D’une mythologie masculine touchant la féminité

Par Christian David

ô surprise fatale !

La Femme au corps divin, promettant le bonheur,

Par le haut se termine en monstre bicéphale

Baudelaire.

Grâce à la découverte freudienne d’une sexualité chez l’enfant, grâce aussi à la démonstration permanente de la continuité du normal et du pathologique, l’étude psychologique concrète et rigoureuse de la sexualité a pu sortir de sa préhistoire.

De cette préhistoire, où la maintenait la pression d’un refoulement unanime, le poids séculaire des préjugés ainsi que certaines distorsions malaisément réductibles de l’imaginaire, s’est-elle à vrai dire tout à fait dégagée ? Je ne le crois pas et la preuve en est dans les incertitudes, les désaccords, les oppositions qu’à ce sujet la Psychanalyse a manifestés, jusque dans son courant le plus authentiquement freudien.

C’est peut-être sur les problèmes particuliers que pose la sexualité féminine que cet enlisement résiduel s’est fait le plus nettement sentir : le lecteur aura pu déjà en juger au cours de l’introduction générale de cet ouvrage. On peut dire, sans trop de paradoxe, que chez les analystes eux-mêmes leur conception de la féminité représente souvent le bastion du phantasme, le refuge des parti-pris. En est-il de même dans la pratique des cures ? – Dans une moindre mesure sans doute, car chacun s’accorde à reconnaître que les divergences idéologiques s’atténuent dans le travail clinique, mais il reste que l’influence de ces a priori inopportuns n’est pas niable non plus que leurs conséquences parfois fâcheuses. Il est peu de secteurs en effet où les défaillances contre-transférentielles soient aussi difficiles à reconnaître et leur retentissement à prévenir.

Rien de tellement surprenant à ce qu’il en aille ainsi, étant donné que la vie sexuelle pousse ses racines très profondément dans l’inconscient et que d’autre part le créateur de la Psychanalyse, en dépit de son admirable effort d’autoanalyse et de libération personnelle, n’était pas indemne de préventions ni de réactions passionnelles. À l’origine des divergences, voire des dissensions, que je rappelais, il y a d’abord la personnalité même de Freud en tant que celle-ci, et non pas la seule clinique, a déterminé certaines des positions, souvent marquées de préjugés, que l’on observe dans ses écrits concernant la psychologie féminine.

Ce n’est pas l’expérience d’une analyse didactique, effectuée selon les normes classiques, qui a d’ailleurs pu empêcher les errements de maints de ses disciples, tant ici les idées préconçues sont tenaces, les ruses de l’inconscient malaisées à déceler et à déjouer.

En s’engageant dans le « continent noir » de la féminité tout explorateur sait désormais qu’il peut à tout moment s’égarer…

Si le désir de savoir, l’esprit de recherche ont leur origine dans la curiosité sexuelle infantile toute investigation, toute réflexion, portant sur la sexualité font figure d’un retour aux sources de la connaissance.

Si d’autre part, comme le veut Freud, c’est – en corrélation avec la peur de castration – la surprise et l’inquiétude nées de la comparaison du sexe féminin avec le sexe masculin (bien davantage encore que la perplexité devant l’origine des enfants) qui provoquent les réactions fondamentales devant marquer la sexualité, et avec elle la personnalité entière, à l’âge adulte, la recherche portant sur la sexualité féminine revêt une valeur particulière puisque c’est le sexe féminin qui constitue le primum movens de l’inquiétude sexuelle infantile, aussi bien chez la fille que chez le garçon. C’est le sexe féminin, vécu en tant que manque, absence, et témoin de la castration, qui fait question, plus que le sexe masculin. C’est le sexe féminin qui est l’énigme essentielle, à peine moins pour la fille que pour le garçon, et non pas toujours seulement durant l’enfance comme en témoigne tant d’ignorance, de méconnaissances et d’erreurs chez un si grand nombre de femmes concernant leur propre sexe et leur propre fonctionnement génital. Certes le sexe masculin comporte lui aussi un certain mystère, mais, de la même manière, ce mystère existe, au moins jusqu’à la fin de la période de latence, au même titre pour le garçon et pour la fille. Tel petit garçon se demandera comment son pénis peut, ou pourra, avoir rapport avec le sexe féminin et, soit qu’il scotomise le phénomène de l’érection, soit qu’il se révèle incapable d’établir le lien entre l’érection et le sexe de la fille, il butera devant son propre sexe, devant l’idée de rapport sexuel, comme confronté à des signes indéchiffrables. Chaque sexe paraît à l’origine, pour soi-même aussi bien que pour l’autre, une énigme troublante. Sans doute l’expérience vécue de sa particularité sexuelle fera plus tard que le mystère s’éclairera, partiellement et par moitié complémentaire si je puis dire, chez les deux sexes. Mais s’il reste toujours un certain étonnement de la part de la femme vis-à-vis du fonctionnement sexuel de l’homme, cette réaction semble encore plus sensible dans la perspective réciproque. En effet l’obscur mystère qui entoure pour l’enfant le sexe de la femme ne se résout que rarement tout à fait – non pas évidemment si l’on songe à une connaissance rationnelle voire scientifique, mais au vécu affectif et instinctuel profond.

À preuve, entre autres, les poncifs concernant le Mystère et l’Éternel féminins, toute la luxuriante et complexe mythologie sans cesse élaborée autour de la femme et de sa sexualité.

Mais, à vrai dire, ces limites dans la connaissance de l’autre, de l’autre sexe (qui ne sont peut-être pas étrangères aux expériences d’ineffabilité, d’incommunicabilité, dotées du pouvoir que l’on sait dans l’univers du sentiment) ont pour corrélat des limites dans la reconnaissance, en soi-même, de certaines dispositions sexuelles présentes chez l’autre sexe. Non seulement l’homme et la femme ignorent, alors qu’ils sont enfants, la sexualité qui leur est étrangère et la leur propre, mais encore continuent-ils, adultes, de méconnaître ce qu’il y a, en chacun, de l’autre ; autrement dit ils ignorent leur bisexualité ou bien, s’ils l’appréhendent, c’est souvent dans le cadre pathologique de la perversion.

On concevra donc qu’il puisse être utile, bien que de prime abord sans doute déroutant, de poser les problèmes touchant la féminité à travers certaines données de la clinique psychanalytique masculine. Notons au passage que la réciproque ne serait pas fausse mais comporterait un moindre intérêt dans la mesure où l’idée que nous nous faisons communément de la sexualité en général et de la sexualité féminine en particulier est au premier chef le fruit de la conception et des influences masculines.

Il apparaît en outre que, par-delà la prise en considération des coordonnées socio-culturelles et anthropologiques, la mise en lumière et l’approfondissement de la nature de la bisexualité humaine fondamentale est un point capital ; ce qui ne signifie pas, je le reconnais bien volontiers, qu’il faille recourir à la réaffirmation de cette bisexualité comme à un deus ex machina chaque fois que l’on se heurte à des difficultés théoriques ou cliniques.

C’est peut-être d’ailleurs en raison de son existence en tant que fait psychique, que s’impose la réalité d’une véritable inter-subjectivité sexuelle et que, même selon une stricte vue analytique, on ne débouche pas nécessairement sur un autisme de la sexualité propre. Il y a, je crois, une communicabilité voire une réciprocité possible des expériences et, nommément, des expériences sexuelles, qui nous permettent de comprendre même ce qui nous est inconnu et de partager ce dont, en raison de notre différence, nous pouvions d’abord nous croire exclus…

Mais le fait est – et semble avoir toujours été – que cette transparence est obscurcie, que cette communauté est trahie. Or cette trahison, cet obscurcissement, sont en large part attribuables au foisonnement mythique qui vient empêcher les sexes de se reconnaître et de se rencontrer ; d’autant plus puissamment que ces images fallacieuses qui ont leur source dans l’inconscient collectif et non point seulement dans l’inconscient individuel, se trouvent secrètement installées au cœur même de certaines institutions.

