle importance que pour l’homme, « là, comme dans d’autres relations, la femme trouve son bonheur dans un don d’elle-même tendre et maternel ». « Ce type de femme est en voie de disparition et la femme moderne semble névrosée si elle est frigide. » Selon l’auteur cette évolution serait accompagnée par une tendance plus grande à la masculinité.

Hélène Deutsch relie le masochisme de la femme â la préservation de la race et le considère comme une sublimation en soi. Elle conclut en disant :

« Les femmes n’auraient jamais supporté, à travers l’histoire, d’être écartées par les institutions sociales, d’une part des possibilités de sublimation, et de l’autre des satisfactions sexuelles, si elles n’avaient trouvé dans la fonction de reproduction la gratification magnifique de ces deux exigences. »

Le masochisme féminin est dû à l’infléchissement des pulsions actives investissant le clitoris. Il ouvre accès à la féminité mais peut aussi, par les craintes pour le Moi qu’il éveille, être à l’origine de la frigidité.

Compte rendu d’un symposium sur la frigidité tenu a New York en décembre 1960 et présidé par H. Deutsch (1960)

Les propos d’Hélène Deutsch ont été recueillis par le Dr Burness Moore (Journal of the American Psychoanalytic Association, vol. 9, N° 3 Juillet 1961).

Hélène Deutsch fait part de son expérience et de ses réflexions qui ont suivi la parution de son livre sur « la Psychologie des femmes » en 1944.

« Elle est frappée par la fréquence de la frigidité chez la femme et déçue par les résultats thérapeutiques dans ce domaine. Des cas de très sévères névroses ont été améliorés sans que ce problème ait pu être résolu. Elle a vu des femmes psychotiques et des femmes agressives et masculines qui atteignaient un orgasme vaginal intense et des femmes oblatives, maternelles et heureuses qui n’en avaient pas, même étant pleinement satisfaites. »

« Le coït et la maternité activent le combat entre les éléments narcissiques de conservation de soi et les exigences objectales de la reproduction qui constituent un danger pour la sécurité et la solidité du Moi. »

« Hélène Deutsch se demande si le vagin a été réellement créé par la nature pour la fonction sexuelle… » « Le clitoris est l’organe sexuel et le vagin, avant tout, l’organe de la reproduction… »

« Le passage des sensations sexuelles du clitoris au vagin est une tâche accomplie en grande partie par l’active intervention de l’organe sexuel mâle. »

« Plutôt que de se demander pourquoi les femmes sont frigides on pourrait plutôt se demander pourquoi et comment certaines femmes atteignent l’orgasme vaginal ? »

« La fonction typique du vagin durant le coït est passive-réceptive, ses mouvements ont le caractère d’une succion et d’un relâchement s’adaptant au rythme du partenaire. »

« Chez la grande majorité des femmes, si elles ne sont pas perturbées, l’acte sexuel ne culmine pas dans une activité du vagin de caractère sphinctérien mais aboutit à une fin heureuse dans une douce et lente relaxation. » Elle affirme que c’est là la forme la plus typique et la plus féminine de l’orgasme féminin… « les rêves succédant aux rapports sexuels sont souvent révélateurs d’angoisse après l’orgasme vaginal. Au contraire la satisfaction atteinte par la fonction passive-réceptive du vagin amène un sommeil paisible typique d’une décharge sexuelle adéquate ».

« Si l’on considère comme normal ce modèle de gratification passive-réceptive, la frigidité n’est pas aussi répandue qu’on le croit et n’est pas non plus en train d’augmenter, ce qui a augmenté c’est l’exigence d’une forme de satisfaction sexuelle qui n’est pas pleinement en harmonie avec la destinée constitutionnelle du vagin… Une telle ambition sexuelle peut entraver le fonctionnement normal du vagin. »

L’orgasme est masculin. La femme féminine n’a pas d’acmé orgastique.

Le vagin est l’organe de la reproduction, le clitoris l’organe du plaisir.

Ruth Mack Brunswick. La phase préœdipienne du développement libidinal (1940)

I. – Le complexe d’Œdipe et la phase préœdipienne

« Par complexe d’Œdipe nous n’entendons pas seulement l’attachement positif de l’enfant au parent du sexe opposé, mais, avant tout, la situation triangulaire. » La phase préœdipienne est, dans les deux sexes, la période d’attachement à la mère, avant que le père ait été constitué en rival (relation duelle).

Chez le garçon la phase préœdipienne est de très

courte durée. L’attachement à la mère se constitue sur le mode œdipien, avec le père comme rival. Puis le complexe de castration survient et détruit l’Œdipe.

Chez la fille la phase préœdipienne se transforme en attachement œdipien à la mère, avec le père comme rival, tout comme chez le garçon. Mais la découverte de la castration conduit la fillette vers l’Œdipe positif passif envers le père, la mère étant constituée en rivale.

« Au début de sa vie sexuelle la petite fille est, dans toutes ces intentions et ses buts, un petit garçon. » Elle a des buts à la fois passifs et actifs à l’égard de sa mère. Quand elle a atteint la phase du complexe d’Œdipe (positif) la femme normale a tendance à y rester… « La résistance de l’Œdipe féminin à la destruction entre en ligne de compte pour les différences de structure du Surmoi féminin et masculin. »

La femme a deux objets et deux organes sexuels tandis que le garçon doit seulement changer son attitude à l’égard de la mère, c’est-à-dire abandonner la passivité pour devenir actif.

L’enfant ne fait pas de différenciation sexuelle entre les individus de son entourage. « Jusqu’à trois ans, les zones prégénitales l’emportent de beaucoup en importance sur les zones génitales. »

II. – Les couples antithétiques

L’enfance est dominée par deux couples antithétiques : « actif passif » ; « phallique châtré ».

L’adolescence par : « masculin féminin ».

« Actif passif »

Au début de la vie l’enfant est passif. Tout développement d’une parcelle d’activité est basé sur une identification à la mère active. L’enfant en arrive à jouer le rôle de la mère, non seulement à son propre égard mais à l’égard des tiers et de sa mère elle-même.

La phase active-passive est pré-phallique ; l’enfant imagine les autres sexués comme lui-même. Les zones génitales jouent un rôle restreint. Le rôle de la mère à ce stade n’est pas féminin mais actif.

« Phallique châtré »

Le garçon découvre la castration chez la fille. Au début il croit encore que la mère est phallique. « Avec la reconnaissance finale de la castration de la mère et la possibilité de sa propre castration par le père, le complexe d’Œdipe du petit garçon est détruit. » L’enfant normal abandonne son attachement à la mère et échappe ainsi à la castration. Le névrosé échoue à abandonner son amour pour sa mère ; ou bien il accepte le fantasme de castration par le père, lui donne une signification libidinale et prend le père comme l’objet d’amour (c’est l’Œdipe passif ou négatif).

Si l’on examine à nouveau le couple antagoniste « actif passif », nous nous rappelons que l’enfant était au début de sa vie passif vis-à-vis de la mère active. Le développement normal exige que l’activité gagne sur la passivité. « Nous ne savons pas si la passivité est abandonnée ou convertie. » Cette activité est beaucoup plus grande chez le garçon que chez la fille. S’identifier à la mère active est la forme la plus primitive d’identification. Au fur et à mesure que l’enfant s’identifie à l’activité de la mère, il arrive à se passer d’elle, il s’en rend donc indépendant.

L’activité gagnée sur la mère est jalousement défendue. L’immixtion de la mère éveille l’agressivité. « Elle est ressentie jusqu’à la dépréciation subséquente à sa castration non seulement comme active, phallique mais comme omnipotente. »

Ruth Mack Brunswick rappelle ensuite le schéma freudien de la phase phallique dans les deux sexes, l’instauration du complexe de castration, ses conséquences sur le déclin de l’Œdipe et la formation du

Surmoi et sur les sublimations chez le garçon, « aidé indubitablement par une attitude de léger mépris à l’égard du sexe châtré ».

