De l’homosexualité féminine

Par Joyce McDougall

Bisexualité ! En ce qui la concerne tu as sûrement raison. Je m’habitue aussi à considérer chaque acte sexuel comme un événement impliquant quatre personnes.

Freud à Fliess, août 1899.

Introduction

Des études cliniques de l’homosexualité sont rares : l’homosexuel, homme ou femme, demande peu souvent l’analyse à propos de ses pratiques homosexuelles. Il existe, certes, des sujets que l’angoisse, devant des impulsions homosexuelles jugées inacceptables, conduit à l’analyse, mais ce sont là, cliniquement, des cas classiques de névroses. L’homosexuel, au contraire, considère sa vie érotique comme son bien propre et partie intégrante de son identité. Se faire traiter pour la modifier équivaudrait pour lui à se faire châtrer. Il faut que l’équilibre précaire qui ne se maintient que grâce à l’homosexualité soit menacé ou rompu pour que les homosexuels des deux sexes aient recours à l’aide de la psychanalyse. Alors et alors seulement, à la faveur de l’écroulement du statut quo homosexuel, se révèle le motif conscient de la demande d’analyse – la dépression foncière, l’angoisse indicible.

J’ai le privilège d’avoir eu en analyse quatre femmes dont les relations érotiques étaient exclusivement homosexuelles et plusieurs autres chez lesquelles les désirs homosexuels jouaient un rôle dominant. Ces analysées m’ont offert un matériel clinique organisé selon une constellation œdipienne spécifique, ce qui m’a permis de dégager la valeur économique et le rôle de l’homosexualité agie pour le maintien de l’identité du Moi. Bien entendu il serait périlleux d’établir une structure à partir d’un matériel réduit. Je pense néanmoins qu’une telle clinique permet d’entrevoir par-delà des symptômes proprement sexuels, une structure spécifique mais débordant les cas caractérisés par la seule homosexualité.

Puisque la théorie psychanalytique tient pour universelles les pulsions homosexuelles chez l’homme, avant d’entamer un tel travail, deux questions impérieuses réclament l’esquisse au moins d’une réponse :

  • Quelle est l’extension à fixer au terme d’« homosexuel » ; dans quelles limites se situent la névrose ou la psychose ; où commence la perversion ?
  • De quelle manière la libido homosexuelle est-elle investie et intégrée chez les adultes non-homosexuels ?

Les catégories cliniques, on le sait, sont fort perméables ; surtout en ce qui concerne l’homosexualité. Des tendances homosexuelles se rencontrent un peu partout dans la clinique psychanalytique. Quel sens peut-on donner dès alors à un terme comme « homosexualité latente » ? Et quelle place doit-on accorder aux thèmes homosexuels et pervers dans les fantasmes masturbatoires ? Quelle relation y a-t-il entre l’homosexualité agie et l’identification au sexe opposé ? Pour ce qui est de la femme, y a-t-il une différence structurale entre l’homosexuelle attirée par les seules partenaires féminines, et la femme « virile » qui dédaigne les femmes et ne se sent à l’aise qu’en compagnie masculine ?

De plus, l’homosexualité manifeste n’offre pas toujours le même tableau clinique. Le non-recours à la psychanalyse de maintes femmes homosexuelles indique assez clairement ce fait. En effet, malgré un défaut certain de leur capacité d’amour hétérosexuel, leur vie professionnelle ou sociale ne semble pas atteinte. En cela déjà elles se distinguent des autres qui, elles, s’éprouvent comme marquées par leurs problèmes sexuels, par leurs inhibitions dans le travail, par leur insatisfaction relationnelle. Dans ces cas la fragilité de l’image narcissique et du sentiment d’identité conduit à un tableau différent : phobies graves, dépressions sévères, voire dépersonnalisation et persécution.

Il conviendra de distinguer ces analysées de ceux qui viennent en analyse en raison de leur angoisse et leur culpabilité dues à des fantasmes masturbatoires homosexuels. Or, le fantasme est le propre du névrosé, alors que l’homosexualité agie (comme d’autres déviations sexuelles) se signale plutôt par une carence de la vie fantasmatique. D’où peut-être un renforcement de la compulsion d’agir dans le réel. L’homosexuelle manifeste ignore le plus souvent une telle culpabilité ; sans méconnaître la censure sociale elle éprouve ses relations homosexuelles comme vitales, faisant l’objet d’une idéalisation bien plutôt que d’une condamnation.

Le présent travail ne saurait porter sur aucun des deux tableaux extrêmes : les névroses comportant des défenses élaborées contre les pulsions homosexuelles, ou les cas relevant de la psychose, cas Où angoisse et culpabilité s’expriment dans des projections proches de la paranoïa.

Il est deux autres symptomatologies cliniques connexes de l’homosexualité féminine. La première comprend la femme dite « masculine », qui se sent plus homme que femme en raison d’une identification à l’homme. La seconde présente à la place de l’homosexualité agie des actes substitutifs. Tels sont certains cas de cleptomanie et de toxicomanie impliquant une constellation œdipienne et une structure psychique semblable à celles des femmes homosexuelles. C’est justement l’analyse de quelques patientes cleptomanes aux fantasmes homosexuels intenses (mais se bornant à érotiser leurs relations féminines) qui m’a permis d’entrevoir la signification inconsciente de l’homosexualité agie. Certes, la cleptomanie n’est-elle pas toujours l’équivalent psychique de la déviation sexuelle, mais chez les patientes que j’ai pu étudier le caractère homoérotique de l’acte de vol était transparent. « J’essaie de lutter contre cette envie de voler. Mais au fil des jours je finis par ne penser à rien d’autre. Ça devient une tension insupportable. Je cède et c’est une grande détente. Enfin je peux dormir tranquille – jusqu’à la prochaine fois ! » Son plaisir se décuplait si elle parvenait à partager son aventure avec une amie. La résonance orgastique de ces entreprises périodiques n’était d’ailleurs pas méconnue d’elle.

Aussi les liens entre la compulsion au vol et les désirs homosexuels devront-ils être étudiés en même temps que l’homosexualité manifeste. Un court chapitre traitera également de la femme à caractère viril.

Par contre nous pensons pouvoir reprendre la question laissée en suspens, concernant la composante homosexuelle chez les femmes qui ne deviennent pas homosexuelles.

Des désirs que l’on peut qualifier d’« homosexuels » existent à l’égard des deux parents, mais il convient de les distinguer selon leurs buts – l’un narcissique et l’autre libidinal. La petite fille désirera posséder sexuellement sa mère, espérant ainsi créer avec elle un tout dont l’homme sera exclu. Par ailleurs elle désirera être son père (ce qui n’implique pas nécessairement une identification au rôle sexuel de celui-ci). Mais dire que la fillette doit « choisir entre l’identification et la relation objectale » serait une simplification illusoire de sa problématique ; de plus cela n’expliquerait rien de l’homosexualité.

Il va de soi que la fillette s’identifie à sa mère à tous les niveaux pour accéder à une vie adulte harmonieuse ; mais les identifications à son père, aussi essentielles pour son destin de femme, pour sa sexualité et pour son sentiment d’identité, nous posent les questions les plus énigmatiques. Veut-elle être le père afin de devenir, comme lui, objet de désir et d’amour pour la mère ? Dire qu’elle a envie d’avoir un pénis elle-même laisse l’origine d’un tel souhait dans l’ombre, et nous renvoie inéluctablement à la signification donnée au pénis paternel. Ce pénis, est-il un objet narcissique, désirable comme tel ? Ou l’objet supposé du désir maternel ? Symbole de puissance ? Ou de protection ? Ces deux dernières significations prennent naissance dans les conflits prégénitaux, c’est-à-dire avant que soit reconnue l’importance œdipienne de la différence sexuelle. Dans cette optique, être muni d’un pénis équivaudrait à la protection contre une soumission dangereuse à la « mère anale », ou contre l’engloutissement dans la dévorante « mère orale ». Tous ces fantasmes pourraient jouer un rôle dans la structure de l’inconscient.

Tout aussi couramment on trouve chez la fillette le souhait d’être un pénis pour la mère – pour la réparer des agressions fantasmatiques ou encore pour se mettre en vedette devant elle, pour être ainsi l’objet exclusif de son intérêt…, etc.

Or, le simple relevé de cette richesse propre à la fantasmatique inconsciente ne nous conduirait nulle part. Pris dans le filet des désirs et des angoisses inconscients de leurs parents, les enfants tissent leurs fantasmes avec ce qu’ils ont compris de ces messages muets, les mêlant aux excitations de leurs propres pulsions. Ainsi se construit l’identité du Moi.

Où vont s’intégrer les pulsions homosexuelles issues des deux courants (maternels et paternels) chez la femme non-homosexuelle ? D’une façon schématique je dirais qu’elles s’expriment de trois manières : d’abord, dans une identification au partenaire lors des relations hétérosexuelles. Ceci est impliqué dans les lignes de Freud mises en exergue de ce travail. Parti des idées biologiques de Fliess, Freud a développé une théorie psychique de la bisexualité. Selon cette inspiration la « bisexualité » nous renvoie à l’enfant devant la scène primitive, et à son désir de s’identifier à chacun des deux parents pour s’approprier leurs droits et fonctions respectifs.

Les pulsions homosexuelles trouvent une expression également dans les relations « sublimées » avec les amis du même sexe ; et encore, quand la fillette devient à son tour parent, ses demandes homosexuelles, faites aux deux parents, trouvent maintes satisfactions. Ceci est vrai également pour tout travail créateur. Une identification inconsciente au parent du sexe opposé permet aux hommes comme aux femmes de « donner naissance » aux œuvres de création – par parthénogenèse, pour ainsi dire. Méconnaître dans les analyses le rôle de l’élément homosexuel impliqué dans tout acte créateur conduit plus d’une fois, chez les deux sexes, à des difficultés tenaces, précisément sur le plan de la réalisation.

Si la libido homosexuelle s’investit habituellement dans la vie hétérosexuelle, dans l’amitié, dans la maternité et le travail, qu’en est-il de la femme homosexuelle ? Pour notre part nous proposons l’hypothèse suivante : la femme homosexuelle, rencontrant des obstacles à une évolution harmonieuse, n’a pu réaliser l’intégration de son homosexualité. À cette lacune correspondent la faille dans le sentiment d’identité, les angoisses dans la relation à autrui, et les graves inhibitions dans l’activité sublimatoire.

Le présent travail se limite à l’examen des identifications aux deux parents et de la « solution » œdipienne particulière qui en résulte pour la femme homosexuelle.

Virilité et homosexualité

Avant d’examiner le matériel clinique apporté à l’analyse par les patientes homosexuelles, il est important de les distinguer de ce groupe de femmes qui relèvent de ce que l’on pourrait appeler une « identification virile ». Je fus frappée de ce que j’avais à la même époque plusieurs patientes en analyse qui faisaient montre d’une identification masculine marquée mais qui ne ressemblaient nullement aux femmes homosexuelles dans leur structure psychique. C’étaient des femmes qui se considéraient comme se rapprochant plutôt des hommes par leurs activités et leur apparence générale. Ce sentiment d’identification au monde masculin s’accompagnait d’une défiance et d’une dévalorisation des autres femmes (tandis que l’homosexuelle a tendance à idéaliser la féminité chez les autres femmes). Invariablement les femmes « viriles » prêtaient aux hommes la possession d’une supériorité du point de vue de l’intelligence et des valeurs éthiques. Elles se tenaient elles-mêmes pour différentes des autres femmes sur ces divers points, estimant que leurs idéaux, leurs intérêts intellectuels, etc., étaient essentiellement masculins. Elles tendaient à croire que les hommes préféraient leur compagnie à celle de femmes plus « féminines ». À quelques exceptions près, ces femmes étaient mariées et mères de famille. Aucun de ces cas ne présentait d’anamnèse d’expériences homosexuelles ni de fantasmes homosexuels conscients. Les relations sexuelles étaient souvent accompagnées de sensations de déplaisir, allant du vaginisme et d’une impression d’étouffement à des sentiments de panique et de dégoût. Ces symptômes constituaient parfois le motif déterminant du recours à la cure analytique.

Les travaux analytiques décrivent souvent les patientes de ce genre comme « homosexuelles », pour la raison évidente qu’elles s’attribuent une identité masculine, tout comme elles témoignent souvent de peu de féminité dans leurs manières et leur habillement. Cependant, à l’épreuve de l’investigation analytique, les différences entre ces deux types de patientes (les « viriles » et les « homosexuelles ») sont plus frappantes que leurs similitudes.

J’ai essayé d’établir les traits communs à ces deux groupes, étant donné que toutes ces patientes présentent des troubles certains dans leur sentiment d’identité sexuelle. Les unes et les autres ont ainsi adopté, du moins en apparence, une forme d’activité masculine. Il existe cependant une différence considérable entre la femme qui donne un sens viril à ses propres idéaux et à une bonne part de ses activités, et la femme qui semble opter pour un type masculin de choix objectal dans sa recherche de femmes comme partenaires sexuelles.

Ajoutons encore que de tous les cas qui me sont présents à l’esprit, aucun ne vint à l’analyse pour des problèmes se rapportant à son activité homosexuelle ou son identification virile. D’autre part, toutes ces patientes se plaignaient de sentiments dépressifs, d’inadaptation, et d’une sensation d’insécurité. On notait une tendance aux réactions phobiques chez les patientes homosexuelles et cleptomanes, tandis que les femmes viriles possédaient des traits plus apparentés aux structures obsessionnelles.

Quels furent chez ces femmes les obstacles à un développement féminin harmonieux et à un sentiment bien assuré de leur identité sexuelle ? Une réponse à cette question sera cherchée dans l’étude des identifications aux deux parents, et des défauts d’intégration des composantes prégénitales, homosexuelles ou autres, de la libido. Je me propose de décrire la nature de ces identifications et choix objectaux divers dans les deux tableaux cliniques que j’ai appelés, pour clarifier mes observations, le groupe viril et le groupe homosexuel. C’est ce dernier, cependant, qui formera essentiellement le sujet de ce travail.

Nous noterons d’emblée que les deux groupes rejettent toute identification à la mère génitale dans son rôle de partenaire sexuelle de l’homme. La femme homosexuelle ne cherche pas à exercer un attrait sexuel sur l’homme, pas plus qu’elle ne s’en croit capable. Ce qui ne contredit aucunement le fait qu’elle redoute perpétuellement une agression sexuelle. La femme virile est également peu disposée à se considérer comme un objet de désir sexuel, mais portée à se sentir offensée et attaquée au cas où des avances sexuelles lui sont faites. Ses relations sexuelles avec mari ou amant sont fréquemment accompagnées de souffrance psychique et parfois physique : c’est un point qu’elle s’efforce habituellement de cacher. Par ailleurs, l’homosexuelle tente d’exclure radicalement l’homme de sa vie, et il est rare qu’elle ébauche une rivalité franche avec lui dans le domaine social et professionnel, tandis que la femme virile conserve des relations plus satisfaisantes sur ce plan.

En dépit d’une certaine similitude dans l’incapacité â s’identifier à la mère, on relève une différence accusée dans l’attitude envers les autres femmes. La femme virile semble avoir éliminé l’image de la mère ainsi que toutes les autres femmes comme objets dotés d’une valeur libidinale quelconque ; l’homosexuelle par contre est à la recherche de relations tendres et aimantes avec les femmes, qui ont l’allure d’une relation mère-enfant. En ce qui concerne l’image paternelle, la situation semble inversée. L’homosexuelle paraît avoir exclu le père et tous les autres hommes en tant qu’objets d’investissement libidinal, tandis que la femme virile est constamment en quête de relations non génitales avec les hommes, telles qu’une petite fille pourrait en entretenir avec son père.

Une citation empruntée aux séances d’une femme de chacun des groupes pourra résumer leurs positions respectives.

