Deuxième chapitre. Les délires comitiaux mnésiques

3° Attaques comitiales délire consécutif mnésique (1)

Présentation de malade 1909

René D…, sans profession, 18 ans, amené à l’Infirmerie spéciale le 1er juin, et envoyé par nous à Sainte-Anne avec le certificat suivant :

Épilepsie. – Attaques répétées avec épisodes délirants consécutifs. – Confusion prolongée avec tendances mystiques, crainti-vité ; hallucinations parfois accusatrices, actes absurdes. – Absence fréquente d’amnésie. – Début en bas âge par des absences. – Vertiges dans l’enfance.

A. H. – Grand-père paternel « buveur invétéré », était distillateur ; mort à 70 ans ; marié deux fois, a eu 5 ou 6 enfants, tous morts tuberculeux avant 30 ans ou vers 30 ans. – Un de ses fils bégayait ; marié, il a eu deux ou trois enfants, dont un survit. – Une de ses filles a été internée dans la puberté ; forme du délire inconnue de nous ; elle n’était pas née de la même mère que le malade précédent, ni que le père de notre malade.

Père du malade : alcoolique, était aussi distillateur. Mor ! tuberculeux à 33 ans. Insociable et débauché ; sa femme avait

fini par se séparer de lui ; ne paraît pas avoir été syphilitique.

Côté maternel : les grands-parents ont eu 9 enfants, dont 6 encore vivants : 1 mort-né, 1 mort par diphtérie, 1 mort par cause inconnue. La mère de notre malade, enfant tardive (sa mère avait 45 ans à la naissance), semble avoir eu des crises hystériques frustes ; très nerveuse, ordinairement renfermée, expansions soudaines. Pas de fausses-couches. Une sœur, tante de notre malade, est migraineuse.

A. F. – Un frère, une sœur. – Frère 15 ans. Sommeil souvent agité, mais sans miction, ni terreurs, ni somnambulisme. – Intelligent et affectueux, mais orgueilleux et indocile. – Sœur 12 ans 1 /2 : grince des dents toutes tes nuits ; caractère réfléchi, nous dit-on ; tendance mélancolique, aurait souvent dit à sa mère, le soir : « Encore une journée de moins à vivre. »

A. P. – Gestation bonne, accouchement normal. Allaitement maternel ; typhoïde chez la mère vers le quinzième mois. – Poids considérable à la naissance (?) développement régulier.

En l’allaitant la mère a constaté des absences : au milieu de ses cris, l’enfant subitement se taisait, s’immobilisait, cessait de respirer et fermait les yeux, puis râlait légèrement. Ce phénomène observé une dizaine de fois durant la première année, a cessé les années suivantes. Pas de convulsions.

Énurésie jusqu’à 12 ans. Pavor noclurnus fréquent, avec sueurs très marquéres du cuir chevelu. – Vers 11 ans, hyperidrose marquée des orteils avec ampoules fréquentes. – Vers le même êge, ablation de polypes.

Aucune maladie n’a précédé les premiers troubles comitiaux marquants.

Vers 8 ou 9 ans, épisodes d’allure somnambulique. Vers 11 ans, vertiges. Vers 12 ans, première attaque (chute brusque, tandis qu’il jouait), soigné à la consultation externe de la Salpêtrière (régime déchloruré), changement de caractère (maussade et méchant par moments). Au début avait une attaque par mois, depuis ses 16 ans, il en a eu 4 par mois (« une attaque à chaque changement de lune » dit la famille). Vers 17 ans 1 /2 (depuis janvier dernier), les attaques surviennent par séries de 6 ou 7 dans les 24 heures, aux mêmes époques.

Quelques cicatrices de chutes (face et cuir chevelu). Pas de traces de morsures de la langue.

Le malade est ordinairement doux, poli, affectueux « comme une fille » avec cela entêté et rusé, nous dit-on. Tendances hypocondriaques nettement morbides, algies viscérales avec exacerbations : « Constamment il plaint son nombril » nous dit la tante. Préoccupations légitimes au sujet de ses attaques ; pense constamment à guérir ; un jour, après un coup de tonnerre qui l’avait grandement effrayé, il dit « petite mère, je suis guéri >.. Toujours excessivement peureux. – À peu appris au collège, mais dessine bien. Suivant sa mère, son intelligence aurait baissé depuis que ses attaques se multiplient ; sa tante le nie : mais elle convient que son élocution est devenue plus lente et plus em barrassêe.

Le malade a été élevé jusqu’à 3 ans par sa mère ; et de 3 à 15 ans par une tante ; de cette période, il a passé 3 ans 1 /2 en pension. À 15 ans, sa mère, remariée, le reprend et ramène en Amérique (1907) ; retour en France l’année suivante ; l’enfant confié à des paysans du Midi, a des attaques suivies de délire ; internement de quelques jours à l’Asile de Carpen-tras (fin 1908), puis retour dans la Seine. – A toujours été bien soigné, bien éduqué, bien observé.