Quant à la fille, la découverte de la castration de la mère ruine ses espoirs concernant l’acquisition d’un pénis. Elle va alors se tourner vers son père, transférant sur lui ses tendances passives et s’identifiant à la mère châtrée.

« Ses tendances actives sont sublimées à ce moment, et seulement beaucoup plus tard trouvent leur but réel dans la relation de la femme à son propre enfant et dans sa complète et finale identification à la mère active. »

Quant au couple antagoniste « masculin féminin », il n’apparaît qu’à la puberté. « C’est seulement à la puberté que chez le garçon, le flot de libido virile apporte, pour la première fois, le désir de pénétrer le vagin nouvellement découvert. »

III. – La période préœdipienne

Ruth Mack Brunswick exprime ses vues sur le concept de mère phallique : « Tandis que la mère active et la mère châtrée existent vraiment, la mère phallique est un pur fantasme » qui surviendrait au moment où l’enfant n’est plus précisément certain de la présence du phallus chez la mère. Il est donc de nature compensatoire. En fait, « ce terme de mère phallique est celui qui désigne le mieux la mère toute-puissante, la mère capable de tout et possédant tous les attributs de valeur ».

La masturbation infantile est provoquée par les soins corporels de la mère. L’enfant, même au début de la phase phallique, désire que ses organes génitaux soient touchés par la mère. Mais ensuite il désirera toucher et voir les organes génitaux maternels. La Scène primitive, observée ou fantasmée, joue également un grand rôle dans la masturbation. L’intérêt pour les rapports sexuels des parents est contemporain du complexe d’Œdipe. Il ne faut cependant pas oublier qu’à ce stade, il n’existe pas de différence sexuelle entre les parents. Le fantasme de Scène primitive peut être oral, anal ou phallique. Dans ce dernier cas, le vagin étant encore inconnu et le besoin de pénétrer inexistant, sont fantasmés des attouchements réciproques.

IV. – L’évolution du désir d’un enfant et de l’envie du pénis

Le désir d’un enfant, « contrairement à nos idées antérieures », précède depuis longtemps l’envie du pénis. Il s’agit, dans les deux sexes, du désir de posséder ce que possède la mère omnipotente, c’est-à-dire, avant tout, un bébé.

Quant à l’envie du pénis, elle a une racine objectale en même temps qu’une racine narcissique. En effet, la petite fille désire aussi avoir un pénis pour posséder la mère. Elle abandonne son attachement à sa mère quand elle s’aperçoit que, sans pénis, elle ne peut la féconder.

V. – La masturbation phallique de la fille

« L’une des grandes différences entre les sexes est l’énorme extension de la répression de la sexualité infantile chez la fille. » Pour Freud, la répression de la masturbation chez la fille est liée à la blessure narcissique de la castration. Mais on peut également penser que la découverte de la castration de la mère qui éveille un « mépris normal » chez le garçon agira différemment chez la fille : Elle ne peut mépriser quelqu’un en qui elle se reconnaît, mais abandonne son attachement à sa mère et la masturbation phallique qui lui est liée.

Une sensibilité précoce du vagin, d’origine anale, semble par ailleurs exister.

VI. – La rupture avec la mère

La castration de la mère constitue pour la fille un traumatisme qui éveillera son hostilité contre la mère, à qui elle reprochera de l’avoir faite sans pénis.

Le garçon en concevra du mépris normal pour sa mère et pour les femmes.

La fille se tournera vers son père, et « faisant de nécessité vertu », en attendra une castration érotisée.

VII. – Influence préœdipienne sur la féminité ultérieure

Pour l’auteur, il existerait un nombre important de femmes qui présentent une « absence totale d’Œdipe normal ». Elles ne se présentent que chez les analystes femmes en raison d’un « manque total de contact avec les hommes ». La plus grande partie des femmes restent partiellement fixées à la mère.

VIII. – La phase préœdipienne chez le mâle

La phase préoedipienne chez le mâle est plus brève et moins dramatique que chez la fillette. Il peut s’établir un attachement passif au père tout à fait analogue à l’Œdipe positif de la fillette et constituant la « névrose masculine typique ».

La raison essentielle de cette relation au père est la présence d’« un noyau passif » dont l’importance peut être due à des facteurs constitutionnels. Une agressivité trop forte vis-à-vis de la mère, due à des facteurs externes mais aussi à des facteurs constitutionnels, vient renforcer l’attachement au père.

L’incapacité d’accepter la castration de la mère peut également déterminer un choix objectal homosexuel. Elle peut aussi entraîner une identification à la mère châtrée accompagnée d’une attitude passive vis-à-vis du père. Il y a chez ces individus une difficulté à intégrer leur passivité, qui peut donner naissance à des troubles graves (paranoïa, névroses).

Cet article est le fruit d’une collaboration avec Freud. On y distingue cependant certaines différences avec les vues de Freud que nous connaissons :

  • Le désir de l’enfant est antérieur à l’envie d’un pénis. Il est en relation avec la mère omnipotente.
  • L’envie du pénis a aussi des racines objectâtes et est en relation avec l’attachement de la fillette à sa mère.
  • La relation préœdipienne du garçon à la mère peut être très agressive.

Marie Bonaparte. La sexualité de la femme (1951)

Marie Bonaparte se propose d’étudier dans cet ouvrage les causes de la fréquente inadaptation de la femme à la fonction érotique.

Si ses vues sur le développement psycho-sexuel se rapprochent de celles de Freud, elle n’en place pas moins le problème de la féminité sous un éclairage personnel.

L’accent est mis sur les racines biologiques de ce problème – la question de la bisexualité constitutionnelle est au centre de ses conceptions. Pour elle comme pour Freud et les auteurs dont les vues se rapprochent le plus de celles de Freud, le « complexe de virilité » de la femme est primaire. Il est fondé sur l’existence anatomique d’un organe masculin tronqué, le clitoris. S’appuyant sur les vues de Maranon, Marie Bonaparte soutient que la femme peut être considérée comme un homme arrêté dans son développement. L’existence du clitoris est déterminante quant à son destin psychosexuel. Les difficultés majeures proviendront du fait qu’elle aura à renoncer à l’érotisme lié à cet organe : « le clitoris, ce petit phallus de la femme doit suivre le sort de ces organes temporaires qui, tel le thymus, après avoir tenu leur rôle un temps transitoire, devraient succomber à l’involution ». La fille doit donc parvenir à faire « le deuil » de son clitoris. Cependant, contrairement à Freud, elle pense que chez la petite fille naît assez tôt l’ébauche psychique de ce qui deviendra l’érotisme vaginal. En effet elle pense qu’au stade anal la petite fille investit passivement le cloaque, c’est-à-dire l’anus et le vagin confondus cœnesthésiquement. Le vagin n’entrera véritablement en jeu qu’à la puberté mais l’érotisme cloacal passif en constitue le prototype. La fille, au début de sa vie, est avant tout passive, tout comme le garçon du reste. Elle attend des satisfactions de la part de sa mère, tant clitoridiennes que cloacales. Le clitoris est donc primairement investi passivement. Bientôt cet érotisme clitoridien change de signe, l’attachement de la petite fille à la mère devient actif et pénétrant (Œdipe négatif). Mais cette phase succombe rapidement au complexe de castration. Celui-ci induit une deuxième phase passive cloacale envers le père avec exclusion du clitoris : c’est l’Œdipe positif. Enfin à la puberté le vagin est investi érotiquement et non plus le « trou cloacal ». Pour aboutir à la génitalité la femme se heurte à trois obstacles. D’après l’auteur la libido serait quantitativement moindre chez la femme que chez l’homme. L’évolution plus complexe de la femme nécessite pourtant de fortes dépenses libidinales. Aussi bien la femme sera-t-elle facilement arrêtée au cours de son développement psychosexuel en raison de cette carence libidinale. De plus la fonction de reproduction conduit la femme au « vitellisme » psychobiologique, sa vocation nourricière dépassant le stade fœtal, s’étendant à la vie post-natale de son enfant, et à toute sa famille pour imprégner de son sceau ses conduites et sa libido même d’une « relative inertie dynamique ».

