La culpabilité féminine

(De certains aspects spécifiques de l’œdipe féminin)

par Janine Chasseguet-Smirgel

« Ceci est en désaccord avec l’affirmation stupéfiante de Freud selon laquelle le concept du complexe d’Œdipe est strictement applicable à l’enfant mâle seul et que « c’est seulement chez l’enfant mâle que survient la fatale conjonction de l’amour pour l’un des parents et de la haine de l’autre en tant que rival15. » Nous sommes contraints à être ici plus royalistes que le roi16.

Je ne peux trouver aucune raison de douter que pour la fille, non moins que pour le garçon, la situation œdipienne, dans la réalité et dans le fantasme, ne constitue l’événement décisif de la vie. »

Jones (» La Phase Phallique », 1932).

Il est troublant de constater que la théorie freudienne du complexe d’Œdipe fait au père une place centrale dans l’Œdipe du garçon tandis qu’elle la réduit considérablement dans l’Œdipe de la fille. En fait si nous nous référons à l’article de Freud « De la Sexualité féminine » auquel répond l’article de Jones « La Phase Phallique » nous voyons que l’Œdipe positif de la fille peut faire totalement défaut. S’il existe, il est le plus souvent un fidèle décalque de la relation à la mère « sauf en ce qui concerne le changement d’objet, la vie amoureuse acquiert à peine un seul nouveau trait dans la seconde phase » (celle de l’Œdipe positif), dit Freud dans « De la Sexualité féminine ».

Quand l’Œdipe positif s’établit chez la fille ce n’est pas à la faveur de son amour pour son père et de ses désirs féminins mais en raison de ses désirs masculins, de son envie d’un pénis qu’elle va chercher à obtenir auprès de son détenteur, le père. Lorsqu’il s’installe enfin, il a tendance à se perpétuer, il constitue avant tout « une position de tout repos » (La Féminité), « un havre » (Le Déclin du Complexe d’Œdipe). Les craintes de castration étant absentes chez la fille, elle n’a pas de raison d’y renoncer ni de constituer un Surmoi puissant (Le Déclin du Complexe d’Œdipe).

Dans la période qui précède le changement d’objet – lorsqu’il a lieu – le père « n’est guère différent d’un rival gênant » (De la Sexualité féminine) mais, de plus, la rivalité avec le père dans l’Œdipe négatif est peu marquée et n’est en rien symétrique de la rivalité œdipienne du garçon pour la possession de la mère. La fillette ne s’identifie pas au père dans son amour homosexuel pour la mère.

Si nous quittons le domaine du développement normal ou des névroses pour aborder celui des psychoses, nous relevons la place faite à l’homosexualité dans la théorie freudienne des délires.

Les désirs de soumission passive au père, dangereux pour le Moi, constituent le noyau des délires masculins. Le désir d’avoir un enfant du père y occupe une place centrale. On ne manque pas à nouveau d’être frappé par le fait que ce même désir, celui d’avoir un enfant du père, lorsqu’il apparaît au cours du développement normal de la fillette, n’est pas, dans la théorie de Freud, un désir primaire, lié à sa féminité même, mais un désir secondaire substitut de l’envie du pénis.

Paradoxalement le père semble occuper une place bien plus importante dans la vie psycho-sexuelle du garçon que dans celle de la fille, soit comme objet d’amour, soit comme rival. Je dirais volontiers en poussant la pensée de Freud jusqu’à ses conséquences dernières, que le père est au garçon, bien plus qu’il n’est à la fille.

Mais avec l’authentique esprit scientifique, l’amour de la vérité et la générosité qui caractérisent le génie, Freud n’a jamais considéré ses travaux sur la Sexualité féminine comme définitifs et a laissé le débat ouvert, invitant ses disciples à poursuivre après lui l’exploration du « continent noir ». N’a-t-il pas dit, par exemple, à la fin de sa conférence sur « La Féminité », l’un des derniers travaux qu’il ait consacrés à ce problème :

« Si vous voulez en savoir davantage sur la féminité interrogez votre propre expérience, adressez-vous aux poètes ou bien, attendez que la science soit en état de nous donner des renseignements plus approfondis et plus coordonnés. »

Le but de cet exposé est de mettre en évidence certaines positions spécifiquement féminines dans la situation œdipienne qui n’ont pas leur pendant chez l’homme, d’en éclairer quelque peu les motivations profondes et d’en décrire les conséquences et les prolongements. Tout ceci m’amènera à effleurer au passage des sujets multiples en relation avec la vie psychosexuelle de la femme tels que l’envie du pénis, le masochisme féminin, le Surmoi, le déclin du complexe d’Œdipe chez la fille… Il ne peut être bien évidemment question de traiter ces sujets en eux-mêmes et encore moins de manière exhaustive. Aussi bien ne seront-ils abordés que dans leurs aspects qui se trouvent en relation directe avec mon sujet et qui relèvent d’une même problématique.

En raison de la multiplicité des questions soulevées, il est nécessaire que j’opère un découpage quelque peu artificiel dans ma présentation.

Ainsi, je porterai l’accent sur les caractères particuliers de la relation de la fille au père, sans tenir compte, autant qu’il le faudrait, de la préhistoire dont cette relation est grosse et plus particulièrement des problèmes d’identification, eux-mêmes liés à l’homosexualité dont Joyce Me Dougall parlera ici même.

D’autre part, traiter de la « spécificité » de certaines positions féminines exigerait de les comparer aux positions masculines. Cette comparaison ne pourra être qu’implicite.

La plupart des études psychanalytiques s’accordent à reconnaître que la femme traverse de nombreux écueils sur le chemin de la maturité œdipienne et génitale, au point que Freud a été amené, comme nous l’avons vu, au sujet de la femme, à revenir sur l’affirmation de l’universalité du complexe d’Œdipe en tant que « noyau des névroses ».

Quant aux auteurs qui, d’une façon générale, ne partagent pas les vues de Freud sur le développement psycho-sexuel de la fillette, ils mettent l’essentiel des difficultés qu’elle rencontre sur le compte des craintes pour le Moi, des craintes narcissiques qu’éveille la position féminine.

Pour ma part, je m’attacherai plutôt ici à dégager certains aspects de l’Œdipe féminin qui n’ont pas leur symétrique chez l’homme et qui sont la source d’une culpabilité spécifique inhérente à un moment précis de l’évolution psychosexuelle de la femme : le changement d’objet.

I. L’idéalisation de l’objet dans la relation de la fille au père

Les conceptions de Freud et des auteurs qui partagent ses vues sur le développement de la fille ainsi que celles des auteurs qui s’y opposent (Mélanie Klein et Jones en particulier) ont pour point commun de fonder le changement d’objet inhérent à l’évolution œdipienne féminine, sur la frustration.

Ainsi, pour Freud, le complexe d’Œdipe de la fille résulte d’une double déception, objectale d’abord, narcissique ensuite et surtout, provenant de la prise de conscience de sa « castration » – la mère ne lui a donné ni l’amour, ni le pénis qu’elle souhaitait. C’est l’envie du pénis, elle-même déçue et remplacée par le désir d’un enfant, substitut du pénis, qui pousse la petite fille, selon Freud, à se tourner vers son père. L’on sait que Mélanie Klein et Jones pensent au contraire, que « l’Œdipe de la fille ne s’installe pas indirectement, à la faveur de ses tendances masculines, mais directement, sous l’action dominante de ses éléments instinctuels féminins » (Mélanie Klein : La Psychanalyse des enfants). La fillette désire avant tout incorporer un pénis, non pour avoir un pénis mais pour en faire un enfant ; le désir d’un enfant ne vient pas se substituer au désir impossible d’avoir un pénis (Jones : La Phase Phallique). Malgré leur refus fondamental à admettre le caractère secondaire de l’Œdipe féminin, ces auteurs pensent que le désir œdipien de la fillette est très précocement éveillé et activé par la frustration qu’inflige le sein maternel qui devient alors mauvais. C’est donc le caractère mauvais du premier objet qui, dans ces deux conceptions par ailleurs opposées, est à l’origine du changement d’objet, la fillette cherchant un bon objet capable de lui procurer les satisfactions narcissiques et objectales dont elle manque. Le second objet – le père et son pénis – sera donc, du fait de la décevante relation au premier objet, soumis à un processus d’idéalisation.

En effet, une croyance dans l’existence d’un bon objet capable de pallier toutes les carences du premier s’avère nécessaire pour qu’un changement d’objet prenne place.

Cette croyance ne peut aller sans une projection de tous les bons aspects de l’objet sur un second objet ainsi qu’avec un maintien étroit, au moins temporaire, des projections des mauvais aspects de l’objet sur l’objet primitif. Cette scission est le promoteur indispensable du changement d’objet qui, sans elle, n’aurait pas de motif pour s’effectuer. Elle est à la base de la triangulation chez la fille, processus sur lequel le Dr Luquet a insisté. Mais cette scission implique l’idéalisation du second objet, si l’on désigne ainsi la projection de qualités intégralement bonnes.

Différents auteurs ont mis l’accent sur le processus d’idéalisation du second objet chez la fille. Ainsi Mélanie Klein, dans « Envy and Gratitude », écrit, à propos de l’exacerbation des sentiments négatifs envers la mère qui conduisent la fillette à s’en détourner : « … Mais l’idéalisation du second objet, le pénis du père et le père peut réussir. Cette idéalisation dérive principalement de la recherche d’un bon objet. »

Ce processus d’idéalisation qui fonde le changement d’objet me semble peser lourdement sur le destin psychosexuel de la femme. Il implique, en effet, une désintrication pulsionnelle, chacun des objets étant, au moment où s’effectue le changement d’objet, investi soit entièrement négativement (la mère, son sein, son phallus), soit de façon entièrement positive (le père et son pénis). De ce fait, la fillette tendra, pour maintenir cette désintrication pulsionnelle, à refouler et à contre-investir ses pulsions agressives dans sa relation au père et à son pénis. Il en résultera une culpabilité spécifiquement féminine dans la mise en œuvre de la composante sadique-anale de la sexualité, dont l’essence est radicalement opposée à l’idéalisation.

Certes la conflictualisation de la relation de la fille au père sera tributaire du caractère de ses premières expériences avec l’objet maternel ainsi que des particularités propres du second objet.

Si la relation de la fille avec sa mère est dominée par de bonnes expériences et des frustrations « normales », progressivement dosées, nécessaires à la formation d’un Moi solide et harmonieux et si le père présente par ailleurs des caractéristiques susceptibles d’en faire un support adéquat de projection des bons aspects de l’objet, en même temps qu’une suffisante fermeté, elle effectuera le changement d’objet à la faveur des frustrations, ayant réalisé des identifications à la mère non conflictuelles, sans que l’idéalisation du second objet dépasse la fonction qui lui est dévolue à un moment précis du développement.

L’obligation de pérenniser l’idéalisation de l’objet et la désintrication pulsionnelle concomitante sera moins impérieuse, la psycho-sexualité féminine pouvant alors s’épanouir dans les conditions les plus satisfaisantes.

Si au contraire les premières expériences s’avèrent mauvaises et si le second objet ne présente aucun trait favorisant la projection du bon aspect de l’objet, le champ vers les troubles les plus graves est ouvert (troubles caractériels, perversions, psychoses).

Mais le plus souvent – et cette position me semble quasi inhérente au destin féminin – le changement d’objet s’effectue corrélativement à des frustrations maternelles mal dosées, le père représentant l’ultime recours, la dernière chance pour que s’établisse une relation avec un objet satisfaisant. En effet, la relation de la mère à la fille est handicapée d’emblée et normalement pourrait-on dire, de façon intrinsèque, comme le Dr Grunberger le montre dans son article sur le narcissisme féminin, du fait de l’identité sexuelle de la mère et de la fille. Freud a, au reste, souligné à plusieurs reprises que seule la relation de la mère au fils pouvait, dans certains cas, échapper « à l’ambivalence qui caractérise toutes les relations humaines ».

J’aurai cependant l’occasion de décrire plus loin certains traits de la relation du père à la fille qui permettront de préciser quelque peu pourquoi le processus d’idéalisation du second objet peut être favorisé par l’attitude paternelle même.

Dans le cas le plus courant donc, la relation de la fille au père se caractérise par le maintien plus ou moins serré d’une désintrication pulsionnelle, les composantes agressives, sadique-anales, étant refoulées et contre-investies, le second objet devant être sauvegardé à tout prix. En même temps seront maintenues les contre-identifications au premier objet (à ses aspects mauvais).

Au reste, que la fille connaisse de plus grandes difficultés dans son développement psycho-sexuel que le garçon, est souligné par tous les auteurs. La fréquence de la frigidité féminine en constitue le signe. La culpabilité à l’égard de la mère œdipienne ne suffit pas à l’expliquer puisqu’elle devrait avoir son correspondant chez le garçon.

Dire avec Marie Bonaparte que la cause en est la plus faible énergie libidinale de la femme, ou avec Hélène Deutsch qu’il faut s’en référer à des « inhibitions constitutionnelles »17, ou encore faire appel, avec de nombreux auteurs, à la bisexualité, me semble constituer autant de façons d’éluder la découverte et l’interprétation des facteurs inconscients, qui constituent l’essentiel de la tâche du psychanalyste comme le souligne Jones (« La Sexualité féminine précoce »).

Par contre, certains auteurs n’ont pas manqué de relever l’idéalisation féminine de la sexualité, idéalisation qui est un fait d’observation banal. Que l’on pense à certaines rêveries romanesques d’adolescentes et même de femmes mûres (une récente étude sociologique d’Évelyne Sullerot révèle que la Presse du cœur se vend à 16 millions d’exemplaires), au bovarysme, à l’attente du prince charmant, de l’amour éternel, etc. Ainsi Hélène Deutsch note dans « La Psychologie des Femmes » :

« Soumise à un intense processus de sublimation, la sexualité de la femme est plus spiritualisée que celle de l’homme. »

« Le processus de sublimation enrichit toute la vie affective érotique de la femme et lui donne des aspects plus variés que celle de l’homme, mais menace sa possibilité d’obtenir une satisfaction sexuelle directe. L’inhibition constitutionnelle de la sexualité de la femme est particulièrement difficile à surmonter parce que, à la suite de la sublimation, cette sexualité se trouve plus compliquée que le simple désir de libération, de tension sexuelle, qui caractérise, en général, la sexualité masculine. »

Hélène Deutsch souligne donc le caractère « spiritualisé » de la sexualité féminine et parle, à ce sujet, de « sublimation ». Je pense que s’il s’agissait d’une sublimation vraie, le processus n’aboutirait pas à l’inhibition. Je vois là bien plutôt une formation réactionnelle fondée sur le refoulement et le contre-investissement des composantes pulsionnelles qui s’opposent, par essence, à l’idéalisation, au spirituel, au sublime, je veux parler des pulsions sadique-anales.

Je vais tenter de montrer les effets du refoulement des pulsions sadique-anales sur l’accomplissement psycho-sexuel féminin.

Sans entamer une discussion sur les concepts d’activité et de passivité et encore moins sur la nature de l’instinct de mort, je rappellerai, cependant, quelques propositions freudiennes.

Parlant de la sexualité en général (et non de la seule sexualité masculine), Freud, dans « Au-delà du Principe de plaisir » dit, faisant référence aux « Trois Essais » : « Nous avons toujours affirmé que l’instinct sexuel contenait un élément sadique… finalement, dans la phase génitale proprement dite, alors que la procréation devient l’objectif principal de l’amour, la tendance sadique pousse l’individu à s’emparer de l’objet sexuel. » Freud qui, dans ce texte, identifie sadisme à instinct destructeur et à instinct de mort, montre que dans l’acte sexuel, cet instinct se mettrait au service d’Éros pour s’assurer la maîtrise de l’objet.