Une malade, physicienne, mariée et ayant des enfants, observe : « C’est vraiment trop triste d’être une femme. Les femmes n’aiment pas les femmes, et les hommes ne les supportent pas mieux ! » Une autre patiente, pour qui le monde hétérosexuel était comme un monde clos, disait : « Que pourrait-on donc attendre d’un homme ? Il n’y a que les femmes qui soient capables d’amour désintéressé, ou de compréhension de la souffrance d’un autre être humain. »

Le sentiment d’identité et d’intégrité ne peut s’atteindre que par une identification appropriée aux deux parents, qui seule permet l’intégration des pulsions libidinales primitives. Ce sentiment d’identité et d’intégrité peut alors s’exprimer et se maintenir dans des relations hétérosexuelles stables et une capacité de travail adaptée. Nous constatons que les femmes que nous venons de décrire s’efforcent de conserver un sentiment d’identité resté précaire, par l’intermédiaire d’une série complexe de relations objectales, vouées dans chaque cas à l’échec, et donnant lieu au contraire à des expressions viciées, sexuelles ou sublimées, ou à une névrose. Ce sera dès lors la tâche de la psychanalyse que d’offrir les conditions voulues pour retrouver les possibilités de cette intégration.

La femme virile

Examinons pour commencer quelques aspects du matériel clinique apporté à l’analyse par la femme « masculine ».

Mme E., travaillant dans le domaine de la physique nucléaire, mariée et mère de deux enfants, fit la remarque suivante lors de son premier entretien avec nous : « On pourrait dire que mon mari et moi sommes rigoureusement semblables. Nous avons été étudiants à la même université, et nous formons sous bien des rapports un couple idéal. J’aime énormément la société des hommes, et me trouve toujours à mon aise avec eux. Par contre, je ne m’entends pas bien avec les femmes. La seule chose qui m’ennuie est que je ne trouve aucun plaisir aux relations sexuelles, et je crains que mon mari ne s’en rende compte… Nous ne désirions ni l’un ni l’autre avoir d’enfant avant plusieurs années. Depuis la naissance de mon aîné, les relations sexuelles me sont devenues insupportables. L’autre jour, mon petit garçon a involontairement touché mon sexe : j’ai été tellement submergée de colère que je l’ai frappé. C’était exactement ce que je ressens lorsque mon mari me touche. »

Une autre patiente, dotée d’une structure psychologique semblable à la précédente, recourut à l’analyse après la naissance de son second enfant. Depuis quelques années, elle souffrait de vaginisme intermittent. Elle craignait maintenant que son aversion croissante pour les relations sexuelles n’entraînât une faille grave dans son mariage. Au contraire de Mme E., elle avait de tout temps désiré des enfants, mais dès le début de son adolescence, ses rêves éveillés favoris étaient d’avoir des enfants sans passer par les relations sexuelles. À la même époque, ses fantasmes étaient aussi d’avoir avec des hommes des relations « réelles », c’est-à-dire d’être pour eux un compagnon non sexuel. « L’idée de devenir une simple « femmelette » me remplit d’horreur. Je me sens excédée et inquiète auprès d’autres femmes, et je préfère sans aucun doute la conversation des hommes. D’une certaine manière, j’ai l’impression que les hommes me préfèrent, moi, telle que je suis, à ce type de femme qui passe tout son temps à bavarder de chiffons et à s’occuper de sa coiffure. »

Ces femmes ont l’une et l’autre idéalisé leur père, et se sont étroitement modelées à son image. D’autre part, leur attitude à l’égard de leur mère comprenait dans les deux cas une haine à peine voilée, qui parvint à l’expression consciente au cours de l’analyse. La question qui intriguera l’analyste est de savoir pourquoi l’image paternelle idéalisée n’a pu apparemment être intégrée comme un élément valable du Moi, de façon à rehausser l’image propre de la fille en tant que femme. Il était clair que dans tous les cas de ce type, le père avait joué un rôle important dans la formation du Surmoi et de l’Idéal du Moi. Toutes ces patientes témoignaient d’une identification très poussée aux idéaux du père, sur le plan social, éthique et intellectuel ; leurs concepts moraux néanmoins accusaient une certaine rigidité et se révélaient considérablement infiltrés par la « morale des sphincters ». De plus, il était net que la structure du Moi dans chaque cas avait contracté une solide alliance, pour ainsi dire, avec le Surmoi, ce qui jouait évidemment un rôle important dans le refoulement des désirs sexuels, tout en permettant par ailleurs de nouer d’étroites relations avec le monde masculin… Les pulsions libidinales ne semblaient pouvoir s’exprimer que sous forme d’activités sublimées. Toutefois, ces activités s’avéraient d’emblée altérées, étant donné que, à ua niveau inconscient, elles étaient considérées comme une activité phallique masculine, et interdites à ce titre.

Être une femme signifiait n’être rien, ne rien créer. L’activité était le privilège de l’homme. Ce n’est qu’après plusieurs mois d’analyse que ces malades parvinrent à réaliser que derrière l’image de soi présentée comme distincte de celle de toutes les autres femmes, se cachait le fantasme qui faisait d’elles des « hommes manques ».

Alors que le père intériorisé avait joué un rôle important dans la structuration psychique, il n’avait jamais pu être accepté comme objet de désir sexuel, ainsi que nous l’avons déjà vu. Jusqu’à un certain point, il était donc resté constamment en dehors du Moi. Sa présence était nécessaire à tout jamais. C’est ainsi que tout homme prit le rôle de père idéalisé avec lequel la fille pourrait conserver un contact étroit et même tendre. Mais ce n’était possible qu’au détriment de sa vie érotique.

Afin de mieux comprendre cette représentation « châtrée » que ces femmes se faisaient inconsciemment d’elles-mêmes, nous entreprendrons maintenant l’étude plus approfondie de l’image maternelle pré-œdipienne dans l’optique de son action dévalorisante envers le père, qui sous-tend l’identification paternelle effectuée par la fille : cette identification, nous l’avons dit, s’est révélée frappée de castration. Se rattachant à des souvenirs liés au rôle de la mère, nous voyons l’imago phallique paternelle faire place à une image du père qui se dessine comme une figure impuissante et mutilable.

Des détails de l’anamnèse, qui furent utilisés dans l’exploration des sentiments voués à la mère, devaient souvent déceler que celle-ci avait d’une manière ou d’une autre contraint le père à un rôle passif ou peu viril. Dans l’un des cas, la mère était morte au début de la période de latence de la malade, mais pour être remplacée par une belle-mère détestée. Dans un autre, étaient connues les infidélités permanentes de la mère au père, situation que ce dernier semblait avoir par-donnée. Ailleurs encore, la mère donnait l’impression d’avoir surveillé l’attitude du père à l’égard de sa fille, à laquelle il opposait de nombreux refus sur l’ordre de la mère. Ces mères, consciemment méprisées en raison de leur comportement envers le père, étaient en outre condamnées à cause de l’intérêt qu’elles marquaient pour les relations sexuelles, qu’en ait témoigné la présence d’amants ou la naissance de cadets. Inconsciemment, elles étaient ressenties comme plus puissantes que le père, et de plus comme castratrices envers lui. L’image de soi châtrée avait moins le sens d’une identification avec la « mère sans pénis » (ce qui aurait été un portrait de névrose banal), qu’avec un père vu comme phallique mais passible de castration. L’imago maternelle forgée par ces patientes ne suscitait aucun désir d’identification. En lieu et place, on trouvait une crainte massive de s’identifier à une mère aussi « castratrice », qui s’ajoutait à la crainte de la mère œdipienne, interdisant les désirs incestueux liés au père.

L’une des patientes en question fit l’intéressante découverte de la qualité d’organe castrateur de son vagin. Au cours d’une consultation médicale, le docteur la pria de retirer un anneau anticonceptionnel qu’elle devait porter. Non sans précipitation, elle introduisit le doigt dans son vagin (pour la première fois, selon ses souvenirs conscients) et manqua de s’évanouir de frayeur en sentant « quelque chose » qui lui mordait le doigt. Une autre patiente eut un rêve, où elle glissait la main dans son vagin, et où un de ses doigts lui était arraché par morsure. Une fois les investissements oraux et anaux du vagin analysés, il fut plus facile de comprendre pourquoi ce vagin « prégénital » avait été entièrement projeté sur la mère, la jeune femme refusant dès lors de prendre à son compte toute sensation ou tout désir vaginal. Elle craignait, en se reconnaissant un vagin et des désirs, de posséder un organe castrateur dangereux pour le père aimé. La lutte contre les pulsions génitales et les désirs œdipiens était ainsi renforcée d’une façon particulière.

Lorsque les désirs génitaux de la phase œdipienne commencèrent à venir au jour, ils semblèrent succéder à des souvenirs d’abandon complet par la mère puissante, et autrefois aimée. Cette mère dévalorisée et coupable d’abandon fut ultérieurement projetée sur toutes les femmes, et ainsi toute femme était d’emblée dénigrée et abandonnée par la patiente.

La compréhension de cette dépréciation des femmes en termes d’envie du pénis et de complexe de castration fut relativement bien acceptée par ces malades ; mais la crainte plus profonde à l’égard des femmes et de toute situation de rivalité avec elles fut beaucoup plus énergiquement rejetée du conscient. Ainsi nous entrevoyons un contre-investissement des pulsions homosexuelles normales liées originellement à la mère.

Le dénigrement des femmes qui par leurs manières et leur habillement cherchaient à séduire les hommes était, pour des motifs qui s’éclairent maintenant, particulièrement violent, ainsi que la conviction connexe que les hommes n’aimaient pas les femmes de ce genre. Comment l’auraient-ils pu, s’il n’y avait là qu’une invite à se faire châtrer ?

En lieu et place, ces patientes avaient le sentiment d’offrir quelque chose d’une valeur supérieure, de non féminin et de plus sûr. Elles étaient parfaitement incapables de réaliser, au début de leur analyse, que leur propre comportement était en fait castrateur, puisqu’elles refusaient aux hommes tout rôle sexuel à leur égard. Leur amour même pour leurs partenaires masculins devait être non génital. Le tableau ne peut que se compliquer du fait que ces femmes choisissent volontiers des partenaires qui recherchent inconsciemment des femmes affectées de problèmes de ce type.

Il résultait de tout cela un sentiment de complète frustration, et une incapacité de comprendre pourquoi leurs relations, tant masculines que féminines, étaient si radicalement insatisfaisantes. Une frustration s’ajoutait à un autre niveau à la situation sexuelle insatisfaisante : celle du risque inhérent à toute activité sublimée. Nous l’avons vu, cette forme-ci ne pouvait leur sembler bien à elles. On notait couramment une compulsion à échouer dans toutes les entreprises, ou à ne les mener à bien qu’au prix d’une profonde dépression. Il y avait là une part de culpabilité réparatrice, dans la mesure où des fantasmes de castration à l’égard du père entraient en jeu. Ainsi, dans le domaine sexuel comme dans tout autre, le sentiment d’avoir quelque chose de valable à offrir et échanger faisait défaut. La notion lacunaire de leur identité féminine entraînait une difficulté à s’identifier à autrui dans ses besoins, en particulier ses objets d’amour, et avait exclu la possibilité d’une relation génitale dotée de réciprocité.

La femme homosexuelle

Nous allons étudier maintenant les imagos parentales qui se dégagent lentement dans l’analyse des femmes qui cherchent à établir et à maintenir des relations homosexuelles.

Pour assurer la clarté de ce chapitre, je traiterai séparément de la relation à l’égard des deux parents et leurs imagos. Je voudrais attirer l’attention sur le caractère artificiel de ce procédé, puisque c’est de la relation entre les parents que cette relation de l’enfant (et la série d’identifications et d’introjections qu’elle engendre) tire toute son importance. Que la relation parentale soit perçue comme amoureuse ou réjectrice, comme une valorisation ou une destruction mutuelles, ne change rien au fait que l’enfant considère ses parents comme un couple entretenant une relation privilégiée dont il est exclu. Il désire s’approprier les caractères et les fonctions de l’un et de l’autre, et en fantasme les introjecte tous deux ; il lie alors intimement l’importance de chacun de ses parents à sa relation, réelle ou imaginaire, avec l’autre. C’est pourquoi, centrant ma discussion sur la relation de la fille d’abord avec son père puis avec sa mère, je serai obligée de me reporter continuellement à l’imago de l’autre parent.

Dans le matériel clinique présenté ci-dessous nous commencerons par étudier la manière dont le père est représenté dans l’analyse. Nous découvrirons qu’il n’est ni idéalisé, ni désiré : il est détesté. En outre, il est décrit comme un être repoussant, bruyant, brutal et violent, ce qui donne au portrait une note sadique-anale (l’analité sous ses aspects érotiques étant refoulée). D’une autre manière encore, ses qualités phalliques s’avèrent contestées, car il est également dépeint comme inefficace et impuissant en tant qu’homme. Le père, autrefois considéré dans sa fonction de porteur du phallus, est devenu du fait de la régression libidinale un père anal et sadique ; et de ce fait, le signe du père n’est plus le phallus, mais tout objet et tout acte en rapport avec les matières fécales. Nous verrons encore que l’imago paternelle est revêtue de toutes les caractéristiques de la « mauvaise » mère. La mère est ainsi ramenée à un objet non-conflictuel.

Une donnée remarquable du matériel clinique est le destin de cette imago paternelle. Nous aurons l’occasion de voir qu’elle a servi de fondement à une introjection pathologique qui l’a placée dans le Moi de la fille. Dans l’appréciation d’elle-même, celle-ci nous montre l’étroitesse du lien d’identification qui la rattache à ce père décrit en termes d’érotisme anal et de sadisme ; mais cette identification reste profondément enfouie dans l’inconscient. L’introjection puissamment investie et ambivalente du père entraîne d’importantes modifications dans la structure du Moi (sur le mode dépressif décrit par Freud dans « Deuil et Mélancolie »). Cette introjection est désormais une part narcissiquement très importante du Moi de la patiente, conservant le sceau de sa vive ambivalence. En même temps le Surmoi se fait sadique à l’égard du sujet (nous en retrouvons l’exemple dans la dépression). Mais une partie de cette activité du Surmoi, nantie de sa culpabilité persécutoire, est également reprojetée sur le père et sur tout autre homme. Nous reviendrons sur la manière dont le père et tous les hommes seront redoutés à titre de persécuteurs éventuels, ce qui donne lieu dans certains cas à des craintes délirantes. Les autres facteurs importants qui contribuent à cette évolution pathologique de la relation père-fille seront discutés lorsque nous aborderons le problème de la relation de la fille à la mère.