La carence libidinale féminine peut être définie comme étant « la condition proprement femelle de la frigidité féminine ». Nous avons vu précédemment que « la trop grande bisexualité constitutionnelle » de la femme lui rendait malaisée l’adaptation à la passivité féminine vaginale, « c’est la condition proprement mâle de la frigidité féminine ».

Enfin la civilisation patriarcale réprime davantage la sexualité féminine que masculine, « c’est la condition proprement culturelle, morale, de la frigidité féminine ».

Marie Bonaparte tend toujours à approfondir les données et les conséquences de la bisexualité. La fonction vaginale à érotisme « concave » s’établit grâce au « masochisme féminin essentiel » qui permet de surmonter les obstacles opposés par l’érotisme clitoridien « convexe ». La passivité doit prendre le pas sur l’activité et le sadisme attachés au clitoris phallique. « Contre l’attitude passive, le masochisme en général, que ne lui impose pas sa biologie, le mâle doit protester tandis que la femme doit les accepter. » Examinant l’article de Freud « On bat un enfant » Marie Bonaparte accorde une attention particulière à l’une des interprétations de ce fantasme : le garçon battu représente dans l’inconscient de la fillette son propre clitoris battu par le pénis du père, étape importante vers l’acceptation de la féminité, le clitoris retournant ainsi à la phase d’érotisation passive mais ayant changé d’objet. Ce fantasme exprime maintenant le désir d’être châtrée par le père, cette castration étant, à ce stade, érotisée. Selon Marie Bonaparte la fonction érotique et la reproduction sont liées chez la femme à des craintes profondes touchant la conservation du corps propre, c’est-à-dire l’investissement narcissique de celui-ci. Seul le retournement des pulsions sadique-actives en masochiste-passives permet aux désirs libidinaux de prendre le pas sur les craintes d’« effraction biologique », mettant ainsi la femme dans une attitude réceptrice à « la blessure toujours renouvelée du coït ». D’autre part, la femme selon l’auteur aurait une agressivité moindre que celle de l’homme mais par contre une bien plus grande difficulté à désintriquer ses pulsions agressives et libidinales. Le garçon, lui, du fait de son évolution œdipienne différente, reporte la quasi-totalité de son agressivité sur le père et son amour sur sa mère. Finalement son agression parricide sera retournée contre lui-même et, intériorisée, formera le Surmoi. Le processus est différent chez la fille en raison du caractère passager de son Œdipe négatif actif envers la mère qui n’a pas permis aux pulsions agressives de se fixer sur la mère. Les pulsions agressives et libidinales resteront donc intriquées, dirigées vers le même objet, le père, lors de l’établissement de l’Œdipe positif. L’agressivité constituant une entrave à l’érotisation concave du vagin devra donc se retourner contre le sujet lui-même et s’érotiser sous forme de masochisme. L’évolution libidinale féminine est donc dominée par trois lois :

  • « une loi objectale : l’équivalence mère-père », les premières pulsions passives étant celles qui fonderont l’attitude féminine envers le père ;
  • « une loi pulsionnelle : l’équivalence sadisme-masochisme » ;
  • « une loi zonale : l’équivalence clitoris-vagin ».

Ces trois lois conditionnent le passage

de l’érotisme convexe mâle à l’érotisme concave féminin. Toujours en liaison avec le problème de la bisexualité, Marie Bonaparte examine les coutumes d’excision du clitoris chez certaines peuplades. Son pronostic thérapeutique concernant la frigidité vaginale des « clitoridiennes » est pessimiste.

La bisexualité féminine constitutionnelle est le grand obstacle à l’établissement d’une sexualité normale.

Les vues psychanalytiques sur la sexualité de la femme opposées a celles de Freud

Josine Müller

Contribution au problème du développement libidinal de la phase génitale chez la fille (1925)

(publié en 1932)

L’auteur pense que le vagin est investi libidinale-ment très tôt et qu’il constitue pour la fillette la zone érogène la plus importante. Il en est particulièrement ainsi chez les femmes qui sont devenues ultérieurement frigides, qui accordent une grande importance au clitoris et qui souffrent d’un fort complexe de castration. L’observation des enfants faite au cours de sa carrière de médecin généraliste a permis à Josine Müller d’acquérir une certitude concernant l’éveil précoce du vagin, lié à des pratiques masturbatoires. Elle pense que cet investissement précoce est réprimé au profit du clitoris. L’estime de soi est liée à la satisfaction des pulsions inhérentes au sexe de l’individu. Puisque les pulsions vaginales ont été réprimées il en résultera une blessure narcissique qui viendra alimenter et grossir l’envie du pénis. Les femmes qui peuvent investir libidinalement leur vagin ont une bien plus grande estime de soi et leur envie d’un pénis tend à disparaître.

Le vagin est le premier organe sexuel investi libidinalement. L’investissement du clitoris est secondaire et défensif. L’envie du pénis est liée à la blessure narcissique résultant de l’insatisfaction des pulsions génitales refoulées.

Karen Horney. La peur devant la femme (1932)

L’auteur cite les mythes et légendes qui expriment la peur et l’horreur devant la femme : Loreleï, sirènes, sorcières… Ces craintes s’expriment également à travers certains symboles tels que l’eau, la mer… et divers tabous. L’explication par Freud du tabou de la virginité (réponse aux désirs inconscients de châtrer l’homme) lui paraît incomplète. Les craintes de l’homme à l’égard de la femme ont des racines plus profondes. La mère a été l’objet des désirs agressifs du petit garçon. Sa fonction interdictrice, son rôle d’éducatrice l’ont amenée à le dominer et à le frustrer. De plus, le petit garçon que ses impulsions phalliques poussent tout naturellement à la pénétration d’un organe creux, devine (consciemment, préconsciemment ou inconsciemment) l’existence chez son objet, la mère, d’un organe sexuel complémentaire du sien. Il est cependant humilié de se sentir petit, impuissant et faible devant la mère, et incapable de la pénétrer. Il ressent alors une vive blessure narcissique qui provoque en lui de forts sentiments d’infériorité et de violents désirs agressifs de revanche, en même temps que la projection de son hostilité sur la mère et son vagin éveille sa peur. C’est alors qu’il retire sa libido du vagin, opère un retrait narcissique-phallique, refoule sa connaissance de l’existence même du vagin.

L’organisation phallique avec exclusion du vagin est donc secondaire. L’homme fera appel, pour compenser son échec primaire auprès de sa mère et anéantir ses craintes, à des solutions diverses : soit il idéalisera l’objet, soit il cherchera à le rabaisser, à triompher d’un grand nombre de femmes, à éviter le contact avec la femme (choix d’un objet homosexuel), ou bien encore son mépris s’étendra au sexe féminin en général.

La prétendue ignorance du vagin est liée à la peur devant la mère en raison des désirs agressifs projetés et de la blessure narcissique inhérente aux désirs œdipiens.

La phase narcissique phallique survient secondairement.

La négation du vagin (1933)

Dans cet article Karen Horney expose ses idées, cette fois-ci non plus du point de vue masculin mais du point de vue féminin. Elle essaie de mettre en évidence les craintes de la femme liées à son propre organe sexuel.

Elle discute les vues de Freud concernant la phase phallique :

  • il résulterait de ces vues que même la femme normale aurait des tendances masculines à surmonter à chaque étape de sa féminité (menstruation, rapports sexuels, grossesse, accouchement, ménopause) ;
  • l’homosexualité féminine devrait être beaucoup plus fréquente que l’homosexualité masculine. La régression féminine devrait s’exercer très facilement vers l’homosexualité ;
  • même la maternité devrait être ressentie, toujours selon les vues de Freud, comme un « erzatz », un substitut, et non comme un accomplissement instinctuel ;
  • la vie entière de la femme devrait être caractérisée par le ressentiment.