Cette pulsion de maîtrise, Freud, dans les « Trois Essais », l’avait explicitement reliée à la phase sadique-anale et à la motricité. Dans un ajout de 1915, il disait : « ce que nous pouvons admettre, c’est que la tendance à la cruauté dérive de la pulsion à maîtriser, et qu’elle fait son apparition, dans la vie sexuelle, à un moment où les organes génitaux n’ont pas pris leur rôle définitif. »

Dans « Le Moi et le Ça » Freud reprend cette idée en insistant sur l’importance de l’intrication instinctuelle :

« Nous aurions dans l’élément sadique de l’instinct sexuel un exemple classique d’un mélange d’instincts au service d’un but déterminé… À la faveur d’une généralisation un peu rapide, nous sommes portés à admettre que la cause essentielle d’une régression libidinale, de la phase génitale, par exemple, à la phase sadique-anale, réside dans une dissociation d’instincts… »

Dans « Inhibition, Symptôme, Angoisse » Freud montre qu’Éros veut toucher l’objet de façon à s’unir à lui, à abolir « les limites spatiales entre le Moi et l’objet aimé » ; « l’investissement objectal agressif tend au même but ». On voit donc ici, à nouveau, que, selon Freud, l’agressivité est mise au service d’Éros dans le désir qu’a Éros de se rapprocher étroitement de l’objet.

On peut voir se dessiner une chaîne à travers ces textes : maîtrise-sadisme-analité, qui constitue une composante indispensable à l’accomplissement sexuel, et dont la parfaite intrication est un indice de maturation génitale.

Le fait que cette chaîne comprenne aussi un autre maillon, l’activité, doit-il nous faire exclure la sexualité féminine du schéma freudien de l’intrication pulsionnelle que je viens de rappeler ?

Il est, encore une fois, hors de mon propos d’envisager l’étude des concepts d’activité et de passivité dans leur généralité. Je rappellerai seulement que l’on peut suivre les nombreuses oscillations de la pensée de Freud à travers ses textes sur la sexualité féminine quant au problème des couples antagonistes « masculin-féminin » et « actif-passif ». Tout se passe comme si Freud, à chaque fois où il s’est laissé aller à une assimilation des deux couples, s’était ensuite vivement repris. Les précautions qu’il multiplie pour empêcher cette assimilation n’ont pas été en mesure d’éviter à certains auteurs d’identifier totalement les deux couples antagonistes, menant à des déductions très évidemment contestables, d’autant plus que « passivité » y est entendue comme « inertie » ou « inactivité », inactivité dont le Dr Benassy, dans son rapport sur « La Théorie des Instincts », dénonce l’inexistence ailleurs que dans la mort.

Ainsi J. Lampl-de-Groot dans son article de 1933 « Contribution au problème de la Féminité » postule l’identité de la masculinité et de l’activité d’une part, de la passivité et de la féminité de l’autre. Elle en déduit une série de formulations d’où il ressort que la femme « féminine » ignore totalement l’amour objectal, l’activité dans quelque domaine que ce soit, ainsi que l’agressivité. Et comme les femmes connaissent bien évidemment l’amour et l’activité dans la maternité, elle énonce sa célèbre proposition : C’est la masculinité des femmes qui intervient dans la maternité, et comme cette masculinité va à l’encontre de la sexualité féminine, « les bonnes mères sont des femmes frigides ». Il ne s’agit pas en fait d’une démonstration, mais d’une tautologie car le postulat qui préside à l’article est simplement repris sur différents modes. Le travail se termine sur l’affirmation que l’introjection, exigeant la mise en œuvre de l’agressivité, n’existe pas chez les femmes « féminines ».

Quant à Hélène Deutsch, bien qu’ayant par ailleurs18 insisté sur l’existence d’une activité proprement féminine qu’elle désigne comme étant une « activité dirigée vers l’intérieur », sur l’amphimixis des pulsions orales, anales et uréthrales liées au fonctionnement du vagin pendant le coït et l’orgasme, elle en vient cependant à dire en 1961, dans un symposium sur la Frigidité dont elle fut la présidente, que l’acmé orgastique ne devrait exister que chez l’homme, que c’est là une activité de type sphinctérien de caractère masculin19.

Certains auteurs se sont élevés dès les années 30, contre les dangers que représente, tant du point de vue théorique que thérapeutique, une pareille assimilation de la féminité avec ce qu’il faudrait appeler plutôt inertie que passivité.

(Je pense à Imre Hermann, à Fritz Wittels et à Paul Schilder.)

Aussi bien, pour éviter toute équivoque inhérente, me semble-t-il, à l’usage des termes « activité » et « passivité », je ne parlerai qu’en termes de composante sadique-anale, qu’il s’agisse de la composante agressive des pulsions d’incorporation ou de l’agressivité liée à toute tentative d’accomplissement, domaines qui me paraissent être pour la femme tout particulièrement conflictuels.

A) La conflictualisation des pulsions d’incorporation

Dans les « Trois Essais » Freud, parlant de la masturbation infantile, dit que la fillette se masturbe souvent en serrant ses cuisses l’une contre l’autre, tandis que le garçon préfère la main, « ce qui fait prévoir l’importance qu’aura, dans l’activité sexuelle mâle, la pulsion de maîtriser ».

Je pense qu’en fait Freud montre du même coup l’importance qu’aura cette même pulsion dans l’activité sexuelle féminine.

En effet, dans le coït, le vagin viendra se substituer à la main et comme elle, enserrera le pénis ainsi que le montrent les fantasmes et les troubles de la sexualité féminine lorsque la composante anale de maîtrise du vagin est conflictualisée.

Si la littérature psychanalytique est relativement riche en études sur la peur masculine du vagin (Freud : « Le Tabou de la Virginité », Karen Horney : « La Peur devant la Femme »), elle semble plus pauvre en références à l’autre aspect du problème, c’est-à-dire à la position de la femme (de son Surmoi) par rapport à son agressivité à l’égard du pénis de l’homme, cette agressivité étant mise habituellement sur le compte

  • soit de l’envie du pénis,
  • soit d’une défense devant l’approche d’un pénis ressenti comme dangereux en raison de projections effectuées, mais n’est pas mise en relation avec la composante sadique-anale de la sexualité, comme si le désir sexuel féminin en soi ne comportait aucun élément sadique.

De toute façon l’agressivité de la femme envers le pénis n’est pas relevée comme étant une source de culpabilité. Je ne désire nullement nier l’existence des formes d’agressivité féminine habituellement citées, mais je voudrais insister davantage ici sur le problème de la femme face à son désir, fondamentalement féminin, d’incorporer le pénis paternel en mettant en œuvre, pour cela, la composante sadique-anale de sa sexualité.

Il est nécessaire, pour le sujet qui nous occupe, de ne pas perdre de vue que, dans le rapport sexuel, la femme incorpore réellement le pénis de l’homme et si, dans la réalité, cette incorporation n’est que partielle et temporaire, fantasmatiquement elle tend à la totalité et la permanence, comme le dit Freud dans son article « Sur les Transformations des Pulsions en particulier dans l’Érotisme anal »20.

Pour ne pas découper à l’excès mon matériel clinique, j’axerai l’étude de ces difficultés d’incorporation du pénis paternel sur un seul cas, bien qu’un matériel conflictuel du même ordre se retrouve peu ou prou, dans toutes les analyses de femmes.

La patiente dont je vais parler et que j’appelle Anne a idéalisé l’image paternelle. Pour protéger cette image, elle a scindé ses objets érotiques en deux types très nettement distincts :

L’un, substitut du père, est représenté par un homme beaucoup plus âgé qu’elle et qu’elle aime d’un amour tendre et « pur ». Au reste cet homme est impuissant. Il l’aime, la protège, l’a encouragée dans sa carrière. Elle trouve pour en parler, les mêmes accents que pour évoquer son père, lui donnant un galet chaud l’hiver lorsqu’elle allait à l’école pour se dégourdir les doigts le long du chemin, l’embrassant tendrement, ou, assis avec elle sur un banc, devant la maison, offrant du vin aux voisins qui passaient. L’autre type est représenté par un Noir envers lequel elle se permet de manifester sa pulsion érotique liée à la pulsion anale.

Dans le courant de l’analyse, elle dira : « Avant le blanc et le noir étaient séparés. Maintenant ils se mélangent. » Anne est une femme de 40 ans, ophtalmologiste, mariée, mère de 2 enfants, pleine de vitalité et de fougue, mais entravée par de profonds conflits qui se manifestent sous forme d’angoisses sévères, de dépersonnalisations et d’impulsions à se jeter dans l’eau ou dans le vide. Le thème de l’engloutissement dans l’eau est prévalent dans son matériel très riche, dans ses associations, dans son vécu transférentiel.

Ainsi, dès les premières séances, elle est très angoissée et projette sur une paroi verte de mon bureau, l’image d’un aquarium. Elle se sent elle-même dans cet aquarium et me dit :

« J’ai très peur… Ces histoires d’aquarium c’est fœtal… Je me sens devenir schizophrène. »

À plusieurs reprises, à des moments divers de l’analyse, elle exprime ainsi son angoisse :

« Je craque, je me noie. J’ai besoin d’une branche pour me tirer de là. Serez-vous cette branche ? »

Elle manifeste souvent la crainte que je ne devienne enceinte.

Elle présente en outre un matériel claustrophobique : la crainte de se trouver dans une pièce, loin de toute issue, la peur dans les ascenseurs. Elle rêve qu’elle est enfermée dans une pièce très sombre et très exiguë pareille à une tombe et dont elle ne peut s’échapper.

Anne est fille de paysans. Elle a été, ainsi que sa sœur aînée, très rudement élevée par une mère sévère et castratrice. Le père, beaucoup plus âgé que la mère, était « doux et bon ».

« Ma mère le faisait marcher. C’était elle, au reste, qui avait la baguette. Nous étions sous sa férule… Mon père était bon, il lui passait tout. Elle en abusait. » Anne rapporte de nombreux souvenirs ayant la signification d’une castration du père par la mère. Par exemple : un jour son père revient de la foire où il avait un peu bu, s’allonge et s’endort. La mère en profite pour se saisir de son argent et l’accuse ensuite d’avoir perdu son portefeuille. La scène primitive qui apparaît en filigrane au long des associations d’Anne est fantasmée sur le modèle d’un acte sadique au cours duquel la mère s’empare du pénis du père.

Je n’ai pas la possibilité de retracer ici tout le déroulement de l’analyse d’Anne. Qu’il me suffise de dire que sa cure a été centrée sur sa difficulté d’identification maternelle, obstacle majeur à une satisfaisante évolution œdipienne.

En effet, tout se passait pour elle comme si aimer sexuellement son père équivalait à devenir la mère castratrice, incorporant sadiquement le pénis et le retenant en elle, position que son amour pour son père lui interdisait d’assumer.

Anne exprime assez tôt ce conflit. Je donnerai un rêve comme exemple :

« C’est un rêve t »ès angoissant. Je marchais avec ma mère (tentative d’identification à la mère) dans la rivière où j’ai eu mes premières impulsions a me jeter dans l’eau. On cherchait des pièges à anguilles. Ça me fait penser au pénis dans le vagin (caractère sadique et castrateur du coït). Ma mère était méchante avec mon père. Ce rêve me fait peur. ?

Rêve de la même nuit :

« Ma mère revenait de la rivière avec la veste de mon père sur les épaules. Elle avait perdu la raison. Dans la réalité, c’est moi qui ai peur de devenir folle, de me laisser aller à mes impulsions. »

Donc, derrière son impulsion à se jeter dans l’eau et dans le vide, se cache le fantasme inconscient d’identification à la mère châtrant le père dans le coït (la mère retournant de la rivière avec la veste du père). Elle vit sa pulsion castratrice avec moi dans le transfert sur tous les modes, de façon quasi délirante même. Ainsi elle se fait des reproches car elle est convaincue qu’en me serrant la main (pour me dire au revoir) elle m’a luxé le poignet (les associations mènent directement au pénis paternel).

Je ne peux m’étendre davantage sur le vécu transférentiel de sa pulsion sadique-anale, à l’égard du pénis, qui domina pendant longtemps sa relation avec moi sur un mode très angoissé et culpabilisé.

Un jour elle associe à son impression de craquer et de se noyer le souvenir suivant :

« Dans le Gave il y a des marmites d’eau, vous savez, des tourbillons sans fond. Mon père a failli se noyer un jour ; il allait être emporté par le tourbillon. Il s’est rattrapé à une branche, à toute extrémité.

… J’ai peur dans les ascenseurs. L’ascenseur dans sa cage pourrait tomber avec moi dedans. J’ai l’image d’un pénis aspiré par un vagin… »

Je pense que le conflit d’Anne transparaît clairement dans ces quelques associations autour de sa phobie d’impulsion à se jeter dans l’eau ou dans le vide. Tout se passe – et nous avons de nouveaux éléments pour le dire – comme si le coït parental était pour Anne l’incorporation agressive du pénis du père par la mère (la veste du père sur les épaules de la mère, l’anguille dans le piège, le père englouti dans le tourbillon). Pour accéder a l’Œdipe, il lui faut s’identifier à la mère castratrice, c’est-à-dire engloutir le pénis du père dans son vagin.

Or, nous observons derrière le symptôme de la malade (sa phobie d’impulsion) le fantasme inverse : c’est elle qui devient le contenu (pénis du père ou père) d’un contenant (mère ou vagin de la mère) destructeur – (ou plutôt son propre corps ou son vagin identifié à la mère ou au vagin de la mère. En fait, le caractère destructeur du vagin est lié à la composante anale a sphinctérienne »).

Le premier fantasme qui se dissimule derrière le symptôme est donc un compromis entre l’accomplissement du désir et la punition.

Par culpabilité, Anne réalise fantasmatiquement la pulsion œdipienne génitale (« engloutir » le pénis du père comme le faisait sa mère) mais en retournant l’agressivité contre elle-même, son corps tout entier étant identifié au pénis paternel, tandis que son vagin destructeur est projeté sur le monde extérieur vécu par elle comme une cavité dans laquelle elle disparaît.

C’est dire que contenu et contenant sont inversés. Elle devient elle-même le contenu qui disparaît dans le contenant.

Il nous faut comprendre que le premier fantasme (le plus superficiel) dans lequel la punition (surmoi) intervient et aboutit à un compromis entre la pulsion et la défense ne fait que recouvrir un fantasme plus primitif, exprimant directement la pulsion : « Je suis le trou où s’engloutit mon père (son pénis). »

Il existe donc dans ce symptôme phobique un double fantasme inconscient, ce qui est en tout point conforme à la théorie freudienne du symptôme (compromis derrière lequel on retrouve la pulsion primitive).

En fait l’un des » moments féconds » de la névrose d’Anne a été la mort de son père avant l’analyse, alors qu’elle-même était enceinte.

Lorsqu’elle parlait de la mort de son père, elle la reliait toujours à sa grossesse. Il apparut, au cours de l’analyse, que le fantasme sous-jacent représentait la destruction du père par incorporation. Sa crainte que je ne devienne enceinte, ses projections d’un aquarium sur la paroi verte de mon bureau, accompagnées du fantasme qu’elle faisait une régression fœtale, répondaient à la même inversion symptomatique de son fantasme, c’est-à-dire à la crainte d’être elle-même engloutie et enfermée en moi, tel le fœtus dans le ventre de sa mère, tel le bâton fécal dans l’anus, tel le pénis dans le vagin.

