La signification de l’« envie du pénis » chez la femme

Par Maria Torok

I.

Dans toutes les analyses de femmes survient nécessairement une période au cours de laquelle une convoitise envieuse à l’endroit du membre viril et de ses équivalents symboliques fait son apparition. Épisodique chez les unes, l’« envie du pénis » constitue, chez d’autres, le centre même de la cure. Le désir exacerbé de posséder ce dont la femme se croit privée par le destin – ou par la mère – exprime une insatisfaction fondamentale que d’aucuns attribuent à la condition féminine. Certes, la conviction que leur propre privation fait pendant à la jouissance d’autrui est commune aux patients des deux sexes et se retrouve dans toutes les analyses. Jalousie et revendication, dépit et désespoir, inhibition et angoisse, admiration et idéalisation, vide intérieur et dépression : autant de symptômes, aussi divers que variés, de cet état de manque. Or il est remarquable que, de l’homme et de la femme, c’est elle seule qui ramène cet état de manque à la nature même de son sexe : « C’est parce que je suis femme. » Entendez par là : je n’ai pas de pénis, de là ma faiblesse, mon inertie, mon inintelligence, mon état de dépendance, voire mes maladies.

« En fin de compte, toutes les femmes sont dans mon cas, aussi ne puis-je éprouver pour elles, comme pour moi-même, que du mépris. » « Ce sont eux, les hommes, qui détiennent toutes les valeurs, tous les attributs qui les rendent dignes d’être aimés et admirés… »

Une dévalorisation si radicale de son propre sexe est-elle concevable ? Peut-être plonge-t-elle ses racines dans une infériorité biologique effective ? Cette idée finit par s’imposer à Freud, après qu’il ait vainement tenté de réduire cet obstacle à la cure qu’est la convoitise d’un objet par nature inaccessible. On ferait mieux d’aller « prêcher les poissons » – pour reprendre la locution imagée de Freud – plutôt que de s’épuiser à cette vaine entreprise : faire renoncer les malades une bonne fois à leur désir infantile d’acquérir un pénis. Devant les échecs de si nombreuses tentatives ne fallait-il pas se résigner, en fin de compte, à concéder quelque légitimité à l’« envie du pénis » et l’imputer à la nature même des choses : « l’infériorité biologique du sexe féminin » ? À considérer un autre point de vue, le développement affectif de l’enfant, Freud conclut dans le même sens. Lorsqu’il est amené à insérer, entre l’anal et le génital, un stade intermédiaire, le stade phallique, il le conçoit semblable pour les deux sexes et entièrement voué au membre viril. S’il est vrai qu’à ce stade un seul sexe, le sexe mâle, est connu de l’enfant, on comprend le dépit jaloux de la fillette d’en être dépourvue. Toutes ses hypothèses concernant son état de castration et la valeur de l’autre sexe viendraient de là : ce serait le fait d’un phallocentrisme psycho-biologique, inhérent au stade phallique lui-même. C’est pourquoi « l’envie du pénis » de la femme, ainsi que les efforts pour l’y faire renoncer, ne peuvent, dans la perspective analytique de Freud, que déboucher sur une impasse. Or, si la thèse de l’unisexualité du stade phallique se confirme toujours dans les fantasmes afférents à ce stade, il semble que cet état de fait puisse recevoir une explication proprement psychanalytique et que l’on ne doive pas se contenter de cet aveu d’impuissance qui fait intervenir la biologie.

Nous comprenons l’exaspération de Freud à s’entendre dire : « À quoi bon poursuivre l’analyse puisque vous ne pouvez pas me donner cela. » Mais nous comprenons aussi le désespoir de sa patiente invitée à renoncer à un désir qui lui paraît si cher. Et Freud eût été le premier à convenir qu’il n’entre pas dans la fonction de l’analyste de préconiser le deuil d’un désir, quel qu’il soit.

Il n’en est pas moins vrai par ailleurs qu’à l’analyse, le désir de la femme d’avoir un « pénis », c’est-à-dire, d’être « homme », se dénonce lui-même comme un subterfuge et cela, en raison même de son caractère envieux. Un désir peut être assouvi, une envie jamais. L’envie ne peut engendrer que de l’envie et de la destruction. Il arrive que le faux désir, proclamé par l’envie, reçoive un simulacre de satisfaction. Telles, les attitudes dites « phalliques » de certaines femmes, entièrement aliénées dans l’imitation de l’autre sexe, du moins selon l’image qu’elles s’en font ; le bâtiment fragile qu’elles construisent ainsi n’abrite que le vide, l’angoisse et la frustration. Le problème de l’analyse est justement de ramener au jour un désir authentique mais frappé d’interdit qui, sous les dehors de l’envie, gît enterré. Ici, comme ailleurs, prendre à la lettre les protestations de l’analysé serait fermer la porte à l’analyse. Une manière de ne pas manquer cet effet consisterait assurément, à légitimer l’« envie du pénis » chez la femme par un prétendu état de castration qui serait son lot et dont la phylogenèse porterait la responsabilité. Un autre moyen, non moins sûr, de manquer l’analyse serait de ramener la revendication à des motifs extra-analytiques. Comme la situation d’infériorité effective où se trouve la femme actuelle sur le plan de sa réalisation socio-culturelle.

Pour l’analyste qui n’hésite pas à affronter cet « os » de la cure, que constitue l’« envie du pénis », il s’agira de tirer au clair tout d’abord la nature du conflit qui engendre pareille solution de désespoir. Il lui faudra de même apprécier à sa juste valeur les bénéfices qu’elle ne manque cependant pas de procurer et, enfin, tirer parti pour le traitement des pénibles contradictions dans lesquelles elle enferme fatalement la patiente.

Parmi les auteurs post-freudiens, Jones et M. Klein ont l’insigne mérite de ne plus tenir l’« envie du pénis » pour irréductible. Tous deux estiment, en effet, que la qualité du premier rapport au Sein maternel est ici déterminante. Dès que l’analyse a amélioré la première relation maternelle (en déconflictualisant l’introjection du Sein), l’envie en général, et l’« envie du pénis » en particulier, perdent leur raison d’être.

Il n’est pas inutile, après ces auteurs, de souligner ceci : pour l’analyste les objets-choses ne sauraient être rien d’autre que des signes de désirs ou de craintes, conscients ou inconscients, autrement dit, des rappels de ces moments subjectifs à partir desquels le sujet les a institués. Pour Freud l’objet, et même l’Objet, vaut, dans l’économie des individus, comme simple médiateur vers le but de la pulsion : la satisfaction. Bien entendu, les objets-choses ont leur nom et leur spatialité, par là ils sont donc aussi objectifs : le fait d’être pareils pour tous les rend propres à l’échange ; mais aussi à la dissimulation des désirs. La tâche de l’analyse n’est-elle pas de retrouver derrière la chose ce désir qu’à la fois elle nie et réalise ? Aussi, analyser par les choses comme le « pénis » ou le « sein », fût-ce de l’analyste, et que convoite telle malade envieuse, n’est-ce pas exacerber les contradictions affectant les objets (et les Objets), au lieu de les lever, en faisant apparaître (et du même coup disparaître) les conflits internes qu’implique la satisfaction d’un désir vital. La réalisation du désir n’est pas affaire de réalités objectives. Elle dépend de notre pouvoir de nous satisfaire et de notre droit à la satisfaction, c’est-à-dire de la liberté de mettre en œuvre les actes relationnels de notre corps. Les réalités objectives invoquées comme objets de manque et de convoitise – généralement inaccessibles – sont autant de pièges tendus à la cure pour masquer (donc pour maintenir) les inhibitions afférentes à ces actes, pièges qui – combien souvent ! – retiendront le désir prisonnier à vie.

C’est pourquoi il y a lieu d’écarter de cette étude sur l’« envie du pénis », le pénis lui-même, considéré comme une chose, une réalité objective, biologique ou socio-culturelle. Car, fait paradoxal au premier abord, dans l’« envie du pénis » il ne s’agit de rien moins que du pénis lui-même. Cet « objet partiel » va nous apparaître comme une invention ad hoc pour camoufler un désir, comme un obstacle artificiellement dressé sur le chemin de se rejoindre soi-même dans la libération des actes inhibés. À quoi sert l’artifice ? de quoi protège-t-il ? Il le faut comprendre, avant de le dénoncer.

Aussi estropié, aussi aliéné qu’il soit devenu, le désir sous-jacent à l’« envie du pénis » ne saurait manquer d’y transparaître. À ce titre, ce symptôme, comme tous les autres, mérite notre respect et notre attention. Si, par bonheur, notre travail analytique parvient à remonter aux origines de F « envie du pénis » et par là même à la rendre superflue, ce ne sera jamais en troquant une acquisition contre un renoncement. L’« envie du pénis » disparaîtra d’elle-même le jour où aura cessé le pénible état de manque qui l’a suscitée.

II.

À la condition d’abandonner une vue objectiviste sur le « pénis » envié et de suspendre toute question concernant la légitimité socio-culturelle de cette envie, la voie est ouverte à une démarche proprement psychanalytique. Pour l’analyste l’« envie du pénis » est le symptôme, non d’une « maladie », mais d’un certain état du désir, l’état d’un désir non réalisé, sans doute en raison d’exigences contraires. En interrogeant le symptôme dans cet esprit nous allons constater non sans étonnement que pareille interrogation, si elle ne se départit pas de l’attitude analytique, est, à elle seule, en mesure de nous révéler la signification générale du phénomène : la nature même du conflit qu’il tend à résoudre et la manière dont il tente d’y parvenir.

Une première idée qui vient à l’esprit est celle de Freud qui pensait que la découverte par la petite fille du sexe du garçon était une raison suffisante pour susciter l’envie et d’une façon concomitante, la haine de la mère qui, dans l’hypothèse de la fillette, est tenue pour responsable de son état de « castration ». Et, certes, l’« envie du pénis » ne saurait puiser son contenu – autant dire, son prétexte – ailleurs que dans l’expérience. Mais un problème demeure : quel est le moment fécond où cette expérience doit avoir lieu pour aboutir à une envie irréductible toute la vie durant. Car, on ne rencontre que ce qu’on est prêt à rencontrer. « L’ours polaire et la baleine… chacun étant confiné à son propre élément… ne peuvent se rencontrer », dit bien Freud. Si une rencontre décisive a bien lieu entre la fillette et le garçon ce n’est pas en tant que différents l’un de l’autre mais précisément en tant que semblables : autrement dit, en tant que marqués de sexe. On est en droit de supposer que la découverte faite par la fillette du sexe du garçon, s’inscrit dans un moment d’exploration de son propre sexe de fille. La découverte du pénis a dû survenir à point nommé pour qu’elle ne se fût pas réduite à un simple incident de la vie infantile. Lorsque la fillette se dit : « Ma mère ne m’a pas donné cela, voilà pourquoi je la hais », elle se saisit d’un prétexte commode, mais elle ne fait qu’exprimer ainsi sa haine sans l’expliquer le moins du monde.

L’association de l’« envie du pénis » et de la haine, consciente ou inconsciente, vouée à la mère est un fait d’observation courante. Mais il est un autre fait clinique, non moins remarquable, et dont l’examen permettra de situer les motifs profonds de cette haine. Ce fait, cliniquement si constant et significatif, est ce qu’on pourrait appeler l’idéalisation du « pénis ». De nombreuses femmes se font l’idée fantastique d’un organe mâle doté de qualités extrêmes : puissance infinie, bien ou malfaisante, garantissant à son possesseur sécurité et liberté absolues, immunité de toute angoisse et de culpabilité, procurant plaisir, amour et réalisation de tous les vœux. L’« envie du pénis » est toujours envie d’un pénis idéalisé.