Je commencerai par présenter quelques brefs extraits de l’analyse d’Olivia, gracieuse jeune femme d’une vingtaine d’années, d’ascendance franco-italienne, qui au début de son analyse vivait avec une femme plus âgée qu’elle à qui elle se disait mariée. Elle arrive à sa séance, l’air physiquement souffrante, et brandissant une lettre reçue de son père. « Il faut que je retourne à Florence pour les vacances ! Ça me rend malade. Je n’ai pas pu dormir de la nuit, et il me semblait que j’allais vomir. Je ne peux pas supporter les bruits que fait mon père, les sons horribles tirés de sa gorge, et sa toux. Il ne le fait que pour me rendre folle. Il m’est impossible de le regarder. Il a de petits mouvements de crispation du visage. Il me dégoûte. » Au cours de séances antérieures, elle s’était rappelée que la barbe de son père l’égratignait lorsqu’elle était petite fille. Aussi loin qu’elle pouvait remonter, elle l’avait toujours détesté et croyait qu’il la haïssait de même. Elle continue : « J’ai si peur d’avoir une crise en rentrant à Florence. Mon père me déteste plus que jamais lorsque je suis malade. » Olivia fait allusion ici à une grave phobie de vomir qui lui a permis d’éviter de participer a la plupart des activités sociales, et qui a été un des motifs essentiels de son entrée en analyse. (Il est intéressant de noter d’intenses préoccupations touchant les vomissements, retrouvées chez deux autres malades à problèmes homosexuels.) Olivia continue : « Je suis convaincue que mon père cherche à me rendre malade. Vous ne le croirez probablement pas, mais j’ai la certitude qu’il désirerait me tuer. » À maintes reprises, elle est revenue à son idée que son père désirait sa mort, et a exprimé par périodes la conviction qu’il projetait consciemment de la faire disparaître. Dans la troisième année de son analyse, elle amenda cette croyance pour dire : « Mon père ne s’en rend pas compte, mais inconsciemment il aimerait me tuer. »

Écoutons maintenant Karen, actrice française de talent, qui est venue à l’analyse en raison de graves craintes à type phobique qui ôtent toute valeur à son travail lorsqu’elle se trouve face au public. « Quand je pense à mon père, je l’entends se débarrassant la gorge de mucosités, se mouchant, émettant au cours du repas d’horribles bruits qui semblaient se répandre sur la table du dîner et nous envelopper toutes (elle-même et ses trois sœurs). Je pensais m’évanouir chaque fois qu’il s’adressait à moi, comme s’il allait me cracher au visage. Je voudrais lui arracher les entrailles, à ce porc. À vous donner envie de vomir. Il n’était même pas capable de manger sans faire de bruit. » À une autre occasion, elle avait dit : i Comme enfant, je craignais constamment de ne pouvoir me dominer. Je m’évanouissais très souvent. Chaque matin, avant de partir pour l’école, je priais : « Mon Dieu, faites que je ne vomisse pas aujourd’hui ! » À d’autres moments, elle décrivait un fantasme terrifiant qui avait duré près de vingt ans, où elle imaginait son père se glissant furtivement derrière elle pour lui trancher la tête. « Je pense qu’il doit forcément m’avoir menacée de me tuer quand j’étais petite. Je tressaillais chaque fois qu’il arrivait derrière moi. Je refusais toujours de prendre place à côté de lui dans la voiture. »

Passons cette fois à Eva, jeune étudiante américaine : « Il m’est impossible de décrire l’expression qui régnait sur le visage de mon père. Même lorsque je n’ai rien fait, j’ai toujours peur qu’il ne se fâche contre moi. Mon cœur bat comme s’il allait me tuer. L’autre jour j’ai perdu une perle, d’une broche que mes parents m’ont donnée. Je suis épouvantée à l’idée de ce qui arrivera si mon père le remarque. Il est brutal et répugnant. À table il manque totalement de manières. En sa présence, je suis paralysée de frayeur et me trouve incapable de parler. »

À partir des exemples donnés ci-dessus, et qui pourraient se multiplier, nous acquérons la notion d’une certaine similitude dans la représentation du père. Sa proximité physique suscite des sentiments de crainte et de dégoût. Aux phases précoces de l’analyse, il est peu question de sa relation avec la mère ou de son activité masculine dans le monde extérieur. Le père est maintenu à distance, et il s’ensuit un combat contre l’envahissement par ses tics, les mucosités de sa gorge, ou ses éclats de colère. Le caractère anal des descriptions, ainsi que la fascination, est évident, tout autant que leur connexion avec des idées d’attaque sadique. On a l’impression d’une petite fille qui vivrait dans la terreur d’une attaque ou d’une pénétration provenant du père. La scène primitive prend un aspect sadique-anal ; les bruits repoussants attribués au père en sont une figuration. Notons encore l’extension de ces craintes sous forme de préoccupations morbides au sujet de la santé, et de la peur d’une agression et d’une invasion par une maladie mortelle.

Or cette image du père, si bruyante et terrifiante qu’elle fût, était néanmoins tenue pour inefficace en tant que masculine. L’autorité paternelle était ressentie comme revendiquée ou annihilée par la mère, en cachette du père. Ces mères ne laissaient aucun souvenir de figures dominatrices ou viriles, au contraire c’étaient plutôt des femmes qui à l’égard de leur mari étaient décrites comme dépendantes, mais qui semblaient avoir séparé leur vie conjugale de leur vie de mère. L’une d’entre elles complotait avec ses deux enfants la manière de duper le père en matière d’argent. Une autre, disait la malade, s’opposait à toute décision venant du père, qui se laissait faire « comme un benêt ». Une troisième refusait au père tout accès à l’enfant pendant ses premières années, en alléguant la délicatesse et la nervosité de la fillette. Et ainsi de suite. Les aspects défensifs de ce père impuissant sont bien clairs. S’il est plus ou moins châtré, il n’y a pas lieu de craindre consciemment de désirer en faire un objet sexuel. Il est non seulement repoussant mais il ne présente aucun trait de vigueur masculine. Les rêves de ces patientes dévoilent d’autres aspects de cette passivité imputée au père. Bien des rêves survinrent, où la rêveuse se trouvait dans une situation dangereuse ou effrayante, tandis que le père assistait à la scène en restant inactif.

Karen rêve : « Je voyais un petit garçon courant devant une voiture. La personne au volant, qui était une femme, va droit sur lui, le renverse, et le laisse paralysé. Mon père, quoiqu’il soit médecin, reste là disant qu’il ne sait où je peux aller chercher du secours. Je le couvre de reproches, lui disant qu’il pourrait être pendu pour son refus de secourir quelqu’un en danger de mort. Je prends l’enfant, et l’emporte chez une doctoresse. Elle asperge l’enfant d’éther. Je continue à appeler mon père, lui disant de venir m’aider. »

Les associations de Karen amènent de coléreuses récriminations contre son père, et des détails biographiques qui permettent d’identifier le garçonnet blessé à la rêveuse. D’autres associations lui font reconnaître que la doctoresse me représente. Reconstruisons maintenant la signification profonde du rêve, dans la mesure où elle intéresse la présente discussion. L’accident arrivé au petit garçon représente une castration, la patiente s’adressant à son père pour y apporter réparation. Cependant, le « castrateur » est une femme, et c’est vers une femme qu’elle se tournera ensuite pour chercher à faire soigner l’enfant blessé. Ses associations à propos de l’éther48 étaient qu’« ou bien il vous endormira jusqu’à l’insensibilité, de sorte qu’aucune douleur n’est plus éprouvée, ou bien il vous tuera ». La mère-analyste n’offrira que deux solutions. Elle pourra vous bercer et vous ramener à la félicité de la condition de nourrisson, ou bien ce même traitement risque d’entraîner la mort. À longue échéance, par ses dons suspects, elle s’avère plus dangereuse que le père, avec ses refus. Dans cette situation dangereuse avec la mère, inconsciemment représentée sous la figure de la mort, le père ne prend pas garde aux appels de sa fille. La demande phallique qu’elle formulait autrefois est devenue un appel à l’aide.

Un rêve d’Olivia offre sur un point de détail une ressemblance importante avec celui que nous venons de citer. Elle rêve qu’elle regarde une chatte mettre bas ses chatons. Ils naissent les yeux ouverts, et elle réalise en rêve que cela signifie qu’ils vont mourir. Elle s’efforce désespérément de les sauver, en les plaçant tout d’abord dans une petite boîte où ils se mettent à suffoquer, et finalement en les mettant dehors dans la neige avec leur mère. Elle y rencontre son père et le prie de l’aider, il répond qu’il est trop occupé pour cela. Elle retourne en courant vers les chatons et constate qu’ils sont tous morts, ainsi que leur mère. Au récit de ce rêve et des pensées qu’il évoque, Olivia éclate en sanglots. Les chatons qui vont mourir parce qu’ils ont les yeux ouverts sont une donnée étroitement liée à un souvenir précoce de scène primitive, alors qu’âgée de deux ans elle partageait la chambre de ses parents (elle décrivit sa mère comme un chat en train de se pourlécher). Mais les autres associations conduisirent toutes à son impression d’être détruite intérieurement (elle souffrait depuis plusieurs mois d’aménorrhée, entre autres), et les chatons la représentaient non seulement elle-même, mais encore ses enfants qui n’étaient pas nés. C’est vers le père qu’elle se tourne en rêve pour qu’il sauve la situation où sa propre féminité est mise en jeu. Il ne fait rien, et ce qui en résulte est figuré par la mort.

Tel apparaît donc le père, dépouillé de tout attachement libidinal conscient, image mutilée, en même temps que dotée de traits déplaisants et dangereux. Dans les récits que toutes ces patientes apportèrent par la suite, le père était ressenti comme ayant fermement et implacablement rejeté la petite fille à un âge tendre. L’échec devant l’Œdipe a ramené la fillette à une position anale dans laquelle le père a été expulsé et perdu en tant qu’objet libidinal pour être ensuite réincorporé en tant qu’objet interne dans le Moi de l’enfant, et assimilé dans l’inconscient de l’enfant à ses propres excréments. Le désir du père et de son phallus est alors vécu comme un acte sadique engendrant le sentiment d’avoir commis un crime. Ce fantasme conduit à de nombreuses fantaisies de vengeance de la part du père. La culpabilité œdipienne se renforce du fait qu’un lien pré-œdipien étroit existe avec la mère, qui apparaît comme interdictrice de tout accès au père, et encourageant la répulsion avouée de la fille pour lui, comme un don à elle offert.

Image de soi et image du père

Écoutons maintenant ces patientes parler d’elles-mêmes.

Olivia, qui au début de son analyse était invariablement vêtue de blue-jeans tachés surmontés d’amples et épais chandails, se plaignait de son entourage féminin, qui critiquait son aspect et l’engageait à porter des vêtements plus gracieux. « Je me sens si moche. Chacun me regarde de haut à cause de mon allure. C’est vrai que je suis moche, et je ne parais pas mon âge. Il est impossible que vous désiriez poursuivre mon analyse, ou que vous vous intéressiez à moi. » Elle demande avec irritation si des femmes élégamment vêtues se présentent chez moi. Elle se met alors à pleurer, disant qu’elle est malpropre, gauche et répugnante, et qu’elle ne sait comment faire pour être autrement. « Mais je me sentirais ridicule si j’étais habillée comme toutes ces femmes. Je ne peux pas supporter de les entendre bavarder de chiffons et de maquillage. Toute ma vie durant, ma mère m’a obligée à m’habiller pour me rendre à des réceptions. Je me sentais irritée et malade. »

Olivia livre ici un grand nombre de données importantes. Pour commencer, elle applique à sa personne quelques-uns des termes par lesquels elle a décrit son père. Pour son inconscient, c’est une représentation de sa manière de s’approcher de lui, où elle assimile sur le plan corporel, pourrait-on dire, quelque chose de son père. Mais c’est une proximité qui est éprouvée comme interdite par la mère et par les autres femmes. Elle exprime aussi la crainte que l’analyste ne la rejette en raison de ces traits par lesquels elle s’identifie inconsciemment à son père. Il est néanmoins tout aussi clair qu’elle n’est pas près de se laisser dépouiller de cette identification. Toutefois, elle fait preuve d’une attitude conflictuelle à l’égard de ces manifestations. Premièrement, c’est une partie de son Moi envers laquelle elle se montre ambivalente. (Nous pourrions établir ici une comparaison avec la femme virile, qui se sent consciemment valorisée par l’identification de ses idéaux et de ses activités à un type masculin.) En second lieu, Olivia prévoit, en raison d’une culpabilité profonde (processus qui témoigne des traits quasi mélancoliques de cette incorporation), les reproches de l’analyste. La crainte de subir des critiques venant d’autres femmes ou des comparaisons désavantageuses pour elle lui est douloureuse. (Nous pourrions ébaucher une nouvelle comparaison avec la femme virile qui présente la même vulnérabilité à une dévalorisation aux yeux des hommes, tandis qu’elle se sent offensée par une comparaison avec d’autres femmes.) Troisièmement, il est évident que ces traits « anaux » constituent un élément capital de l’identité d’Olivia, qu’elle pense devoir préserver au prix de luttes intenses.

Vers la même époque elle révéla de nombreux aspects de son identification « sadique » au père. Pendant quelque temps elle porta un large bracelet en cuir, pensant qu’il lui donnait « une apparence de force et de cruauté ». Elle sortait également avec un long couteau caché dans son sac pour se protéger contre les attaques des hommes qu’elle risquait de rencontrer. Elle sembla croire à ces dangers pendant une grande période et me pria d’avertir la police si elle ne venait pas à sa séance. Ainsi, aux propriétés érotique-anales s’ajoutaient la force menaçante et des idées de meurtre. Mais le fait que c’était elle qui possédait le couteau et pourrait ainsi apparaître comme étant le personnage dangereux, n’était jamais présent à sa conscience.

On pourrait faire remarquer ici qu’alors que l’identification inconsciente avec le phallus paternel « sale » et « répugnant » encourait la vive réprobation de la mère, le désir de maintenir tous les hommes à distance ne tombait pas sous le coup du même verdict. La patiente possédait une collection d’histoires terrifiantes de rencontres brutales avec des hommes, qui pour une certaine paît lui avaient été racontées par sa mère. Elle considérait par conséquent ses précautions non seulement comme une défense nécessaire, mais comme une chose que sa mère approuverait. Ainsi, l’une et l’autre attitude prêtée à la mère conduisait à une exclusion du monde de l’hétérosexualité, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Voici maintenant l’auto-portrait de Karen. « Je ne suis qu’un tas de merde, et tout le monde me traite comme tel. Mon amie, Paule, ne le pensait pas. C’est ce qui m’a fait comprendre qu’elle m’aimait réellement. » Elle ajoute pour se défendre, se demandant apparemment si l’analyste va l’aimer : « Il y a des semaines que je n’ai pas pris de bain, mais cela m’est bien égal ! Je sens mauvais comme un putois, et cela me plaît ! » À cet attachement désespéré aux produits et odeurs de son corps, visiblement fortement investis sur un mode narcissique, elle ajoute un style vestimentaire qui exprime le même sentiment. Lorsqu’à certaines occasions elle jugeait nécessaire de revêtir des tenues féminines, elle éprouvait une angoisse et un malaise aigus. En réponse à une remarque de ma part, qu’elle semblait juger autant inconcevable qu’interdit pour elle de s’habiller comme une femme, elle s’exclama : « Êtes-vous folle ? Moi, une femme ? En voilà une bonne plaisanterie ! » Elle éclata d’un rire bruyant, immédiatement suivi de sanglots incoercibles.

Une fois de plus, nous voyons cette jeune femme se traiter comme elle traite son père, et précisément sur ces points qui, selon elle, rendent impossibles son amour, sa confiance ou son respect pour lui. Elle n’emportait pas de couteaux avec elle comme Olivia, mais tissait une infinité de fantasmes où elle tuait des hommes. À d’autres occasions, elle les reprojetait sous forme de crainte que des hommes puissent la tuer.

« Je voudrais tuer quelqu’un, n’importe qui, et lui enfoncer un couteau dans le ventre. Quelquefois j’ai le désir d’étrangler des hommes à mains nues. » Elle exécute un geste expressif dans le vide. « L’autre nuit, j’ai rêvé de R. (Un homme qui s’était exhibé à elle lorsqu’elle avait cinq ans.) Je le taillais en pièces avec une hache. Il y avait une masse de sang, de tripes et de pus, et je continuais à trancher et à remuer là-dedans avec ma hache. Et pourtant, il ne voulait pas mourir. » Ce rêve de mettre en pièces un homme qui se reconstituait toujours était un thème répétitif dans la vie onirique de Karen.

À d’autres moments, elle projetait ces impulsions sur autrui, et s’épouvantait à l’idée de sortir dans la rue, convaincue qu’un homme allait l’assassiner. Parfois ces craintes s’étendaient même au monde inanimé, et elle se maintenait à prudente distance des grands bâtiments, prise de panique qu’ils ne tombent sur elle. Elle redoutait aussi intensément d’être victime d’accidents d’aviation ou autres catastrophes. Rappelons qu’un de ses fantasmes fréquents était que son père se glissait derrière elle et lui coupait la tête. Il n’est pas difficile d’y voir des craintes torturantes infligées en châtiment de son désir pour son père, qui lui permettaient en même temps une réalisation fantasmatique d’un coït sadique avec lui. (Cet exemple nous rappelle la formation de compromis décrite par Freud dans « On bat un Enfant » (1919), où être battu est à la fois une punition pour la relation génitale interdite et un substitut régressif pour cet acte.)

