Le changement d’objet

Par C.-J. Luquet-Parat

Le changement d’objet est un moment crucial de l’évolution féminine.

C’est le mouvement au cours duquel la petite fille désinvestit sa mère comme objet d’amour, pour investir son père. Mais cette définition reste incomplète parce qu’elle laisse dans l’ombre plusieurs modifications qui se font dans le même temps, dans la structure même de l’investissement de l’objet d’amour, dans l’investissement des zones érogènes, et dans la structure du moi tout entier.

Freud, en raison de cette complexité sans doute, avait décrit au cours de l’Œdipe de la petite fille un « triple changement » : changement d’objet d’amour, changement de zone érogène (à l’érogénéisation du clitoris fait place celle du vagin), changement de la position active en position passive par rapport à l’objet d’amour.

Si l’on compare en effet la situation à la fin de la période pré-œdipienne, et au déclin de l’Œdipe, on constate que la traversée de la période œdipienne a bien abouti à ce triple changement. On peut constater aussi, et cela me paraît avoir une importance capitale, que les positions et les émois féminins liés au pénis ont été eux aussi très notablement changés, comme s’il s’opérait à ce moment-là des transformations qui dénouent et liquident les positions anciennes, métabolisant, si l’on peut dire, la revendication du pénis ; nous y reviendrons plus loin.

Cependant, en ce qui concerne le détail du « triple changement », la coordination et les interrelations possibles des trois éléments, hétérogènes au départ, en ce qui concerne même leur succession dans le temps, ou leur simultanéité, les auteurs ne sont pas d’accord et il persiste là un flou qui rend compte de la complexité du problème.

Pendant la période qui précède immédiatement le changement d’objet, la petite fille a, à l’égard de sa mère, objet d’amour essentiel, une position active, possessive. Elle s’identifie à son père ressenti comme un rival amoureux. La primauté, en tant que zone érogène, revient au clitoris. Sur ces points, la majorité des auteurs semblent d’accord, même si pour certains cette position correspond aux tendances les plus naturelles et les plus spontanées du moi féminin, et pour d’autres à une résultante de positions qui sont surtout défensives et qui masquent la tendance spontanément passive du moi féminin.

Pour Freud, la modification commencerait par la diminution des impulsions actives et l’augmentation des impulsions passives, et ce seraient les tendances passives qui aideraient à la transition vers l’objet paternel.

Pour J. Lampl-de-Groot, la position active à l’égard de la mère se transformerait en une position passive envers ce même objet. Ensuite seulement l’enfant se tournerait vers son père. Simultanément à ce second mouvement, des pulsions agressives s’infléchiraient en masochisme.

Selon Marie Bonaparte, il s’opérerait un retournement des phantasmes sadiques clitoridiens dirigés vers la mère en phantasmes passifs à l’égard du père, cette transformation pouvant s’opérer, nous dit-elle, « à l’aide de la mobilisation de pulsions primitives passives masochistes femelles ». Le passage de la passivité clitoridienne à la passivité vaginale s’opérant secondairement.

Pour H. Deutsch, la libido sadique active, à partir du complexe de castration vécu par la petite fille à l’occasion de la découverte de son absence de pénis, se trouve déviée en masochisme. Et pour elle ce serait ce masochisme qui formerait la base érotique de la libido féminine.

Toutes ces thèses, centrées sur la pulsion et sur ses origines et implications biologiques, négligent les relations objectales et leur rôle fondamental dans la structuration du moi. La pulsion ne peut avoir d’existence en dehors de la relation objectale, sauf dans les tout premiers stades de la vie, et il est important de considérer rapidement l’évolution pulsionnelle dans son histoire jusqu’au moment qui nous intéresse (en attachant notre attention aux passages de l’activité à la passivité et de l’agressivité au masochisme).