I. – Troubles comitiaux parcellaires. – Notre malade est sujet à des crampes, et à des sensations de tiraillement fasci-culaires dans les muscles, qui se produisent surtout après les attaques convulsives. Loin de toute attaque, il éprouve des tremblements subits avec moiteur des mains. Nous avons constaté ces phénomènes, au cours d’un interrogatoire, dans la main droite, puis, la jambe droite ; le sujet s’est plaint aussi un instant d’une trémulation dans l’œil droit ; enfin, sans qu’il nous avertisse, nous avons vu un tremblement assez durable dans l’interosseux dorsal du troisième espace de sa main droite, sans mouvement du médius : cette localisation nous semble devoir exclure tout soupçon de supercherie ou d’auto-suggestion. Nous remarquerons que ces tremblements sont survenus après un interrogatoire fatigant et alors que le malade avait faim.

Dans le domaine visuel, il nous a dépeint des éblouissements sans motifs, survenant en état de santé, sans autre malaise, des visions de zigzags lumineux et autres lignes éblouissantes, dénuées de toute signification, enfin des anopsies subites : « Les yeux grands ouverts, je ne vois plus. »

Le sujet connaît par les rêves seulement l’impression d’étrangeté des choses ; mais il a nettement éprouvé, à l’état de veille, la sensation du déjà vu : il reconnaît dans sa totalité l’aspect de la minute présente, puis raisonne et se dit « je perds la tête ».

Parlant de son imagination visuelle, il nous dit sans nul à-propos : « Je crois facilement voir ce que je pense ; ainsi, passant en mer en vue de la Martinique et repensant au grand cataclysme, il me semblait voir la mer s’agiter, la lave couler. » C’est avec la même spontanéité qu’il nous a donné les détails ci-dessus ; jamais il n’a répondu exactement à la question du

moment, et nous sommes sûrs de ne pas l’avoir suggestionné.

Le malade a éprouvé des sensations de constriction dans la gorge et dans les fosses nasales, avec envie de pleurer. Il parle aussi d’un goût salé ou métallique, qui précède parfois les attaques, sans que nous ayons pu démêler s’il s’agit là d’une aura proprement dite ou d’un prodrome.

II. – Vertiges. – René D… a éprouvé ses premiers vertiges vers 11 ans ; ayant eu au collège un camarade également sujet à des absences, il l’a observé, et a réfléchi particulièrement à ces troubles. Les vertiges, espacés d’abord, seraient survenus chaque jour depuis ses 15 ans, au nombre de 5 ou 6 ; quelquefois plus et jusqu’à 20, à l’approche des dates des attaques ; toutefois depuis six mois (janvier 1909) ils ne se seraient plus manifestés.

Jamais d’aura avant le vertige. – Si le malade est en train de parler, il s’interrompt, ses yeux deviennent fixes et troubles, puis il reprend sa phrase et souvent il rougit. Aux questions qu’on peut lui poser, il répond : « Je sais bien que je viens d’avoir un vertige » ; souvent il les compte, et dit : « Aujourd’hui j’ai eu tel nombre de vertiges. » – S’il est debout et arrêté, il marche ; s’il est assis, ses bras agissent ; toujours quelque trouble moteur souligne l’absence. Si le malade est en train de marcher, il poursuit sa route automatiquement, pendant une minute et même plus.

Nous lui avons demandé à maintes reprises par quel procédé i ! prenait conscience de ce qu’il avait eu un vertige : il nous a toujours répondu que c’était par une sensation de réveil, par une impression de revoir des choses, de retrouver les gens. On ne peut soutenir qu’en constatant tel ou tel trouble consécutif, il juge avoir eu un vertige (comme après l’attaque convulsive il juge avoir eu une attaque) non, l’induction n’entre pour rien dans sa conviction, il a conscience, directement, de revenir à lui. S’il rougit, c’est parce qu’il a honte d’avoir eu des témoins de son mal ; s’il est seul, ou s’il n’a près de lui qu’une personne familière, il ne rougit pas ; on ne peut soutenir que la rougeur soit un symp-lome qui l’avertisse ; d’autant que le vertige causant, comme on le sait, une vaso-contriction durable, le malade ne peut devenir rouge qu’une fois le vertige bien terminé.

Un trait qui montre combien un esprit scientifique, ou plus exactement biologiste, est à sa place chez les personnes chargées de surveiller les enfants, est celui-ci : comme le jeune René, au collège, avait cessé de faire des progrès, et que son professeur informait sa mère de ce qu’il « tournait à la paresse », sa mère chercha à l’excuser, en invoquant l’influence possible des vertiges sur son esprit, et le professeur, homme très moral, mais psychologue d’une vieille école, lui répondit : « Ses vertiges n’affectent pas sa santé, c’est le plus robuste de mes élèves. »

III. – Épisodes oniroïdes. —* Nous ne trouvons pas d’autre terme pour désigner, sans en préciser la nature, un certain ordre de phénomènes qui tient le milieu entre le somnambulisme proprement dit et les hallucinations du réveil ; il participe, à notre avis, de l’un et des autres, étant complexe et prolongé comme le premier, mais, comme les seconds, suivi de souvenir.