Le père, phallique à l’origine, avait été englobé dans l’érotisme anal, le tout étant dominé par le sadisme. Il est intéressant de noter que l’érotisme prégénital présentait, sur un point particulier, une scission d’avec sa composante active agressive. Le lien érotique-anal inconscient avec le père était maintenu comme une qualité narcissique assez importante, mais ne pouvait en aucune façon être intriqué sous cette forme avec un désir actif quelconque d’absorber ou de recevoir quoi que ce soit de la part du père. Le sentiment qui surgissait en lieu et place, de devoir parer à des attaques anales et sadiques, servait de solide défense contre tout éveil de désirs hétérosexuels.

On pouvait le prévoir : à certaines phases de leur traitement, ces patientes révélèrent dans leurs rêves et leurs fantasmes bien des désirs anaux réceptifs, dont l’analyse permit une certaine intégration des pulsions infantiles, ainsi qu’un apport sur le plan narcissique. (Il est à noter que l’intégration des pulsions érotique-anales joue un rôle important dans l’accès à la génitalité chez toutes les femmes.) Cette prise de conscience éveilla chez ces patientes des désirs hétérosexuels et particulièrement le vœu impérieux d’avoir un enfant. Ces désirs à leur tour déclenchèrent une vive anxiété et une résurgence de craintes hypocondriaques accompagnées de dépression ; on procéda à leur analyse en termes de relation à la mère et de craintes (tant œdipiennes que pré-œdipiennes) de rompre le lien avec l’imago maternelle, rupture dont l’éventualité provoquait des angoisses de morcellement.

Un rêve d’Olivia est évocateur par son imagerie érotique-anale, en même temps qu’il éclaire beaucoup d’autres aspects de la relation œdipienne primitive. « Je rêvais que je courais le long de la plage de X, où je passais toutes mes vacances comme enfant. Je remarque que je porte un pénis attaché à mon corps. Quelques hommes courent après moi et m’envoient des balles. Toutes les balles pénètrent dans mon anus. Je suis très malade et je parviens à une maison où je suis examinée par un groupe de médecins. Je n’ai plus de pénis. Ils considèrent une radiographie de mes viscères. Dans mon reGtum, se trouve un immense rat noir. Il est très sombre et immobile, et d’une certaine manière il est magnifique. C’était comme quelque chose de sculpté sur la pierre, comme ces bas-reliefs autour du château de Blois. J’ai envie de crier en voyant le rat. Les docteurs me disent qu’il faut que je le vomisse, sinon il m’empoisonnera. À ce moment, je réalise que je ne peux le rejeter en vomissant. Si je fais le moindre mouvement, je perdrai le rat et je mourrai. Je me suis éveillée, paralysée d’effroi et craignant de bouger. »

Le rat, assimilé aux emblèmes d’un roi, représente la virtualité phallique du pénis paternel (puissance, complétude). Il est maintenant placé dans son anus, et assimilé au bâton fécal. Les pensées inconscientes cachées dans le rêve nous fournissent des indications sur la signification de la phobie de vomir et sur bien d’autres aspects de la structure et de l’histoire de cette patiente. Les docteurs du rêve représentent la mère de la patiente qui la soignait au long d’interminables maladies « intestinales » de son enfance, ainsi que l’analyste qui était à l’époque considérée comme la mère, lui interdisant de conserver à l’intérieur de son corps quoi que ce soit de valable. Cependant elle ne peut survivre si elle perd le rat.

Bien des exemples de la même assimilation de traits « mauvais » ont été fournis par Éva, et d’autres patientes. En examinant une remarque typique d’Éva, nous sommes frappés par une différence significative : elle reliait consciemment ce type d’identification à son père. « Je ressemble tellement à mon père. J’ai le même mauvais caractère, et de plus j’ai le même aspect que lui. Quant à ma sœur, elle est très belle. Lorsque j’étais petite, tout le monde me prenait pour un garçon. » La signification érotique de ces liens avec le père détesté lui restait parfaitement inconsciente. Mais l’acceptation consciente de points communs avec lui était liée au fait qu’elle exprimait ses fantasmes (hétérosexuels et homosexuels) à travers une compulsion au vol, plutôt que dans l’homosexualité ouverte. Le vol, inconsciemment érotisé, était plus éloigné de son objet libidinal, et donc mieux toléré par le Moi. Ainsi les identifications au père pouvaient rester conscientes. Les vols compulsionnels d’Éva, qui duraient depuis quelques années, disparurent complètement lorsqu’il lui fut possible de parler dans l’analyse, de ses préoccupations homosexuelles, et de leur lien avec l’imago paternelle. Nous discuterons plus tard certains aspects de la relation entre cleptomanie et homosexualité.

Une autre facette importante de la relation à l’imago paternelle tient au fait que les reproches surmoïques que ces patientes s’adressaient, apparurent de plus comme ayant été reprojetés, dans une certaine mesure, sur toutes les figures masculines, devenues ainsi persécutrices. Ces malades avaient la conviction, parfois intense, qu’elles étaient menacées de tomber victimes de meurtre, viol ou autre brutalité. Une patiente par exemple crut très longtemps que son père la faisait suivre par la police. Une culpabilité persécutoire de cet ordre existait sous de nombreuses formes plus subtiles, chez toutes ces patientes.

Quelle est la lumière projetée par ces brefs exemples cliniques sur la relation à l’imago paternelle ? En premier lieu, nous ne décelons aucune trace de ce que nous considérons habituellement comme normal dans la relation d’une fille à son père. Pas plus que nous ne retrouvons le même conflit entre les pulsions libidinales dirigées sur le père, et la gamme de modes sur lesquels le Moi tente de combattre les représentations conflictuelles ou d’y apporter une solution, comme on le voit dans les névroses habituelles. Même dans les rêves de ces patientes, cet aspect des comportements reste relativement déguisé. Si nous repensons au rêve du garçonnet renversé par une voiture tandis que le père reste immobile et inactif, nous voyons que le désir portant sur la force phallique du père s’exprime sous la forme particulière d’un besoin de secours – primairement mis au service de l’accession à l’indépendance à l’égard de la mère pré-œdipienne. Les aspects dangereux de cette dernière relation sont évidents. Dans le rêve, le rôle qui semble échoir au père est de laisser l’appel sans écho.

Que s’est-il passé dans le psychisme de la petite fille qui se cache chez les patientes dont nous parlons ici ? Comme n’importe quelle autre petite fille, la malade a introjecté la scène primitive et a été possédée dans ses fantasmes par le père et son pénis, en même temps qu’elle a disposé de sa mère de diverses manières. Nous pourrions évoquer ce que rappelle Freud : le complexe d’Œdipe total inclut tout à la fois ses formes positives et négatives. La petite fille désire également posséder son père, elle ne se borne pas à désirer être possédée par lui. En même temps, elle souhaite posséder sa mère, tout comme elle voudrait être possédée par elle. Elle aspire à prendre le rôle de ses deux parents dans la scène primitive, et la satisfaction fantasmatique de ses pulsions sera aussi bien passive qu’active. Que ces fantasmes soient infiltrés à des degrés divers de désirs phalliques, anaux et oraux, n’intéresse pas notre sujet pour le moment. Le destin de ses pulsions doit nous fournir quelques indices sur la structure de la personnalité adulte, et leur intrication dans un système de relations objectales. Nous avons déjà décrit les vicissitudes de l’imago paternelle. La suite de l’histoire de ces patientes nous enseigne que le père fut extérieurement abandonné en tant qu’objet d’amour, probablement à l’acmé de la phase œdipienne classique. (La naissance d’un cadet jouera un rôle important pour trois de ces patientes.) L’objet d’amour rejeté est maintenant incorporé, pour n’être plus jamais abandonné quoique méconnaissable comme objet d’amour sous son déguisement sadique et anal, à la fois érotique et hostile. Il n’existe qu’un seul homme dans l’univers de la fille homosexuelle. Aucun autre objet masculin ne prendra jamais sa place. Ainsi l’abandon du père ne correspond nullement au détachement de l’objet d’amour originel que nous trouvons chez les femmes normales, celles qui ont intégré, aussi bien au sens narcissique que dans leurs désirs hétérosexuels, leur attachement précoce à leur père, et qui établiront à l’âge adulte une relation sexuelle stable avec un homme. Le père n’a pas non plus été conservé comme le seul objet d’amour extérieur possible, ultérieurement projeté sur tous les hommes, comme nous l’avons supposé dans le cas des femmes viriles dont nous avons discuté au début de ce travail. Ces dernières, comme nous pourrions le montrer, se révèlent conserver leur père comme une partie intégrante de leur vie s’exprimant par un grand nombre d’identifications, mais à la condition qu’il ne soit jamais l’objet des pulsions génitales. Grâce à cette clause, le maintien des relations objectales a été possible. Quant aux structures des cas que nous avons décrits, l’analyse révèle que le père a été perdu comme objet d’amour, la relation objectale ayant régressé à une identification d’un type particulier. L’ambivalence inhérente à toute identification est ici démesurément accrue, vu que l’introjection adopte un mode pathologique, qui attirera au Moi de constantes attaques du Surmoi, et qui sera pourtant un élément nécessaire à sa cohésion. Les attaques que l’homosexuelle dirige contre soi ont quelque chose de la qualité des reproches classiques du mélancolique. Elles représentent une attaque visant le père intériorisé, en même temps qu’il est narcissiquement investi et jalousement conservé. Comme nous l’avons vu, il existait également une culpabilité persécutoire considérable. Ces malades nous montrent un Surmoi « prégénitalisé » accompagné d’un extrême appauvrissement et d’une fragilité du Moi. (Nous ne disposons pas de la place nécessaire à une description de ces vies ainsi appauvries.)

Nous restons confrontés avec la question de savoir pourquoi la petite fille, dans sa tentative d’intériorisation de quelque chose d’importance vitale pour sa croissance et son développement, n’a pu le faire qu’au prix d’un affaiblissement douloureux de son Moi. Jusqu’ici nous n’avons proposé qu’une explication partielle. Nous en tenterons une investigation plus poussée après avoir étudié de plus près la nature de la relation de la fille à l’imago maternelle.

Nous pourrions aussi nous demander, en ce point de notre travail, si un Moi de ce type ne montre pas une structure psychotique. Des défenses de type psychotique sont à l’œuvre. Nous rencontrons de nombreux exemples de craintes quasi délirantes, et des expériences somatiques rapportées sur un mode psychotique. Le désaveu prend le pas sur la réalité sexuelle. L’épreuve de la réalité, tout spécialement en ce qui concerne le monde masculin, est précaire. Cependant un fait demeure : ce Moi troublé n’est pas un Moi psychotique. Ce à quoi nous assistons, c’est à une débâcle limitée dans la structure du Moi. Le Moi n’est pas atteint dans sa totalité ; mais tout comme Freud le fait à propos du fétichisme, il semble qu’on puisse parler ici de clivage du Moi.

L’image de la mère

Nous constaterons que la mère est perçue de façon extrêmement idéalisée, et habituellement tenue pour belle, douée et séduisante. À ce titre, elle est aussitôt ressentie comme étant tout ce que sa fille n’est pas – situation d’inégalité qui est admise sans conteste. Il n’existe pas d’envie consciente à son propos. En outre, elle se dessine comme une figure apportant une sécurité totale devant les dangers de l’existence qui peuvent menacer la patiente. En même temps, la mère elle-même est vue constamment comme exposée au danger. La crainte de sa mort imminente est courante. En fantasmes, elle apparaît victime d’accidents mortels, ou la proie d’attaques brutales, ou enfin menacée d’abandon ou de domination excessive de la part du père. À ce dernier sont imputées des demandes déloyales, sexuelles ou autres, adressées à la mère.

On peut comprendre que l’identification à une telle imago maternelle offre quelque difficulté, et ceci pour deux raisons. Premièrement, sur un plan narcissique, les patientes étaient persuadées que ces aspirations étaient condamnées à l’échec. La mère détenait des dons de beauté, d’intelligence et de talent qu’elles-mêmes n’avaient tout simplement « pas reçu à la naissance ». Ce n’est que plus tard que nous apprîmes qu’elles s’imaginaient n’avoir nullement le droit de prendre de leur mère ce dont elles avaient besoin. Deuxièmement, sur le plan hétérosexuel, il n’existait guère de désir d’identification à un être semblant jouer un rôle aussi dangereux ou infortuné. Dans aucun de nos cas, ne se trouvait le moindre sentiment conscient que la mère puisse être rehaussée par sa possession du père comme objet d’amour. Le désir conscient de chacune de ces malades au début de leur analyse aurait pu se ramener à un souhait d’élimination radicale du père, et de tout homme, et à l’établissement d’une relation tendre et durable entre mère et fille. Ce dernier vœu était tantôt attaché actuellement encore à la mère, tantôt reporté sur des partenaires sexuelles féminines, devant servir de substitut maternel. Des élaborations du même fantasme se sont constamment répétées à la phase initiale de la situation de transfert. Les éléments inconscients agressifs concomitants transparaissaient clairement à l’analyse. Écoutons maintenant ces patientes parler de leur mère.

« Elle était si douée et si belle. Tout le monde l’adorait. Elle est très pure et innocente. Il lui est impossible de comprendre qu’on ait de mauvaises pensées. Je souhaitais toujours me trouver auprès d’elle. Lorsqu’elle sortait, j’étais hantée par l’idée qu’elle pourrait avoir un accident. Je restais éveillée toute la nuit, jusqu’à ce que je l’entende rentrer. » La patiente ajoute encore : « Le seul malheur est qu’elle ne peut pas comprendre ce que c’est que d’être malade. Elle ne l’a jamais été. Je me demande parfois si tous mes troubles gastriques et ma mauvaise santé n’étaient pas qu’un essai de la garder auprès de moi. C’est comme si elle n’était jamais là quand j’avais besoin d’elle. Je me rappelle, comme enfant, l’avoir attendue plusieurs heures de plus que les autres, qu’elle vienne me chercher à l’école. Je craignais toujours qu’elle ne vienne jamais. »

Une autre disait : « Je l’aimais tant que je gardais tous mes petits sous pour lui acheter des fleurs. » (Par la suite, cette même malade volait de l’argent à son père pour offrir des cadeaux à ses amies d’école.) « Quand elle donnait des soins à ma petite sœur, j’étais presque malade du désir qu’elle fasse de même pour moi. Parfois j’essayais de me rendre malade afin de pouvoir rester à la maison avec elle. » À d’autres moments la patiente décrivait sa mère comme distante, manquant de tendresse, et comme quelqu’un qui donnait « des choses au lieu d’amour ».

Un exemple de plus suffira. « Ma mère est très belle, et toute la famille l’admirait. Mais elle était très distante.

Elle ne voulait jamais qu’on la touche. Cependant, c’était une chance pour nous de l’avoir, car mon père n’était qu’un poids mort. J’étais la préférée de ma mère, mais je ne pouvais jamais m’approcher d’elle. Je ne peux me souvenir qu’elle m’ait jamais embrassée mais je pense que la faute était de mon côté. »

Ces quelques exemples glanés au hasard nous permettent déjà de saisir que la mère est représentée comme un idéal que l’on peut adorer, mais sans jamais l’atteindre. Elle n’a pas été intériorisée et assimilée sous ses aspects idéalisés, et dans cette mesure elle reste perpétuellement en dehors du Moi. Il n’est pas non plus possible de posséder son amour en toute sécurité, si ce n’est par l’intermédiaire de la maladie, ou en se donnant l’assurance de lui être extrêmement nécessaire, et peut-être d’en être préférée aux dépens d’autres membres de la famille.