Au début de la vie, à l’âge où la relation objectale n’existe pas encore, en raison de l’immaturation, et où l’enfant est encore incapable de faire une différenciation entre lui et le monde extérieur, le nourrisson oscille entre des périodes de besoin, où il manifeste activement par des cris et des mouvements ses tensions (faim, froid) et des périodes de satisfactions où interviennent en proportion variable des satisfactions actives et passives. Il ne semble pas y avoir de différence pendant les premières semaines entre le comportement et les manifestations pulsionnelles des filles et des garçons. Il existe déjà, pendant cette toute première période, des passages de l’activité à la passivité, passages qui se font plus ou moins facilement, avec aisance et tranquillité, ou avec à-coups et souffrance dans les cas où existent des affections organiques, des douleurs viscérales ou une inadaptation des soins maternels aux besoins de l’enfant, dans le temps, dans la qualité ou dans la quantité. La relation anaclitique et la tonalité sécurisante ou angoissante de cette relation a une influence certaine sur la manière dont l’enfant ressentira les situations de passivité.

L’agressivité, que l’on peut confondre à cette époque avec l’exagération des tensions avec besoin de décharge, à cause de l’indifférenciation même du moi et du monde extérieur, est ressentie comme insupportable et sans doute insuffisamment déchargée par les grandes crises expulsives, qui ne se terminent souvent que par l’épuisement et le sommeil, à moins qu’une diminution de la frustration puisse permettre un brutal retour à la situation d’équilibre. C’est à la fin de cette période que s’organise ce qui aboutira aux grands mouvements phantasmatiques du début de la relation objectale.

À l’âge où l’enfant est devenu capable d’une relation objectale, ses pulsions actives et agressives vont se trouver intriquées, s’adressant au même objet (à la fois gratifiant et frustrant), et la recherche active de plaisirs passifs va se trouver teintée des angoisses premières, les racines de la peur des situations passives résidant dans la peur de la mère active. M. Klein et ceux qui ont vu dans l’étude des enfants une confirmation de certaines de ses conceptions ont bien saisi que, très précocement, l’objet réel extérieur est utilisé par l’enfant pour réduire l’objet intériorisé, et que dans la mesure où il vit une bonne relation avec son objet réel, il peut surmonter les angoisses liées à ses désirs ambivalents. C’est à travers les vicissitudes des désirs inassouvis et contrariés, des frustrations diverses, que l’enfant va passer progressivement d’un âge où, étant donné son immaturation neurologique, une part importante de ses plaisirs était liée à une situation passive, à un âge où sa motricité va lui permettre de se lancer activement à la conquête du monde, ceci pour les filles comme pour les garçons. Il est facile d’observer chez l’enfant à l’âge préverbal des mouvements d’infléchissement de l’agressivité quand il trouve dans le monde extérieur un frein à la satisfaction de ses pulsions actives, possessives, agressives : il se met en colère, il accroît son élan agressif, mais cette colère en même temps le fait souffrir, ses cris dénotent combien sa colère l’atteint lui-même, combien, s’adressant autant et parfois plus à l’objet parental intériorisé qu’à l’objet réel extérieur qui a joué un rôle déclenchant, elle prend un chemin rétrograde, c’est-à-dire contre son moi. Le cri de l’enfant n’est pas alors seulement agressif, expulsif, c’est en même temps une plainte.

Ce qui n’était au début qu’un partage, un double courant de pulsions agressives (un courant vers l’objet extérieur, un courant vers l’objet intériorisé), apparaît progressivement comme un infléchissement.

Pendant la phase ambivalente binaire, qui marque le début de la relation objectale, l’activité et la passivité demeurent liées, mais en partie seulement. L’enfant normal jouit de nombreux plaisirs passifs et toute une partie de son activité est utilisée dans le but d’obtenir des plaisirs passifs. Bien souvent, l’enfant ne bénéficie et n’accepte même le plaisir passif que dans la mesure où il le souhaite et le réclame. L’activité parentale, si elle lui est imposée, même sous forme de ce qui est naturellement un plaisir, est ressentie comme danger, agression désagréable et surtout ambivalente (c’est une source possible de l’érotisation de la passivité douloureuse).

