Deuxième chapitre. Chloral

6° Du diagnostic différentiel des délires de cause chloralique (1)

Article original 1909

Dans deux cas de délire chloralique aigu sur fonds chronique que nous avons observés de près, nous avons remarqué certains traits spéciaux sur lesquels les auteurs n’ont pas, jusqu’à maintenant, appelé l’attention. Ces données spéciales sont, d’une part, des troubles pseudo-cocaïniques de la vue et du tact, d’autre part, certaines modalités de l’hallucination visuelle, l’état de l’humeur et du langage, et diverses nuances que nous noterons en cours de route. Ces détails.et ces nuances d’ensemble doivent permettre, quand ils se révèlent avec netteté, de soupçonner et peut-être d’affirmer qu’un délire est dû au chloral et non à d’autres agents toxiques, non plus qu’à une cause endogène ni infectieuse. 25

I.

Première observation. – Chloralisme aigu sur un fonds de chloralisme chronique.Délire prolongé.Hallucinations spéciales du tacty de la sensibilité générale et de la vue.Aspect presque entièrement cocaïnique.Onirisme.Morphinisme ancien ; abstinence ; bromuration. —- Ivresses chloraliques et états comateux chloraliques antérieurement.Troubles d’allure tabétique.

Le 3 juillet 1906, était amenée à la visite de l’Infirmerie spéciale une malade de 38 ans. Mme G…, née N…, au sujet de laquelle nous devions, dans un court laps de temps, changer plusieurs fois de diagnostic.

Son teint pâle, ses traits amaigris, ses yeux brillants, un certain trouble de l’équilibre qui apparut comme elle s’asseyait, nous firent penser immédiatement à la possibilité d’un tabès. Les réflexes rotuliens et achilléens sont abolis, la malade accuse des douleurs profondes en forme d’éclairs. Mais comme les pupilles réagissent, et comme la pâleur est jaunâtre, les traits flasques, comme la malade nous dit elle-même qu’on l’a piquée jadis à la morphine, comme enfin, elle présente des hallucinations d’un type spécial, nous avons établi la synthèse suivante : tabès douteux, morphinomanie avec marasme, cocaïnisme substitutif, troubles sensoriels et douleurs provoqués par la cocaïne. Elle nous apprend que pour la guérir d’une morphinomanie, on lui a donné, en ingestion et en piqûres, une substance nommée cocaïne ou codéine.

Elle ressent des douleurs aiguës, non dans les jambes, mais dans les reins (muscles lombaires, psoas, peut-être viscères pelviens) ; elles surviennent comme des coups de poignard, depuis trois jours. Il lui semble qu’on lui tord les enlraillesy qu’on les perce avec des grilles, qu’on les tire hors de l’abdomen. Elle sent sa gorge sèche et comme enduite de poudre, ses lèvres épaissies, sa peau sèche. Elle aurait, par moments, de graves douleurs d’estomac ; à d’autres moments, des vomissements. « Le vagin, dit-elle, a été attaqué et partiellement réséqué ; la partie qui reste pend comme un bout de boyau. Des sortes de petites machines lui graillonnent dans les talons, la plante des pieds est rèche comme s’il en sortait des poils de brosse, les doigts de pied sont cousus ensemble, on en a enlevé et recousu un morceau. En diverses places, la peau est déchiquetée comme par des débris de verre ou de fer. On lui lance dans les yeux des morceaux de verre. Elle ne sent en ce moment rien dans la bouche, ni sous les ongles, ni dans le cuir chevelu : mais elle sent quelque chose de bizarre sur le cuir chevelu, comme si on lui coupait les cheveux avec de tout petits ciseaux. »

Pas d’hallucinations auditives actuellement.

Hallucinations visuelles continues et innombrables ; des poussières de verre, du verre brisé à terre, des ramassures ; des sciures

de fer jetées sur des vêtements ; des insectes qui se cramponnent à terre, de la poudre d’or qui fume pour empoisonner ; des croix, des grilles dorées, des broderies, des doreries (sic), des dentelles ; un lit, et sur ce lit une inscription très nette : « La mère du bébé s’est couchée sur ce lit sans le flétrir. » Des chambres entièrement garnies de tentures riches, parfois vertes ou bleues, le plus souvent jaunes et noires ; une messe d’enterrement ; une mère couchée avec deux enfants à ses pieds, puis deux autres sur un drap vert, un enfant qui court sur un mur, un bœuf d’Amérique, un petit vaisseau, trois femmes en voiture, trois femmes entrant dans un commissariat, des ossements de femme, une tortue, des petites cisailles qui remuent toutes seules, et qui doivent même être en verre, car elles rentrent partout ; des petits bonshommes des deux sexes gros comme une balle d’un sou, peut-être nus, peut-être habillés de couleur imprécise ; des petits bonshommes cabalistiques se lancent de petits vagins en or, sur des baguettes, c’est un jeu de grâces ; les uns sont très nets, d’autres sont vagues, et elle les regarde les yeux mi-clos, « sans quoi, ils se sauveraient ».

La malade nous expose que depuis huit jours, on Va déshabituée de la morphine, et que l’insomnie, depuis lors, est devenue absolue ; que dans son logement elle s’est montrée agitée, violente, a eu des visions dramatiques, qu’en se débattant contre des ennemis imaginaires, elle a frappé indirectement telle personne ; qu’elle a eu des peurs intermittentes, mais non une anxiété soutenue ; à un moment, il lui semblait que des persécuteurs exigeaient un sacrifice humain, et un assaut de générosité a eu lieu à ce sujet entre elle et une amie qui la soignait. Notre malade lui disait : « Une de nous doit mourir » ; la garde-malade croyait bon de répondre : « Calmez-vous, ce sera moi » ; et la malade lui répliquait :

< Je suis très vieille, laissez-moi mourir la première, vous pourrez toujours soutenir mon mari » (mari qui, d’ailleurs, vit loin d’elle, et, en temps normal, lui indiffère). Un jour seulement, elle aurait eu des hallucinations auditives ; une fois, elle aurait voulu se suicider « en se jetant à bas d’une voiture ».

Son état d’âme présente un singulier mélange de somnolence et de lucidité. L’idéation est uniformément ralentie, mais l’orientation est satisfaisante sous tous rapports, les questions sont bien comprise^, et les réponses sont faites avec discernement, sans pause préalable, sans effort. L’appréciation des laps de temps nous paraît seule troublée, et cela dans lé sens d’un allongement.

La malade a souvent la notion de l’irréel. Ainsi, en voyant une croix, elle l’observe et dit : « Je vois une croix, à moins que ce soit de fixer les yeux qui me la fasse voir. » Puis, à propos d’une autre image : « Est-ce encore une imagination ? c’est bizarre, vous le constatez comme moi. » Enfin, à propos du passé : « J’ai entendu des choses imaginaires, le premier jour de ma maladie ; mais à présent, je n’en entends plus. »

Les hallucinations visuelles se succèdent avec une vitesse uniforme et une variété kaléidoscopique. Elles n’ont entre elles aucun rapport de forme, aucun lien idéologique ; la malade assiste à leur défilé en simple témoin. Elle les suit du doigt, les décrit ; on dirait même que de les décrire lui est utile pour les mieux voir. Mais, comme chaque image est vite disparue et immédiatement oubliée, la phrase dont elle est l’occasion reste en suspens ; une autre image évoque en même temps d’autres mots, sans qu’aucune pause marque la cessation de la première phrase et le début de la seconde ; le même processus se continue très longtemps de suite, produisant des kyrielles de mots qui ont, par fragments, des lueurs de sens, et aucun sens dans leur ensemble.

« Deux bêtes viennent de se toquer la main ; mon fils est avec la bête de l’autre, encore une femme a donné une claque et la bête naturellement va venir la lui rapporter, ce n’est pas une bête, c’est un peuplier, c’est un chèvrefeuille, c’est la branche qui se sauve. » La même incohérence verbale (pseudo-incohérence psychique) se retrouve parfois, mais plus rarement, dans l’exposé des souvenirs : « Je me défendais contre des personnes, ils me tenaient pour que l’on me donne des coups de poignard avec quelque chose qui perce et qui vous coud vos bouts de chaussures, mais ils ne m’ont pas touchée, ils se trompaient. »

Toute émotion semble émoussée ; lors même qu’elle nous dit avoir peur, le ton de sa voix est indifférent, et d’ailleurs au même instant elle s’occupe à lisser ses cheveux qui sont dénoués. Elle n’offre donc pas d’état d’âme afférent ou du moins adéquat à ses pensées. Il est facile de la distraire et de la faire rire ; quand elle parle, elle n’est pas pressée, comme est souvent l’intoxiqué, de retourner aux sujets de pensée qui l’occupaient précédemment. Son objectivisme est considérable, son attention reste fixée où on le désire un certain temps. Elle fait même des remarques spontanées, voire des jugements. Ainsi, comme après l’avoir interrogée minutieusement, nous nous éloignons, elle demande à son infirmière qui est « ce jeune homme si consciencieux ».

Ses réponses sont bien adaptées, elles sont formulées sans effort. Parfois des hallucinations les entrecoupent, et les mots qui les accompagnent se soudent correctement à ceux de la réponse passée en oubli.

Le débit est lent, uniforme, un peu tremblé ; on note par moments des sortes d’accrocs. Parfois la malade parle sur un ton mystérieux, uniformément appliqué aux pensées les plus différentes, certaines phrases sont dites à voix basse et sur un mode confidentiel : « Il est tué ; j’aurais dû mourir, ils vont m’en vouloir encore davantage d’être encore là. Ils sauvent les chaussures de ce vieux, ce bonhomme que nous ne savions pas. »

La procédure d’envoi contient la déposition de deux femmes connaissant bien Mme G… L’une dit : « Elle est morphinomane depuis huit ans. Elle a crié la nuit, croyant voir des hommes suspendus au plafond, et disant qu’on lui arrachait les entrailles. Elle menace les gens qui l’approchent et parle de se jeter par la fenêtre. » L’autre dépose : « Elle ne sort jamais, son enfant est nourri chez moi ; depuis une semaine, elle croit que les saints demandent son enfant en sacrifice, qu’on veut lui couper le cou, qu’on lui enfonce des grilles dans le ventre, etc. Elle a subi une opération il y a huit ans (ovariotomie). »

Au Commissariat de police, elle avait parlé de mangeurs de femmes, avait demandé en grâce que son amie, Mme G…, ne fût pas sacrifiée à sa place, s’était agitée et avait voulu se précipiter par la fenêtre.

Le 3 au soir, nous nous rendons dans sa cellule, et elle nous donne, deux heures durant, la description, presque la vision, d’une cinématographie onirique vraiment splendide. Elle décrit ses hallucinations spontanément, par un flux d’impulsions verbales parallèle au flux des images. Elle a même plaisir à décrire, si faible que soit son émotion. Les images s’oublient instantanément ; il nous est impossible de les faire durer ou de les rappeler. Elle nous dit : « Regardez cette bête après moi. » Nous demandons :

« Comment est-elle grande ? » Elle répond : « Attendez, je la cherche. » Cependant, un petit nombre d’images ressuscitent, à de longs intervalles, spontanément, et paraissent le faire sous une forme strictement fixe. La malade, une femme assez éduquée et d’un extérieur plutôt sympathique, suit ses visions et nous les montre avec des poses, avec des gestes lentement amenés, lentement changés qui ont souvent une beauté étrange ; et son élo-eutijn, monotone dans l’ensemble, présente quelquefois dans le détail de délicates intonations très expressives. Elle se tient presque constamment assise à terre.

« Je vois un abbé avec un bréviaire, une toile avec des fils devant, un portrait de mon fils dans un cadre ; il faut écarter la toile, écartez-la ; oh ! c’est perdu ! Derrière la porte, les enfants s’agitent, ce n’est pas un cauchemar. Voilà les petits bonshommes cabalistiques qui jouent aux grâces, ils lancent de petits vagins en or avec de toutes petites baguettes.

« On m’a recousu les doigts de pieds tout à l’heure.

« Je vois des épingles à terre, et puis maintenant un incendie (elle ne s’en émeut aucunement). Voilà un petit bock. Cette Marthe (?) elle est mauvaise comme une teigne. Des vers, des fils.

« Si on me mettait toute nue, on me trouverait le corps enroulé de fils. Des fils de un mètre cinquante. »

Nous l’engageons à boire sa tisane qu’on lui apporte, elle boit lentement, s’interrompant pour nous parler. Nous lui posons diverses questions ; régulièrement elle réfléchit avant de répondre. Soudain elle reprend :

« Le bout de mes doigts de pieds est pourri, le pourtour de l’ongle est pourri, la plante des pieds aussi (d’un ton larmoyant), ma chair est pourrie, je suis de la chair pourrie.

« Tiens, c’est un évêque qui sourit. Il n’y est plus. Je vois toujours quelque chose de nouveau. »

Elle tire ses cheveux et elle les natte ; c’est d’ailleurs une occupation à laquelle elle revient souvent. Nous cherchons à lui suggérer qu’il y a des épingles à terre ; elle n’arrive pas à les bien voir.

Gomme nous parlons de son état, elle rit : « Mon enfant est bien portant, c’est assez. » Sa satisfaction redouble et elle ajoute : « Moi, fai de quoi me distraire avec ces images ; heureusement, car pour les distractions qu’on a ici ! Voilà mon enfant sur de< échasses (avec indifférence) : maman ! il dit maman ! »

Nous lui demandons : « Ce que vous voyez existe-t-il ? » Elle répond : « Ces choses-là, je les vois ; mais les autres ne les voient pas, alors pour moi ce sont des visions. – Pourquoi n’avez-vous pas embrassé votre enfant ? – Parce que je sais qu’après, nous nous retrouverons tous les deux ; je vois une tenture. – De quelle couleur ? N’est-elle pas verte ? regardez bien. – Oui, peut-être verte, je ne peux pas dire. » Elle continue comme pour elle-même, avec ce ton de mussitation qu’on rencontre chez les grands confus, mais avec plus de suite dans les mots : « Une statue avec inscription. Plusieurs statues avec inscriptions : à notre mère, à notre sœur. – J’ai des fils autour des orteils (elle ôte ses bas, et épluche ses doigts). – Je n’ai plus que deux jours à vivre. »

Cette dernière phrase est dite d’un ton des plus tranquilles.

À ce moment, la malade remarque que nous parlons à la surveillante ; elle écoute soigneusement le dialogue, et chaque fois qu’il est question d’elle, elle intervient avec à-propos. Notamment (elle complète les renseignements fournis) : « Madame oublie de vous dire que je me suis mise en colère, j’ai jeté ma tasse à la tête de l’infirmière ! »

Un accès de sensiblerie la reprend, elle déplore sa chair pourrie, sa mort prochaine ; on croirait qu’elle s’apitoie sur autrui ; et elle n’éprouve à nul moment une anxiété.

« Ces personnages, ils ont dégringolé des vasistas. – Sans bruit ? – Si, ils ont fait du bruit. – Causent-ils ? – Je ne sais pas ; il y avait une femme qui portait des cornes, et son chapeau était trop grand. Mon mari me tourne le dos. »

Ici, toujours assise à terre, elle étend un bras vers le mur, ou elle croit voir une inscription, et elle semble s’aider de l’index pour en isoler les syllabes, tandis qu’elle lit péniblement : « Je te suis, mais je te ferai visite. – Combat. » – « Vous lirez peut-être mieux que moi ; mon mari et mon fils, ils se cachent. »

À diverses questions, elle répond : « Je suis ici depuis onze jours à peu près (erreur) ; je suis désolée de ne pas savoir l’heure. Si je vous ai vu aujourd’hui une fois ? Non. Deux fois ? Non, je ne vous ai pas vu du tout aujourd’hui (erreur).

« La mort a passé, le cierge a passé, la demoiselle en rose est en train de danser. Les petits bonshommes cabalistiques. »

Elle lit sur le mur : « Premier dimanche, troisième de carême, vingt-troisième, et alors…, âgé de…, il était jeune…, trente et \\m ans. »

Tout d’un coup, comme nous allons parler à la surveillante,

elle nous dit à mi-voix : « Gliut ! », et se met à rire, contente de nous avoir fait ainsi une petite farce ; puis elle revient à ses visions.

Elle lit : « Répondre la forme…, ville…, Bayeux. »

Elle tressaille faiblement : on a voulu, dit-elle, lui entrer un poignard en bois dans la fesse. On lui a enlevé la moitié du vagin.

Nous cherchons à lui suggérer qu’elle aperçoit sur le mur des nombres : 48, 98. – « Non, je ne vois rien, dit-elle, si pourtant, c’est écrit, je le crois. »

Assise, les pieds nus, elle examine ses orteils. « Mes doigts de pieds ont été cousus avec du fil d’or, d’autres avec du fil de fer. Je crois que je viens de faire un voyage et que ma sœur est venue me voir. Monsieur, je vous ai bien vu il y a trois jours (erreur), mais pas hier (erreur). Est-ce que j’ai vraiment voyagé ? est-ce que ma sœur est bien venue me voir ? mais oui, je l’ai vue avec mon beau-frère, ils étaient sur l’eau, sur un grand navire. Je voudrais avoir un bain de pieds et du savon. – Est-ce bien vrai que mon mari est mort ? Est-ce vrai qu’il est mort d’apoplexie ? Là on a tiré une tirette, alors… (geste vague qui paraît signifier : tout a fini et je ne sais plus). Je n’ai pas entendu. C’est une tirette qu’on a tirée, puis on est monté au-dessus. »

Nous lui demandons : « Pour quelle raison est-ce que j’écris ?

— Pour savoir les réponses que je vous donne, pour savoir si je – suis remise de ma folie. Alors, je ne me rappellerai plus rien. – Les choses que vous voyez n’existent donc pas ? – Quand on les voit, on y croit. – Vous n’en êtes pas sûre ; peut-être est-ce un rêve ?

— Oui, peut-être. Voilà de petits hommes ronds coupant des

fils. – Des hommes ne sont pas ronds ; qu’est-ce que vous voulez dire ? – Ils ont des petites têtes qui sont rondes. Voyez donc là, dans le parquet, des bêtes…, des bêtes dans les jeunes gens du parquet…, et ces jeunes gens… en bois. – Que voulez-vous dire avec ces jeunes gens en bois ? – Le parquet est en bois. – Et les jeunes gens ? – Ils n’y sont plus. – Que faisaient-ils ? – Je

ne sais plus. – Et les bêtes ? – Je ne le sais plus. »

Assise encore, dans une attitude de farniente, elle se tait, puis reprend : « Mon doigt de pied est pourri, il faut l’opérer. Donnez-moi des ciseaux pour le découdre et l’amputer. Tout le long de la traverse mes pieds ont été cousus. Mon mari est bien mort ? vous le voyez ? J’ai entendu le petit pleurer beaucoup ; je ne peux pas démêler mes cheveux. » – À voix basse : « Ils sont en train de causer que je suis en train de causer avec vous. – Les avez-vous entendus ? – Non. – Ils vont monter là-haut. Tenez, les voilà avec leur petit bobéchon ; avec un traversin. Voilà la mer ; nous sommes sur un navire. Nous allons en Amérique voir ma sœur… et mon enfant qui court sur l’eau. Une inscription. »

Nous sortons alors de sa cellule, en lui recommandant de se coucher et de dormir ; elle se couche en effet ; nous éteignons l’électricité et pendant quelques minutes il semble que dans l’obscurité absolue, elle repose. Nous demandons ensuite : « Dormez-vous ? » Elle nous répond d’un ton enjoué : « Pas encore. » Un fait remarquable est celui-ci : dans l’obscurité absolue, non seulement les hallucinations n’avaient pas redoublé, mais encore elles avaient disparu. Le besoin d’expansion verbale avait disparu du même coup. Nous renouvelâmes plusieurs fois l’expérience et plusieurs fois elle nous dit d’elle-même que ses visions avaient cessé.

Rapport écrit de la surveillante, touchant la nuit du 3 au 4 : « La malade a été plus calme après le départ du médecin que dans la journée. Je ne l’entendais plus et je la croyais endormie, mais dès que j’ai ouvert l’électricité elle s’est relevée et s’est mise aussitôt à lire des inscriptions pendant quelques minutes. Quand j’eus éteint de nouveau, elle est redevenue immobile et silencieuse, et est restée ainsi assez longtemps, ayant l’air de dormir ; elle m’a dit, en effet, qu’elle avait un peu reposé. Elle a passé la nuit avec des alternatives de calme et de gémissements, au cours desquels elle se plaignait qu’on lui cousait ses orteils ; elle cherchait à cacher ses pieds et larmoyait. Dès qu’elle est dans l’obscurité elle se calme. – Quand le jour a commencé à éclairer sa chambre, elle s’est excitée, et a eu de nouveau des visions ; elle me disait ne plus vouloir rester dans cette chambre où on la faisait trop souffrir, et quoique excitée, paraissait plus consciente qu’hier de l’endroit où elle se trouvait, se plaignant de manquer des choses nécessaires et disant que sa sœur était une ingrate de l’avoir laissé conduire ici (sa sœur est actuellement en Amérique). Elle a même crié très fort, frappant les murs de sa chambre avec ses mains, puis a pleuré. – Elle est plus tourmentée qu’hier. On lui lie les doigts de pied avec des fils et on va être obligé de les lui couper ; elle en paraît beaucoup plus affectée qu’hier où elle prenait la chose naturellement. Elle crie, pleure, essaie de se défendre, et s’arrête uniquement à cette préoccupation, si bien qu’elle n’a plus d’autres visions. Dans la nuit, elle a demandé elle-même à boire du lait et du bouillon ; depuis son entrée, elle n’a pas accepté autre chose. Ce matin, elle a pris sa purge sans difficulté ; elle est, du reste, docile avec moi, bien que violente et injurieuse avec l’infirmière. – Elle recommence à avoir des visions, on lui envoie des tubes en fer, des bouteilles, etc. »

Le 4 juillet, dans le cabinet médical, elle voit des petites bêtes, puis elle nous demande : « Avez-vous entendu parler de procès ? Il me semble que j’ai entendu, il me semble que c’est dans ma chambre. » Nous ne pouvons sur ce point en savoir davantage. Elle se plaint ensuite de l’infirmière, qu’elle a prise en haine et qu’elle appelle notre cuisinière.