« Quand on a cela (le « pénis ») – dit Ida – on a tout, on se sent protégé, rien ne peut vous atteindre… On est ce qu’on est, et les autres n’ont qu’à vous suivre, vous admirer… c’est une puissance absolue, ils (les hommes) ne peuvent jamais déchoir en état de besoin, de manque d’amour. La femme ? Incomplétude, perpétuelle dépendance, rôle de Vestale qui garde le flambeau. On avait beau me parler de la Sainte Vierge… Dieu le Père est bien un homme ! Le mot pureté me rappelle purée… J’ai toujours eu un certain mépris pour la femme. »

« Je ne sais pas pourquoi j’ai cette impression – dit Agnès – alors que cela ne correspond à rien dans la réalité, mais c’était toujours ainsi pour moi. Comme si l’homme seul était fait pour se réaliser, pour avoir des opinions, pour se former, aller toujours plus loin. Et tout lui semble naturellement facile… une force que rien, rien n’arrête… qui peut tout s’il le veut. Moi, je piétine, j’hésite, il y a comme un mur devant moi… J’ai toujours eu le sentiment que je n’étais pas finie. Quelque chose comme une statue qui attend que son sculpteur décide enfin de lui modeler les bras… »

Une petite fille, Yvonne, a toujours cru que les garçons « arrivent à tout… Ils parlent tout de suite toutes les langues… Ils pourraient prendre toutes les bougies dans une église et personne ne les en empêcherait. Si jamais ils rencontrent un obstacle, ils le sautent naturellement »…

Voilà des descriptions on ne peut plus éloquentes d’un pénis idéalisé. Il est évident qu’il s’agit là d’une signification instituée : « la chose – quelle qu’elle soit – que l’on n’a pas soi-même ». Or, un manque aussi vital ne saurait être un manque naturel mais seulement l’effet d’une privation ou d’un renoncement. Et la question surgit alors : comment en vient-on à se déposséder d’une part si précieuse de soi-même, au profit d’un « objet » extérieur, censé être inaccessible et, d’ailleurs, – de l’aveu même des analysées – assurément inexistant ? Pour le moment bornons-nous à constater le fait. Il a nom : refoulement. À toute idéalisation correspond un refoulement comme contrepartie. Mais refoulement au profit de qui ? De la Mère, bien sûr, comme en témoigne la haine qui lui est vouée. En effet, si le pénis idéalisé n’a aucune existence effective, sa contrepartie pour le sujet : la dépression, la dévalorisation de soi, la rage, elles, ont une existence, et combien réelle. On ne croira pas un instant que des états effectifs de pareille intensité puissent provenir de quelque idée que l’on se fait à propos d’un objet rencontré. Lorsque la fillette dit à la Mère qui vit en elle : « Je te hais à cause de cette chose que tu ne m’as pas donnée », elle dit également : « C’est là une haine légitime comme est évident mon manque de cette chose. Mais, sois rassurée, je considère comme illégitime la vraie haine qui vit en moi en raison du refoulement que tu imposes à mon désir. »

Quel est ce refoulement ? Ce n’est certainement pas un hasard si c’est précisément le pénis – absent dans l’anatomie de la fillette – qui a été investi des valeurs dont le sujet a dû se dépouiller : le sexe qu’on n’a pas se prête, on ne peut mieux, à figurer l’inaccessible, pour autant qu’il est par nature étranger aux vécus du corps propre. Voilà donc qui symbolise à merveille l’interdit qui frappe précisément des expériences du corps, se rapportant au sexe propre. En bref, la désignation d’une chose inaccessible comme objet d’une convoitise accuse l’existence dans le sujet d’un désir réfracté sur une barrière infranchissable. Le surinvestissement de la chose convoitée ne fait que témoigner de la valeur primordiale inhérente au désir renoncé. L’instance responsable du refoulement, ce persécuteur au visage anonyme, la femme tient à l’ignorer en elle ; le démasquer exigerait l’affrontement des régions obscures où couvent haine et agressivité contre l’Objet qu’on ne saurait ne pas aimer.

Dans l’« envie du pénis » se condense un complexe discours inconscient, discours adressé à l’Imago maternelle. On pourrait l’expliciter dans les propositions suivantes :

  1. « Vois-tu, c’est dans une chose et pas en moi-même que je cherche ce dont je suis dessaisie. »
  2. « Ma recherche est vaine car il s’agit d’une chose inappropriable. L’évidente vanité de ma recherche doit garantir mon renoncement définitif aux désirs que tu réprouves en moi. »
  3. « Je tiens à insister sur la valeur de cette chose inaccessible pour que tu mesures la grandeur de mon sacrifice de me laisser dépouiller de mon désir. »
  4. « Je devrais t’accuser et te dépouiller à mon tour, mais c’est précisément cela que je veux éviter, nier, ignorer, puisque j’ai besoin de ton amour. »

« En bref, idéaliser le pénis pour mieux le convoiter ensuite, n’est-ce pas te rassurer en te montrant que jamais cela n’arrivera entre nous, que, par conséquent, jamais je ne me rejoindrai, jamais je n’accéderai à cela en moi. Ce serait, te dis-je, aussi impossible que de changer de corps. »

Tel est le serment de fidélité que l’« envie du pénis » signe de son sceau.

Cette partie de soi interdite qui, dans le discours imagoïque de la fillette, fait pendant au « pénis » qu’est-ce sinon son propre sexe frappé de refoulement ?

Voilà une affirmation bien surprenante. Elle semble vouloir dire que le sexe vécu de la fillette peut se symboliser dans le pénis-chose du garçon, autrement dit, dans une appréhension anale du pénis. En réalité dans cette symbolisation il nous manque un chaînon génétique : il s’agit précisément de la relation anale avec la mère. La notion de « chose » accessible ou inaccessible, permise ou défendue y fait clairement allusion. C’est à la Mère que la fillette s’adresse dans sa requête : « Cette chose je la veux. » Or, la vanité de la demande dans sa forme et dans son fond, implique une réassurance prodiguée à la Mère : ses privilèges seront maintenus. Il est, en effet, remarquable qu’en fait l’autorité, la haute main de la Mère concernent moins les « choses » qui lui « appartiennent » que les actes mêmes de la maîtrise sphinctérienne, actes qu’elle prétend commander à son gré. De là la difficulté pour l’enfant et, plus tard, pour l’adulte, d’assumer ces actes sans passer par l’instance imagoïque. Voilà le contexte dans lequel doit s’insérer l’« envie du pénis ». On comprendra dès lors que ce qui est convoité n’est pas la « chose » mais les actes qui permettent de maîtriser les « choses » en général. Convoiter une chose c’est précisément manifester à l’Imago le renoncement aux actes. Au cours de la relation anale l’enfant aura donc aliéné au profit de la Mère ses actes de maîtrise sphinctérienne. Il en résulte à l’égard de celle-ci une agressivité inouïe. Songeons au processus suivant : la maîtrise exercée par la Mère ne peut être interprétée par l’enfant que comme une manifestation de son intérêt à l’égard de la possession des matières et cela dès leur séjour à l’intérieur du corps. Conséquence : l’intérieur du corps tombe à son tour sous le coup du contrôle maternel. Comment s’affranchir d’une pareille souveraineté, sinon par un retournement de la relation : c’est alors que prennent naissance des fantasmes meurtriers d’éventration, d’évacuation de l’intérieur du corps maternel, de destruction du lieu et de la fonction de sa maîtrise.

Voilà pourquoi la Mère est à rassurer. Que la convoitise affichée du pénis-chose – d’ailleurs inaccessible – puisse jouer ce rôle à merveille, on le saisit maintenant avec toute la clarté souhaitable.

Revenons à l’ultime question : qu’est-ce qui motive la spécificité de ce choix ? Pourquoi précisément le « pénis » ?

Pour mieux cerner notre problème on aura recours à une manière, complémentaire, d’interroger le symptôme : en plus de l’essai de reconstitution de sa genèse rétrospective, tel que nous le tentions jusqu’à présent, il s’agit maintenant d’en considérer une autre dimension, tout aussi essentielle : sa dimension prospective. Elle nous apportera peut-être, en retour, quelques lumières sur la genèse elle-même.

Nous entendons par dimension prospective d’un symptôme et du conflit qui le sous-tend son aspect proprement négatif, qui n’est solution d’aucun problème et qui ne se définit que par quelque chose d’encore inexistant, de non encore advenu, le pas en avant qu’il a empêché d’accomplir. C’est ce moment prospectif qui prête pourtant au refoulement tout son caractère dynamique. Les étapes barrées de la maturation affective réclament leur accomplissement. Certes, elles sont pressenties à travers le refoulement qui les a bloquées mais l’aspect prospectif du symptôme ne s’articule pas dans le discours imagoïque. La petite fille, en effet, ne saurait adresser, même inconsciemment, les paroles suivantes à son Imago : « Si je puis te dire que je convoite le pénis-chose pour me l’approprier et pour devenir un garçon, ce que je ne peux même pas ressentir c’est mon désir avorté de jouir avec le pénis à la manière d’une femme, comme cela est prescrit dans le destin de mon propre sexe. » Or, c’est justement le fait de la non-accession génitale qui doit nous mettre sur la voie pour identifier les interdits refoulants. Il ne peut s’agir en effet que de l’expérience même qui aurait dû préparer et élaborer le projet génital et les identifications, expérience en rapport, de toute évidence, avec la « part précieuse » de soi qui a été refoulée.

Nous avons vu que cette « part précieuse » était un ensemble d’actes devenu le privilège de la Mère anale. La fillette disposait pourtant d’un instrument lui permettant de recouvrer, d’une manière indirecte, ce qui lui a été ravi. C’était L’identification à la Mère souveraine de ses pouvoirs. Or, ce que l’on constatera c’est une lacune dans cette identification même, lacune que l’« envie du pénis » atteste à souhait. Pour conclure, nous sommes ainsi conduits à incriminer en plus du refoulement de conflits prégénitaux anaux, une inhibition spécifique, totale ou partielle, de la masturbation, de l’orgasme et de l’activité fantasmatique concomitante. L’« envie du pénis » apparaît alors comme une revendication déguisée – non pas de l’organe et des attributs de l’autre sexe – mais de ses propres désirs de maturation et d’auto-élaboration à la faveur de la rencontre de soi dans la conjonction des expériences orgastique et identificatoire. Telles sont les premières conclusions qu’il nous semble possible de tirer quant à la signification générale de l’« envie du pénis », considérée en tant que symptôme au sens freudien du terme.

III.

M. Klein, Jones, K. Horney, J. Müller ont signalé bien avant nous la précocité de la découverte et du refoulement des sensations vaginales. Nous avons observé, pour notre part, que la rencontre de l’autre sexe était toujours un rappel, une occasion à l’éveil du sien propre. Cliniquement, l’« envie du pénis », la découverte du sexe du garçon se voient souvent associées à un souvenir refoulé d’expérience orgastique.

Marthe, pendant quelques séances, présente de violentes crises de larmes et de rire. Petit à petit ses émotions retrouvent un contenu : petite fille, dans la piscine elle a rencontré des garçons. Depuis lors, elle répète souvent une phrase, toujours la meme : « Je ne peux pas vivre ainsi. » Au cours de son analyse c’est cette phrase qui revient aux moments des grandes dépressions. « Ainsi » veut dire consciemment : dépourvue de pénis. Mais nous comprenons avec elle qu’à la même occasion elle « serrait les cuisses », « enroulait un bout de maillot à l’intérieur » et ressentait comme une « onde sensible ». Le rire mêlé aux larmes (joie et culpabilité mélangées) renvoyait à l’idée : si je suis faite « ainsi » (ressentant « cette onde ») alors « chez moi, voudront-ils encore de moi » ? La même malade, à la puberté, éprouvait une si vive culpabilité vis-à-vis de la mère qu’elle l’a gardée dans l’ignorance de ses règles, signe de son accession génitale, pendant toute une année.

Loin d’être méconnu, le propre sexe, en fait, était un constant sujet de préoccupation latent : le souci de plaire à la mère l’emportait alors sur le plaisir orgastique. Le désir de l’orgasme s’exprimait pourtant en cours de séances par des accès de rire : mais il dut se maintenir refoulé et cela au moyen même de l’« envie du pénis ». Il y avait eu d’abord « une joie indicible », « un immense espoir ». Puis, elle ignore comment, une conviction s’est installée : il existe, pas en moi, mais là-bas, pas dans mon corps, mais dans un objet quelque chose d’infiniment désirable, mais parfaitement inaccessible. Notons la contradiction : « l’onde sensible infiniment bonne » fait perdre à la petite fille son sentiment d’être bonne pour l’entourage. Le « pénis » est alors vécu, nous le verrons, comme le sexe « bon », celui qui fait jouir son détenteur sans culpabilité. II n’est pas lié à un geste masturbatoire et d’incorporation coupable. Il réunit les conditions de parfaite harmonie : plaisir pour soi et harmonie avec l’entourage. Ressentir « cette onde » est agressif, méchant pour les autres. Alors tout ce « bon » est abandonné au profit d’un objet extérieur : le pénis idéalisé. Le vide ainsi créé dans le sujet s’emplit de tristesse, d’amertume, de jalousie. Mais l’agressivité qui couve ne saurait remédier à ce qui a été manqué : les progressifs et voluptueux éveils à la maturité. Seule la cure analytique sera en mesure de les susciter en en libérant les instruments.