La triangulation, qui apparaît à 8 mois, est utilisée pendant toute l’évolution. L’objet internalisé (imago) ambivalent se trouve projeté sur deux objets réels dont l’un est ressenti comme bon quand l’autre est ressenti comme mauvais. La triangulation facilite l’incorporation de l’objet en le débarrassant des modifications projectives, mais surtout elle va tenter de résoudre la part masochique des deux courants agressifs, l’un des objets pouvant alors être franchement rejeté comme inutilisable pour le moi.

La triangulation se trouve mise en défaut à propos des identifications sexuées. Au cours de la scène primitive, le bon et le mauvais objet doivent s’unir dans un rapport qui de nouveau ne peut être que destructeur. Si on essaie de localiser l’évolution de la conception décrite sous le nom de scène primitive, on constate qu’elle s’étend sur une très longue période et qu’elle intéresse successivement les émois oraux, anaux et phalliques. On ne peut pas oublier, par souci de clarté, qu’en réalité, comme Freud y avait lui-même insisté, les stades ne se succèdent pas nettement mais qu’ils se chevauchent, se superposent et coïncident partiellement. L’agressivité trouve largement, à se déverser dans une identification à l’élément sadique actif de la scène, que ce sadisme soit oral ou anal. Or, l’activité de l’enfant est au moment qui nous intéresse largement imprégnée par les émois de la phase anale qui est à son apogée et son activité est liée aux pulsions sadiques dirigées vers ses objets libidinaux. On peut dire que lorsque la fille a projeté sur le sein, puis sur le pénis, une agressivité très intense à l’occasion des phantasmes de la scène primitive, il lui devient particulièrement angoissant et difficile de prendre une position passive par rapport à ce pénis. Les attitudes parentales à l’égard de l’enfant, et entre eux, ont une importance en ce qui concerne les identifications, et pour confirmer ou infirmer les phantasmes infantiles concernant la scène primitive conçue comme sado-masochique.

Mais il semble que dans tous les cas l’agressivité projetée est suffisante pour que la fille ne puisse pas aborder sans angoisse un rôle à l’intérieur de cette scène primitive. C’est probablement pourquoi on observe d’abord une modification de la relation binaire avec la mère, la fillette prenant le rôle actif (pénien-anal) vis-à-vis de celle-ci en même temps qu’elle manifeste son désir d’être munie d’un pénis et c’est ainsi qu’elle entre dans la phase préœdipienne ou d’Œdipe négatif. Elle est à la fois active et agressive à l’égard de son objet d’amour. Cet objet est représenté par la mère que la fille voudrait posséder exclusivement, et elle ressent son père comme un rival.

Selon l’ensemble des auteurs, la transformation des positions actives en positions passives se fait avant le début de l’établissement de la relation libidinale œdipienne positive avec le père. Pour L. de-Groot, c’est dans la relation avec sa mère que la fille cesse d’être active pour devenir passive et ce serait cette relation passive qu’elle transporterait vers le père. Les autres auteurs sont moins précis et indiquent que « à l’occasion » ou « au moment » du changement d’objet les tendances actives se trouvent souvent transformées en tendances passives. Il s’opérerait pour Marie Bonaparte un « retournement des phantasmes sadiques contre la mère en phantasmes passifs à l’égard du père ». Freud avait bien mis en lumière le phantasme masochique œdipien sous le titre « On bat un enfant », où apparaît le lien entre le masochisme et la passivité dans cette relation. Je pense qu’en réalité la fille se tourne d’abord vers son père d’une façon active, possessive et sadique, elle déplace à la fois son désir libidinal et sa revendication du pénis de la mère vers le père porteur du pénis. En effet, la fillette poursuit à ce moment de son évolution, malgré la triangulation œdipienne qui avait ébauché un « tri » des pulsions (l’amour allant vers le père et la haine vers la mère), des buts actifs et possessifs issus de la phase anale, et la réceptivité passive féminine ne peut s’instaurer qu’à l’aide de l’infléchissement des pulsions sadiques dirigées vers le pénis du père, et de ce mouvement évolutif essentiel que j’appelle mouvement masochique féminin dépend une grande partie du destin de la féminité.