Nous lui demandons de nous décrire la pièce où nous sommes. « Ici, c’est un bureau avec des livres. Voilà une lampe éteinte (exact). – Voyez-vous des inscriptions ? – Je vois un M ; plusieurs M… et ici… tiens, je vois les petits bonshommes cabalistiques. Ce petit-là a la figure d’un lièvre, ce qui fait croire aux lapins que ce sera un mort. Charlotte morte au Champ d’honneur… c’est une inscription (elle s’appelle Charlotte). Voilà mon fils. Voilà là-bas toute une bataille, avec une musique de fête.

« Est-ce que je n’ai pas voyagé cette nuit ? il me semblait que j’étais sur un bateau, oui, j’ai dormi presque tout le temps, parce que soi-disant ces petits bonshommes cabalistiques m’ont envoyé des injections d’eau sur la peau. »

— Vous n’avez rien ressenti aux parties sexuelles ? – Non. Au dernier moment de ma mort, c’était très drôle ; je n’étais pas morte, mais tout près de mourir ; j’ai lu le mot « mort » en face de mon wagon. Plus loin, j’ai eu des difficultés, des contrariétés. Je suis sortie juste à la dernière goutte de sang. Montrant le mur : « Morte, c’est écrit. » Nous demandons : « Vous avez vu tout cela grâce à l’obscurité ? » Réponse ferme : « Je les vois plutôt dans la lumière. » Elle continue : « Cette croix qui est là, tous me faisaient sortir pour le lapin. Je suis pleine d’eau sur tout le corps, c’est de l’eau qu’ils m’ont envoyée. »

Les similitudes d’un tel délire avec le délire cocaïnique classique étaient frappantes ; il existait toutefois entre les deux tableaux un certain nombre de différences.

Le médecin traitant, Dr D…, voulut bien nous donner les renseignements suivants : « La malade, connue de moi depuis cinq ans (1901), a souffert de maux nombreux pour lesquels elle consultait indifféremment des grands maîtres, des médecins de quartier et des charlatans. Depuis quatre ans au moins (1902) elle s’adonne à la morphine. Son mari est un syphilitique avéré, elle une syphilitique probable. Elle a été traitée comme telle à Lariboisière par des injections d’huile grise, il y a trois ans (1903). Elle éprouvait alors des douleurs sous forme de crises hépatiques revenant quotidiennement pendant des séries de quinze à vingt jours. Déshabituée de la morphine, mais vivant seule, elle n’a pas tardé à y revenir. Il y a huit mois (fin 1905) je lui ai fait quelques injections de bi-iodure de mercure, puis je l’ai totalement perdue de vue. Je l’ai retrouvée il y a vingt jours, elle était alors en plein marasme morphinique (un pharmacien sans scrupules lui fournissait la morphine à discrétion).

« Les jours où la malade ne faisait pas ses piqûres, elle absorbait régulièrement trois lavements composés de :

— Laudanum de Sydenham……… XX gouttes

— Hydrate de chloral…………… 2 grammes

— Bromure de potassium……… 2 —

— Eau dist. de tilleul………… 150 —

F. a. pour un lavement

« Du jour où j’ai diminué ces doses, les hallucinations et tous les phénomènes que vous avez pu vous-même constater ont commencé, allant en augmentant de jour en jour. Car les accidents actuels qui ont amené son envoi à l’Infirmerie spéciale datent de dix jours au plus et ont été en augmentant graduellement jusqu’à hier matin. »

Après ces renseignements, l’étiologie cocaïnique devenait douteuse ; il était toutefois permis de supposer que la malade, vieille toxicomane, avait usé de la cocaïne à l’insu de son médecin, et grâce à la complicité de son pharmacien. Il ne nous parut pas, tout d’abord, que le chloral pût produire les troubles si spéciaux qui s’étaient présentés à nous.

Au moment de délivrer le certificat d’internement, un dernier scrupule nous fit écrire : « Délire d’aspect cocaïnique » ; puis nous changeâmes, en concluant à un « Délire cocaïnique ».

Néanmoins, un reste de doute nous faisait désirer de pouvoir interroger une certaine amie de notre malade qui, au dire du Dr D…, s’était constituée, depuis des années, son infirmière. Aimablement, le Dr D… nous mit en rapport avec elle ; or, voici quel fut son récit :

« Mme G… a subi, vers 1898, l’ablation des ovaires. Ensuite, elle a ressenti des douleurs d’estomac au cours desquelles elle vomissait des sortes de glaires (elle ne s’est jamais adonnée à l’alcool). On lui a fait, vers 1889, les premières piqûres de morphine. Des douleurs du rein sont survenues vers 1903 ; elles se produisaient sous forme d’éclairs durant quatre ou cinq jours consécutifs ; d’autres douleurs simulaient des coliques hépatiques ; de plus, on aurait constaté, à la même date, un rein flottant (le rein droit) ; à l’hôpital Lariboisière, on aurait parlé de tabès (1903) et pratiqué des piqûres hydrargiques. Dès avant cette époque, un des nombreux médecins que consultait la malade lui avait appris la technique des piqûres ; elle s’en fait au début une ou deux par mois, puis deux par jour ; elle se piquait à tout propos, « pour faire « son ménage, pour être plus gracieuse avec son mari » ; son caractère se modifiait, elle devenait notamment très menteuse. Elle se piquait aussi avec de l’héroïne, qui la calmait mais lui était moins agréable. Elle aurait, paraît-il, cessé de se morphiner pendant six mois, en Amérique, grâce à la surveillance de sa famille. Un peu plus tard, à Paris, elle subit une cure rigoureuse, sous la direction du Dr D… (1904). Mais son mari l’ayant abandonnée, elle retombe dans le morphinisme, se faisant au moins cinq ou six piqûres par jour (1905). Son enfant, âgé d’une dizaine d’années, la voyait fréquemment pratiquer ses piqûres, ou encore, lui trouvant une certaine physionomie, il lui disait : « Tu t’es piquée. » Chez elle, elle ne faisait plus autre chose que lire. Plusieurs fois, au cours de mouvements, elle a été prise de syncopes. Dans le temps où elle se piquait le plus, elle a eu de l’impulsion au vol, elle courait les grands magasins pour faire des emplettes inutiles ; un jour, se trouvant avec moi, elle saisit une ruche sans que je la visse, la cacha sous un grand manteau et me pressa pour sortir, voulant prendre un fiacre. Depuis lors, elle n’a plus voulu sortir seule. Dans ce temps-là elle avait beaucoup d’argent, son mari ayant fait un héritage. Je suis allée trouver le pharmacien qui lui fournissait sa morphine, le suppliaiît de ne plus continuer ; il m’a répondu : « Si ce n’était pas moi, ce serait un autre, alors autant « vaut que ce soit moi. » Je l’ai toujours trouvée douce, mais irritable ; à l’état calme, elle ne parlait jamais de suicide, mais elle en parlait fréquemment dès qu’elle souffrait.

« Elle s’est mise, vers 1903, à prendre du chloral, surtout sous la forme de lavements dans lesquels entrait aussi du laudanum. Elle a pris d’abord deux ou trois de ces lavements par mois, puis plusieurs par semaine ; elle est partie en Amérique vers la fin de l’année 1903, avec une provision de chloral, on Va privée de chloral, elle est devenue folle pendant dix jours ; je sais que son délire d’alors ressemblait à ce que j’ai vu moi-même plusieurs fois, quand elle avait pris d’un seul coup de trop fortes doses. Elle prenait nuit et jour des lavements de chloral, jusqu’à cinq et six, à dix-huit sous pièce ; elle les envoyait chercher par son petit garçon, le forçant pour se relever la nuit, ou, dans le jour, à manquer l’école. Souvent, elle a pris en une fois des potions de 12 à 15 grammes.

« Plusieurs fois, à la suite de ces abus de chloral, elle est restée endormie durant des trois et quatre jours. Au réveil, elle voyait des cauchemars, les maisons s’écroulaient, elle avait peur ; il lui semblait qu’elle avait été rouée de coups, elle sentait des petites choses dans la peau comme maintenant ; pendant longtemps, d’ailleurs, ses doigts restaient agacés s’il lui arrivait de coudre. Elle avait alors des idées de suicide, parlait de se jeter par la fenêtre, elle était presque toujours triste, avait un besoin de solitude, parlait de vivre toute seule dans une maisonnette au fond des bois ; indifférente à tout, elle ne vous disait plus bonjour ni pardon, c’était alors une vraie sauvage. Cependant le chloral lui donnait parfois des sortes d’ivresses qui la faisaient bavarder ; elle racontait ses hallucinations, par exemple au sujet de sa fille morte il y a trois ans et qu’elle disait avoir revue ; elle apercevait des cimetières, et elle vous rendait compte de tout cela tranquillement, tandis qu’elle faisait le ménage ou mettait le couvert. Pendant trois mois, elle s’est nourrie exclusivement de jaunes d’œufs pris en lavement et s’est peu levée. Elle n’a jamais gâté, même pendant ses période de narcose.

« Huit à dix jours avant le début de la crise actuelle, elle disait déjà que des petites choses adhéraient à sa peau ; elle s’épluchait, raclait sa peau légèrement avec un couteau, et voulait en faire autant aux autres personnes ; sans doute elle voyait de petits points sur elles ; je crois aussi qu’elle voyait déjà par-ci, par-là des araignées. À ce moment, elle ne prenait rien d’autre que ses lavements de chloral et de la morphine. Le Dr D… l’a privée de morphine complètement ; une fois seulement il lui a fait une piqûre pour l’endormir.

« Il lui a ordonné une potion de chloral à boire le soir, en plusieurs jours ; elle a pris toute cette potion en lavement en une seule fois. Elle en est restée endormie pendant quatre ou cinq jours, les deux premiers jours, elle n’était pas inquiète du tout.

« À son réveil, elle délirait. Suivant elle, on ouvrait ses Persiennes, ses portes, on avait déplacé ses meubles ; elle ne se rappelait plus qu’elle-même les avait déplacés pour barricader sa porte. Son enfant, enfermé avec elle, la raisonnait. Elle est allée chercher la concierge pour lui faire voir « les préparatifs faits à « son plafond » ; elle m’a envoyé chercher par son fils pour que je vienne l’aider à tuer tous ces pampelunes » (sic). Elle croyait qu’on allait lui couper le cou, la couper en deux, lui fendre le ventre.

« À ce moment, elle entendait des voix. Certaines lui disaient des choses obscènes, d’autres la proclamaient roi-ncgre, d’autres lui demandaient son argent, d’autres menaçaient la vie de son enfant. Une dame exigeait d’elle deux sacrifices : « celui d’un « innocent et celui d’une innocente » ; elle répondait : « Vous « voudriez ma fille, je ne l’ai plus ; j’ai bien un innocent, mon « fils, mais vous ne l’aurez pas » ; la voix insiste, alors la malade répond « zut », puis elle me dit à voix basse : « J’ai peut-être mal « fait, cela va retomber sur mon petit loup (son fils). »

« Elle percevait des choses innombrables, presque toujours des petites choses, et elle trouvait des petits mots pour les décrire. Des petits bonshommes embrassaient des petites bonnes femmes, dans des cadres ; d’autres creusent des trous dans les murs pour déménager ses affaires ; « ils sont tout petits les bonshommes ». Elle voit défiler une troupe de soldats, « il faut leur donner des « pourboires » ; un général, « il lui faut 20 francs ». Tout cela disparaissait très vite : « Voilà des homards, des langoustes, vous « devriez les ramasser, c’est dommage de les laisser perdre. » Les chiens, les oiseaux, les souris, les araignées surtout pullulaient.

« Elle épluchait tous les objets, sentait ses doigts percés de coutures, coutures faites avec des fils d’or, croyait frôler dans l’air des fils, remuait les mains pour s’en défaire. Elle sentait aussi sur sa peau de Veau projetée par les petits bonshommes.

« Elle disait à son fils : « Tourne-toi la tête (sic), on va me « sortir du corps les boyaux, m’enfoncer des barres de fer, des « sabres. »

« Sa croyance en ses visions était alors absolue. Elle me disait :

« C’est curieux, je vais te chercher, et quand tu arrives, il n’y a « plus rien. » Parfois, elle entrait en colère quand nous voulions la raisonner. « Vous ne pouvez pas saisir les bêtes, parce que vous « allez trop lentement ; je suis bien sûre de les avoir vues, vous <i me prenez pour une imbécile. » Il a fallu que nous enlevions les cadres où elle apercevait des bonshommes.

« Tous les bruits lui semblaient trop forts ; son oiseau, qui ne chantait jamais, faisait trop de bruit. Il lui fallait l’obscurité perpétuellement ; elle se trouvait alors plus tranquille.

« Souvent elle disait avec calme des phrases qui auraient dû l’inquiéter, comme : « oh ! le misérable, il va la tuer », ou bien « on va me couper en deux ». Les petits bonshommes lui étaient très souvent sympathiques. « Tiens, ils s’embrassent, ils sont « gentils. »

« Elle reconnaissait mal les choses. Elle me tendait n’importe quoi, en se figurant que c’était de l’argent, pour le donner au général et aux soldats qu’elle croyait avoir aperçus. Ses visions passaient toutes très vite.

« Dans tout cela, rien ne m’a étonnée ; j’avais déjà vu la même chose deux ou trois fois. Jamais elle n’a pris de cocaïne. »

Après nous, notre vénéré Maître, le Dr Magnan, puis les Drs Simon, Briand et Toulouse jugèrent comme nous cocaïniques les hallucinations dont ils virent l’acmé et le déclin. Nous le notons, pour prouver combien était complète la ressemblance des troubles ehloraliques avec les troubles cocaïniques, dont M. Magnan a contribué à fixer le type.

À Villejuif, dans le Service de notre maître et ami M. Briand, la malade, redevenue lucide, n’est cependant pas encore revenue au calme normal, après trois ans (juillet 1909). De juillet 1906 à mai 1907, elle s’est montrée fréquemment indocile, agressive, violente dans ses rapports avec le personnel et les malades. Un jour où son amie Mme R… l’attendait au parloir, comme on essayait de l’y conduire, elle se roula sur le sol avec tant de violence, qu’elle se blessa. Isolée ou abandonnée à elle-même, elle est généralement tranquille, mais avec un air concentré qui fait prévoir des impulsions pour les moments où on l’approche. Vers décembre, elle s’agite spontanément, crie et chante, tient au parloir des propos orduriers ; sa guérison paraît à ce moment incertaine. Même état jusqu’en mai 1907.

En juillet 1907, crise douloureuse, d’aspect hépatique. La malade réclame de la morphine, on lui fait une injection d eau pure ; ayant pu, subrepticement, s’emparer de la seringue, elle se fait deux injections d’urine dans la cuisse ; de là, deux abcès.

En septembre 1907, nouvelle agitation.

En juillet 1908, conception délirante. La malade, qui n’est pas sortie depuis deux ans et qui ne possède plus ni ovaires ni utérus, se croit enceinte parce qu’elle grossit ; elle crie et réclame une opération.

En juin 1909, examen du suc gastrique, en raison de douleurs répétées. Résultat négatif.

L’examinant, nous croyons trouver une confirmation du diagnostic de tabès que l’état toxique de 1906 ne nous avait pas permis d’afïirmer : abolition des réflexes rotuliens et achilléens ; Romberg ; pupilles étroites et inégales, avec réaction conservée à droite, mais lente et presque nulle pour la pupille gauche qui est plus petite. Teint mat et uniforme, relativement pâle pour une Méridionale très brune.

Certaines des crises douloureuses accusées par la malade, quelque apparence qu’elles aient revêtue, ont bien pu être tabétiques. Nous ferons remarquer toutefois que les douleurs observées par nous, lors de l’état d’abstinence morphinique et de chloralisme, étaient bénignes, avaient des caractères spéciaux et ne se sont jamais reproduites au même siège (douleurs pelviennes). Elles devaient donc être ehloraliques. Pas de douleurs crurales jusqu’ici.

Au cours de notre conversation, bien qu’elle nous prête le pouvoir de hâter sa sortie de l’asile, elle réussit mal à être aimable, et manifeste maintes fois son irascibilité. Elle invective les malades qui, derrière une grille, nous observent ; elle ne fait nul effort pour rappeler ses souvenirs, elle trouve des objections à l’examen physique. Elle reconnaît « être très coléreuse », se plaint du personnel en termes injustifiés, et déclare que, quant aux malades, elle se sent « comme forcée » de leur distribuer des claques, quand elles l’approchent. Elle reste au lit pour être seule, et n’éprouve aucunement l’envie de se rendre utile. En résumé, à son intoxication chronique a succédé une perversion peut-être définitive de l’humeur, qui se manifeste, avec ou sans cause extérieure, par des accès du genre maniaque où le sentiment d’hostilité prédomine.

La sphère intellectuelle elle-même semble touchée. Parmi les pensées de la malade qu’elle a exprimées avec calme, certaines ont été d’une absurdité déconcertante ; comme beaucoup de réflexions maniaques, elles semblaient pour une part voulues et destinées à nous surprendre. Ainsi, comme nous faisons remarquer le mal-fondé de son ancienne idée de grossesse, elle nous répond : « La Vierge a bien été enceinte. » Parlant de son internement, elle dit : « Gela servira plus tard », sans vouloir expliquer comment ; et, au sujet de ses deux injections sous-cutanées : « L’urine humaine contient de la morphine normalement, j’en suis sûre, j’ai lu cela jadis. » Même proférés avec conviction incomplète ou malice, de tels propos dénotent un affaiblissement au moins momentané du jugement.

Au sujet de ses états toxiques, la malade dit n’avoir aucun souvenir de ses périodes comateuses ni de ses ivresses (faits dont cependant jadis son amie lui a parlé). De sa période délirante de 1906, peu d’images lui restent ; elle se rappelle s’être rendue à un commissariat, et avoir été en cellule, mais elle ne sait plus de quelle façon on l’a transportée à Sainte-Anne, et n’arrive pas à nous reconnaître exactement. Elle a oublié nos conversations, sa haine contre l’infirmière, etc. – La période hallucinatoire dont elle a le moins perdu les souvenirs est celle qui s’est déroulée à son domicile, encore les divers ordres d’hallucinations ont-ils survécu très inégalement. L’onirisme le plus émouvant a laissé le souvenir le plus net : personnages effrayants et menaces de mort. —- Les onirismes complexes auxquels elle a assisté avec calme sont oubliés ; par exemple cette discussion au sujet de la vie de son enfant, à laquelle elle répondait « zut ». – Des détails oniriques dénués de signification par eux-mêmes, seules les bêtes et peut-être aussi les petits bonshommes lui ont laissé un faible souvenir ; tout le reste : grilles, dorures, feuillages et inscriptions, bref, l’imagerie décorative, est oublié radicalement ; la malade ne conçoit pas même qu’elle ait eu des visions de cette sorté. Elle arrive cependant à évoquer le souvenir des fils qui pendaient verticaux ; elle nous assure qu’ils étaient blancs. Chose curieuse, elle n’avait gardé aucun souvenir des troubles pseudo-cocaïniaues de la vue, de la sensibilité générale, et du tact (douleurs, incrustations minuscules sous la peau, coutures de la peau, etc.). Chez notre deuxième chlo-ralique, comme chez elle, les visions d’ordre décoratif ont été les plus oubliées.

II.

Récapitulons notre observation. Dégénérée, peut-être hystérique, soignée longtemps pour rein flottant, hyperchlorhydrie. « cliques hépatiques ; démorphinisée récemment, récemment saturée de bromure et de chloral ; en état de marasme avec des symptômes rappelant le tabès, et présentant un délire hallucinatoire très riche qui rappelle le cocaïnisme.

Au Physique : Inappétence, teint jaune verdâtre ; pupilles égales, peu réagissantes ; déséquilibre rappelant le Romberg, absence des réflexes rotulien, achilléen et plantaire ; tremblement léger des doigts, trémulation intermittente de la voix avec achoppement un peu spécial ; pas de sensation de vertige ; douleurs fugaces aiguës ; paresthésies diverses, sensibilité objective non diminuée, gaz abdominaux, constipation, pouls rapide (100), petit, régulier, suffisamment fort ; pas de souffle cardiaque.

Étal mental : Indolence, onirisme, quelques accès anxieux, très courts ; idéation peu obnubilée, objectivité. Hallucinations tactiles petites, innombrables, souvent de localisation sous-cutanée ; sensation illusoire de consistance particulière dans les lèvres et dans la gorge ; quelques hallucinations hygriques ; fds et surtout points de couture. Hallucinations auditives rares et effacées, rarement organisées. Hallucinations visuelles, petites, multiples, égales, kaléidoscopiques, affectant surtout la forme de lacis, d’inscriptions et de décorations, brillantes et confuses à la fois, parfois d’un noir brillant ; elles sont spontanées, sans lien de ressemblance, sans rapport logique, considérées comme un spectacle. Quelques illusions. Apparences d’hyperacousie. Éréthisme verbal un peu particulier.

La ressemblance avec le cocaïnisme réside dans les douleurs du type fulgurant, les micropsies de degrés divers, les prédominances visuelles et tactiles, l’indépendance des hallucinations par rapport à l’idéation, divers caractères intrinsèques des images hallucinatoires, l’anxiété et l’agitation, enfin l’éréthisme verbal (1). Mais des différences se révèlent à l’analyse. 26

A) L’agitation musculaire a toujours été minime ; la malade n’a montré devant nous ni activité ni énergie ; son anxiété n’a jamais été suraiguë, ni même absolument aiguë ; l’immense majorité des hallucinations n’est pas inquiétante ; elles constituent rarement un scénario suivi ; devant les hallucinations, la malade parle volontiers, et son bavardage ne coïncide pas avec une excitation générale ; il ne s’exerce d’ailleurs pas sur tout sujet, mais semble spécialement affecté à la description des hallucinations kaléidoscopiques ; enfin, sur tout l’ensemble, règne une teinte vaporeuse qui manque dans le cocaïnisme.

Dans le cocaïnisme, l’humeur est mobile ; chez notre malade elle est presque toujours égale. Le cocaïnique s’exalte en présence de ses visions ; souvent sa terreur est intense. Son abord est souvent hostile.