L’étude de plusieurs cas de phobies féminines d’engloutissement dans l’eau, de claustrophobies, de phobies d’impulsions à se jeter dans l’eau ou dans le vide, de vertige avec phobie de tomber m’a révélé l’existence d’une signification qui leur est commune. Il s’agit, à mon avis, de l’inversion du contenant et du contenu ; le sujet, par retournement de l’agressivité, se vivant comme le contenu menacé d’un contenant dangereux.

Le niveau « génital » de ces phobies n’exclut pas les profondes altérations du Moi, la culpabilité dans la relation avec le père idéalisé, résultant souvent, comme nous l’avons dit, de conflits précoces, multiples et graves avec le premier objet.

Les troubles de la sexualité chez ces cas revêtent des formes diverses. Parfois la scission entre deux types d’objets érotiques suffit à maintenir une apparence normale à la sexualité mais, souvent, la sexualité est clitoridienne. Ce trouble de la sexualité me semble devoir être mis en relation avec la même culpabilité d’incorporation qui interdit l’investissement érotique du vagin, lieu et organe de l’incorporation, et déplace l’investissement sur le clitoris, organe externe.

L’analyse de la culpabilité d’incorporation permet souvent l’extension, plus ou moins rapide, de l’investissement érotique du clitoris au vagin en libérant l’analité qui transmet au vagin ses composantes érotiques et agressives.

La mise en avant de pulsions homosexuelles actives peut avoir, dans certains cas, la même signification de défense devant l’incorporation conflictualisée.

Un cas particulier de dyspareunie que j’ai eu l’occasion de signaler par ailleurs se manifeste par un manque de striction vaginale pendant les rapports sexuels. Ce symptôme, dont la forme est en quelque sorte à l’opposé du vaginisme, est relativement fréquent mais les patientes qui en souffrent l’attribuent à leur conformation anatomique et ne deviennent conscientes de son caractère psychogène qu’à sa disparition au cours de la cure.

Ce symptôme est peut-être, plus clairement que tout autre, l’expression du contre-investissement de la pulsion sadique-anale de maîtrise. Lorsque la composante sadique-anale de la sexualité est mieux intégrée, le vagin peut enfin « épouser » le pénis, ou pour utiliser la terminologie freudienne, le désir d’Éros de s’unir à l’objet est satisfait grâce à la pulsion de maîtrise qui se met à son service.

B) La culpabilité au niveau des réalisations féminines

La culpabilité spécifique de la fille à l’égard du père n’entrave pas seulement ses relations sexuelles, elle s’étend à toute réalisation qui prend dans l’inconscient le sens d’une acquisition phallique dans quelque domaine que ce soit.

Elle entraîne des inhibitions qui me paraissent largement déterminer la place de la femme dans la culture et dans la société. Au niveau clinique individuel auquel nous nous plaçons en tant que thérapeutes, nous sommes à même de constater qu’en ce qui concerne toute une série d’activités intellectuelles, professionnelles, créatrices, la culpabilité œdipienne de la femme, liée au dépassement de la mère, se double – et c’est en cela qu’elle est spécifiquement féminine – d’une culpabilité à l’égard du père. En effet, au cours de psychothérapies de céphalalgies effectuées à l’hôpital Sainte-Anne, dans le cadre de la consultation du Dr Marty, il m’est apparu que la culpabilité des malades des deux sexes de dépasser leurs parents sur le plan intellectuel – qui est bien souvent à l’origine du symptôme céphalalgique, comme le souligne le Dr Marty, et conduit le sujet à l’auto-castration de ses facultés intellectuelles par « l’inhibition douloureuse de sa pensée » – est habituellement liée, dans les deux sexes, à la personne du père. En effet, pour les deux sexes, le bon fonctionnement intellectuel est équivalent, dans l’inconscient, à la possession du pénis. Or cette possession signifie pour la femme qu’elle détient le pénis du père dont elle a ainsi dépossédé la mère – ce qui est conforme au schéma œdipien – mais dont elle a, de surcroît, châtré le père. De plus l’utilisation adéquate de ce pénis signifie, pour l’inconscient, sa fécalisation et finalement la détention d’un pénis anal.

Je pense, par exemple, à un cas de céphalée rebelle chez une fillette de 15 ans 1/2 qui s’accompagnait de difficultés scolaires considérables. En particulier cette fillette était absolument nulle en orthographe, accumulait les zéros aux interrogations orales. Sa pensée, lorsqu’elle se mettait à réfléchir, devenait floue. Elle se sentait dans le brouillard. Les idées devenaient imprécises, s’enchevêtraient, s’estompaient, perdaient en somme leur composante anale. Son père était instituteur. Sa céphalée s’était déclenchée en classe du brevet, brevet qu’elle ne parvenait pas à obtenir. Le brevet était, précisément, le diplôme possédé par son père.

Bien entendu l’inhibition du contact avec le père sur le terrain intellectuel qui leur était commun fut analysée en relation avec la culpabilité œdipienne à l’égard de la mère, mais il apparut bientôt que les interprétations à ce niveau n’épuisaient pas les significations de la symptomatologie. Un rêve où, voulant lever le doigt – signe qu’elle pouvait répondre à l’interrogation – elle sentit « que c’était interdit », un autre où, tenant à la main un serpent qui se transformait en stylo, elle devait reporter l’objet au commissariat car a le monsieur auquel il appartenait ne pourrait plus écrire sans son stylo »… m’amenèrent à lui donner des interprétations en relation avec sa culpabilité de castration à l’égard de son père, interprétations qui permirent la levée du symptôme et des inhibitions scolaires, en même temps qu’une évolution œdipienne satisfaisante. En effet, l’intégration de son agressivité à l’égard du pénis paternel rendit possible un rapprochement sexuel œdipien fantasmatique. Le dernier rêve de sa psychothérapie fut qu’elle recevait de son père un très joli stylo en cadeau, après quoi ils allaient se promener ensemble dans un chemin creux, sa maman, qui me ressemblait dans le rêve, étant partie en vacances.

La malade Anne, dont j’ai parlé précédemment, mettait le principal de ses troubles sur le compte de sa promotion professionnelle.

« Je suis une déclassée », disait-elle, « ni une paysanne, ni une bourgeoise, j’aurais mieux fait de rester à planter les choux comme mon père. »

Devant des personnes qui admiraient sa réussite professionnelle, elle était souvent prise « d’impulsions à crier, à dire des bêtises, à avoir l’air d’une folle ». Elle avait eu, avant l’analyse, une période d’angoisses, durant laquelle il lui était devenu impossible de rédiger la plus simple des ordonnances, les formules s’embrouillant dans sa tête.

Sa profession avait nettement pour elle la signification d’un pénis, qu’à l’instar de sa mère dans la scène primitive, elle avait ravi au père.

Cette signification apparaît nettement dans ces rêves de la même nuit, racontés dans la même séance.

« Je suis à côté d’une table d’opération. Le chirurgien opère un homme âgé qui pourrait être mon père, dans le cerveau. Il lui enlève toute une partie frontale. Je pense : « Le pauvre, il va être anormal. » Quand le chirurgien a fini, il s’adresse à des gens qui sont là, en parlant de moi : « Elle est formidablement intelligente… Elle est un excellent médecin » et d’autres compliments sur mes capacités intellectuelles et professionnelles, s Et puis elle a une très jolie petite fille brune. » Associations :

Ce chirurgien m’a eue comme externe. Il me faisait des compliments parce que j’avais fait ma médecine tout en étant infirmière. Oh ! J’ai très mal à la tête… J’ai fait un second rêve :

J’étais chez vous et je découpais du pain. Un malade entrait.

Vous faisiez son diagnostic que vous téléphoniez à quelqu’un.

J’admirais votre rapidité et votre sûreté de diagnostic. Vous veniez vers moi et vous me demandiez : « Quel est le diagnostic ? » Je réponds en donnant le même diagnostic que vous. Ensuite je suis gênée car tout se passe comme si vous aviez cru que je n’avais pas entendu votre coup de téléphone et que ce diagnostic venait de moi. Aussi, par honnêteté intellectuelle, je rectifie, je dis que j’ai entendu votre diagnostic.

Je croyais que j’allais vous raconter ce rêve très facilement et puis, pas du tout, je suis gênée, comme si je vous avais bernée.

Dans le rêve j’avais l’impression de mentir et de voler. Un jour j’avais fait voler un jouet par une petite camarade. Quand je vous ai dit au revoir la dernière fois j’ai eu à nouveau l’impression de vous avoir luxé le poignet. J’ai l’impression que vous êtes fragile, etc.

Je crois que ce matériel montre que les capacités professionnelles sont pour Anne le résultat d’une castration infligée au père, ou à l’analyste dans le transfert paternel, castration qui l’identifie à la mère usurpant la puissance paternelle.

Le mode de cette castration est anal comme l’indique l’impression de mentir et de me berner, tout à fait analogue à son fantasme de scène primitive tel qu’il transparaît à travers des souvenirs-écrans (le vol du portefeuille du père par la mère tandis qu’il rentrait ivre de la foire, l’accusation que la mère porta ensuite contre le père, lui reprochant d’avoir perdu son portefeuille, la mère qui faisait « marcher » le père à toutes les occasions, se cachant pour lui faire peur durant des heures, lui faisant croire qu’elle travaillait tout le temps alors qu’il n’en était rien, etc., la faisant apparaître sous les traits d’une Dalila, profitant du sommeil confiant de Samson pour lui couper la chevelure).

La culpabilité concomitante à ce désir d’identification à la mère sadique pousse Anne à effectuer des actes d’auto-castration (le mal de tête, les fantasmes dans lesquels elle « perd la tête », ses inhibitions professionnelles) ou des actes réparateurs (elle me rend le diagnostic volé, s’inquiète de mon poignet luxé…).

La possession fantasmatique du pénis est souvent tellement conflictualisée qu’une intervention externe infime suffit à éveiller la culpabilité chez une femme qui, à première vue, pourrait apparaître comme dépourvue d’inhibitions sur le plan professionnel.

Je pense, par exemple, à une patiente qui, avant l’analyse, faisait des conférences sur un sujet pourtant bien « féminin » : l’éducation des enfants. À la sortie d’une conférence, l’un des assistants s’approcha d’elle et lui dit « gentiment » :

« Vous comprenez, tout ça c’est très bien, mais voir une femme avec une serviette, déballant des dossiers… non, ça n’est pas là le rôle d’une femme21. »

À partir de ce jour, la patiente renonça à ses conférences.

Dans les cures analytiques, la déconflictualisation de ces positions peut amener des améliorations importantes dans les domaines les plus divers, allant de ceux qui, primitivement réservés aux hommes, ont une signification phallique qui s’explique d’elle-même tels que passer des examens, conduire une voiture, etc. jusqu’aux domaines les plus spécifiquement féminins tels que la grossesse. Là encore la culpabilité à l’égard de la mère, rivale œdipienne, coexiste avec la culpabilité d’avoir pris au père son pénis pour en faire un enfant, cette atteinte à l’essence de l’objet, cette métamorphose étant vécue comme une fécalisation coupable.

La filiation symbolique « enfant-pénis » prend ici tout son sens. Les vomissements incoercibles de la grossesse et l’ensemble des difficultés psychosomatiques liées à l’acceptation de la maternité sont souvent en relation avec cette culpabilité, comme l’indique le matériel analytique des femmes enceintes.

La Créativité. – Il est banal de constater que les femmes ne sont pas de grands créateurs, que ce soit dans le domaine scientifique ou artistique, à de rares exceptions près. On a mis la créativité de l’homme sur le compte d’un désir de compenser son impossibilité de mettre au monde des enfants (K. Horney), de créer de la vie. Je pense que c’est là, en effet, l’une des motivations profondes de la créativité.

Toutefois l’analyse nous apprend que créer vise à pallier ses manques à tous les niveaux de la maturation pulsionnelle22, ce qui aboutit à s’assurer la complétude représentée dans l’inconscient par le phallus (Grunberger).

L’idée que la création prend une signification phallique est exprimée aussi par Phyllis Greenacre dans un article intitulé « La Femme en tant qu’Artiste ». L’auteur remarque que cette signification est cause, parfois, d’une inhibition pour les femmes, inhibition qu’elle attribue à leur crainte qu’une réalisation phallique ne vienne se heurter à leurs désirs féminins. Tout en suivant l’auteur quant à la signification phallique de la création, je mettrais là encore, plus volontiers, l’accent sur la culpabilité spécifiquement féminine de détenir un pénis, culpabilité envers le père idéalisé.

Quant aux femmes qui n’ont pas idéalisé l’image du père, elles n’ont aucun moteur qui les pousse à créer, la création exigeant, à mon sens, la projection du narcissisme sur une figure idéale qu’il s’agit d’atteindre par le médium de la création.

En fait si la création se superposait totalement au pouvoir de donner la vie, les femmes qui ont des enfants n’auraient plus le désir de créer, ce qui s’avère cliniquement inexact.

Donc donner la vie et créer dans d’autres domaines ne coïncident pas entièrement. Créer c’est aussi faire autre chose, quelque chose de plus que la mère et c’est ici que nous touchons à la signification « phallique » de cet acte et à l’envie de pénis.

Qu’une pareille assimilation de réalisations si disparates à la possession et à l’utilisation d’un pénis soit possible, résulte de la signification que possède le pénis dans l’inconscient et ceci dans les deux sexes. Le Dr Fain, dans une intervention, a dit que tout ce qui fonctionnait bien était, pour l’inconscient, un pénis. Le Dr Grunberger a montré, dans son essai sur « L’Image Phallique », que le phallus était symbole de complétude narcissique.

Comment expliquer que la valeur, la complétude, l’intégrité, la puissance à tous les niveaux soient ainsi symbolisées par l’organe sexuel mâle ?

Tenter de répondre à cette question implique de reconsidérer le complexe de castration chez la femme et l’envie du pénis.

II. Le complexe de castration féminin et l’envie du pénis

« Moi j’en ai un, toi t’en as pas. »

(Chansonnette gaie d’un garçon de 3 ans 1/2 chantée à sa sœur de 6 ans.)

Nous savons que les vues de Freud sur l’envie du pénis s’opposent à celles de Josine Müller, de Karen Horney, de Mélanie Klein et de Jones.

Pour Freud, l’affirmation du monisme sexuel phallique jusqu’à la puberté dans les deux sexes, de l’entière identité de la sexualité de la fille et du garçon jusqu’au complexe de castration implique, comme le souligne H. Deutsch qui adhère à ces vues, qu’entre l’âge du complexe de castration chez la fille (4 ans environ) et la puberté, la fille n’ait pas d’organe sexuel complet : elle n’a que son clitoris, vécu à partir du complexe de castration comme un pénis châtré, et pas de vagin puisque celui-ci n’est pas découvert et qu’elle n’en possède aucune connaissance, même inconsciente23. On comprend aisément que l’envie du pénis soit, pour Freud et les auteurs qui le suivent dans ses conceptions sur la sexualité féminine, un phénomène primaire et fondamental de la psychosexualité féminine, puisque la fille ne peut que tendre à combler la profonde et douloureuse carence pulsionnelle et narcissique qui domine la majeure partie de son enfance.

Les auteurs dont les vues sur la sexualité féminine s’opposent à celles de Freud, se rencontrent dans leur refus commun de considérer la femme comme « un homme manqué » (Jones).