En fait l’enfant du sexe féminin est d’emblée femme et non, comme le pense Freud, seulement à la puberté. Au reste, correspondant à l’envie du pénis chez la fille, existe chez le garçon le désir d’avoir un enfant ainsi que des attributs féminins. Ces désirs n’excluent pas une attitude profondément conforme au sexe même de l’enfant. Faut-il donc les considérer comme instinctuels en ce cas ? Il faut distinguer entre les désirs exprimés très tôt sur un mode ludique et les désirs du même ordre qui se manifeste à la période de latence.

Quant à l’ignorance du vagin jusqu’à la puberté, l’auteur a pu avec Josine Müller recueillir auprès des pédiatres l’assurance que la masturbation vaginale est fréquente chez les petites filles et très précoce. Ladite ignorance du vagin doit laisser aussi sceptique que les prétendues ignorances concernant l’existence du clitoris. Il ne faut pas oublier que les femmes qui viennent en analyse ont de bonnes raisons de ne pas se souvenir de leur passé vaginal. Les fantasmes masturbatoires et les rêves des petites filles montrent qu’elles ont une connaissance instinctive de leur vagin.

Quant à la frigidité, la question qui doit se poser ne concerne pas le passage des excitations du clitoris au vagin mais le problème du refoulement des excitations vaginales. La réponse est d’abord dans l’existence de pulsions de castration chez la femme à l’égard du père, liées à la frustration œdipienne et à la crainte du talion.

Ces craintes sont proches de celles du garçon, mais il en existe d’autres, plus spécifiquement féminines :

  • crainte de la disproportion entre le grand pénis du père et le petit organe de la fillette. Le garçon a peur d’être ridicule (levant la mère avec son petit pénis, la fillette a peur d’être détruite dans le coït œdipien ;
  • les menstruations, l’accouchement, la défloration, l’avortement confirment les craintes intimes de la fillette ;
  • la fillette ne peut se réassurer de la vanité de ses craintes en raison du caractère invisible de son organe.

Pour la fillette, comme pour le garçon, « le vagin non découvert est lin vagin nié ».

La fillette craint avant tout les atteintes dont serait l’objet l’intérieur de son corps. Elle refoule ses pulsions vaginales qu’elle transfère à son organe sexuel externe, le clitoris, à des fins défensives.

Mélanie Klein. La psychanalyse des enfants (1932)

(Les conceptions que je vais essayer de résumer sont contenues dans le chapitre XI du livre de Mélanie Klein « La Psychanalyse des enfants » intitulé « Le Retentissement des premières situations anxiogènes sur le développement sexuel de la fille ». Ce chapitre est en réalité une synthèse établie par Mélanie Klein elle-même de ses propres idées sur le problème du développement sexuel de la fille, disséminées dans plusieurs articles antérieurs.)

Mélanie Klein se propose d’axer son étude sur le problème de l’équivalent féminin de l’angoisse de castration.

Elle rappelle qu’elle a décrit la situation anxiogène de la fille en 1928 dans son article sur « les premiers stades du conflit œdipien ». La crainte fondamentale de la fille concerne l’intérieur de son propre corps. Après les premières frustrations orales par la mère, la fillette se détourne du sein et désire recevoir la satisfaction par le pénis paternel sur le mode de l’incorporation orale ; en même temps les pulsions génitales à l’égard du pénis paternel entrent en jeu. Ce passage de l’investissement du sein frustrant au pénis constitue le noyau du conflit œdipien précoce. Mais le pénis du père est alors vécu comme étant détenu par la mère et à l’intérieur de son corps. Aussi bien la petite fille dirige-t-elle ses attaques sadiques sur le corps de la mère pour lui ravir l’objet convoité. Elle craindra la rétorsion de ses attaques par la mère qui détruira ses organes internes.

Pour Freud, le complexe de castration amène la fille à haïr sa mère car elle ne lui a pas donné de pénis. Pour Mélanie Klein, la fillette déteste la mère pour les mêmes raisons mais alors que pour Freud la fillette a envie d’un pénis pour son propre compte (à des fins essentiellement narcissiques), pour Mélanie Klein elle désire le pénis libidinalement : « L’Œdipe de la fille ne s’installe pas indirectement à la faveur de ses tendances masculines mais directement, sous l’action dominante de ses éléments instinctuels féminins. » Mélanie Klein dit rejoindre ainsi les conceptions de Karen Horney. De plus le désir oral du pénis paternel devient le prototype du désir génital, vaginal de ce pénis. En fait, le pénis ainsi convoité est investi de qualités magiques, capable d’assouvir toutes les pulsions éveillées par la frustration orale maternelle. Mais le pénis peut être aussi l’objet d’une agression intense en raison de la frustration qu’il inflige à la fillette et cette agressivité projetée sur le pénis rend celui-ci dangereux car cruel et menaçant. L’introjection de ce pénis constitue le noyau de surmoi paternel (dans les deux sexes) et le sadisme lié à cette phase rend ce surmoi terrifiant.

La fillette, de par ses pulsions féminines réceptives, aura de plus fortes tendances à incorporer et à garder le pénis du père, c’est-à-dire l’objet œdipien. La plus grande soumission de la fillette au père introjecté augmentera la puissance de son surmoi qui est plus fort et plus sévère que celui du garçon.

L’ambivalence à l’égard du pénis introjecté peut pousser la fillette, et plus tard la femme, à multiplier les expériences sexuelles réelles ou fantasmatiques, afin d’introjecter le « bon » pénis pour combattre le « mauvais » pénis intériorisé. L’acte sexuel est utilisé contre l’angoisse. Il peut aussi avoir la fonction d’une « mise à l’épreuve ». En effet du fait de ses pulsions sadiques la fillette craint d’être détruite, elle craint « l’aphanisis » (voir Jones). Le coït peut la rassurer (de même la naissance d’un bel enfant, la capacité de l’allaiter avec du bon lait). Le choix objectal féminin dépend de l’élaboration de ses craintes infantiles. Elle peut choisir un « bon pénis » pour calmer ses craintes concernant son corps. Le plaisir qu’elle retire de l’acte sexuel dépasse alors la simple satisfaction libidinale car il apaise en même temps son angoisse, « ouvrant la voie à des rapports amoureux durables et pleinement satisfaisants » 3.

Si le pénis intériorisé est par trop mauvais l’épreuve de la réalité ne pourra être effectuée qu’à l’aide d’un pénis sadique susceptible de détruire ses mauvais introjects. Pour Mélanie Klein le masochisme féminin serait le retournement du sadisme non contre elle-même mais contre ses mauvais objets intériorisés. Cette mise à l’épreuve de la réalité peut conduire la femme à une activité sexuelle compulsionnelle. Mais une incapacité du Moi à surmonter l’angoisse peut la conduire à la frigidité. Les craintes pour le Moi peuvent être telles que, et le pénis externe, et le pénis interne sont également craints et toutes les pulsions destructrices seront à ce moment mobilisées. Les attaques que la fillette dirige contre le corps de la mère développent en elle un fort sentiment de culpabilité qui l’amène à effectuer des actes de réparation, racine des sublimations féminines. Elle essaie ainsi en même temps d’échapper au talion. La petite fille, lorsqu’elle craint la rétorsion de ses attaques contre l’intérieur du corps de la mère, ne peut comme le petit garçon vérifier l’inanité de ses frayeurs. Elle ne possède en effet pas d’organe visible. En fait le vagin est « refoulé » par la petite fille au profit du clitoris dans la mesure où le vagin est investi de toutes ses craintes concernant l’intérieur du corps. Cependant toutes les fillettes ont une connaissance très précoce, au moins inconsciente du vagin. Le clitoris, organe visible, bénéficie de ce « refoulement » du vagin mais il est d’emblée investi de façon féminine, les fantasmes qui accompagnent la masturbation clitoridienne traduisant des désirs d’incorporation du pénis paternel et entraînant des sensations vaginales. Le complexe de castration et l’envie du pénis apparaissent alors comme motivés par deux raisons essentielles :