L’excitation musculaire primitive du cocaïnique facilite les réactions extrêmes et impose souvent au malade une subactivité continue.

Le délire du cocaïnique est souvent coordonné par rapport à un état d’âme, il constitue une fantasmagorie théâtrale comme le délire alcoolique aigu ; il a ses paroxysmes panophobiques. Au cours des hallucinations non effrayantes, le tonus émotionnel, s’il est peu exalté, ne descend jamais jusqu’à l’indifférence totale.

Dans l’intervalle des crises, l’idéation est plus lucide, les malades font montre d’une certaine activité d’esprit. (Un cocaïnique chez Kræpelin, étudiait à l’aide de verres grossissants ses micro-hallucinations.)

B) Les hallucinations tactiles spéciales devraient presque fatalement en imposer pour des troubles cocaïniques. Il s’agissait de picotements sur et dans la peau, de fourmillement, de sensations d’épaisseur ou de dureté. Toutefois, à bien analyser, les localisations maximales et la texture semblent quelque peu différentes des habitudes cocaïniques.

Le cuir chevelu est intéressé ; notre malade sent « des cou-pillures sur la peau », le cocaïnique sent plutôt à une certaine profondeur sous la peau ses insectes et ses pointes d’aiguilles. Nous n’avons pas encore rencontré dans le cocaïnisme la sensation de lèvres épaissies ; par contre, la langue est fréquemment intéressée chez le cocaïnique et chez notre malade elle ne l’était pas. Notre malade sentait sur et dans sa peau (très superficiellement)

Ball, P. Garnier ; de Laborde, Lafont et Richet ; de Mattisson. – Magnan et Saury. Soc. de Biologie, février 1889. – Magnan. Recherches sur les centres nerveux (1888), p. 88.

des points de couture pratiqués avec des fils métalliques, elle sentait aussi, fait très analogue, de fines coupures ; en résumé, il s’agissait plutôt de petits trajets superficiels un peu douloureux que de miettes encastrées sous la peau. Chose singulière, ces sensations n’existaient pas aux points où les corpuscules du tact sont les plus nombreux (pulpes), mais à la face dorsale des extrémités (espaces interdigitaux et régions périunguéales), surtout dans les espaces interdigitaux, et surtout aux pieds. On ne voyait pas la malade regarder comme le cocaïnique, sous ses doigts, mais seulement dans l’écartement de ses doigts, et au pourtour des ongles. Elle épluchait la peau fine de ces régions, mais ne cherchait pas à creuser sous la peau avec une aiguille, à la déprimer avec l’ongle ; les mains étaient intéressées beaucoup moins que les pieds. La prédominance distale des paresthésies existe dans la cocaïne ; peut-être la localisation strictement périunguéale y est-elle plus rare (tourniole assez fréquente chez les chloraliques). En outre, chaque élément sensitif minimal semble intéressé isolément dans la cocaïne, de là, sensation de points isolés ; le chloral semble en affecter conjointement tout un petit groupe, d’où l’impression de fils courts, de lacis, de placards entièrement cousus.

L’ensemble des paresthésies semble, en outre, siéger un peu plus profondément chez le cocaïnique.

Les hallucinations hygriques n’ont pas été constatées, croyons-nous, dans le cocaïnisme ; l’alcool les produit assez souvent. Elles ont été signalées parfois dans la démorphinisation simple (Gulerre), dans la paralysie générale et dans l’épilepsie (1).

L’impression de fourmillement existe chez notre malade comme chez le cocaïnique, mais à un degré moindre ; ses piqûres sont plus immobiles (pointes de petits ciseaux, peu d’insectes).

À degré égal de troubles tactiles, le cocaïnique est peut-être plus absorbé encore (bien que plus lucide) par ses sensations cutanées ; il s’en laisse distraire moins longuement. À degré égal de troubles visuels, il y aurait aussi chez un cocaïnique des troubles tactiles plus intenses ; et enfin, à degré égal de troubles visuels ou tactiles, un cocaïnique eût été moins confus, beaucoup plus actif, et, à de certains moments, violent. Bien entendu, de toutes ces nuances différentielles, aucune n’est décisive ; mais elles acquièrent par leur accumulation quelque importance.

C) Les hallucinations auditives, si elles n’occupent que le troisième rang dans le cocaïnisme, ne sont du moins pas insigni – 27 fiantes à côté des troubles visuels et tactiles. Certaines des hallucinations auditives de notre malade ont paru être, quant au contenu, indifférentes : « on parle de ceci et cela » ; des jeux de scène importants ont lieu en silence ; des personnages dégringolent du vasistas sans le moindre bruit ; des gens sont vus en train de se dire que la malade et le médecin se parlent, mais leurs voix ne sont pas entendues ; le fils de la malade apparaît, et de loin lui crie : « maman », mais sa voix ne vient pas jusqu’à elle. Au début de l’intoxication, il est vrai, les hallucinations auditives ont été par moments abondantes, suivies, dialoguées, constituant un vague scénario. À ce moment, le diagnostic différentiel d’avec un délire éthylique était certainement difficile ; nous croyons toutefois que, même alors, l’aspect d’ensemble nous aurait induit à douter du diagnostic alcoolisme (voir obs. II).

D) Les hallucinations visuelles en ont imposé dans notre cas, pour des troubles cocaïniques. Leur contenu consistait en points, fils, coutures, parfois des insectes, des grilles, des inscriptions plus ou moins courtes, des lettres isolées ; enfin des motifs plus ou moins décoratifs. Ces derniers sont inanimés ou animés. Leur taille varie du simple point à la hauteur d’une marionnette (20 à 30 centimètres) ; la plus grande longueur des inscriptions lues, ou du champ visuel occupé par plusieurs motifs, semble avoir été d’environ 1 m. 50. Leurs couleurs sont parfois le bleu et le vert, parfois le jaune et le noir (noir mat et noir brillant). Les contours et arêtes sont flous, cependant elles brillent par points et par places (grilles, insectes, petits ronds en or). La reconnaissance de leur contenu n’est pas toujours faite immédiatement ; elles ne fuient pas, mais s’évanouissent. Leur distance varie de 1 m. 50 à 3 mètres ; elles s27 appliquent ordinairement au mur et au plancher. Très rarement, elles apparaissent comme aériennes ; leur relief est toujours minime, elles sont vues le plus souvent à peu près plates (grilles, inscriptions, silhouettes, branches étalées).

Leurs formes sont souvent à l’état naissant au moment où la malade les signale ; elle les reconnaît ensuite comme des silhouettes quelconques. Les mouvements de ces images ne sont pas rapides, pas saccadés, mais leur disparition est brusque, totale. Le plus souvent, elles ne remuent pas, ou remuent sur place ; les plus remuantes semblent les plus brèves. Leur rythme de déplacement, d’agitation et de remplacement est sensiblement uniforme. Dans les images un peu étendues, le pointillé disparaît.

Dans les hallucinations visuelles cocaïniques, la gamme des dimensions paraît plus étendue. Chez notre malade, les mêmes visions étaient assez souvent allongées dans un sens (lignes, épingles, fils verticaux). Les points aperçus par le cocaïnique restent isolés bien qu’accumulés (milliers de puces, poudre de verre) ; à peine quelques constellations se forment-elles dans le pointillé, les rayures manquent. Notre chloralique, qui a vu parfois des pointillés (poudres d’or et de verre), a vu beaucoup plus fréquemment un mélange de traits et points brillants ; la tendance à la liaison des éléments entre eux est évidente ; il en résulte des jambages (lettre M), des lacis, des broderies, des doreries (sic), des grilles en or, des schémas de bonshommes. On remarquera que chez le cocaïnique, dès qu’il y a multiplicité, il y a fourmillement.

On a signalé, comme couleurs prédominantes dans le cocaïnisme, le vert et le rouge, en outre le noir brillant (surtout en pointillé, cristaux noirs). Chez notre malade, nous retrouvons le noir brillant, mais surtout le noir mat ; l’or se rencontre abondamment (grilles dorées, broderies dorées, vulves en or, etc.). Malgré l’or, les images sont souvent, dans leur ensemble, assez pâles ; la cocaïne semble produire plus de colorations vives, plus d’arêtes, peut-être plus de relief aussi.

Souvent les images cocaïniques trouent les murs, ou les suppriment, telles les images alcooliques. Au contraire, les hallucinations chloraliques (du moins les plus nombreuses et les plus remarquables d’entre elles) sont plates ; elles adhèrent si exactement au mur, qu’un de nos malades chloralomanes a pu les dire « faites par des peintres décorateurs qui se sauvent toujours », et l’on pourrait les désigner sous le nom d’images décoratives.

Leur forme est l’objet d’incessantes trouvailles ; elles ne se succèdent jamais par séries homogènes ; elles n’ont ni la flam-boyance, ni les sursauts, ni le grouillement infinitésimal des hallucinations cocaïniques ; leurs mouvements intrinsèques sont lents ; le fourmillement et la vibration sont absents, leur disparition est subite.

Nous avons remarqué l’absence de participation émotionnelle à la plupart des hallucinations visuelles chez notre malade. Ce trait la distingue encore du cocaïnique. D’une façon générale, elle présente une propension beaucoup moindre à l’excitation, soit musculaire, soit psychique.

Un fait capital est la pullulation plus grande des images hallucinatoires à la lumière, et leur extrême raréfaction dans Vobscurité absolue. Nous l’avons observé chez notre chloralique. Si ce fait était reconnu constant, il constituerait un signe différentiel très utile d’avec l’alcoolisme et peut-être le cocaïnisme.

E) Nous avons déjà noté l’absence de liaison idéative entre la plupart des images (pas de ressemblances, pas de séries, pas de scénario) et leur répercussion minime sur l’idéation ou l’émotivité, ainsi que l’absence de la répercussion inverse (peu d’interprétations, peu d’émotion, peu de suggestion endogène, peu de suggestibilité).

Dans le domaine musculaire, nous trouvons l’affaissement. Les tendances maniaques sont bien absentes (dans ce cas du moins), de même l’illusion de lévitation et les sueurs.

La sensibilité génitale n’est nullement exaltée chez notre malade ; seule la sensibilité générale des organes génitaux est en jeu quand elle dit sentir « une moitié du vagin coupée dans la longueur ». Nous avons observé la même atonie génitale momentanée chez un autre chloralique, et cependant, chez ce dernier, les préoccupations relatives à la vie génitale étaient nombreuses.

La cocaïne provoque fréquemment une excitation génitale et un sentiment de jalousie. Ce dernier sentiment, susceptible d’être développé par toutes les intoxications, prend dans le cocaïnisme une véhémence toute particulière (1). Il n’a été signalé, à notre connaissance, qu’une fois, et à un degré faible, dans le chloralisme (2).

En résumé, notre chloralique diffère d’un cocaïnique par l’effacement relatif du tact et de la sensibilité générale derrière le visualisme incessant, par l’idéation pénurique, l’émotivité restreinte, l’atonie musculaire, le mode différent de la loquacité, enfin la texture intrinsèque des hallucinations visuelles.

F) Les solanées vireuses (belladone, datura, jusquiame, pommes de terre ou tomates avariées ou non mûres) provoquent des délires analogues par quelques points au délire cocaïnique (3).

Paresthésies des doigts et des lèvres (épaississement, picotements, etc.). Analgésie. Peut-être tendance aux lacis et aux entrelacs, mais larges, dans les images hallucinatoires (filets et toiles d’araignées sur les objets). Petits animaux rampants (Baillarger) ou volants (Christian) ; transformation de l’ambiance continuelle. Images difformes, fantasmagoriques, riches en couleurs, flamboyantes même, qui entourent littéralement le malade. Sentiments toujours véhéments (hilarité, érotisme, turbulence, fureur, allure maniaque). Photophobie, phonation et déglutition difficiles. Mydriase, parfois exophtalmie. Ten – 28 dance à procéder par crises. – En pratique, l’intoxication par les solanées se présente sous forme d’ivresse aiguë plutôt que de délire prolongé sur fonds chronique. – Les menaces de col-îapsus s’y montrent davantage que dans le chloralisme (1).

L’aconitine donne du fourmillement des lèvres, du nez ; et de la langue, du resserrement de la face, sensibilité au contact de l’air, sensation subjective de froid, constriction de la gorge, hypersécrétion, hypersthénie cardiaque avec ataxie. Audition diminuée. Mydriase tardive. Décours suraigu (2).

L’héroïne, un instant incriminée par nous en raison de sa constitution éthériforme (deux radicaux acétyles), semble peu capable de produire la floraison hallucinatoire qui est ici le fait capital ; elle prédispose seulement aux troubles respiratoires, aux syncopes et aux convulsions (Duhem) (3).

Nous chercherons, après l’étude de notre deuxième chlora-lique, quelle a pu être l’influence du bromisme et de l’inanition sur le délire des deux malades.

Quant à l’état de besoin morphinique chez la première, nous savons par les discussions fondamentales sur Je morphino-cocaï-nisme, qui ont eu lieu en 1889, par diverses publications et par notre propre expérience, que la démorphinisation n’engendre pas elle seule de délire hallucinatoire, du moins spécial (délires d’épuisement ou toxiques surajoutés) (4).

G) Nous constatons dans l’anamnèse plusieurs ivresses chlo-raliques pures, des sommeils chloraliques avec délire tardif ; les obnubilations, les vertiges, les tendances syncopales, les altérations du sang (teint), la parésie vésicale, et les douleurs sont chloraliques. Ces douleurs offrent de remarquables analogies avec les douleurs tabétiques, mais l’analyse montre des nuances différentielles.

Les douleurs dont le siège est pelvien semblent ici plus pariétales que viscérales (carré des lombes psoas-illiaques) ; or, les douleurs strictement pelviennes des tabétiques nous ont toujours paru prédominer dans les viscères et non dans les muscles.

Parmi les douleurs pelviennes de notre malade, celles dont la localisation paraît viscérale semblent porter sur l’intestin plutôt que la vessie ; elles sont relativement peu intenses, d’étendue 29

restreinte, de trajet court ; elles ne procèdent pas par séries ; elles donnent l’impression d’un corps mousse « un couteau de bois » : ce n’est pas l’arme usuelle du tabès.

Notre malade sent exercer sur ses viscères des tractions lâches et indécises ; des sortes de grilles y pénètrent mollement, s’y retournent lentement. Le tabétique sent ses viscères rongés, broyés, tordus, brûlés. Chez notre malade, les membres sont le siège de peu de douleurs.

Les paresthésies tabétiques de la plante des pieds (couche d’ouate, tapis, paillasson) semblent plus étendues, plus cohérentes, que les douleurs disséminées ou linéaires (ligatures, coutures), dont se plaignait notre chloralique ; enfin, la face dorsale du pied, est, chez notre chloralique, plus paresthésiée que la plante, ce qui n’est pas l’habitude dans le tabès (1).

Le chloralisme provoque souvent des douleurs très aiguës, soit crampoïdes, soit fulgurantes, soit très spéciales (douleurs en anneaux au-dessus des articulations). Dans notre cas, les seules particularités seraient d’être obtuses et fugitives, enfin d’évoquer parfois chez la malade une disposition en lacis (des grilles), peut-être comparables, dans leur pathogenèse aux dispositions similaires constatées dans le domaine visuel.

Les douleurs aiguës sont fréquentes dans la démorphinisation ; mais c’est surtout l’abstinence brusque qui les produit ; elles cadrent avec les sueurs, la diarrhée, les grands désespoirs ; elles affectent la masse des membres avec les articulations, amènent des réactions véhémentes du sujet, affectent peu le type fulgurant ; nous les avons vu disparaître généralement en trois ou quatre jours. Ici les douleurs duraient depuis dix jours.

Les douleurs tabétiformes ont été signalées dans le cocaïnisme. Nous ignorons leurs caractères différentiels.

Notre malade a présenté une certaine maladresse des mains, de l’incertitude de la station et de la marche ; mais ces troubles tiennent du vertige, de la confusion et de la névrite périphérique, non du tabès.

Les troubles de la parole (2), par leur excès même, empêchent de s’arrêter à l’idée d’une paralysie générale ; ils seraient, dans 30

cette hypothèse, trop en avance sur une diminution mentale qui, d’ailleurs, après trois années, ne s’est pas montrée, du moins dans la forme voulue. Il s’agissait d’ailleurs, non d’accrocs imprévus, mais d’arrêts lents ; les hésitations avaient lieu entre les syllabes, plus souvent que sur les syllabes, comme dans le cas de sécheresse de la bouche ; les lèvres semblaient inhibées plutôt que la langue ; il y avait embarras soudain, non ataxie ; la reprise du départ, lente ou vive, semblait en tout cas plus facile qu’après l’accroc paralytique ; le tremblement qui annonce l’arrêt ou lui succède était en quelque sorte plus flou.

III.

Deuxième observation. – Chloralisme aigu sur un fonds de chloralisme chronique. – Délire prolongé. – Hallucinations spèciales de la vue. – Analogies avec les visions cocaïniques. – Onirisme.Ivresses chloraliques antérieurement.Hypocondrie génitale.Homosexualité.

Le 6 avril 1907, vers 3 heures du matin, des agents arrêtaient à son domicile le nommé René H…, âgé de 30 ans, employé d’Admi-nistration, qui venait d’allumer dans son domicile un incendie, et ramenaient à l’Infirmerie spéciale.

Questionné sur les causes du feu, il ne peut ou ne veut pas les dire ; mais dans une chambre, il se couche aussitôt, se tient tranquille et paraît dormir quelque temps. État cachectique ; mouvements torpides, élocution hésitante ; prononciation parfois embarrassée ; le soupçon d’une paralysie générale se présente à nous nécessairement, mais nous le trouvons peu compatible avec la vivacité d’esprit dont le malade fait preuve par instants. Un agent toxique semble en jeu, mais lequel ?

Le lendemain, 7 avril, le rapport de nuit nous apprend que le malade n’a pas dormi et n’a pas cessé de frapper à la porte, disant que l’on allait l’assassiner et qu’il y avait dans sa chambre des gaz asphyxiants ; il avait vu autour de lui « une foule de choses » et il avait mis sa literie en désordre.

Il se montre simultanément obnubilé et expansif, nous exposant les visions de sa nuit avec forces détails ; des termes de géométrie et de mécanique reviennent fréquemment dans ses descriptions, d’ailleurs toujours interrompues et recommencées ; les phrases sont sans cesse inachevées.

La confusion intellectuelle se manifeste dans l’effort inutile pour donner certaines dates, et notamment le quantième du mois. Il cherche des repères, en trouve et ne peut pas s’en servir, soit qu’il les oublie, soit qu’il échoue dans le travail de les rapprocher les uns des autres ; des noms de mois et des chiffres inattendus de lai-même surgissent dans sa phrase, il ne se reprend que pour se tromper à nouveau, mais il a conscience de l’erreur.

De même, prié de donner son adresse, il confond d’abord son domi-cile avec celui de sa sœur, puis, voulant préciser ce dernier, il n’v arrive pas. Il se pose à lui-même des questions, et ses réponses viennent sans rapport avec ses demandes, donnant lieu à des coq-à-l’âne où il représente à lui seul les deux personnages du dialogue.

Certaines locutions délicates, des tentatives de raisonnement d’ordre scientifique ou efforts pour tracer des plans explicatifs, enfin certains jugements critiques qu’il tâche de porter sur lui-même marquent des restes de lucidité.

Son ensemble rappelle surtout certains cas de délire autotoxique, où un surmenage à la fois intellectuel et émotionnel a préparé la confusion. Dès que nous parlons de neurasthénie, la physionomie du malade s’éclaire et il s’écrie : « Oh ! monsieur, vous l’avez bien dit : je suis un vrai neurasthénique psychasthénique. Depuis trois ans, je ne puis plus dormir ; je souffre avec cela do spermatorrhée. » Il nous dit avoir essayé de tous les calmants et hypnotiques : bromure, véronal, trional, chloral, etc. Toutefois, ces temps derniers, il n’aurait absorbé que du bromure ; dimanche dernier, notamment, il en aurait pris une très forte dose sans chloral. Il nie tout excès et usage d’alcool, et nous le croyons. A-t-il eu de l’albumine dans ses urines ? Il nous assure fortement que non ; nous demandons s’il n’a pas appris à faire lui-même ses analyses ; il sourit, voyant là un trait à l’adresse de son hypocondrie, et il répond : « Non, je les payais 20 francs ; pour ce prix, vous jugez si elles étaient complètes. »

Son élocution frappe par le nombre des lapsus. Un mot se substitue à un autre, des syllabes manquent, d’autres s’intercalent dans un mot ; parfois, deux mots tronqués fusionnent, produisant un vocable hybride et dénué de sens. « Je prenais des douches très… très effervescentes (c’est-à-dire efficaces ?). On a trouvé mon urine très… énergique (ainsi, plus loin : des bagageurs, la pailleforme, le conforme, etc.). »

Les mots vagues « chose, machin », les oublis de mots et les impropriétés abondent, comme chez tous les confus ; mais les troubles de la phrase ou du mot offrent ici une variété et une fréquence particulières. Nous y reviendrons.

Prié d’écrire son adresse, il écrit sur une ligne assez droite : « 1, rue du Pont Louips Lphillipp, 68 », puis : « 2, rue du Pont Louips Pphi…l…ppe » (Louis-Philippe). Les lettres sont presque toutes tremblées, des traits tremblotants. Des lettres, on le voit, sont surajoutées, interposées, par anticipation ou rappel, exactement comme les syllabes dans le discours. Notons, au point de vue idéation, que l’adresse donnée par le malade n’est pas son adresse actuelle, mais une adresse ancienne (fait fréquent chez les confus de tous genres de même que chez les subdéments et aussi les traumatisés). Nous pensons maintenant spécialement à un appoint toxique exogène.

Une heure après, se présentent à nous spontanément la sœur et une tante du malade. Elles nous apprennent les faits suivants :

Pcre mort à 46 ans, très probablement alcoolique et tuberculeux ; mère morte cardiaque et albuminurique. Une sœur de son père persécutée, internée, s’est suicidée. Le malade habite <eul. De tout temps enclin à la neurasthénie, il est devenu extrêmement faible depuis que ses fonctions l’obligent à de nombreux voyages (cause adjuvante de l’insomnie) ; disputes avec sa sœur, brouille avec diverses personnes ; depuis trois ou quatre mois, bizarreries d’allures : sombre, silencieux et changeant, il se trouve des maladies de toutes sortes. Ces jours derniers, nombreuses erreurs dans son travail ; il voyait des ennemis partout et faisait des « contes impossibles ».