Le vagin est, selon eux, le premier organe sexuel investi libidinalement. La fillette est femme d’emblée. L’investissement du clitoris est secondaire et défensif, des raisons conflictuelles poussant la fillette à refouler ses pulsions génitales liées au vagin : « le vagin non découvert est un vagin nié » (Karen Horney).

L’ensemble de ces auteurs s’accorde à mettre le refoulement des pulsions vaginales sur le compte des craintes narcissiques liées aux atteintes dont serait l’objet l’intérieur du corps.

L’investissement érotique est transféré alors au clitoris, organe sexuel externe24. De ce fait le problème de l’envie du pénis est envisagé de façon totalement différente.

Pour Josine Müller, l’envie du pénis est alimentée par la blessure narcissique résultant de l’insatisfaction des pulsions génitales (vaginales) refoulées, l’estime de soi étant liée à la satisfaction des pulsions inhérentes au sexe de l’individu.

Pour Karen Horney, l’envie du pénis résulte des caractéristiques propres au pénis (c’est un organe visible, à miction en jet, etc.)25, mais aussi et surtout des craintes qui s’attachent au vagin dans les deux sexes. Pour la petite fille, ces craintes sont liées à son désir œdipien d’être pénétrée par le pénis du père auquel elle confère un pouvoir de dislocation.

Pour Mélanie Klein, le désir libidinal du pénis est primaire. Il s’agit d’abord d’un désir oral, prototype du désir vaginal. L’accomplissement de ce désir passe par le fantasme d’arracher sadiquement le pénis paternel à la mère qui l’a incorporé. Il en résulte des craintes de talion de la part de la mère venant blesser et détruire l’intérieur du corps de la fillette. Aussi bien la fillette connaîtra-t-elle l’envie du pénis :

  1. Pour pouvoir, à l’aide de la possession d’un organe externe, vérifier l’inanité de ses craintes en les soumettant à l’épreuve de la réalité.
  2. Pour utiliser le pénis comme une arme, capable de satisfaire ses désirs sadiques à l’égard du corps maternel (la pourfendre pour lui arracher le pénis incorporé, la noyer avec un jet d’urine corrosive, etc.).
  3. La culpabilité résultant de ces fantasmes peut l’amener à souhaiter rendre à la mère le pénis arraché, à la combler, à la réparer en régressant à une attitude homosexuelle active pour laquelle la possession du pénis s’avère nécessaire.

Ernest Jones reprend les idées de Mélanie Klein sur l’envie du pénis dans son article sur « La Phase Phallique », en axant ses conceptions propres sur le caractère tout à fait primaire de l’investissement « réceptif » de tous les orifices (bouche, anus, vagin) du corps féminin.

Tous ces auteurs donnent, corrélativement, une grande place au père et au pénis dans la psychosexualité de la fille, contrairement à Freud pour qui, nous l’avons rappelé, le complexe d’Œdipe est avant tout masculin, à Ruth Me Brunswick qui parle de névroses féminines « sans Œdipe » et à J. Lampl-de-Groot pour qui la figure paternelle ne commence à exister vraiment pour la fille que vers l’âge de 6 ans.

« Jusque-là la relation au père était la même qu’envers les autres commensaux de la maison, tantôt amicale, tantôt opposante, selon l’humeur du moment. »

Dans son article « De la Sexualité Féminine », Freud conteste le caractère secondaire de l’envie du pénis chez la femme car cette envie, si violente, ne peut tirer son énergie que de pulsions primaires.

Pour ma part je pense que la croyance dans le caractère primaire des pulsions réceptives féminines, qu’elles soient orales, anales ou vaginales26, n’exclut pas que l’envie du pénis soit également primaire. En effet, même si l’on croit que les pulsions féminines sont à l’œuvre d’emblée et que la fille possède un organe adéquat dont elle a une conscience plus ou moins claire, donc un « équipement » pulsionnel complet, il n’en reste pas moins que, du point de vue narcissique, la fillette se vit plus ou moins douloureusement incomplète, comme nous le montre la clinique à tout instant. Il me semble que la racine de ce sentiment d’incomplétude doit être recherchée dans les premières relations des enfants des deux sexes à la mère.

A) La mère toute-puissante

Ruth Me Brunswick, dans son article écrit en collaboration avec Freud « La Phase préœdipienne du développement libidinal », insiste sur le caractère tout-puissant de l’Imago maternelle primitive (« elle n’est pas seulement active, phallique mais omnipotente »). Elle montre que la première activité que l’enfant ait à subir est celle de sa mère. Tout le passage de la passivité à l’activité s’effectue par identification à l’activité de la mère. L’enfant reçoit fatalement, du fait de sa dépendance totale de « la mère toute-puissante, capable de tout et qui possède tous les attributs de valeur », des « blessures narcissiques qui accroissent énormément l’hostilité de l’enfant ».

Je pense en effet que l’enfant des deux sexes a, de la meilleure et de la plus tendre des mères, une image terrifiante dans l’inconscient, résultant de l’hostilité projetée sur elle du fait de sa propre impuissance27. Cette image dotée de toute la panoplie symbolique de la puissance mauvaise n’exclut pas au reste l’existence d’une imago de toute-puissance tuté-laire (la sorcière et la fée), l’une prenant le pas sur l’autre selon les aléas du développement du sujet et les traits réels de l’objet.

Mais l’impuissance primaire de l’enfant, les caractères intrinsèques de sa condition psycho-physiologique, les entraves inévitables de l’éducation, font que l’imago de la bonne mère toute-puissante ne recouvre jamais l’image de la terrifiante omnipotence de la mauvaise mère.

Je pense qu’un jour survient où le petit mâle prend conscience 28 qu’en fait cette mère toute-puissante ne possède pas de pénis et que lui, l’enfant jusqu’ici soumis à cette toute-puissance, délient un organe dont la mère est dépourvue. Je crois que ce moment est très important pour le narcissisme du petit garçon.

Les analystes se sont surtout penchés sur l’horreur (« Abscheu ») dont le garçon est saisi (il en est « médusé ») lorsqu’il se rend compte que sa mère ne possède pas de pénis, ce qui équivaut pour lui à une castration et le confirmerait dans l’existence réelle de cette terrifiante éventualité, horreur d’où découleraient le fétichisme et certaines formes d’homosexualité. Il semble par contre qu’on n’ait pas porté attention à d’autres formulations freudiennes qui corroborent la satisfaction narcissique ressentie par le garçon à l’idée qu’il est détenteur d’un organe que la femme n’a pas. C’est ainsi que dans une note sur l’exhibitionnisme ajoutée en 1920 dans les « Trois Essais », Freud dit : « On y retrouve (dans l’exhibitionnisme) une affirmation renouvelée de l’intégrité de l’organe génital mâle et la satisfaction infantile éprouvée par le petit garçon à l’idée que cet organe manque à l’appareil génital féminin. » Freud parle par ailleurs du « mépris triomphant » du petit garçon par rapport à l’autre sexe. Or si l’on suit encore Freud (note dans « Psychologie collective et Analyse du Moi »), on voit que la sensation de triomphe résulte toujours de la coïncidence du Moi et de l’Idéal du Moi. C’est donc bien d’une satisfaction narcissique qu’il s’agit, du triomphe, enfin accompli, sur la mère omnipotente.

Dans son article de 1927 sur le fétichisme, Freud montre la fonction ambivalente du fétiche. Destiné à masquer l’horrible castration, il en constitue en même temps la possible réitération. « Ce n’est pas tout », dit Freud, « de dire qu’il (le fétichiste) l’adore (le fétiche). Très souvent il le traite d’une manière entièrement équivalente à une castration » et Freud évoque ici les coupeurs de nattes. De même, parlant de la coutume chinoise de mutiler les pieds des femmes puis de les vénérer – fait qu’il considère comme analogue au fétichisme – il remarque que « les Chinois semblent vouloir remercier la femme de s’être soumise à la castration ».

De fait, un riche matériel clinique qui peut être recueilli dans les deux sexes, nous montre la fréquence et l’abondance des désirs de châtrer la mère de son sein et de son phallus.

S’il n’existait pas une profonde satisfaction liée à l’horreur, le fantasme de la mère châtrée n’aurait vraisemblablement pas la prégnance qui est la sienne.

Ne marque-t-il pas la limite où commence l’envahissement de la pensée scientifique par les mythes ? Ne sommes-nous pas tous tentés – et souvent nous succombons à cette tentation – de parler, après Freud, de « la condition châtrée de la femme », de « la nécessité pour la femme d’accepter sa castration », ou avec Ruth Mac Brunswick du « caractère réel de la représentation de la mère châtrée et du caractère fantasmatique de la représentation de la mère phallique », au lieu de renvoyer dos à dos ces deux représentations, toutes deux situées du côté du principe du plaisir ?

Toute vision exclusive de la femme en tant que manque, que trou, que blessure, me semble viser pour une bonne part à la négation des imagos de la mère primitive, et ceci dans les deux sexes, encore que pour la femme l’identification à ces imagos soit, de plus, culpabilisée.

L’imago tutélaire de la bonne mère toute-puissante et l’imago terrifiante de la mauvaise mère omnipotente sont en effet à l’opposé de cette représentation de la mère châtrée.

Ce sein généreux, ces flancs féconds, cette douceur, cette chaleur, cette plénitude, cette abondance, ces moissons, la Terre, la Mère…

Cette frustration, cet envahissement, cette intrusion, ce mal, cette maladie, la Mort, la Mère, La Décadence de la mère « châtrée » par rapport à la Grandeur de la mère primitive me semble être – même si sur certains plans elle est cause de conflits – le résultat d’un profond désir de se dégager d’une emprise.

Le triomphe du petit garçon sur la mère omnipotente aura de grandes incidences sur le développement ultérieur de sa relation avec les femmes. Bergler a montré que l’homme tente d’inverser la situation infantile qu’il a vécue avec sa mère et de vivre activement ce qu’il a subi passivement, en somme de faire d’elle l’enfant dépendant qu’il a été. Cette idée me semble pouvoir être étayée par l’examen de certains aspects de la condition féminine que d’autres ont relevés. Mais c’est aussi au niveau individuel que nous pouvons suivre chez les patients masculins les effets de la prise de conscience de l’absence de pénis chez la mère sur le plan narcissique.

Lorsque le petit garçon n’a pas été grandement traumatisé par la mère toute-puissante, lorsque la mère n’a pas eu avec son enfant une attitude de maîtrise trop contraignante ni d’intrusion intempestive, il sera suffisamment rassuré par la possession de son pénis pour ne pas avoir besoin de réitérer constamment l’impression de triomphe une fois ressentie. Tout au plus le besoin d’inverser la situation infantile se traduira-t-il par une propension à avoir à l’égard des femmes une attitude de protection (qui ne sera pas forcément une formation réactionnelle mais une façon de lier son besoin de maîtrise à son amour). Mais si l’enfant a été pour la mère un objet partiel fécal sur lequel elle satisfaisait ses besoins de manipulation et d’emprise, la relation objectale ultérieure de l’enfant avec les femmes en sera profondément perturbée29

Nous ne voyons pas, en général, en analyse, les hommes chez lesquels les pulsions sadique-anales désintriquées s’exercent librement, pas plus que nous ne voyons en analyse de mères qui satisfont leurs besoins pervers sur leurs enfants. Par contre nous voyons souvent des malades masculins qui présentent des troubles sexuels et relationnels à la fois, liés à un besoin de surcompensation narcissique spécifique et que nous considérons comme régressés à la phase narcissique-phallique.

Il m’a semblé que la description faite par Jones de la phase deutéro-phallique chez le garçon – avec surestimation narcissique du pénis, retrait de la libido objectale, manque de désirs de pénétration, ainsi que certains traits des éjaculateurs précoces relevés par Abraham, coïncidaient chez les patients mâles narcissique-phalliques qui, généralement, ont été perturbés dans leur relation précoce avec leur mère. Ils manquent alors de confiance dans la valeur narcissique de leur pénis qu’ils sont obligés de se prouver constamment, ont un complexe du « petit pénis », donnent à leurs aventures sexuelles le sens d’une réassurance narcissique et non d’un échange objectal30.

En fait ils ne sont jamais persuadés de leur triomphe sur la femme, pas plus qu’ils ne sont sûrs qu’elle ne possède pas de pénis, craignent d’en trouver un au fond du vagin, ce qui les fait éjaculer « ante portas » ou très rapidement, pour éviter une rencontre dangereuse. Ce pénis ne semble pas seulement être le pénis du père comme l’a montré Jones mais aussi le pénis anal destructeur de la mère omnipotente31.

Mais d’une façon générale, la possession du pénis est, pour le garçon, l’issue narcissique satisfaisante de sa relation primitive à la mère.

Par contre la petite fille qui, elle, a été tout autant blessée narcissiquement par la toute-puissance de la mère que le garçon et même peut-être davantage du fait que la mère ne l’investit pas de la même façon qu’elle investit le garçon, ne pourra se dégager de la toute-puissance maternelle, n’ayant rien, elle, à opposer à sa mère, aucune valeur narcissique propre et exclusive que sa mère ne possède pas. Elle ne pourra pas lui en « remontrer », cette expression faisant allusion, je pense, à l’exhibitionnisme phallique. Elle se mettra de ce fait à envier le pénis des garçons dont elle dira qu’« ils peuvent tout faire ». Il m’apparaît que l’envie du pénis n’est pas une « revendication virile » conçue comme une fin en soi mais une révolte contre celle qui passe pour être à l’origine de la blessure narcissique : la mère toute-puissante.

Cliniquement on peut observer souvent une envie du pénis d’autant plus violente et d’autant plus difficile à réduire, que la fille a été plus traumatisée par une mère contraignante. La blessure narcissique et l’envie du pénis sont dans une étroite relation de dépendance.

Penser que la possession du pénis représente la possibilité de combler la blessure narcissique infligée par la mère omnipotente32 rend compte, dans une certaine mesure, des significations du pénis dans l’inconscient, qu’il s’agisse de la valeur, de la force, de l’intégrité, de la complétude ou de l’autonomie. En cet organe se condensent toutes les significations en rapport avec la puissance à tous les niveaux ; la puissance devient l’apanage de l’homme qui a détrôné celle de la mère. Or il se trouve que non seulement la femme en est dépourvue mais que son envie se dirigera désormais vers le détenteur réel de ce pénis. Son envie qui tire son origine de son conflit avec sa mère, doit se satisfaire dans (ce qu’elle vivra comme) une agression de son objet d’amour, le père, et c’est pour cela que, désormais, toute réalisation qui lui donnera des satisfactions narcissiques sera vécue comme une usurpation de la puissance paternelle, et se trouvera à l’origine de bien des inhibitions que j’ai décrites plus haut. En fait, il y aura souvent une conjonction malheureuse entre la violence de l’envie du pénis et l’inhibition à la satisfaire, si nous continuons à suivre le schéma que nous nous étions proposé au début de cet exposé puisque l’envie du pénis est tributaire des conflits avec la mère et que ces derniers sont précisément à l’origine du maintien de l’idéalisation du second objet qu’il s’agit de sauvegarder.

Je pense également que cette équivalence entre blessure narcissique et manque de pénis ainsi envisagée rend compte de l’existence, chez la femme, de la peur de la castration dont Freud disait pourtant qu’il n’y avait plus lieu, pour la fille, de la craindre, puisqu’elle avait été déjà effectuée, ce qui l’a amené à rectifier dans « Inhibition, Symptôme, Angoisse » son affirmation selon laquelle toute angoisse était angoisse de castration et à lui substituer, pour la femme, la crainte de perdre l’amour.