  • La fille désire avoir un organe sexuel pouvant être soumis à l’épreuve de la réalité.
  • L’insatisfaction liée à son désir d’incorporation du pénis du père l’oblige à opérer une identification paternelle phallique sadique afin de détruire la mère, frustratrice, et par son sein qu’elle refuse et par le pénis paternel qu’elle détient. Ce moment est souvent lié à l’énurésie (noyer et corroder le corps maternel à l’aide d’un pénis sadique). Ceci constitue le versant agressif de son homosexualité ; mais l’identification paternelle peut aussi avoir pour but de réparer les torts infligés à sa mère, remplacer le pénis qu’elle lui avait dérobé. Ces positions peuvent influer définitivement sur le destin sexuel de la fillette. La position de la fillette à l’égard de ses objets, la fonction réceptive de l’appareil génital féminin, de ce fait la plus grande importance des pulsions orales, font que l’introjection du Surmoi joue un rôle prépondérant chez la fillette et l’absence d’un pénis actif accentue sa sujétion au Surmoi. Le garçon investit son propre pénis de sa toute-puissance narcissique ; la petite fille, le pénis paternel introjecté. La dépendance féminine à l’égard des objets tant externes qu’internes l’amène à craindre intensément son Surmoi. La fillette rencontre plus d’obstacles que le garçon dans la formation d’un Surmoi résultant de l’introjection du parent du même sexe « car elle peut difficilement s’identifier à la mère en se fondant sur une similitude anatomique… les organes internes échappent à l’examen et à l’épreuve de la réalité ». Mais il ne faut pas perdre de vue que la relation de la fillette à son père et donc à son Surmoi est dépendante de sa relation primaire avec sa mère (avec l’imago maternelle).

L’Œdipe de la fillette est précoce. Il s’installe dès la phase orale par déplacement du sein au pénis du père (désir du pénis).

Les craintes concernant l’intérieur de son corps la pousseront à fuir sa féminité (envie du pénis).

L’envie du pénis est secondaire. La réceptivité orale et vaginale, féminine, est primaire.

Le Surmoi féminin est plus sévère que le Surmoi masculin.

E. Jones. Le développement précoce de la sexualité féminine (1927)

Jones souligne les préjugés des analystes concernant la sexualité féminine, les hommes étant portés à avoir des vues « phallocentriques » et à sous-estimer l’importance des organes féminins, et les femmes à faire étalage d’une préférence non dissimulée pour l’organe mâle. L’analyse devrait jeter quelque lumière sur la nature même de ce préjugé.

Dans cet article, Jones se base sur l’analyse de 5 cas d’homosexualité féminine. Il cherche à répondre aux deux questions suivantes :

1° Qu’est-ce qui correspond exactement chez les femmes à la peur de castration chez les hommes.

2° Qu’est-ce qui distingue le développement d’une femme homosexuelle du développement d’une femme hétérosexuelle.

Ces questions sont centrées toutes deux sur le pénis.

Jones constate que les femmes ont des craintes projetées sur l’avenir aussi terribles que celles des hommes. Comment expliquer cela puisque pour elles la castration est un fait accompli ? Jones pense que la crainte de perdre le pénis est certes très importante mais qu’en fait elle n’implique pas l’anéantissement de la sexualité ; ainsi certains hommes souhaitent être châtrés à des fins érotiques. En fait, derrière la crainte de castration se profile, dans les deux sexes, la crainte de l’abolition totale et définitive de la sexualité : « l’aphanisis », l’idée de la perte du pénis n’étant qu’un avatar de cette crainte fondamentale. Mais la peur de l’aphanisis se manifestera de façon différente selon les sexes. Ainsi la femme étant plus dépendante pour des raisons physiologiques de l’homme pour sa satisfaction sexuelle, que l’homme de la femme, elle craindra l’aphanisis essentiellement sous la forme de séparation, d’où dérivera la peur féminine d’être abandonnée.

Jones estime que l’on peut déceler chez la femme bien davantage encore que chez l’homme la genèse du Surmoi, c’est-à-dire le lien entre « manque » et « culpabilité ». L’enfant, selon Jones, construit son Surmoi pour projeter la cause de son manque propre sur le monde extérieur. Le manque ou la frustration seuls peuvent suffire à faire naître la culpabilité et le Surmoi, dans le but d’épargner à l’enfant le stress du manque ou de la frustration. En somme le Surmoi combat avant tout les désirs qui ne sont pas destinés à être gratifiés.

Jones, étudiant les étapes du développement de la petite fille, pense, avec Mélanie Klein, qu’il existe un passage assez direct de l’oralité à l’Œdipe. La petite fille passe de sa relation orale au sein à une relation orale fantasmatique au pénis (fantasmes de fellation) et à la masturbation clitoridienne, mode de satisfaction autoérotique substitutif. Le développement normal vers l’hétérosexualité exige que la phase sadique s’installe plus tard, de façon que l’investissement sadique du clitoris n’aboutisse pas à des désirs masculins de pénétration trop violents ni que les fantasmes de fellation s’accompagnent d’une agressivité castratrice orale trop forte.

L’investissement de la zone érogène buccale se déplace ensuite sur l’orifice anal, conformément à la théorie freudienne. Des liens très étroits mais très complexes et encore obscurs s’établissent entre l’investissement anal et vaginal. Cette phase est sadique et en même temps pleinement œdipienne. À ce stade « bouche-anus-vagin », la petite fille s’identifie à la mère. Au début la relation orale au pénis est purement positive. Mais bientôt l’envie du pénis fait son apparition. Jones se rallie aux idées de Karen Horney sur les motifs auto-érotiques de ce désir liés aux activités urinaires scopto-philiques, exhibitionnistes et masturbatoires. Mais il pense avec Mélanie Klein, Karen Horney et Hélène Deutsch qu’il faut bien distinguer entre l’envie du pénis auto-érotique préœdipienne et celle qui est érotique et œdipienne (nous pourrions dire entre l’envie et le désir du pénis), cette dernière se manifestant dans le désir de partager la possession du pénis dans un coït oral, anal ou vaginal. Il pense que l’envie du pénis (d’un pénis personnel) n’est rien d’autre qu’une défense par régression devant le désir du pénis dans un coït avec le père œdipien. La déception œdipienne peut réactiver, par régression, l’ancien désir de la petite fille de posséder un pénis personnel. La culpabilité et l’instauration du Surmoi constitue la première et majeure défense devant l’insupportable frustration œdipienne qui éveille la peur de l’aphanisis. La petite fille peut cependant alors tenter deux solutions : Ou bien elle doit changer d’objet, ou bien de désir. Elle doit renoncer soit au père, soit au vagin (y compris aux vagins prégénitaux). Dans le premier cas elle peut trouver une solution heureuse à sa féminité sur un plan adulte incluant le vagin dans sa sexualité, son intérêt libidinal se déplaçant du père aux autres hommes, dans le second elle reste liée au père mais sur le mode de l’identification (complexe du pénis).

La situation est identique pour le garçon qui doit renoncer soit à son pénis, soit à ses désirs incestueux. C’est la non-gratification des souhaits œdipiens avec la menace d’aphanisis qui en résulte, qui met en branle le processus dans les deux sexes.

Les femmes homosexuelles se divisent entre celles qui gardent leur intérêt pour les hommes mais voudraient être considérées comme l’un d’entre eux, et celles qui ne s’intéressent pas aux hommes mais aux femmes, les femmes représentant pour elles leur propre féminité dont elles ne peuvent jouir directement.

Il est aisé de constater que le premier groupe de femmes a choisi d’abandonner son sexe mais a conservé l’objet. La femme s’est ici identifiée au père et désire se faire aimer du père sur ce mode, en faisant reconnaître sa virilité par le père. La femme du deuxième groupe a abandonné le père comme objet après s’être également identifiée à lui. Mais en réalité sa relation objectale externe avec une femme est simplement basée sur le fait que sa partenaire représente sa féminité projetée et satisfaite par l’objet interne (le père incorporé, objet de son identification). Dans le deuxième cas, la femme nie son désir du pénis puisqu’elle vise à montrer qu’elle en possède un.