Cette joie des éveils maturatifs se prolonge au-delà de la satisfaction immédiate. Elle signifie pour le sujet une soudaine ouverture vers l’avenir. C’est la joie des grandes découvertes, des « Ah ! j’ai compris ! » « C’est donc ainsi que je deviens moi, adulte ; je conquiers ma valeur par la joie éprouvée par laquelle je deviens moi. » (J. Müller signale bien que le libre jeu de la sexualité infantile garantit l’estime de soi.) En effet, les joies orgastiques de la petite enfance sont les vrais instruments à l’aide desquels se pressent et s’élabore le sexe génital et, par là, toute la personnalité en formation. Que découvre-t-on en cheminant vers l’orgasme ? Le pouvoir de fantasmer son identité aux parents et de s’imaginer dans toutes les positions de la Scène primitive aux divers niveaux où elle est abordée. L’orgasme obtenu a véritablement valeur de vérification : le fantasme est valable puisqu’il a « provoqué » la jouissance. On comprend que chaque inhibition de pareille rencontre de soi à soi laisse une lacune dans le sujet au lieu et place d’une identification, pourtant vitale pour lui. Il en résulte un « corps propre » incomplet (d’autres diraient Image du Corps) et, corrélativement, un monde de réalités fragmentaires.44

La valeur de joyeuse ouverture vers l’avenir qui donne son sens aux expériences orgastiques est bien rappelée dans certains rêves :

Agnès retrouve ainsi les souvenirs et l’émotion de ses expériences orgastiques précoces. C’est un rêve d’abord d’une « joie indicible » tournant en dépression. Au bord de la mer. Elle attend. Une foule excitée s’amasse autour d’elle (attente de l’orgasme). Derrière elle des WC (rappel d’une scène de masturbation). Elle est assise : sur sa jupe tendue, soudain se pose un merveilleux animal, doux et soyeux à caresser. Elle respire profondément, étend les bras et le caresse. Admirative, la foule vibre avec elle. Tout était « si plein », « si formidable ». Ce moment – dit-elle – concentrait tout, tout ce que j’ai été, tout ce que je serai. Comme lorsqu’on se dit : je veux être dans un beau pays, j’en ai un très grand désir et, à peine l’a-t-on pensé, voilà qu’on y est déjà.

Or, le fantasme orgastique refoulé – le rêve l’illustre bien – concerne l’incorporation du pénis dans sa fonction pulsionnelle en tant que générateur de l’orgasme. Cette même malade sentait son corps inachevé, souhaitait qu’un « sculpteur » vînt lui « faire les bras ». Elle ne pouvait faire qu’un usage très limité de ses mains entravées dans l’activité masturbatoire, dans sa fonction fantasmatique fondamentale d’être le pénis pour le vagin.

Ferenczi nous a appris que la masturbation va de pair avec un dédoublement du sujet ; celui-ci s’identifie à la fois aux deux termes du couple et réalise l’accouplement de manière autarcique. Ajoutons que ce dédoublement, le se-toucher, l’expérience « je-me » authentifiée par l’orgasme, signifie encore : « Puisque je peux me le faire seul, je suis affranchi de ceux qui, jusqu’ici, m’ont dispensé ou interdit le plaisir à leur guise. » Par la masturbation, par le se-toucher, au sens propre et aussi en tant que réflexivité spécifique du fantasme, l’enfant s’est rendu autonome d’une relation maternelle de dépendance. Il aura institué par là même une imago maternelle elle aussi autonome, c’est-à-dire susceptible de prendre son plaisir ailleurs qu’avec lui.

On comprend que cette éventualité fasse défaut lorsque l’Imago maternelle prohibe la masturbation. Pareille Imago s’est constituée lors d’un dressage anal excessif ou précoce, étendant son despotisme à tous les domaines analogiques. Une mère trop exigeante donnera une Imago maternelle jalouse, vide, insatisfaite. Comment se suffirait-elle, si la maîtrise de l’enfant peut seule lui procurer satisfaction ? Comment ne serait-elle pas jalouse et ombrageuse à voir l’enfant lui échapper au cours de la maturation ? L’interdit de la masturbation a justement pour effet d’enchaîner l’enfant au corps de la mère et d’entraver son projet vital propre. Souvent les malades expriment cette situation en disant :

« Une partie de mon corps est restée dans ma mère (main, pénis, fécès, etc.). Mais comment retirer cela ? Elle en a tant besoin ! C’est son unique plaisir. »

La main qui « appartient à la Mère » ne saura symboliser pour la malade ce que la Mère s’interdit à elle-même ; cette main sera réfractaire à toute figuration pénienne45. Le chemin vers le Père étant ainsi barré, la relation de dépendance avec la Mère devra se perpétuer. La fillette vivra le dilemme sans issue : s’identifier à une mère vide de valeurs, dangereusement agressive et qui a besoin de se compléter sur le mode de l’avoir ou rester le vain appendice d’un corps incomplet. Dans le rapport au conjoint la femme risque de répéter ces deux positions. Or, par l’analyse, il s’agit précisément d’acquérir ce par quoi le cercle enchanté de l’être et de l’avoir peut s’ouvrir. Non, certes, ce n’est pas un pénis-appendice qui serait conféré ; les « bras » qu’Agnès vient de recouvrer sont l’équivalent d’un pénis-complément qui figure par-delà l’être et l’avoir, le droit d’agir et de devenir. Lorsque l’« envie du pénis-appendice » ne masque pas le désir du pénis-complément, alors ce rapprochement à l’égard du Père ne doit plus achopper sur le sentiment d’avoir un corps dangereux pour le pénis. Cela signifie en même temps que la masturbation (et les identifications) n’est plus vécue comme destructrice de la Mère.

La levée, lors d’une analyse, de l’inhibition orgastique est toujours accompagnée d’un sentiment de puissance. Il est impensable qu’une analyse puisse conduire la femme vers une maturité génitale sans avoir résolu l’« envie du pénis », masquant le conflit masturbatoire et le conflit anal sous-jacent. Il est inconcevable notamment que l’« envie du pénis » se transforme directement en « désir d’avoir un enfant du Père ». En effet si l’enfant doit jouer le rôle d’un pénis-objet convoité et apporter une complétude jusque-là défectueuse, comment son évolution serait-elle acceptée, son épanouissement dans son propre projet souhaité et encouragé par une Mère qui, sans lui, retomberait dans l’amertume et dans l’envie. Pareille Mère n’a qu’un vœu : garder l’enfant-pénis, garant illusoire de sa plénitude, en état d’éternel appendice.

Dans la mesure où l’« envie du pénis » se fonde sur un refoulement et protège contre le retour d’angoisses prégénitales elle est un obstacle sur le chemin de la génitalité, elle ne pourra en aucun cas y conduire. Le chemin qui va de l’« envie du pénis » à la génitalité passe nécessairement par une étape intermédiaire : par le fantasme de jouir à l’aide du pénis du Père. Une fois ce fantasme permis, l’enfant désiré n’aura plus le sens de ce qu’on a mais de ce qui vient à s’intégrer dans le devenir même de la vie.

IV.

Arrêtée dans son accession génitale, la femme qui souffre de l’« envie du pénis » vit avec un sentiment de frustration dont elle soupçonne à peine la nature. Elle n’a qu’une idée toute extérieure de ce que peut être la complétude orgastique génitale. En tout cas elle ne saurait l’atteindre tant que le refoulement demeure.

Nous avons vu que le symptôme consistait à idéaliser le pénis, à l’investir de tout ce dont on a perdu l’espoir pour soi : son propre projet de vie, la maturité génitale. Car, pour l’enfant, c’est cela l’accomplissement, puisque c’est cela qui lui fait encore défaut. Certes, le désir est éternel, il ne renonce jamais, mais il est forcé de « tourner à vide » ou de se fixer sur des images conventionnelles. Rencontrer l’homme dans une fusion orgastique pleine, se réaliser dans une activité authentique, voilà le plus profond désir de la femme qui souffre de l’« envie du pénis », voilà aussi ce qu’elle fuit le plus. C’est de la clinique quotidienne que de voir les femmes s’élancer vers le pénis-complément, instrument de l’accomplissement féminin, pour les retrouver aux prises avec une Imago menaçante et jalouse. Alors surgit l’envie du pénis idéalisé et la haine de son prétendu détenteur. Dès lors la déception l’emportera sur l’amour, la frustration sur la plénitude.

Le passage à ce qu’on est accoutumé d’appeler le génital va toujours de pair avec le sentiment : je ne suis plus « châtrée » puisque « je peux ». Cela signifie tout d’abord la désinhibition du geste et des fantasmes masturbatoires, sans quoi le processus analytique lui-même resterait bloqué. Si refoulement équivaut ici à : lacune dans le Moi, à limitation des pouvoirs et de sa propre valeur, la levée du refoulement apporte puissance, estime de soi et, surtout, confiance dans son pouvoir et dans son devenir.

« Je ne sais comment le dire – dit Olga – l’impression que vos paroles m’ont laissée. Je n’en reviens pas… C’est comme si vous m’aviez passé un pouvoir. Pourtant, j’étais bien déprimée l’autre jour. Mais après être sortie d’ici, je me suis répété ce que vous m’aviez dit. Et toute cette anxiété a fondu. J’ai rarement pleuré comme cette semaine… C’est comme une lumière soudaine… Et hier soir j’ai… non, je n’ai jamais parlé de ces choses-là à personne. Bref, c’était comme un éveil. J’ai éprouvé du plaisir… » « Maintenant j’ai envie de m’essayer et je lance des sourires à tous les hommes, et puis, vous savez, ils vous répondent gentiment. Et, je n’en reviens pas, on me fait des compliments ! »

Or, lors de la séance précédente nous avons compris ensemble comment par l’idéalisation elle s’interdisait une réalité accessible, et comment, en fait, cette défense abondait dans le sens de l’interdiction maternelle d’approcher la virilité de son père. La destitution imagoïque ouvrait l’accès au noyau du problème : la masturbation. Quelques séances plus tard, Olga arrive avec « une main toute froide », comme si elle ne lui appartenait pas. À ce propos il est question de tous les objets que la mère lui avait interdit de toucher et en particulier son propre sexe. Cette main « toute froide » n’était rien d’autre qu’une démonstration d’obéissance à l’Imago maternelle interdictrice.

Ramener l’idéalisation du « pénis » au refoulement de la masturbation va de pair avec une libération d’énergie et confère, on le voit bien, les pouvoirs du sexe propre. Il s’agit du pouvoir ravi à l’enfant – et maintenant recouvré – de s’identifier aux protagonistes de la Scène primitive, propre à chaque stade, et de vérifier la justesse momentanée de ses identifications par la jouissance orgastique obtenue grâce à elle46 47.

Pour donner au lecteur une intuition plus concrète de ces thèses il a semblé opportun de lui livrer une brève séquence d’une cure analytique (une vingtaine de séances). Ida, jeune femme d’origine hongroise, avait sollicité l’aide de la psychanalyse pour se libérer de ses nombreuses difficultés affectives et professionnelles.

J’ai eu un choc en voyant Jacques faire la vaisselle. J’avais honte, comme si on m’avait dévoilé une partie cachée. Je suis incapable d’effectuer des travaux d’aiguille, de réparer, de coudre… J’ai honte d’avoir un corps de femme. J’ai eu honte de voir Jacques devenir… comment vous dire ?… femme. Évidemment ce n’est pas pour cela qu’il l’est… mais pourquoi était-ce si inquiétant ? Peut-être parce que « femme » pour vous n’a pas la signification habituelle. Être « femme » pour vous c’est être « sans sexe ». Ce qui a pu vous inquiéter c’est l’idée que Jacques pouvait devenir « sans sexe ». Je ne sais pas. Je suis toute confuse. Pourquoi ai-je pensé qu’avec un flambeau (nom donné au pénis) on avait tout, que c’était formidable. Pourquoi ai-je attribué cette immense puissance aux hommes ? Sont-ils vraiment ainsi ? Mais non, ils ne sont pas ainsi ! En tout cas s’ils sont pour vous comme vous les aviez décrits, je comprends votre envie du flambeau. Jacques n’est pas comme ça, mon père non plus, mon grand-père, personne. C’était mon idée à moi. Pour ma mère les femmes étaient des ennemis. Olivier, lui, non. Olivier, mon frère, il pouvait être un ami. Il pouvait dire aux hommes : voici ma mère, elle est formidable. Elle-même, elle avait été abandonnée par sa propre mère. Elle croyait que les enfants naissaient par le nombril. C’est vraiment comme nous l’avions dit l’année dernière : l’enfant ne lui a pas donné de « bas-corps ». Pour moi, l’enfant, c’est la vie d’« en bas », c’est tout ce qu’on a en bas, tout ce qui peut pousser par en bas. Puis, elle avait eu la jaunisse, ma mère. Au fond, je devais être comme elle. (Rappel d’un rêve où elle accouche d’un enfant jaune-orange.) Au fond, je devais être un peu comme un ennemi pour elle. Mais j’étais aussi amie… Pourquoi m’a-t-elle dit : tu ne seras jamais belle, ni aussi fine, ni aussi sensible que Suzanne ? Elle ne m’a jamais protégée, elle n’a jamais été un véritable soutien pour moi. Je n’ai jamais rien eu pour moi. Je n’ai jamais rien gardé. Mes objets je les ai toujours donnés.