Jones remarquait au sujet de la peur de la castration que les femmes avaient au moins autant de craintes projetées sur l’avenir que les hommes, et il portait l’accent sur les terreurs concernant l’intégrité des organes internes. En fait, il semble bien que les craintes exprimées par les patients des deux sexes soient largement analogues (peur de devenir aveugle, d’être paralysé, de devenir fou, d’avoir le cancer, un accident, un échec, etc.).

Si nous considérons que, dans l’inconscient, toute blessure narcissique, à tous les niveaux, est équivalente à la castration en raison de la valeur narcissique conférée au pénis dans les deux sexes, il apparaît que les femmes comme les hommes n’en ont jamais fini avec les craintes de castration car elles peuvent encore perdre quelque chose qui conservera une signification phallique, même si elles ont déjà « perdu » le pénis, de même que les hommes aussi bien que les femmes n’en ont pas réellement fini avec l’envie du pénis, car toute tentative de combler un manque garde la signification inconsciente d’une acquisition phallique.

La castration redoutée sera le fait de la mère puisque c’est à elle que la fille désire échapper, tout à la fois en se donnant un pénis et en se tournant vers le père.

Au moment du changement d’objet, la fille qui conserve l’imago de la mère phallique dans l’inconscient, n’en a pas moins pleinement pris conscience que le père est le seul détenteur réel du pénis. Le changement d’objet, et donc la situation œdipienne, ne s’établissent que lorsque l’imago de la mère phallique est devenue celle de la mère qui a dépossédé le père de son pénis. C’est pour cela que la fille, en vue d’obtenir un pénis, s’adressera au père comme l’a fait la mère, avec toute la culpabilité concomitante que nous avons décrite, s’attaquant ainsi à ses deux parents à la fois, donc aussi à l’objet aimé.

Ici c’est donc bien vers le père qu’elle se tournera pour obtenir le pénis, conformément aux vues de Freud ; mais les craintes, en raison de la scission au moins temporaire des investissements libidinaux et agressifs réalisée au moment du changement d’objet, sont liées à la mère, la culpabilité concernant essentiellement le père.

Je pense que c’est à ce niveau que l’imago de la mère phallique détentrice du pénis paternel (Mélanie Klein) prend toute sa valeur par rapport à l’imago de la mère phallique possédant un phallus personnel et qui, si elle subsiste dans l’inconscient, ne demeure plus prévalente (mais le pénis du père, détenu par la mère, perd ses caractéristiques génitales et positives et acquiert les mêmes propriétés anales, intrusives et dislocantes que celles du phallus personnel de la mère phallique, recevant le même investissement que sa détentrice).

Si la mère phallique continuait à être vécue de façon prévalente comme possédant un pénis personnel, la situation homosexuelle menacerait de s’éterniser, l’imago de la mère détentrice du pénis paternel constituant, au contraire, l’ébauche d’une situation triangulaire.

Pour Freud donc, la fille se détourne de sa mère pour avoir un pénis, et pour avoir ce pénis s’adresse à son père et entre ainsi dans l’Œdipe positif.

Considérer, comme je le fais, que l’envie du pénis procède du désir de se dégager de la mère entraîne à modifier quelque peu l’ordre de succession des séquences : la fille aurait à la fois envie d’un pénis et de se tourner vers son père, aidée en cela puissamment par ses désirs fondamentalement féminins, pour se détourner de sa mère. L’envie du pénis et le désir érotique du pénis ne seraient pas en opposition, mais profondément complémentaires, et permettre la satisfaction symbolique du premier serait un pas vers l’intégration du second.

Abraham, dans son article sur « Le complexe de castration de la femme », dit que la femme qui a des ambitions professionnelles33 manifeste ainsi son envie d’un pénis. Ceci se révèle cliniquement exact34, mais à mon sens, le désir de se réaliser dans quelque domaine que ce soit – professionnel entre autres – et l’envie du pénis, renvoient tous deux à la blessure narcissique qu’ils essaient de réparer. Freud dans « l’Introduction du Narcissisme » dit bien que l’un des apports narcissiques que nous sommes à même de recevoir, une fois le narcissisme primaire dépassé, nous est fourni par nos réalisations personnelles ; et thérapeutiquement il semble essentiel d’en tenir compte. En effet, si chaque fois que nous nous trouvons devant un désir de réalisation chez une femme, dans lequel nous sommes toujours à même de déceler l’envie du pénis, comme nous croyons l’avoir montré, et comme le dit Abraham des activités professionnelles, nous interprétons ce désir comme manifestant une « revendication virile », en méconnaissant la signification profonde de l’envie du pénis, nous prenons le risque de raviver les sentiments de culpabilité des patientes. À mon sens, si nous reconnaissons la douloureuse blessure narcissique sur laquelle cette envie se fonde, nous sommes à même non seulement de calmer quelque peu cette blessure mais aussi de permettre l’accession à l’Œdipe. La sexualité elle-même est souvent ressentie comme l’apanage des hommes et en fait, à un certain niveau, la sexualité féminine normale, la possession d’un vagin qui accomplit pleinement sa fonction, est vécue comme la possession d’un pénis, en raison de ce que nous avons dit de l’assimilation du pénis à la complétude ; de même pour l’orgasme. Nous avons vu certains analystes se fonder là-dessus pour affirmer qu’une femme ne devrait pas avoir d’orgasme. C’est aller là dans le sens de la culpabilité des patientes et cela ne peut aboutir qu’à la castration non seulement du pénis mais bel et bien du vagin et de la féminité tout entière.

L’envie du pénis n’est au fond que l’expression symbolique d’un autre désir. La femme ne veut pas être un homme mais se dégager de sa mère en étant complète, autonome, femme.

B) La fonction défensive de l’envie du pénis et les craintes pour le moi

Certes, je ne désire pas méconnaître la fonction défensive de l’envie du pénis devant la féminité. J’ai insisté sur la culpabilité car cet aspect de la psychosexualité féminine me semble moins souvent traité que celui des craintes narcissiques pour le Moi.

La clinique quotidienne nous montre que de nombreuses femmes veulent avoir un pénis pour ne pas se laisser pénétrer par un pénis qu’elles ressentent menaçant pour leur intégrité35 ; elles châtrent ce pénis dangereux pour l’empêcher d’approcher. Mais nous pouvons nous demander de quel pénis il s’agit alors ?

Le Dr C.-J. Luquet-Parat dit dans son travail sur « Le changement d’Objet » :

« Si la pénétration souhaitée est imaginée comme ce qui va véritablement porter atteinte à l’intégrité corporelle et à l’intégrité du Moi, si le pénis est resté porteur de la puissance phallique démesurée (et le trop grand pénis désiré par la petite fille, disproportionné par rapport à elle, est l’héritier de la puissance phallique envahissante, destructrice, morcelante, déstructurante, du phallus maternel36 primitif), le rapport génital, la pénétration, sont vécus comme un désir insupportable, inacceptable par le Moi, en contradiction avec la défense narcissique fondamentale et l’auto-conservation. »

Je pense en effet, avec le Dr Luquet-Parat, que ce pénis disloquant est l’homologue du phallus maternel de la phase anale, celui qui, chez la fille, est étroitement lié au noyau persécutif, à la position homosexuelle passive, point de fixation de la paranoïa chez la fille. On peut alors se demander si l’on a raison – dans le cas où les émois à l’égard du pénis paternel sont identiques à ceux dont a été l’objet le phallus de la mère – de parler de « changement d’objet » et si l’on se trouve vraiment dans la situation œdipienne positive.

Qu’il y ait eu un « transfert » des investissements de la mère au père, et que ces investissements demeurent analogues, les projections étant simplement déplacées, me paraît correspondre à une mise en place d’un mécanisme de défense visant à échapper à la relation avec la dangereuse mère phallique en établissant une relation avec le père ; mais ce mécanisme de défense échoue puisque les projections demeurent les mêmes, les deux objets étant insuffisamment différenciés.

On peut penser que le père n’a pas, dans ces cas, joué le rôle d’un support adéquat pour la projection du bon aspect de l’objet, l’objet primitif ayant été lui-même particulièrement mauvais. Le processus d’idéalisation n’a pu s’instaurer et permettre l’établissement d’une réelle situation à trois. Aussi bien la castration de défense, l’envie du pénis servant à empêcher la pénétration, me paraissent-elles essentiellement liées à l’imago maternelle phallique, même si, apparemment, elles s’adressent au père, celui-ci n’étant pas alors revêtu de la fonction et des attributs paternels mais jouant le rôle d’un substitut maternel, porteur du phallus anal destructeur37.

Les craintes pour le Moi me paraissent alors à analyser sous l’angle de l’homosexualité passive et des identifications (voir « Aspects fonctionnels et rôle structurant de l’investissement homosexuel au cours des cures psychanalytiques d’adultes », par Marty et Fain).

On peut déceler le sens de cette apparente défense narcissique à l’égard de la pénétration du pénis, en fait du phallus de la mère, dans un certain nombre de mésententes conjugales.

Les femmes qui attaquent et châtrent leur mari ont, inconsciemment, épousé leur mauvaise mère (ceci est également souvent vrai pour le mari). Freud avait déjà remarqué que de nombreuses femmes épousent des substituts maternels, envers lesquels elles sont ambivalentes.

Je pense que ce fait résulte tout à la fois d’une culpabilité œdipienne (ne pas prendre le père à la mère, ne pas incorporer le pénis du père) et d’une compulsion à la répétition.

Il s’agit d’essayer de maîtriser la situation infantile traumatisante et de vivre activement ce qui a été subi passivement et non intégré dans la relation avec la mère. Dans ce cas la relation est homosexuelle.

Il arrive – ce qui indique bien que le mari ne représente pas le père dans ce cas – que l’imago paternelle idéalisée reste par ailleurs intacte et préservée.

C’est ainsi qu’Adrienne, jeune et jolie mère de famille qui, malgré une ascension sociale et financière importante, a su garder une simplicité de bon aloi, me raconte avoir épousé son mari sur un coup de tête. Elle « fréquentait » alors un jeune homme qu’elle aimait mais, pour une raison qu’elle est incapable de formuler, elle a cédé aux instances de son mari actuel. Celui-ci serait un homme assez sadique, qui la bat et qui manifesterait envers elle des désirs sexuels pervers. Il semble en même temps plein d’attentions à son égard, ce qui lui confère un aspect éminemment ambigu, qu’Adrienne parvient fort bien à me communiquer. Elle est pleine de rancœur et de griefs à son égard : il la prive de liberté, l’empêche de courir, de fredonner, de siffler, l’oblige à porter une gaine, etc. De plus, il la trompe. Très vite, il apparaît que le mari n’est qu’un doublet de la mère. La mère lui prenait ses affaires, la surveillait, la contrôlait, la faisait travailler, ne la laissait jamais libre ni tranquille.

À table, lorsqu’elle était en colère, elle lançait les fourchettes à la tête de ses enfants.

Cet aspect de la mère est d’emblée projeté sur moi et les premiers moments de l’analyse sont difficiles, d’autant qu’elle ne vient pas de son propre gré mais à l’instigation de son mari. (Elle tire cependant du processus analytique des satisfactions suffisantes pour se maintenir dans la cure malgré sa structure nettement hystéro-phobique) :

Ainsi quand elle part à la fin de la séance, elle se sent toute petite, son sac est devenu un cartable, je la suis partout, dans le métro, dans la rue et jusque dans sa chambre à coucher. Elle continue à sentir l’odeur de mon appartement. Elle me sent dans son dos, etc. (malgré le contenu, la relation et la structure n’ont rien de paranoïaque, et il existe une réelle possibilité d’insight).

Adrienne aime bien son père mais c’est la mère qui a toujours « porté la culotte », prenant la paye du père, contrôlant ses plus petites dépenses, le laissant dehors s’il rentrait en retard, etc.

Adrienne a fait une tentative de suicide le jour où son grand-père a été amputé d’un membre. Elle va ensuite le voir à l’hôpital, l’entoure de soins, le gâte, se prend à désirer devenir infirmière. Tous les mois elle va faire don de son sang à l’hôpital (la corrélation entre son suicide, l’amputation du grand-père et les tentatives de réparation n’apparut qu’en cours d’analyse, les faits ayant été rapportés d’abord séparément, leurs liens étant tout à fait inconscients).

Ce grand-père est le père de sa mère qui le traite avec indifférence, ne s’en occupant ni ne s’en préoccupant guère, contrairement à Adrienne. Quand son grand-père meurt après avoir subi l’amputation d’un second membre, Adrienne stigmatise la conduite de sa mère qui, près du lit du mort, s’est emparé de ses cigarettes et de son argent.

« Comment peut-elle penser à en profiter ?… Je vois une bête dans la forêt, comme un gros sanglier que les chasseurs entourent. Ils veulent le dépouiller. »

Son mari est précisément parti à la chasse. Il lui envoie un morceau de gibier qu’elle ne se décide pas à manger.

Adrienne a, avec son mari, une conduite toute différente de celle qu’elle manifeste à l’égard de son père et de son grand-père. Elle l’attaque librement, exige de lui de l’argent, une voiture personnelle sans aucune inhibition. Elle le ridiculise, trouve qu’il a l’air d’un clown et en rit devant lui.

Un jour, l’imago qu’elle projette sur son mari se précise : « Dans sa robe de chambre, dit-elle, c’est fou ce qu’il ressemble à ma belle-mère. »

Peu de temps auparavant, la mère était apparue dans un rêve, sous les traits d’un abbé en soutane.

Sur moi, elle projette, tantôt la bonne image du père idéalisé, victime de la mère castratrice, tantôt celle de la mère phallique dont elle souhaite et repousse l’approche anale, revivant le dressage sphinctérien intrusif :

« Je vous sens encore dans mon dos, j’ai peur… je n’ai pas envie de parler. Je vous sens comme si vous alliez me questionner et j’ai peur. C’est idiot puisque vous ne me questionnez jamais… enfin, pas comme ça… Je ne dirai rien. »

« L’image de mon mari me poursuit. Je pense à lui et pourtant il m’énerve. Je ne veux pas coucher avec lui… J’ai rêvé d’un rat qui pinçait avec ses grilles les fesses de ma fille… »

Il apparaît clairement, me semble-t-il, que la relation avec le mari et avec moi à certains moments du transfert exprime une défense devant une relation homosexuelle passive à la mère phallique, qu’elle attaque, à laquelle elle s’oppose, qu’elle châtre pour empêcher son approche et pour prouver qu’il n’y a pas de collusion entre elles, tandis que la relation avec le père est basée sur une contre-identification à la mère phallique, sur une idéalisation du personnage paternel qu’elle essaie de réparer.

La relation au mari-mère phallique est liée à des peurs narcissiques pour le Moi corporel tandis que la relation au père-grand-père est liée à la culpabilité.

III. Une issue conflictuelle aux problèmes féminins : l’identification de la fille au pénis du père

Œdipe. Cette fille est mes yeux,

étranger, ma fille.

Antigone. Père, nous sommes à toi, Œdipe. Où êtes-vous ?

Antigone. Vers toi, père, elles vont à lui.)

Œdipe. O Flambeaux !

Ismène. De ta lumière, Père.

Antigone. Dans la souffrance dans la joie.

Œdipe. Qu’elle vienne la mort, je ne serai pas seul à l’heure de la défaillance, m’appuyant sur ces deux colonnes comme un Temple.

Sophocle. Œdipe à Colone.

(Traduction de Jean Gillibert. L’Arche éd.)