Il a abusé, depuis des années, de remèdes variés, notamment de bromure, de chloral et de trional, il prend du chloral tous les jours.

Il y a trois ans, une crise semblable, mais bien plus courte, s’est déclarée. À la suite d’une perte de connaissance, il s’est agité, réclamant du chloral, voulant étrangler les gens et se jeter par la fenêtre. Conduit à l’hôpital, il en ressortait le lendemain crise dissipée en quelques heures). Le malade prenait alors du chloral en excès, nous ne pouvons savoir à quelle dose. Nous interrogeons à nouveau le malade, et nous lui demandons en premier lieu pourquoi, ayant convenu de ses excès de bromure, il n’a pas convenu de ses excès de chloral. Il commence une réponse et l’oublie, impatient qu’il est de nous parler de ses hallucinations récentes.

« Il s’est passé, dit-il, des choses abominables. Quand je suis descendu à 10 h. 1 /2, le premier acteur du mélodrame, du moins celui que j’appelle ainsi, est venu savoir ici. Il prévient tous mes départs, il est prévenu de tout. Je n’ai pas d’argent sous moi (lapsus). Le médecin légiste (allusion à son arrestation, au souvenir de laquelle il mêle le souvenir de nos interrogatoires médicaux) m’a dit : « Je prends reçu de votre argent, il ira au comptoir « du 15e, bureau 10*2. » Il y avait là un interne qui fait métier de je ne sais quoi avec ça, et qui nourrit ses gamins comme ceux que nous allons voir tout à l’heure (les futurs sont nombreux dans son élocution).

« Vous m’avez dit pourquoi je vous demandais… » Ici, il se tait. L’idée lui a échappé, il voulait parler du chloral et dire : « Vous m’avez demandé pourquoi je n’ai pas dit que… » Dans son commencement de phrase, le mot demander a pris la place du mot dire, et inversement ; la négation a disparu, etc.

« Ils ont pris et descendu tout mon linge, et quand je suis descendu là-haut l’autre les a blanchis. »

Après cette phrase, le malade tombe dans une songerie d’environ une minute, désignant l’infirmier : « S’il peut tout voir, il se rendra compte. Vous verrez bien. Il y a dans ma chambre deux armatures de fer à fermereau, celle de droite coupe toutes les mesures. Les tiges de fer sont… enfin dans le sens de… (il veut dire le sens vertical). Je ne trouve pas. On les croit fixes, mais se déplaçant par trois elles laissent passer un homme, mais avec des choses, des états qu’il m’est impossible de dire, puisque je suis resté ici presque sans connaissance et que je n’ai jamais mis les pieds dehors.

« Ils emploient des gaz asphyxiants, des explosifs, des sels de cuivre ; j’ai reconnu l’odeur du cuivre, pas l’odeur, plutôt le goût. Il y a des poussières de poudre de… cette poudre-là sur les murs, la même poudre au fond d’un verre que vous trouverez là-haut dans un verre dix fois grand comme celui-là.

« Je n’ai eu aucun sommeil la nuit, j’ai défendu ma vie plus de quatre-vingts fois cette nuit. Les uns demandaient pour quelque chose qui descend sur les Cours de la Victoire… non, ce n’est pas cela. » Nous demandons : « Qu’est-ce que les « Cours de la Vic-« toire ? » Réponse : « C’est une petite rivière. Vous savez, la gare Magenta, je crois du moins que c’est la gare Magenta (il n’y a pas de gare de ce nom), mais je ne peux pas m’en rendre compte. Voulez-vous me prêter un de vos petits papiers, je vais vous tracer un petit schéma.

« Ils avaient préparé une camarade (?). Elle était préparée, mais je n’ai rien entendu. Depuis vos remarques (?) celui que je considère comme le premier acteur n’est pas revenu. Ils ont dû laver les draps, puis ils ont effacé des peintures qui étaient imprimées sur les murs ; sans doute ces gens-là sont des peintres-décorateurs. J’ai aperçu ma propre écriture tracée sur les mars, imitée, mal imitée. Ce qu’elle disait : « Monsieur H… est un cochon, un « pédéraste, il emmène chez lui des petits garçons. » Quand j’ai retrouvé le p…pinceau, c’était fini, le bonhomme avait lâché son persil (pinceau) et son chiffon, et s’est sauvé. »

D. – Qu’appelez-vous son persil ?

R. – Son p…pinceau. Ma langue a fourché.

« Ce que je vois, c’est une foule de petites choses par terre, qui prendront place à six dans ma chambre. Ils ont jeté des pantalons et des chapeaux, toutes sortes de choses. Ma chambre sera disposée pour la personne. Ils ont des modèles de clefs construites… à ce truc-là intérieur.

« Ce que j’ai fait cette nuit ? C’est vrai que j’ai passé le temps à retrouver mon lit. Je n’ai pas une mi dessus… une minute de s…s… seconde, pas une seconde, vous savez. (Le mot « dormi » est tombé, devancé par le mot une, mais sa syllabe mi, résonnant dans l’esprit en même temps que la syllabe mi du mot minute, s’est fondue avec elle et a été exprimée pour son compte, etc.)

a II y avait une gare, avec un grand concours de bagageurs (c’est-à-dire voyageurs avec bagages). Mon concierge est un terrible ennemi ; j’aurais voulu que quelqu’un vienne voir chez moi ces gosses. On a écrit ici un rapport contre moi avec une expression rayonnante. »

Le malade, entré dans une description, cherche à l’éclaircir : par un plan qu’il nous dessine ; le plan est orienté, bien entendu, par rapport à lui ; mais retournant le plan pour nous le faire lire {nous sommes de l’autre côté de la table), il ne s’aperçoit pas du renversement que la figure a subi ; et, de sa place, cherchant à le compléter, il y ajoute des traits dans le même sens que si le plan n’avait pas tourné.

Il accompagne ces traits des commentaires suivants : « Si on remonte de la rivière, en descendant jusqu’à la fenêtre par laquelle se sont introduits les petits… enlevés… Ce sont des gosses ignobles, infects, pas même habillés avec des poux (sic). Vous voyez la, gare Montparnasse (peut-être celle qu’il appelait naguère la gare Magenta ?) et l’eau passe comme si elle coulait vers nous, à la place où vous êtes. Donc ces gosses, d’après ce que j’ai lu, s’amusent là sur le bord de la rivière avec leurs pères et avec leurs mères, depuis un certain document qu’ils ont espéré de voler. Son père, sa mère et sa petite fille qui aurait pu dire, et moi j’aurais dit à cette petite fille : « Voulez-vous venir chez moi, nous nous amuse-* rons. » En réalité dimanche j’étais loin de là, je ne suis pas sorti parce que j’avais pris trop de bromure qui m’avait affaibli les nerfs.

« Si je connais les bromures ? Il y en a quatre. J’ai pris aussi de l’extrait thébaïque, du véronal, mais surtout des prép…para-tions de bromure. J’ai fait dimanche un excès de bromure.

« Depuis combien de temps suis-je ici ? – Depuis deux jours (c’est le deuxième jour). Je viens de passer ma troisième nuit (inexact). C’était hier le 21 (très inexact). Je vous ai vu (exact), le Dr Renard (?) était à côté de vous, un homme à barbe blanche (exact). Dimanche dernier c’était le 10, alors lundi c’était le 1er, non ! »

Nous lui demandons de copier, dans un livre, une phrase. Il commence à copier avec application, puis, au cours de l’exécution, son attention s’accroche à la page adjacente dont il copie un fragment de phrase. Il ne s’aperçoit pas de l’erreur. Il en résulte les lignes suivantes : « Quelle est donc dans ces cas des causes de cette dépravation extrême qui frappe en cause de la dép… » Se relisant, il dit : « J’ai passé des mots, ça ne vous fait rien ? » Puis il ajoute spontanément : « Il y a des interversions de mots. »

Questionné à nouveau sur l’adresse de sa sœur, il éprouve les mêmes embarras que la veille, et il conclut : « Sa résidence ? Elle en a certainement une de fixée. »

Nous l’engageons alors à écrire à sa sœur une lettre l’invitant à venir le voir. Il écrit : « Ma chère sœur, je désirerais bien te voir, mais je crains terriblement qu’il ne sera pas possible me viens surtout dans ces maisons. Mais je désirerais que t’m’avances (l’élision qui devait porter sur le mot me a porté aussi par avance sur le mot tu) trente-cinq francs. Je t’aime toujours ma grosse (un peu exagéré). Bien mes affections à M. Je vous embrasses tous. » Pour écrire cette lettre, nous lui avons donné la même feuille qui porte déjà sa phrase copiée et ses schémas, et qui, en outre, est un imprimé ; il n’y a fait aucune attention. Nous lui faisons remarquer que sa lettre est mal écrite, il veut la recommencer dans un coin de la même feuille, et il en résulte ces deux lignes : « Ma chère sœur. Je désirerais bien te voir, mais je crains, qu’il ne seras pas possible que ce soit possible. »

Là, il s’arrête, et il nous dit spontanément : « Je suis fatigué d’écrire cette lettre, c’est la corrélation de l’idée à la pensée que j’ai du mal à… oui… » Il sourit, puis tombe dans une apathie assez prolongée. Après un très long silence, il désigne d’un geste nos papiers et dit : « J’ai perdu ce genre d’écriture-là, la copie. »

Il définit ses hallucinations visuelles « des images libres, des : idées sans concert apparent dans les objets qui se suivent ». « Je vois des fantasmagories, Charlemagne et ensuite Louis XI. Peut-être une idée de gloire les relie, puis cela deviendra des insignifiances^ des gerbes, des vignes, des amours. Quelquefois, les images sont toutes petites, quelquefois très grandes, grandes, grandes comme les murs, quelquefois plus.

« Il y a dans le nombre beaucoup d’araignées ; autrefois, elle » me faisaient peur, mais plus maintenant. Autrefois j’ai eu des hallucinations de personnages ; mais cette nuit, ceux que j’ai vus étaient bien réels ; si ce monsieur n’est pas entré réellement dans ma chambre, alors, c’est que les autres n’auraient jamais existé. »

Il parle spontanément d’illusions. « Quand je regarde un objet. il remue. Si je vois beaucoup d’objets étalés et que j’en regarde la portion que je puis apercevoir, ils me font l’effet légèrement de marcher. » À un autre moment, comme nous insistons pour savoir si les hallucinations visuelles sont plus nombreuses la nuit que le jour, après quelques incohérences il déclare catégoriquement : « J’ai plus de visions quand mon esprit s’arrête sur beaucoup d’objets. »

Les hallucinations auditives paraissent avoir été peu nombreuses. Le malade semble avoir fréquemment l’idée d’accusations portées contre lui, mais n’entendre que rarement des voix accusatrices.

« Le chef de la bande cherche à me dire des injures ; la bande porte bien des accusations en paroles, mais justement je ne les entends pas. » Le malade dit avoir entendu les mots « cochon,, pédéraste, tante », et bien d’autres encore, mais aucune phrase un peu longue due aux persécuteurs ne peut nous être citée ; l’audition est donc exaltée, très certainement, bien moins que la vue.

Contrairement à notre première malade chloralique, H… nous dit ne ressentir ni picotements dans les doigts, ni épaississement des lèvres, ni douleurs musculaires aiguës. Il aurait commencé ici seulement à éprouver quelques vertiges. Gomme nous lui demandons depuis combien de temps sa parole est embarrassée, il nous répond : « J’ai toujours un peu bégayé, mais moins que maintenant. » Tremblement des doigts, détonations digitales ; pouls : 80. Le malade a conscience d’une agitation musculaire morbide. « Sans rien penser, j’ai besoin de me déplacer, je suis énervé. Je l’ai éprouvé autrefois bien davantage ; je faisais alors des excès de chloral. Le chloral vous donne un goût affreux dans la bouche. » Plusieurs fois, pendant l’interrogatoire, quand les bruits du service le frappent, le malade tressaille légèrement ; nous lui demandons s’il a eu peur. « Oui, j’aurais peur si j’étais seul, mais je n’ai pas peur chez vous, parce que je suis en sûreté. De 10 heures du soir à 6 heures du matin, j’ai été obligé d’évoluer contre mes apaches. »

Tout d’un coup, après avoir regardé derrière lui avec calme, il nous confie spontanément ceci : « Depuis que je suis ici, plusieurs fois j’ai eu la sensation que quelqu’un passait auprès de moi. »

Il parle à nouveau de sa neurasthénie. « Je n’ai pas dormi officiellement depuis deux ans et demi. Je souffrais moralement d’être seul, puis sa spermatorrhée me fatiguait et m’inquiétait au point de vue de mes relations avec les femmes. Les effets de la neurasthénie se multiplient devant une femme d’abord devant votre femme surtout ; avec une personne que vous payez vous ôtes toujours quitte, mais l’autre se sent lésée dans ses droits d’épouse. »

Le soir, vers 9 heures, nous venons l’observer dans sa chambre.

Il est extrêmement occupé à tourner et à retourner ses matelas, moitié étalés et moitié entassés à terre. Nous apprenons qu’il a passé l’après-midi à ce même travail. Il reçoit notre visite avec plaisir et nous tire à part pour nous dire : « Voyez là, ces trois petits garçons tout petits, tellement petits, derrière la fenêtre, tenez, en voilà un encore. Là, une grosse femme sur la pailleforme (c’est-à-dire la paillasse). Çà… ah ! plus fort que cela. On a assujetti le lit avec des clous jusque-là, jusqu’à présent ; ils ouvrent, et se représentent aussitôt l’étranger (sorte de psittacisme indifférent).

« C’est plein partout de fils et de bêtes qui montent (son geste donne l’idée d’un mouvement d’ascension uniforme et lent). Plusieurs injections, plusieurs pâtes, des sangsues. Il doit y avoir des gamins sur la place ; ils auront fait un truc pour l’électricité.

« Là, tout de même la fin d’un rat que j’ai écrasé là, qu’ils m’ont fait sortir par ce trou, c’est de là que vient tout. Regardez ces insectes qui montent ; des inss…sectes a…artificiels (tremblement). Des insectes artificiels. Tout ce qu’ils veulent est artificiel depuis… qu’ils veulent (la pensée s’est évaporée, des mots récemment prononcés reviennent pour former la phrase).

« Quand je suis arrivé dans ma chambre, j’ai vu l’aspect d’un lit beaucoup plus petit que d’habitude et dedans il y avait quatre hommes. » Il examine le mur, mais avant d’avoir pu définir ce qu’il voit, il se détourne et dit : « On ne voit plus. »

Nous faisons alors éteindre la lumière électrique et nous restons, avec le surveillant et le malade, dans l’obscurité, sans parler. Le malade dit spontanément :

« Jean-Baptiste. Voilà des gendarmes de beaucoup de gens, parce qu’il y a un concours, une foule d’individus qui mettent deux minutes à faire le tour. »

Il palpe notre manche et dit : <c Je sens vos vêtements, c’est du velours (inexact), voilà une casquette à visière de cuir (nous n’avons aucune coiffure).

« Je vois des outils et des instruments ; la fenêtre a des carreaux détachés. »

Questionné sur les gens aperçus par lui, il dit : « Ces gens m’insultaient ! Si je les entendais ? Non, mais ils me le faisaient comprendre. Ils vous appelaient pédéraste ? Non, ce n’est pas un mot connu dans le peuple.

« Une bête. Là des gens pour la fête, un homme sur une chaise. Deux petites filles. Un homme tout près. »

Nous saisissant par le bras, il dit : « Voilà un homme, je le tiens par le bras. » Comme nous lui répondons : « C’est moi », il réplique : « C’est qu’il est tout près de vous. »

L’instant d’après, palpant le mur, il dit : « Voilà une tige. » « Je vois des étoffes sur le mur, des choses cannelées qui remuent. Voilà une église avec des rangs de chaises vides, des piliers et des grilles.

« Voilà des choses qui remuent d’une drôle de famière (c’est-à-dire façon et manière). » Au moment même où il nous parle d’individus évoluant autour de lui, il aperçoit dans la pénombre le surveillant, et semble n’y pas faire attention ; questionné, il répond : « C’est Monsieur que je connais, mais lui, il ne fait pas partie. » À un moment, debout près de nous, il nous prend la main, puis reste inerte et silencieux assez longtemps, gardant cette main. Il ne semble d’ailleurs pas inquiet, bien qu’il aperçoive des personnages.

On remarquera que dans l’obscurité le malade a vu plutôt des personnages et de vastes tableaux que de menues choses. La vitesse de disparition des images, et celle de leur renouvellement, étaient moindres qu’à la lumière.

Nous faisons de nouveau la lumière, le malade examine le mur : « On dirait une chaise en osier, c’est léger et c’est même plus clair. Mais, docteur, mettez-vous ailleurs, vous n’êtes pas à l’aise, voilà trop longtemps que vous êtes assis sur la conforme (c’est-à-dire la paillasse).

« Un des* principaux couples est sous les cabinets. Il ne peut pas sortir une cérémonie pour me faire goûter l’agrément qu’ils prétendent étudier mieux. Alors quand Ja chose sera complètement rapprochée, mais sortir par une voie qui doit donner par là. »

Il refuse de boire : « Je ne puis plus dormir ni manger. » Nous lui demandons à quel moment s’est passée telle chose : « C’est quand vous m’avez vu si en colère (à demi exact) brisant mon lit.

« Voilà une quantité de petites bêtes suspendues dans la chambre. Si elles grouillent ? Oui, quelquefois, presque toutes sont artificielles. »

Nous lui mettons en mains notre carnet et un crayon en l’invitant à nous dessiner ses insectes, il y consent ; mais à chaque tentative, son attention est vite détournée, et il retombe dans l’apathie, sans doute fatigué par les efforts qu’il a dû faire pour se recueillir.

« Voilà leur petit machin sur la cheminée. Voilà des choses en or, disparues ; le type a eu juste le temps de passer la main.

« Voilà sur le mur des plaques gravées (il gratte le mur). Il y a des dessins collés, des têtes couronnées en uniforme (sic), Napoléon vous le voyez, une panne bleu, blanc, rouge.

a Un homme en tube à côté de celui des hommes en tubes. Je crois qu’il y a beaucoup de monde dans Yassemblée, un petit garçon avec casquette brune et un pantalon bleu, il portait du lait à la main. Vous voyez cela comme moi-même ; si quelque chose vous échappe…

« Ici, ils ont pris la liste de l’Ex…position des huit types qui sont entrés dans l’Exposition, tant pour l’Exposition que pour avoir les choses, tout ça toujours ; comment l’appelez-vous, ce garçon ?

« Voilà des fleurs collées contre le mur, ce sont des fleurs artificielles, cela tient mieux, ce sont des pâquerettes.

« Du thym, des araignées jaunes écrasées, des choses écrites troubles. Dans Vobscurité, je ne vois jamais de ces insectes que je vois ici par centaines ; c’est bien naturel, dans l’obscurité on ne distingue pas les petites choses.

« Tenez, des punaises grosses comme ça, ou quelque chose d’approchant. Une bête qui a été soignée. Tenez, des gosses, un, deux, trois, quatre à la fenêtre.

« En voici quatre qui s’éloignent, ils étaient tout près quand je les ai signalés.

« Ça sera la représentation qui doit avoir lieu chez moi. C’est fait pour donner une séance ; il faut ouvrir la porte qui est là, et s’il y a pente, glisser dans la Seine ; on a essayé.

« Voilà un travail sur un terrain d’un millimètre cube (sic). Du terrain épais entre la mollie (sic) du pont et le coin, la moitié d’un plié complet par beaucoup de travail.

« Une jeune femme en gilet, en maillot.

— D. – De quelle hauteur ?

— R. – Elle est toute petite, elle a huit ans. Peut-être une grande hauteur, je ne me rends pas compte. Celle-là était sur mon lit l’autre jour, l’autre aussi, je n’ai pas voulu les regarder, c’était dégoûtant.

« Ils dévissent cela, les triangles en bas ; le supérieur se relève tn haut.

— D. – Que voyez-vous ordinairement ?

— R. – Des formes confuses avec quelquefois des traits éclatants beaucoup de bleu clair. Je ne vois jamais la fin du… de leur corps.

— D. – Est-ce que parfois les gens vous entourent ?

— R. – Non ils passent. Encore des femmes. Jamais de ma vie je n’ai bien dormi, je n’ai jamais eu de forces. Tenez, regardez ça. Depuis treize ans j’ai ma neurasthénie. Mon service milli…flaire

a été ma meilleure année (il sourit et nous regarde aimablement). »

Il gratte avec insistance ses jambes, les mollets surtout, et dit à plusieurs reprises : « J’ai les jambes pleines (Tinsectes. Tenez en voilà plein.

« Pas cette tache-là… plutôt ce dessin ; ce sont des choses moitié écrites, moitié… (phrase inachevée, puis apathie).

« Voilà un gendarme avec un petit garçon, avec un officier tout petit. Voyez-vous les deux nageurs, leurs têtes remuent d’une façon pas naturelle. Ces deux têtes, il y a deux minutes se sont quittées, donc c’est un tel, et cette espèce de machin jaune par la fenêtre, par la manière dont c’était avant, cette façon-là toute la salle.

« La même peinture ou celle-là. C’est le garçon (il nous désigne) qui l’a signé. Plusieurs éloigneurs (nageurs ?) s’éloignent ensemble.

« Voyez, on ne voyait pas tout à l’heure, du creux et du plat, des cristaux, du sable, je crois. Ils sont transparents et viennent d’apparaître ; jusqu’ici vous avez vu des baigneurs. Il brillait, brillait, brillait, et là nous avons vu des marins. C’est le dessin, non ce n’est pas le même sujet là-dessous. »

Nous quittons la cellule, il reste seul et nous l’observons en cachette. Il nous déclare, quand nous sortons, que ses personnages vont venir, qu’il est en danger : « C’est un véritable suicide, je ne peux pas coucher là. » Mais son inquiétude est bénigne, comparativement à l’anxiété et à la panophobie alcooliques. Cette inquiétude n’évoque d’ailleurs, durant notre disparition, aucune hallucination visuelle terrifiante, elle nous paraît même diminuer spontanément pour faire place à une apathie mêlée d’hallucinations microscopiques.