Il est clair que « femme » équivaut pour Ida à « castrat ». Chercher à châtrer l’homme se justifie par le désir d’acquérir le sexe unique, le sexe mâle, avec tous les « avantages » qu’il comporte. L’interprétation vise à une double prise de conscience concernant : 1° le caractère idéalisé du pénis convoité, 2° le caractère subjectif de cette idéalisation.

S’étant reconnue à la source même des significations qu’ont pour elle « femme » et « pénis », comprenant par là même qu’il ne s’agit pas de faits extérieurs, absolus et inébranlables, Ida peut maintenant aller au-delà des significations, vers leur genèse : « ma mère ». C’est parce que ma mère vit ainsi en moi, que « femme » pour moi doit signifier « castrat », « sans bas-corps », « monstrueuse » et que je dois envier et idéaliser le pénis. Incomplète, vide, frustrée, la Mère la dévalorise et la châtre dans son devenir même. C’est pourquoi – elle le comprend – elle ne peut rien garder pour soi.

Pauvre maman, elle se sent très délaissée. Elle croit que maintenant je ne m’occuperai plus que de mon bébé. J’ai rêvé d’un serpent. Il m’est sorti des seins et il risquait de piquer les autres. La sage-femme m’a dit que le bébé était presque prêt à sortir. Pauvre maman. Elle a téléphoné aujourd’hui, mais c’était pour parler avec Jacques. Elle doit être très seule. Dans la maison d’enfants il n’y avait que des filles. Puis, ce gentil docteur, ce bon vieux. Je l’aimais bien. Il me faisait des piqûres. À l’école il y avait des garçons aussi. Ma mère ne m’envoyait jamais à l’école à l’heure. Il fallait toujours que je tarde de partir pour rester encore avec elle. Elle voulait toujours prolonger les vacances aussi. Elle n’aimait pas l’école. Pourtant l’école c’est la force, l’autorité, la régularité, la sécurité. J’aime l’école. (Ida a de sérieuses inhibitions pour continuer ses études universitaires.)

Ida continue d’approfondir la signification de sa relation maternelle. Elle saisit maintenant : si elle a son bébé, maman devient « pauvre ». Fille et mère sont indissolublement liées, l’une complète le vide de l’autre.

Équivalence entre le serpent-bébé qui pique et le bon vieux docteur qui pique : ce sont des objets-plaisirs pour Ida ; ce sont des dangers pour la mère. Grâce à ces objets-plaisirs – elle le sent bien – elle pourrait s’affranchir. Cela explique pour elle pourquoi la Mère la retient d’entrer en contact avec cette « force », « cette autorité » qu’est l’école pour elle. Ida arrive en retard à ses séances pour la même raison. La Mère « vide », « sans bas-corps », a besoin – pour combler son vide – de la garder près d’elle, en objet-plaisir pour elle-même. Bref : être autonome et jouir avec le pénis ou bien être l’appendice annexé à la Mère : voilà le dilemme. Si j’ai mon plaisir, la Mère en devient indigente et vide ; cette idée m’est insupportable.

J’ai rêvé que nous réclamions un petit chien à ma mère. Pas moi, mon mari. Quand j’étais petite, j’aimais retenir mon pipi. La vieille repasseuse m’envoyait au WC quand elle me voyait me mettre tantôt sur une jambe tantôt sur l’autre. Curieux, après avoir fait l’amour j’y vais aussi… On m’a toujours fait croire que les filles n’avaient rien. Rien qu’un trou par où sortent les choses. Elles ne doivent rien retenir. Ce petit ours me fait rire. Je l’ai acheté pour le bébé mais pour le moment je me le garde. Je suis serrée comme une vierge. Je ne peux pas me mettre le cap cervical. Ça saigne, ça tombe dans le WC. Je vais vous payer aujourd’hui.

Il y a quelque chose à réclamer à la Mère : la liberté de retenir dans son corps un « pipi » pour jouer et jouir avec. Parler de tout cela est déjà une amorce de dissolution du lien déprimant. Ida a besoin de rassurer la Mère : elle ne cherche pas à l’appauvrir, elle la paye, au contraire, et, de toute façon, c’est tellement serré à l’intérieur qu’elle aurait beau vouloir y retenir quoi que ce soit. « Pas question donc de me satisfaire seule, pas de danger pour toi, tu pourras me garder en appendice pour toi. » Ici, pouvoir retenir c’est affirmer qu’on peut prendre son plaisir par soi-même et, par là, se rendre indépendant. Notons que le propre « bas-corps » d’Ida commence à entrer dans le discours.

Oh, en accouchant, j’avais une très très grosse difficulté de sortir l’enfant. Puis, tout d’un coup j’ai pensé à tout ce que nous avons dit ici, je vous ai appelée très fort, très fort et ça y était, l’angoisse était calmée. Je viens d’arriver en retard à cause de ma cuisine. Et puis, vous savez, j’ai quitté mon travail. Je me suis dit, tout d’un coup : je suis une vraie femme. Une vraie femme ? Qu’est-ce que c’est pour vous ? Oh, quelques robes, une coiffure, un repos de 5 minutes de temps en temps, un bœuf bourguignon bien réussi. Mais, vous avez raison, il y a quelque chose de bizarre. J’ai vu Jacques devant son bureau : il écrivait. Je voulais en faire autant. J’étais comme… jalouse. Mes études… c’est encore mon point d’angoisse. J’ai encore des montagnes à gravir. (C’est un rappel d’un rêve où elle gravit des montagnes avec sa mère. En bas c’est le gouffre, « c’est terrible », c’est une caisse de crabe, un gros crabe rouge.) Ma mère dans cette cuisine… terrible. Ce jour j’avais l’impression que j’avais deux mères. Une comme tous les jours, qui sourit gentiment, qui parle, qui fait quantité de choses. Et l’autre, cette femme inconnue, insaisissable, absurde (allusion à une scène dans la cuisine : sa mère avait un jour blessé le père dans la cuisine lors d’une discussion violente). Tiens, j’ai rêvé qu’il y avait une mercerie, on y vendait des boutons. Je voulais une boîte à couture.

Ida me rassure : je suis bonne pour elle, c’est grâce à moi qu’elle a pu sortir son enfant. Pas de danger qu’elle s’affirme dans l’indépendance. Mais, est-ce que je lui permettrais un autre plaisir, le vrai, celui qui est précisément interdit par la Mère : les études ? Il n’en est pas question – assure-t-elle : maintenant elle se sent une « vraie femme », autrement dit, un véritable castrat. Mais mieux vaut cela que s’affranchir du lien d’appartenance. Blessée, décomplétée, la Mère deviendrait dangereuse comme dans la scène de la cuisine. Par ailleurs, renoncer à sa propre complétude, comme lors-qu’Ida se prétend une « vraie femme », comporte le même danger : l’agressivité de l’insatisfaction. Pas d’autre issue donc que l’inhibition totale. Étudier, retenir, comme aussi « retenir le pipi », ou jouir dans le coït : voilà des domaines interdits. La Mère vide s’attache Ida ; elle l’empêche de s’éloigner et d’aller vers cette « force ».

Impossible d’arriver à l’heure. J’arrive tout le temps en retard. Comme à l’école. Je vous ai sentie mécontente l’autre jour. Maintenant je manipule bien le bébé. Quand ma mère ne m’envoyait pas à l’école j’étais mécontente, je voulais me mettre en colère, puis je finissais par me plier. Je suis angoissée à l’idée de reprendre les études. Vous m’avez parlé de ce rêve de la montagne. J’étais avec ma mère, derrière elle. J’avais très peur. En bas c’était horrible. Comme toute cette vie d’« en bas ». Puis j’avais très peur aussi, de tomber. Tiens, cette nuit, j’ai rêvé. Je suis dans le sable ou quelque chose d’argileux. Cela se creuse et je m’enfonce de plus en plus. Impression que pour me sauver il fallait faire certains gestes, certains mouvements. Il fallait me laisser aller sans résister… faire certains, je ne sais quels… gestes définis. Au bord du trou : un homme indéterminé, je ne voyais pas son visage, je ne savais pas qui il était. Un personnage indifférent, neutre (l’analyste). J’avais l’impression qu’il essayera de me sauver, mais aussi qu’il est impuissant et qu’il ne pourra rien pour moi. Et je m’enfonçais de plus en plus, en cherchant toujours ces gestes, il fallait les retrouver absolument. Mais, finalement, ce n’était pas si mal que ça, je pensais que cela me sauverait quand même. Je ne sais plus, je ne sais plus. C’était aussi comme l’accouchement.

Le souvenir du « rêve de la montagne » (elle est au sommet avec sa mère, en bas : gouffre et crabe) lui rappelle maintenant un autre rêve, plus récent : cette fois elle est « en bas » et avec un homme, dans le gouffre même : elle ose maintenant l’explorer. Elle s’introduit à l’intérieur (comme un bébé dans son corps). Elle conçoit maintenant de s’identifier au pénis qui la pénétrerait. Elle est rassurée : il ne courrait pas de risque et jouirait même. Se pénétrer, se laisser attirer à l’« intérieur », comme dans un dédoublement masturbatoire, c’est déjà pouvoir envisager le rapport avec l’homme et par là s’affranchir du « haut de la montagne », la relation maternelle qui fait de l’« en bas » un « gouffre aux crabes ». Le côté orgastique du rêve va se préciser quelques séances plus tard. « C’était aussi comme à l’accouchement », lorsque l’enfant se sépare de la mère. Cette séparation a lieu à la faveur d’un orgasme par intromission. À ce moment Ida dispose donc de la poupée qu’elle était pour la Mère, cette poupée, elle la manipule désormais et peut aborder un problème nouveau, la relation génitale.

J’ai une panique quand Jacques me tient ! J’ai pensé à votre couloir intérieur. J’ai été chez le gynéco. Cette fois-ci je n’avais pas peur du tout. J’étais toute décontractée. Quand Jacques me tient, sans que je puisse me délier, je tape des pieds. Je déteste que quelqu’un veuille m’attacher. Quand il me caresse pourtant, cela est agréable, mais j’ai une terrible panique. Puis, je pense à autre chose (à sa ville natale où habite encore sa mère). J’étais laide dans mon enfance. C’est que je le voulais bien. Je me disais : je compenserai cela par la volonté, la force au travail. J’étais grosse à force de manger tout le temps des baguettes. C’était un plaisir permis. À la place d’un autre, interdit ? (Ida rit). Je vous comprends. En somme vous voulez dire que j’ai aussi peur de vous que de Jacques. Peut-être est-ce aussi pour cela que j’arrive toujours en retard ?

La Mère est maintenant dotée d’« un couloir intérieur » : son corps n’est plus vide. Ida, à son tour, peut donc parler de son propre intérieur. La « femme sans bas-corps » ne la menace plus de l’enchaîner à elle. Elle va envisager maintenant d’élaborer dans le transfert la panique devant l’acte sexuel.