Nous avons essayé de montrer que de l’idéalisation du père, processus qui fonde le changement d’objet, pouvait résulter pour la femme une conflictualisation spécifique de ses pulsions sadique-anales, rendant difficile l’intrication pulsionnelle inhérente à la sexualité normale, ainsi que les réalisations de tout ordre, susceptibles de lui fournir les apports narcissiques nécessaires38.

Nous avons rappelé les conceptions de Freud dans « L’Introduction du Narcissisme », d’après lesquelles « les choses que nous possédons ou que nous réalisons, tout ce qui subsiste du sentiment de toute-puissance que l’expérience a composé, nous aide à exalter notre estime de soi ».

Mais Freud, dans le même texte, nous indique un autre réservoir d’apport narcissique possible : l’amour que l’objet nous porte : « Ne pas être aimé abaisse l’estime de soi, alors qu’être aimé la renforce. »

Il semble que nombre de femmes choisissent inconsciemment, faute de s’épanouir librement et sans culpabilité dans des réalisations personnelles, la deuxième issue décrite par Freud au besoin de gratification narcissique.

Je ne pense pas que ce choix implique nécessairement une incapacité d’amour objectal. En effet selon Freud (« Les Pulsions et leur Destin ») : « Quand l’objet devient source de sensations de plaisir, une tendance motrice apparaît qui veut rapprocher l’objet du Moi, l’y incorporer ; nous parlons alors de « l’attirance » exercée par l’objet dispensateur de plaisir, et nous déclarons que nous « aimons » cet objet. »

Donc, l’amour serait d’abord une réponse à des satisfactions obtenues, c’est-à-dire, d’une certaine façon, à l’amour que l’objet nous porte.

Les deux mouvements, aimer et être aimé, sont donc corrélatifs et aimer implique le désir de renouveler, voir de pérenniser l’expérience agréable, l’amour reçu, par l’incorporation de l’objet dans le Moi.

En fait, l’on peut souvent dépenser beaucoup d’amour pour se faire aimer de l’objet. Une discussion sur ce thème nous entraînerait à nous poser des questions sur l’essence même de l’amour et serait ici hors de propos. Je voulais avant tout souligner que l’issue conflictuelle que j’envisagerai étant en partie fondée sur la culpabilité, implique nécessairement l’égard pour l’objet, donc l’amour, même si elle vise en même temps la satisfaction d’un besoin narcissique.

Il s’agit d’une position féminine, à mon sens très répandue, qui semble pouvoir être définie comme une identification à l’objet partiel, au pénis du père.

Je précise que je n’entends pas parler de l’identification de la femme au phallus autonome, mais de l’identification au pénis, partie complémentaire et totalement dépendante de l’objet.

L’identification au phallus autonome relève, à mon sens, d’un narcissisme secondaire pathologique. Le Moi y est l’objet d’un surinvestissement libidinal soustrait aux objets externes sans que toutefois les liens avec la réalité aient été rompus. Le Dr Favreau (communication verbale) insiste sur les traits narcissiques propres à cette position : la femme qui s’identifie au phallus désire être désirée comme une fin en soi. Elle s’érige en phallus, ce qui implique l’impénétrabilité et donc un retrait devant une relation avec un objet érotique externe.

Je pense que l’on peut rapprocher certains de ces traits de la régression narcissique-phallique masculine.

Ce type d’identification phallique est apparent chez le mannequin (« petit homme »), la ballerine (bien que chez une vraie artiste de nombreuses autres composantes entrent en jeu), la vamp. La femme-phallus ressemble, plus que toute autre, à la femme narcissique décrite par Freud dans « L’Introduction du Narcissisme », dont la fascination, semblable à celle qu’exerce l’enfant, est liée à son « inaccessibilité39, tout à fait comme le charme de certains animaux qui ne semblent pas s’occuper de nous40, tels que les chats et les grandes bêtes de proie ».

Plus loin, Freud parle de la « nature énigmatique »41 et de l’attitude « froide et narcissique »42 envers l’homme de ces femmes. Plutôt que d’y reconnaître l’essence de la relation objectale féminine, je serais tentée d’y voir l’identification au phallus-autonome.

Les hommes n’adorent-ils pas plutôt en elles le phallus dans toute sa gloire que la femme ?

Si je me suis quelque peu attardée sur la description de l’identification féminine au phallus autonome, c’est afin d’éviter toute confusion avec la position que je vais décrire, celle de la femme-pénis du père. Loin d’être autonome, cette femme est étroitement dépendante de l’objet dont elle constitue le complément. Elle est le bras droit, l’assistante, la collaboratrice, la secrétaire, l’auxiliaire, l’inspiratrice d’un patron, d’un amant, d’un mari, d’un père. Elle peut aussi être le bâton de vieillesse, le guide, l’infirmière.

Dans notre clinique nous sommes à même de déceler les conflits qui fondent cette position, lorsque, bien entendu, elle aurait tout lieu, par ailleurs, d’être dépassée.

La position de la femme phallus autonome me paraît se rattacher à celle que décrit le Dr Stein dans son article « La castration comme négation de la féminité ». Il la rapporte à la bisexualité et à la dialectique de l’« être » et de l’« avoir ». Métapsychologiquement, il me semble nécessaire de distinguer « être » en tant qu’identification à l’objet total qu’on aimerait « avoir » et « être la chose de l’autre » en tant qu’identification à l’objet partiel. Cette dernière position me paraît liée aux tendances réparatrices du sujet et être le résultat de sa contre-identification à la mère châtrant le père dans la scène primitive. La fille est alors étroitement dépendante de l’objet qu’elle complète :

Alice est une femme de trente-huit ans, petite, vive et pleine d’humour. Elle est l’excellente amie d’un collègue qui a bien voulu me la confier en ajoutant qu’il y tenait « comme à la prunelle de ses yeux ».

Cette expression, appliquée à Alice, devient pleine de sens.

Alice est venue en analyse après avoir subi l’ablation d’une tumeur néoplasique. La maladie avait éveillé en elle des craintes narcissiques profondes mais, plus encore que ces craintes elles-mêmes, la gravité de son mai l’avait autorisée à faire enfin quelque chose pour elle-même. Toute une situation conjugale qu’elle avait tolérée jusque-là, lui était subitement devenue insupportable.

Elle est la fille unique d’une institutrice sévère et exigeante. Son père est un homme tendre et sentimental, cultivant les fleurs de son jardin et sa vigne, écrivant, paraît-il, de délicats poèmes naïfs. Il disait a Alice quand elle était petite : « Tu es la plus jolie petite fille du monde. » Encore aujourd’hui, Alice se réveille parfois en demandant à son mari si elle est « la plus jolie petite fille du monde ».

Mais Alice se défendait vivement de cet amour, son père la « dégoûtait », elle n’aimait pas ses baisers, il l’irritait, elle avait envie de le pousser dans l’escalier, surtout quand il avait un peu trop goûté au vin de sa vigne. « Il avait alors », dit Alice, « un tout petit œil. » Il était maladroit aussi et versait le vin à côté du verre. Alice ne comprend pas bien son irritation à l’égard de ce papa si gentil et qui, en même temps, l’attendrit aux larmes.

Quant à la relation d’Alice avec sa mère, elle est faite d’un mélange de crainte et de désir de se retrouver sur ses genoux, comme lorsqu’elle était toute petite et qu’elle avait avec elle un contact corporel.

Alice n’a jamais dit à sa mère qu’elle avait eu une tumeur maligne, sa mère méprisant la maladie et la faiblesse.

Quand Alice était petite, elle n’osait jamais se plaindre et en particulier dire à sa mère que son pull-over de laine rêche lui piquait le dos ou que ses chaussures étaient trop étroites.

La scène primitive semble être essentiellement conçue par Alice sur un modèle sadique, la mère jouant le rôle du personnage sadique et castrateur.

La patiente, qui a fait des études au Conservatoire National de Musique, a épousé un compositeur de talent. En se mariant, elle a renoncé à sa vie professionnelle, pensant, dit-elle, « qu’il y avait bien assez d’un artiste dans la famille ».

La relation transférentielle de cette patiente qui a présenté antérieurement des poussées d’eczéma, en particulier à la naissance de son fils, se caractérise par un besoin de fusion a-conflictuelle avec l’objet – l’analyste dans le transfert – conformément à la relation objectale allergique décrite par Pierre Marty.

À un moment donné de la cure, elle présentera ce besoin de fusion dans le fantasme suivant :

Elle est sur un lac, dans un bateau en caoutchouc mousse, avec juste ce qu’il faut d’ouverture pour laisser passer un peu d’air. Mais, lorsqu’elle pense à cette ouverture, elle voit des mouches et des insectes qui viennent l’ennuyer.

Il apparut qu’il s’agissait là de ses pulsions agressives qu’il fallait laisser en dehors de l’univers fusionnel. Le bateau fut associé au berceau et au ventre maternel. Mais au niveau de la relation triangulaire, la fusion s’effectuait avec le père gentil et attendrissant (héritier de la mère sur les genoux de qui il faisait bon s’asseoir), la mère représentant ses propres pulsions agressives qu’il fallait refouler.

Alice rêvait, avant l’analyse et au début du traitement, d’appartements vides, ceci fut mis en relation entre autres avec les colis qu’elle recevait de la maison paternelle, envois qui l’irritaient et qu’elle n’avait pas envie de défaire et d’ouvrir. Cependant, recevant un jour un colis de son père, elle se met à pleurer d’attendrissement, révélant ainsi le plaisir qu’elle aurait eu à accepter l’amour et les dons de son père.

Il devint apparent que son rejet du père n’était qu’une défense superficielle et que ses difficultés d’incorporation (les maisons vides) ne pouvaient être mises en relation avec les craintes narcissiques seules.

Je ne peux décrire toutes les séquences de son analyse, mais il apparut chez Alice, également, une intense culpabilisation concernant ses pulsions sadique-anales envers le père et son pénis. Ainsi, elle rêvait qu’elle avait un enfant-crevette qui s’était desséché entre les pages d’un livre. Elle éprouvait une intense culpabilité de l’avoir ainsi fait mourir. Les associations portaient sur le corps de son père. Dans un autre rêve, un bébé confié à sa mère était en train de mourir déshydraté. Une course effrénée d’Alice lui permettait d’arriver à temps pour le sauver. Elle s’apercevait que sa mère nourrissait le bébé avec un biberon d’eau sale, etc.

Cette culpabilité apparaissait de plus en plus dans le transfert ; par exemple, elle pense à me faire cadeau d’une reproduction d’un tableau de Chagall représentant un coq, ce qu’elle rapproche de fantaisies de son enfance dans lesquelles une femme s’en allait par les routes, tenant un coq en laisse. Qu’il s’agisse là d’un pénis à restituer au père sera précisément confirmé par les séances dont je vais parler.

Depuis quelque temps, Alice manifeste de la culpabilité à mon égard, jugeant qu’elle me paie trop peu, son mari, également en analyse chez un collègue, payant un tarif nettement supérieur.

Alice arrive à 11 h 30 à sa séance, elle s’étend et commence par se demander si elle est à l’heure. Son heure est-elle 11 h 20 ou midi moins vingt ? Elle ne peut tout à coup se rappeler de cela alors que depuis le début de l’analyse son heure est restée inchangée, qu’en fait elle est arrivée à l’heure juste. Elle continue en énumérant une quantité de choses qui « ne vont pas ». Les fenêtres de son appartement sont abîmées et elle ne parvient pas à obtenir de son gérant qu’il lui envoie quelqu’un pour les réparer (cette question de fenêtres a occupé une grande partie de séances depuis quelque temps). Avec son mari, ça ne va pas. Elle n’en peut plus. Ce qu’elle fait ne réussit pas. Elle me demande si elle est arrivée en avance ou en retard. Je lui dis : « Il semble que l’une de nous doive perdre quelque chose ici (dix minutes vous ou dix minutes moi) et vous tenez à me montrer que c’est vous qui êtes en train de perdre quelque chose, que vous êtes diminuée par tout le monde et de toutes les façons.

À la séance suivante, Alice se trompe d’heure et arrive avec une demi-heure d’avance. Repartie puis revenue à son heure habituelle, elle s’allonge et commence :

« J’ai un œil qui pique et qui coule. Du reste j’ai toujours l’œil qui coule quand je viens ici. » Silence.

« Oh ! ça alors ! Mais je ne vous ai jamais dit que mon père a eu l’œil crevé devant moi quand j’étais petite. Je ne me souviens pas de l’âge que j’avais, peut-être 8 ans. Nous allions ensemble dans les champs et soudain il a posé son pied par mégarde sur un fil de fer barbelé qui s’est retourné et est allé le frapper dans l’œil.

Ça alors, c’est extraordinaire que je ne vous en aie jamais parlé. Mon œil qui coule c est du même côté que mon père.

Mais tout à coup je comprends pourquoi je me suis passionnée si longtemps pour le jeu des portraits de Galton où l’on colle les deux profils gauches et les deux profils droits. Avec son œil, mon père a deux profils très différents. J’imaginais quand j’étais petite l’histoire d’une petite fille qui avait un œil clair et un œil sombre. L’œil sombre provenait du fait qu’elle se rendait à l’école par un chemin encaissé entre deux murs très sombres et très noirs, l’œil clair parce que tout à coup l’un des murs s’interrompait sur une cour éblouissante de débris de verre, etc., etc.

Cette séance marqua un tournant dans l’analyse d’Alice car elle lui permit de mieux comprendre et surtout de vivre davantage certains aspects de ses relations objectales jusque dans le détail des symboles qu’elle utilisait de façon privilégiée (son goût pour les grosses perles d’ambre transparentes, son tourment au sujet des fenêtres de son appartement, son incapacité à supporter la symétrie, etc.).

Il ne s’agit pas de surestimer le rôle de cet événement historique mais de considérer qu’il a « cristallisé » un ensemble d’affects et d’émois liés au père et à son pénis et a constitué un traumatisme dans la mesure ou les fantasmes agressifs d’Alice s’étaient réalisés.

L’irritation contre le père, contre son « petit œil » quand il avait bu et contre sa maladresse (Alice n’avait jamais relié le « petit œil » à l’accident paternel) fut comprise comme une lutte contre la culpabilité : « ce n’est pas moi qui suis pour quelque chose dans l’accident de mon père, du reste il n’y a jamais eu d’accident, il a seulement u, ce qui lui donne un « petit œil ». Il y voit très clair mais il est maladroit. Il ne faut pas que je m’en approche, que j’accepte son amour car mon contact est dangereux. Je dois repousser mon père, c’est-à-dire tous les désirs que j’ai envers lui. »

Mais inconsciemment, toute la relation objectale d’Alice est dominée par le désir de réparer son père.

Alice, qui n’a jamais exercé sa profession de musicienne, comme je l’ai dit, est très habile de ses mains et réalise, paraît-il, des prodiges de menuiserie et de bricolage. C’est là une activité dont elle – qui se déprécie si souvent par ailleurs – est particulièrement fière.

Durant l’analyse, elle envisage d’entreprendre une activité professionnelle. Son mari, lorsqu’il était au début de sa carrière, avait composé quelques chansons commerciales afin de gagner sa vie. Elle lui en avait fourni les principaux thèmes ; aussi lui suggère-t-il de créer maintenant elle-même des chansons pour son propre compte. Elle s’en déclare parfaitement incapable, car elle ne peut être inspirée que si la chanson doit devenir celle de son mari.

Dans une séance, la signification inconsciente de son goût pour le bricolage s’éclaire.