Au début de ce moment se trouve utilisé le mécanisme si important de la prise active du rôle passif par rapport à l’objet (qui a une parenté étroite avec le mécanisme d’identification à l’agresseur) qui pourrait se traduire par la formule : « C’est moi qui veux qu’il me pénètre avec son pénis que je ressens comme dangereux. » Il ne semble donc pas possible pour la fillette, dans la situation relationnelle phantasmatique où elle est au moment d’aborder l’Œdipe, de changer d’objet, de renoncer au rôle le plus normalement évolutif, le plus conforme à l’expansion naturelle du moi, qui est le rôle de l’agresseur, du possesseur, sans faire un infléchissement masochique. Mais celui-ci est accepté par le moi dans les cas normaux et ne fera que marquer d’une teinte spéciale l’évolution de la féminité.

Certaines périodes des analyses de femmes révèlent clairement la succession de ces mouvements pulsionnels et en particulier il est frappant de constater la survenue d’émois et de désirs masochiques érogènes à des moments bien particuliers de l’analyse de l’Œdipe, de manière transitoire et liés à la résurgence d’un matériel historique bien délimité.

Les analyses de fillettes permettent les mêmes constatations, de même que l’observation directe des petites filles dans leurs jeux, leurs phantasmes, et leurs productions spontanées. Ceci peut être situé très nettement à un moment bien précis de leur évolution (qu’on pourrait désigner sous le nom de second temps du changement d’objet), chez des fillettes qui ni avant, ni après, n’ont présenté et ne présentent de positions masochiques prééminentes. Les rêveries et les phantasmes masochiques qui accompagnent l’activité masturbatoire à ce moment évolutif ont une extrême importance et, si les contenus s’en trouvent refoulés pendant la période de latence, il est constant qu’ils réapparaissent à l’adolescence. Ils accompagnent alors la masturbation, ou remplissent les phantasmes qui servent d’équivalents masturbatoires. Ils sont en relation étroite avec la résurgence des pulsions œdipiennes dont le poids se trouve alors bien souvent aggravé par la culpabilisation (liée à un phénomène d’identification et d’écho) exercée par la mère qui met l’accent sur les dangers que court l’adolescente en se laissant séduire par un homme, sous le jour d’une rationalisation visant à la protection de l’adolescente.

Il est fréquent de rencontrer des difficultés parfois quasiment insurmontables (insurmontables tant que l’analyse de leur base prégénitale n’est pas effectuée) liées à des affects trop puissamment masochiques, qui ont en quelque sorte effrayé le moi et entraîné des régressions gênant l’évolution et toute l’organisation sexuelle. On conçoit en effet combien toute augmentation quantitative du phénomène peut entraver l’évolution de l’Œdipe. Cette augmentation pathogène se trouvant liée aux conflits prégénitaux des âges précédents, le conflit vécu par la fille lorsqu’elle désire activement et sadiquement le pénis du père, se trouve aggravé des conflits survivants avec la mère (l’imago maternelle prégénitale). Et l’infléchissement masochique ayant gardé la signification qu’il a eue à certains moments évolutifs antérieurs, ressenti comme un danger trop grand, vital, vecteur d’une angoisse insurmontable, entraîne l’arrêt évolutif et l’organisation de mécanismes défensifs.