Pour ma mère j’étais une poupée à habiller. J’ai honte à l’idée de m’être promenée toute nue dans la forêt, dans le pays (de son père). Jacques aussi dit que je le fuis, comme vous. Il est quand même gentil, pourtant je lui en fais, des crises… Je l’ai quitté pour coucher sur la moquette. Il m’a rejointe et nous avons dormi tous les deux sur la moquette finalement. Je regarde ici les objets. Quand j’étais petite je ne tenais pas dans le lit. Je pensais que c’était ennuyeux. Je regardais les objets dans la chambre longuement… Pour ma mère, oui, c’est curieux… j’étais sa poupée. Parfois, elle veut que je sois sa mère. Quand je suis avec elle, je disparais, je ne dois pas exister en tant que moi. Elle veut absolument que je m’occupe d’elle, rien que d’elle. Elle m’a téléphoné, j’ai dit que j’étais malade, fatiguée, que j’avais de la métrite. Au fond, mon bébé, c’est très curieux. Il tient presque dans un panier. C’est drôle les bébés. Maintenant je manipule déjà bien le cap cervical, mais j’ai un peu peur. J’ai dit à Jacques que ça saignait… et que ce n’était pas bon à l’intérieur. J’ai rêvé cette nuit. Tiens… je ne vais pas vous raconter ce rêve. Je vais vous faire languir, vous faire attendre pour rien. C’était aux Galeries Lafayette. On y était avec Jacques pour acheter des rideaux. On était au 5e étage. Alors, tout d’un coup, incendie, feu, fumée. Jacques est monté au 6e. Il valait mieux monter que descendre. Un jour il a vraiment fait le pompier dans une maison incendiée. J’ai une amie qui dit : je suis embrasée quand je fais l’amour. J’ai fait plusieurs hypothèses pourquoi il était monté ? Je suis restée à l’étage en dessous. Et je me suis évanouie. C’était exactement la même impression que dans le rêve où je m’enfonce dans le sable. Pourquoi j’ai fait ce rêve ? Parfois Jacques me tire la langue et c’est épouvantable. (Nous analysons un problème lié à la fellation.) C’est bon d’avoir pu parler de cela. Vous n’avez pas peur du feu.

« C’était la même impression. » Mais plus le même symbole. Si dans le rêve du « gouffre » Ida s’introduit dans son propre intérieur, dans le rêve de l’« incendie » elle envisage de s’introduire en elle la langue (fonction pénienne) de l’homme et n’a pas peur du « feu » (flambeau : nom donné au pénis dans son enfance), comme l’analyste, représentant ici l’imago paternelle, ne craint pas le « feu intérieur » d’Ida.

Je ne vais plus rester avec vous, je vais partir ! D’ailleurs j’ai obtenu une réduction à la SNCF. Une réduction de moi. Pour que je n’aie rien qui puisse passer de moi en vous. On vous a toujours recommandé de ne rien prendre à papa ! J’ai fait un rêve. Il y avait Brigitte Bardot et moi ; j’ai fait une colère de gosse, j’ai tapé du pied : je la veux, je la veux ! Il s’agissait d’une robe. Je pense à mon père à la plage. Il avait quelque chose dans sa culotte et c’est à cause de cela qu’il n’était pas question de jouer avec lui. Pas question du BB dans la culotte non plus ? Oh, il m’est arrivé une chose… J’ai acheté un oiseau et je l’ai ramené. Peu après il était mort. C’était terrible. Oui, à la plage, je me suis dit : pour jouer avec lui il faudrait pas qu’il ait cela dans la culotte. On m’a toujours dit quand il était question du divorce qu’il risquait de m’enlever et qu’il fallait me cacher chez mes grands-parents : ils me protégeraient. Cet oiseau, ce pauvre petit oiseau, pourtant je voulais lui faire un nid bien chaud. Vous avez tant envie de nider V « oiseau » chaudement en vous. Mais il vous semble qu’à l’intérieur il ne trouvera pas de confort. Mieux vaut donc partir plutôt que l’approcher. Ne vous a-t-on pas conseillé de vous tenir loin de papa. Cette rencontre présentait peut-être un danger pour vous et pour lui ?

Mais l’interdiction maternelle ne manque pas de se manifester au moment où le désir se précise : « Pas question de BB pour toi. » Aussi Ida « réduit « -elle le pénis du Père de manière à le rendre inefficace. – Elle se met ainsi à l’abri du désir de s’en saisir et de l’introduire en elle. L’idée du danger et celle de la Mère interdictrice surgissent simultanément. L’interprétation porte sur ce mouvement.

Je me suis retirée chez ma mère. J’étais malade. J’ai vomi. Ma mère n’a jamais voulu m’introduire dans les secrets de la cuisine. Elle me laissait tout juste hacher de l’oignon et du persil. Hacher et couper, rien de plus. Jamais l’art culinaire. Comme elle ne vous a pas appris l’art d’approcher votre père. J’ai rêvé cette nuit. C’était du cinéma. Comme aussi, pour aller au bureau. Fastidieux et agréable. Il y avait une arène… Le lion devait être à l’intérieur, mais, en fait, il était à l’extérieur. Il courait, courait autour de l’arène… J’étais avec un ami et je lui ai demandé de me protéger. J’étais à côté de lui et nous courions nous aussi. Le lion courait dans le même sens que nous. Il était comme un homme. Curieux. Je me suis retournée et j’ai vu qu’il faisait des bonds de danseur, il faisait le grand écart dans l’air… Je me suis présentée pour ma nomination. C’est énervant de parler devant une cinquantaine de personnes. Je l’ai fait. Combien vous dois-je pour ce mois-ci ? J’avais le trac là-bas, je n’osais pas parler. Je voudrais vous dire quelque chose… Vous savez, j’ai toujours pensé que c’était mort en moi, tout à fait mort. Et puis, maintenant, j’ai senti quelque chose… que mon vagin était sensible. C’est époustouflant. J’ai senti que je pourrais éprouver du plaisir. Avant, j’avais très peur. Maintenant « ça » vient. Je ne peux pas avoir peur. Si. Je sens que ça va venir. Que c’est déjà là. Je ne sais pas. On n’en parle pas avec Jacques. J’ai l’impression qu’il a peur. Si ça ne se résolvait pas, il faudrait qu’il se fasse analyser. Drôle, je vous parle comme si vous n’étiez pas là. C’est un peu, comme si je n’avais rien à dire. Vous pensez peut-être que votre plaisir me fait peur ? Je ne comprends pas pourquoi tout d’un coup j’ai pensé à papa et à maman aussi, aux Allemands. Maman n’était pas contente quand il venait me voir. Elle était jalouse. Et puis c’était toujours comme si des choses pouvaient arriver quand papa me tenait par la main. Les gens étaient hostiles. Pourtant il était beau. Mais, tout le monde savait qu’ils divorceraient. J’ai aussi pensé que j’aurais pu naître d’une mère et d’un père qui n’étaient pas ensemble… Puis, j’avais peur qu’il n’arrive quelque chose à maman. Qu’elle soit malheureuse. Je me sens heureuse… J’ai eu terriblement peur qu’elle n’ait un certain comportement avec moi. Je l’imagine en colère, criant, disant des choses insupportables, comme à papa. J’aurais fait n’importe quoi pour éviter cela. Elle n’avait jamais été aussi heureuse que pendant mon séjour en pensionnat. Mais, aujourd’hui je ne sais pas, je ne lui en veux plus. Parfois, ces temps-ci, j’étais pleine de haine. Cela diminue. Je pense que je ne suis pas responsable d’eux. Je pense une chose bête : j’ai un beau bébé et vous, vous n’en avez pas. Ce n’est peut-être pas vrai, au fond, je n’en sais rien. Mais c’est ainsi que je le pense et… j’ai un peu pitié. C’est bête. Je voudrais savoir combien je vous dois ? Pour le bébé ? (Ida rit). Non, ce n’est pas dans ce sens que j’ai posé la question. C’est curieux, comme si cela me faisait plaisir maintenant de vous priver. C’est bête ces choses-là…

L’obstacle ayant été nommé, le désir d’incorporation peut se formuler. Le symbole complexe du « lion » (homme-mangeur d’homme) condense l’image du pénis (objet-plaisir) et les gestes de l’amour de l’homme et de la femme à la fois (les « bonds » ; le « grand écart »). Le désir d’éprouver l’orgasme en introduisant le pénis cherche une intégration (le lion lui « court après ») mais elle ne l’assume pas encore entièrement : le lion reste à l’« extérieur ». Le désir se précise (de jouir avec le pénis) mais Ida prend peur de ce qu’elle commence à éprouver les sensations orgastiques dont il a été question à la séance précédente. Elles signifieraient la rupture du lien maternel. Frustrée, blessée, la Mère va-t-elle blesser la fille, comme elle avait blessé le Père ? Néanmoins, le seul fait d’entrevoir l’issue vers le plaisir orgastique permet à Ida d’envisager la reprise d’une activité professionnelle précédemment inhibée.

Je deviens insomniaque. Je n’ai pas dormi de la nuit. Comme si j’avais autre chose à faire que dormir. J’ai rêvé pourtant. À côté d’une piscine il y avait comme un bordel. Une femme était là, une prostituée, assez sympathique, pas méchante du tout. Il faisait chaud. J’avais beaucoup envie de me baigner. Elle non. Elle a fini par céder. Puis, voilà quatre hommes, c’était horrible, ils voulaient que je fasse… fonction d’une femme de service. J’ai été épouvantée, on est parti. Puis j’étais dans le train. J’ai dit : il faut m’aider, des gens veulent me faire des choses terribles. Dans cette circonstance j’étais très efficace : je me suis adressée à un soldat, pour lui dire que c’était son devoir civique de me rendre service. Il m’a donné un numéro de téléphone. Je crois me souvenir qu’en fin de compte j’ai échoué. Oh. J’ai terriblement sommeil, tellement que je ne peux pas voir ce qu’il y a autour de moi. Combien je vous dois ? Mon mari m’a dit que j’étais intelligente. C’était bon, parce que c’était comme si l’on m’avait rassurée de l’extérieur. Je ne sais pas pourquoi je pense que les femmes ça ne vaut rien. Et puis c’est toujours les hommes qui dirigent, qui font des choses. Oh ! j’ai le doigt coupé. Ça a saigné hier toute la journée. Je ne sais pas du tout comment je me suis coupée ? Avec un couteau ? Ça a énormément saigné. Pourquoi ? Comment me suis-je fait ça ? Oh j’ai sommeil. Et puis, je n’avais pas du tout envie de m’arranger, de m’habiller. Mais combien je vous devrai pour ce mois-ci, je ne sais jamais, c’est ennuyeux. Pour le moment, vous pensez que vous me devez un doigt pour le plaisir que vous avez pris dans votre intérieur. À la plage, dans le pays, j’étais toujours seule. Les autres enfants avaient leurs parents, moi, seule, toujours. En êtes-vous sûre ? Ah, pas cette fois-là vous avez raison… Mais tiens, dans le rêve, c’était la même plage, là où j’ai vu papa.

Ida tend à annuler, par culpabilité, le mouvement précédent. « Tu vois, me dit-elle, je n’ai rien introduit, je n’ai rien fait, d’ailleurs les femmes n’ont rien, elles n’ont pas de « bas-corps », tu n’as donc rien à craindre, je reste ta poupée. » L’équivalence s’introduit entre le pénis et le doigt. Son doigt, comment se l’est-elle coupé ? Elle est convaincue que la Mère peut répondre de cette blessure. N’est-ce pas elle qui empêche Ida de s’introduire le doigt-pénis et de s’affranchir d’elle ? Mais comme ce « doigt » (son objet-plaisir) est retenu par la Mère, en se le coupant, elle figure déjà, quoique sur le mode auto-agressif, son désir de rompre le lien d’appartenance maternelle.

J’ai rêvé cette nuit que papa était mort. Nous étions à C… Dans la réalité je ne reçois pas de lettre de mes parents depuis quelque temps. La mort de papa pouvait expliquer leur silence. Il était en voiture. Maman était avec lui. Il n’était pas encore arrivé devant le monument aux morts qu’il commençait à se porter mal. Il avait du mal à conduire. Maman demandait du feu à un autre homme. C’était signe qu’il n’allait pas bien. Je me suis dit : il devrait faire attention. Puis il était mort. C’était le cœur. Mais il n’y avait rien de triste. Une émotion juste, comme lorsque ma grand-mère était morte. Une émotion forte mais comme étrangère. En tout cas sans rapport à tout ce que je pouvais comprendre. Cela avait été plutôt un sentiment de honte. Puis, dans le rêve, je dus quitter la ville. J’étais avec ma mère. Je voulais partir mais elle s’y opposait. Toujours le même chantage, crises de nerfs… Je me dis que je préférais encore céder : je n’étais jamais sûre de ce qu’il pourrait arriver. Quand j’eus appris que papa était mort, il n’y avait plus de doute. Je pensai à maman et je me dis : il aurait beaucoup souffert, mais maintenant plus de problèmes. Plus de souci à faire pour la personne qui est morte. J’ai de moins en moins peur de la mort. Je me suis remise à travailler, lire, réfléchir… C’est important. Puis je suis allée à cette réunion. J’avais envie de prendre la parole mais je ne l’ai pas fait. J’attends toujours ma nomination. Cela me donnerait du temps pour mes études. Mon père, le pauvre, il était toujours menacé par ma mère, toujours en danger d’abandon. J’ai aussi rêvé qu’il y avait des incendies partout : à gauche, à droite, en bas, en haut, en avant, en arrière. Curieux.