Sa tante nous raconte : « Vers 4 ou 5 ans, il a fait du somnambulisme ; il venait droit à mon lit et me tirait, par exemple, par les cheveux, je le recouchais. À l’école, on a observé la même chose, il croyait voir des chats. Vers 11 ou 12 ans, il avait encore de ces crises assez souvent ; je le voyais alors se lever, se regarder dans la glace, frapper à la porte ; il avait les yeux à demi-fermés, ou en tout cas le regard vague, il était pâle, et en le touchant, je trouvais sa tête en sueur. Le plus curieux est que le lendemain, si on le remettait sur la voie, il retrouvait le souvenir de ses actes de la nuit ; il répondait : « C’est vrai, je me rappelle, je ne sais <(pas pourquoi j’ai fait cela. » D’autres fois, il s’en ressouvenail spontanément. Aussi la domestique pensait que son somnambulisme était simulé, et qu’il faisait « des manières exprès ». Mais pour moi c’était bien sincère, il faut qu’une force quelconque le pousse, et qu’il ne sache pas qu’il se lève, sans quoi il n’oserait pas se lever, car il est affreusement peureux ; s’il était conscient. il ne se lèverait pas. »

La mère nous a dit de son côté : « Voilà deux semaines, il s’esl mis la nuit à cogner sa tête contre le mur ; la domestique, qui est accourue, l’a réveillé, et il s’en est souvenu le lendemain. » Le malade rectifie : « J’ai pu cogner ma tête, mais j’ai cogné aussi autrement ; la bonne m’a dit sur le moment que je cognais avec mon derrière, et cela m’a étonné, car je me figurais frapper avec mes poings. » Ce détail a son importance, il prouve une note confusionnelle bien en rapport avec l’origine du délire. En tout cas le malade, le lendemain, s’est rappelé l’intervention de la bonne. Il insiste sur ce fait que le délire de la nuit, dont ordinairement il n’a plus, lors du réveil, aucun souvenir, lui revient à l’esprit par degrés et subitement, soit dans la journée, soit le lendemain ; les questions qu’on lui pose facilitent le retour des souvenirs, mais généralement on évite de lui en parler ; s’il en parle on ne lui répond pas, ou bien l’on nie, et après une faible discussion il se contente de cette idée, qu’il a simplement fait un rêve où il se figurait se lever, etc. Le souvenir peut si bien revenir spontanément, qu’il a parfois demandé pardon de tel ou tel acte qu’on voulait lui faire oublier.

Dix jours après son internement (11 juin), le malade nous, dit avoir eu, à Sainte-Anne, deux ou trois épisodes de même genre. Une fois il rêve de papier doré, s’assied sur son lit, se sent effrayé ou angoissé, et frappe pour appeler l’infirmier. Une autre fois il se lève, va cogner à la porte et tourne plusieurs fois dans la pièce ; il avait alors la tête toute mouillée, dit-il, il aurait à ce moment pensé que le bromure le rendait malade.

Cette fois ou une autre, le veilleur l’aurait transféré, nous dit-il, dans une chambrette. « À l’heure du lever, ajoute-t-il, le veilleur m’ayant demandé si je me souvenais de quelque chose, je lui ai répondu non, puis je me suis rendormi un peu, et dans Vassoupissement le souvenir de mes actes de la nuit m’est revenu ; quelques minutes après j’ai pu dire à l’infirmier que je me rappelais en effet quelque chose, et le reste m’est revenu dans la journée. »

Ce retour des images d’un délire dans un moment d’assoupissement est trop profondément logique, supposons-nous, pour qu’un malade d’esprit débile puisse l’inventer. De même pour le détail suivant : « La nuit dernière, nous dit le malade, j’ai revu en rêve tous les détails du grand délire qui avait suivi mes sept attaques. » Bien que toutes les catégories de délires puissent s’ébaucher et puissent revivre dans les rêves, de telles reviviscences nous semblent plus naturelles dans le cas des délires oniriques, et nous semblent montrer une fois de plus la parenté des onirismes de tout aspect.

L’état du malade rappelle certes l’hypnagogisme, c’est-à-dire, aux termes de Baillarger, l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil, ou entre le sommeil et le réveil. Il présente toutefois plusieurs éléments supplémentaires : la complexité, la durée, la persistance après le réveil, et l’accomplissement d’actes suivis. Ces deux derniers traits spécialement manquent dans l’exposé de Baillarger (si l’on en défalque les cas de délire alcoolique aigu) qu’on ne saurait y laisser entièrement aujourd’hui, le cas de Heim, rapporté par Marc, où il s’agit vraisemblablement d’épilepsie banale, et le cas de Hofïbauer). Parmi les cas vraiment typiques de Baillarger, nous trouvons une épileptique avérée et une proportion de migraineux si considérable, que plusieurs sans doute parmi eux étaient des comitiaux larvés. À propos des attaques nocturnes précédées de rêves, Baillarger émet l’hypothèse de quelque connexité causale et recommande spécialement aux recherches l’étude du rêve chez le comitial.

Nous avons présenté à la Société Clinique, au mois de février-un malade, épileptique larvé, qui une nuit s’est réveillé en entendant la voix de sa mère, morte quelques semaines auparavant, s’est levé, et durant deux ou trois minutes, Ta cherchée avec conviction dans son lrgement ; le souvenir de ce délire lui est resté ; nous avons souligné le rapport de ce délire avec le terrain comitial ; ce cas et notre cas d’aujourd’hui, nous semblent être bien de même nature.

Une autre particularité de ces deux cas, qui manque dans le simple hypnagogisme, est que le délire a pris naissance vraisemblablement dans le cours du sommeil et non à la fin di sommeil, autrement dit dans le sommeil profond et non dans un assoupissement.