Si en effet la pénétration souhaitée est imaginée comme ce qui va véritablement porter atteinte à l’intégrité corporelle et à l’intégrité du moi, si le pénis est resté porteur de la puissance phallique démesurée (et le trop grand pénis désiré par la petite fille, disproportionné par rapport à elle, est l’héritier de la puissance phallique envahissante, destructrice, morcelante, déstructurante, du phallus maternel primitif), le rapport génital, la pénétration, sont vécus comme un désir insupportable, inacceptable par le moi, en contradiction avec la défense narcissique fondamentale et l’autoconservation. Il se produit alors une régression et la fille reprend d’une manière régressive et défensive une position active, et bien souvent elle retourne en fonction de ce qu’elle ressent comme une défense vitale vers une revendication du pénis, le pénis est désiré pour soi, il s’agit de l’avoir pour ne pas être pénétrée. (Il s’agira aussi d’une certaine manière d’avoir à soi un enfant, désir qui s’oppose à celui d’être fécondée par le père.)

Une partie, un aspect du narcissisme féminin secondaire, du narcissisme corporel, peut être compris comme une défense à partir du désir trop angoissant d’être pénétrée ; le désir d’être désirée correspondant à une identification au phallus, ce qui est une manière de séduire, de pénétrer, de posséder, de réduire l’autre, de garder la mainmise et l’activité par rapport à lui.

Pour que le désir masochique de pénétration n’entraîne pas ces retraits, il est nécessaire que le père soit ressenti comme suffisamment bon objet. Mais pour que l’imago génitale du père porteur de pénis soit une bonne imago, il est indispensable que dans le vécu prégénital l’enfant ait pu suffisamment séparer, par la triangulation, une bonne imago et une mauvaise imago, et c’est la bonne imago maternelle qui, projetée, transférée sur le personnage paternel, permettra la réussite de la triangulation œdipienne.

On peut comparer la difficulté de certaines filles à accepter leur désir de pénétration masochique aux difficultés de certains garçons à aborder leur crainte de castration œdipienne ; dans les deux cas la régression, la fuite, sont liées à l’intensité de l’angoisse qui n’est pas en réalité une angoisse d’être pénétrée dans un cas, ni une angoisse liée à la castration dans l’autre, mais en réalité dans les deux cas une angoisse de morcellement qui les rejette dans un monde archaïque. Et en clinique il devient alors nécessaire d’analyser les conflits prégénitaux encore vivaces qui ont entravé l’évolution.

On peut dire en effet que, de façon constante, les peurs insurmontables déclenchées par les désirs masochistes trouvent leur origine véritable dans une représentation fortement sado-masochiste de la scène primitive à ses différents moments.

Le mouvement régressif sur lequel je viens d’insister se trouve très souvent renforcé par la culpabilité œdipienne classique à l’égard de l’objet maternel (la mère œdipienne redoutée se retransforme en mère sadique prégénitale), cette culpabilité pouvant dans certains cas faire illusion dans la mesure où elle sert à masquer l’essentiel du conflit.

En ce qui concerne le changement de zone érogène, c’est une simplification peut être un peu abusive de considérer, comme on l’a dit souvent, que la fille a deux zones érogènes génitales et que la primauté, voire l’exclusivité, passe de l’une à l’autre. Et c’est fausser la réalité que de ne pas tenir compte du fait que s’il existe bien une phase « phallique » chez la petite fille dont l’acmé correspond à la période pré-œdipienne, cette phase phallique, héritière directe de ce qu’on a coutume d’appeler la phase anale, mériterait le plus souvent (au moins dans les premiers temps de son développement) d’être appelée phallique-anale. On sait que les « phases » se recouvrent en partie et s’intriquent plus qu’elles ne se succèdent franchement. Du point de vue de l’érogénéité, la phase anale est riche et complexe et son retentissement est grand sur la sexualité féminine à venir. L’érogénéité passive anale cloacale double à partir d’un certain moment l’érogénéité orale, avant de lui succéder (on pourrait dire que pendant un temps la forme de l’érogénéité passive orale s’exprime et se prolonge dans l’érogénéité passive cloaco-anale, alors que l’érogénéité active orale est vécue, elle, à l’aide de la zone orale). Peu à peu la prédominance de l’activité cloaco-anale va s’instaurer, la zone cloaco-anale étant investie comme organe à prendre, à absorber, à garder, à contenir activement, à posséder, à détruire, le contenu fécal étant vécu comme partie du sujet, corps étranger, partie de l’objet, objet de relation avec l’objet-mère et progressivement identifié au pénis du père (après avoir été identifié au phallus de la mère puis au phallus du père) lui aussi objet de relation avec la mère. Si bien qu’on peut dire que la si fameuse revendication phallique de la fille commence sous forme de revendication anale. La reconnaissance ou plutôt la valorisation de la différence des sexes se situe en effet à un certain moment de l’évolution. (Je dis valorisation car la connaissance qu’ont certaines fillettes depuis toujours de la différence des sexes ne prend une importance spécifique qu’à l’âge où l’on décrit que les autres découvrent cette différence des sexes.)