Elle fait « mourir » le « père », le « feu de la mère », elle le détache de la Mère. Mais ce Père est aussi Ida elle-même, ayant souffert, comme lui, de contrainte, de menaces d’abandon. Le désir d’Ida se précise : se ravir à la Mère, mais cette fois dans l’autonomie conquise du plaisir érotique œdipien. Cependant la culpabilité se reprend, et la seconde partie du rêve montre Ida redevenue complément de la Mère. Néanmoins sa crainte de rompre va s’atténuant. Elle envisage de reprendre ses activités et investit de « feu » (« le feu c’est la vie ») tout l’espace, c’est-à-dire tout son corps.

Je suis encore en retard. Hier nous avons eu notre anniversaire de mariage. J’ai offert une pipe. L’année dernière je ne vous ai presque pas parlé de mon mariage, il fallait vous le taire, le voler en quelque sorte. Je suis bien contente. Ce n’est plus comme avant, mais il reste à faire. Et puis, j’attendais toujours que vous preniez des décisions. Maintenant c’est moi qui me décide. J’ai fait un drôle de rêve cette nuit. Il y avait à la maison une sorte de réunion para-politique. Quelque chose de suspect. Mon mari était dans la maison en face. Je voulais me peigner et je cherchais une glace. J’arrive dans la salle de bains et, horreur ! je constate… j’ai vu mon crâne. Au-dessus il restait encore quelques cheveux… comme une brosse… quelques poils. Des cheveux derrière sur la nuque étaient épargnés, ils tombaient, ils étaient comme brûlés. C’était horrible, laid… J’ai appelé au secours : Faites vite ! « Oui, m’a-t-on dit, c’est une maladie grave, il faut vite la soigner, » Puis je vais chez mon mari… Je lui dis : c’est un danger terrible, une catastrophe, mais il ne voulait pas comprendre… À l’âge de dix ans j’ai pensé : qu’est-ce qui arriverait s’ils mouraient et que je serais orpheline ? Je tiens encore à avoir des parents… J’ai revu une ancienne amie dans le rêve, je l’ai embrassée très fort. Il y a beaucoup de choses cachées dans mes rapports avec les femmes. Ça me fait plaisir de penser que le feu ne vous fait pas peur, cela veut dire que je vais pouvoir vivre. Les gens, j’ai fait cette découverte, les gens ne vivent pas vraiment. Ils sont éteints. Mon mari est un feu qui couve. Il me fait beaucoup confiance. J’ai envie de dire : je suis heureuse, mais j’ai tout de suite l’idée d’une catastrophe.

« Se peigner », « se toucher », c’est-à-dire se masturber, signifie être en danger et menacer. Le sens du rêve s’éclairera plus tard : Ida cherche à retrouver le souvenir d’une scène. L’idée de la masturbation implique le désir de s’affranchir grâce à la mort des deux parents. La « réunion » veut dire qu’en se touchant on réalise une réunion de soi-à-soi semblable à celle des parents qui s’unissent dans l’acte sexuel.

Un ami m’a dit un jour : toi, tu es lente à démarrer, mais une fois que tu démarres, tu fonces. J’ai rêvé d’une locomotive et un enfant menacé par des ravisseurs. Le train passe entre la plage et les baigneurs. Il fallait traverser les rails. Je pense à un lion qui a mordu le bras de quelqu’un qui l’a caressé… J’ai peur de Jacques. J’ai toujours été très maladroite de mes mains. Pour faire la couture, je me pique, je me coupe les doigts. À propos, combien je vous dois ? À propos de quoi ? Je ne sais pas, je n’arrive jamais à calculer une dette. Je préférerais que vous me le disiez. Je n’aime pas manipuler l’argent. C’est le privilège de ma mère. C’est elle qui tenait la caisse. L’argent, ouvrir le tiroir, y toucher… pour moi, c’est comme toucher au feu ! Au flambeau ? (Ida rit). Curieux. J’ai du plaisir à penser que la dernière fois, quand je ne suis pas venue, vous m’attendiez. Vous m’avez attendue peut-être, minute par minute, puisque l’heure est à moi, c’est ma séance à moi, personne ne peut venir à ma place. Et que vous avez… que vous avez pensé à moi. Mais, quand je serai guérie… je veux dire, quand tout ira bien, quand j’aurai repris le travail et tes études, qu’allez-vous devenir ? Ma caisse sera vide ? Ma pièce sera vide ? Au juste, mon mari a donné votre adresse à quelqu’un. Parce qu’il pense que vous êtes bien et que c’est rare. Je ne sais pas ce que j’en pense. Que ça me remplirait ? Que ça me consolerait ? Je ne sais pas. C’est la première fois que j’ai quelque chose vraiment pour moi dans la vie.

Si l’autonomie, l’élaboration de soi et les identifications ont lieu à la faveur du contact masturbatoire avec son sexe, ce contact tombe sous le coup d’une forte culpabilité, à caractère anal. C’est à la Mère qu’il revient de manipuler la « caisse », la remplir, la vider. À elle, Ida s’oblige à restituer le pouvoir des doigts usurpés pour un moment. Par là même elle se restitue tout entière pour redevenir l’objet manipulé.

Monstrueux. Que pensez-vous de quelqu’un qui embrasse son bébé sur la bouche ? Je me suis dit, il faut vous le dire tout de suite. C’était comme quand on est condamné, je veux dire, dans mon rêve. Il y avait un cours d’eau mort, avec de gros vers dedans. Il fallait en manger, ou, quand on en mangeait, on mourrait ? Cela se passait chez mes grands-parents. Impression d’horreur. De gros, gros vers. Cela me fait penser à cette viande broyée que j’avais laissée dans un pot de matière plastique, puis, ça a pourri et il y avait des vers dedans. J’étais dans la situation classique de la femme qui ne veut pas montrer sa peur. Mon mari, tout aussi dégoûté faisait le courageux. Enfin, j’ai repris une contenance. J’ai mis la petite boîte dans une grande et je l’ai descendue dans la poubelle. J’ai failli m’évanouir. J’ai tenu à montrer que j’étais courageuse. Et puis, c’est bête, figurez-vous, j’ai interprété ce rêve. Je ne connais rien à la psychanalyse et je n’ai pas réfléchi, c’est venu spontanément. Bref, j’ai interprété. Je me suis dit que j’avais certainement peur qu’au cours des rapports sexuels les gens pourraient mourir. Vous savez, ça existe, les journaux… enfin, je ne sais pas qui, un président, ou qui, est mort de cette manière. C’est bête de vouloir interpréter ses propres rêves. Pourquoi serait-ce bête ? Parce que j’ignore tout de la psychanalyse et puis, c’est votre travail… Au fond, c’est comme avec maman. Elle me dit toujours : tu es bête, il y a une barre dans ta tête, on dirait. Elle avait toujours envie que je dépende d’elle, que j’aie absolument besoin d’elle. Curieux, ce rêve chez les grands-parents. Je sens que la cuisine est très importante. Je pense à mon grand-père, dans la cuisine, quand j’habitais chez eux… j’ai été juste à la hauteur de son… de sorte que ma figure… c’est terrible ces choses-là… Que vous pouviez faire avec son pénis la même chose qu’avec voire bébé ? Tiens, ça me rappelle que j’ai aussi rêvé d’un tout petit, petit bébé, à peine plus grand que mon stylo. Il était dans un étui transparent et je me le mettais partout 1 Dans la poche, dans le tiroir, en haut, en bas, par-devant, par-derrière. C’était très amusant.

La culpabilité d’Ida ne s’exprime plus dans une inhibition pure et simple. Elle se borne maintenant à une démonstration imagoïque. Malgré le rêve en apparence déprimant, elle se permet de se manipuler – et de le dire – « se peigner », « se donner des interprétations », s’« introduire le bébé », « manger le ver ». Cela signifie en même temps une introjection de la fonction de l’analyste. On assiste là à une importante modification de l’imago maternelle.

(Il s’agit de l’« enlèvement » d’une fille dans la rue.) Cela me donne un étrange malaise. Cela me fait penser à quelque chose dans la cuisine. Cette cuisine me hante. J’ai fait un rêve : on danse, j’accepte de danser, puis la salle devient un amphithéâtre, je suis assise. Puis l’amphithéâtre change en cuisine. Une femme me tend un crabe, quelque chose de gélatineux presque dégoûtant, pour que j’en mange. J’hésite. Puis, j’accepte. J’en coupe un petit morceau et je lui rends le reste. Au fond avec les bonnes sœurs je me suis prostituée. J’ai fait une scène hier soir. J’ai dit qu’il fallait laisser aux gens le droit de rester bête, après tout, s’ils y tiennent. Pourquoi l’ai-je dit ? Tout le monde dépréciait mon père, j’étais la seule à l’aimer. Au fond ma mère a dû subir l’influence de ses parents… Cette femme… que n’a-t-elle pu raconter sur le compte de mon mari… J’ai rêvé que j’avais des jumelles et puis, mon bébé avait un petit pénis détachable, on pouvait l’enlever, le remettre, le manipuler. Ça n’a jamais été aussi bien avec mon mari et quand même je suis jalouse, j’ai peur qu’une femme ne me l’enlève. Peut-être justement parce que vous êtes bien ? Et j’ai aussi peur d’un incendie à la maison. J’ai peur de blesser mon mari. Oui, j’ai peur de le blesser. De faire comme maman qui a blessé papa dans la cuisine. Il faudrait que vous preniez mon mari en analyse.

Une nouvelle difficulté se présente. Si elle peut déjà réaliser dans le fantasme un affranchissement à l’égard de la Mère en introjectant son pouvoir anal dans l’acte masturbatoire elle a de la peine à assumer ce pouvoir vécu comme dangereux pour le partenaire. Il existe comme une contradiction dans l’Imago. C’est pourquoi Ida ne prend sur elle qu’une introjection partielle en partageant le crabe. Pourtant seule l’introjection totale du « crabe » permettrait la levée des inhibitions concernant « la danse » et les « études » (orgasme objectal et activité intellectuelle). La contradiction consiste précisément en ce que – pour cela – elle devrait être à la fois la Mère violente mais frustrée qui « coupe », certes, mais n’« en mange pas » (qui ne peut pas se donner du plaisir). La violence à l’égard de la Mère ne comporte-t-elle pas la castration de son objet génital ?

J’ai l’impression qu’il y a des espèces d’ondes cachées entre les gens. Je cherche le secret des autres. Comment sont-ils ? Qu’est-ce qu’ils font ? Tiens, ils verront que mes chaussures sont mal cirées, ma jupe mal arrangée. Quand j’étais jeune fille je voulais que tout le monde me regarde, tombe amoureux de moi. Etre vue, être regardée. C’est comme ça qu’on devient actrice. J’ai lu sur la révolution russe en venant ici dans l’autobus. Hier, Jacques a quitté la maison, il est parti en voyage et je me suis coupé le doigt avec des ciseaux. Maman n’aimait pas me soigner. Tu ne dois pas être malade, disait-elle. Je pense que j’ai envie d’une tisane ou d’un thé. Quand ils se couchaient le soir, papa et maman, j’avais souvent mal au ventre. J’étais ravie avec papa le dimanche. La mère de Jacques est malade. Elle a peut-être quelque chose de très grave dans l’utérus.

Le départ de Jacques en voyage est rapproché de la scène de cuisine. Cette fois c’est elle qui se serait servie de ciseaux pour « couper » Jacques à sa mère. De là, culpabilité, auto-mutilation et craintes de maladies. Néanmoins le mouvement œdipien se précise.

Je ne peux rien avaler. Je fais un régime. J’ai peut-être un ulcère ou quelque chose dans l’estomac. Il faudra me faire radiographier. Je ne me suis jamais plainte quand j’étais petite 1 Jamais ! Même quand vous étiez dans votre petit lit ? Si, au fond, j’ai souvent pleuré. J’ai rêvé cette nuit. Une montagne : à l’intérieur de grandes valeurs, des pierres anciennes, c’était une montagne très, très dure. Jacques y est entré à l’intérieur.

Ida ne peut pas « avaler » l’intimité nocturne des parents. La montagne du rêve (Mère) recèle de grandes valeurs dans son intérieur. Il ne s’agit pas pour Ida – sous-entend-elle – d’y pénétrer pour s’en emparer. Bien au contraire : elle semble restituer Jacques à la « montagne ». Mais, on comprend qu’en réalité elle se fait secrètement de son mari un allié qui, lui, pourra s’emparer de la « valeur » et la lui donner.