Jones pense que la description par Freud d’un stade phallique identique chez la fille et chez le garçon avec ignorance du vagin n’est rien d’autre que cette défense des femmes homosexuelles sous une forme atténuée et, comme elle, de nature essentiellement secondaire ; que cette défense puisse prendre une telle envergure qu’elle conduise parfois à l’homosexualité semble résulter d’une intensification particulière du sadisme au stade oral.

La crainte fondamentale dans les deux sexes est l’abolition de la sexualité (aphanisis). Elle dépasse la crainte de castration. La non-satisfaction des souhaits œdipiens éveille à elle seule cette crainte. La culpabilité et le Surmoi constituent plutôt une défense interne contre celte crainte que des formations d’origine externe.

2° « La phase phallique chez les filles est probablement une construction défensive secondaire plutôt qu’un vrai stade du développement. »

La phase phallique (1932)

Jones constate l’existence de divergences profondes d’opinions qui se manifestent à travers les écrits psychanalytiques des 10 dernières années, concernant la sexualité masculine tout aussi bien que la sexualité féminine. Ces divergences sont toutefois masquées par la volonté des auteurs de souligner les points qui leur sont communs. Jones se propose de mettre à jour pleinement toutes les oppositions et de les cristalliser ; pour cela il axera son étude sur la phase phallique.

Il rappelle son article de 1927 où il suggérait que la phase phallique chez la femme était de nature défensive et secondaire. (« Le professeur Freud, l’année dernière, a déclaré cette suggestion tout à fait insoutenable. ») Déjà en 1927 Jones pensait également que la phase phallique chez le garçon ne constituait pas une phase naturelle du développement. Il fait état du travail de Karen Horney où elle montre le caractère défensif de cette phase chez le garçon (« la Peur devant la femme »).

L’existence d’un moment de l’évolution où l’opposition « phallique-châtré » est à l’avant-plan n’est pas à mettre en doute. Seule l’interprétation des faits doit être discutée. En fait on peut subdiviser la phase phallique telle qu’elle est décrite par Freud en deux phases : l’une, que Jones nomme « proto-phallique », serait caractérisée par la conception de l’unicité de l’organe génital avec exclusion du vagin, le petit garçon pensant que tout le monde possède un pénis, et la petite fille pensant que tout le monde possède un clitoris. Cette croyance n’éveille aucun conflit à ce stade. Dans une deuxième phase que Jones nomme « deutéro-phallique », le garçon et la fille pensent que le monde est divisé non en « féminin » et « masculin », mais en « phallique » et « châtré ». Cette phase est accompagnée d’angoisse et est conflictuelle dans les deux sexes. Le passage d’une phase à l’autre est lié à la peur de la castration qui, selon Freud, serait provoquée par la vision réelle des organes sexuels du sexe opposé.

Pour le garçon la phase deutéro-phallique est caractérisée par une surestimation de son pénis ; elle est aussi liée à un retrait partiel des relations objectales au bénéfice d’une relation narcissique. Ceci laisse à penser qu’il s’agit là d’une fuite et non d’une phase normale du développement. Quand la phase phallique persiste chez l’adulte ceci est encore plus net :

Les caractéristiques de la phase phallique, lorsqu’elles dominent un tableau clinique d’adulte, sont en rapport avec des angoisses profondes. Chez l’adulte comme chez le petit garçon de la phase deutéro-phallique, l’intérêt est centré sur le pénis avec des doutes concernant sa taille ou sa qualité et des surcompensations narcissiques exagérées. Il est à remarquer qu’à cette phase, le garçonnet s’intéresse peu aux représentants du sexe opposé, mais porte toute sa curiosité sexuelle à effectuer des comparaisons avec les autres garçons. Le moment où toute l’attention du sujet est drainée vers son organe, est précisément le moment où le désir de pénétration – fonction essentielle de cet organe – est absent. Il est évident que ce désir conduirait à rechercher un complément, c’est-à-dire un organe à pénétrer. Jones ne croit pas qu’il s’agisse là d’un manque dû à l’ignorance de l’existence du vagin, car les analyses précoces de tout-petits montrent que le garçonnet a des désirs et des fantasmes de pénétration actifs et sadiques, qu’il exprime dans ses jeux en particulier. Jones est ici d’accord avec Karen Horney pour qui « le vagin non découvert est un vagin nié » ; en fait, l’enfant a une connaissance inconsciente du vagin et cette « ignorance » a quelque chose à voir avec la soi-disant « innocence » de certaines jeunes femmes.

Freud parle de « l’horreur » (Abscheu) que ressent le garçon devant le sexe féminin. Cette horreur ne pourrait exister d’emblée si la crainte de castration n’était pas déjà là, depuis longtemps. D’après Jones, le petit garçon verrait dans « ladite castration » de la femme le destin qui l’attend s’il persiste dans ses désirs féminins. En effet, deux fantasmes infantiles sont ici prévalents : dans le coït l’un des partenaires est châtré. Les désirs féminins n’amènent pas seulement la castration du pénis mais l’ouverture d’une plaie (théorie infantile de la vulve en tant que plaie) ; selon l’auteur ce lien entre coït et castration s’établit par le canal des désirs féminins du garçon envers le père et « l’horreur » devant les organes génitaux féminins doit être comprise comme celle « du lieu où les désirs féminins ont été satisfaits ». Jones entend par « désirs féminins », les pulsions destructrices par incorporation orale (fantasme de morsure) ou anale (castration du pénis du père dans un rapport homosexuel). Que le lieu où ces désirs pourraient se satisfaire soit le vagin de la mère est en rapport avec la conception infantile – découverte par Mélanie Klein – selon laquelle la mère serait détentrice du pénis du père incorporé par elle durant les rapports sexuels.

Entrer dans le vagin de la mère c’est se heurter au pénis du père rendu menaçant en raison de la projection des désirs féminins sadiques du garçon (Jones désigne ici par « désirs féminins » les désirs d’incorporation du pénis paternel à des fins castratrices). Ces désirs féminins sont en fait liés à la rivalité œdipienne : le garçon, dans la situation œdipienne, désire châtrer son père, et la peur de castration dérive de ce désir : ainsi la pénétration dans le vagin est liée à la destruction du pénis du père, et, par projection ou rétorsion, de son propre pénis. Nous retrouvons ainsi le fantasme coït = castration.

La vision réelle des organes génitaux féminins n’agit pas de façon directe sur le complexe de castration du garçon. Il ne pense pas – encore qu’il puisse ainsi rationaliser sa crainte – que la femme a été châtrée et donc qu’un sort analogue puisse lui échoir, mais que son souhait œdipien d’avoir un rapport sexuel avec la mère, de détruire et de déloger le pénis du père puisse être satisfait ; ce désir étant immédiatement lié à la crainte de la rétorsion, c’est cette crainte qui le précipite dans la phase deutéro-phallique. C’est une fois de plus le complexe d’Œdipe, dit Jones, qui nous donne la clef du problème (de la phase phallique).

Jones relève que dans la conception freudienne du complexe d’Œdipe et du complexe de castration, le garçon abandonne ses désirs œdipiens pour sauver son pénis mais, puisque le pénis est selon Freud impliqué dans ces désirs, comment ne pas supposer que c’était précisément dans sa fonction même qui est de pénétrer.

Donc selon Jones la phase phallique n’est pas pour le garçon une phase normale du développement, elle est un compromis névrotique.

Chez la fille, Jones met l’accent, une fois de plus, sur l’opposition entre deux conceptions de la féminité qu’il définit volontairement de façon abrupte :

  • l’une suppose que la fillette est un petit garçon qui est précipité dans la féminité par l’échec de sa masculinité ;
  • l’autre conçoit la petite fille comme féminine dès le départ et comme étant précipitée dans une attitude masculine défensive par l’échec de ses désirs féminins.