Comme nous rentrons, le malade nous parle d’un goût amer « pareil à celui qui suit l’absorption du chloral ; quelquefois je sentais ce goût seize jours après ; cette nuit les odeurs et le goût ont disparu.

« Vous les voyez toujours, les différents sujets ont légèrement varié. De la formation formante, elle se forme, prenez donc la main, c’est du papier qui va durcifier et qui devient de la pierre. Ici. c’est de la pierre, là encore cela a l’air d’étoffe. Ici dans cinq minutes nous allons avoir des personnages en pierre comme ici.

« On a vu une plage avec trois personnages bretons et la mer ondulant, nous l’avons vu, c’est indubitable. Dans la deuxième édition, l’autre immédiatement enveloppait toute la frise, c’esl donc un système différent de styles et de formes appartenant un peu à tous les styles.

« Ah ! c’est une représentation du voyage pour aller à Liège. "

Nous demandons de nouveau au malade s’il voit plus ou moins d’images dans l’obscurité ; il répond : « Vous voulez dire sans lumière, j’ignore qui vous avez amené, quatre ou cinq sont sortis, mais sans être reconnus (désignant notre cahier de notes) : de combien me suis-je trompé dans le compte des noms de votre nomenclature ?

« Je ne peux pas coucher là, mettez-moi ailleurs, voyez cette devanture, elle était gris-vert comme de l’autre côté, vert métal en pierre creuse et en pierre solide. Tenez, un petit point rouge, rouge, rouge, compris dans le… (phrase inachevée, inertie). »

Il gratte les parois de sa cellule ou ses matelas avec ses ongles, comme pour en détacher quelque chose. « Voilà des gouttes d’eau, des couteaux, des fourchettes et cuillers, elles ne bougent pas, c’est le type probablement. Le type les hypnotise. Tiens, les voilà disparus tous avec la même facilité merveilleuse. Gela alterne avec des fleurs, des plantes, des femmes, des plantes aquatiques, comment donc, des… des… nénuphars. Un petit bateau avec ses voiles, de petites… en papier gommé, vous les voyez ress…sortir. De cette carriole est sortie une femme, un homme et une femme. Elles montent en voiture, une eau où la chose est projetée de tous côtés ; tous ces changements de photographies en trois-quarts d’heure. »

Nous lui demandons : « Gela vous occupe ? » Il nous répond, avec une nuance de mécontentement : « Oh ! ne me dites pas cela. » Puis il s’irrite, et avec une véhémence inattendue il nous dit : « Vous avez considéré cependant des choses extraordinaires, et vous ne voulez pas me tirer de là ! »

Subitement encore il se calme, et il nous dit en confidence : « Ils savent que vous êtes trois. » (Nous ne sommes que deux avec lui dans la cellule.)

Le lendemain, nous lisions au rapport : « H… a passé toute sa nuit à regarder des petits insectes sur les murs. Il criait quelquefois parce qu’on lui avait jeté des ordures tout autour de sa chambre. On a enlevé, dit-il, les traverses du pont pour le faire tomber à l’eau, on voulait le tuer et il se mettait à crier au secours, demandant à ce qu’on le changeât de chambre, car il lui était trop pénible, disait-il, de passer la nuit dans un trou pareil. »

Il dit, en nous voyant un crayon à la main : « Bon, prenez des annotations ; je voulais que l’autre docteur en prenne ; il vient des types armés de couteaux, je tiens à ce qu’on en fasse un rapport. Ge soir est mon dernier jour, je serai irrévocablement porté à la Seine, par ici, où il y a un petit couloir caché. Je vais tailler dedans. Il y a quelque chose de monstrueux ici, c’est de se refuser à ouvrir les yeux, il y a ici des gens enfermés au-dessus de chaque cellule ; tenez, voyez cette tête qui paraît d’un cadavre, vous la voyez ? Vous l’avez vue ? G’est quelque chose d’affreux, un être qui est un cochon et un homme tout à la fois. Quand on n’arrive pas à temps, ils disparaissent avec la plus extrême rapidité. Ouvrez ces sacs-là (les paillasses), il y a des hommes là-dedans. Pour ne pas perdre de temps, ils font des trous de lapins comme dans le sol. Je ne vois que des changements perpétuels, des changements de tableaux et de visions. Si on veut boire beaucoup, il faut être le patron. En voilà encore. Ils descendent et ils montent (pour les contempler, le malade reste assez longtemps immobile).

« Voilà des fils, des fils tellement fins que je les sens bien, je les vois aussi. Regardez sur la partie grise du panneau. Tenez, là, c’est le Président de l’Association que vous allez voir, parti r C’est ennuyeux de ne.pas arriver à faire voir à des gens l’étal de-ce qui est ici.

— D. – Depuis combien de temps êtes-vous ici ?

— R. – Depuis dix jours (la même question a été posée plusieurs fois déjà, le malade a toujours répondu par un chiffre excessif). »

Examen physique. – Pupilles égales, de dimensions moyennes, avec réaction ralentie et diminuée. Réflexes rotuliens très exagérés.. Tremblement des doigts et de la langue, trémulations passagères de l’orbiculaire des lèvres. Cœur, 76 et 80, choc normal. Respiration normale quant au rythme et aux bruits.

Transféré à Sainte-Anne, René F… guérit rapidement de son chloralisme ; les hallucinations visuelles disparurent en quatre ou cinq jours ; mais un état de dépression avec hypocondrie subsista quelques semaines. Deux mois après son admission il était remis* en liberté (Drs Simon et Vallon).

Quelques mois plus tard (janvier 1908) nous avions l’occasion de demander à René H… quels souvenirs lui étaient restés de son délire ; il entra très volontiers dans le sujet. « J’étais dans cette cellule, ou une toute autre pareille. J’avais fréquemment l’illusion que cette porte et cette fenêtre s’ouvraient. Je voyais à ma droite un gouffre, au fond duquel était la Seine ou toute autre rivière* et des malfaiteurs me disaient qu’ils y jetteraient mon cadavre. Ici à ma gauche, au lieu du mur plein, je voyais un mur percé de soupiraux très rapprochés par où des gens me parlaient et me disaient que j’allais mourir, mais qu’auparavant il fallait que je voie défiler le summum des jouissances humaines. Des hommes et des femmes se faisaient sous mes yeux mille choses d’amour, « tout ce qu’il y a de meilleur sur la terre », me disaient-ils ; et moi je cherchais à les toucher, sans y arriver, malheureusement j’étais d’ailleurs persuadé qu’à la fin de tout je serais jeté dans le fleuve. Les personnages figurant dans ces représentations pouvaient mesurer en général de 40 centimètres à 1 mètre. D’autres personnages m’apparaissaient grandeur nature, ceux-là étaient plus remuants et voulaient s’occuper de moi à tout prix.

« Si vous m’avez vu occupé à retourner sans cesse mon matelas, c’est parce que je croyais toujours y entrevoir un homme et une femme, jouissant et me faisant ènrager. – À Sainte-Anne, mes hallucinations ont disparu en quatre ou cinq jours. Je voyais dans le dortoir des choses confuses, des feuillages, des tiges pendantes ; je me rappelle avoir dit : enlevez-moi ces plantes-là. J’ai cru voir dans la nuit une vaste suspension, après laquelle des hommes grimpaient pour la nettoyer ; on la faisait remonter et descendre. Je me disais : où m’a-t-on emmené ? Je me livrais à des déductions sur ce sujet ; et, trouvant aux gardiens un aspect militaire dans le genre des pompiers de province, je supposais qu’on m’avait mis provisoirement dans quelque caserne de pompiers, pour quelque raison que j’ignorais. – Je me rappelle ainsi

qu’au début je me croyais aussi accusé ou soupçonné d’outrages aux mœurs ; on envoyait des petits garçons autour de moi pour pouvoir ensuite me calomnier ; probablement tout cela provenait de ce que j’avais eu l’esprit occupé par l’affaire Soleilland. – Au moment de ma première arrestation, on a dit que j’avais mis le feu par folie, c’est complètement faux. Voici ce qui s’est passé exactement : Me trouvant enfermé à jeun depuis au moins trois jours, j’ai voulu me lever pour manger ou pour demander à manger ; j’ai pris ma lampe et j’ai voulu l’allumer étant encore dans mon lit ; mais ma faiblesse était telle que je suis tombé avec ma lampe. J’aurais éteint le feu moi-même si j’avais eu de l’eau, mais je n’en avais pas dans ma chambre ; j’étais trop faible pour aller en chercher, trop faible aussi pour descendre les escaliers ; j’ai donc dû appeler au secours par la fenêtre et la porte, il m’aurait été impossible de marcher dans les escaliers. J’ai toujours expliqué la chose ainsi dès le premier soir. »

IV.

Essayons maintenant de dégager les caractéristiques de ce délire.

A) Hallucinations visuelles. – Ces hallucinations nous paraissent pouvoir être réparties en deux groupes : les images de contenu indifférent et les images de contenu significatif. Les premières sont généralement petites et surgissent en séries, généralement à la lumière. Les autres sont animées, mouvantes, de dimensions plus étendues ; ce sont de beaucoup les moins nombreuses, et contrairement aux précédentes elles se manifestent souvent dans l’obscurité.

1. Les hallucinations de petite surface sont les plus caractéristiques. Elles figurent des objets de 3 à 30 cm., le plus souvent de 10 à 20. Ce sont des insectes, des fils, des images géométriques, des têtes, des ornements, des inscriptions, des pièces de vêtement. Les contours sont remarquablement découpés, souvent anguleux. L’aire des figures est remplie elle-même de petites lignes, de façon à donner la sensation d’une certaine texture (rayures, cannelures) ; la disposition en treillis abonde (vannerie, filigrane, grillages quadrillés, fouillis de chaises) ; le sens dominant est souvent la hauteur (lignes verticales, fils suspendus, petites bêtes suspendues, tiges aquatiques, un machin vertical, sangsues pendantes). Le relief est généralement absent, la plupart des images sont plates.

Le malade les dénomme ainsi :

« Des étoffes appliquées aux murs, des dessins collés, des fleurs collées, des choses collées, des peintures signées, des travaux de peintres-décorateurs, des inscriptions, des frises, des styles (sic), des araignées écrasées. » (Platitude, géométrisme et imprécision réunis.) Les images sont situées généralement à hauteur du regard ; elles naissent sous le regard et ne l’appellent point ; leur distance est de 1 à 3 mètres, elles adhèrent au mur ou au sol. Le malade ne voit pas d’insectes sur les objets très rapprochés, sa manche par exemple ; ce qui le distingue de l’alcoolique délirant aigu ou de l’alcoolique confusionnel aigu ; d’autre part, il n’en voit pas non plus dans le lointain, il en voit rarement au haut des murs ; donc, d’une part, les images s’appliquent aux surfaces environnantes ; d’autre part, les surfaces situées aux distances et hauteurs susdites se recouvrent presque seules d’images. Les places du mur et du parquet qui présentent des linéaments ou des taches sont recouvertes d’hallucinations le plus fréquemment. Les objets aperçus ne sont pas toujours petits par nature ; parfois ils sont vus rapetissés (1). Ainsi trois petits garçons tout petits, une jeune femme en maillot toute petite, un officier tout petit. Parfois l’échelle n’est pas réduite, mais l’objet est vu incomplet, tronqué, « la fin d’un rat ; trois bustes d’enfants ; je ne vois jamais la fin de leur corps » ; l’objet semble subdivisé, « l’enfant est derrière des carreaux ».

Quant aux couleurs, elles semblent vigies, bien que parse-meés de traits accentués et de points voyants. Les surfaces sont bleu, vert, gris vert, vert métal, parfois jaune, les accents sont rouges ou dorés.

Chacune des images surgit rapidement, mais non soudainement ; elles s’ébauchent et se complètent en une seconde ou moins ; parfois elles s’effacent sans avoir pris de forme reconnaissable ; elles durent, le plus souvent, trois à six secondes, et leur disparition est brusque. L’attention même du malade ne suffit pas à les retenir. « On ne voit plus ; les peintres-décorateurs ont tout effacé, quand j’ai voulu ramasser le pinceau ; quand on n’arrive pas à temps les choses ont disparu, le type a disparu. C’est ennuyeux de ne pouvoir faire voir, on croit que je me trompe. Ils disparaissent avec la plus extrême facilité. »

Les images (nous parlons d’images indifférentes) ont peu de tendance à se déplacer. Il en est quelques-unes qui montent, d’un mouvement uniforme et lent. D’autres se déplacent un peu sur la droite ou la gauche, celles-là sont tout près de disparaître, elles ne grandissent pas, ne rapetissent pas, elles ne se trans – 31 forment ni graduellement ni rapidement en d’autres images : aussitôt devenues troubles, elles disparaissent.

Elles ont par contre quelque tendance à remuer sur place ; les surfaces se froncent ou scintillent, les appendices vibrent ou se balancent, les insectes remuent les pattes ; et ces mouvements secs, incessants, saugrenus, s’ajoutant à des formes inusitées, donnent l’impression de l’artificiel. « Ces insectes sont artificiels, leurs mouvements ne sont pas naturels. »

Parfois plusieurs petites images apparaissent simultanément. 11 s’agit le plus souvent de choses inertes, « des outils et des instruments, un pantalon, des chapeaux, des fleurs, des plantes, des nénuphars ». Là encore nous trouvons soit la dispersion des motifs, soit le pêle-mêle des lignes, et en même temps l’absence d’idée directrice. Le champ dans lequel sont groupés ces divers motifs atteint très rarem3nt 2 mètres de largeur, nous semble-t-il ; sa hauteur est encore bien plus restreinte.

Ces images se montrent en séries où les motifs se suivent de près mais il est excessivement rare que les images procèdent l’une de l’autre, elles ne s’appellent ni par la forme ni par le sens.

Chaque image dure de trois à six secondes, généralement ; le temps de vacuité qui leur succède est bien plus long.

L’absence d’idée directrice n’empêche pas le retour de certains motifs ; ce sont le plus fréquemment, non des motifs entiers, mais des genres de linéaments qui se reproduisent (quadrillages, etc.). Les retours ont lieu à de longs intervalles sans causalité perceptible.

Les images n’intéressent en rien la pensée actuelle du sujet, elles ne font pas souvent partie de son répertoire usuel d’idées D’autre part, une fois apparues, elles n’accaparent pas vivement son intellect, elles n’influencent pas son humeur. Ce sont bien, suivant l’expression de notre malade, des images libres.

Leur indépendance respective, leur instabilité, leur renouvellement rare nous semblent procéder de trois données : autonomie très grande du système sensoriel, provocation illusionnelle, auto-suggestibilité très faible. Leur fréquence, indéniablement plus grande à la lumière, nous semble être en rapport avec ces mêmes données.

2. Il existe un deuxième groupe d’hallucinations plus grandes, occupant des espaces plus larges et souvent aussi plus profonds. Elles se produisent presque exclusivement dans l’obscurité. Elles forment des tableaux fantasmagoriques. Parfois, elles comprennent des figures à grands déplacements et sujettes à transformation. Elles sont fréquemment inquiétantes, montrent quelquefois un rapport avec le passé du malade et semblent durer davantage que les images de petite surface. Ces grandes images résultent certainement d’une suggestion endogène (anxiété et corps de délire).

Parmi les tableaux fantasmagoriques que le malade contemple avec calme, nous citerons l’intérieur d’église avec ses rangs de chaises et ses grilles, les personnages bretons, la foire, la course en rond. Nous retrouvons dans ces tableaux la tendance au fouillis et au grouillement déjà remarquée ; mais la largeur du champ visuel, la projection en profondeur sont des caractères nouveaux, favorisés, selon toute vraisemblance, par l’obscurité.

3. Une troisième catégorie d’images, beaucoup plus vagues, occupe l’esprit du malade ; ce sont des données plutôt pensées que vues, et qui produisent la conviction qu’une scène se passe sans que le malade contemple cette scène ; il est impossible de savoir de lui s’il l’a entrevue un instant comme réelle, ou s’il la conçoit seulement comme possible : « Il y a des gens derrière un mur, un souterrain conduit à la rivière, etc. » Ges convictions ne reposent pas sur des hallucinations visuelles précises, mais sur des « imaginations », c’est-à-dire des images pensées et non objectivées au moment où elles se sont produites. Elles sont, qu’on nous permette le mot, le résultat d’un onirisme idéaiif. tandis que les images précédentes ressortissaient à Vonirisme visuel. Le caractère idéatif se manifeste dans une incertitude spéciale ; le malade suppose que telle chose existe ; elle doit exister ; elle va exister, elle a existé. Les dubitatifs, les futurs et les passés abondent. Ce genre de conviction n’est pas spécial à notre cas ; il existe à quelque degré dans tous les délires hallucinatoires, plus spécialement les oniriques ; nous allons le retrouver dans le domaine auditif.

4. Parmi les images de petite surface, plusieurs ont figuré des inscriptions. Le sens de ces dernières a été le plus fréquemment indifférent et saugrenu ; parfois cependant il se rattachait au délire ; il a pu ainsi devenir injurieux, enfin il a pu exprimer des reproches fondés (par exemple, le mot « pédéraste »), et par conséquent des auto-accusations ; c’était au moins de l’accusation transposée dans le domaine visuel. Nous ne nous rappelons pas avoir rencontré, dans les délires alcooliques, ces hallucinations accusatrices visuelles. Nous les avons démontrées très nettes chez un aveugle persécuté, qui avait vu.

Dans le domaine visuel, nous noterons encore que les illusions ont présenté chez ; nos malades une abondance et une acuité qu’on ne constate pas au même degré dans l’éthylisme, ni peut-être même le cocaïnisme ; les délires dus aux solanées sont riches, par contre, en illusions. L’illusion du mouvement des « choses est allée fréquemment, chez nos chloraliques, jusqu’à l’animation de celle-ci (dialogues des choses) (1).

Fait notable, l’illusion était reconnue comme telle, le plus souvent, dès sa naissance : « Les carreaux me paraissent détachés. Tout à l’heure mon lit m’a paru plus petit. Les objets remuent dès que je les regarde. »

Dans le récit que le malade nous a fait de son délire, après neuf mois, le lecteur a pu observer que les hallucinations d’ordre dramatique avaient laissé bien plus de souvenirs que les visions décoratives. Il en a été de môme pour notre première malade. Dette donnée est conforme aux lois générales de l’esprit : l’émotion et l’idéation fixent les souvenirs, et les motifs décoratifs s’accompagnaient d’un état d’âme indifférent.

Le malade a distingué lui-même deux ordres d’images, les unes grandes, mouvantes, évoluant autour de lui et contre lui, les autres mesurant seulement de quelques centimètres à 1 mètre, et d’un intérêt purement visuel. Il a observé leur raréfaction dans l’obscurité absolue, et leur pullulation dans le demi-jour, ou à la lumière artificielle.

B) Hallucinations auditives. – Celles-ci nous ont paru être peu abondantes. Elles semblent avoir fait défaut spécialement durant les séries d’hallucinations visuelles indifférentes ; elles ont rarement accompagné les hallucinations visuelles inquié-I antes. Les personnages hallucinatoires n’ont pas crié, n’ont pas apostrophé le malade, ont échangé peu de phrases entre eux. Bien des bruits qui ont fait peur au malade n’ont pas provoqué d’illusions auditives. Tout autres sont les habitudes des acteurs du drame éthylique.

Souvent – l’hostilité est vague, le bruit des injures imprécis : < Des personnages donnent à entendre que…, on a fait courir le bruit que…, il comprend que…, il croit que…, il doit y avoir une canonnade, etc. » Ici encore nous serions tentés de dire qu’il s’agit de choses pensées plus qu’entendues, et de mettre ces imaginations auditives en parallèle avec les imaginations visuelles mentionnées plus haut. Elles sont fréquentes dans les onirismes divers et les états mélancoliques.

C) Anxiété et subanxiété. – Les paroxysmes, pour qui connaît les panophobies et raptus alcooliques d’une part, d’autre part 32 les grandes crises mélancoliques anxieuses, paraîtront forcément bénins. Le malade ne lance pas d’appels au secours pressants, ne frappe pas violemment sa porte, ne lutte pas avec ses ennemis, ne s’abrite pas, ou, s’il le fait, ce n’est ni avec une véhémence, ni avec une persistance maxima. Fréquemment la crise d’inquiétude est indépendante, en ce sens qu’elle ne coïncide pas avec une bouffée hallucinatoire. Notre malade reste, au cours des crises anxieuses, remarquablement abordable, il est facile de le raisonner, de le calmer et de le divertir, il reste susceptible d’un certain jugement ; enfin les crises sont plutôt courtes. Fait remarquable, l’anxiété chez notre malade ne fait pas pulluler les hallucinations. Ce fait vient à l’appui de nos remarques : la suggestibilité sensorielle (hétéro et auto-suggestibilité) est peu développée ; des points de départ illusionnels sont le plus fréquemment nécessaires à la genèse des hallucinations. Dans les moments de frayeur, les personnages fantasmagoriques ne deviennent ni plus nombreux, ni plus rapprochés, ni plus menaçants ; c’est leur souvenir qui inquiète le malade, beaucoup plus souvent que leur présence.

D) Troubles divers. – Le malade ressent un goût métallique, qui semble provenir du chloral, non du bromure. Les troubles de l’odorat semblent d’ailleurs l’emporter sur ceux du goût (gaz asphyxiants, odeurs d’explosifs).

Le tact est grandement perturbé ; dans l’obscurité, le mur plat paraît être une tige, du drap est pris pour du velours ; la main palpe une casquette totalement absente.

Les troubles de la sensibilité générale sont relativement assez peu marqués ; le malade ne se dit ni empoisonné, ni transpercé, etc. Nous avons constaté un trouble de la localisation dans l’espace. Dans l’obscurité, le malade touche une personne, soutient à cette personne que ce n’est pas elle qu’il touche, croit être par conséquent en présence de deux personnes, et notamment ne localise pas la voix de son interlocuteur où elle doit être. Cette erreur est peut-être le résultat de troubles à la fois idéatifs et sensoriels (identification, orientation).