Ce court délire porte un cachet d’absurdité comme les états confusionnels et comme les rêves ; comme eux, il commence par être oublié et peut revenir ultérieurement à la mémoire sous forme plus ou moins complète.

Si nous rassemblons tous ces traits : origine dans le cours du sommeil, actes, durée, complexité, la ressemblance de ce délin* et des somnambulismes nous paraît grande, et nous serions tentés de l’appeler état second avec souvenir ; il ne répond exactement à aucune description classique ; c’est en somme un délire oniroïde mnésique, issu du sommeil.

Ce délire semble avoir été précédé de rêve, au moins dans deux cas. Si nous émettions l’hypothèse que ce rêve a pu être remplacé dans certains cas par une attaque ou accompagné d’une attaque, elle paraîtrait invraisemblable ; on verra cependant que des délires d’un contenu analogue et suivis également de souvenirs surviennent souvent chez notre malade à la suite d’attaques convulsives.

IV. – Attaques convulsives. – Première attaque survenue vers 12 ans, comme l’enfant jouait dans un jardin, au dire de la mère et de la tante, 4 attaques par mois au début. Chaque attaque aurait coïncidé avec une phase nouvelle de la lune. Depuis 18 mois les attaques tout en ayant lieu aux mêmes dates, vont par séries ; depuis 6 mois, on en peut compter 6 à 7 en l’espace de 24 ou 48 heures. Lorsque le malade a de la diarrhée, ses crises, nous affirme-t-on, n’ont pas lieu.

L’approche des attaques est souvent signalée par une modification du caractère et de l’intelligence, le sujet paraît plus éveillé, plus spirituel (sic), il y a une sorte d’hypomanie. Souvent aussi les vertiges se multiplient ; le sujet peut se montrer frileux, avoir des sortes de frissons, mais chose importante, jamais de fièvre. Des indigestions surviennent, l’haleine saburrale a été constamment remarquée. Constamment aussi le sujet se plaint de douleurs qu’il localise dans le nombril et dont son plus jeune frère s’est plus d’une fois moqué (voulait y mettre de la mie de pain, s’en mettait à lui-même, etc.) Des vomissements précèdent de peu le début de l’attaque : le malade, pâle, peut encore parler et exprime ses sensations. Souvent, tout se borne à l’envie de vomir (prodromes viscéraux de Herpin). Parfois, il y a transpiration, surtout des mains.

Il n’y a pas d’aura immédiate. La chute est brusque et se fait sans cri. Les secousses, peu violentes, affectent les bras et le torse plus que les jambes. Stertor, ronflement, gonflement violacé de la face. Miction inconstante. Morsure de la langue très rare. Aucun souvenir. Si le malade peut se rendre compte qu’il a eu une attaque, c’est par une opération du jugement portant sur les circonstances extrinsèques. Mydriase pouvant se prolonger des jours s’il g a délire (fait 2 fois observé par nous).

Après l’attaque, constamment le malade se plaint d’une douleur localisée au nombril, il frotte cette région ; la découvre ; il ressent des palpitations et craint d’avoir contracté une maladie de cœur (troubles viscéraux, hypocondrie). Il fait montre parfois d’un degré d’affectuosité inhabituel ; il a des accès de rire subits et des bâillements ; il s’étire. Sa sueur exhalerait alors une odeur forte (pas de renseignement sur la densité des urines). Il se montre parfois nettement délirant dans les idées et dans les actes.

Certains délires, très courts, ont été amnésiques. Ainsi une fois étant au collège, il s’est agité après l’attaque, a injurié un professeur, et s’est calmé en une heure de temps. Amnésie.

D’un délire nocturne qu’il a présenté fin 1908 chez des paysans, en province, il n’a gardé qu’un souvenir très incomplet. On lui a appris ce qu’il avait dit et fait ; il se rappelait seulement la visite du médecin qui ayant exploré son abdomen, a déclaré : « Il n’y a là aucun mal. »

V. – Délires post-convulsifs. – Depuis quelques mois, les attaques sont suivies, environ une fois sur quatre, d’états délirants prolongés et atypiques. Le délire se produit surtout si plusieurs attaques ont eu lieu le même jour, et si après une attaque le malade n’a pas dormi.