Jones relève la critique adressée par Freud à Karen Horney et où, voulant résumer les vues qu’il réfute, il parle de la conception d’après laquelle, par peur de sa féminité, la fillette régresserait à la phase phallique.

Jones souligne que Freud applique ici le terme de régression en raison de sa conviction profonde de l’identité entre clitoris et pénis. Précisément, dans l’esprit de quelqu’un qui – comme Karen Horney – ne pense pas que clitoris et pénis soient identiques, il ne s’agirait pas d’une régression mais d’une néoformation névrotique. Selon Jones il faut se méfier d’établir une identité entre les deux organes sous prétexte qu’ils ont une analogie physiologique :

Après tout, dit Jones, le clitoris est une partie des organes sexuels féminins.

La masturbation clitoridienne peut aller de pair avec des fantasmes très féminins. La clinique montre que les désirs vaginaux sont très précoces, contrairement à l’opinion de Freud, et liés à une angoisse bien plus profonde que celle qui s’attache au fonctionnement clitoridien. En dehors de ces désirs, directement liés au vagin, les fantasmes précoces concernant tous les orifices sont très fréquents et prennent une forme réceptive typiquement féminine.

Jones pense que la conception freudienne d’une phase préœdipienne d’attachement exclusif à la mère chez la fillette, tout en étant cliniquement observable, ne rend pas compte des fantasmes inconscients très précoces de la fillette, dirigés vers le père et, au début, vers son phallus. Il relève une idée que Freud lui a personnellement communiquée : la première théorie sexuelle de la fillette serait orale (fellation). Jones est ici d’accord avec Freud mais essaie d’en tirer toutes les conséquences : tout d’abord il pense que cette théorie « orale » ne peut guère être très éloignée dans le temps de la période orale dont on a tout lieu de penser qu’elle participe. Ceci conduirait à situer ce désir réceptif féminin à une phase précoce du développement de la fillette. Jones pense, avec Mélanie Klein, que la fillette déçue par le sein, imagine un objet plus satisfaisant « pénis-like ». Ce fantasme constitue le point de départ de son attachement au père.

Selon Freud la déception de l’enfant proviendrait du fait que ses désirs sont dénués de but, mais on pourrait soutenir que l’enfant a, au contraire, des buts très définis et que sa déception provient de l’impossibilité, pour lui, de les atteindre.

Chez la fillette, ces buts sont très proches de ceux de la femme adulte :

Ainsi le désir d’avoir un enfant est primaire et objectal. La fillette désire avant tout incorporer un pénis et en faire un enfant, le désir d’un enfant ne vient pas se substituer au désir impossible d’avoir un pénis à des fins narcissiques.

Pour Jones l’Œdipe de la fillette entre en jeu au moment où elle s’aperçoit que ce qu’elle désire (le pénis du père) est détenu par la mère qui devient alors sa rivale. Il est résolument contre l’affirmation « formidable » de Freud selon laquelle « c’est seulement chez l’enfant mâle que se rencontre la conjonction fatale de l’amour pour l’un des parents et la haine de l’autre comme rival ». Nous sommes contraints, dit-il, d’être « plus royaliste que le Roi » (en français dans le texte). Jones pense que les désirs phalliques de la fillette sont, ainsi que l’a montré Mélanie Klein, en relation avec son sadisme concernant le corps de la mère et ses craintes du talion visant l’intérieur de son propre corps, il rappelle les craintes féminines si fréquentes de maladies internes (cancer de l’utérus). L’attitude masculine deutéro-phallique de la fillette serait en réalité une défense devant les craintes liées à ses désirs féminins œdipiens. La fillette, tout comme le garçon, craint d’être mutilée par le parent du même sexe. Jones répond ainsi à l’argumentation de Freud concernant la source d’énergie utilisée par les tendances masculines.

Il conclut son étude sur la phase phallique dans les deux sexes en portant l’accent sur le fait que cette phase constitue bien plus « un compromis névrotique entre la libido et l’angoisse qu’un réel moment du développement ». La gratification libidinale étant conservée et consciente, elle mériterait même le nom de perversion phallique. L’auteur termine son exposé en rendant hommage à la découverte par Freud du complexe d’Œdipe : « je ne trouve aucune raison de douter que pour les filles non moins que pour les garçons, la situation œdipienne, dans la réalité et le fantasme, ne constitue l’événement psychique le plus déterminant de la vie »… et Jones ajoute :… « au commencement… Il les créa mâle et femelle ».

La phase phallique de Freud n’est pas une phase normale du développement, ni chez le garçon, ni chez la fille. C’est un compromis névrotique.

Elle est en relation, dans les deux sexes, avec les désirs œdipiens, coupables et dangereux.

Le garçon et la fille ont tous deux le désir de châtrer le parent du même sexe : le garçon de déloger le pénis du père du vagin de la mère, la fillette, de dérober à la mère le pénis du père.

Tous deux ont peur d’être châtré en retour (castration externe pour le garçon, interne pour la fille).

Tous deux ont un complexe d’Œdipe positif.

La sexualité féminine précoce (1935)

« Cette conférence est supposée être la 1re d’une série d’échanges de conférences entre Vienne et Londres que votre Vice-Président, le docteur Federn, a proposées à des fins particulières. Depuis quelques années maintenant, il est devenu apparent que de nombreux analystes à Londres ne voient pas exactement les choses de la même façon que leurs collègues de Vienne et ceci sur un nombre important de sujets : parmi ceux-ci je donnerai comme exemple le développement précoce de la sexualité chez la femme… Que j’aie été choisi pour discuter le présent thème avec vous est naturel. Déjà au Congrès d’Innsbruck il y a 8 ans j’ai soutenu des vues sur le développement sexuel féminin, qui ne coïncidaient pas entièrement avec celles généralement admises ; et au Congrès de Wiesbaden, il y a trois ans, j’ai développé mes conclusions et les ai étendues au sexe masculin. En bref, le point essentiel que j’ai soutenu était qu’il y a plus de féminité chez la petite fille que les analystes ne l’admettent généralement et que la phase masculine par laquelle elle passe est plus complexe dans sa motivation, qu’on ne le pense communément. Cette phase me semble une réaction contre sa peur de la féminité tout autant que quelque chose de primordial… »

Jones passe en revue les principaux points de discussion :

  • La bisexualité innée semble un fait probable mais c’est une affirmation difficile à prouver et en tout cas ne doit pas être ramenée comme argument chaque fois que nous nous heurtons à des difficultés cliniques.
  • Nous sommes d’accord sur le rôle prépondérant joué par la mère, au moins dans la 1ère année. Freud disait de cette phase qu’« elle est perdue dans un passé si brumeux, si obscur, si difficile à ressusciter qu’il semble qu’elle ait succombé à quelque refoulement particulièrement inexorable ». Les analyses précoces (« early analyses ») pratiquées à Londres (M. Klein) avec de tout jeunes enfants nous donnent précisément des renseignements sur cette étape du développement chez la fillette et les divergences d’opinions proviennent probablement des présupposés différents concernant ce stade précoce.

Contrairement à Freud, nous pensons que la fillette est dès le début plus féminine que masculine, plus centrée sur l’intérieur du corps que sur l’extérieur.

Sa mère représente pour elle à ce stade non une femme qu’elle considérait en homme mais une source d’objets dont elle a besoin et qu’elle désire s’approprier.

La frustration par le sein et la recherche d’un objet pénien (« pénis-like ») plus satisfaisant vient très tôt et se retrouve plus tard dans le désappointement concernant le clitoris et l’envie du pénis consécutive.