Par contre, nous rapprochons surtout des troubles sensitifs cette curieuse impression de présence que notre sujet a plusieurs, fois accusée (quelqu’un passe près de lui, derrière lui, quelqu’un est dans l’obscurité, il le tient). Une impression de ce genre semble constituée par l’addition de paresthésies infinitésimales nombreuses, et favorisée par la présence d’un sentiment fort (ici, la crainte). Elle a été notée chez les mystiques (Bernard Leroy) (1). 33

Nous l’avons rencontrée chez un persécuté aveugle (affinement « les sensibilités cutanées, etc.) et dans des onirismes divers.

Notre malade a conscience de la maladie plus que les confus ordinaires ; si le sentiment de malaise général est intermittent, en revanche le trouble de l’idéation est presque constamment senti.

Notre malade n’a pas présenté de ces sentiments intellectuels si fréquents dans les confusions et onirismes, étonnement, dépaysement et doute (voir plus haut) ; il n’a pas de fausse reconnaissance. Peut-être l’usage fréquent qu’il fait des temps passés et du futur se rapproche-t-il pour une part du sentiment de doute (ce qu’il conçoit est conçu comme vague, donc non actuel) ; peut-être le sentiment d’appréhension est-il aussi à la source de certains futurs. On rencontre ces futurs assez souvent dans les accalmies de l’alcoolisme aigu ; « ils ont remis mon affaire à demain. »

Nous avons signalé déjà une expansivité verbale ; elle se relie pour une petite part, croyons-nous, à un besoin de sympathie. Pour la plus grande part, elle résulte d’une excitation psychique et psycho-motrice ; le malade éprouve le besoin d’énumérer ce qu’il aperçoit, de décrire ce qu’il contemple, de confier ce qu’il craint. Le mécanisme n’est pas purement verbo-moteur ; il est particulièrement affecté à la description des hallucinations, son débit est monotone, souvent apathique ; il s’arrête dans l’obscurité et aussi dans la solitude. Il diffère donc beaucoup des bavardages maniaques.

V.

Troisième observation. – Même malade que dans Vobservation II. – Délire chloralique aigu simple. – Imprégnation superficielle, décours rapide. – Onirisme, analogies avec Valcoolisme.

Le 8 janvier 1908, notre chloralique René H… était ramené à l’Infirmerie spéciale. D’après le procès-verbal d’envoi, il se serait présenté au Commissariat accompagné de sa sœur, et celle-ci aurait déclaré : « Vers 2 heures du matin, mon frère voulait venir vous trouver pour faire arrêter des malfaiteurs imaginaires. Quelques instants après, il croyait être de retour d’une promenade sur les grands boulevards, et me reprochait de l’y avoir envoyé, parce qu’il en revenait extrêmement fatigué. Ensuite, il a réclamé un porte-monnaie qu’il m’avait remis, contenant 170 francs. Je lectuelles chez les mystiques chrétiens. Revue de VHistoire des Religions, t. LV, n° 1 (janvier-février 1907), p. 150.

n’ai pas voulu le lui restituer, craignant qu’il ne perde ou gaspille l’argent. Il a prétendu alors que son argent avait disparu cette nuit ; il a même ajouté qu’il en avait la certitude par des propos qu’il avait entendu tenir à des malfaiteurs. »

À son tour, René H… déclare au commissaire : « J’ai cessé mon service depuis trois ou quatre jours, en raison d’une affection arthritique. Comme je ne pouvais me soigner seul, ma sœur m’avait emmené chez elle. Cette nuit, j’ai absorbé une fiole de chloral. Je me rappelle m’être réveillé vers minuit, et avoir vu réunis autour de moi les divers membres de ma famille. Je ne saurais dire ce que j’ai pu faire. Ce matin, ma sœur n’a pas voulu me rendre 170 francs qui m’appartenaient et elle m’a refusé toute explication. Elle me dit fou, je demande moi-même à être examiné. »

Il se présente moins égaré, moins trémulant que lors de sa précédente entrée. Interrogé par le médecin-chef, Dr Legras, il fait un récit détaillé de sa dernière nuit, ajoutant à plusieurs reprises : « Peut-être étais-je halluciné. J’ai dit que j’ai entendu des voix ; je n’ai pas dit que je les entendais. J’avais cru percevoir des voix de personnes de la maison que l’on ne voyait pas. J’étais dans un état de faiblesse excessive, et vers minuit j’ai aperçu tout le cercle de la famille autour de moi, alors que je m’étais couché à 9 heures du soir. J’avais repris du chloral cette nuit ; j’en prends quelquefois de temps à autre lorsque j’ai de la peine à dormir. »

Comme on lui demande s’il veut voir sa sœur, il refuse d’abord, puis accepte avec une docilité tout aboulique. Il la reçoit froidement, lui demande des nouvelles du porte-monnaie qu’il lui avait confié en venant chez elle, s’embrouille dans le calcul du contenu de ce porte-monnaie, puis dans le calcul des prélèvements faits sur ce contenu depuis le dépôt, commet de nombreux lapsus, substituant sans motif le chiffre de 190 francs à celui de 170 francs et vice versa ; finalement il assure qu’il ne voulait pas ravoir le porte-monnaie, mais seulement le voir représenter sur sa réquisition ; et il explique cette distinction en termes très administratifs.

La sœur assure que sur le moment il lui était impossible de comprendre ce que voulait au juste le malade, qu’il réclamait tout son argent pour sortirf et la soupçonnait, comme maintenant, de malversation. « Il voulait se rendre au commissariat pour faire une déclaration. Il disait avoir vu des brigands dont nous étions les complices. »

Le malade nous explique, en effet, qu’il avait entendu de< voix parlant de vols commis dans la maison, de porte-monnaie volés, et « chose plus curieuse » de sommes de 170 francs, « c’est cette coïncidence qui m’a mis en méfiance (sic), »

D. – Avez-vous vu les malfaiteurs dont vous parliez ?

R. – Non. J’ai entendu seulement des bruits de voix étrangers à ceux de ma famille.

D. – Il n’y avait que votre sœur et votre tante ?

R. – Il y avait encore mon cousin et ma cousine.

D. – Non. Il n’y avait là que deux personnes ?

R. – Dans mon idée il y avait encore d’autres voix. J’aurai eu des hallucinations. Si j’ai la certitude morale de recouvrer mes 170 francs, l’affaire est terminée. Je suis un homme absolument sans violence.

Malgré cette affirmation catégorique, il se reprend, un instant après, à douter de revoir son dépôt. L’assurance que nous sommes témoins, et garants, voire sous forme écrite, de l’engagement que sa sœur vient de prendre, le rassure pour quelques instants ; puis il renouvelle les mêmes doutes. C’est là un trait que nous commenterons. (État de doute.)

La sœur nous donne ensuite les renseignements suivants : Durant son séjour à Sainte-Anne, le malade lui aurait paru s’améliorer très rapidement. Cinq jours après son entrée, il était encore fatigué et, par instants, cherchait ce qu’il avait voulu dire, mais il était calme, et ne parlait plus d’hallucinations, ni d’irritation cutanée. Au bout de douze jours, il lui avait paru tout à fait bien portant.

Après sa sortie, il avait bientôt recommencé à loger seul ; quinze jours après sa libération, il reprenait son travail. Il ne visitait pas sa sœur, et celle-ci ne le visitait pas, de peur de paraître le surveiller.

Au début de décembre, se sentant malade, il avait demandé un congé de douze jours, durant lequel il aurait beaucoup souffert. Le médecin de son Administration « qui le connaît bien » avait attribué au rhumatisme, ou mieux à l’arthristime, les douleurs aiguës dont il se plaignait (douleurs chloraliques).

Durant les derniers jours de décembre, il se surmène, en raison du service afférent à ce moment de l’année ; tantôt, il veille officiellement ; tantôt, il ne peut plus dormir.

Le samedi 4 janvier, la concierge du malade envoie à sa sœur un télégramme ; le lendemain, 5 janvier, elle lui parle d’hallucinations. Le malade, qui se plaint de douleurs aiguës, dans les muscles, spécialement aux membres, se décide facilement à venir se soigner chez sa sœur.

Ce dimanche 5, le malade se montre très heureux de n’être plus chez lui ; mais dans la nuit il ne dort pas. Sa sœur et sa tante, réveillées par ses allées et venues, remarquent son tremblement et le trouvent occupé à suivre du regard, en clignant beaucoup des paupières, diverses visions. Bien loin d’en être effrayé, il les décrit avec complaisance. « Je vois des bêtes, tout me paraît bleu… c’est le résultat de ma grande fatigue. »

Dans la nuit du 6 au 7, même insomnie. Il voit des statuettes se faire des signes. Des effets accrochés à une patère deviennent pour lui des malfaiteurs ; il y a des malfaiteurs dans toutes les chambres. Il ne dit pas entendre des voix. Il semble avoir de la diarrhée, trouble que l’on rapporte au régime lacté.

Dans la nuit du 7 au 8, il se lève, s’habille et déclare : « Je vais descendre, je veux descendre. Je vais déposer chez le commissaire qu’il y a des inconnus autour de moi, des malfaiteurs. » Ce disant, il ne se montre ni épouvanté, ni anxieux, pas une fois il n’a appelé au secours ni demandé une arme pour se défendre.

La sœur nous rappelle que le malade actuel était encore, il y a six ans, un homme vigoureux et presque gras, qu’il a commencé alors à se plaindre d’insomnie et à essayer de tous les narcotiques. Il a toujours été taciturne et ombrageux.

Le soir à 10 heures, nous visitons le malade dans sa cellule, espérant assister de nouveau à un riche délire hallucinatoire. Mais l’imprégnation est trop faible, le malade n’a pas eu de visions depuis son entrée ; il a même dormi copieusement depuis la visite.

Nous le trouvons couché et très calme, du moins au moral ; par contre, il se plaint d’une subagilaiion motrice disséminée : « Tout mon corps remue, mes jambes ont des secousses, j’ai continuellement besoin de me retourner dans un sens, puis dans l’autre sens.

« Cette fois-ci je ne sens pas d’odeurs d’aucune nature.

« Cependant, ces quatre ou cinq derniers jours j’ai eu des hallucinations. J’ai entendu les voix de personnes que l’on m’empêchait de voir, et dont j’ignore totalement le nombre. J’ai été surpris de trouver tout d’un coup réunis autour de moi tous les membres de ma famille ; ils étaient là en costume de rue, avec leurs chapeaux sur leurs têtes ; mon cousin et ma cousine se tenaient juste devant la porte de la pièce que l’on semblait chercher à me cacher.

« C’était le résultat du rêve trop rapide d’un narcotique trop violent (sic). Lorsque je suis venu chez ma sœur, je souffrais d’insomnie depuis plus de huit jours, et à ce moment-là je ne buvais pas de chloral.

« Mes hallucinations venaient lorsque je tenais les yeux à demi fermés. Je voyais alors des choses indifférentes, plutôt décoratives, des papiers d’art, des tiges qui pendent, des feuillages qui se balançaient. J’ai vu se promener des choses mal définies, dans le genre des feuillages. La chambre de ma sœur contenait des fleurs artificielles dans des vases suspendus, peut-être des sortes de jardinières. Dans la nuit, ces choses oscillaient. Je voijais beaucoup de choses osciller. Deux petites statuettes se faisaient des signes. L’une est un dessus de pendule en bronze représentant une jeune femme ; l’autre, placée à 60 cm., est en biscuit et représente un petit bonhomme ; quand ils étaient peu éclairés, avec mon esprit fatigué je les voyais s’agiter, faisant des grâces : pour moi, ils se faisaient la cour. Vous noterez que je qualifie moi-même tout cela de visions. Je n’éprouvais d’ailleurs aucune crainte, ces images me tenaient compagnie et m’amusaient. J’approchais mon lit pour mieux voir ; à 3 mètres, je voyais encore ces mouvements.

« J’ai vu aussi un manteau accroché, et surmonté d’un chapeau, qui me parut être un malfaiteur. Pour avoir des visions, il fallait à la fois Vobscurité et une lampe faiblement allumée (sic).

En élevant ma lampe et en ouvrant les yeux davantage je ne voyais plus rien. Ici la lumière est trfop forte, ou bien pour voir encore quelque chose, il faudrait que je sois plus malade. Si l’éclairage était plus faible, je verrais,

« La nuit dernière je ne pensais nullement à reprendre mon argent mais j’étais inquiet, parce que je venais d’entendre des choses se rapportant à des disparitions d’argent ; la veille encore j’avais pris vingt sous devant ma tante, dans ce porte-monnaie, à la place même où j’avais l’habitude de le toucher régulièrement ; je voulais savoir si dans ces vols mon argent avait été intéressé. »

Le malade est bien orienté ; la notion du temps semble seule troublée. Il croit qu’un jour s’est écoulé depuis qu’il est entré dans sa chambre, simplement parce qu’il a dormi. Il nous dit : « Je vous ai vu hier. »

Au sujet de ses douleurs, le malade nous dit : « Ce sont des douleurs très étendues, plutôt longitudinales, non continues, assez soudaines, mais pas absolument comme des éclairs ; certaines siègent dans le genou, mais d’autres autour et sur le côté externe de la jambe ; d’autres occupent simultanément le haut de la nuque et la longueur du bras ; généralement elles vont d’un bout à l’autre d’un membre, mais l’extrémité proprement dite en est exempte ; par exemple, la cuisse et la jambe sont prises, le pied restant indemne. » Les tracés que son doigt décrit ne correspondent à aucun trajet nerveux, séreux ni tendineux ; elles paraissent affecter tous les tissus, toutes les régions, mais avec une préférence marquée pour les masses musculaires, et peut-être une prédominance péri-articulaire. Le médecin de l’Administration les a attribuées à l’arthritisme. Après des frictions pratiquées avec de l’essence de térébenthine ou après des applications de salicylate de méthyle, le malade aurait vu, sur sa peau, des taches rouges sanguinolentes ; nous n’avons pu préciser s’il s’agissait d’érosions ou bien de placards ecchymotiques. Ces derniers ont été signalés chez des chloraliques, comme tant d’autres troubles vaso-moteurs.

Les pertes séminales sont fréquentes comme autrefois, le malade n’a pas de maîtresse et n’aime pas user de prostituées, il a éprouvé de l’impuissance, parfois, en face de ces dernières ; il cherche à se renseigner dans les dictionnaires sur toutes les questions génitales. La vie sexuelle le préoccupe continuellement, et ses délires en portent le reflet.

Il n’a pas eu d’idées de suicide. « Je n’ai à me plaindre de personne, dit-il, je suis très sympathique à tous, je demande à ce que vous consultiez mes camarades. »

Au sujet des consommations de chloral, après avoir affirmé que le mercredi 7, il n’en avait pas pris depuis quinze jours, le malade, prié de bien rappeler ses souvenirs, convient qu’il pourrait bien avoir pris du chloral à Noël, et que, d’ailleurs, il y a recouru ces temps derniers, chaque fois qu’il redoutait une nuit d’insomnie, c’est-à-dire immanquablement (en raison de ses occupations) tous les trois jours.

Poussé sur la question alcool, il se montre absolument ferme. Jamais, au temps de sa meilleure santé, il n’a bu seulement la valeur d’un demi-litre de vin dans un jour ; depuis deux ou trois ans, il ne boit du vin que par exception.

Pouls 104, faible, mais régulier et net. Cœur sans lésion. Réflexes tendineux exagérés en toutes régions, et extrêmement prompts à se produire ; le plus léger choc d’un seul doigt sur les tendons rotuliens amène une vive et large détente. Réflexes cré-mastérien et hypogastrique absents. Tremblement des doigts très léger. Trémulation et hésitation de la parole assez notables, et se manifestant à l’improviste sur n’importe quelle lettre ou syllabe (diagnostiqué, administration, articulation), bien remarqués du malade et facilement surmontés.

Lapsus verbaux assez nombreux : « Ces gens se sont agis immédiatement de quoi il s’agissait » pour : « Ces gens se sont aperçus immédiatement de quoi il s’agissait. »

Le lendemain 9 janvier, même présentation. Le malade parle facilement, est par moment lucide et gai ; l’état de doute et un degré de confusion notable se font jour dès qu’on lui demande un récit un peu prolongé.

Le médecin en chef, M. le Dr Legras, statue dans le sens de l’internement. Le malade, qui vient d’exposer pour combien de raisons il désire ne pas être interné, se laisse convertir en moins de deux phrases, et accepte la décision, imprévue pour lui, avec la plus grande insouciance.

Le 18 février 1908, René H… était amené de nouveau à l’Infirmerie spéciale (troisième entrée) et, cette fois, non plus pour délire, mais pour un fait d’outrage aux mœurs. Un enfant d’une douzaine d’années, auquel il venait de faire des propositions plus ou moins claires, l’avait signalé à un agent, et en raison de ses antécédents, au lieu de le conduire au Dépôt, comme délinquant, on le dirigea sur notre Infirmerie spéciale. Après les dénégations d’usage, il convint d’une tendance homosexuelle vraie, datant de l’enfance, surtout psychique, entretenue de temps à autre par des masturbations réciproques, et favorisée par l’échec de ses tentatives de rapport avec les femmes (impuissance, spermatorrhée, état de crainte). Plusieurs fois, il avait attiré chez lui de tout jeunes gens, et parmi eux, des pédérastes professionnels ; pratiques manuelles exclusivement, nous assure-t-il, dégoût pour toutes autres pratiques.

René H… nous supplie de ne pas l’interner, il assure préférer la prison à l’asile. Mis en liberté, il fut revu par nous, fortuitement, juste comme il sortait d’un lieu qui nous parut suspect. Il avait perdu, à la suite de sa dernière arrestation, un poste qui assurait son avenir, mais il jugeait sa situation avec l’indifférence globale du toxicomane invétéré et avili : sa déchéance sociale nous apparut certaine.

Son homosexualité nous explique certains fragments de ces délires, ceux qui, les plus dénués de traits spéciaux, se rapprochent du type alcoolique banal. Dans ces moments (délire avec thènm idéique, scénario, hallucinations agissantes), René H… s’en-lendait accuser de pédérastie et voyait des petits garçons envoyés près de lui pour le compromettre. Ce thème était puisé dans des pensées vécues ; nous n’insistons pas sur ce point, parce que tout délire toxique pouvait utiliser ce même thème, et aussi parce que les thèmes des différents délires toxiques, notamment ceux à forme d’auto-accusation, se passent fréquemment de base réelle. L’important n’est pas l’idée délirante, mais le sentiment d’humilité qui l’évoque et qui la fait vivre (1). De même, avant l’accès aigu, dans le stade subaigu sur le fonds chronique, le sentiment de persécution dû au chloral aurait pu utiliser ou révéler, ou même créer tout autre thème.

Au sujet du deuxième délire de René H…, nous ferons remarquer qu’il s’est produit sur un terrain peu imprégné, que pour cette raison il a peu duré, et qu’il a eu pour cause déterminante, non pas une privation de chloral, mais une série de petits excès. René II…, avait depuis quelques jours des hallucinations éparses, lorsque l’absorption d’un flacon de soporifique a déchaîné son anxiété et de l’onirisme. Il ne s’agit pas d’une ivresse puisque ce délire a pris naissance dans un état de chronicité par une subacuité croissante, et a duré au moins quatre jours sans décliner. La terminaison en fut brusque ; le sujet a pris du chloral, sans nul bromure ; néanmoins la physionomie générale du délire est la même que précédemment ; on peut seulement remarquer que les traits spécifiques du chloralisme y sont moins accusés.

Ainsi les hallucinations visuelles de taille petite, les images de genre décoratif ou d’apparence artificielle, les tiges pendantes existent, mais sont loin de pulluler comme dans nos deux premiers délires ; les treillages, les lacis, les points microscopiques font défaut ; une imprégnation moins profonde nous en rend compte. Comme dans nos deux premiers délires, le sujet décril ses visions complaisamment, il prend plaisir à les regarder ; elles se multiplient dans le demi-jour ; leur coloration est bleuâtre : « Tout me paraît bleu. » Les simples illusions sont nombreuses, notamment l’illusion de mouvement et, pour ainsi dire, de mimique dans les objets, qui paraissent presque s’occuper les uns des autres ; l’alcoolisme donne rarement des illusions aussi suivies. Enfin, les hallucinations thématiques (celles du pro – 34 totype éthylique), beaucoup plus abondantes ici que dans nos deux délires chloraliques confusionnels, donnent lieu, avec des émotions, à un délire d’action notable (réclamation, discussions) ; cependant, elles ne s’accompagnent pas d’une anxiété aiguë, comme dans l’alcool. Le sujet ne pousse pas d’appels acharnés, ne frappe pas et ne cherche pas d’armes, comme il le ferait sous l’empire de l’alcoolisme ; aux visions de voleurs succèdent rapidement des visions de personnages amis, l’anxiété le cède à la surprise ; peut-être par suite de la faiblesse de l’anxiété, le thème des persécutions subies est moins terrible, moins factice, et plus puisé dans les souvenirs que dans le répertoire éthylique (1).

Le malade a conscience, au cours du délire même, de pouvoir être un délirant ; l’état de doute accompagne les hallucinations, les illusions et les convictions délirantes, il alterne avec elles, fréquemment il les suit dès leur naissance ; encore un trait différentiel avec le délire éthylique.

Le sujet a été en proie à une subagitation motrice disséminée, comme l’est fréquemment l’éthylique, dès le début de l’état délirant, ou même avant, et comme l’est toujours l’éthérique. Mais cette subagitation ne fait pas corps avec un délire ; elle gêne pour ainsi dire le sujet, et il la remarque. Le subdélirant éthylique remarque peu cette excitation, il l’utilise, les pensées lui sont adéquates ; il marche, croit s’énerver avec motifs, etc., à ce moment, il n’est aucunement confus. Notre chloralique est déjà obnubilé, comme le prouvent sa difficulté à calculer et ses illusions du souvenir. Une autre subagitation motrice disséminée et continue se montre chez les alcooliques confus, mais il est alors incapable de la remarquer, il commence à être euphorique, et il consacre ses mouvements, tremblotants, stéréotypés, circonscrits aux micro-hallucinations (paillettes, insectes) ou à des illusions spéciales (travail sans fin, lutte contre l’écroulement des choses, etc.).