Parmi tous les aspects divers que revêt et qu’a revêtus la mythologie sexuelle masculine concernant les femmes – primordiale, encore une fois, étant donné qu’elle retentit directement sur la mentalité féminine – domine celui qui consiste à concevoir la femme comme un homme manqué.

L’idéalisation de la femme, qui est également répandue et représente le plus souvent une conception complémentaire de la précédente, joue le rôle d’une formation réactionnelle à l’égard de la déception occasionnée par l’appréhension du sexe féminin en tant que châtré.

De même qu’un état névrotique quelconque s’accompagne toujours de troubles de la sexualité (même si ceux-ci paraissent absents on s’aperçoit à la longue de leur présence), de même je dirais volontiers qu’il n’y a guère de convictions infériorisantes ou idéalisantes dans l’attitude mentale d’un homme à l’égard des femmes et de leur sexualité qui ne soient liées chez lui à des perturbations névrotiques, évidentes ou cachées.

La description phénoménologique serait ici interminable – et les références de tous ordres ne lui feraient certes pas défaut. Il n’est d’ailleurs que de songer à certaines réactions masculines significatives à l’égard des formes féminines, de l’appareil sexuel féminin, de la menstruation, de la défloration, de l’accouchement et de l’allaitement voire de la ménopause, pour n’évoquer que de grands repères.

Tel exprimera crainte et répugnance à l’égard de la pénétration vaginale lors des règles, verra dans le clitoris un substitut dérisoire, regardera la rupture de l’hymen comme marquant le terme d’une pureté jusque-là préservée, se sentira gêné devant la femme enceinte, obscurément éprouvé par la perspective puis par la réalisation de l’accouchement, érotiquement attiédi devant sa propre épouse devenue mère, considérera plus ou moins consciemment la ménopause comme la fin réelle de toute vie proprement féminine. Tel autre – et sur certains points ce pourra être le même – auréolera le corps féminin, glorifiera la gestation et la maternité en général. Tel autre encore ne saura apprécier les femmes que sous leur parure et dans l’exacte mesure de leur « sophistication », les artifices lui permettant de prendre de la distance par rapport à une nature redoutée.

Je n’ai fait allusion jusqu’à présent qu’aux réactions masculines immédiatement liées à la conformation et aux fonctions sexuelles des femmes. Si je considérais celles que suscite la personnalité féminine en général, leur tableau serait comparable. On y retrouverait à peu près les mêmes mouvements subjectifs avec leur même valeur principalement défensive mais inconsciente, à l’origine d’une méfiance et d’un mépris, ou bien au contraire d’une exaltation, également illusoires.

Plus encore que les vicissitudes d’un conflit œdipien mal surmonté je serais tenté de croire que c’est la persistance d’un mode relationnel archaïque oral fortement marqué d’ambivalence, où les valeurs libidinales et agressives ne sont pas nettement dissociables, qui est responsable de cette conception distordue des femmes et de leur sexualité – de ce qu’elles sont et de ce que, censément, elles doivent être. Elle manifesterait comme une sorte de revanche devant la blessure narcissique radicale infligée par la mère, et par la situation même du nourrisson, aussi bien au garçon qu’à la fille. Ne serait-ce pas d’abord une telle revanche qui se trouverait à l’origine de cette mentalité « raciste » dont beaucoup d’hommes font preuve vis-à-vis des femmes (certains noirs d’une tribu aux mœurs très primitives baptisent les femmes d’une locution qui signifie « la race qui n’a pas la parole »), à l’origine également d’une attitude masochique tenue par beaucoup de femmes vis-à-vis des hommes ?

Ce n’est pas à dire que le vrai doive résider dans la position symétrique et inverse consistant à prôner une prétendue « supériorité naturelle des femmes » ainsi qu’on a voulu le faire. L’attitude souhaitable me paraît plutôt devoir se fonder sur une libre approche des caractéristiques psycho-sexuelles communes et différentielles des deux sexes. Les différences apparaîtront peut-être moindres qu’on a ordinairement tendance à le présenter mais elles existent assurément et il y a donc lieu de rechercher en quoi consiste la véritable féminité ; dans la pratique quel est le mode de fonctionnement sexuel le plus satisfaisant pour telle ou telle femme, indépendamment de tout préjugé de valeur et au-delà de toute stérile opposition entre impérialisme masculin et féminisme militant.

La relativité des notions de virilité et de féminité, d’activité et de passivité, une fois qu’on s’en est pénétré aide beaucoup à éclairer le déterminisme des « idées reçues » en ce qui concerne la sexualité féminine, mais elle doit aussi permettre, une fois les principaux parti-pris dénoncés puis écartés, son étude directe, autonome – comme à juste titre le réclame J. Chasseguet – et non pas, selon le cas habituel, en fonction de la sexualité masculine et par rapport à elle.

Ce mode d’approche constitue l’une des conditions de possibilité de la compréhension droite de la féminité. Il n’est guère douteux que l’influence invétérée des mythes masculins y a fait obstacle, et si cette influence persiste, ne peut-on penser qu’une des raisons en est que les hommes qui ont élaboré leur mythologie ou bien réussissent encore à la faire avaliser par les femmes, ou bien se croient en droit de récuser à la légère – en les regardant comme un simple mouvement passionnel de compensation – les protestations qu’élèvent certaines d’entre elles ?

Mon propos sera donc d’attirer l’attention sur les difficultés que l’on rencontre à l’orée de la recherche ici poursuivie et non pas véritablement de m’y engager.

Au risque d’adopter un angle de vue un peu étroit et par trop marqué de singularités, je voudrais principalement étudier le cas d’un névrosé phobique chez lequel la phobie se trouve associée à de multiples manifestations perverses et chez lequel il existe – il existait, du moins, au début de son analyse – dans le cadre d’une forte bisexualité, une représentation consciente et inconsciente, je dirai : une mythologie de la féminité. J’entends par là, une conduite par rapport aux femmes, une passivité dans l’attitude sexuelle, déjà fort éloquentes par elles-mêmes, mais qui sont devenues d’autant plus significatives que leur lien avec la structure hystérique et la symptomatologie phobique et perverse du malade s’est précisé au cours de la cure et que leur évolutivité, très tôt pressentie, s’est confirmée ensuite par une modification d’ensemble très sensible, de la position globale initialement constatée.

C’est d’ailleurs cette solidarité particulièrement étroite entre la mythologie sexuelle de ce patient et ses troubles divers, qui fait que je ne pourrais que très difficilement – et je ne m’y efforcerai guère – isoler ce qui a le plus explicitement rapport au champ d’investigation couvert par ce livre, de ce qui le déborde manifestement.

Ce sont des troubles phobiques qui donc conduisent Philippe à l’analyse. De ceux-ci il souffre à vrai dire depuis de nombreuses années, mais c’est leur aggravation devant les difficultés nouvelles créées par le changement de son mode de vie à la suite d’un rapatriement définitif, qui l’oblige à consulter.

Il est d’abord orienté vers un psychiatre qui engage avec lui un traitement en face à face et adopte d’emblée une attitude hyperactive, très directive, ce qui a pour résultat de faire fuir le patient au bout de quelques semaines. Celui-ci, tant il est perturbé, consulte de nouveau sans attendre, et c’est alors qu’il m’est adressé.

J’ai devant moi un homme d’une quarantaine d’années, grand, corpulent, le teint rose, la figure un peu poupine, éclairée par des yeux bleus à la fois fuyants et inquisiteurs, perçants et craintifs, derrière de petites lunettes cerclées d’or. Le verbe est rapide, hâtif même, abondant, marqué de temps à autre par des intonations assez aiguës sur un fond relativement grave. La mimique est variée, expressive, les gestes fréquents, démonstratifs.

Il m’expose ses symptômes, son histoire, sa situation actuelle, me décrit sa personnalité, son entourage, sans que j’aie presque à intervenir. Quand je parle, il me coupe aussitôt la parole, sans agressivité manifeste, mais plutôt incité qu’il y est par une sorte de fébrilité qui masque mal une pusillanimité certaine. Il a peur de moi et cherche à maîtriser l’appréhension née en lui du fait de notre rencontre par une « fuite en avant » qui n’exclut ni les évitements, ni les reculs, ni les prises de distance.