La recherche du pénis après la frustration par le sein ne signifie pas encore l’amour pour le père, il s’agit en fait d’une relation avec l’objet partiel (pénis) qui est encore conçu comme appartenant à la mère. Dans la 2e moitié de la 1ère année la personnalité du père joue un rôle croissant. Un réel amour féminin pour lui commence à entrer en jeu, ainsi que la rivalité avec la mère. Dans la 2e année on peut réellement parler de complexe d’Œdipe. Il diffère de l’Œdipe plus tardif (celui dont parle Freud) par son caractère plus profondément refoulé encore, et par l’image des « parents combinés ».

Les stades « sadique-oral » et « sadique-anal » qui se manifestent par des attaques contre le corps de la mère, sont extrêmement violents chez la fillette et l’angoisse qui en résulte est plus prononcée que chez le garçon, car elle craint le talion pour l’intérieur de son propre corps et n’a pas, comme le garçon, un organe externe où focaliser ses craintes. Ensuite elle ne peut comme le garçon déplacer son sadisme sur le père. « En un mot la fillette a pour ces raisons moins de possibilités d’extérioriser son sadisme. »

Les désaccords entre Vienne et Londres concernant les stades plus tardifs découlent de ces divergences concernant le stade précoce.

Nous sommes tous d’accord sur l’importance du stade oral et sur le fait qu’il constitue le prototype de la féminité, bien qu’ici l’accord soit moins total. Hélène Deutsch a montré la nature orale de la fonction vaginale. « Il est en tout cas à peine possible de soutenir plus longtemps que l’attitude vaginale ne se développe pas avant la puberté. »

L’anesthésie vaginale et les cas de dyspareunie lorsqu’ils se produisent chez un adulte semblent plaider, selon Jones, précisément en faveur de l’existence préalable du vagin car ils prouvent un contre-investissement érotique, et qu’on ne peut combattre ce qui n’existe pas.

La question pénis-clitoris : là se situent les divergences les plus aiguës. D’un côté (à Vienne), il est entendu que la fille hait la mère parce que celle-ci ne lui a pas donné de pénis, de l’autre l’on pense que la fille souhaite un pénis car elle pourrait ainsi mieux exprimer sa haine à l’égard de sa mère.

D’un côté (à Vienne), elle va vers le père car elle est déçue par son clitoris (le complexe de castration la pousse dans l’Œdipe), de l’autre (à Londres) elle souhaite un pénis en raison des obstacles qu’elle rencontre dans son amour pour son père. Le fait que tant de filles veulent ouvertement devenir des garçons ne doit pas masquer qu’elles sont en même temps coquettes, jouent à la poupée, etc., c’est-à-dire sont précisément féminines.

Que l’envie de pénis de la fillette soit en rapport avec son sadisme envers la mère est expliqué par l’aspect sadique que peut revêtir la miction dans l’inconscient (sadisme uréthral). De plus, le garçon peut vérifier à tout instant l’inanité de ses craintes de castration tandis que la fillette ne peut vérifier l’intégrité de ses organes internes.

Répondant à l’objection de Freud d’après laquelle on ne pouvait concevoir l’envie du pénis chez la femme et toute la phase phallique comme une formation secondaire, car on se demande d’où cette formation « secondaire » défensive tirerait son énergie si ce n’est de souhaits primaires fondamentaux, Jones pense (avec Mélanie Klein) que la répression de la féminité est liée chez la fille à sa haine et à sa crainte de la mère. L’envie primaire du pénis chez la fille est en réalité le désir féminin d’incorporer le pénis du père par voie orale puis vaginale. Le désir d’un enfant n’est rien d’autre que le désir d’incorporer le pénis pour en faire un enfant. Le désir d’un enfant, contrairement à ce que dit Freud, n’est pas une compensation pour le manque de pénis, c’est un désir féminin en soi. Tout en pensant que la phase phallique n’est pas une phase normale du développement mais une formation défensive, Jones n’est pas optimiste en ce qui concerne son déclin puisque sa fonction défensive peut l’amener à se perpétuer.

Puisque Jones pense avec les analystes londoniens, dont il expose les vues, que la phase phallique est une défense contre un complexe d’Œdipe déjà existant, ses conceptions concernant le déclin de la phase phallique seront différentes de celles de Freud. Il s’agira :

  1. De l’abandon d’un fantasme devant l’épreuve de la réalité,
  2. Le Moi est devenu plus fort. Une moindre quantité d’angoisse nécessite un moindre appel aux défenses,
  3. D’autres défenses peuvent prendre le relais.

Le ressentiment que la fillette a contre la mère n’est pas seulement lié au fait qu’elle ne lui a pas donné de pénis, mais aussi qu’elle garde pour elle le pénis du père. La vue du pénis n’est nullement un événement traumatique décisif mais le dernier maillon d’une longue chaîne et Jones « ne pense pas que si une fillette n’avait jamais vécu ce traumatisme, elle serait restée masculine, ainsi qu’il semblerait découler de la conception selon laquelle ce serait ce fait qui la pousserait vers la féminité ». « Je ne vois pas la femme comme un homme manqué. »

« Je pense que les Viennois pourraient nous reprocher de tenir en trop grande estime la vie fantasmatique précoce aux dépens de la réalité externe. Et nous répondrions qu’il n’y a pas de grave danger que des analystes négligent la réalité externe tandis qu’il est toujours possible pour eux de sous-estimer la doctrine freudienne de l’importance de la réalité psychique. »

Dans cet article Jones expose ses vues et celles de l’École Anglaise et les compare à celles de Freud et de l’École Viennoise.

L’étude des textes cliniques de Freud ayant des cas féminins pour objet, constituerait un complément utile d’information pour qui voudrait suivre le cheminement de sa pensée, la découverte de la dynamique de l’inconscient s’étant effectuée en effet, en grande partie, par l’approche thérapeutique de cas féminins. (Voir les « Études sur l’Hystérie » de Freud et Breuer, « le Cas Dora » dans « Cinq Psychanalyses », « Un cas de Paranoïa allant à l’encontre de la théorie psychanalytique de cette maladie »…)

L’article sur la « Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine » (1920), fournit un intéressant appoint à notre compréhension des conceptions freudiennes des deux versants du complexe d’Œdipe chez la femme.

« On bat un enfant » et « Le problème économique du masochisme » nous renseignent sur le masochisme féminin, tel que le concevait Freud.

Il faudrait également ajouter l’article sur « Le fétichisme » de 1927, ainsi que l’article sur « Les transformations des pulsions, en particulier dans l’érotisme anal », où Freud étudie la succession symbolique « pénis = enfant = fécès » ; enfin l’article intitulé « Analyse terminée et interminable » dans lequel sont décrits les problèmes auxquels se heurte l’interprétation de l’envie du pénis.

De même il serait intéressant d’étudier des textes, tel celui d’Abraham (1921) sur « Le complexe de castration chez la femme », les textes de certains autres auteurs, tels ceux de Cari Muller Brunschwig, Annie Reich, Hans Sachs sur le Surmoi féminin…, les études nombreuses de Phyllis Greenacre sur la fillette… enfin, toute la littérature psychanalytique sur le masochisme, qui constituerait une base utile de réflexion.

Les différents auteurs de ce volume, au cours de leurs exposés, ne manqueront pas de se référer à ces études ; mais ici, nous nous sommes limités à un choix de textes plus théoriques, plus précisément axés sur l’étude générale du développement psycho-sexuel de la femme, en vue de permettre au lecteur de mieux situer la pensée des auteurs par rapport aux conceptions déjà existantes4.


1 Mme le Dr C.-J. Luquet : « La grande majorité des études psychanalytiques, des mouvements pulsionnels et du développement du moi ont été faites sous l’angle du développement de l’homme, avec réajustement secondaire en vue d’appliquer les résultats obtenus à la femme. »

2 Les études contenues dans ce volume ne prétendent pas cerner le problème de la sexualité féminine dans son ensemble mais en approcher quelques aspects.

3 Ceci pourrait être opposé à l’équation freudienne « plaisir = décharge pulsionnelle ».

4 À la fin d’un second volume (en préparation) figurera une bibliographie psychanalytique sur la sexualité féminine.