Dans le délire chloralique aigu simple, comme dans le délire chloralique aigu confusionnel, le demi-jour a donné lieu aux hallucinations, plus que l’obscurité complète. La notion du temps est troublée dans le sens de l’allongement, ce dernier trait nous semble commun à la plupart des onirismes.

Cette description confirme donc nos assertions, concernant les traits spécifiques du chloralisme. 35

VI.

Nous avons rencontré chez nos deux chloraliques, quatre formes de troubles psychiques : ivresse, délire aigu simple, délire aigu confusionnel, enfin état comateux.

A) Ivresse chloralique

L’ivresse chloralique doit pouvoir être distinguée : 1° d’un état maniaque ; 2° d’une manie paralytique ; 3° d’une manie épileptique ; 4° des ivresses alcooliques soit banales, soit pathologiques ; 5° des ivresses dues aux toxiques rares. L’énumération des signes différentiels, devrait être trop minutieuse pour pouvoir être faite ici. L’importance des troubles vaso-moteurs, les caractères tout spécialement artificiels de l’excitation, un certain degré d’obtusion, des troubles de l’équilibration seraient les plus frappants de ces symptômes.

B) Coma chloralique

Notre première malade est tombée à plusieurs reprises dans un état comateux d’une durée de plusieurs jours, à la suite d’ingestion massive de chloral. Elle en est sortie pour entrer dans un état plus délirant que confusionnel. Les comas chloraliques diffèrent de ceux causés par l’alcool.

Le coma alcoolique peut survenir de deux façons : 1° par suite d’ingestion massive ; 2° à la période finale d’un délire aigu.

Dans le premier cas (intoxication alcoolique suraiguë) les doses d’alcool absorbées sont généralement énormes (un demi-litre et plus) ; même lorsque la dose est minime, l’entrée dans le coma est rapide (moins de cinq minutes), les pupilles sont inertes et tous les réflexes supprimés, le cœur affaibli. Dans deux cas au moins de coma par alcool à brûler, on a vu la dose ingérée (ou absorbée) être minime (1) ; dans un cas où 3 litres de bonne eau-de-vie avaient été ingérés, l’estomac a promptement refusé l’absorption (2) ; la guérison se fit sans reliquats. Après le coma alcoolique on a vu des névrites sans douleurs, et une atteinte peut-être élective du pneumogastrique (constriction, déglutition troublée). Nous avons vu subsister après l’alcool à brûler chez une délirante cachectique, des paresthésies banales et une courbature généralisée (sensation d’être rouée de coups), mais non des douleurs aiguës, et avec cela de l’analgésie objective.

(1) Barbe. Archiv. de méd. naval., mai 1906. – G. de Clérambault. Archives de Neurologie, nov. 1907.

(2) Leblond. Bulletin de la Soc. de Méd. légale de France, t. II (1881), p. 294.

On n’a pas signalé de délire éthylique consécutif, et pas de-paresthésies spéciales. Au contraire, les paresthésies et le délire sont abondants à l’issue du coma chloralique. L’alcool a agi comme un coup de massue portant sur tout l’organisme, la sphère intellectuelle a été préservée par sa propre sidération ; des ravages organiques grossiers peuvent subsister (hépatite, névrite, etc.), mais non des pénétrations subtiles comme celles dont résultent les paresthésies spéciales et les délires.

Au contraire, le chloral agit à dose minime, amène graduellement un coma qui ressemble plutôt au sommeil qu’au collapsus, excite le cœur, laisse subsister les réflexes et en particulier, les réflexes tactiles (Kahle) (1), peut-être aussi la douleur (Mosso) (2).

Les cellules nerveuses supérieures, amenées seulement en état de sommeil, restent imprégnées plus que tout le* reste de l’organisme ; du délire des douleurs et des paresthésies en résulteront ; encore faut-il remarquer que ces paresthésies et douleurs sont assez nettement spécifiques, autrement dit que l’inhibition est élective. L’aspect, l’évolution et la pathogénie sont différents.

La deuxième forme du coma alcoolique survient après le délire aigu ; elle peut succéder de huit à dix jours aux dernières consommations d’alcool, elle est le résultat de l’usure organique^ sous l’influence de l’insomnie et de délire avec mauvais fonctionnement des émonctoires, c’est un état auto-toxique. Nous y avons trouvé constamment l’abolition de tous les réflexes, le myosis, des manifestations de négativisme, une résistance automatique des membres qui contraste avec l’abolition des réflexes tendineux, les lèvres fuligineuses, l’anesthésie, parfois un geste peu étendu et monotone (saisir ses parties génitales), parfois des demi-réveils avec subdélire dans l’immobilité. Le malade meurt ou sort lentement de la confusion ; en tout cas il ne montre qu’un onirisme banal. Ici l’atteinte porte uniformément sur tout l’organisme, les cellules intellectuelles y comprises, mais celles-ci ne sont ni endormies comme dans le chloral, ni sidérées comme dans l’alcoolisme massif ; elles sont à la fois excitées et abruties, la suppression de la connaissance n’a été ni précoce ni radicale.

C) Délire chloralioue aigu confusionnel

Il nous semble utile de résumer séparément les traits du délire chloralique aigu simple, et ceux du délire chloralique aigu 36 confusionnel. Nous appelons confusionnel le délire qui survient sur un fond de chloralisme chronique, et dont le décours est prolongé, tandis que le délire aigu simple passe rapidement (1).

Les délires chloraliques aigus confusionnels résultent ou bien d’excès accumulés, ou bien de privation brusque, parfois de ces deux conditions réunies (excès massifs, sommeil immédiat et très long, puis au réveil, délire aigu). Au cours de ces délires, le malade se présente continuellement sous le même aspect plutôt tranquille, à part quelques phrases d’excitation que nous décrirons séparément.

Premier aspect : a) Humeur. – Le sujet se montre somnolent et fatigué, mais sans malaises ; son indolence favorise, dans le domaine hallucinatoire, l’apparition d’images indifférentes et de voix peu ou pas inquiétantes ; lors même que le thème dcS hallucinations est émouvant, elles sont subies sans émotion ; ainsi à des menaces de mort, un malade répond seulement u sut », il regarde une exécution sans sourciller, etc. ; l’exposé des spectacles actuels est fait avec un ton de détachement qui surprend, le malade se montre communicatif, et sa logorrhée, affectée exclusivement aux descriptions, semble aidée par un besoin de sympathie : elle cesse dans la solitude et veut souvent être provoquée. Ses gestes prennent facilement une affectuosité de neurasthénique, ou de morphinique à demi-heureux ; généralement, il est assis, contemple et n’écoute pas longuement. Parfois, de la subagitation apparaît ; le malade devient alors capable de s’émouvoir et se rapproche du type toxique banal. L’aspect physique concorde avec l’état moral : amaigrissement, pâleur, lenteur. Pas de sueurs, tremblement inégal.

b) Hallucinations. – Les hallucinations auditives, dans ces périodes calmes, surviennent rarement ; elles sont indifférentes, dénuées de thème, autonomes ; autrement dit, elles apparaissent sans lien, sans motif, sans effet ; ainsi une malade entend subitement une voix qui la proclame « roi-nègre », elle le constate, ne s’en étonne pas, et n’y pense plus.

Les hallucinations visuelles semblent intéresser davantage les malades, qui les attendent, sinon les recherchent. Elles sont, au point de vue dimension, de plusieurs modèles, entre lesquels n’existent pas, pour ainsi dire, d’intermédiaires. Les premières sont microscopiques (verre, poudre, coupures de cheveux, etc.) ; 37 elles forment des pointillés, donnent plus ou moins l’impression de fourmillement, se placent sur la peau, sur les murs ou sur le sol ; nous les avons appelées pseudo-cocaïniques (voir notre première observation). Les secondes sont simplement menues (insectes, paillettes), elles se rencontrent dans toutes les intoxications. Ici, elles sont relativement rares, le sujet les voit sur le sol, à quelque distance devant lui, au bout d’une oblique presque constante. Nos chloraliques remarquent leur air artificiel ; les insectes ne se déplacent pas, leurs pattes seules remuent.

Les troisièmes sont plus spécifiques ; elles mesurent de 20 à 30 cm. exceptionnellement près de 60 ; elles apparaissent spontanément et durent peu de temps, n’ont de rapport avec nulle idée ne laissent pas d’idée après elles, ne se suivent pas par séries semblables. Elles figurent des lettres isolées ou des inscriptions très lisibles, des feuillages ; parfois elles représentent, en réduction, des paysages ou des êtres vivants. Toutes ces images sont sans relief, sans profondeur ; elles paraissent adhérentes aux murs, et nous proposons de leur donner l’épithète de décoratives.

Celles-là sont, contrairement aux précédentes, aperçues à hauteur de regard. Deux ou trois de ces images peuvent apparaître ensemble, elles recouvrent néanmoins une zone peu étendue, les inscriptions seules ont pu, en longueur, s’étendre jusqu’à 1 mètre et plus sans que leur hauteur dépasse 20 à 30 cm. (nous nous sommes assuré soigneusement de ces détails) ; en résumé, non seulement les images sont petites, mais le champ hallucinatoire est restreint, le regard peut s’inscrire dans un cône à base étroite. De ces images décoratives, la luminosité est faible, les couleurs pâles ; la teinte bleuâtre y domine peut-être ; elles sont toutefois semées de taches brillantes et parcourues par des linéaments brillants, parfois dorés ; ces linéaments affectionnent les dispositions en rayures et en lacis (voir notre première observation).

Parmi ces hallucinations du troisième genre (taille restreinte, caractères surtout décoratifs), quelques-unes méritent une mention spéciale : ce sont celles qui représentent des sujets en réduction. Ainsi, dans une zone de 40 cm., sur le mur à portée de leur main, nos malades ont vu des paysages, des scènes entières, des monuments. Les personnages lascifs que notre deuxième malade* cherchait dans un bout de sa paillasse, étaient des êtres en miniature ; notre première malade voyait « des petits bonshommes cabalistiques ». Cette réduction de l’échelle a été constatée, par d’autres auteurs et par nous, dans d’autres délires, mais elle est rare (1).

Ges images de petite taille se déplacent peu, mais présentent des mouvements sur place (jouer aux grâces, remuer les pattes) ; ces mouvements contribuent à augmenter pour le sujet le caractère « artificiel » des choses vues, déjà suggéré par le géométrisme, la platitude, les rayures.

Chaque image est d’une durée courte ; elles procèdent fré-quemmant par séries disparates, mais jamais par séries semblables ; ce renouvellement sans direction permet d’ajouter à l’épithète décoratives celle de kaléidoscopiques.

Accessoirement, d’autres sortes d’images visuelles peuvent apparaître. Certaines scènes ont pu être vues de grandeur nature et couvrir une assez vaste surface (ainsi une foule courant en rond), mais de telles images n’ont été fréquentes que dans les moments, très exceptionnels, d’excitation et d’anxiété. Certaines images ont été vues grandeur nature, mais tronquées ; ainsi « trois enfants à une fenêtre, on ne voit que leur buste » ; dans ce cas l’échelle n’est, pas réduite, mais le champ de vision reste limité. Les sujets ont vu quelques lignes pendantes (fils, tiges), c’est-à-dire des images aériennes, et d’une assez longue étendue.

La plupart des hallucinations visuelles « décoratives » nous ont paru avoir un point de départ illusionnel ; les pures illusions sont prépondérantes au début du délire aigu simple. Ce mode de genèse est favorisé par l’état d’indolence psychique, et contribue à l’entretenir. Bien que des détails extérieurs (linéaments du parquet ou des murs) provoquent l’apparition des images, les dimensions de ces dernières restent constantes.

Dans l’obscurité absolue, les hallucinations visuelles cessaient.

Nous n’avons pas observé (toujours dans cet état d’indifférence confmio melle) des hallucinations de taille moyenne ni un champ de vision de taille moyenne (sauf l’exemple cité plus haut). Quant aux grandes hallucinations, elles appartiennent à d’autres moments du chloralisme.

Les hallucinations du tact ont eu un caractère pseudo cocaïnique, des troubles douloureux ont rappelé la cocaïne et le tabès ; il est inutile d’y revenir.

c) Intellect et élocution. – Comme tous les confus, notre chlo-ralique très.mp régné est désorienté, ses tentatives d’explications sont embrouillées, ses phrases restent inachevées et sont remplies 38 de lapsus. Enfin, il présente un grand nombre de ces hallucinations, seulement « pensées », qui sont fréquentes dans les états confusionnels (conviction avec représentation, sans objectivation complète). Mais il reste, bien que confus, capable d’attention raisonnée pour ses images qu’il déclare être sa distraction, et pour les questions qu’on lui pose ; incapable d’un long raisonnement, il a des éclairs de jugement suffisants pour faire de l’esprit : ses lapsus, si l’on veut les examiner de près, résultent d’interférences élevées (le plus souvent, de la notion de ce qui va être dit ou pourrait l’être), ils supposent une certaine complexité mentale. II a spontanément le sentiment de l’irréel devant certaines de ses visions, et on peut l’amener aisément à douter de ses visions passées.

Pas de suggestibilité visuelle ; ni les paroles d’autrui ni ses propres sentiments ne lui procurent d’hallucinations ; les centres sensoriels sont, pour ainsi dire, très isolés de l’idéation (comme en témoigne le flux d’images indifférentes).

Par contre, les centres visuels restent en rapports suivis avec la fonction du langage, le certain degré d’éréthisme dont celle-ci se trouve être affectée se met au service du sens visuel, dont les productions sont décrites complaisamment, alors que sur tout autre thème (dans ces moments confusionnels) le sujet garde volontiers le silence. Ces deux systèmes se rejoignent, à travers l’anarchie des centres psychiques. Les descriptions se font avec calme, la logorrhée ne résultant pas d’une excitation générale, ni d’une expansion spontanée ; le sujet a besoin, pour parler, d’être écouté ; seul il se tait ; un besoin de sympathie aide à la logorrhée.

d) Activité. – Le sujet (toujours dans des périodes confuses, qui sont de beaucoup les plus durables, reste continuellement inerte, assis, et contemple le défilé de ses visions sur les murs. Parfois, il essaie de ramasser ses visions menues, sans les saisir (contrairement à l’alcoolique) ; parfois, il essaye de saisir celles des hallucinations microscopiques résidant sur sa peau, mais c’est vraisemblablement l’hallucination tactile concomitante qui cause son geste. Il montre peu d’acharnement dans cette recherche et peu de hâte (contrairement à l’alcoolique). 11 peut chercher en diverses places des visions plus étendues (les deux petits personnages lascifs et agaçants, etc.), mais alors le deuxième état, celui d’agitation, est proche. Bien que confus, nos sujets ont pu écrire une lettre, tracer un plan ; quand le degré de confusion était encore léger, ils ont pu, à leur domicile, vaquer à des travaux divers, tout en gardant leurs hallucinations et en causant d’elles avec calme ; deux traits que l’on ne voit pas dans l’alcoolisme.

Deuxième aspect. – Le chloralique confus présente de 'courtes périodes d’excitation et d’anxiété, périodes où il se rapproche plus, comme nous le verrons, des alcooliques aigus simples que des alcooliques confus.

a) Humeur. – Durant ses accès d’anxiété, un de nos malades demandait à être changé de chambre, sans voir encore les malfaiteurs qui allaient bientôt le mettre en danger ; il nous suppliait, s’indignait, nous raisonnait ; en revanche, il nous laissait lui tenir des raisonnements et s’y rendait. Parfois, au cours d’un dialogue, il s’interrompait pour se lamenter, sans rien voir encore ; d’autres fois, un accès de colère survenait chez lui sans transition ; et tombait de même ; parfois, il exprimait une idée inquiétante, sans inquiétude. Bref, jamais l’anxiété ni la colère, chez lui, n’ont atteint leurs degrés extrêmes de véhémence.

b) Hallucinations. – Dans ces moments d’excitation, les hallucinations indifférentes ont disparu. Les hallucinations grandes et mouvantes qui les remplacent rappellent le type alcoolique, mais en diffèrent par divers points. Le sujet ne se voit pas entouré de tous côtés, il n’est même pas toujours directement menacé, les personnages qui dégringolent le long des murs et s’engouffrent dans des soupiraux sont plus mystérieux que menaçants ; ces scènes finiront mal pour lui, il en est sûr, mais en attendant il les contemple, et il s’intéresse au summum de la jouissance qu’on est en train de mimer devant lui. Les personnages sont parfois réduits et parfois grands, peut-être en est-il parmi eux de plus grands que nature, nous n’avons pas eu l’occasion de le vérifier (1). Même développées sur un champ vaste, les hallucinations nous ont paru n’être pas ambiantes, mais se tenir en face du sujet, plus ou moins haut, plus ou moins loin, comme vues par une fenêtre unique.

c) Intellect et élocution. – Dans ces périodes, le sujet prête aux personnages imaginaires des scénarios plus ou moins cohérents et monotones ; il adresse aux personnes présentes des supplications raisonnées, alors qu’un alcoolique pousserait de simples appels au secours ; on ne constate pas chez lui de grandes pano-phobies. Dans des conditions identiques, nos alcooliques aigus demandent fréquemment qu’on leur ouvre, mais non qu’on leur donne une autre chambre ; c’est là un fait. De même, sortis de leur cellule, ils peuvent se refuser à y rentrer en la voyant ; ils peuvent demander à revenir près du médecin, mais ils ne supplient jamais le personnel (nous parlons toujours des alcooliques aigus) de leur choisir une chambre différente ; leur esprit 39 ne conçoit plus que d’autres cellules puissent n’être ni truquées ni minées.

d) Activité. – Pour ces raisons, le chloralique apeuré est moins mobile que l’éthylique ; il reste fatigué et lent jusque dans son agitation (1). Les personnages cherchés par un de nos chloraliques, c’est dans la position assise qu’il les cherchait. Nous n’avons observé ni la recherche angoissée comme chez l’éthylique aigu simple, ni la recherche tout automatique, qu’on voit chez l’éthylique confus.

Dans le parallèle à établir entre le chloralisme et l’alcoolisme, nous distinguerons l’alcoolisme aigu simple et l’alcoolisme aigu avec confusion.

I. – Alcoolisme aigu simple. – La période aiguë de délire-alcoolique est celle où le sujet, réellement halluciné, devient et reste capable de panophobie, sans tomber encore dans la confusion (2).

a) Humeur. – Interrogé dans ses moments de calme, l’alcoolique simplement aigu se montre moins obnubilé, moins trémulant que notre chloralique, sa prononciation est moins embarrassée. II fait des récits spontanés, suivis, susceptibles de complications, il s’émeut au souvenir des hallucinations : attitude, pensée et parole se ressentent d’une influence sthénique.

Cette influence sthénique se manifeste encore de quelques manières dans les phénomènes dépressifs. L’anxiété éthylique est plus véhémente que l’anxiété de nos chloraliques confusion-nels ; l’alcoolique se montre violent dans ses défenses et ses fuites, impossible à influencer en de tels moments. Ses colères sont puissantes, agressives, et motrices, comparativement aux colères du chloralique, qui sont de la faiblesse irritée, et le cèdent promptement à un degré d’aménité et d’aboulie. Sous ce rapport, l’alcool tient le milieu entre le chloral et les stimulants énergiques comme l’éther et la cocaïne. 40

L’humeur véhémente du sujet lui suggère des hallucinations plus dramatiques, ou plus constamment dramatiques, en même temps que la vigueur relative de l’esprit leur organise un scénario plus compliqué.

La jalousie est fréquente dans l’alcoolisme aigu, comme dans l’alcoolisme subaigu. Dans ce même état subaigu, des persécutions très actives sont dirigées contre l’éthylique ; chez notre chlora-fique subaigu, nous avons vu plutôt des craintes d’accusations que des accusations véritables, une sorte de persécution mélancolique où le sentiment d’indignité avait sa part.

L’alcoolisme ne présente de telles idées que dans ses formes aberrantes (mélancolie et alcoolisme réunis, certaines ivresses, etc.) et alors avec plus de netteté.

L’alcoolique aigu peut présenter, rarement, une excitation génésique.

Toutes ces différences nous semblent résulter de cette somnolence qui fait partie de l’intoxication chloralique à tous ses temps.

Chez l’alcoolique, une influence réciproque des centres permet à l’anxiété de faire pulluler les hallucinations, de même que les hallucinations réveillent l’anxiété. C’est une suggestion endogène qui, nous l’avons vu, ne se produit guère chez le chloralique. Celui-ci, en présence d’hallucinations dramatiques, reste ordinairement calme, comme le resterait un opiomane en pleine extase devant des catastrophes réelles. Inversement, une suggestion exogène peut s’exercer, chez l’alcoolique non encore confus, provoquant des micro-hallucinations ou de l’anxiété.

b) Hallucinations. —- Les hallucinations visuelles microscopiques (poudres, pointillés divers) existent dans l’alcoolisme aigu comme dans le chloralisme avancé, mais moindres peut-être ; jamais elles n’y sont assez développées pour simuler le cocaïnisme ; nous ne les avons pas vu représenter des coutures ni des dentelles.

Les hallucinations menues (cafards, piécettes) sont peut-être, nous ne savons pourquoi, un peu plus larges dans le chloralisme ; chez nos malades elles mesuraient rarement 2 cm. (grands insectes), au lieu que un demi-centimètre est une dimension ordinaire pour les menues visions de l’éthylisme (paillettes, bouts de paille, punaises, piécettes, etc.), au moins pour un sens de l’objet (crevettes). L’origine de leur vision nous paraît être plus interne chez l’éthylique, car la suggestion les reproduit ; elles sont aussi plus nettes peut-être, car l’éthylique veut les saisir, et, chose notable, y réussit (surtout aux stades confu-sionnels). Nos chloraliques n’ont cherché de menues choses que sur leur peau, par suite d’incitation tactile ; chez eux des menus dessins ont revêtu souvent des aspects inanimés et cohérents (treillis, lacis).