Je suis allée chez le médecin pour mon estomac. C’est pourquoi je ne suis pas venue ici. Et j’ai peu d’argent ce mois-ci. L’analyse m’ennuie. Cela vous ennuie de penser franchement que vous avez à enlever ici quelques « valeurs » pour vous. C’est pourquoi vous pensez devoir être malade, affaiblie, appauvrie. Or, en fin de compte, si vous êtes pauvre, c’est moi qui m’appauvris, c’est moi qui ne suis pas payée. C’est vrai, du reste je ne sais pas ce qui m’arrive. Je suis excitée et agressive et je ne sais pas pourquoi. Mon mari, pourtant, vous savez, je l’aime beaucoup et quand même je suis tellement fâchée contre lui. Je ne sais pas ce que je lui ferais. Quand vous êtes fâchée contre vous-même voilà ce que vous vous faites : vous vous piquez, coupez, blessez, vous vous privez de nourriture intellectuelle et d’amour. C’est peut-être ce que vous avez envie de faire à quelqu’un d’autre quand vous êtes fâchée. Chez les sœurs… il n’y avait pas de glace du tout. Je n’ai jamais pu me regarder dans un miroir. Dans un rêve vous l’avez fait. Ah oui, là où j’avais mes cheveux tout brûlés ? Oui, et vous aviez l’impression qu’il y avait là quelque chose de « suspect ». Je me souviens bien. Chez les sœurs, je n’ai pas pu me laver en entier. Je veux dire, il fallait le faire morceau par morceau. C’était ridicule. Je ne me suis jamais regardée en bas. Curieux. Quand mon bras tombe du lit entre le mur et le matelas et qu’il touche la moquette, pourtant, en bas, c’est soyeux, c’est doux, j’ai l’impression que quelqu’un risque de me le couper ou mordre. Souvent je retire brusquement le bras, tellement ça me fait drôle. C’est dangereux ce qu’il y a en bas. Je pense, chez les sœurs, ce soldat, il est venu un jour… je le vois bien cet Allemand. Je faisais… de toute façon je dormais… Je pense que j’étais en train… et il me dit ; si tu n’es pas sage baby… et que tu mets la main là-bas… Non, simplement, si tu n’es pas sage, je te coupe le bras. Puis, c’était Noël et je pouvais demander quelque chose. J’ai demandé un petit frère. J’avais 3 ans. J’étais sûre qu’on pouvait demander cela. En fait j’ai eu un ours en peluche mais c’était pas ça… Je n’avais pas de plaisir du tout. Un petit frère c’est vivant, on pouvait jouer avec. Et puis, surtout, un petit frère, ça pouvait être une preuve ! De quoi ? Que… que mes parents existent quelque part, ils l’ont fait, c’est donc qu’ils existent. Si ce n’était que cette preuve-là une petite sœur aurait fait l’affaire, mais vous, vous vouliez précisément un petit frère. Un petit frère, c’est comme un prolongement. Oui, ça a un pénis et au fond, mon père, je ne le connaissais pas, il n’y avait presque pas d’homme dans ce couvent, sauf le curé, le bon vieux docteur… vraiment cet ours en peluche… un petit frère aurait été comme un prolongement vers mon père. Au fond, c’est curieux pourquoi je pense ça, c’est honteux que je ne sache pas ça… l’hymen c’est où ? Ça ne doit pas être tout de suite à l’entrée, plutôt un peu plus haut. Une petite fille peut y mettre le doigt. Tiens, je balayais l’escalier en allant de bas en haut toujours. D’abord, je ne pensais pas balayer, seulement tenir le manche à balai dans la main. On pouvait le manipuler ; je pense à la manière dont grimpent les enfants : ils mettent d’abord une jambe sur l’escalier, ensuite l’autre réunie à la première. J’aimais manipuler le balai en montant, on pouvait le mettre entre les jambes… Il prolongeait le doigt, le bras, il allait vers votre père. Voyez, j’aurais pu jouer avec un petit frère et puis, un petit garçon, c’est gentil, c’est sage, c’est bon ! Ce n’est pas un ennemi pour maman, comme vous me l’aviez expliqué un jour.

Ida recule devant l’agressivité de son désir de « vider » la Mère de ses « valeurs ». Elle me fuit pour me protéger. Elle refuse d’envisager en elle ce qui la pousse à me « priver », me « couper », me « piquer » : le désir de reprendre possession de son autonomie que je « retiens » pour moi. Cette séance nous montre in statu nascendi le mouvement qui aboutit à l’« envie du pénis ». On assiste là à l’exacerbation du conflit avec la Mère anale. Ce genre de conflit se résout habituellement à la faveur de l’acte et des fantasmes masturbatoires. Et, en effet, à ce propos Ida finit par évoquer des souvenirs ayant trait à la masturbation et elle est conduite à remémorer le moment traumatique qui l’a fait renoncer à cette solution. Or, c’est alors précisément qu’en désespoir de cause elle invente dans l’utopie du « petit frère », l’« envie du pénis ». Avoir un pénis comme le garçon conférerait, dans l’esprit de la fillette, un grand nombre d’avantages, mais qui, tous, se ramènent à un seul : la faculté de garder avec la Mère des relations harmonieuses. À quoi tient le pouvoir magique du « pénis » ? La réponse est à chercher sur trois plans différents, mais qu’il n’est pas toujours facile de discerner. Sur le plan anal proprement dit, il semble que le pénis aperçu comme bâton fécal non détaché du corps soit signe que son porteur n’a pas été dépossédé de son autonomie sphinctérienne. Il n’a donc pas de raison d’être agressif à l’égard de la Mère (« le garçon c’est sage, c’est gentil, c’est bon »), il est aussi exempt de culpabilité. Par rapport au plan de l’auto-élaboration la présence du pénis à l’endroit du sexe est tout aussi intéressante, elle dispense de tout conflit masturbatoire (inutile d’y mettre le doigt, puisqu’un « doigt » y est en permanence) par conséquent pas de conflit avec l’entourage : le garçon peut avoir du plaisir, sans en devenir « méchant ». La voie de l’avenir lui est ouverte. Enfin, sur le plan prospectif, du pressentiment génital, le pénis est un prolongement vers le père, comme le dit Ida, et permet d’approcher l’objet génital de la fillette. Voilà un ensemble de significations infantiles qui sous-tendent l’« envie du pénis » chez Ida, envie qui, on le voit, a bien peu de rapports avec l’organe génital mâle. Elle est l’expression d’un refoulement portant sur les fantasmes auto-érotiques d’identification à la Mère anale.

J’ai fait un rêve étrange cette nuit, je l’ai oublié. Je me suis quand même un peu souvenu… Ce travail ne me déplairait pas du tout. Et puis ce serait une bonne discipline… il m’obligerait à me mettre nette. À me coiffer, à me faire belle… Je ne sais pas… Je chante, puis j’ai envie de rouspéter, comme papa. Je fais des choses contradictoires. Je vais travailler. Je pense que la mère de Jacques va bien. De ce point de vue-là ça va… Curieux, je pense que j’ai honte de travailler, d’étudier. Comme si je n’avais pas le droit. Quand j’étais petite, je ne pouvais pas travailler tranquillement. C’était comme un privilège scandaleux. Il ne fallait pas que je travaille pour le plaisir. Ma mère me disait souvent : laisse, tu penseras à toi plus tard. Et puis, plus je travaillais plus c’était du plaisir mais plus maman devenait triste, toute triste. C’est en moi comme un clou pas arraché. Elle avait tellement besoin de moi, et puis, voilà qu’un jour, elle pouvait être heureuse toute seule ! Plus besoin de moi !… Avant, j’étais totalement asservie, elle avait absolument besoin de moi, et puis, moi, je me suis dit : tu ne seras pas seule. Quand j’étais petite elle était partie… Cette dépendance avait un côté réjouissant aussi. C’était comme dépendre de Dieu. Ça m’évitait de vivre toute seule. Nous étions aussi amies parfois que deux collégiennes. Mais, c’était comme la surface… Puis, papa, le pauvre, il était totalement exclu de cet étrange paradis. C’était plutôt un enfer. Pourtant il nous considérait avec peur : deux femmes qui se lient, c’est méchant. Elle voulait faire de moi une alliée. Parfois il éprouvait de la tendresse pour nous, ça me fait tellement mal au cœur. J’ai au fond honte de lui, honte de papa. Honte de papa, honte des études… Papa pense que dorénavant je lui écrirai à lui et non pas à maman. Ça me bouleverse. Je me demande pourquoi ?

La remémoration de la scène du soldat fait entrevoir à Ida la possibilité d’une identification paternelle. Et on assiste là à une nouvelle difficulté. En effet, la solution identificatoire doit échouer en raison de la faiblesse du Père, soumis, comme la fille, à l’emprise de la Mère.

Je suis fatiguée. Je suis allée hier pour ce travail… Je suis ravie. J’ai, du coup, acheté des pinces à cheveux, du rouge à lèvres, etc. Ça m’amuse. Je vais vous payer avec du retard… au début, quand je ne pouvais pas vous payer c’était insupportable. Maintenant je me suis dit : au fond, vous pouvez attendre un peu. Et puis quoi, vous n’aviez qu’à ne pas choisir ce métier. Vous gagnez de l’argent sur le dos des autres. C’est scandaleux de se faire une carrière comme ça ! L’autre jour vous m’aviez dit que travailler, étudier, pour vous, était un privilège, un plaisir « scandaleux ». On dirait, qu’aujourd’hui vous faites avec moi, comme votre mère avait fait avec vous : vous me reprochez mes plaisirs, mon travail, ma carrière, le fait que je gagne de l’argent… (Ida rit). Oui, on dirait que je vous en veux comme à… Ce rêve alors… ce cauchemar… J’étais à la maison avec Jacques. Il fallait le cacher. Il y avait quelque chose d’illégal. Nous étions poursuivis par des autorités, une histoire dramatique. Des soldats devaient venir le chercher. Il était d’abord dans la pièce d’à côté. Le préfet de police est venu en personne. Il m’a expliqué que je devais le cacher sous la couverture, dans le lit, comme ça on ne le trouverait pas. C’est drôle, l’autorité supérieure de ces mêmes soldats m’expliquait comment il fallait échapper à sa propre autorité. Mais Jacques prenait la chose trop à la légère. Il bougeait, il sortait. Je me suis dit : ils vont frapper, ils vont entrer, mais il ne voulait pas rester immobile, tout le temps il bougeait. Comme s’il y avait eu un bébé là… J’étais sur mes gardes. Ils pourraient revenir une deuxième fois. On frappe à la porte. Je dis à Jacques de rester tranquille, mais, pas moyen, il se lève et il ouvre la porte. C’est alors une vieille dame qui entre, Vous êtes là – dit-elle – bonjour ! Et puis elle est repartie et je l’ai vue parler avec des soldats. Je me suis dit que nous étions trahis… J’avais peur qu’on ne me le prenne et qu’on ne me le tue. Hier soir… nous avons fait l’amour… moi, d’habitude… tandis que cette fois-ci j’avais envie de continuer. J’étais très sensibilisée. (Mais un événement extérieur survient et interrompt l’acte.) Je me suis sentie comme amputée. Curieux, avec papa, comme s’il y avait des choses mystérieuses, bizarres… fallait pas que je sois avec lui. Au fond, la vie de tous les jours était pleine de mystères. Ce soldat allemand… tout plein de fusils et de mitraillettes. Il m’a dit : bonjour Baby ! et moi aussi je lui ai dit : bonjour André I Bonjour ! Comme la vieille dame du rêve, l’associée des soldats ? Oui, tout à fait. Et puis, dans le rêve je pensais : mon Dieu, elle a vu ce qu’il ne fallait pas voir. C’est traître… Ces Allemands, ils cherchaient peut-être des FFI, ou autre chose qui aurait été en moi bien caché. Je veux dire, dans le lit. Il y avait mes bras et peut-être les mains au bout. (Ida rit). C’est drôle de dire ça. Au fond, les mains sont toujours au bout. Peut-être quand elles se sentent menacées, elles se sentent comme détachées du bout. Dans les pensions, vous savez, c’est tout à fait le style des sœurs. On ne dort pas les mains sous les draps. C’est curieux, parfois je n’ose pas regarder les gens dans la rue, les observer, comment ils sont au juste ? Avant, même quand je leur parlais, je n’osais pas les regarder… Je pense à la Mère Supérieure. C’était une sorcière. Tout le monde savait qu’elle volait des fruits. Et puis je me demandais pourquoi elle couchait dans un grand lit ? Nous, nous avions nos petits lits, nos petites couvertures…

Ida continue, avec les paroles mêmes de sa mère, d’annuler ses projets et ses réalisations. Cependant le rêve présente un passage très significatif quant à la modification de l’exigence imagoïque : cette fois, c’est l’autorité supérieure qui montre comment on échappe à sa propre emprise. Aussi peut-elle revivre la « scène du soldat » tout en gardant sous sa couverture l’objet-plaisir (main, pénis, mari). L’événement extérieur qui interrompt le coït inopinément est interprété par Ida en fonction de sa culpabilité – je me suis sentie comme « amputée », dit-elle. Soit dit en passant que cette « castration » ne concerne pas l’organe mais les actes et les plaisirs qui s’y trouvent liés. Dans son rêve l’objet-plaisir qu’elle retient sous la couverture apparaît encore comme « volé », en tout cas, lié à un acte agressif (on la persécute). Au fur et à mesure que la persécution s’atténue (« les mains sont toujours au bout ») Ida acquiert le droit de disposer de l’objet-plaisir et parallèlement l’« envie du pénis » perdant sa raison d’être va se dissiper.