Comportement d’autant plus notable qu’associé à un exhibitionnisme et même à un théâtralisme, immédiatement sensibles. Il pousse des soupirs, des exclamations, profère des onomatopées, tousse en se forçant, s’agite, se trémousse à certains moments, à d’autres adopte un maintien exagérément réservé.

En évoquant au passage ses troubles somatiques, présents ou passés, polymorphes et de caractère assez bénin, il s’efforce d’accompagner ses explications de gestes suggestifs. Avec une complaisance plus nette encore, sans gêne ni retenue, il aborde spontanément – et ainsi fera-t-il tout au long de son analyse – les malaises et les particularités de sa vie sexuelle. À une anxiété à fleur de peau se mêle, dès le premier contact, une espèce de jubilation insolite.

Ainsi cet hystérique manifeste laisse-t-il entrevoir une personnalité plus complexe qu’une approximation superficielle de son mode de relation aurait pu incliner a le croire.

Si Philippe se décide à venir à l’analyse, dont il ne connaît presque rien, c’est qu’il voit le champ de ses possibilités d’action se restreindre rapidement et de plus en plus, c’est qu’il ressent des angoisses beaucoup plus fréquentes et plus vives. Jusque-là, c’est-à-dire depuis quatorze ans environ, il semble que des satisfactions de compromis très intenses, trouvées par lui dans le domaine sexuel, grâce à son organisation perverse, lui avaient permis, associées à la limitation phobique de son expansion personnelle, de trouver un équilibre, instable mais suffisant, sans autre secours qu’une illusoire et incertaine thérapeutique médicamenteuse.

Ce n’est qu’à l’occasion, toute contingente, de l’instauration d’un nouveau mode d’existence, plus contraint, plus tendu et l’engageant dans un réseau relationnel plus anxiogène, qu’une décompensation soudaine se produit, faisant naître le besoin d’une aide nouvelle. Fait qui vient confirmer la notion d’efïicacité fonctionnelle d’une organisation et d’un comportement pervers et celle de l’inconscience ou du moins de l’indifférence où ils engagent quant aux distorsions qu’ils supposent, aux anomalies qu’ils entraînent, aux limitations qu’ils créent.

De fait, au moment où Philippe sent naître en lui le désir de se faire soigner « sérieusement », simultanément s’ébauche une inquiétude qui lui était jusqu’alors étrangère concernant le sens et la valeur de sa position parmi les autres. Il me demandera souvent si tout le monde pense et réagit comme lui, s’il n’est pas anormal, voire monstrueux. Inquiétude surtout relative, il va de soi, non à ses peurs mais à sa conduite et à sa mentalité sexuelles. Bref, ce n’est que du jour où la souffrance liée à la névrose s’accentue que l’attitude perverse peut être « objectivée », véritablement mise en question, et que les pulsions déviées, le désir oblitéré, peuvent de nouveau faire entendre une demande depuis longtemps étouffée.

Cette constatation n’inciterait-elle pas à rapprocher la tranquille assurance des esprits prévenus – et je pense évidemment en particulier aux préventions touchant la sexualité féminine – de la cécité de certains pervers, ou bien de l’étroitesse de certains névrosés de caractère ?

Or donc notre patient a une peur panique à l’idée de sortir seul et il se fait partout escorter de son épouse. Quand par hasard ils empruntent un itinéraire inaccoutumé, cette protection n’est plus assez efficace et il sent l’angoisse l’envahir. Afin de l’endiguer il se répète : « Ça va passer, ça va passer I » bien que cet intolérable état lui paraisse devoir durer toujours. Parfois il se tord les mains en gémissant : « Maman ! Maman ! ».

À l’analyse il apparaît que ce besoin d’un moi auxiliaire est lié à celui d’être à la fois protégé et surveillé par un personnage de type maternel. La contrainte, détestée, est en même temps recherchée. Le « Ça va passer ! » renvoie à une évocation fantasmatique inconsciente de la scène primitive. La montée actuelle de l’angoisse, très fortement érotisée, est en quelque sorte l’harmonique phobique de très anciens émois déclenchés par l’identification au parent passif. Il appelle la mère pour que cesse l’insupportable coït et sa propre participation culpabilisée à la scène.

Il y a plusieurs années, alors que ses troubles étaient plus sporadiques et moins intenses, il connut – se remémore-t-il au cours d’une séance – un épisode de dépersonnalisation particulièrement net et pénible : en montant dans le train quotidien, il lui semble tout d’un coup que la banquette où il a coutume de s’asseoir, près de la portière, se trouve à gauche au lieu de se trouver à droite, et par voie de conséquence, il perd aussitôt la notion de l’avant et de l’arrière du convoi. Cette seule impression suscite en lui un tel désarroi qu’il se sent un moment sur le point de descendre et de renoncer à son déplacement.

Ce symptôme de dépersonnalisation, vécu à travers l’impression subjective d’une modification de la structure spatiale, me semble également lié à la présence d’un contenu fantasmatique sexuel inconscient. Il constate que le pénis n’est pas là où il croyait le trouver, ou qu’il n’est plus à la place où il l’avait halluciné. L’avant est alors confondu avec l’arrière.

Or, souvent, afin de vaincre son anxiété, par exemple avant de s’endormir, Philippe a délibérément recours au fantasme suivant : il y a une femme qui vient vers lui – qui n’est pas la sienne, au côté de laquelle il se trouve. – Il se colle derrière elle et opère une pénétration anale, pratique qui dans la réalité lui est étrangère. Il se sent parfaitement protégé et son érection est sans défaillance. Il ne fait qu’un avec sa partenaire. C’est un peu comme s’ils n’avaient qu’une tête, deux bras et « rien devant ». Il voudrait pouvoir passer dans la femme en se poussant en elle jusqu’aux épaules. Faute d’y parvenir il se contente d’un ersatz de cette fusion : bras et jambes se trouvent étroitement assujettis ensemble par des bandelettes fortement serrées. Sa partenaire porte une culotte, des bas, des jarretelles, des souliers à talons hauts. Elle domine la situation. Elle avance quand elle veut, va où il lui plaît. Quand il réussit à sentir cette jonction étroite, il voudrait alors devenir entièrement femme, tout en gardant son pénis en sécurité à l’intérieur du corps féminin. Étonnante solution, presque hermaphrodite, à son angoisse de castration.

Ses craintes ne sont pas seulement liées à l’espace mais également à l’état de son organisme. Il est, depuis sa prime jeunesse, inquiet des moindres perturbations qui lui semblent l’affecter. Toute douleur, si légère soit-elle, tout sentiment de malaise, si ténu qu’il se présente, l’induisent à une intense élaboration fantasmatique d’allure hypocondriaque. S’il a des hémorroïdes il se voit tout de suite atteint d’un cancer du rectum, s’il éprouve une certaine pesanteur pelvienne il se croit victime d’une tumeur d’un testicule… il se sait d’ailleurs d’un naturel extrêmement suggestible. Il suffit qu’il entende parler d’une maladie pour un moment après en éprouver quelques symptômes.

Si je m’étends sur cette symptomatologie avant de décrire ses tendances perverses et avant de préciser sa mythologie sexuelle c’est que celles-ci, j’y insisterai plus loin, se trouvent intimement associées à celles-là, et comme en résonance avec elles ; c’est aussi que la mobilisation des unes est allée de pair avec celle des autres au cours de l’action thérapeutique.