On rencontre un autre trait, qui paraît constant : la fille a la nette impression que sa mère dédaigne et dévalorise le père, tout en le lui dissimulant. Dans quelques cas où les parents maintenaient des relations conjugales apparemment normales et harmonieuses, la patiente croyait néanmoins que son propre dénigrement de son père était admis et approuvé par sa mère. Elle se faisait de l’attitude de la mère envers le père une idée qui s’exprime dans des souvenirs tels que celui-ci : une patiente se rappelle que sa mère l’aidait à déguiser ses notes scolaires avant de les soumettre à son père. Ce qui sous-entend que le père ferait quelque chose de terrible à la fillette qui travaillait mal en classe. J’ai déjà cité cette mère qui tramait avec sa fille comment tromper le père sur les questions d’argent. Une patiente disait que sa mère défendait à son père l’accès à sa chambre à coucher lorsqu’elle était malade, prétendant que sa présence favorisait les crises d’asthme. Un exemple d’un type différent, mais doté des mêmes effets sur l’esprit de la fillette, est celui d’une mère qui durant toute l’enfance de la patiente avait régulièrement avec ses deux filles des discussions sur l’opportunité de son divorce d’avec leur père.

Dans tous ces exemples, le père est envisagé comme un personnage dangereux et indésirable, qui mérite la défiance et la duperie, et cela aux yeux de la mère tout comme à ceux de la fille. Nous devons ajouter un fait significatif, qui est que la fille pouvait légitimement estimer que sans la complicité et la protection de sa mère, elle serait exposée à un danger réel. Aux phases précoces de l’analyse, le danger n’était pas toujours explicite, l’accent portant sur la présence indispensable de la mère. Il n’aura probablement pas échappé au lecteur que dans ces cas le père semble avoir accepté ces limites imposées à ses relations avec sa fille. Dans l’inconscient de ces patientes, le père ne pouvait en être pardonné. Son attitude était vécue non seulement comme une réjection de la fille, mais encore comme une soumission impuissante à la mère.

La majorité de mes patientes croyaient, avec preuves circonstanciées à l’appui, que leurs parents n’avaient plus de relations sexuelles. Dans deux exemples, où il était clair que cette notion était inexacte, l’une des patientes croyait que la mère était brutalement attaquée au cours de la relation sexuelle, tandis qu’à l’autre la mère avait dit que les femmes ne prenaient pas activement part aux relations sexuelles, celles-ci ayant lieu pendant leur sommeil. (Cette patiente souffrait d’insomnies opiniâtres depuis plusieurs années, et ne pouvait dormir seule dans son appartement. Il fallait qu’une femme se trouve à proximité au cas où elle s’éveillerait pendant la nuit.) Ainsi, dans l’esprit de ces analysées, leur mère, tout en attirant les hommes, n’acceptait pas les relations hétérosexuelles, et leur semblait les désapprouver dans la mesure où leur fille était en cause. Des récits de viol et autres atteintes physiques subies de la part des hommes revenaient très vivants à la mémoire, et étaient parfois attribués directement à la mère.

Récapitulons brièvement cette image de la mère, initialement apportée à l’analyse, avant de passer à l’exploration de ses aspects plus profonds. Tandis que le père est le dépositaire de tout ce qui est mauvais, sale et dangereux, la mère a été, du moins sur le plan conscient, conservée à titre d’objet aconflictuel. Elle approuve la petite fille dans sa réjection du père. Elle est la source de toute sécurité, sécurité qui doit ultérieurement être recherchée auprès d’autres femmes, qui deviennent des objets d’amour sexualisés. À cette exclusion du père s’ajoute la désapprobation de tous les hommes. L’expression de l’hétérosexualité est ressentie non seulement comme interdite à la fille, mais tout aussi inacceptable pour la mère également. Celle-ci, dotée dans les souvenirs de l’enfant d’une série d’attributs féminins précieux, ne suscite aucune jalousie consciente. La fille espère avoir accès plus tard à quelques-uns de ces attributs en aimant une autre femme. La seule note discordante qui se fait entendre dans la période initiale de l’analyse, est le sentiment que la mère est, dans une certaine mesure, froide, distante, et fait preuve d’un manque de compréhension. Cependant, ce dernier trait n’est nullement motif de ressentiment de la part de la fille. Ces patientes se tenaient invariablement pour des enfants inaptes à être aimés et cause d’une profonde déception pour leur mère. Comment pouvait-on s’attendre à ce qu’une telle mère accepte une telle fille, négligée et peu féminine dans ses manières, souvent handicapée par sa mauvaise santé, et fréquemment mauvaise élève en dépit d’une intelligence supérieure à la moyenne ?

Cependant, à l’abri de ces discours on voit se développer progressivement deux thèmes qui mettent sur la voie d’une relation très différente à l’imago maternelle sur un plan inconscient. L’un d’eux, déjà signalé, et apparemment rapporté à l’image de la mère comme source de sécurité, est représenté par de constantes préoccupations au sujet de sa santé, de sa sécurité et de son bien-être. Des images obsédantes qui la représentaient taillée en pièces, ou trouvée morte, obligeaient la fille à rester en permanence auprès d’elle pour la protéger. Dans deux de mes cas ces craintes étaient reportées, sans aucune modification, sur des partenaires féminines ultérieures, et dans d’autres cas devenaient un thème qui se répétait souvent dans le transfert. Ce n’est qu’avec les progrès de l’analyse qu’on put se rendre compte qu’elles existaient déjà dans l’enfance, à l’égard de la mère. Cette crainte permanente que l’objet d’amour ne soit détruit par quelque catastrophe, ne tombe victime d’un acte sadique ou d’une maladie mortelle, nous amène à supposer une attitude extrêmement ambivalente vis-à-vis de la mère aimée ou du substitut maternel. Il fut naturellement impossible d’analyser au commencement ce matériel comme émanant de sentiments ambivalents. Cela n’aurait pu être ressenti par l’analysée que comme une destruction intégrale de sa personne et de son monde objectal. Ils purent être appréhendés d’abord comme des idées d’auto-punition, et beaucoup plus tard seulement purent être compris comme des moyens magiques de maîtrise d’impulsions et d’éléments dangereux de la personnalité ; enfin comme barrière efficace contre l’hétérosexualité.

Le second thème qui revenait avec une régularité frappante esquissait un portrait de la mère sous les traits d’une personnalité exerçant un contrôle rigide, méticuleux en matière d’ordre, de préoccupations touchant la santé et la propreté. Une remarque de Karen symbolise cette image particulière de la mère. « Ma mère détestait tout ce qui avait rapport à mon corps. Quand je déféquais, elle se comportait comme s’il s’agissait de poison. Pendant des années, j’ai cru que ma mère ne déféquait pas. En fait, j’ai encore de la peine à le croire ! » Une autre patiente se souvenait qu’il lui avait été interdit de tout temps de faire mention de ses besoins, et dès l’âge le plus tendre avait été éduquée à tousser poliment pour attirer l’attention sur ces phénomènes, pour autant qu’il s’agissait de sa personne.

Je pense ici également à la malade dont la mère insistait pour qu’on parle de la constipation comme d’un « mal au dos ». Nous reviendrons sur ces relations à la « mère anale » et étudierons leurs effets sur le défaut d’intégration des composantes anales de la libido dans la personnalité.

Pour comprendre les dimensions profondes de la relation à l’imago maternelle, il nous faut étudier le matériel qui vient au jour après une période d’analyse relativement longue. Même le matériel se rapportant à la mère comme à une image imposant un contrôle rigide, et réjectrice sur le plan physique, apparaît avec un certain retard. Ces sentiments ambivalents envers la mère, qu’ils surviennent dans le transfert ou se rattachent directement aux souvenirs d’enfance, sont vécus comme autant d’attaques atteignant la source unique de sécurité, et impliquent par là le danger d’être arrachée à un objet auquel on est uni par des liens presque symbiotiques. Le sens profond de la réjection par la mère en tant qu’être physique est péniblement amené au jour dans l’analyse, et souvent exprimé d’abord sous forme de fantasmes d’amour du corps d’autrui. La patiente homosexuelle en viendra à la description très détaillée de toutes les caresses, tendresses et explorations minutieuses du corps féminin qu’elle désire prodiguer à une partenaire de son sexe, ou réaliser avec l’analyste. Lorsqu’elle parvient à saisir que cette fervente appréciation sensuelle du corps d’autrui contient tout l’amour qu’elle demande inconsciemment pour son propre corps, on assiste à une explosion d’angoisse, et au rappel de l’attitude de la mère à l’égard du corps de la fillette aussi bien que de ses fonctions. Deux patientes croyaient que l’insistance mise par leur mère à leur faire porter de jolis vêtements n’avait jamais été qu’un vain essai de cacher leur corps tenu pour laid, difforme et malpropre.

L’analyse de l’angoisse de castration joue également ici un rôle important et occupe une place particulière dans l’analyse de l’homosexualité féminine. Un trait remarquable est que l’envie d’un pénis est ordinairement parfaitement consciente pour ces patientes, tandis que dans la majorité des analyses de femmes elle est d’abord inconsciente, et s’exprime habituellement dans le souvenir d’avoir désiré être un garçon, dans la jalousie vouée aux hommes à l’âge adulte, dans le désir de commander au pénis de l’homme, ou de « collectionner » des pénis au cours d’innombrables aventures sexuelles. L’homosexuelle rêve fréquemment qu’elle possède un pénis, se masturbe avec des fantasmes conscients d’un pénis bien à elle, se fabrique parfois un « pénis » qu’elle rattache à son corps, etc. Ce « pénis » n’appartient à personne dans le registre des relations objectales ; il peut être comparé à un « objet transitionnel », comme l’a décrit Winnicott (1951), représentant ainsi à la fois la mère et un bien propre de l’enfant.

La signification de l’envie du pénis en tant que désir d’avoir tout ce qu’on ne peut ni n’ose posséder, incluant à la fois des désirs masculins et féminins, et son importance à titre de représentation psychique du père intériorisé, se passent ici de développement. La fille homosexuelle a désinvesti à tel point le pénis comme organe possédé par l’homme, que sa valeur phallique est assimilée par elle à un objet fécal. Une malade donna une vivante illustration de ce transfert du pouvoir du pénis à sa représentation fécale. Elle se rappela un événement touchant son père, qui la stupéfia lorsqu’elle avait six ans. En ouvrant un jour brusquement la porte des toilettes, elle trouva son père assis en train de déféquer. Le choc qu’elle éprouva tenait au fait que jusque-là elle croyait que seules les femmes déféquaient. « Pourquoi au monde aurait-il déféqué ? Il avait un pénis. » Elle avait laissé son père en possession de son pénis, mais on pourrait dire qu’elle l’avait « châtré » analement.

L’envie du pénis ne peut se comprendre simplement à partir du désir d’obtenir pour soi ce que l’on a découvert par le regard et que l’on ne possède pas.

(On doit rappeler ici la thèse si controversée de l’envie du pénis comme formation secondaire, cf. Jones, Horney, Klein.) L’homosexuelle, par son envie du pénis tout particulièrement consciente, nous permet d’appréhender certaines autres significations spécifiquement féminines.

Une patiente, par exemple, rapporta comment, vers la fin de l’adolescence, il lui arrivait souvent de fabriquer un « pénis » qu’elle cachait sous ses vêtements et caressait lorsqu’elle se trouvait seule. En un point de sa cure où elle analysait les sentiments de culpabilité qui s’attachaient à ces souvenirs, elle fut reprise du désir de confectionner un pénis de ce genre. Elle raconta : « Hier soir, je me suis fait un pénis avec quelques riens, exactement comme il m’arrivait de le faire lorsque j’étais plus jeune. Je le caressais sur mon corps, et me sentais très excitée, le visage empourpré. Brusquement, il m’est venu une étrange impulsion à le pousser à l’intérieur de mon corps. J’en ai été terriblement effrayée. » Les sensations vaginales et l’impression de désir qu’elle décrivait ensuite la submergèrent d’angoisse. Elle pensa que si elle cédait à ces tentations, quelque chose de grave allait arriver à son corps, comme si elle risquait de mourir. Le « pénis » avait jusque-là servi à barrer la route à tout désir génital. Elle se rappela encore que l’usage d’un « pénis » avait aussi réduit les sensations clitoridiennes qu’elle avait éprouvées dans son enfance.

L’homosexuelle recourt au fantasme d’adopter le rôle masculin à l’égard d’une femme pour masquer un désir plus profond ; ce qui pourrait s’exprimer comme une tentative de récupération narcissique. Elle cherche inconsciemment à se compléter elle, aux dépens d’une autre femme. Dans un sens, elle tente de devenir l’autre. Le fantasme sous-jacent peut s’exprimer de diverses manières. On peut se rendre complète en étant à la fois la mère et l’enfant. On peut obtenir de l’autre, substitut maternel, le phallus paternel introjecté ; ou encore on peut participer magiquement à ses qualités féminines – celles-ci sont faites d’attraits, de fonctions créatrices, de « trésors intérieurs » bénéfiques pour l’homme ; l’efficience de ces qualités est imaginée comme une puissance phallique : on peut avoir l’espoir de les absorber. Ces qualités sont perçues en termes de beauté féminine de la partenaire, de talents artistiques ou musicaux, d’aptitudes à se mouvoir dans le monde, etc., etc., qualités dont la patiente s’estime habituellement dépourvue. En même temps, d’idéalisée qu’elle était, l’image de la partenaire glissera vers une autre qui la révèle aussi détruite et impuissante que la patiente se sent l’être elle-même. À ces moments, elle a tendance à formuler un fantasme de réparation de l’autre (originellement de la mère). Elle se considère habituellement comme étant tout à fait différente de sa partenaire sur un point capital, et possédant quelque chose de spécial à donner. Deux de mes analysées exprimèrent leur sentiment d’avoir quelque chose de précieux à offrir à une femme, et qu’aucun homme n’était en mesure de donner. Il se peut que cette impression soit liée à la représentation particulière du phallus paternel intériorisé, dont les manifestations dans le comportement sont généralement tenues pour pleinement acceptées par la partenaire (quoique toujours rejetées par la mère de ces patientes). Nous en discuterons plus tard au chapitre traitant de la partenaire homosexuelle. En tout cas, la relation à la partenaire est ressentie comme une composante intégrale de la stabilité du Moi, et sa crainte d’être abandonnée par son objet d’amour n’a d’égale que sa peur de ce qu’il adviendrait de son amie si elle était abandonnée par la patiente même. La crainte d’être abandonnée suscite immédiatement des fantasmes de suicide.

Ceci nous ramène à un autre aspect important de la relation à l’objet originel. La mère, qui avait commencé par être l’unique objet et facteur de stabilité et d’intégration dans la vie de la patiente, en vient, dans les rêves, dans le transfert et dans les souvenirs évoqués, à se manifester comme une force dynamique qui fait obstacle et opposition à tout mouvement, toute activité et toute expression de désirs érotiques, quel qu’en soit le niveau. Des sentiments d’agressivité et de haine profondes se développent, à mesure que l’imago maternelle change dans l’esprit de la malade. Partant du rôle d’abri protecteur, la mère devient une prison dont on ne s’échappera jamais. Le désir de se dégager est rapidement suivi d’une crainte de perte totale, et de quelque chose ressemblant à la mort. L’intérêt pour les hommes et pour le père refait son apparition, ce qui déclenche également des crises d’angoisse. Deux patientes, à une phase de leur analyse où elles répétaient l’expérience de désirs œdipiens et abondaient en aspirations narcissiques féminines et en fantasmes hétérosexuels, tombèrent rapidement malades, l’une étant sujette à des poussées fébriles inexpliquées, l’autre présentant comme symptômes, des vomissements et des malaises. Toutes deux se plaignaient d’une fatigue accablante. Elles traversèrent également quelques semaines d’angoisse aiguë mentale et physique, nécessitant une analyse prudente et persévérante, car il s’agissait d’élucider les fantasmes de morcellement qui cherchaient à s’exprimer de manière si perturbante par le truchement d’expériences somatiques.