Elle parle tout d’abord de sa difficulté actuelle à conduire une voiture, difficulté qui contraste avec la parfaite aisance dont elle témoignait au volant lorsque, jeune fille, elle accompagnait son père empêché de conduire en raison de son infirmité. « Papa était alors très fier de moi. »

Elle associa sur sa difficulté à me répéter dans la séance ce que je lui avais dit la dernière fois et qu’elle avait cependant bien compris. Si je lui en rappelais le début, elle saurait sûrement continuer, dit-elle.

En somme, si j’étais auprès d’elle, elle pourrait tenir le volant mais ne pouvait en prendre l’initiative, ce qui aurait été conduire pour son propre compte, pas plus qu’elle ne pouvait écrire des chansons pour elle-même mais seulement si la chanson devenait celle de son mari.

Puis elle parla d’une dame antipathique qui l’avait beaucoup irritée la veille jusqu’au moment où elle avait été subitement très émue d’apprendre que cette dame bricolait. « Toute ma colère est tombée, elle ne me paraissait plus du tout agressive ou désagréable. Je l’ai trouvée absolument attendrissante. »

Il apparaissait donc que cette activité innocentait la dame, comme elle innocentait ma patiente elle-même.

Un fantasme précisa davantage le caractère général de ses conduites et de ses activités. Elle allait vendre à Lourdes des objets de piété miraculeux, des vierges aux yeux phosphorescents. De même, elle inventait des médicaments pour les animaux malades.

À travers tout ce matériel on peut voir que les activités et les conduites d’Alice visent à remplacer l’œil perdu de son père. Alice tout entière est aliénée dans sa fonction de prothèse. Elle ne peut créer, agir, vivre, que pour quelqu’un dont elle devient le complément, le pénis.

Son amour pour son père lui interdit d’assumer une identification à la mère châtrant le père dans la scène primitive et toute conduite, toute activité, toute manière d’exister enfin qui serait symbolisée dans l’inconscient par la possession d’un pénis lui est désormais interdite. En effet, agir pour son propre compte, être autonome, créer pour elle-même équivaut à détenir le pénis paternel, à avoir réalisé la castration. Alice a donc désintriqué ses pulsions, contre-investi son agressivité et s’est offerte en place du pénis paternel perdu, reconstituant ainsi l’objet aimé. Cette position est donc une formation réactionnelle.

La sexualité d’Alice obéit au même destin. Apparemment assez libre, le choix de ses objets érotiques dément cette liberté. C’est ainsi qu’Alice est aimée de plusieurs messieurs charmants, fins et cultivés, beaucoup plus âgés qu’elle. Ils lui font une cour discrète et quelque peu mélancolique, Alice ne leur donnant que sa gentillesse et son amitié. L’un d’eux, marié, a même décidé, en accord avec sa femme, d’en faire sa fille adoptive.

Réfléchissant un jour à ces « liaisons », Alice se rappela qu’une dizaine d’années auparavant, courtisée par l’un de ces messieurs, elle rencontrait dans le café où avaient lieu ces rendez-vous avec lui, des petits jeunes gens, des « petits frères », dans un but franchement sexuel. Ces aventures avaient également toujours lieu hors des visites que lui faisait son père à Paris.

Certes, voilà bien une défense classique devant l’Œdipe. Mais un matériel complémentaire vient préciser davantage les plans auxquels se situe également sa défense : ces messieurs, s’aperçoit Alice, sont presque tous juifs. Du reste, elle ne peut s’entendre qu’avec des juifs. Même un juif ni fin ni cultivé a en lui quelque chose de particulier qui l’attire. Peut-être son sens de l’humour. Et puis aussi, ils sont si tristes. Sans doute parce qu’ils sont persécutés. Quand Alice voit certains mendiants, elle est violemment émue. À l’un d’entre eux, la gorge nouée, elle a donné un gros billet roulé en boule. C’est alors qu’elle s’est aperçue qu’il ressemblait à son père.

Ces positions conflictuelles furent longuement analysées. Alice, dont la vie onirique était relativement pauvre et comme sidérée, se mit à rêver abondamment et à égrener ses souvenirs.

Une séquence se détache particulièrement nettement :

Ayant évoqué les jeux érotiques de son enfance, en particulier son favori, la prise de température, elle se souvient d’un rêve de son adolescence : Elle regardait en compagnie de sa mère les étoiles et une constellation figurait un bonhomme qui s’agitait. Elle était seule à lire ces signes dans le ciel et allait devenir folle car sa tête retombait sur son épaule.

Elle associe sur l’une de ses amies qui avait eu une crise d’épilepsie devant elle. Elle eut ensuite peur d’être prise des mêmes effroyables convulsions.

Un rêve transférentiel fit suite :

Un guérisseur constatait qu’elle émettait un courant électrique excessivement dangereux. La nuit suivante, le guérisseur mourait, probablement des effets de ce courant.

Puis, nuit après nuit, Alice rêva de cadavres d’hommes.

Le premier fut celui d’un des plus gentils parmi les vieux messieurs ; tout disloqué il allait mourir quand Alice criait qu’il fallait un médecin. Curieusement, le mourant était emporté dans une grange sordide ; le lendemain elle rêva que son mari, le flanc tout noir, était emporté dans une sinistre clinique de banlieue. La nuit suivante elle rêvait qu’en pleurs, je lui expliquais pendant la séance que la police allait arriver et je lui montrais le cadavre d’homme que j’avais dans un coffre. Enfin, pour clore cette série noire, on découvrait dans une ferme un cadavre d’homme sous de la paille et Alice, au comble de l’horreur, voyait une sorte de carapace de plâtre qui s’écaillait et se liquéfiait, révélant un corps humain. La police arrivait et, de façon inattendue – mais c’était bien là la pire punition –, se saisissait du père d’Alice que sa fille, impuissante et en larmes, voyait mourant sur un grabat, dans une cellule de prison.

Ce rêve où le Ça se déguise en Surmoi en vue de la réalisation du désir d’incorporation anale du pénis paternel s’accompagna d’une efflorescence d’évocations du passé : les jeux sexuels avec un valet de ferme qui lui avait montré son pénis, les poursuites avec un cousin dans le foin des granges, l’odeur enivrante des greniers et des caves où pendaient les jambons, séchaient les fromages et vieillissaient les vins. En même temps, Alice me raconte que, pour une raison qu’elle s’explique mal, elle a omis volontairement de me raconter un fait : un brocanteur beau garçon, aux yeux noirs, est venu débarrasser sa cave. Il lui a fait des avances qu’elle a refusées mais il lui plaisait. Comme il lui demandait un prix trop important pour la tâche à effectuer dans sa cave, elle renonça à ses services et fit le travail elle-même. Une fois la cave vide, il y avait par terre un immense tapis roulé. Au prix d’un gros effort, et déployant beaucoup d’astuce, Alice suspendit verticalement le tapis en le fixant au plafond de la cave.

Je ne peux, bien entendu, retracer tout le matériel de cette séquence et détailler ses implications transférentielles. Je ne rapporterai que les deux rêves qui suivirent cette dernière séance, car, dans un raccourci lumineux, ils montrent non certes l’aboutissement de l’évolution mais en esquissent la trajectoire :

Alice monte l’escalier de mon immeuble. Elle rencontre un bel homme qui lui fait la cour. C’est mon mari. Il lui demande quand il pourra la revoir et Alice avec coquetterie répond : « Mais je viens ici trois fois par semaine. »

La nuit suivante, Alice rêve que son père et sa mère sont venus chez elle et dorment dans son appartement. Au milieu de la nuit la mère d’Alice chasse le père qui va s’asseoir sur un tabouret de cuisine. Navrée car il ne peut passer ainsi toute une nuit, Alice lui propose de dormir avec elle dans son lit.

Je pense que l’on peut déceler à travers ce matériel que le défoulement dans la cure de la pulsion sadique-anale d’incorporation du pénis paternel est nécessaire pour amorcer une évolution œdipienne franche. La pulsion, désintriquée, commence à réapparaître sous son aspect désintriqué mais pour finir par se fondre dans le faisceau à primat génital.

Ces pulsions sadique-anales d’incorporation du pénis paternel lorsqu’elles sont culpabilisées, comme je l’ai montré au début de ce travail, concourent à l’identification de la fille au pénis du père. Comme nous l’avons vu, il se produit une inversion du contenant et du contenu, la femme tout entière s’identifiant au pénis dans le vagin dangereux en raison de la composante sadique-anale, c’est-à-dire, en fin de compte, au bâton fécal dans le rectum. (Cette inversion qui se situe au premier plan dans les claustrophobies dont elle constitue le symptôme, existe également dans d’autres structures.) La fille devient ainsi le pénis anal du père, faisant partie de lui et offerte à sa manipulation et à sa maîtrise. La maîtrise, la prise de possession, la domination du père ou de ses substituts généralement masculins lui devient interdite. C’est ainsi qu’Alice, à qui on propose de composer la musique d’un ballet, est très contente car, dit-elle, « le commanditaire est un ami, je connais ses goûts, ça ne pose pas de problème. Mais je n’oserais pas accepter un travail pour un inconnu. Ce que je ferai lui déplaira peut-être, je n’oserai imposer mes goûts ».

Je penserais volontiers que nous nous trouvons là à la racine d’un aspect essentiel de la conflictualité féminine qui se traduit par le caractère relatif à l’homme de la quasi-totalité des contributions féminines à la culture et à la civilisation. On dit que les femmes produisent peu d’œuvres originales, qu’elles sont souvent le reflet d’un maître, d’une pensée masculine. Elles sont bien rarement a chef de file ». On peut envisager là les effets possibles d’une conflictualité spécifique.

Sur le plan clinique et même technique, il me semble important de déceler cette position qui peut être scotomisée en raisons du contre-transfert qu’elle soulève (et je parle à la lumière de mon expérience personnelle). Certaines patientes, car il semble décidément bien que le fait soit nettement plus répandu chez les femmes – lorsqu’il apparaît chez un homme, son caractère conflictuel est tout de suite reconnu –, guérissent de leurs symptômes à seule fin de faire de la publicité à leur analyste, de se présenter comme leur produit réussi, commencent à vivre leur traitement comme si le destin et la réputation de leur analyste en dépendait. (L’agressivité contre l’objet devient alors auto-destructrice.)

C’est ainsi qu’une patiente s’imaginait déguisée en homme-sandwich, portant mon nom et mon adresse, ce qui lui rappelait certaine marque de café dont la campagne publicitaire avait consisté à répandre dans Paris des hommes déguisés en paquets de café.

Certains aspects du masochisme féminin me paraissent en relation avec cette position. En effet l’un des traits masochistes consiste essentiellement dans l’affirmation que le sujet est « la chose » de l’autre. « Je suis ta chose, fais de moi ce que tu veux », déclare le masochiste à son partenaire. C’est-à-dire, je ne suis rien d’autre que ton bâton fécal que tu manipules à ton gré.

La position masochiste féminine, dont je ne prétends nullement ici épuiser les significations, ne serait-elle pas également liée à la culpabilisation de l’incorporation sadique-anale du pénis, comme si la femme, pour pouvoir effectuer l’incorporation du pénis, devait faire le simulacre de s’offrir elle-même tout entière en place du pénis dérobé, en proposant à son partenaire de lui faire subir à elle, à son corps et à son Moi, le traitement qu’elle impose, fantasmatiquement, au pénis ?

Grunberger avait basé son étude du masochisme sur la culpabilité liée à l’introjection anale du pénis paternel dans les deux sexes, mais le mécanisme qu’il décrivait ne se superpose pas entièrement à celui que je propose.

Le Surmoi de la femme me semble comporter certains traits qui sont également à relier à son identification au pénis paternel. Sans entrer dans une discussion pour savoir si la femme a un Surmoi plus fort que l’homme (Mélanie Klein), moins fort (Freud) ou quasi inexistant (J. Lampl-de-Groot), j’examinerai simplement l’un des traits du Surmoi féminin décrit par Freud. Freud relève que le Surmoi féminin est moins impersonnel que celui de l’homme. C’est là, en effet, une constatation aisée à faire ; les femmes ont, au moins en apparence, un Surmoi qui évolue sans cesse, empruntant, comme il est banal de le constater, des traits nouveaux, abandonnant des caractères anciens, ceci étant lié à leur partenaire sexuel du moment. On dit des femmes dans ce cas qu’elles sont influençables, qu’elles n’ont pas d’opinions, qu’elles changent de principes. L’une de mes patientes, celle qui a renoncé à ses conférences à la suite de la réflexion d’un auditeur, paraît correspondre à ce type de femme qui juge ses actes et ses pensées selon le jugement qu’en a l’objet. Elle ne connaît apparemment pas la Loi mais des règlements qui peuvent être rapportés. En fait ce secteur « souple » n’intéresse que sa culpabilité consciente. Au-delà de ces fluctuations apparentes, les interdits intériorisés ne manquent pas. L’un d’eux les domine et forme une sorte de 11e commandement qui pourrait se formuler ainsi : « Tu n’auras pas ta propre Loi, ta Loi sera toujours celle de l’objet. » Il me semble que nombre de femmes ont intériorisé cette exigence fondamentale qui leur donne toujours une position de complément.

Ici encore, les conflits de l’homme avec la mère toute-puissante et les conflits féminins dans l’investissement de l’objet aimé contribuent à maintenir la femme dans une situation d’objet partiel43.

Conclusion

L’on peut remarquer que les cas cliniques que j’ai choisis présentent, au sein d’entités nosologiques différentes, une constellation familiale analogue : la mère y est sadique et castratrice, le père bon et vulnérable. Certes, toutes les familles ne sont pas structurées selon ce schéma. En particulier les deux termes peuvent être complètement inversés, la mère représentant l’élément bon et menacé et le père l’élément sadique. Il est frappant de constater que, dans ces cas, la figure paternelle devient ambiguë et se superpose, dans l’inconscient féminin, à celle de la mère phallique. Aussi bien, la constellation familiale qui domine les cas cliniques que j’ai décrits, pour outrée qu’elle soit dans ces cas de névroses, n’en objective pas moins le modèle inconscient normal, inhérent au moment où s’effectue le changement d’objet, le mauvais objet étant alors projeté sur la mère, le bon sur le père. C’est au reste dans cette impossible correction par la réalité du modèle inconscient que réside la grande nocivité de cette constellation. La scène primitive représente alors la conjonction du mauvais objet destructeur et du bon objet à sauvegarder, autrement dit, l’intrication terrifiante des pulsions agressives et des pulsions érotiques.

Nier la nécessité d’une intrication pulsionnelle dans la sexualité féminine me semble correspondre à la négation des fantasmes terrifiants des hommes concernant la féminité et des fantasmes culpabilisés des femmes à l’égard de leurs propres pulsions. C’est là une tentative de métamorphoser Éros Noir en Cupidon joufflu.

De même, il m’apparaît impossible de rapporter tous les conflits féminins à l’égard du père et de son pénis aux conflits primitifs avec la mère et le sein ; c’est court-circuiter, en quelque sorte, la radicale transformation opérée par le changement d’objet, inhérente au destin féminin.

Freud a montré que l’Œdipe de la fille, promu par la douloureuse envie du pénis, constituait pour elle un havre, d’autant que la fille, dont la castration aurait déjà été effectuée, n’aurait plus rien à craindre de la part de sa mère. Il en résulterait chez la fille une tendance à perpétuer la situation œdipienne. Il est en effet frappant de constater que l’Œdipe féminin ne décline pas de la même façon que l’Œdipe masculin. (Les parents disent volontiers que leur fils les quittera un jour mais qu’ils garderont toujours quelque peu leur fille.)