Cet homme, qui s’est marié vierge et fort jeune, auquel sa femme a donné trois enfants, cet homme dont la formation religieuse et morale a été fort stricte, n’a, en vingt ans de ménage, qu’exceptionnellement pénétré sa femme. Non que l’intromission lui ait longtemps posé de notables difficultés, non que la pénétration l’ait consciemment angoissé, mais simplement parce que son désir était autrement orienté et qu’il avait trouvé en son épouse une partenaire qui, soit passivité extrême, soit réaction complémentaire de sa part (sans doute les deux), s’était toujours pliée à ses exigences avec la plus grande complaisance. Celles-ci consistaient essentiellement à lui faire jouer un rôle actif, et parfois sadique, dans leurs relations sexuelles. Il n’obtenait en effet de plaisir un peu vif qu’à cette condition. Ainsi priait-il expressément sa compagne de « le prendre », cela consistant à ce qu’elle s’asseye sur sa poitrine, le dos tourné par rapport à son visage – parfois même les fesses reposant sur ce dernier – et à se faire masturber par elle, tandis qu’il s’imaginait, avec maintes et maintes variantes, « à la merci » d’une belle inconnue d’âge mûr, impérieuse et cruelle. Peu lui importait que sa femme ne trouvât point de plaisir « physique » à cette relation, puisque celle-ci, loin de s’en plaindre, lui paraissait s’y offrir avec une spontanéité sans mélange et y trouver un indubitable contentement ; celui, au plan conscient, de lui occasionner une jouissance aiguë, celui à un plan plus profond, de le réduire à l’impuissance.

Jamais il ne l’avait trompée, même durant de longues périodes de séparation, prétendument par refus de rompre une manière de pacte tacite établi entre eux, en réalité par crainte, une crainte préconsciente, de ne pouvoir éviter de se trouver dans une situation érotique différente avec une autre femme. Cependant son érotisme ne se limitait pas à ces relations conjugales sado-masochiques : il avait depuis toujours éprouvé le besoin régulier de se masturber devant des photographies ou des illustrations de magazine (choisies avec attention mais toujours enrichies par l’imagination) représentant tantôt des femmes particulièrement belles, « sophistiquées » et froides, – jamais complètement nues (ou dont le pubis en tout cas restait dissimulé ou dépourvu de sa pilosité) et de préférence, soit en petite culotte, soit en « collant », le vêtement soulignant la ligne et notamment « l’absence de solution de continuité » au niveau du bas ventre, – tantôt des scènes hétérosexuelles typiques où la femme devait jouer un rôle directement et manifestement sadique. Pour donner comme un support de stimulation physique à ses fantasmes il avait, depuis le début de son adolescence, adopté l’habitude de se suspendre, au moyen d’un système de bretelles, lors de ses masturbations, trouvant une jouissance singulière à sentir son vêtement lui rentrer dans les chairs et à s’imaginer simultanément assujetti avec violence et comme écrasé par une belle impitoyable, voire à se représenter une scène de torture dissimulée sous les dehors d’un impératif chirurgical et aboutissant à une castration intégrale – fantasmée au moment même de l’acmé orgastique.

En outre, de tels fantasmes masochiques n’épuisant pas sa tension libidinale, il se plaisait, quand la chose lui était possible, à se travestir en femme – en général au moyen seulement de sous-vêtements féminins – et à se livrer à l’onanisme devant un miroir, tentant de simuler l’absence de génitoires, en coinçant son pénis entre ses cuisses pour le dissimuler à sa vue et se voir en femme de façon suffisamment convaincante.

Ce désir d’être femme le poignait en effet de la façon la plus consciente. Il lui semblait merveilleux de « n’avoir rien entre les jambes », d’être vêtu d’un petit slip de nylon rentrant dans le pli inter-fessier et ne révélant aucune protubérance antérieure. D’où sa prédilection pour les ballerines en collant, image élective pour lui de la perfection féminine. D’où son goût fétichiste pour les escarpins à hauts talons, les petites culottes, les bas, les gaines féminines (pourvu qu’elles fussent légères et ne lui rappelassent en rien les longs corsets portés par sa mère).

« Tous les hommes ne sont-ils pas tels que moi et ne souhaitent-ils par ardemment être comme les femmes ? », s’interrogeait-il dans une séance liminaire, tout en me le demandant à moi-même.

Ce désir d’être femme, si largement partagé mais soigneusement dissimulé par la plupart des garçons, peut se comprendre de multiples façons : en tant que surcompensation de la « castration » féminine, en tant que désir substitutif de possession de la mère, en tant aussi que désir de participer à la puissance des femmes qui jouissent du privilège d’être admirées, courtisées, de porter et de mettre au monde des enfants.

Offrant un contraste presque caricatural avec cet ensemble de dispositions érotiques et la représentation explicite, et surtout implicite, du sexe féminin et de la féminité qu’il comporte, Philippe manifestait par ailleurs, et dans tous les domaines, une volonté d’affirmation virile, j’irai jusqu’à dire une protestation virile, sinon une virilité, incessante et vigoureuse. Cette attitude se faisait le plus clairement jour dans son foyer où il supportait mal toute contestation, même sporadique, de son autorité ; aussi bien de la part de sa femme – par lui parfois baptisée, en manière de plaisanterie, du sobriquet de « demi-portion » – que de ses enfants. Il fulminait d’ailleurs contre toute attente imposée, tout délai imprévu. Une fois il était allé jusqu’à éventrer une armoire dans un mouvement de colère ainsi déclenché par un simple retard. Mais pareillement il montrait une grande intolérance aux blessures d’amour-propre qu’il subissait de temps à autre, dans sa vie de fonctionnaire lorsque sans justification hiérarchique indiscutable, il voyait un de ses collègues faire bon marché de ses prérogatives ou tenter d’empiéter sur son domaine propre de responsabilités. Poussé par un transfert maternel immédiat sur toute personne venant le contraindre ou le rabaisser, il réagissait violemment, par exemple en rédigeant « une note à cheval » afin de remettre aussitôt les choses au point avec ses supérieurs, et il réussissait presque toujours du reste à obtenir réparation pour sa liberté réduite ou sa dignité offensée. Au demeurant souple, diplomate et sociable dans le quotidien, tant que rien ne venait lui donner le sentiment d’être ignoré ou diminué.

Bien plus, en réunion, il s’appliquait et parvenait pleinement à attirer et à retenir l’attention du groupe, à le faire rire, à le séduire, atteignant le sommet de ses possibilités quand des occasions de festivité lui permettaient de faire valoir ses talents d’amateur. Rien peut-être ne pouvait lui procurer un plus vif plaisir que les applaudissements qu’il recueillait quand il avait, de toute l’étendue et la puissance de sa voix, interprété « l’Air de la Calomnie » ou « Toréador prend garde ! », devant une assistance d’abord rieuse et critique puis étonnée et bientôt comme sous le charme. Pour lui ç’aurait été là sa vocation : paraître devant le public, lui plaire et de la sorte le dominer.

Jaloux, Philippe supporte avec peine la faveur qui entoure chanteurs, acteurs, artistes, hommes politiques… lorsque leurs mérites ou leur talent réels ne lui semblent pas raisonnablement la justifier. Tout éloge pharisien, toute consécration indue le font écumer. Il se sent, dit-il, violé, « mis en condition » par les nouveaux marchands d’illusion du temps.

Au triomphe de l’exhibitionnisme dans le secteur narcissique de son existence s’oppose sa culpabilisation extrême au plan sexuel. Les pulsions partielles ne trouvent ici d’exutoire que par la médiation du fétichisme et du travestisme grâce à leur fonction de compromis.

La différence de niveau social existant entre ses parents semble avoir, dès l’enfance, fortement impressionné et marqué notre patient. Il a toujours souffert de voir son père, d’extraction paysanne, regardé de haut et critiqué par son épouse, pour ses manières, sa mise, son langage. Cette attitude s’était durcie sans doute, du fait qu’à l’inégalité initiale des conditions était venu s’adjoindre le handicap d’une trépanation, qui avait laissé d’importantes séquelles de tous ordres et notamment des syncopes périodiques. Ce malheur avait fermé à l’invalide tout métier autre que subalterne. Sa femme, issue d’une famille de bonne bourgeoisie, avait décidé de se faire institutrice, la nécessité s’accordant au reste avec son goût.

« Maman était toujours soignée, tirée à quatre épingles. Elle m’intimidait dans son éternel tailleur trop strict. Papa au contraire était toujours débraillé, sale. Il suscitait la sympathie mais non le respect. C’était maman qui portait la culotte à la maison. » Cette femme, d’allure donc nettement masculine, manifestait à l’égard de ses deux fils et de notre sujet en particulier, un mixte de sollicitude étroite et d’autorité tracassière, qui correspondait assez à son attitude vis-à-vis de son mari. Celui-ci n’avait guère voix au chapitre dans les discussions ou les décisions importantes. Il était mené et malmené, sans méchanceté cependant, et sans que les marques de dévouement lui fissent défaut.