Quelquefois le malade est assez confus pour sembler ne pas reconnaître les gens, du moins pendant une heure ou deux ; il se livre à des excentricités diverses, tout en menant sous divers rapports, une vie normale : par exemple, il mange et dort bien, dort même beaucoup, et au réveil il est guéri. D’autres fois, le délire dure deux ou trois jours, et le sommeil de la première nuit ne l’atténue pas. D’autres fois enfin, le malade reste complètement insomne jusqu’à guérison. Durant ses délires il aurait l’air abasourdi (sic), parle peu, repousse les gens d’une façon maussade et accuse d’abondantes illusions visuelles ; des cadres remuent, des têtes se cachent dans les rideaux, des taches d’humidité au mur deviennent la forme d’un vieillard à barbe blanche, qui le montre du doigt. Assez ; souvent il reconnaît l’illusion pour telle au moment même où elle surgit. Certains thèmes reviennent d’un délire à l’autre, par exemple l’idée d’une certaine voisine qui l’épie, et la vision totalement hallucinatoire de cette femme en train de le regarder, des préoccupations sexuelles, des tendances mystiques, etc. Parlant de ses organes génitaux, une fois il confie à sa tante qu’il s’est masturbé, le regrette, relève sa chemise pour montrer ses organes et projette de se les faire couper ; une autre fois il va se confesser de son onanisme, etc. Il nous semble qu’ici le retour de l’idée n’est pas dû seulement à la tendance auto-accusatrice mais aussi à des préoccupations primitivement sexuelles, que l’exhibitionnisme décèle à l’état pur. Le sujet débite ses souvenirs, ses illusions et ses pensées dans un pêle-mêle et avec une absence de souci qui n’ont pas échappé à ses proches. « Pour moi, nous dit sa tante, il doit être alors comme forcé de dire tout ce qu’il pense. » On l’entend, en effet, répéter des cantiques qu’il sait par cœur, ou bien il les lit à haute voix, visiblement sans les comprendre. Une fois, sous l’influence de son algie péri-ombilicale, il est allé trouver un jeune homme avec qui deux jours auparavant il s’était promené, en l’accusant de lui avoir donné dans le ventre des coups de pied dont il se ressentait.

À propos de la vie génitale, mentionnons cette opinion de la famille, que peut-être des rapprochements sexuels mettraient fin à Vépilepsie ; dans cette conviction, sa mère et sa tante, deux personnes pieuses, étaient prêtes à favoriser son vague penchant pour une certaine jeune fille, pardonnant d’avance à celle-ci les complaisances thérapeutiques qu’elle aurait pour le cher malade, et sans songer aux conséquences qui en résulteraient pour elle-même : nouvelle preuve des dangers que les erreurs biologiques peuvent présenter, si innocentes qu’elles semblent être de prime abord.

Voici le récit de crise qui l’a fait interner, el qui a duré quatre jours (jeudi 27 mai-dimanche 30). Le mercredi 26, il se couche bien portant, mais il a plusieurs attaques dans la nuit, et le jeudi au réveil il paraît si troublé que le domestique lui ordonne de rester couché. Sentant des douleurs dans la tête et des battements de cœur, il réclame à grands cris un médecin, pleure et s’agenouille devant son oncle en le suppliant de ne pas le laisser mourir ainsi. Resté seul et au lit, il veut se lever, mais se sent si étourdi, ou si dépourvu de force, qu’il tombe mollement sur un lit contigu au sien ; après quelques efforts, il rentre dans son lit et se recouche ; il n’ose tout d’abord se relever, puis saute hors du lit et s’habille ; il refuse toute nourriture et se sent assoiffé, comme fébrile ; on le recouche, vers le soir il se réveille et se rendort. Dans la nuit, il s’éveille deux fois, et se dresse tout debout sur son lit ; il a une vision très nette de l’ambiance (sa tante qui veille, une lampe cachée par un rideau, etc.).

Le vendredi matin sentant au nombril la douleur habituelle, il demande à prendre un lavement ; d’ailleurs tout un côté du ventre est douloureux, il se sent forcé de le gratter. Il lui semble que quelque chose appuie sur son œil droit, et comme à ce moment il voit, ou croit voir, qu’une voisine le regarde obliquement, il pense : « Cette femme m’envoie de l’électricité dans l’œil, tant mieux, cela va peut-être me guérir. » Il croit voir derrière les carreaux des appareils photographiques braqués sur lui et des personnages qui lui envoient des lumières ; il aperçoit dans le mur une comète et dans le plafond un vieillard à barbe blanche qui lui fait signe ; il reconnaît d’emblée le caractère purement illusoire sinon de toutes, du moins de quelques-unes de ces visions. Il était alors plutôt pâle, et sentait néanmoins une chaleur à la tête ; les diverses allées et venues de son entourage, causées par lui, Jui étaient à charge ; constamment il montait ou redescendait les escaliers. Apercevant un imprimé, il en parcourt les premières lignes, et, parce que celles-ci lui déplaisent, il le déchire, et il en allume les morceaux sur l’escalier.

Du vendredi au samedi, il dort bien, à part un réveil. Le samedi, il mange peu ou pas. Le soir, se promenant dans le jardin, il ramasse des cailloux ; il entend alors une voix qui lui dit : « Reste courbé jusqu’au lever de la lune, tu seras guéri. » Apercevant un escargot, il le ramasse et se l’applique sur le nombril, toujours dans l’espoir de guérir. Peut-être la douleur au nombril, peut-être le ramassement machinal des cailloux l’avaient fait d’abord se courber ; et c’est cette pose qui a suggéré à l’inconscient l’hallucination auditive.