Cette description sommaire des angoisses qui sont déclenchées lorsque les premiers pas sont faits vers l’acceptation de désirs hétérosexuels, atteint, nous le voyons, aux extrêmes limites du moi corporel. Ce qui jette quelque lumière sur la ténacité des liens à l’image maternelle. Essayons de reconstruire la nature de ce lien infantile. Ces patientes vivent sur un plan inconscient leur relation à leur mère comme si elles représentaient pour celle-ci un élément indispensable à son fonctionnement. Alors qu’il est évocateur et admissible de dire qu’elles représentaient le phallus maternel, on pourrait tout aussi bien décrire le vécu de leur relation comme une situation où elles se sentent soumises à une maîtrise, ainsi que des objets fécaux, fonctionnant aux fins de gratifier et de rehausser la mère. L’anamnèse de la première enfance découvre des souvenirs de contrôle du Moi précocement établi qui, loin de libérer le très jeune enfant, le rend plus dépendant que jamais de sa mère. Nous pourrions dire que ces femmes se sentent être les bras et les jambes mêmes de la mère. J’emprunte cette dernière image au rêve d’une de mes patientes, où elle semblait se représenter littéralement comme les jambes de sa mère. Comment une jambe se séparerait-elle de son corps, et quelle sorte d’existence indépendante pourrait-elle espérer mener ? Et comment donc fonctionnera le corps si les jambes décident de le quitter ? Tel est le dilemme qui s’impose à l’homosexuelle quand elle commence à souhaiter détendre le lien étroit qui l’attache à la mère intériorisée. Elle est confrontée à deux situations terrifiantes. Sa crainte de ne devenir rien d’autre qu’une partie du corps amputée ne s’estompe que pour être remplacée par des peurs que la mère se venge – ou qu’elle meure.

Le deuxième danger à se dégager de la relation symbiotique à la mère (par un processus d’identification à la mère) est qu’alors la patiente se trouve à nouveau confrontée au problème d’être femme de plein droit, avec tous les dangers liés au monde de l’hétérosexualité. La tentative de se rendre autonome à l’égard de la mère implique l’affrontement du père comme objet d’amour génital, affrontement dont l’échec risque d’exposer le Moi à une régression profonde.

À cette étape de son analyse, l’une de mes patientes eut l’occasion de revoir son père après une séparation prolongée. Elle mit tous ses soins à s’habiller élégamment pour le dîner qu’ils devaient prendre ensemble. Elle se servit aussi de cette occasion pour lui dire qu’elle était en analyse depuis trois ans. Le père, surpris, lui dit qu’il était persuadé qu’elle en avait besoin, mais qu’il doutait de la possibilité d’une amélioration, attendu qu’il l’avait toujours considérée comme psychologiquement en retard pour son âge. Il se mit alors à critiquer sa robe et à lui dire que les bijoux qu’elle portait ne lui allaient pas. La patiente fut saisie d’un brusque vertige et parvint au vestiaire où elle se cramponna au miroir, tentant de capter sa propre image : s Le visage que je voyais (me dit-elle) était le visage d’un être complètement étranger. Il me semblait que j’allais me mettre à crier. Je persistais à répéter mon nom indéfiniment, tentant de me ramener à mon propre corps. » En analysant l’importance de cet épisode de dépersonnalisation, elle demanda, faisant preuve d’une remarquable pénétration : « Existe-t-il quelque chose de comparable à la castration d’une femme, j’entends quelque chose qui serait aussi terrible pour une femme que pour un homme la perte de son pénis ? » Se sentir à jamais exclue du rôle possible d’objet de désir auprès du père est une castration. Cet épisode précipita une phase de grave dépression chez cette jeune femme. Cependant, quelques mois plus tard, elle était capable de dire : « Je peux pardonner à mon père la haine et le rejet qu’il m’a témoignés. Dans un sens, je pense qu’il craignait de trop m’aimer. De tout temps il m’a fait des remarques comme un amant jaloux. » Selon toute probabilité, ses réflexions étaient profondément vraies. Quoi qu’il en soit, elles tentaient de corriger l’impression de réalité qui avait été si destructrice, et de façonner ainsi une imago paternelle dont la patiente pourrait recevoir un support pour son identité en tant que femme.

Deux remarques émanant de ces patientes expriment d’une manière vivante dans le transfert le lien complexe et primitif à la mère, en même temps que les dangers que comporte le désir de sa rupture, si terrifiant qu’en soit le maintien.

« Les sentiments que j’éprouve à votre endroit sont intolérables. Je ne pense pas avoir jamais autant haï ou aimé quiconque jusqu’ici et il m’est pénible d’en parler. Si je vous aime, vous me jetterez dehors, et je vous aurai perdue à jamais. Si je vous hais, vous me détruirez. » Amour et haine étaient par périodes impossibles à distinguer pour cette patiente. Aimer signifiait soit que je serais engloutie par elle, soit qu’elle disparaîtrait en moi. La haine garantissait un peu plus de sécurité. Il lui semblait aussi important que je doive la haïr. M’aimer, avec le risque d’être aimée en retour, voulait dire que je la digérerais et qu’ensuite je la « jetterais dehors », me déferais d’elle comme de matières fécales expulsées. De plus, si elle pouvait compter sur ma haine, elle pourrait tolérer ses propres sentiments violents et agressifs à mon endroit, sans autant de culpabilité. « Il faut que vous me haïssiez », disait-elle, « sinon vous êtes vous aussi homosexuelle, et alors je suis perdue. Car ou bien vous me détruirez, ou bien vous m’attacherez à vous à tout jamais, comme l’a fait ma mère. »

Une autre patiente apporte les fantasmes suivants : « Ma mère et moi sommes confondues. À une extrémité, nous sommes scellées par la bouche, à l’autre par nos vagins. Nous formons un cercle lié par des anneaux d’acier glacial. S’il se rompt, nous serons déchirées toutes les deux. » Ce fantasme se poursuivit pendant plusieurs séances, et subit les modifications suivantes : « J’ai brisé ce cercle lorsque pour la première fois j’ai aimé une autre femme. Mais il n’existait qu’un vagin unique avant la rupture du cercle, et c’est ma mère qui l’a eu. Avec ses doigts de glace elle a fermé mon vagin pour toujours. »

À mesure que cette union symbiotique et terrifiante avec la mère est mise à jour et que les images prégénitales meurtrières de la scène primitive introjectée deviennent compréhensibles, on voit se réaliser une intégration plus évoluée de la représentation du phallus paternel introjecté, en même temps que s’effectue une « génitalisation » de l’envie du pénis et un renforcement des identifications féminines.

Les craintes nouvelles qui doivent être affrontées lors de l’ébauche de relations avec l’homme, tout en montrant encore des traces des anciennes terreurs, témoignent de bien de ressemblances avec les craintes névrotiques banales d’autres patientes – la peur de n’avoir pas autant d’attraits que d’autres femmes, ou de n’avoir rien qui soit d’égale valeur à donner en échange de ce qui est cherché dans la relation avec l’homme. Les expériences homosexuelles peuvent maintenant être analysées dans une dimension nouvelle. La crainte culpabilisée, souvent exprimée par les analysées femmes, de ne jamais pouvoir trouver de plaisir sexuel avec un homme parce qu’on a cédé à la masturbation, s’exprime ici par : « C’est parce que j’ai partagé ces expériences clitoridiennes, orales ou anales avec des femmes que je suis à tout jamais privée de la possibilité de vivre un orgasme vaginal avec un homme. » Nous repensons ici au concept de Jones de l’aphanisis : crainte de la perte radicale de tout plaisir sexuel. Cette peur qui survient dans bien des structures diverses, joue un rôle important dans l’homosexualité, et elle revient au moment où la malade affronte ses désirs hétérosexuels. Elle dit cette fois que parce qu’elle a osé se masturber avec des fantasmes œdipiens coupables, si profondément cachés qu’ils fussent dans ses relations amoureuses homosexuelles, elle redoute de perdre maintenant ses droits au plaisir sexuel avec un homme. En même temps, elle se préoccupe au sujet de sa capacité d’aimer. Les aspects destructeurs d’origine orale et anale, et les éléments compulsionnels de ses relations amoureuses antérieures avec les femmes l’amènent à penser qu’elle n’a jamais aimé réellement qui que ce soit. Mais en s’en rendant compte, elle s’approche déjà d’une meilleure capacité pour des relations plus évoluées, fondées sur une identité solide, sur le sentiment de sa complémentarité à l’homme et le désir d’une relation de réciprocité véritable.

Image de soi et image de la mère

Nous l’avons déjà vu, au début de leur cure, ces patientes craignaient toutes de manquer d’attraits physiques et estimaient qu’elles ne pouvaient être aimées. Pensant manquer de féminité, elles se comparaient à leur désavantage à leur mère qui était invariablement jugée pleine d’attraits pour les hommes en raison de sa beauté, de son intelligence et de ses talents – en fait désirable, mais perçue comme n’ayant pas de désirs sexuels propres. Il n’existait d’identification à la mère sur aucun de ces points valorisés. Elles se croyaient au contraire méprisées par les hommes, exposées à des attaques de leur part, ainsi qu’à des catastrophes et des maladies mystérieuses (craintes parfois que la mère soit également victime des hommes, au travers de l’identification projective).

Comme la scène primitive était conçue en termes sadiques, oraux et anaux, la participation de la mère à un acte de ce genre était généralement niée, quelle que fût la vérité sur un plan de réalité. En même temps, on notait un désir de se protéger, soi-même comme la mère, de ces attaques. Un bénéfice secondaire pouvait en être retiré : si la mère ne marquait ni intérêt ni besoin à l’égard de sa relation hétérosexuelle avec le père, la fille en venait à se juger un substitut essentiel du père aux yeux de la mère.

Derrière cette impression de besoin vital de la mère et d’union symbiotique avec elle, se dissimulaient bien des sentiments contradictoires. Toutes ces patientes estimaient inconsciemment qu’elles avaient été vidées et dépouillées par leur mère. Elles se sentaient donc privées de tout ce qui était vital dans leur existence, et démunies de leurs biens propres. L’impossibilité pour elles de garder quoi que ce soit de bon ou de valable en soi était pour une part une réponse à l’injonction inconsciente de tout restituer à la mère, le père introjecté aussi bien que la féminité propre. On peut donner le même sens à la crainte phobique exprimée par presque toutes ces patientes : d’uriner ou de déféquer dans un endroit d’où elles pourraient être entendues. Car en effet, se faire surprendre par la mère en train de vomir, de déféquer ou d’uriner, revient à trahir le vol du phallus du père, la consommation de la scène primitive, par suite d’une libidinisation de ces actes. (Cette phobie entraînait une paralysie de la liberté de voyager, etc.)

Un abondant matériel fait ici son apparition ; il montre la mère pratiquant des lavements fréquents, administrant quotidiennement des laxatifs à sa fille durant des années, ou encore accentuant lourdement les dangers supputés pour la santé si l’on allait se coucher sans avoir déféqué. La défécation était un crime. Mais se retenir de déféquer était aussi un crime. Le désir de réincorporer ce qui avait été éliminé en tant que représentant du phallus paternel créa chez une patiente de vives frayeurs devant l’odeur de ses propres excréments. Elle retenait toujours sa respiration pendant toute la durée nécessaire à la défécation, et croyait qu’elle agissait ainsi sur les instances de sa mère. La mère qui refusait à l’enfant ses droits sur ses propres matières était aussi la mère qui refusait l’accès au père et à son pénis. La possession, l’efficience, l’autonomie, sont l’apanage de la mère ; l’enfant sent que toute rivalité avec elle est interdite sous forme d’acquisitions anales aussi bien que phalliques et génitales. L’enfant se croit contrainte de se limiter au stade anal non organisé, d’ailleurs seule manière possible de rejoindre le père.

Le vol et les images parentales

En connexion avec le sentiment d’être dépouillée de tous ses trésors phalliques et anaux, je voudrais examiner un aspect de la compulsion au vol qu’éprouvaient ces patientes et qui pourrait nous aider à mieux comprendre le désir homosexuel. Deux des patientes cleptomanes décrivirent des conditions identiques nécessaires à l’accomplissement de leurs vols dans les magasins. « Je ne trouve pas le moindre plaisir à voler chez le petit bijoutier à demi aveugle qui habite près de chez moi. Je ne prends que dans de grands magasins où l’on trouve des surveillants masculins très exercés. Mon triomphe au moment de prendre des objets sous leur nez dépasse tout ce que l’on peut imaginer. » Une autre disait : « À la base de tout cela, il y a mon désir de voler tout ce que mon père a refusé de me donner. » Or au premier coup d’œil, nous reconnaissons en ces vols des objets « phalliques », dérobés au père ou à ses substituts, contre leur gré. Les patientes réalisèrent spontanément fort bien qu’elles se livraient au vol compulsif « d’un pénis », et admirent également que cela impliquait une castration du père ou du surveillant, desquels elles se sentaient triompher. Cependant, les articles volés consistaient presque immanquablement en lingerie élégante, robes, bijoux, sacs à main, etc., autant d’articles destinés à rehausser la féminité. La poursuite de l’analyse révéla qu’il s’agissait souvent d’objets pareils à ceux que la mère choisissait pour elle, et qui étaient considérés comme des attributs féminins magiques refusés par la mère à la fille. En même temps, ces attributs symbolisaient ce qui paraissait nécessaire pour exercer un attrait sur le père. Les objets volés étaient également représentatifs d’une chose dérobée à la mère contre son gré, ce que vint illustrer un fait : ils étaient souvent donnés à une autre femme, et dans l’un des cas, à la mère en personne. Ainsi, le cadeau révélait un désir de réparation symbolique lié au désir d’absorber, en la volant à la femme qui était le substitut inconscient de la mère, l’essence de la féminité. Le pouvoir secret grâce auquel la mère attirait le père, mettait des enfants au monde, autant que sa capacité à maintenir la vie en fournissant nourriture, chaleur et confort, est ainsi représenté comme un phallus. C’est l’une des nombreuses significations qu’on peut attribuer au terme de « mère phallique ». Comme Mme R. Mack Brunswick l’a montré dans un article qu’elle écrivit en collaboration avec Freud (1940), « le terme de « mère phallique »… désigne par excellence la mère toute-puissante, la mère qui est capable de tout faire, et qui détient tout attribut de valeur ». Si le droit de s’identifier à elle semble refusé, on peut se trouver contraint d’attaquer la mère et de la dépouiller de tout cela.

Ainsi les objets volés représentaient le phallus sous son double aspect paternel et maternel. Dans ce sens, ils reproduisaient exactement ce qui est cherché et symboliquement retrouvé dans la relation homosexuelle. Le vol possède donc diverses significations inconscientes. C’est le pénis du père, refusé à la petite fille et accordé à la mère. C’est aussi un vol de la mère en personne sous les yeux du père. (Le père rival est ainsi dupé.) Enfin, c’est le vol fait à la mère, de l’essence même de sa féminité. Si la fille prétend posséder cette qualité, elle se croit menacée par la mère qui l’en dépouillera inévitablement et lui barrera du même coup tout accès au père. Ainsi, sous une forme condensée, elle réalise plusieurs propos. Elle châtre le père de son pénis et de ses droits sur la mère, elle châtre également la mère par son désir de posséder la virilité du père, et en même temps vole à la mère sa propre féminité, que dans le tréfonds de son inconscient elle désire recouvrer pour attirer le père à elle. Cependant, ce dernier but est déguisé ; elle préfère, nous l’avons vu, faire cadeau de l’objet magique volé à une autre femme, et éviter ainsi les dangers cachés dans ce désir : c’est-à-dire, détruire sa mère en s’identifiant à elle, et se retrouver femme devant son père. L’homosexuelle donne à une autre femme le rôle désiré, tandis qu’elle prend la place du père et joue le rôle de l’amoureux offrant à sa bien-aimée des dons durement acquis. Mais pour l’inconscient, ces dons s’avèrent être aussi frauduleux que ceux des Grecs. Tout l’acte de voler est un jeu à l’intérieur d’un jeu. C’est un drame œdipien qui recèle un drame pré-œdipien – le désir de jouer un fantasme de scène primitive en même temps qu’une tentative ultime de reprise de possession de soi. Ainsi la cleptomanie, sous cet angle, est un équivalent direct de la perversion sexuelle, et comme elle, une façon de maîtriser l’angoisse de castration (narcissique et phallique). Pour certaines de ces patientes, la compulsion, l’acte de voler et sa suite sont consciemment perçus comme érotisés. (M. Schmideberg a attiré l’attention en 1956, sur la relation entre actes délictueux et perversions telles que le fétichisme et l’exhibitionnisme, en s’appuyant sur deux cas de patients masculins.)