Philippe avait ouï dire par sa mère que son père « était assez porté sur la chose », ce qui ne laissait pas de l’étonner, en dépit de la solide entente de ses parents, quand il évoquait la figure maternelle, ingrate et sèche.

Ce père, négligé, qui ne savait pas se retenir, crachait souvent et très ostensiblement : c’était là un souvenir précis et des plus désagréables pour notre malade. Encore maintenant Philippe avoue ne pouvoir éviter un haut-le-cœur et une sorte de frisson quand il y songe ou qu’il surprend quelqu’un en train d’expectorer. Spontanément, lors d’une séance, il rapprochera les glaires et le sperme.

L’horreur que lui inspire le côté libidineux de son père, son père en tant que détenteur d’un pénis, s’expliqua non tellement par l’œdipification de réactions prégénitales que, me semble-t-il, par une identification à ce pénis qu’il ressent comme menacé par la mère qui l’a capté. Il l’éprouve également comme menaçant d’ailleurs au fond du vagin de sa femme. C’est même là, déclare-t-il, une des raisons conscientes les plus fortes qui l’a détourné de la pénétration : il a plusieurs fois eu au cours du coït l’impression de rencontrer avec sa verge le gland d’un autre pénis. D’où l’idée obscure, qu’Abraham avait su très tôt détecter chez certains patients, que la femme recèle en elle un grand pénis creux où le membre viril, plus petit, peut pénétrer ; idée dont la genèse orale – par l’intermédiaire d’une assimilation inconsciente du pénis au sein – paraît très probable, et qui joue un rôle important dans la formation de l’image de la mère phallique.

Aussi bien Philippe ne comprend-il pas que les femmes puissent désirer les hommes, dotés de « ce pauvre petit truc-là ». Aussi bien encore peut-il faire un rêve tel que celui-ci : il se trouve sur une plage, en compagnie de sa femme. Il y a là une autre personne dont il dit qu’elle représente pour lui la Femme. Il se dirige vers elle, lui fait la cour en essayant de ne point se faire voir de son épouse. Bientôt il court sur les bords d’une vaste lagune et voici qu’il monte lestement à un arbre pour faire l’intéressant devant sa conquête qui le regarde. De la branche où il s’est juché, il aperçoit une large et profonde flaque d’eau au pied de son arbre. Il se prépare à y plonger quand soudain il distingue un gros poisson multicolore qui en poursuit un autre beaucoup plus petit qu’il se prépare à avaler. À ce moment il ressent un vif malaise. La scène change. Maintenant il assiste à un banquet. Sa femme est en face de lui. L’autre femme est du même côté de la table que lui, mais séparée de lui par un inconnu qui est venu s’asseoir entre eux deux.

Philippe a eu, fréquemment durant son enfance, le fantasme de se trouver dans le pantalon de son père – ou d’un professeur qui le représentait – la tête en bas, le nez enfoncé entre les fesses maculées. Davantage encore qu’une dénégation de la castration du pénis fécal ou que l’expression anale d’une pulsion homosexuelle, j’y verrais un désir d’assimilation au pénis paternel étant donné que s’il devenait le pénis du père, son père n’était plus châtré et lui-même ne risquait plus la castration… par la mère phallique.

Une fois, au cours d’un voyage familial, alors qu’il descendait de voiture avec son père pour une halte, il s’était trouvé saisi par une violente et incompréhensible émotion qui l’avait jeté contre la poitrine du brave homme, en répétant à travers ses sanglots : « Oh mon papa, mon pauvre papa ! » Or rien ne l’a toujours irrité comme l’attitude pleine de commisération de sa mère, tant à l’égard de son époux qu’à son propre égard. Quand, encore aujourd’hui, elle s’adresse à lui en l’appelant : « mon pauvre Phiphi ! » il enrage et ne se contient qu’avec peine – d’autant que son frère, son cadet de quelques années, avait eu jadis, au cours des longues années d’infirmité qu’à la suite d’une poliomyélite il avait connues, plus que sa part de cette pitié ambiguë.

« Mon pauvre papa » cela signifiait pour lui : « Toi qui es châtré par maman ». « Mon pauvre Phiphi » cela voulait donc dire : « Toi qui es comme ton père » et rien de surprenant alors à ce que cette formule l’horripile à ce point puisqu’elle souligne sa castration. Mais d’autre part en s’adressant à son père, dans la scène que je viens de relater, de la même façon que sa mère s’adresse à lui, il prend vis-à-vis de son père la position maternelle, tout en le rejoignant par l’affirmation d’une solidarité de victimes à l’égard d’un bourreau commun. Lien homosexuel complexe qui confère une tonalité caractéristique à la position masochique de Philippe. On dirait qu’à travers l’assujettissement sexuel et l’humiliation recherchée il vise une forme d’union avec le père.

Premier souvenir d’angoisse de Philippe, plus ou moins reconstruit bien entendu : il devait avoir trois ans, sa grand-mère l’avait emmené en promenade et l’avait sans doute assis au bord d’un lavoir ou d’un vivier, puis s’était éloignée pour quelques instants et l’avait laissé là. En jouant il avait basculé dans l’eau et il était resté au fond du réservoir durant quelques interminables secondes. Il revoit la surface scintillante de l’eau, il ressent une sensation d’écrasement et en même temps de délices aiguës, probablement en relation avec la friction générale qui s’en était suivie.

Premier souvenir d’une émotion forte devant la découverte de la différence anatomique des sexes, au spectacle d’une petite camarade – Lisette – qu’il revoit, accroupie au pied d’un arbre pour uriner, à quatre pas de lui, le regardant. Pourquoi donc n’était-elle pas faite comme lui ?

Premières brimades insupportables : devoir, contre son gré, porter de longs cheveux bouclés (sa mère avait toujours désiré avoir une fille) ornés d’un ruban comme les petites filles, des vêtements ridicules, embarrassants, jamais de son âge ; devoir absorber, sous les quolibets de ses camarades, la banane apportée pour le goûter par la maman, au sortir de l’école. Puis, passer de la Maternelle chez les Jésuites pour y trouver un climat visqueux de suspicion, de censure, de fausse bienveillance et de cautèle qu’on eût dit destiné à faire croître et à aiguiser les moindres sentiments de culpabilité. « Combien de fois l’as-tu fait couler ? » – « Ne vous êtes-vous pas touchés tous les deux ? »…

Cependant la mère témoignait le plus grand respect et une manière d’attirance envers certains de ces prêtres qu’elle recevait volontiers chez elle et il n’aimait pas voir tourner toutes ces soutanes, sexuellement si équivoques pour lui, autour d’elle. Cependant il devait leur faire des grâces.

Il est probable que l’éducation religieuse qu’il a subie a accentué chez Philippe le sentiment originel d’ambiguïté des sexes qui était le sien en même temps qu’elle a contribué à lui faire considérer les hommes comme aisément féminisés. L’aspect trouble que revêtait à ses yeux les rapports de ces ecclésiastiques avec sa mère aggravait l’équivoque et venait raviver le malaise provoqué par la scène primitive.

Un jour il est dans la cour du collège, en récréation, il joue au ballon sous le soleil. Il ressent soudain une faiblesse, un éblouissement, il n’a que le temps de se diriger vers le prêtre le plus proche pour s’écrouler « contre sa robe » victime de « sa première syncope » (son père, je le rappelle, depuis sa trépanation en présentait fréquemment). Ce premier malaise est vécu comme un équivalent symbolique inconscient de la pâmoison amoureuse.

À la suite de cet incident il est pris, pendant une longue période, de frayeur à l’idée de se rendre seul en classe. Il a besoin, chaque fois qu’il part, que sa mère le rassure en lui affirmant que « ça ira ». Quand elle oublie par hasard de le tranquilliser il se retourne dans l’escalier pour la prier de formuler les paroles magiques qui l’encourageront et le protégeront.