Le dimanche matin, il se rend à l’écurie pour étriller le cheval et il voit ce cheval le regarder d’un œil tout drôle, « à la façon de ces chevaux de carton des cirques, dont l’intérieur contient deux hommes » ; le cheval lui paraît se moquer de lui. Il lui semble qu’un des flancs du cheval est tout gonflé, l’animal doit avoir des coliques. Comme il sortait de l’écurie, il sent et voit se mouvoir, d’une façon toute indépendante, son propre bras droit, qui va frapper son épaule gauche. – Se promenant dans le jardin, il pense que c’est le jour anniversaire de sa première communion, croit comprendre pourquoi quelque chose le tracasse, et décide d’aller à la messe. Puis il hésite, une voix incessante le harcèle, lui rappelant surtout un péché, à savoir la masturbation ; il s’efforce de tracer une confession écrite, puis il y renonce, cède à la voix qui lui ordonne d’aller à confesse, passe un paletot, court et escalade la grille qui entoure l’église ; dans l’église, il s’agenouille et pleure, après la messe il se confesse ; il sort de l’église à reculons, accomplit à reculons une partie du parcours, et arrivé chez lui il monte à reculons l’escalier. Une voix qui partait de son nombril lui disait : « Il faut que tu reviennes à reculons sur tout ce que tu as fait », il monte et redescend l’escalier plusieurs fois, toujours à reculons : l’une des fois, il avait pour but de reprendre et de repercer pour la porter, une médaille de piété depuis longtemps négligée. Comme au bas de l’escalier se trouve une statuette de la Vierge, l’image de cette statuette le poursuit, sa douleur du nombril le reprend et à sa grande surprise son bras s’en va frotter ses reins, puis son nombril, en même temps qu’il pense : « Si j’avais la Vierge dans le dos, ou dans le nombril ? » Lui-même s’étonne de ces mouvements et de ces pensées, qu’il juge absurdes et sacrilèges. À table, il déjeune*normalement ; mais soudain, voyant un couteau à la portée de la main de son oncle, il s’en effraye, saisit le couteau et le dissimule derrière son dos ; on le lui reprend et on lui ordonne d’aller se coucher, ce qu’il fait sans aucune objection.

La journée du lundi se passe tranquille. Le mardi 1er juin, le malade nous fait oralement le récit des faits ci-dessus, et nous le résume même par écrit, en quelques lignes. Par l’interrogatoire de sa mère et de sa tante, nous avons pu nous convaincre que tous ses dires étaient exacts et que de ses trois journées de délire il y avait assez peu de détails que sa mémoire eût égarés ou déformés.

Le dimanche 20 juin, à Sainte-Anne, nous trouvons le malade alité et agité. Il a des éclats de rire niais, des réponses absurdes ; des illusions et des hallucinations ; néanmoins il converse de son mieux avec sa mère et avec nous, témoignant de son plaisir à nous voir et s’efforçant de nous renseigner. Lorsque nous arrivons, il vient de dire à sa mère qu’elle a les cheveux tombants et fume une cigarette. Il nous dit : « Je vais vous raconter ce que j’entends », et après avoir écouté, il nous transmet l’hallucination auditive : « Ils me disent qu’on va tuer tout le monde ; quelqu’un vient de me dire : regarde dans les carreaux, tu verras si ce n’est pas le soleil qui te fait cela. » Il nous en cite d’autres encore, sans les commenter ; leur contenu le laisse indifférent (comme il arrive si fréquemment dans les états confusionnels, pour celles des perceptions erronées que le malade énonce de lui-même) ; il n’y ajoute aucun commentaire, souvent il en rit, et promptement il les oublie. – « Ma maman, nous dit-il, a dû entendre ma voix, car elle me fixait dans les yeux. » Tantôt il rit niaisement et tantôt il pleurniche, disant ressentir des étirements qui lui partent de la pointe des pieds, des douleurs constantes dans le nombril, etc., il garde son ventre découvert, et il énonce avec détail ses sensations. – Entre temps, il parle raisonnablement de ses anciennes attaques, recherche dans son portefeuille une page écrite pour nous et la commente. II comprend les questions plus lentement que d’habitude ; quelquefois, les comprenant mal, il rit niaisement. Ses mains sont un peu moites, mais sa tête n’est pas chaude, nous n’avons pas observé de frissons. Bien que son pouls batte à 64, 88, il n’a pas de fièvre : pulsation cardiaque plus forte et plus pleine que d’habitude. Mydriase extrême.

Un infirmier nous apprend qu’il a eu l’avant-veille et la veille, trois attaques, sensiblement aux mêmes heures : une le matin vers 9 heures, les deux autres dans l’après-midi, vers 2 h. 1 /2 et vers 4 heures. Chute brusque, mouvements violents des quatre membres ; écume, miction, sommeil d’une demi-heure, puis prompt retour à l’état lucide. Après la dernière attaque on n’a pas observé de confusion, le malade a été lucide de suite ; une heure plus tard son délire s’est déclaré. – La mère nous assure que jeudi dernier le malade était pâle et lui a paru être en imminence d’attaques ; elle nous fait remarquer, en outre, que ce jeudi 18 était un jour de nouvelle lune.

Au sujet de ces accès de rire, la mère nous assure n’en avoir jamais observé que dans les périodes post-convulsives. Le malade n’a jamais éprouvé, à l’état sain, d’accès de rire isolés, subits. Pas de rires non plus durant le sommeil.

L’infirmier nous fait part de ce que le malade, une après-midi, après s’être assoupi très légèrement et très peu de temps, lui a raconté des rêves très riches qu’il venait de faire. – Il nous apprend ensuite que quand le malade, une heure après sa dernière attaque, a commencé à délirer, ce fut sous forme d’hallucinations visuelles : il déclarait voir le gaz allumé, des flammes, la Vierge, etc.