L’analyse d’Ida continue, mais d’ores et déjà on peut noter un mouvement de libération sur de nombreux plans. Ida a un sentiment grandissant de confiance en soi, elle commence à se valoriser dans le domaine professionnel.

V.

Pour conclure notre étude il est temps de formuler une question jusqu’ici éludée dans ce travail : Pourquoi le sentiment de castration et son corollaire, l’« envie du pénis », constituent-ils le lot presque universel de la condition féminine ? Pourquoi la femme renonce-t-elle si fréquemment à l’activité, à la créativité, à ses moyens propres de « faire le monde », pourquoi accepte-t-elle de s’enfermer dans le gynécée, de « se taire à l’église », en bref, de préférer une position de dépendance ? La question est loin d’être simple et demanderait des recherches s’étendant à des domaines divers et une documentation dont nous ne disposons pas. II nous est permis cependant de considérer le problème sous l’angle psychanalytique et, à l’aide des données à notre portée, de formuler au moins une hypothèse.

Du point de vue psychanalytique une institution ne se crée ni ne subsiste sans résoudre quelque problème surgi entre des individus. Par principe la solution institutionnelle apporte des avantages aux parties en cause par rapport à la situation antérieure. Nous aurons à expliciter les bénéfices respectifs qui résultent pour la femme et pour l’homme de l’inégalité institutionnelle des sexes, du moins sur le terrain accessible à l’étude psychanalytique, celui de la vie affective.

Nous avons toute raison de supposer que cet état de fait, ancien de plusieurs millénaires, requiert la complicité de la femme et cela malgré les protestations apparentes signifiées par son « envie du pénis ». Homme et femme doivent être en butte à des conflits affectifs spécifiques et complémentaires pour avoir institué pareil modus vivendi subsistant à travers les civilisations avec une telle constance.

En ce qui concerne la femme, partons de la considération suivante : au sortir du stade anal la fillette devrait pouvoir réaliser dans des fantasmes masturbatoires une identification simultanée aux parents génitaux. Or, ce mouvement doit se heurter à une double difficulté : anale d’abord, d’autant que l’autonomie dans la satisfaction masturbatoire signifie nécessairement une dépossession sadique de la Mère de ses prérogatives ; œdipienne ensuite, dans la mesure où une réalisation fantasmatique de la Scène primitive par l’identification aux deux parents implique l’évincement de la Mère.

Tant que cette double difficulté n’est pas surmontée – et elle ne l’est de fait que dans des cas d’exception – il subsistera une lacune dans des identifications : 1° au Père dans la spécificité de son sexe ; 2° à la Mère, en tant que partenaire génitale de celui-ci. Cette lacune fondamentale va de pair avec une conjonction imagoïque particulière : Mère exigeante, châtrée et jalouse, Père envié, déprécié et survalorisé à la fois. La seule issue de cette impasse des identifications s’ouvre sur la constitution d’un inaccessible idéal phallique (image mythique d’un Père idéalisé) comportant à la fois une réassurance de la Mère de conserver ses prérogatives et la nostalgie de combler ainsi une lacune fatale pour le destin génital : l’identification au Père. Lorsque avec de pareilles Imagos la femme vient à aborder la vie conjugale, elle se trouve brusquement affrontée avec ses désirs génitaux latents alors même qu’à défaut de l’identification hétérosexuelle sa vie affective demeure immature, dominée qu’elle est par les problèmes du stade anal. Aussi les éphémères espérances œdipiennes vont-elles bientôt céder la place à une réédition, avec le conjoint cette fois, de la relation maternelle anale, scellée par l’« envie du pénis ». Le bénéfice de cette position consiste en l’économie de s’attaquer de front à l’Imago maternelle et d’éprouver la profonde angoisse de s’arracher à son emprise.

Le drame de la relation maternelle spécifique de la fille se concrétise dans le fait suivant : lorsque pour se dégager de la Mère anale elle tenterait de prendre appui sur le Père elle se trouve en présence de l’objet hétérosexuel de la Mère et par conséquent, une fois de plus, en opposition d’intérêt avec cette dernière. Attaquée simultanément sut deux plans, la Mère ne laisse d’apparaître comme éminemment dangereuse : en passe d’être intégralement détruite elle menace de détruire intégralement. La superposition dans le même objet et de la maîtrise et de la rivalité bloque les issues du stade anal et contraint la fille à renier ses désirs. Elle se constituera en appendice anal (le « bouchon », la « poupée ») de la Mère et, plus tard, en « phallus » de son conjoint. Il semble bien qu’il s’agisse là d’une difficulté universelle pour le développement de la femme, difficulté qui explique grosso modo l’acceptation d’une condition de dépendance par rapport à l’homme, héritier imagoïque de la Mère anale. Tel est le prix de quelques réalisations génitales camouflées que – dans des cas heureux – la femme s’autorise.

Au premier abord, on comprendrait plus aisément les avantages que, de son côté, l’homme retire de cette disposition à la dépendance, créée par la culpabilité féminine. Or, à y réfléchir de plus près, il n’est pas évident a priori que l’homme souhaite naturellement pareille relation de maîtrise. La fausseté, l’ambivalence et le refus d’identification qu’elle recèle devraient lui apparaître comme autant d’écueils à sa propre réalisation pleine et authentique. Et pourtant… Qui douterait qu’à l’encontre de ses propres intérêts supérieurs l’homme soit presque universellement complice de l’état de dépendance de la femme et qu’il se plaise à l’ériger en principe religieux, métaphysique ou anthropologique. Quel intérêt prend-il à soumettre à sa maîtrise l’être à travers qui il pourrait se comprendre et se donner à comprendre ? La révélation de soi à soi à travers l’autre sexe, voilà qui serait l’accomplissement de notre humanité et voilà qui échappe à la plupart d’entre nous.

Après ceux de la femme, essayons de cerner les problèmes spécifiques qui, du côté de l’homme, s’opposent à son épanouissement. Le petit garçon, au moment de se dégager de la Mère anale, peut prendre appui sur une identification au Père porteur du « phallus ». Par là, il se soustrait à la maîtrise maternelle : le Père phallique est son allié et la Mère n’est pas encore son objet génital. Il aura ainsi éludé deux moments angoissants de son évolution : 1° la liquidation de sa relation maternelle anale par une incorporation identificatoire particulièrement dangereuse (et cela tant par la destitution de la maîtrise que par l’éviction œdipienne inversée de la Mère) et 2° le moment œdipien proprement dit, impliquant une identification au rival génital et son élimination. Cette double lacune dans les identifications du garçon, on le voit, est tout à fait symétrique à celle que nous avons relevée chez la fille. Ici, comme là, l’impossible désir de l’accession se cristallise dans des envies parallèles du même objet illusoire : le « pénis ». Il est évident que ces envies se situent en deçà de toute différenciation génitale proprement dite et se réfèrent à la relation anale non intégrée. Si à ce stade il apparaît une différence entre les deux sexes elle porte sur la possession ou la non-possession, l’une tout aussi illusoire que l’autre, du pénis-chose et de ses avatars symboliques. Dès lors, le leurre phallique trace la voie aux relations institutionnelles des deux sexes. Tout le problème des identifications manquées sera camouflé derrière la fascination active et passive au moyen du fétiche. La possession du fétiche est faite pour susciter l’envie et l’envie à son tour pour en confirmer la valeur. On voit le sens profond pour l’homme de favoriser l’« envie du pénis » chez l’autre sexe et de la faire passer dans les institutions. S’il est admis que le possesseur exclusif du fétiche est l’homme, ce prétendu privilège, suscité et supporté par la seule convoitise, n’est-il lui-même rien d’autre qu’une variante de l’envie, une envie à l’envers, projetée sur la femme. Le pénis-emblème se dénonce comme un moyen de se poser enviable et cela, en toute logique, pour ne pas se vivre envieux. Envieux, l’homme ne saurait ne pas l’être tant qu’il a besoin d’objectiver dans un fétiche, tout en les masquant, les lacunes de son accession. Grâce à ce subterfuge il continuera d’ignorer son désir redoutable de prendre la place de la Mère dans la Scène primitive anale. La femme, envieuse et coupable, sera un support tout désigné à la projection de ce désir. Elle sera cette « partie féminine » non assumée de l’homme, que, par tous les moyens, il aura à maîtriser et à contrôler. Voilà pourquoi l’homme en sera réduit à préférer une femme mutilée, dépendante et envieuse à une partenaire épanouie dans la plénitude de sa créativité.

Le mythe biblique du premier couple offre une figuration éloquente de cette problématique. Ève, partie clivée de la personne d’Adam, représentant ce qu’il refuse en lui-même, se voit imputer le péché originel dont lui s’épargnera ainsi la pleine responsabilité. Ève aurait enfreint l’interdiction divine, elle aurait « châtré » le Père céleste. C’est pourquoi il lui faudra plier sous le poids d’une double culpabilité : la sienne propre et celle de l’homme sur elle projetée. Elle sera astreinte à une double servitude à l’égard de Dieu (le Père châtré) et à l’égard du mari (Mère à ne pas châtrer). Elle vivra en inimitié avec le Serpent, tel est le décret divin, instituant l’« envie du pénis ». Partie du corps d’Adam, Ève est à la fois sa chose (sa servante) et son attribut. Support de projection, contrôlée et asservie, elle est astreinte à vivre en soumission avec – non pas un partenaire du sexe opposé – mais un représentant tyrannique de l’Imago maternelle anale.

Tel est, en bref, notre hypothèse psychanalytique quant aux aspects affectifs de cette institution qui postule la dépendance et la passivité « féminines » et impose à la femme l’envie d’un emblème pour y aliéner le désir de son sexe. Cette hypothèse présente par rapport aux diverses conceptions culturalistes et philosophiques, au moins cet avantage : tirée de l’expérience clinique, elle est destinée à servir la cure. Nous pensons, en effet, qu’à l’échelle individuelle, la résolution de l’« envie du pénis » est affaire d’analyse, à la condition toutefois que l’analyste soit lui-même libéré du préjugé phallocentrique, vieux comme l’humanité.


44 Certes, la masturbation pourra ressurgir plus tard avec des contenus fantasmatiques d’un niveau différent mais ce qui a été refoulé précédemment imprimera sa marque de négativité sur toute la personnalité ultérieure.

45 Il est remarquable de noter que la main en tant que moyen d’introjection de la Scène primitive figure toujours l’organe génital du sexe opposé.

46 Cela est si vrai que même l’identification au castrateur, à l’interdicteur de l’« autoérotisme » passe nécessairement par le fantasme masturbatoire. À défaut de cette identification – si paradoxale et névrosante qu’elle soit – l’interdit équivaut à une castration effective et se traduit par un état de sidération et de tension extrême. L’autocastration psychotique n’a d’autre sens que de tenter, en désespoir de cause, une identification létale, pour lever une inhibition non moins létale.

47 Il est deux manières de compromettre les identifications maturantes de l’enfant : 1° interdire l’orgasme qui confirmerait la validité de ses tentatives d’élaboration, 2° supprimer le fantasme en lui substituant une réalité objectale (séduction). Dans ce dernier cas l’identification fantasmatique est court-circuitée par une effective mais prématuré réalisation et les effets estropiants de l’inhibition qui résulte de ce traumatisme sont en tout point comparables à ceux qui dérivent de l’autre excès. C’est pourquoi les inhibées de la masturbation fantasment jusqu’à la mythomanie des scènes de viols et les violentées précoces se conduisent comme des inhibées de l’orgasme.