Remontant à la même époque environ, il se souvient de l’étrange émoi – souvent accompagné d’un début de miction involontaire – que suscitait chez lui le bizarre comportement d’un maître qui, en manière de taquinerie, se plaisait à le prendre par les bras et à le faire voltiger, ce qui lui donnait le sentiment d’être entièrement à sa merci.

Tout ce qui concerne la sexualité est maintenu dans l’ombre partout dans son entourage. Il vit les masturbations de son adolescence dans un sentiment de malaise continuel. Ce qu’il apprend par l’observation ou par ouï-dire le trouble et il le saisit mal. Gêne indicible devant des chiens « collés », fascination et horreur mêlées lors de la castration des porcs qui se pratiquait fréquemment dans son village. Que se passait-il exactement ? Ces animaux criaient comme si on les avait égorgés et cependant bientôt on déliait les sangles, fortement serrées, qui les arrimaient sur la planche de bois où on les avait couchés, et voici qu’ils se relevaient et partaient se terrer dans un coin en clopinant…

« Gardez-vous purs pour la femme que vous épouserez I : elle vit probablement en ce moment même, non loin de vous et vous attend… » De fait l’injonction des prêtres avait été entendue de lui : il n’approcha aucune femme avant ses fiançailles avec une jeune fille tout aussi ignorante et inexpérimentée que lui.

À celle-ci il demande un jour de se coucher sur une table haute et de lui montrer son sexe : elle s’exécute. Il voit « une masse de poils embroussaillés », ne discerne rien d’autre, et ne se trouve guère plus avancé au terme de cette expérience. Avant le mariage il s’autorise, parfois, des jeux sexuels avec sa fiancée mais jamais la moindre pénétration. Lors des noces, celle-ci pose de vives difficultés qui ne sont résolues qu’après des semaines d’efforts infructueux. Docile, la jeune épousée d’abord se laisse faire, cherche même à aider son timide compagnon mais montre surtout une grande complaisance à le satisfaire sans elle-même participer autrement que par « le plaisir de lui faire plaisir » à la volupté qu’elle fait naître. Inertie mêlée de prévenance que notre nouvel initié trouve toute naturelle. Ce n’est que sur les indications et, pour ainsi dire, sur l’autorisation d’un tiers… plus éclairé, que l’union s’accomplit, mais comme à la sauvette et sans qu’aucun des membres du couple n’y trouve une révélation qui l’incite à s’orienter électivement vers ce mode de relation.

Plusieurs années s’écoulent. Un jour une deuxième « syncope » survient inopinément alors qu’il sort d’un repas pris en compagnie de sa femme et d’une de ses amies. Au cours de la semaine précédente il a subi un échec qui l’a fort contrarié dans ses aspirations et ses ambitions professionnelles. Ce nouvel incident l’affole absolument, et coïncide avec le début manifeste de ses symptômes agora-phobiques. Il aura désormais toujours peur « qu’une nouvelle syncope ne le prenne à l’improviste » avec toutes les conséquences catastrophiques qu’il imagine alors possibles.

Tel est, esquissé à grands traits et presque à l’état brut, le tableau – ou plutôt les seules parties qui peuvent ici nous en retenir – que je vis apparaître et se préciser au cours des premières phases de l’analyse, où j’eus loisir de constater que la position sexuelle de ce sujet était restée fixée au stade, assez régressif, où elle se trouvait au début de son adolescence et de sa vie conjugale.

De même que dans sa vie habituelle Philippe manifestait à la fois une très grande propension à la passivité dans le domaine sexuel et un refus farouche de cette même passivité dans tous les autres domaines, de même il affirma, d’entrée de jeu, par rapport à moi, une attitude à deux faces : la plus visible consistait à parler très abondamment et très vite, sans me laisser intervenir ou en n’écoutant pas mes interventions, à se noyer pour ainsi dire dans un flux d’émotions et de sensations volontairement majorées, à se perdre dans la trame de souvenirs complaisamment développés – l’autre face, moins évidente, consistait, à travers une identification à son père châtré, à me vivre comme un personnage obscurément menaçant dont à la fois il redoutait et simultanément appelait le contact, voire l’intrusion. Quelle que soit la réalité et l’importance des tendances homosexuelles que j’ai eu l’occasion de constater chez lui (par exemple à travers des rêves où j’apparaissais, plus ou moins déguisé, comme le soignant par des baisers, des piqûres, des interventions chirurgicales), je ne pense pas qu’il se soit essentiellement agi de leur reviviscence, au niveau que je considère. J’ai bien plutôt le sentiment que, dans le cadre d’un Œdipe négatif précoce – ou dans celui d’une relation duelle à dominante sado-masochique –, le personnage qui, chez ce patient, suscite la haine mais en même temps crée aussitôt une très forte dépendance – plus tard associée à une admiration ambivalente certes mais effective – c’est la mère, une mère phallique et en tant que phallique, ou plutôt en tant d’abord que détentrice d’un pénis hallucinatoire et plus généralement d’une sorte de toute-puissance. En une formule caricaturale autant que schématique je caractériserais volontiers cette situation relationnelle fondamentale de Philippe comme la conséquence d’une véritable inversion fantasmatique des sexes parentaux : c’est au père qu’il manque ici quelque chose de primordial et c’est la mère qui le possède. Sans doute parce qu’elle le lui a pris, bien entendu, mais cette dernière conviction est déjà le fruit d’une construction. Le père est aimé mais non désiré, la mère est crainte et détestée, mais désirée et enviée. En supposant la mère vue comme masculine et le père vu comme féminin, on pourrait, par fiction, parler chez Philippe d’une position homosexuelle passive originelle… par rapport à la mère ! Il s’agirait là d’un fond très tôt recouvert—et par de multiples strates –, mais dans le cas présent, jamais neutralisé ou dépassé, à preuve la vie sexuelle de Philippe et ses valeurs perverses. À preuve même, sans doute, les défaillances phobiques ayant marqué le cours de son existence.

Ainsi le désir d’être une femme, si fort chez Philippe, qui d’ordinaire se trouve intimement lié au transfert paternel, paraît chez lui plutôt enraciné dans le désir de jouer le rôle de partenaire passif de la mère-au-pénis, dans une relation sado-masochique. Comme celle-ci doit son apparition dans l’inconscient à la puissance compensatoire de l’activité fantasmatique, mise en jeu par le traumatisme de castration, il semble en résulter un investissement libidinal particulièrement important de l’imaginaire, de pair avec un certain désinvestissement de l’appréhension sensible et directe des objets sexuels effectifs. On dirait qu’il se produit, de manière très précoce, une dérivation, au moins virtuelle, de la libido, des formes naturelles, habituelles, de son orientation, vers des formes perverses, la perversion résidant peut-être davantage dans le fait d’une sorte de scission entre fantasme et réalité dans la sexualité primitive que dans la fixation à des modes de satisfaction, transitoires, de pulsions partielles. Hypothèse qui permettrait, semble-t-il, soit dit en passant, de jeter un pont nouveau entre perversion et névrose, dans la mesure où la perversion serait considérée moins dans ses actualisations de comportement qui retiennent d’habitude l’attention, que dans le fond fantasmatique qui les déterminent. Plus précisément, si l’on voyait dans une sorte de reflux imposé de l’énergie libidinale vers les structures de l’imaginaire une cause possible des déviations et des dérivations premières de la sexualité, on verrait moins nécessairement – de toute manière moins schématiquement – dans la névrose « le négatif de la perversion », en même temps que le mécanisme de formation de celle-ci en paraîtrait plus proche sous cet angle, et l’on comprendrait mieux aussi les formes cliniques mixtes qui sont rencontrées le plus fréquemment5.

Ainsi, chez Philippe, pour revenir à lui, je verrais volontiers un lien organique entre ses tendances perverses et sa névrose phobique, si bien que finalement sa représentation consciente et inconsciente de la femme et de sa sexualité – en même temps que ses propres positions féminines – en tant qu’elles portent les unes et les autres la marque d’une viciation profonde, exprimeraient, d’une façon condensée, les conséquences d’une sorte de sidération traumatique de l’évolution libidinale et du développement psycho-sexuel.