Je voudrais maintenant étudier un fantasme inconscient de vol chez une patiente homosexuelle qui souffrait d’une phobie du vomissement. Après quelques années d’analyse, elle fut capable un jour de saisir le facteur précipitant qui avait entraîné de brusques sensations d’étourdissement, de malaise et une impression de suffocation. Ce fut dans les circonstances suivantes : elle était le centre des conversations dans une réception mondaine lorsqu’un homme attrayant s’approcha du groupe et fit converger l’attention sur lui. Elle fut alors submergée de sensations de nausées, de peine à respirer, et fut obligée finalement de se retirer. Ce n’est qu’en retournant chez elle qu’elle se rendit compte qu’elle avait vécu, avant l’apparition des symptômes, un instant d’intense jalousie et de rage meurtrière contre cet homme. Elle put à ce moment révéler qu’en fantasme elle avait châtré l’inconnu et incorporé en elle son pénis. Elle avait été aussitôt terrifiée à l’idée de devoir rendre ce qu’elle avait volé. De tels « vols » ne concernaient pas le phallus « paternel » uniquement : on en eut la preuve par un abondant matériel dans lequel des souvenirs écrans jouaient un rôle majeur. Un premier événement se produisit lorsque la malade avait deux ans et qu’elle vit son père quitter le lit de sa mère. Elle se rappela que sa mère avait un sourire comparable à celui de la Joconde, « ce genre de sourire que l’on voit sur le visage des amoureux, et qui montre de façon évidente que l’un contient en lui quelque chose de l’autre. Je me rappelle avoir pleuré, et avoir été sortie par ma mère de mon lit d’enfant. Elle me donna un jouet, et je fus censée m’en contenter. Mais c’est elle qui avait ce que je désirais. » Au cours de la même séance, elle se revit debout dans son petit lit pendant que ses parents s’habillaient pour sortir. Elle vomit, et fut persuadée qu’alors sa mère resterait auprès d’elle, mais il n’en fut rien. Toute sa vie, elle crut que sa mère possédait des dons féminins exceptionnels, qu’elle-même n’avait pas reçus. Elle se souvient que comme enfant, elle demandait constamment diverses choses à sa mère, et qu’elle n’était jamais heureuse de ce qu’elle recevait. En vérité, elle désirait à la fois le phallus du père et celui de la mère, mais elle attendait que tous deux lui soient accordés par la mère. Le fait de vomir, qui devint l’objet d’une peur contre laquelle elle lutta pendant la plus grande partie de sa vie, n’équivalait pas seulement à l’aveu inconscient d’un vol fait au père, vol qui, au cas où elle vomirait effectivement, la bannirait, pensait-elle, à jamais de la société ; c’était aussi un désir de rendre à la mère ce qui lui avait été dérobé. Cette référence à la mère s’explicite encore du fait que les phobies et les sensations somatiques, dans ce cas comme dans un autre, se révélèrent étroitement liées à l’observation de symptômes de grossesse.

Nous voyons ainsi que l’identification à la mère est ressentie comme interdite, pratiquement de toutes les façons. Par-delà les souvenirs d’une mère qui voulait que sa fille soit radicalement propre au-dedans comme au-dehors, on voit apparaître l’idée qu’elle n’avait néanmoins pas le droit d’être attrayante ni séduisante. La pensée d’une rivalité avec la mère suscite une vive angoisse. Une éventualité de ce genre ne s’est jamais traduite dans les souvenirs de ces patientes. La seule manière de parvenir à une inquiète sensation de complétude était de s’agripper à elle. Nous avons déjà vu que pour la fille la séparation semblait comporter un danger. À un niveau profondément inconscient elle revêtait en outre l’aspect d’un danger menaçant l’intégrité de la mère. On est tenté ici de conjecturer que ces enfants infortunées se sont organisées en fonction des défenses et de la structure de la mère. Certaines de leurs expériences somatiques laissent supposer une fragilité du moi corporel qui peut remonter aux vécus infantiles les plus précoces. Une patiente décrivait fréquemment l’impression d’être perdue et de ne plus savoir où se terminait son corps, comme si, en en atteignant l’extrémité, elle touchait à un néant terrifiant. Parfois, lorsqu’elle se trouvait seule, elle était saisie de panique, et se frappait la tête contre les murs pour sentir qu’elle existait réellement. Un jour que la femme avec qui elle partageait sa vie (et à qui elle était aussi désespérément attachée qu’elle l’avait été autrefois à sa mère) fut brusquement obligée de s’absenter, la patiente ne put dominer son angoisse qu’en écrasant des cigarettes allumées sur le dos de sa propre main. Le vœu d’épargner à l’objet d’amour une destruction coléreuse en la retournant contre elle-même est ici évident, mais l’intense sentiment de réassurance survint grâce à la sensation que son corps avait des limites, ce qui écarta les impressions de dépersonnalisation. La perte soudaine d’un objet narcissique avait entraîné la perte de son propre sentiment d’identité.

La malade qui jusqu’à l’âge de six ans croyait que les hommes ne déféquaient pas fit preuve de bien d’autres confusions somatiques qui n’avaient jamais été soumises à l’épreuve de la réalité. Dans les premiers mois de son analyse, elle parlait invariablement de son clitoris comme de son « pénis » et de son vagin comme de son « trou de balle », sans donner le moindre signe qui fasse penser qu’elle utilisait ces mots au sens figuré. Un jour qu’elle parlait de sang menstruel provenant de son anus, j’attirai son attention sur le fait qu’elle semblait considérer anus et vagin comme des organes équivalents. Elle répondit : « Eh bien ! quelle différence y a-t-il ? Oh, je suppose que ce n’est pas exactement pareil, mais ils sont reliés à l’intérieur, n’est-ce pas ? » Parmi d’autres conceptions erronées, elle croyait qu’elle urinait par le clitoris, et que dans le coït le pénis pénétrait directement jusque dans l’utérus. (Nous voyons que la femme n’est nullement à l’abri des fantasmes terrifiants que les hommes attachent fréquemment à la représentation du vagin.)

Les patientes mentionnées ci-dessus souffraient vivement toutes deux, à certaines périodes, d’une perte grave d’équilibre corporel, par exemple en se trouvant dans la foule ou en descendant les escaliers ; ou bien elles avaient peur qu’en tentant de passer une porte elles ne rentrent dans le mur. Ces peurs de perte de maîtrise, non seulement en ce qui concerne les orifices corporels, mais aussi des limites du corps lui-même, font penser que derrière les fantasmes de perte du père introjecté existait une crainte de régresser à un état pratiquement indifférencié, où la présence de la mère pouvait seule ramener à la distinction entre soi et le monde extérieur.

Un aspect majeur du caractère de ces patientes, qui me semble être en rapport direct avec l’imago maternelle, est une incapacité d’organiser leur vie, parfois même dans les plus infimes détails. Ces analysées donnaient très souvent l’impression de vivre au sein d’un désordre et d’une confusion chroniques. L’impossibilité d’effectuer un travail constructif, ou même de mettre des papiers en ordre, ou de faire une valise, reflètent la même imprécision et la même incapacité à maîtriser, ordonner ou dominer et former un ensemble cohérent de n’importe quelle activité donnée, ce qui se rapproche beaucoup de leur inaptitude à acquérir une représentation cohérente du corps même. On y retrouvait le même sentiment d’incomplétude, de non-défini, la même impression de vulnérabilité et d’incapacité.

Nous constatons ici la fixation à une relation à la mère qui ne permet pas d’intégrer les composantes anales de la libido. Rien ne pouvait être accompli, ou, une fois accompli, conservé. C’était comme si ces patientes avaient sans cesse à démontrer qu’elles ne pouvaient soutenir aucun effort sans l’aide constante de leur mère. Agir autrement aurait été l’équivalent d’une rupture du lien à la mère. Il était donc dangereux et interdit de franchir ce pas. Mieux valait rester un enfant dépendant. Ceci est en rapport avec l’un des caractères de la mère de telles patientes chez qui l’on trouve le besoin de produire l’enfant devant des amies au profit du seul narcissisme maternel. Dans cette situation, le Moi Idéal court le risque d’être projeté sur la mère, sans être jamais ré-intériorisé. Le désir de combler les attentes de l’idéal de la mère forme en conséquence l’Idéal du Moi. C’est le prolongement d’un vœu inconscient de jouer le rôle du phallus de la mère, mais l’investissement énergétique est dérivé cette fois des composantes instinctuelles appartenant à la phase anale. Aucune des acquisitions de ce stade du développement ne s’est réalisée. Tout ce qui est entrepris ne peut l’être qu’au service d’une autre, jamais de soi. Ainsi le conflit est évité, et le Moi cherche en lieu et place à devenir un élément essentiel du Moi de l’interlocuteur.

Résumons maintenant les constatations cliniques concernant la relation mère-fille : nous voyons que la petite fille semble avoir abandonné précocement la lutte de la période œdipienne, et être revenue à certaines positions de la période pré-œdipienne où les buts prégénitaux tant oraux qu’anaux ont offert des points de fixation. Mais ces buts prégénitaux infantiles se manifestent tout à fait différemment envers la mère, si l’on établit une comparaison avec la relation paternelle. Comme nous l’avons vu, le problème du père a été réglé par une expulsion et une perte objectale, aboutissant à des tentatives pour le retrouver par les processus primitifs d’incorporation au niveau anal dont le but libidinal est un amour prenant l’aspect d’une dévoration, dans lequel l’objet est possédé au prix de sa mutilation. Comparativement la relation à la mère semble s’être structurée à un niveau plus élaboré. Le Moi renonce à son but d’agression et d’expulsion de l’objet, désirant au contraire le conserver. Dans le cas de la femme homosexuelle, le désir de conserver la mère comme objet d’amour a visiblement exigé des mesures énergiques de la part de l’enfant immature. La peur des fantasmes conflictuels concernant l’imago maternelle est telle, qu’il devient impérieux de lui vouer un amour fervent, et selon toute apparence inconditionnel et sans ambivalence. Il semble plausible que la toute petite fille ait dû structurer son Moi en rapport avec des défenses névrotiques inhérentes à la personnalité de la mère. Quoi qu’il en soit, elle paraît maintenir sa relation d’amour à sa mère grâce à l’établissement d’une relation symbiotique qui fait d’elle l’objet partiel de la mère, que celle-ci peut gouverner et manipuler. En outre, la mère est ressentie comme interdisant l’accès au père ; ce qui fait que le statut d’objet partiel de la fille implique l’idée, souvent parfaitement consciente, de se mettre à la place du père. Elle en viendra peut-être ainsi à érotiser sa relation à sa mère, relation qui sera viciée à son tour du fait que la mère paraît rejeter toute pulsion sexuelle. Les mères dépourvues apparemment de tendresse dans leurs rapports physiques avec l’enfant interdisent par la suite l’intégration de l’homosexualité normale envers la mère. Alors qu’elle est considérée comme pleine d’attraits pour les hommes en vertu de toutes ses qualités, elle semble toutefois rejeter le père ou tout autre homme dans les relations sexuelles. Elle est perçue comme désirable, mais dépourvue elle-même du désir sexuel.

La seule relation possible au père s’inscrit dans une introjection pathologique établie avec lui, tandis que toute identification à la mère semble impossible, non seulement en ce qui concerne les relations hétérosexuelles, mais même en faveur de la structuration de l’image propre de la patiente sur un plan narcissique. Le désir de se séparer de la mère, et par identification à elle de devenir sa rivale, est ressenti comme un acte sadique à son égard, et qui serait dangereux pour le Moi. La mère est inaccessible aussi bien comme objet d’identification que comme objet sexuel. Les mesures défensives adoptées par le Moi contre l’irruption de sentiments primitifs sadiques visant l’imago maternelle, sont illustrées par l’idéalisation et par le besoin compulsionnel de rester auprès d’elle. Contre les fantasmes inconscients tendant à sa destruction sont érigées de vives craintes touchant sa personne. Par son comportement, la fille entourera sa mère de dévouement et de prévenances. Elle assure ainsi pour sa mère une réparation constante, mais c’est au prix d’un appauvrissement de son activité, et de l’imperfection et de la vacuité de son être. Elle paraît emprisonnée à jamais dans le cercle clos de la relation mère-fille. Devant cette structure œdipienne particulière une seule issue semble ouverte à l’épanouissement de la vie sociale, à l’amputation de la vie émotionnelle, à cet estropie-ment de l’image corporelle, et aux aspirations gauchies de sa libido : c’est la relation homosexuelle.

La relation homosexuelle et sa signification

Parmi les articles analytiques, en nombre très restreint, parus sur l’homosexualité féminine, aucun ne semble souligner le fait qu’en contractant un attachement homosexuel, la fille ébauche une tentative pour se libérer de la mère. Bien que le sujet déplace maintenant toutes ses aspirations et ses craintes homosexuelles liées à l’imago maternelle sur un substitut, l’analyse de ces patientes révèle que ce report apparaît consciemment comme une victoire secrète sur la mère. La peur de la réaction de la mère au cas où elle découvrirait cette relation cache un ardent désir de lui laisser voir qu’elle a été supplantée. Une patiente me disait : « En quelque sorte, c’est comme si j’avais délibérément laissé ma mère découvrir mon amour pour X. Elle en a été absolument furieuse, mais j’en étais secrètement enchantée, comme si je désirais la punir de quelque chose. Quand elle apprendra que c’est une femme que j’ai comme analyste, cela va tout bonnement la tuer ! »

Une seconde source de triomphe, c’est qu’outre sa fonction de remplacement dans les vives affections de la jeune femme, la nouvelle relation a une valeur érotique. L’activité sexuelle et masturbatoire, toujours ressentie comme interdite par la mère, est autorisée et partagée par le substitut maternel. La situation triangulaire qui n’avait jamais été bien tolérée n’est donc plus à redouter. Quoique le père ait été dépouillé de tout intérêt libidinal, et soit de ce fait perdu en tant qu’objet d’amour, il ne cessait d’être réellement présent, dans tous les cas que nous avons étudiés. Même lorsque la mère semblait, dans la majorité des cas, dénigrer le père et son autorité dans la maison, les parents n’étaient toutefois nullement séparés. Le père restait donc toujours un rival potentiel aussi bien qu’un objet d’amour interdit. La malade « démontre » maintenant que les personnages masculins et les organes sexuels masculins ne tiennent aucune place dans sa vie.

De plus, le fait de se conformer dans sa façon d’être, au père « anal » intériorisé, a toujours été une source de conflits entre la mère et la fille. Les critiques perpétuelles de la mère contre le peu de féminité de sa fille, qui refuse de se rendre attrayante par son habillement, de prendre part à des réunions mondaines ou de se comporter comme tout le monde, etc., toutes ces caractéristiques qui consistent à se montrer sale, désordonnée, folle, écervelée ou « originale », sont au contraire des traits pleinement acceptés et parfois hautement prisés par la partenaire. C’est là un des aspects qui cimentent les relations de cet ordre. Car, caché dans l’« enfant » anal-érotique, brutal et irréfléchi que ces patientes exposent au monde ambiant, se trouve le père intériorisé. C’est ce que la mère, et souvent le reste de l’univers de la jeune femme, n’a jamais accepté. C’est ce que la partenaire accepte les bras ouverts.