On n’a peut-être pas donné assez d’importance à l’érotisme uréthral de la petite fille lié à la fois à l’érotisme clitoridien et à l’érotisme anal (la répression éducative portant généralement de manière beaucoup plus pesante sur l’érotisme anal que sur l’érotisme uréthral, ce qui n’est pas sans influer sur l’aspect phallique que prendront et l’érotisation et la démarche pulsionnelle de la fille).

En ce qui concerne le changement de zone érogène, il s’agit en réalité, sinon d’une disparition de l’érogénéité du clitoris, du moins d’une modification de cette érogénéité dans le sens d’une augmentation de la passivité aux dépens de l’activité, l’érogénéité clitoridienne comprenant une part passive et une part active. L’érogénéité vaginale (qui correspond à la fois à des sensations propres et à une connaissance précoce mais souvent tôt refoulée, et à une participation de parenté et de voisinage à l’érogénéité anale), l’érogénéité vaginale se trouve habituellement remise à plus tard dans son vécu effectif et peut être considérée comme « virtuelle ». C’est bien souvent chez la fillette la bouche qui reprend symboliquement, et pour les raisons sur lesquelles Jones a insisté, la valeur d’un organe vaginal.

Là aussi d’ailleurs il serait plus exact de dire que l’érogénéité active vaginale (vaginale-cloacale-anale) subit une modification dans le sens d’une augmentation de la passivité aux dépens de l’activité, et qu’elle va se trouver ainsi plus apparentée à l’érogénéité passive anale (qui est son fondement à l’âge précédent) qu’à l’érogénéité active anale.

Même si l’on a soin d’insister sur le parallélisme et les interrelations des relations objectales et de l’érogénéité, on a le sentiment de fausser la réalité dès que l’on s’exprime en termes de zones et de phases, si l’on ne maintient pas très présent que l’essentiel de ces modifications se fait sur le plan de la représentation phantasmatique d’une relation amoureuse objectale. De même, le fait d’utiliser certains mots comme sein, cloaque, vagin, clitoris, pénis, contient le risque d’évoquer de façon trop précise des réalités anatomiques du monde adulte ; ces notions interviennent en effet à la fois pour désigner des réalités anatomiques mais aussi et peut-être surtout comme représentants symboliques de fonctions. Il s’agit pour l’enfant de l’évolution, de l’organisation de ce qui deviendra sa fonction sexuelle féminine, en synthétisant et en élaborant des tendances issues des différents âges, en une réceptivité féminine (spécifiquement féminine, je pense, en désaccord avec certains auteurs).

Le mouvement masochique a donc ainsi amené la fille dans une position passive amoureuse à l’égard de son objet paternel. Est-ce à dire que toute activité est désormais absente ? Il est plus exact de dire que l’activité investissant la forme passive conditionne la réceptivité féminine, selon le terme de Michel Fain ; la réceptivité apparaît donc comme une forme d’activité à but passif, qui correspond d’ailleurs à la physiologie de l’acte sexuel. La passivité concerne la forme de la relation objectale (il en est de même d’ailleurs à chaque fois qu’il est question de passivité).