Je note d’ailleurs qu’en me référant de prime abord au fantasme de la mère-au-pénis, je cède à un penchant simplicateur et qu’il s’agit en réalité d’une image fusionnelle et indifférenciée du père et de la mère, comme on l’a souvent, à juste titre, indiqué, image construite dans le cadre de la scène primitive, qu’elle ait été observée réellement ou seulement imaginée. D’autre part, au cours de l’évolution, les premiers fantasmes se trouvent repris et restructurés en fonction des acquisitions nouvelles, si bien que, par exemple, les fantasmes masochiques, oraux, anaux ou phalliques, organisés autour de la mère phallique ou du « père-mère », peuvent se reformer et se compliquer ultérieurement autour de l’image œdipienne du père dans un lien homosexuel passif classique. De la sorte je comprendrais par exemple la toux compulsionnelle de Philippe devant les crachats – ou leur simple représentation – aussi bien que son curieux fantasme de « nez entre les fesses », à partir d’une structuration homosexuelle phallique d’un vécu oral et anal originellement éprouvé dans une relation duelle avec la mère.

C’est du moins ce que me suggère l’évolution du transfert de Philippe qui s’est très rapidement affirmé à dominante paternelle. L’absence de contraintes imposées, de direction morale, le refus de toute intrusion active même devant les provocations les plus insistantes, et le souci de créer des conditions favorables à une efflorescence narcissique intensément souhaitée – par des manifestations discrètes de compréhension et des incitations inapparentes à l’expansion personnelle – eurent en effet pour conséquence l’atténuation de la méfiance et de la peur, de pair avec une invigoration indubitable par introjection de certaines caractéristiques du père idéal sur moi-même projetées. Évolution d’abord fragile, précaire et qui connut beaucoup de fluctuations – souvent très régressives. J’étais un refuge, un asile où il n’y avait qu’à s’abandonner en abandonnant toute prétention active et agressive ; mais si jamais je marquais un refus ou paraissais manifester une quelconque autorité, aussitôt les digues se rompaient et le havre détruit se métamorphosait de nouveau en une sorte d’antre dangereux, peuplé d’obscures menaces.

En parallèle avec le progrès interne de la cure je vis se produire après quelques mois, une transformation capitale dans le comportement sexuel et affectif de Philippe et, simultanément, la quasi-disparition de ses émois phobiques. En vertu sans doute, principalement, d’un processus d’identification, mon patient arriva un jour a sa séance en me déclarant qu’il s’était produit en lui quelque chose d’important et de nouveau : il avait ressenti pour la première fois le désir de pénétrer les femmes et sa femme elle-même ; il avait satisfait ce désir et il avait éprouvé également, pour la première fois, un intense plaisir. Il s’était senti « le maître », il l’avait « prise » et s’était réjoui d’avoir senti sa partenaire « à sa merci ». En même temps il s’était senti très désireux de susciter son plaisir et n’avait pas, comme d’ordinaire, éprouvé la moindre répugnance à l’égard de la vulve. Renversement presque schématique de sa relation habituelle avec son épouse qui se nuança par la suite et entraîna bientôt, d’une façon presque trop spectaculaire pour ne pas paraître artificielle, une modification de son optique sur « la gent féminine ». Il n’y avait peut-être pas lieu après tout de considérer les femmes soit comme des anges, inaccessibles, impassibles et volontiers impitoyables, soit comme des animaux impurs et méprisables, à bon droit confinés à des tâches viles ou subalternes. Sans doute était-il normal qu’elles cherchent comme l’homme leur propre plaisir et non pas seulement celui d’en procurer à leur partenaire, et sans doute était-ce seulement une conséquence des tabous éducationnels si le pubis, le clitoris, le vagin, tout le « bizarre » appareil féminin, lui étaient apparus comme objets de mystère et de répulsion.

Il lui avait fallu – il s’en rendait compte à présent – pour surmonter la crainte et l’horreur initiales, à la fois regarder le manque comme une perfection et chercher ensuite à s’identifier entièrement à cette fallacieuse perfection.

C’était le pénis et les testicules qui étaient ridicules et fragiles, c’était la bestialité des désirs masculins qui était condamnable : il était tellement plus harmonieux de ne rien avoir entre les jambes, tellement plus noble et plus pur de ne point connaître les effusions de la volupté ! Quoi de plus enviable que d’avoir un ventre pour enfanter, des seins pour allaiter, un corps gracieux aux courbes bien dessinées pour éveiller le désir sans soi-même le ressentir ?

Porter juste un voile léger au niveau du sexe et avancer juchée sur de hauts talons en imposant orgueilleusement sa loi, ah ! quelles délices !…

Quant aux « indispositions » périodiques qu’il semblait difficile de glorifier en elles-mêmes dans l’optique distordue de Philippe, il avait trouvé le biais inconscient de les prendre également à son compte au moyen d’acting-out psychosomatiques de menstruation déplacée (hémorragies anales hémorroïdiennes, épistaxis, ou simplement malaises passagers, « vapeurs »). Philippe se souvenait d’émotions désagréables particulièrement vives devant les serviettes hygiéniques de sa mère plusieurs fois trouvées dans les toilettes. Cette blessure entrevue puis niée saignait donc ; t non seulement n’y avait-il pas de pénis chez les femmes mais en outre une brèche sanglante ! » Pour s’en défendre un seul moyen : s’infliger cette injure à soi-même de manière que le risque en soit à jamais conjuré. Conduite d’autopunition pour un désir actif de castration certainement, mais également maîtrise active du fantasme terrifiant de la castration subie (voire de l’« aphanisis ») grâce à un mécanisme inconscient d’identification à l’agresseur.

Plus d’un homme geignard et sans cesse affligé de petits maux – redoutés comme de grands – doit sans doute ses tendances hypocondriaques ou ses troubles psychosomatiques à un tel processus… tandis que tant de femmes n’en sont elles-mêmes victimes qu’en raison d’une appréhension morbide inconsciente de la signification et du rôle de leur cycle menstruel.

Nous avons donc vu à l’œuvre chez Philippe d’un côté un désir de féminité lié à une admiration de la femme et à sa dévote idéalisation, à l’origine du vécu sexuel pervers à la fois masochiste et fétichiste que j’ai sommairement décrit, et de l’autre un exhibitionnisme viril, associé à un dégoût horrifié, à un mépris crispé, des femmes, transparents dans son comportement quotidien, sa mentalité, et présents à coup sûr, en filigrane, dans le réseau de ses phobies.

On dirait que, dans ce cas tout au moins, la phobie vient jouer un rôle de frein à l’égard de la disposition perverse et occasionne des affects qui représentent comme la résultante d’un déplacement d’émois érotiques et prégénitaux pervers. Il y a comme la peur d’une menace qui reste toujours consciemment inassignable – peur qui procure à la fois un malaise douloureux et un frisson délectable, ce mixte n’étant pas sans analogie avec le plaisir masochique trouvé, tantôt dans les fantasmes de castration, tantôt dans les relations sexuelles à rôles inversés avec lesquelles notre patient était familier.

Sa double polarité sexuelle, dissociée dans son cas avec une rare netteté – sans que cette dissociation dissimule la complémentarité radicale des tendances antagonistes – nous est apparue comme engageant ici non seulement une sorte de bipartition pathologique de la personnalité globale mais avec elle, à la fois une attitude ambiguë, hautement conflictuelle, du sujet à l’égard de sa propre féminité, et une conception mythique de la nature et du rôle des femmes, la seconde étant largement déterminée par la première.