Le lendemain (lundi 21 juin), vers 3 heures, le malade en nous apercevant se précipite sur nous les bras ouverts et en pleurant : « Docteur, nous dit-il, sauvez-moi, qu’est-ce qui se passe, je ne comprends plus rien, cela doit être la fin du monde (étrangeté des choses, subanxiété). » Il se laisse calmer facilement, puis nous expose sur un ton quelque peu pleurard ses hallucinations et ses algies. « J’entends des voix comme des phonographes ;

elles disent les mêmes choses que la dernière fois, on me tutoie. Un monsieur criait qu’on le tuait, des voix disaient qu’on tuerait tout le monde, j’ai entendu causer entre eux des gens rasés. J’ai aperçu mon père, puis un soldat français, puis un petit enfant orphelin qui pleurait, il est parti sur un bateau el s’est endormi, etc. » Entre temps, il raconte avec attendrissement, les menus incidents du dortoir. Mydriase extrême.

VI. – Origine de ces délires. – Relativement à la nature de ces délires, deux hypothèses se présentent à nous : ou bien il s’agit d’une bouffée délirante, provoquée, en terrain dégénératif, par un ébranlement général, celui de l’ictus épileptique, mais que de nombreuses causes d’un autre ordre auraient pu aussi bien provoquer, ou bien il s’agit d’un délire exclusivemenl épileptique.

Dans le premier cas, nous aurions affaire à l’association de deux affections bien différentes, suivant le mode bien mis en lumière, vers 1880, par M. Magnan, qui a montré, chez un même malade, deux et trois délires réunis et emmêlés, mais encore très difîérenciables. Nous avons tous rencontré depuis des cas semblables, et il nous semble difficile, tellement nous nous sommes habitués à cette notion, qu’on l’ait jamais pu discuter ; seulement nous pouvons nous demander si le cas présent est bien un de ceux où elle s’applique. – Nul doute que le malade ne soit un dégénéré ; c’est un débile, porteur de stigmates physiques ; il présente une légère tendance à Vobsession, sous cette forme : « Si j’étais telle chose, si je me trouvais être à la place de tel malade », etc. (interrogations obsédantes) ; il est un peu enclin aux sentiments mystiques et aux scrupules ; une fois déjà, à l’état calme, il avait commencé à rédiger par écrit cette même confession, qu’il devait récrire dans le délire ; mais si l’on tient compte de son éducation antérieure, de son âge, du moment où il a agi (approches de Pâques), il est difficile de voir là l’ébauche d’une bouffée délirante. D’autre part, le malade a déjà rencontré plusieurs occasions de délirer, sans manifester le moindre délire ; ainsi une période fébrile de 8 jours, causée par un abcès du conduit auditif externe (fièvre violente, douleurs, insomnie, et des mouvements fébriles dus à de légères insolations.

Un instant, nous avions pensé trouver dans le paludisme l’explication des délires ; le malade, en effet, a vécu une année à la Guyane, et il nous semblait naturel qu’un état de mal favorisât des réveils d’hématozoaires, qui, à leur tour, eussent créé le délire » Mais nous nous sommes bien assurés que notre malade n’a jamais été paludique. Il n’a jamais eu, au dire de sa mère, ni les frissons, ni la prostration bien connus, ni les états extrêmes de chaud et de froid qu’elle connaît bien, les ayant observés chez son second mari et chez son autre fils. René D… n’a jamais eu. à la Guyane, aucun accès paludique, il n’en a pas eu davantage en France ; sa mère n’a noté, lors des attaques, aucun symptôme de paludisme ; et nous n’en avons pas noté davantage. Il est à remarquer que les délires post-convulsifs n’existent que depuis le retour en France, alors que cependant à la Guyane, les attaques ont été nombreuses. D’ailleurs, avant le départ à la Guyane, les épisodes oniroïdes existaient déjà, et leur parenté avec les délires post-convulsifs est évidente. Enfin, le délire ci-dessus décrit n’a pas le type des délires fébriles les plus connus. Certaines réponses du malade auraient pu nous induire en erreur, car, d’une part, porté à s’exagérer ses troubles physiques, d’autre part assez désireux de nous renseigner pour se suggestionner lui-même, il s’était mis à classifier ses sensations en « accès chauds » et « accès froids » s’appliquant ainsi les symptômes qu’il avait entendu nommer autour de lui. Il connaissait d’ailleurs mal le paludisme : il disait que sa mère et sa sœur en avaient été affectées, son beau-père et son frère exempts, alors que l’inverse était vrai. – Nous nous sommes d’ailleurs constamment méfiés en interrogeant notre malade, d’une disposition mythomaniaque possible ; mais jusqu’ici rien n’a confirmé notre méfiance.

L’hystérie peut-elle expliquer ce délire ? Nous n’y trouvons ni les états passionnels, ni les thèmes idéiques suivis, ni les alternatives d’égarement et de dramatisme, ni l’occasion émotionnelle qui, habituellement, caractérisent l’hystérie ; enfin, même avec l’hystérie, un certain degré d’amnésie est de règle, et la conscience intermittente de l’état morbide s’exprime sur un tout autre mode.