D’autre part, si lors du changement d’objet et de l’infléchissement masochique une grande part de l’activité se transforme en passivité (en activité à but passif) dans les phantasmes sexuels et les relations d’objet qui les incluent, une autre partie de l’activité et du mouvement d’expansion du moi va se développer dans des voies parallèles, bien plus façonnées par les identifications que par les relations d’objet sexualisées. La prise de position féminine masochique implique toute une série d’identifications à la mère, mais les identifications au père, qui s’étaient montrées très importantes lors de la phase anale et phallique, ne vont pas cesser complètement.

Une des modifications essentielles qui se produit au cours et à l’aide du changement d’objet consiste dans la liquidation de la revendication du pénis. La fille vient de parcourir une évolution qui, du désir d’avoir un pénis comme le père (le désir du pénis étant une réadaptation sur un mode pseudogénital du désir prégénital de puissance phallique, de possession phallique, de réassurance et de participation phallique primitive) pour pénétrer la mère, du désir de prendre au père son pénis, est passée, à l’aide du mouvement masochique, au désir de recevoir par la pénétration le pénis du père, de recevoir un enfant du père. Les mouvements tendres et les identifications non conflictuelles à la mère aidant, la fille devient capable, et c’est un moment essentiel dans son histoire, d’éprouver un amour œdipien véritable, un amour pour le père (pour l’homme), objet différent d’elle, porteur de pénis, elle se sachant et s’acceptant dépourvue de pénis. Elle a acquis, grâce à l’investissement de son propre sexe, réel, la possibilité de réaliser son amour dans sa complémentarité avec l’autre. L’hétérosexualité est alors acquise (et seulement là). L’homme, à l’image du père, est désormais l’autre dissemblable et complémentaire, et par cela même aimé et désiré. Le monde génital, le mode génital est atteint.

Si j’ai dit que le mouvement masochique se développait à un moment particulier de l’évolution féminine et qu’il était transitoire, est-ce à dire qu’il ne laisse aucune trace ? En dehors de l’éventualité déjà citée où, accompagné d’une angoisse trop intense, il déclenche des mécanismes de régression et des formations réactionnelles qui en constituent une trace négative, on peut en reconnaître l’héritier dans l’organisation relationnelle des femmes qui présentent un masochisme érogène pervers. Je ne m’étendrai pas sur cet aspect qui n’est qu’un des accidents parmi d’autres qui peuvent survenir au cours de l’évolution féminine, puisque je me suis bornée à tenter de décrire ce qui prépare et entoure le changement d’objet dans le cas idéal d’une évolution classique.

Je terminerai en évoquant seulement ce que je considère comme une trace fréquente du mouvement masochique, c’est la dépendance féminine à l’égard de l’homme, ou plus exactement l’investissement d’une position de dépendance qui correspond plus à un choix qu’à une nécessité. On peut dire que la dépendance érotique ne cesse pas réellement d’exister pour la femme étant donné sa forme anatomique et physiologique, mais il y a plus, et la recherche d’une position de dépendance dépasse souvent le comportement sexuel pour imprégner toute une partie du comportement général. Elle est due à une érotisation très intense, à l’investissement d’un certain « rôle » par rapport au rôle dévolu à l’autre qui se trouve maintenu grâce au plaisir qui lui est lié. Je crois qu’il faut distinguer tout à fait cet investissement de la position de dépendance, d’autres comportements (position « en second », en sous-ordre) avec lesquels on risque de le confondre. Ceux-là sont les fruits d’une inhibition, d’une régression, d’une culpabilité et ils reposent sur une défense ou une obligation et non pas sur une préférence en fonction du plaisir. Bien entendu l’intrication des deux séries de raisons peut aussi se voir et créer des cas plus complexes, dont a priori il est difficile de dire si la passivité s’inscrit dans un mouvement érotique libre ou dans une obligation névrotique.