Or l’attitude de Philippe devant la part féminine de lui-même a été largement déterminée par son intolérance vis-à-vis de l’aspect et du comportement viriloïdes de sa mère. Il n’a pu et ne peut supporter le pénis de la mère phallique que cependant il a lui-même halluciné, parce qu’il lui indique sa propre castration, confirmée, on l’a vu, par celle de son père. De tous côtés « il est fait », sa mère « l’a eu ». D’ou le recours à un dédoublement de l’univers féminin : il y a d’une part les femmes « qui n’en sont pas », créatures qui lui font peur et horreur, et d’autre part, les femmes jolies, jeunes et désirables qui sont les seules vraies femmes, celles qu’il appelle a les femmes-femmes », vers lesquelles de très fortes pulsions le dirigent mais dont il ne peut jamais jouir que par le détour du fantasme.

À ce dédoublement correspond celui de sa vie psychique et de son comportement en un secteur non sexuel – à proprement parler – qui est dominé par une attitude de revendication virile, et un secteur sexuel, qui est au contraire régi par un désir d’abdication de la virilité.

Quand Philippe adopte une position érotique masochique à l’égard d’une femme toute-puissante, celle-ci, même si « elle n’a rien entre les jambes », est phallique et lui s’identifie au père châtré en même temps qu’à une image, refoulée, de la femme châtrée.

Quand il adopte, dans la vie courante, une position d’affirmation virile et notamment à l’égard des femmes, c’est en tant qu’il assume ses fantasmes archaïques de castration active de la mère-au-pénis, opération inconsciente qui lui est rendue possible de par ses investissements libidinaux de type pervers. Cela, soit que cette castration il la ressente comme déjà réalisée du fait de l’infériorité à laquelle il voit autour de lui la société des femmes condamnée, soit que son agressivité se trouve éveillée par une conduite autoritaire de la part de telle ou telle, auquel cas il peut bien lui arriver d’être « cinglant » et faire valoir ses prérogatives masculines, en raison du fait que sur un plan libidinal sa position masochique lui fournit par ailleurs une suffisante garantie.

Pour que la mythologie sexuelle de Philippe ait pu se parfaire et se structurer dans le cadre psychopathologique mixte que j’ai défini, il a fallu l’appoint d’une complicité, d’une complémentarité névrotique de la part de son épouse – et c’est sans doute cette réponse morbide mais pour lui vitale, qu’il craint de ne pas retrouver, en tout cas pas dans le même contexte de sécurité familière, avec une autre femme.

Mais la mythologie masculine touchant la sexualité des femmes et de la féminité ne serait-elle pas, d’une façon générale, tributaire d’une mythologie féminine correspondante concernant la virilité, voire la féminité elle-même ?

Ce n’est point par hasard si les dispositions et les attitudes sexuelles caractéristiques que je viens de décrire se trouvent liées, dans le cas que je viens d’évoquer, à un psychisme perturbé.

L’allure nette et tranchée des troubles phobiques en cause, le côté spectaculaire et parfois insolite des tendances perverses à l’œuvre, accentuent ici beaucoup l’incidence pathologique de la mythologie masculine sur le substratum de laquelle j’ai voulu faire porter l’intérêt.

Mais je crois que d’une certaine façon et dans des contextes moins pittoresques, elle est, d’une manière générale, liée à des organisations psycho-affectives distordues. Si cette distorsion échappe souvent, c’est en raison de leur fréquence aussi bien que des liens étroits qu’entretiennent ces attitudes vicieuses avec la personnalité globale.

Cette large diffusion et cette imprégnation poussée ne doivent point toutefois inciter à faire bénéficier de telles structures d’opinion d’un jugement lénifiant. Une névrose de caractère peut fort bien en effet ne se révéler, à première vue, que par certaines tendances idéologiques un peu trop accusées pour n’être pas l’équivalent de symptômes ou tout au moins les indices d’une configuration conflictuelle singulièrement prégnante. « Dis-moi ce que tu penses des femmes, exprime ta position à l’égard de ta propre féminité, et je te dirai qui tu es… »

N’est-il pas, de reste, assez significatif que quelles que soient les positions et les mentalités observées à ce sujet au début d’une cure analytique, on assiste d’ordinaire – s’il se produit un mouvement évolutif favorable – à la convergence des modifications obtenues, non pas dans le sens d’une uniformisation des attitudes affectives et conceptuelles (ainsi qu’un public non averti le croit trop volontiers), mais dans celui de l’accès à un libre regard sur les normes de sentiment, de conduite, de pensée, et à un libre commerce avec elles ?

Ainsi la répartition des valeurs sexuelles est-elle mise en question. Le mystère féminin ne paraît plus ni si spécifique ni si dense ; la « guerre des sexes » ne semble plus inscrite dans une nécessité naturelle, les poncifs des cartes du Tendre qui ont cours pâlissent – ce qui ne veut point dire que tout désormais devienne simple ou facile dans les relations amoureuses, fort loin de là, mais que la difficulté est rapportée à ses origines vécues : les vicissitudes de la genèse personnelle dans un milieu familial, culturel et social donné.

Vicissitudes réelles – c’est-à-dire liées aux traumatismes contingents et aux identifications conflictuelles par exemple – ou bien vicissitudes imaginaires – c’est-à-dire appartenant à un courant fantasmatique interne régi par un déterminisme relativement autonome ? Question qui ne peut être ici que posée – Freud la pose – mais dont la seule formulation souligne déjà la complexité de la genèse de nos mythes.

« Démystifier » la sexualité, pour employer un vocable très à la mode, ne reviendrait pas nécessairement, à l’encontre de ce que pensent certains, à « défantasmatiser », et donc à dépoétiser, notre regard d’homme ou de femme sur l’être que nous constituons en tant qu’objet de notre désir et de notre demande.

Dénoncer comme mythologie certaines attitudes idéologiques et passionnelles masculines devant la sexualité féminine ne tend nullement à récuser les exigences imprescriptibles de l’imaginaire, mais à les accorder aux données d’une expérience qu’une plus libre communication avec l’inconscient vient étendre et approfondir.

« Idées reçues » et fantasmes compensatoires ne sont pas à confondre, en effet, avec les fruits d’une fécondité créatrice susceptible d’enrichir inépuisablement les relations entre les sexes aussi bien que l’image que l’être humain se fait de lui-même.

Insister – fidèle en cela à une tradition psychanalytique qui ne s’est jamais démentie – sur la bisexualité psychique de l’être humain me paraît aller dans le sens de cette fécondité. Cette bisexualité que Freud voyait nettement plus accentuée chez les femmes que chez les hommes, semble en fait assez largement et indifféremment partagée (ou bien une évolution rapide dans le sens d’une certaine féminisation des attitudes et de la mentalité masculines serait-elle depuis quelques décades en train de se produire sous l’influence de causes sociologiques encore mal connues ?).

Quoi qu’il en soit, je crois qu’il y a lieu de mettre en relief une conséquence particulière de cette structure bisexuelle : la disposition, plus ou moins développée, à s’identifier au pôle masculin et au pôle féminin, autrement dit ce pouvoir qui rend l’altérité sexuelle partiellement réductible.

Mais la latitude « d’assumer le plus possible de sexualité » ne conduit pas à ignorer le dimorphisme psychosexuel, tout aussi réel que le dimorphisme biologique sur lequel il se fonde. Reconnaître l’osmose n’oblige aucunement à nier l’individualité et la différenciation cellulaires.

Seulement les différences sont si complaisamment accusées, et depuis toujours, dans ce domaine, qu’il est, et reste plus nécessaire d’insister sur les analogies, en en montrant la source dans la bisexualité mise en lumière par Freud. Parmi toutes les acquisitions psychanalytiques ce n’est point hasard si un esprit indépendant comme Groddeck avait tenu à donner à celle-ci la vedette. Nous sommes bisexuels tout au long de notre vie, disait-il, car « dans l’être appelé homme il y a une femme et dans la femme se trouve un homme ».

La reconnaissance lucide et circonstanciée de cette dualité ne serait-elle pas le gage principal d’une conception de la vie sexuelle à la fois plus large, plus libre et plus vraie ?


5 S. Freud n’écrit-il pas dans les Trois Essais : « Ce sont peut-être les perversions les plus répugnantes qui accusent le mieux la participation psychique dans la transformation de la pulsion sexuelle. Quelque horrible que soit le résultat on y retrouve une part d’activité psychique qui correspond à une idéalisation de la pulsion sexuelle. »