Chez l’éthylique, les hallucinations décoratives n’existent pas ; pas d’inscriptions, pas de rosaces ; les images de contenu indifférent sont même rares, ou tout au moins la contemplation n’existe pas comme chez le chloralique. Quand des objets de 20 à 30 cm., et d’un sens peu intéressant, apparaissent : 1° ils sont vus par séries de semblables, ce sont des successions de lapins, ou encore des successions de rats ; 2° ils apparaissent non un à un, mais en légion ; 3° ils couvrent, par leur réunion, d’assez grandes surfaces ; ils ont quelque relief, se détachent sur la profondeur, sont même fréquemment aériens ; ils n’ont pour ainsi dire jamais une apparence artificielle.

Poussant plus loin l’analyse, on peut remarquer que ces hallucinations restreintes (celles de 20 à 30 cm.) ont siégé à hauteur du regard, et bien en face, pour nos chloraliques ; très fréquemment, pour l’éthylique, elles siègent plus haut ; elles sont aériennes et ambiantes, le champ d’attention est plus large. Quant aux micro-hallucinations, elles ont paru siéger plus fréquemment à terre, pour l’éthylique ; elles surviennent d’ailleurs chez ce dernier surtout au stade confusionnel.

Les hallucinations de grande taille, celles qui ont de la durée et qui se meuvent, sont certainement plus abondantes et plus ambiantes chez l’éthylique ; elles sont aussi chez lui plus menaçantes, s’adressent, en geste ou en parole, plus directement au sujet, leurs intentions sont plus dangereuses. Les personnages ohloraliques semblent relativement pacifiques ; ils inquiètent, mais ne terrifient pas au maximum ; leurs réunions sont quelquefois plus mystérieuses qu’inquiétantes ; parfois, ils forment de simples tableaux dénués de tout sens. Tout cela est rare dans l’éthylisme aigu.

Les hallucinations visuelles de l’éthylique prospèrent surtout dans l’obscurité absolue ; c’est l’inverse pour les chloraliques, qui se multiplient à la lumière.

Les hallucinations auditives des chloraliques sont, comme les visuelles, moins terrifiantes, moins coordonnées que celles des éthyliques ; nous n’y avons noté ni clameurs ni accusations très formelles ; elles expriment parfois des fragments de pensées sans lien avec l’idéation. Ces hallucinations parasites saugrenues ne se produisent guère, avec l’alcool, que dans les états subaigi^, ou dans la forme spéciale appelée hallucinose, ou dans les ivresses pathologiques.

Les hallucinations tactiles du fil et de l’eau sont communes tiux deux intoxications (on pourrait peut-être remarquer que, si, pour l’alcoolique, l’eau ruisselle, notre chloralique ne sentait que la mouillure). Les troubles cénesthésiques sont moins accusés dans l’alcoolisme aigu ; les troubles tabétiformes en sont absents.

c) Intellect et élocution. – L’alcoolique aigu ne présente (toujours dans la période d’énergie et de terreur) aucune obnubilation. Son objectivité est plus conservée. Par contre, dans ses dialogues, il est pressé de revenir aux scènes qui l’ont naguère ému, et le raisonner sur leur réalité est impossible ; a fortiori ne doutera-t-ii pas d’une hallucination actuelle : il est capable d’en faire un récit ordonné, mais incapable d’avoir un doute sur leur sujet : c’est presque l’inverse du chloralique. L’alcoolique ne se complaît pas dans une contemplation d’images, encore moins éprouve-t-il un plaisir à décrire ; la loquacité ne surviendra chez lui qu’à la période de confusion, et sous forme d’une soli-loquie un peu spéciale (voir plus loin).

d) Activité. – L’alcoolique fait montre d’une activité musculaire plus continue et plus puissante que le chloralique. Il va et vient, on ne le voit pas assis et occupé à suivre du doigt des visions ; il les ramasse ou il les fuit, selon leur nature ; le plus fréquemment, il manœuvre pour les arrêter ou les fuir ; quand il les recherche (hommes sous son lit), c’est avec de grandes précautions ; il a les réactions naturelles d’un peureux que la peur n’a pas paralysé. Le genre d’activité que nous avons surtout vu chez le chloralique (du moins dans le délire prolongé) a été une subactivité asthénique, plus comparable à l’éthylisme confusion-nel qu’à l’éthylisme aigu simple.

Quand l’éthylisme aigu se termine en quelques jours, et sans passer par une période confusionnelle, généralement, dès que le sujet a pu dormir, tous les troubles s’effacent également ; il n’en est pas de même du chloral, où le reliquat des malaises physiques (paresthésies ou algies) est de règle.

II. – Alcoolisme aigu confusionnel. – L’alcoolique, après la phase des grandes terreurs, entre dans une phase confusionnelle ; celle-ci, fait qui n’est pas noté par les auteurs et qui nous paraît capital, amène un sentiment d’euphorie, qui s’associe à la subexcitation musculaire (1). De là et de l’obtusion mentale, résulte une subactivité dont la monotonie est la caractéristique principale. Celle-ci est tantôt à demi ordonnée ; nous assistons alors à ce que l’on a appelé « le délire professionnel » (sans en 41 marquer assez ni le temps ni le mécanisme, ni le pronostic) ? délire qui est surtout manifeste chez les sujets purement moteurs,, tantôt uniquement machinale, et alors extrêmement confuse : le sujet s’obstine alors pendant des heures à manipuler la serrure de sa cellule, ou plus schématiquement encore il s’occupera une nuit entière à soutenir le mur ou la porte, qu’une illusion, spéciale à ce stade de délire, lui montre prêts à s’effondrer. Dans ces deux cas, un sentiment, qui vaut la peine d’être isolé, se manifeste et parfois s’exprime ; nous le nommerons le sentiment d’urgence. Le chloralique obnubilé et énervé peut, lui aussi, poursuivre longuement une activité monotone et circonscrite (chercher deux gnomes dans une paillasse, etc.), mais il est alors plus lucide que ne l’est l’alcoolique confus, il voit son propre énervement et il le ressent comme un malaise. La confusion est. chez le chloralique, non globale et avec cela inlermillenle ; elle est plus foncière, plus égale chez l’éthylique qui ne sait ni douter ni se juger. Gomme l’obtusion, l’humeur chez le confus éthylique est uniforme ; tandis que le chloralique confus peut s’émouvoir dans quelque mesure (angoisse, colère), l’éthylique confus ne le peut plus ; le chloralique confus éprouve encore un certain besoin de sympathie, l’alcoolique confus préfère être seul et se taire, son occupation lui suffit.

Jugement et élocution. – Tout jugement est supprimé chez le confus éthylique. Incapable d’attention spontanée, il ne peut être rendu sérieusement attentif ; ses réponses toujours courtes et simples ne sont presque jamais adaptées, et le sentiment d’urgence déjà décrit les interrompt. On l’attend, parfois on l’appelle (hallucination auto-suggérée). Il doute encore moins qu’en période lucide. Pour un même degré d’indifférence psychique ou d’occupations, le chloralique est moins obtus. Tandis que l’esprit de l’alcoolique est obscurci profondément et intimement, celui du chloralique est plutôt entouré d’un voile : « Un voile de crêpe », dit un auteur cité par Rehm ; on pourrait ajouter que, dans ce voile, le jeu des plis rend la transparence inégale. Le chloralique est un mélange de lucidité et de somnolence, tandis que l’alcoolique confus est à la fois abruti et excité. Cette différence nous semble s’expliquer aisément. Le chioral produit l obnubilation, et autres troubles, par une action tout élective, précoce, spéciale, sur les cellules intellectuelles ; tandis que l’alcool produit la confusion seulement par l’intermédiaire des déchets de tout l’organisme, d’où imprégnation plus tardive, mais plus complète.

Hallucinations. – Chez l’alcoolique confus, elles sont uniformes et petites ; le pointillé microscopique est plus rare que chez le chloralique, il n’atteint pas comme chez ce dernier une importance qui puisse rappeler le cocaïnisme. Les hallucinations décoratives sont totalement absentes. L’onirisme est très monotone (une action toujours répétée). Parfois, dans son délire professionnel, l’éthylique parle ; mais il parle automatiquement dans ie feu de l’action, ne décrit pas et ne se soucie pas d’être écouté ; contrairement à nos chloraliques, il n’a nul besoin de sympathie, et il n’est plus assez lucide pour dialoguer. Interrogé, il répond peu, ou ne répond pas ; s’il vous interpelle, c’est en hâte et brièvement, pour vous écarter de son travail ou vous prier d’en écarter un obstacle. Autres différences : l’éthylique confus voit ce qu’il sent et il sent ce qu’il voit (l’eau, des piécettes, des fils, etc.), ses paresthésies ne semblent siéger que tout à la surface de la peau (l’eau, les insectes, les fils doux, de l’huile épaisse) ; les paresthésies chloraliques entrent un peu plus en profondeur. L’eau est vue fréquemment ruisselante par l’éthylique ; notre chloralique sentait une mouillure immobile.

Activité. – L’activité est continue, automatique, chez l’éthylique confusionnel ; la hâte qui l’accompagne est encore sthénique ; notre chloralique était agacé d’une recherche d’ailleurs complexe, dont il pouvait décrire les phases. Chez l’alcoolique confus se rencontrent des signes catatoniques : immobilité, écho-praxie, mouvements associés, renouvellement du geste (parfois ces phénomènes moteurs sont précoces, et prennent une prédominance très singulière sans confusion proprement dite, mais constamment avec mutisme) ; la tonicité musculaire est constamment exagérée, quel que soit l’état des réflexes ; le muscle de l’alcoolique n’est jamais souple, ses membres ne sont jamais dociles. L’état physique de l’alcoolique confus est d’ailleurs plus grave : tremblement du tronc, sueurs, fuliginosité, anorexie. La cachexie du chloralique a un cachet de chronicité, celle de l’éthylique semble plus aiguë.

Les confus éthyliques sont peut-être plus âgés.

D) Délire chloralique aigu simple

La forme du délire chloralique qui se rapproche le plus étroitement du délire alcoolique aigu simple, c’est le délire chloralique aigu de moyenne durée, celui qui, distinct de l’ivresse par l’absence de symptômes maniaques, par l’allure plus idéa-tive, par la richesse de l’onirisme, par la durée, naît sur un fond de chronicité sans imprégnation très profonde. Là, les troubles cutanés sont absents ou minimes, les troubles visuels spéciaux sont peu marqués, l’onirisme a plus fréquemment un caractère organisé et dramatique. Toutefois, des nuances permettent encore* le diagnostic différentiel. Le chloralique est plus torpide, plus déprimé, plus hésitant.

Les anxiétés du chloralique semblent moins intenses, il n’est pas traqué ; parfois, les intrus ne s’occupent pas de lui, il se croit alors égaré dans une pantomime mystérieuse ; d’autres fois, le scénario est précis, mais bénin (la soustraction du porte-monnaie) ; parfois, les personnages lui sont familiers ou sympathiques, trait plutôt rare chez ; l’éthylique.

Les illusions (mouvements des choses) sont peut-être plus abondantes, l’origine illusionnelle des hallucinations visuelles semble plus marquée, le sentiment de présence plus fréquent, et plus fréquent aussi le sentiment très spécial de l’animation des objets (dialogues des choses). Celui-ci est souvent précédé par un sentiment d’étrangeté. L’ensemble est revêtu d’une teinte vaporeuse, où la nuance bleuâtre est sensible, tout semble se passer dans les limbes, et le malade contemple avec intérêt, en restant assis ou couché, nombre de visions ci-dessus décrites. Quelques traces de spécificité chloralique peuvent être décelées (motifs décoratifs isolés, lignes verticales surtout pendantes, etc.). Dans ses moments de calme, le sujet est aboulique ; même agité, il fait preuve d’une docilité relative, son entourage peut discuter avec lui bien plus qu’avec un éthylique. 11 montre plus d’entêtement que de colère. Les raptus subits, au repos, sont plus rares. Il n’a pas le sentiment de hâte, il est plus égaré dans le temps, il accepte plus facilement tous les partis.

Interrogé, il doute de quelques-uns de ses rêves, il fait part de convictions imaginaires non issues d’hallucinations antécédentes, mais instantanément conçues. Il éprouve aussi ce que l’on peut nommer des hallucinations pensées, c’est-à-dire des représentations ou des impressions auditives si faiblement objectivées, qu’on ne peut savoir s’il s’agit de suppositions simples ou bien de perceptions erronées. « On vient de passer… on vient de dire que… » Ces phénomènes semblent moins fréquents chez ; l’éthylique ; les mélancoliques les présentent assez ; souvent (surtout dans le domaine auditif), et par quelques côtés le chlo ralique en est un. Le chloralique est plus désorienté dans le temps, et il méconnaît plus facilement les personnes que l’éthylique ; mais il se juge mieux que ce dernier, ayant et le sentiment de l’erreur et le sentiment de la maladie. Les lapsus sont fréquents dans son élocution ; il parlera assez volontiers, mais sans succès, sur tout sujet qu’on lui propose : il n’a pas de hâte d’en revenir aux scènes récentes ; l’alcoolique aigu ne veut parler que d’elles, mais il en parle correctement.

Le chloralique est susceptible, durant ses visions, de rester au lit ; d’autres lois encore, il les subit tout en se livrant aux petits travaux de son intérieur, et sans s’interrompre les décrit. Elles prospèrent ou même elles pullulent à la lumière. Les trémulations semblent être, pour un même degré d’agitation, plus prononcées chex le chloralique que chez ; l’éthylique.

Le délire chloralique aigu, si la confusion n’y est que légère, peut se dissiper plus rapidement que l’alcoolique (disparition en quelques heures, obs. III), mais plus de reliquats lui survivent (troubles somatiques variés, torpeur mentale).

Nous résumerions volontiers nos diagnostics différentiels dans cette formule :

Lors des onirismes dramatiques, le chloralique se montre déjà obnubilé, tandis que l’éthylique ne l’est pas ; quand l’éthylique devient confus, il est euphorique, uniforme et absorbé, comme le chloralique ne l’est pas. Enfin, les images chloraliques possèdent des caractères intrinsèques, qu’il faut rechercher.

La dépression relative du chloralique le rend moins dangereux que l’éthylique ; ses terreurs sont moins intenses, ses actes moins rapides, ses gestes moins sûrs ; il sera toujours plus facile à désarmer. Sa maladresse est plus à craindre que sa violence (dangers d’incendie, d’explosion). Il peut se suicider, et même entraîner dans son suicide un être faible, soit par suite de quelque onirisme, soit plutôt comme mélancolique.

Les éléments différentiels que nous avons tâché de faire valoir pourront être reconnus çà et là dans les descriptions des auteurs, si l’on veut bien les y chercher. Quelques-uns figurent dans leurs conclusions.

Erlenmeyer a observé des hallucinations banales (singes boucs, rats, et souris), mais avec subagitation modérée, rougeur de la face, douleurs des jambes, myosis. Ballet parle de rats et souris, en remarquant que ces hallucinations ont été faibles. Le malade d’Antheaume et Parrot a ressenti des formications, mais nous ne savons si elles entraient dans son délire. Kirn a observé un malade avec hallucinations diurnes et anxiété nocturne, autrement dit cessation des images dans l’obscurité et anxiété sans influence sur la production des images (1). Gelhorn signale des paresthésies ; Rehm, des formications prolongées (durée, un mois) et des micro-hallucinations (verre, tabac à priser, viru^ gonococcique) ; Antheaume et Parrot ont signalé des hallucinations géantes.

(1) Dans un cas de Pichon, cite plus loin, les hallucinations se produisaient indifféremment de jour et de nuit, ce que l’auteur, tout en méconnaissant l’influence chloralique, donne expressément à remarquer.

Le tonus a été souvent défini de même : apathie et vertiges (Gastrovicz, 1869) ; indifférence et rêvasserie (Schüle) ; indifférence, avec possibilité de bien répondre si on insiste (Antheaumc et Parrot). Nous trouvons dans d’autres auteurs : subagitatiou et torpeur ; une mélancolie différente des états d’âme dus à la morphine, à la cocaïne, à l’alcool, au chloroforme ; faiblesse morale avec irritabilité, angoisse la nuit, l’esprit entouré comme d’un crêpe (der Geisi unflorl), possibilité de réponses justes, etc.

Les douleurs ont simulé la méningite spinale, la sciatique, le tabès ; elles ont siégé en cercle au-dessus des jointures. Formications fréquentes chez des non-délirants. Troubles vasomoteurs : pétéchies, rashs, œdèmes, éruptions diverses. Tourniole ulcéreuse (Smith). Altérations du sang, tachycardie. Excitation du cœur dans les expériences sur les animaux.

Troubles de la parole rappelant la paralysie générale. Action excitante du chloral chez des épuisés de tous genres. Troubles prolongés après cure.

Expériences de Kahle (1). – Chloral (C42 IIGI3 O) à dose massive : excitation circulatoire seulement, pas d’anesthésie, long sommeil. – Chloroforme (GHCI3) à dose massive : excitation générale, anesthésie générale, pas de suites.

Chloral à doses mortelles graduelles : cœur accéléré, puis diminution de l’activité respiratoire et cardiaque ; réllexes tactiles diminués les derniers ; mort par arrêt respiratoire.

Chloroforme à doses mortelles graduelles : d’abord augmentation respiratoire, circulatoire et des réflexes ; puis anesthésie, affaiblissement cardiaque, accélération respiratoire suivie d’arrêt, puis arrêt du cœur en diastole.

Chloral à dose mortelle d’emblée : cœur excité seul, puis arrêt du cœur.

Chloroforme à dose mortelle d’emblée : excitation générale, puis dépression générale ; mort par arrêt respiratoire.

Nous citons ces derniers exemples de localisations organiques du chloral, pour attirer de nouveau l’attention sur ses fixations électives. Dans le système nerveux, le noyau chloralique se fixe sur certaines cellules, ou certains éléments de cellules, ou certains points de leurs prolongements, avec des préférences marquées qui, histologiquement connues, nous expliqueraient le lieu et la forme des paresthésies et des hallucinations ; elles expliquaient de même les détails des hallucinations visuelles, tels que la tendance aux lacis, proche mais distincte de la tendance aux 43

10

pointillés et aux grouillements provoquée par tant d’autres toxiques.

Nous disons noyau chloralique. pour abréger. Les chimistes discutent sur la façon d’agir du chloral une fois assimilé : chlore*, chloroforme, acide urochloralique (1).

Nous n’avons pas observé de différence entre le délire produit par la privation du chloral et celui que produit l’ingestion exagérée. Une agitation plus violente a été vue, à la suite de privation brusque (Antheaume et Parrot).

Dans l’abstinence, l’état de besoin n’existe pas, du moins conscient et angoissant, comme dans l’abstinence morphinique. Le chloral a cela de commun avec la cocaïne et l’éther.

Il existe des cas de délire chloralique où les localisations indiquées ne se produisent pas. Pichon a observé deux morphinomanes chloraliques subdélirants et dépourvus d’hallucinations (2).

Nos malades sont sortis de leur chloralomanie assez diminués psychiquement : l’un, aboulique, avec jugement et sensibilité morale émoussés ; l’autre, inerte intellectuellement, avec des troubles de l’humeur continus et des ébauches d’états maniaques, où le sentiment d’hostilité prédomine. C’est une sorte de démence dans le domaine affectif, car dans ce domaine la déchéance se réalise non pas seulement par suppression (forme apathique), mais plus souvent par perversion (forme irritable : l’irascibilité sénile en est la preuve).

Nous n’avons pas vu persister chez eux d’hallucinose, comme il en survit quelquefois, rarement, à des délires alcooliques graves, et comme, a priori, le chloral peut sembler apte à en produire (surtout dans le domaine viscéral).

Dans nos deux premiers grands délires, la bromuration a-t-elle joué un rôle ? Nous croyons que non. Le bromure ne suffit pas à calmer les alcooliques ou cocaïniques délirants, ni les morphiniques en crise d’abstinence. Peut-être a-t-il pu exercer quelque influence sur le tonus, et par là adoucir.la teneur des données hallucinatoires ? Nous ne le croyons pas, le chloral seul donnant déjà la note torpide.

L’inanition a pu seulement favoriser le délire. Pour l’appré – 44 42 ciation de son importance, nous renvoyons aux discussions sur l’abstinence dans le cocaïnisme et le morphinisme (1). Visiblement, l’inanition n’a pas davantage que le bromure pu communiquer aux délires ce qu’ils ont eu d’original.

Le délire chloralique peut être confondu encore avec divers états, que nous nous contenterons d’énumérer : confusion poly~ névritique, confusion chez des affamés et fatigués, confusion post-émotionnelle, confusion tardive chez des neurasthéniques hypocondriaques, confusion comitiale, confusion fébrile, obtusion chez le paralytique général.

Il se peut que dans nos cas, certains traits spéciaux aient été fournis, comme on le voit dans certains cas d’alcoolisme, par une réaction subjective du terrain à l’agent toxique, et que, dans d’autres cas à venir noire diagnostic soit dérouté par des modalités subjectives d’une autre allure. Toute intoxication a ses formes anormales. Nous ferons remarquer, toutefois, que ces formes anormales deviennent d’autant plus rares qu’il s’agit d’intoxications moins passagères ; les délires aigus prolongés en présentent bien moins que les ivresses.

La recherche des signes différentiels intrinsèques a, selon nous un intérêt pratique de premier ordre. La dissimulation des malades, l’ignorance des familles, le désarroi matériel même qu’on rencontre dans les cas d’urgence, peuvent faire ignorer au médecin la cause véritable d’un état qui peut, lui, en simuler d’autres. Pichon a vu un cas de collapsus morphinique pris pour une manifestation de choléra : une simple piqûre a évité le danger de mort pour l’intéressée, de longues terreurs pour le voisinage et des mesures administratives inopportunes. La suppression brusque du chloral expose au collapsus cardiaque, et aucune description classique n’ayant aidé notre diagnostic dans les cas ci-dessus rapportés, nos malades auraient pu mourir dans notre service faute de chloral. Il importe aussi pour l’avenir du malade que les habitudes chloraliques si faciles à dissimuler,, soient signalées à l’entourage. Dans le cas de silence ou de négation chez un malade, le chloralisme ne sera révélé que par la phase aiguë du délire : il importe de l’observer de près, et cela en ne se contentant pas des seules narrations du malade et du personnel qui le surveille, mais en passant des heures près de lui, et en lui faisant préciser les caractères de ses visions au moment, même où elles surgissent. 45