N’est-ce point là en relation avec le fait que la fille, cherchant à échapper à la mère lors du changement d’objet et se heurtant à son besoin de sauvegarder son père, s’offre à lui comme objet partiel, protégée ainsi de la mère, aimée du père et définitivement dépendante ?

Il semble qu’en fait la fille qui perpétue cette position n’y trouve un havre que dans la mesure où elle ne prend pas ainsi la place de la mère auprès du père puisqu’en fait elle ne s’identifie pas à elle comme nous l’avons vu et qu’elle reste enfant et ne devient pas femme. Nous pensons qu’elle se protège du même coup de la castration venant de la mère dont, en fin de compte, elle n’a pas usurpé la place. Une position œdipienne où la fille s’identifie vraiment à la mère pour la supplanter auprès du père ne nous paraît en rien confortable. Les obstacles auxquels la fille se heurte en ce cas à la fois dans son amour pour son père et dans sa rivalité avec sa mère sont assez terrifiants pour que le complexe d’Œdipe de la fille soit, non moins que celui du garçon, le « noyau des névroses ».

Hommes et femmes nous sommes nés d’une femme : nous sommes avant tout enfants de notre mère. Il semble que nos désirs s’accordent à annuler ce fait, tant il est chargé de conflits et nous rappelle notre primitive dépendance.

Le mythe de la Genèse paraît traduire ce désir de nous dégager de notre mère : l’homme y est né de Dieu, figure paternelle idéalisée, projection de la toute-puissance perdue. La femme y est née du corps de l’homme. Si, apparemment, ce mythe exprime la victoire de l’homme sur la mère, sur la femme qui devient ainsi son enfant, il n’en constitue pas moins une relative issue pour la femme en tant qu’elle est aussi fille de sa mère : Elle semble choisir plutôt d’appartenir à l’homme, d’être créée pour lui – et non comme une fin en soi –, d’être une partie de lui – la côte d’Adam –, que de perpétuer son « attachement » à sa mère. Nous avons tenté de montrer les raisons conflictuelles qui contraignent nombre de femmes à ne pouvoir choisir qu’entre deux positions de dépendance.


15 Freud : De la Sexualité féminine, 1931.

16 En français dans le texte.

17 « Nous ne comprendrons la frigidité de la femme qu’en y voyant une inhibition constitutionnelle qui n’a pas son parallèle chez l’homme » (in « Psychologie des femmes »)

18 In « La Psychologie des Femmes ».

19 Cette surprenante assimilation du sphincter anal à la virilité est révélatrice de ce qui fait l’objet essentiel de ce travail : la culpabilité de la femme concernant ses pulsions sadique-anales. En effet à la limite les paroles d’H. Deutsch impliqueraient qu’une « vraie » femme n’a pas d’anus (Stella [ne] chie [pas]).

20 « J’ai eu, à plusieurs reprises, l’occasion de me faire conter des rêves, faits par des femmes après leur première cohabitation. Or ces rêves décelaient, sans aucun conteste, le désir de garder le pénis. ». Il me semble que ce désir – régressif selon Freud – est en fait l’expression du désir le plus authentiquement féminin, celui de garder le pénis pour en être fécondée. Le désir sexuel féminin d’être pénétrée me semble inséparable, dans l’inconscient, de la fin biologique de ce désir, la fécondation, c’est-à-dire du désir, comme dit Jones, de garder en soi le pénis pour en faire un enfant. En outre, au niveau des processus primaires, la pulsion est absolue et illimitée et ne peut donc s’inscrire dans un cadre temporel et spatial. Il en est du reste de même du désir masculin, parfaitement complémentaire, qui ne se limite pas à la pénétration d’une zone du corps féminin délimitée durant un laps de temps défini, mais tend, comme le dit Ferenczi dans Thalassa, au retour du corps entier dans le sein de la mère.

21 Il serait vain d’attribuer les difficultés féminines à s’épanouir dans les activités professionnelles ou créatrices aux seuls facteurs socio-culturels car nous pouvons atteindre, comme j’essaie de le faire ici, les racines profondes inconscientes de ces difficultés. Il serait cependant inexact, à mon sens, de penser que les facteurs socio-culturels ne jouent aucun rôle. Ce serait méconnaître le fait que la culpabilité interne de la femme est constamment ravivée par les éléments de la réalité externe qui s’imposent comme une confirmation. Les psychanalystes donnent par ailleurs une juste place au rôle des facteurs déclenchants dans la névrose, c’est-à-dire a ces constellations d’éléments de la réalité externe qui présentent une forme particulièrement propice à l’éveil et à la cristallisation de structures inconscientes conflictuelles qui s’y trouvent bientôt prises en masse.

22 Voir J. Chasseguet-Smirgel : Communication au Congrès des Psychanalystes de Langues Romanes. Juil. 1963 : « La Hiérarchie des actes créateurs ».

23 Cette affirmation a toujours été maintenue par Freud qui la reitère dans « L’Abrégé de Psychanalyse » malgré les si nombreuses observations cliniques et conceptions théoriques qui lui lurent opposées. Dans l’article de Ruth Mac Brunswick, qu’elle a écrit avec lui (La Phase Préœdipienne, 1940), il semble cependant avoir plus ou moins accepté l’existence de sensations vaginales précoces.

24 J’attribue en outre ce déplacement de l’investissement à la culpabilité liée à la composante sadique-anale des pulsions d’incorporation (voir plus haut).

25 L’investissement narcissique de ces caractéristiques a été rapporté par le Dr Grunberger, à la phase sadique-anale, à cette phase comptant seuls comme valeur les objets pouvant être mesurés, comparés, étalonnés avec précision.

26 Pour Freud, non seulement le vagin est ignoré, mais, jus-qu’au complexe de castration chez la fille, c’est-à-dire jusqu’à l’Œdipe, la sexualité de la fille est identique à celle du garçon. Elle n’attend donc de satisfactions réceptives que de sa mère mais non sous une forme phallique puisqu’à ce stade elle ignore l’existence du pénis aussi bien que du vagin. Au moment où elle se tourne vers son père et qu’elle désire en recevoir un entant, ce n’est pas encore en incorporant le pénis paternel. L’Œdipe pour Freud, chez la fille, se passe sans intervention de ces désirs d’incorporation (ou d’être pénétrée sur quelque mode que ce soit) ; corrélativement le garçon n’a aucun désir de pénétrer sa mère. Il ignore qu’elle possède un organe complémentaire du sien. Ce n’est qu’« à la puberté que le membre viril devenu érectile indique le nouveau but, c’est-à-dire la pénétration dans une cavité ». Indépendamment du fait que des indices multiples, relevés par de nombreux auteurs, indiquent des désirs de pénétration précoces, il est courant d’observer que le pénis est érectile bien avant la puberté puisque l’on constate même des érections chez le nourrisson, en particulier pendant la tétée. Quant au problème de la découverte du vagin par la fille, Christian David me semble apporter un argument en faveur des conceptions de Jones, de Mélanie Klein, de Josine Müller, de Karen Horney, et plus récemment de Phyllis Greenacre, lorsqu’il souligne notre habitude de penser en termes d’organes externes et visibles, sans tenir compte de l’existence de la coenesthésie profonde (communication verbale). Le fait même d’ignorer l’existence du vagin n’empêche de toute façon pas la pulsion génitale, le désir d’incorporer le pénis, d’exister, tout comme une malformation congénitale ayant oblitéré la bouche n’exclurait pas la faim. Tout au plus peut-on penser que l’impossibilité de satisfaire la pulsion la culpabilise d’autant plus, le vagin étant « condamné ».

27 Une fois que les frustrations l’ont fait sortir du stade narcissique primaire.

28 Inconsciemment il a probablement toujours « su » que sa mère n’avait pas de pénis, comme il a su qu’elle avait un vagin. Ceci n’excluait pas d’autres représentations comme celle de la mère phallique ou de la mère châtrée, les processus primaires au niveau desquels elles se situent admettant parfaitement la contradiction.

29 D’autres facteurs interviennent bien entendu également dans l’attitude ultérieure à l’égard des femmes, et au premier chef, la nature des identifications au père et de la personne réelle du père dans ses rapports avec la mère.

30 Voir Karen Horney : « La Peur devant la Femme ».

La mère a été l’objet des désirs agressifs du petit garçon. Ses fonctions d’éducatrice et d’interdictrice l’ont amenée à le dominer et à le frustrer. Le garçon désire pénétrer sa mère mais il est humilié de se sentir petit et faible devant elle et incapable de la pénétrer. Il ressent alors une vive blessure narcissique qui provoque en lui de profonds sentiments d’infériorité, en même temps que de violents désirs agressifs de revanche, qui, joints aux désirs agressifs provoqués par les premières frustrations, sont projetés sur la mère et son vagin. L’homme craint donc la puissance de la mère et tout particulièrement son pénis anal. Il va, ultérieurement, chercher à empêcher la femme de mettre en œuvre sa composante anale. La femme culpabilisant sa propre pulsion anale vis-à-vis du père, se fera en quelque sorte complice des défenses de l’homme. De cette conjonction résulte une particulière inhibition de l’analité féminine qui est décelable dans les mœurs. C’est ainsi qu’une femme ne jure pas, ne crache pas, n’absorbe pas de boissons ou de nourritures fortes et, il n’y a pas si longtemps encore, devait s’abstenir de parler d’argent ou d’affaires. Tandis que la grâce et le charme féminins peuvent être considérés comme tantôt une sublimation, tantôt une formation réactionnelle de l’analité (le contraire de la grossièreté). En même temps la femme est illogique, imprécise, peu douée pour les sciences exactes, la mécanique, etc., signe d’une inhibition de la composante anale. (La pulsion anale, par le refoulement qui lui est imposé, peut se teinter d’une certaine corrosivité. La plus faible musculature de la femme doit également favoriser cet aspect « corrosif » de l’agressivité féminine, car elle lui interdit une décharge motrice adéquate. On dit que les femmes griffent, mordent, empoisonnent tandis que les hommes frappent et abattent.) En fait, chez les hommes, le besoin de s’assurer la victoire sur la mère omnipotente est parfois déplacé sur toutes les femmes. La fille par contre fait souvent exception, probablement du fait qu’elle s’est toujours trouvée dans

31 L’un de mes patients, éjaculateur précoce, dont au reste le symptôme s’est amélioré, s’était contenté lors de ses premiers rapports sexuels à l’âge de 22 ans, trois fois de suite, d’un contact externe car il « ignorait » l’existence du vagin. Des fantasmes et des représentations oniriques rendirent compréhensible cette « ignorance j qui était le fait d’un homme par ailleurs intelligent, à l’esprit vif et éveillé. En fait l’organe féminin est pour lui plein d’un contenu fécal menaçant (grottes pleines d’ordures et d’éboulements, cloaque d’une vache empli d’une bouse « dure comme du granit », cadavres dans des chambres, voitures accidentées en travers d’une route verglacée, etc.). La pénétration est rendue dangereuse de ce fait et, pour l’éviter, il faut obturer le réceptacle vaginal avec du verre pilé, y faire couler du ciment, l’utiliser comme pot de chambre en l’emplissant à ras-bord, ou le concevoir comme un W. C. dont on rabat le couvercle avant d’y uriner, ou bien encore il faut s’efforcer d’en extraire le contenu. C’est ainsi que ce patient, à la puberté, jouait longuement à exprimer l’intérieur de l’abdomen des mouches et avait une fantaisie favorite : il était maître d’un harem plein de femmes de tout âge qu’il menait au fouet. Il avait établi une règle très stricte : les femmes étaient tenues de déféquer sur ordre et toujours étroitement surveillées durant l’opération. Peut-on mieux exprimer l’inversion de la situation de l’enfant lors du dressage sphinctérien et mieux assurer sa victoire sur le pénis anal de la mère intrusive ? (Ce même patient avait également des fantasmes d’excision du clitoris.) une situation de dépendance. Le père projettera sur elle une image idéalisée, qui s’oppose au « mépris durable » et « normal » (Freud, Ruth Me Brunswick, Hélène Deutsch) qu’il ressent pour les autres femmes. Sa fille représentera souvent la meilleure partie de lui-même et du bon objet primitif. Elle sera la tendresse, la pureté, l’innocence, la grâce, constituant pour son père une relation privilégiée, échappant en grande partie à l’ambivalence.

Bien entendu une pareille relation n’est pas la règle, certains hommes étendant leur conflit maternel à leur fille (l’un de mes patients, névrosé obsessionnel et éjaculateur précoce, disait de sa fillette de 6 ans qui travaillait bien en classe pour se faire remarquer de lui, ce dont il était parfaitement conscient : « Je la repousse et en vraie petite femelle, elle continue à s’acharner ») ; mais cette relation existe assez souvent pour pouvoir être isolée. Trois de mes patients actuellement en analyse, ont commencé leur cure en donnant comme l’une de leurs motivations conscientes : « Je le fais pour ma fille. »

32 Ruth Me Brunswick, dans son article sur « La Phase préœdipienne » (écrit avec Freud), remanie la conception selon laquelle le désir de l’enfant serait un substitut de l’envie du pénis : le désir d’un enfant exprimerait tout d’abord le désir de posséder ce que la mère omnipotente possède au premier chef : un enfant.

À mon sens, si le désir de l’enfant est à la fois lié à l’envie du pénis et à la mère omnipotente, c’est qu’il existe quelque relation également entre l’envie du pénis et la mère omnipotente.

33 Pour Freud (« La Féminité ») la femme qui vient en analyse pour être mieux apte à exercer une profession manifeste également par là son envie d’un pénis.

34 Il en serait au reste de même pour un homme. Réaliser ses ambitions professionnelles signifierait avoir un pénis comme le père.

35 J’ai scrupule à redire une fois de plus que « ne pas se laisser pénétrer » peut être aussi une mesure de sauvegarde de l’objet, ou un ensemble de conduites agressives visant au rejet du père peuvent souvent être comprises comme ayant pour fin de le protéger du contact.

36 C’est moi qui souligne.

37 Il peut s’agir, bien entendu, d’une régression.

38 Il ne nous est pas possible d’envisager le rôle de l’enfant en tant qu’apport narcissique. Cependant Joyce McDougall remarquait que l’envie du pénis n’est pas moindre chez les femmes qui sont mères que chez les autres.

On sait, malheureusement, combien de mères sont précisément castratrices avec leurs enfants, signe que leur envie d’un pénis n’est pas assouvie par la maternité.

Dire que dans ces cas les femmes ne sont pas parvenues à effectuer le passage de l’envie du pénis au désir d’un enfant me semble être une façon d’éluder le problème.

Avoir un enfant est peut-être posséder ce que possède la mère omnipotente (Ruth Mc Brunswick), mais ce n’est pas encore avoir autre chose qu’elle, ce à quoi me semblent tendre les accomplissements narcissiques.

39 C’est moi qui souligne le caractère précisément « autonome » et « impénétrable » de ces femmes ainsi décrites par Freud.

40 C’est moi qui souligne le caractère précisément « autonome » et « impénétrable » de ces femmes ainsi décrites par Freud.

41 C’est moi qui souligne le caractère précisément « autonome » et « impénétrable » de ces femmes ainsi décrites par Freud.

42 C’est moi qui souligne le caractère précisément « autonome » et « impénétrable » de ces femmes ainsi décrites par Freud.

43 Nous retrouvons là, bien évidemment, la position décrite par Simone de Beauvoir dans « Le Deuxième Sexe ».