Un exemple de ce type de partage, qui vient s’encadrer dans cette discussion, m’a été fourni par l’une des patientes qui souffrait d’une crainte panique de vomir : elle vivait avec une femme avec laquelle elle entretenait une relation très étroite et tendre. Elles avaient absorbé une grande quantité de vin au début de la soirée, et la patiente se rendit subitement compte qu’elle allait vomir. Elle cria à son amie de faire quelque chose, n’importe quoi, pour éviter qu’elle ne vomisse. En guise de réponse, l’amie présenta ses mains de façon qu’elle puisse y vomir. La chose une fois passée, la patiente s’exclama : « Maintenant, vous ne pourrez plus jamais m’aimer. » L’amie enfouit alors son visage dans le repas régurgité et y déposa un baiser, en signe d’amour et d’acceptation. L’effet de cet échange insolite sur la patiente fut profond, lui apportant un sentiment de sécurité pour elle-même et son corps jamais connu auparavant. Il signifiait à ses yeux l’acceptation intégrale de tout fantasme refoulé, sadique et érotique.

Outre le sentiment d’être acceptée pour tout ce qui était inacceptable dans la relation à sa mère, l’homosexuelle cherche encore à connaître son propre corps au travers du corps d’une autre femme. Dans les fantaisies et pratiques sexuelles des analysées dont nous discutons, l’intérêt se centrait souvent sur le don de plaisir sexuel à la partenaire. La pleine réalisation du moi corporel s’accompagnait d’une tentative de compléter le Moi. En général, la femme choisie comme objet d’amour semblait posséder les qualités que les patientes estimaient faire défaut chez elles.

Jusqu’ici, nous avons étudié les aspects constructifs des relations homosexuelles ; il est évident toutefois que bien peu des conflits de base sont résolus par la nouvelle relation, et qu’un nouveau cercle clos se crée. La partenaire féminine est encore une figure maternelle pour l’inconscient et sur laquelle viendront lentement cristalliser tous les conflits attachés à l’imago maternelle. Parmi eux, l’un des plus remarquables est l’ambivalence qui ne vient que progressivement au jour durant l’analyse. Ainsi, les mêmes craintes phobiques pour la personne aimée, le besoin de la surprotéger, de régler ses mouvements (et aussi parfois de la tyranniser et de la dominer de ce fait) commencent à transparaître clairement. La crainte de redevenir un objet partiel, polarisée sur l’amie féminine aimée, est également présente à la conscience, ce qui suscite le besoin de remplir un rôle primordial pour la partenaire. Dans quelques occasions, certaines de mes patientes en furent conduites à se charger de maintes tâches et fonctions de l’autre, de manière à éviter pour elles-mêmes le rôle d’élément dépendant et dominé, ce qui comportait également des dangers masochiques. Certaines de ces patientes dépensaient une grande énergie à faire pour une autre femme ce qui aurait été en réalité pour elles-mêmes un désir ou une nécessité, et cela au détriment de leurs activités et leurs intérêts personnels. Ainsi donc elles bouclaient la boucle, et retrouvaient la situation originelle avec leur mère, où la petite fille se « produisait » pour satisfaire les besoins maternels.

Le Moi de ces patientes cherche ainsi à maintenir sa précaire intégrité en suivant les mêmes voies que dans l’enfance, mais cette fois dans un contexte de relation homosexuelle. La menace de perdre la partenaire donne lieu à de graves troubles de la libido narcissique du Moi. L’incident de la femme qui se brûla les mains avec des cigarettes allumées quand il lui fallut supporter une absence imprévue de son amie, nous donne quelque aperçu de la gravité du trouble apparu dans les investissements des limites du moi corporel. Des menaces d’abandon pouvaient tout aussi bien engendrer des impulsions suicidaires.

Tandis que le Moi est renforcé dans la relation homosexuelle les craintes sexuelles, dans l’ensemble, ne s’atténuent pas.

Une patiente apporta une vivante illustration des fantasmes inconscients attachés à ses organes sexuels. Elle souffrait d’une frigidité clitoridienne et vaginale, et croyait ignorer l’emplacement de son vagin. Elle imaginait aussi qu’il pouvait se resserrer et couper comme un couteau. Un fantasme revenait souvent chez elle : celui de donner le jour à un enfant, qui naissait morcelé à cause de la constriction de son vagin, auquel elle attribuait des fonctions aussi bien de dents que de sphincter anal. La même idée terrifiante était également projetée sur le vagin d’autres femmes. Elle retrouva le souvenir de sa première expérience homosexuelle avec une femme un peu plus âgée qu’elle, lorsqu’elle avait dix-huit ans. Elle avait été excitée par la demande de sa partenaire de la stimuler clitoridiennement, et s’était trouvée heureuse de prodiguer ces caresses à son amie. Mais lorsqu’il lui fut demandé un jour d’introduire ses doigts dans le vagin de son amie, elle recula, horrifiée. Pour reprendre ses termes : « J’étais sûre que mes doigts allaient rester pris en elle, et qu’il faudrait recourir à un chirurgien pour nous séparer. J’avais si peur que je n’ai pu faire ce qu’elle demandait. » Le fait que le père de cette malade était chirurgien nous met sur la voie du sens de ce fantasme. Le vagin n’était pas seulement considéré comme un organe dangereux et coupant ; mais glisser les doigts dans le vagin de son amie représentait également un désir inconscient de contact sexuel de ce genre avec sa mère. Ce qui éveilla immédiatement d’autres craintes en rapport avec sa relation à sa mère : sa crainte de fusion avec elle d’une manière telle qu’elle craignait de ne pouvoir se dégager. L’organe sexuel de sa mère obligerait la patiente à y rester définitivement attachée, comme un organe phallique de la mère, et seul un être doté des qualités de son père serait en mesure de la délivrer de cette fusion. À À la même époque, cette jeune femme ne possédait aucune image de soi dans un sens phallique valorisant. Elle fit une fois cette remarque : « Il aurait mieux valu qu’on m’ait laissé choir dans les toilettes et que la chasse d’eau m’ait emportée depuis longtemps. Je ne vaux rien. » Sa qualité « phallique » s’exprimait régressivement sous une forme anale, et ainsi elle s’attribuait la valeur attachée aux matières fécales, mais elle continuait à penser que son destin était d’être vouée à la destruction.

Quand elle s’imaginait dans un rôle féminin, elle disait que la seule envie qu’elle éprouvait à l’égard d’un pénis était de le mordre et de l’avaler (le digérer). Son fantasme de donner naissance à un enfant morcelé nous montre que cet enfant façonné à partir du pénis serait expulsé de la même manière que des fécès. Elle croyait aussi que si elle s’autorisait la moindre sensation sexuelle, son corps exploserait et qu’elle mourrait. Ainsi des relations homosexuelles servaient à maintenir ses organes sexuels inactifs, afin de conserver des relations objectales, et la vie même.

Conclusion

Essayons maintenant de préciser dans quelle mesure cette étude contribue à notre compréhension de ce que représentent pour le Moi les relations homosexuelles. Comme nous l’avons vu, les pulsions libidinales et agressives qui entrent en jeu sont les mêmes que celles que tout être humain doit utiliser et intégrer d’une manière ou d’une autre ; comme nous l’a dit Freud : « chaque individu présente un mélange de caractères génitaux propres à son sexe et de caractères propres au sexe opposé, de même qu’un mélange d’éléments actifs et passifs, que ces éléments d’ordre psychique dépendent ou non des caractères biologiques » (Trois Essais, 1905). Ceci nous amène à considérer le concept de bisexualité psychique, car nous pensons pouvoir comprendre ainsi les lignes de Freud placées en exergue de notre travail. Nous pensons pouvoir dire encore que la « bisexualité » est un élément fondamental dans la vie hétérosexuelle.

La question qui se pose pour nous est par conséquent celle-ci : pourquoi une petite fille, dans sa tentative d’intérioriser une identification au père, vitale pour son évolution psychosexuelle, n’a-t-elle pu réussir qu’au prix d’une distorsion de tout son être ?

Barrière vers le père, la mère a pris la place de celui-là. Ici s’articule le manque d’intégration du désir représenté par « l’envie du pénis » – et surtout de sa symbolisation dans l’inconscient. Ceci joue un rôle important par ce manque même dans la vie psychique et le vécu corporel de la femme homosexuelle. L’envie du pénis présente chez ces patientes la particularité de porter sur le pénis réel, c’est-à-dire que leur vœu vise le pénis en tant que chose, et le désinvestit de toute signification phallique. Il ne s’agit plus du phallus, signe de puissance, de désir, de complétude, de l’espoir de s’identifier au père. Dépouillé même de sa signification proprement masculine, le pénis devient tout au plus un objet transitionnel : sorte de jouet significatif qui tient lieu encore de quelque fonction maternelle mais constitue aussi le bien propre du petit enfant.

Tout est perdu des importants gains narcissiques pour le Moi naissant, d’une relation homosexuelle normale à la mère, ainsi que de l’identification narcissique au père. Ce double échec de l’identification appauvrit le Moi et ses fonctions, et met obstacle aux relations objectales hétérosexuelles. Face à ce manque au niveau des identifications la fille cherche désespérément des relations structurantes dans l’homosexualité.

Les troubles dans l’identification sexuelle produisent une distorsion du Moi et une faille dans le sentiment d’identité, jusqu’à perturber le vécu du corps lui-même. Le Surmoi retrouve une forme archaïque, toute-puissante et sadique. Des défenses, elles aussi archaïques, négation, projection, défense maniaque et désaveu, entrent en jeu. Le Moi est menacé. La porte est ouverte à la dépression ou à la perte du sens de la réalité.

Nous ne sommes plus dans le registre des névroses classiques. Nous retrouvons certes des défenses hystéro-phobiques, et dans la relation homosexuelle même, une forme de relation obsessionnelle – l’objet est au moins gardé, bien qu’imprégné d’une vive ambivalence. Mais il ne s’agit plus d’un Moi névrotique ; on peut parler véritablement d’un clivage : clivage dans la structure du Moi au sens de Freud, et également clivage au niveau de l’objet au sens de Mélanie Klein (désir de l’objet bon, idéalisé, projeté sur la femme, crainte de l’objet mauvais, persécutoire, projeté sur l’homme). Le clivage est au cœur même de la structure que j’essaye ici de dégager. Les défenses phobiques ont échoué. Le refoulement associé à l’image paternelle est demeuré précaire. De plus le père est devenu le support des réactions agressives originellement liées à la mère, refoulées en tant que telles et projetées par la suite sur l’objet ressenti comme refusé par elle. Pour combler le manque ainsi créé, la fille a recours à une identification régressive à un père-objet partiel, revêtu de qualités anales, aussi précieuses que dangereuses. Devant son besoin d’incorporer le père dans sa propre identité, la fillette est forcée de refouler ses désirs féminins. Cette position économique, court-circuitant l’Œdipe, peut amener, comme la clinique le montre, une perte de la réalité face au monde masculin, perte appelée à s’aggraver devant le danger d’être réintégrée comme objet partiel de la mère. Voilà de quoi la femme se protège par la relation homosexuelle, qui constitue, si fragile soit-elle, une barrière protectrice effective.

Or, la situation nouvelle ainsi établie, comporte de nouveaux dangers. Car si le désir refoulé de l’homosexuelle vise le père, la demande de son accomplissement est adressée à la mère. Et cela sans être passée par l’identification maternelle indispensable pour trouver le chemin vers l’homme. La relation homosexuelle est donc lourde de plusieurs sens cachés. La femme fait une double demande à sa partenaire, appelée à la combler de tout ce que la mère a refusé. Quand la fillette se voit obligée de se détourner de son père, elle ne retrouve pas simplement son premier objet d’amour. Il s’est produit un glissement en arrière d’une relation triangulaire à une relation en apparence binaire. Or, à la faveur de cette régression, le Moi de la fille s’est emparé de l’objet convoité, le phallus paternel. On peut vraiment dire que son Moi s’est désormais « paré » de cet objet – objet qu’elle aura toujours l’impression d’avoir volé. Elle se retrouve, certes, dans une relation quasi fusionnelle calquée sur la première relation mère-enfant, mais à cette différence près, que les virtualités phalliques du pénis paternel ne sont plus détenues par la mère. Elles sont devenues le patrimoine de la fille qui désormais vit constamment dans la crainte de les perdre. En même temps, protégée en quelque sorte par cette identification au phallus paternel qu’elle interpose entre elle-même et sa mère, elle n’a plus à redouter l’accomplissement de la relation fusionnelle. De plus, elle croit maintenant receler tout ce qui est essentiel à la mère. Elle est en mesure d’offrir ce que la mère attend d’elle. Elle est « phallus » pour la mère, phallus aux qualités anales cependant, que seule la mère peut manipuler. Or, à cet instant décisif quand elle la quitte pour une autre femme, c’est un grand moment de triomphe – la castration de la mère est consommée. C’est à une autre, substitut de la mère, qu’elle va s’offrir comme incarnation de tout ce qui manque à celle-ci !

Mais là, le drame recommence. C’est au prix de luttes coûteuses qu’elle maintient l’identité fragile qui n’est pas la sienne. Sa tentative de compléter l’autre cache son fantasme de se compléter elle-même aux dépens de l’autre. Alors s’installe le jeu hasardeux au cours duquel elle s’efforce de réduire sa partenaire à jouer le rôle de cet objet partiel qu’elle seule peut manipuler, formule inverse de la relation maternelle. Elle craint évidemment de se retrouver elle-même, objet partiel, polarisé cette fois sur l’autre. En quittant sa partenaire elle risquerait de tout perdre. Dans le cas contraire, elle maintiendra, grâce à la relation homosexuelle, un équilibre précaire.

Si le danger inhérent à cette relation ne fait pas éclater le cercle protecteur, elle n’en continue pas moins à masquer un désir profondément refoulé, lié à l’imago paternelle. Or ce désir menace continuellement de voir le jour. Au tréfonds d’elle-même elle aspire à combler ses vœux féminins, alors que la place n’est pas libre. Sous le couvert d’une relation à une autre femme elle conserve le phallus paternel. Mais la possession fantasmatique du père est payée à un prix élevé – elle doit renoncer à tout jamais à être objet de désir pour un homme. Et c’est là, à mon sens, la castration de la femme. L’identification au phallus, si coûteuse qu’elle soit, ne sert pas à enrichir pleinement le Moi et ses fonctions, ni à réaliser un destin de femme. Le pacte que la femme homosexuelle conclut avec les imagos parentales scelle sa propre castration.

Pour conclure, comment évaluer l’économie psychique que la relation homosexuelle féminine tente d’établir ? Nous pensons pouvoir dire qu’il s’agit d’une tentative pour maintenir un équilibre narcissique, et cela en échappant à l’identification symbiotique et dangereuse réclamée par l’imago maternelle, tout en conservant l’identification inconsciente au père, élément essentiel à cette structure fragile. C’est là une tentative, vue sur le plan clinique, de se protéger d’une dépression profonde et des états de dissociation éventuels. Elle contribue ainsi à préserver l’identité du sujet et la cohésion du Moi.


48 La femme qui « asperge l’enfant d’éther » représentait aussi pour l’inconscient de la patiente l’urine de la mère. Bien des mois plus tard, cette patiente parvint à parler de fantasmes érotiques où elle buvait l’urine d’une partenaire. Les aspects destructeurs et effrayants de l’urine jouaient également un rôle important. Un détail ajouté par cette malade concernait une brève liaison qu’elle avait eue avec un homme quelques années avant l’analyse. Elle avait demandé à celui-ci d’uriner dans son vagin, s’attendant à y trouver une expérience extatique. L’équivalence entre le pénis et le sein joua un rôle important dans les fantasmes de cette patiente. ! Elle vécut dans l’analyse une période d’intense « œdipification » ! au cours de laquelle elle exprima le fantasme de me dérober un sein pour l’enfoncer dans son vagin.