S’agit-il d’épilepsie pure, autrement dit ce subdélire prolongé, innésique, en partie conscient, résulte-t-il de l’attaque au même titre que les accès délirants classiques. Nous ne sommes pas en droit de l’affirmer absolument ; mais l’influence du terrain comitial sur la forme et le fonds du délire est évidente. Ce délire nous donne le tableau complet d’un de ces états seconds, nullement rares, où l’on ne trouve ni tendance violente ni confusion profonde, mais simples oscillations de Vhumeur, obnubilation et actes burlesques. Ici, les actes sont absurdes, ils résultent d’idées rares et pauvres, instantanées et passagères, presque explosives ; Y origine sensorielle ou motrice de beaucoup d’entre elles est évidente (marcher à reculons pour expier, se tenir baissé pour guérir, etc.), les hallucinations d’un sens apparaissent brusquement aussi, sans lien entre elles, et assez souvent sans rapport avec les hallucinations d’un autre sens qui peuvent surgir au même moment ou peu après (grimaces dans les carreaux avec voix parlant de guérison ou d’extermination), ce ne sont que courtes séries d’automatismes partiels, formant un total morcelé. La seule ébauche de systématisation que nous y trouvions est dans l’épisode de la confession, c’est-à-dire un mélange d’idées d’indignité et religiosisme, susceptible de diriger la conduite pendant une ou deux heures ; des états démentiels avancés et des états épileptiques nous offrent fréquemment de telles ébauches et de plus complexes ; au cours même de cet épisode surgissent d’ailleurs des gesticulations automatiques et dénuées de sens. Une teinte confusionnelle s’étend sur tout le délire, les sentiments sont hésitants, minimes, fugaces ; les idées sont obnubilées. Si nous y ajoutons les tendances mystiques, l’exhibitionr la notion des délires analogues qui ont surgi dans l’état de sommeil, et le retour de formules dans plusieurs accès espacés, tout cela forme un ensemble connu, dont aucune bouffée délirante ne nous a montré le tableau jusqu’ici, et que nous qualifierions sans hésitation de comitial, si nous ne savions qu’il finira sans amnésie. Si ce délire n’est pas comitial exclusivement, du moins est-ce un délire hybride qui emprunte au terrain comitial ses caractéristiques principales.

Trois objections peuvent être dressées contre l’origine comitiale de tout l’ensemble, à savoir : absence d’amnésie, absence de confusion profonde, et apparition du délire une heure seulement après l’attaque. L’absence de confusion profonde n’est nullement rare dans les états épileptiques. Un intervalle presque lucide entre l’attaque et les premiers signes délirants pourrait sembler une objection plus forte ; mais le sujet, au cours du délire, présente des intervalles lucides beaucoup plus longs ; on compte, parmi les troubles comitiaux des états seconds, où le sujet se montre très ordonné, du moins dans le détail de ses actes ; enfin, cette absence même de confusion post-convulsive peut être, elle-même, interprétée comme résultant de ce que la décharge comitiale n’est pas finie ; nous reviendrons bientôt sur ce point. L’absence d’amnésie seule est une forte objection. Mais à ce sujet, nous rappellerons que tout le décours d’accès comitiaux indubitables n’est pas constamment englobé par l’amnésie, et les portions de l’accès non frappées d’amnésie sont généralement acceptées comme comitiales, dans certains cas. Lorsqu’un malade, avant l’attaque, fait un accès d’hypomanie (le cas est fréquent, et notre sujet en a lui-même, dans quelque mesure, donné l’exemple) établit-on une distinction entre des troubles mentaux prodromiques et la perturbation motrice, afin de rattacher les premiers à la simple dégénérescence ? Lorsqu’un malade, avant l’attaque, fait en guise d’aura, un délire de deux minutes, dont il conserve, après l’attaque, un souvenir net (Herpin et Féré rapportent de tels cas), allons-nous dissocier l’aura d’avec l’attaque qui lui succède ? C’est impossible, surtout quand ces délires reviennent sous une forme stéréotypée, et comprennent des sortes d’obsessions et d’impulsions comme la seule dégénérescence n’en produit pas.

Si l’exposé du cas, tel que nous venons de le faire, est bien exact, si l’observation ultérieure vient de le confirmer, surtout si des cas analogues sont publiés, nous serons forcés d’en rattacher tous les symptômes, bien que mnésiques, à l’épilepsie pure et simple.

Un appoint notable à notre hypothèse serait apporté par le laboratoire, si l’étude des urines et du sérum venait à montrer que durant l’accès délirant, les conditions paroxystiques sont prolongées, alors que dans le cas d’attaques en série, mais sans délire consécutif, le retour à la normale serait rapide.

Nous n’avons pas pu effectuer ces analyses, mais Vhyperten-sion et la mydriase nous paraissent parler dans le même sens, d’une décharge non terminée.

Nous avons vu dans notre Service, il y a quelques semaines, un cas très analogue au cas actuel, et que nous pouvons résumer ainsi :

Jeune homme de 17 ans, avec faciès de grand débile, arrêté a la suite d’excentricités sur la voie publique (avait grimpé sur un corbillard, etc.) : présentation hostile et niaise, refus et entêtements absurdes, réponses grotesques, rires niais, craintivité, obtusion affective, confusion intellectuelle très marquée. Sur sa seule présentation, nous diagnostiquons, sous quelques réserves, l’épilepsie. Le lendemain, communication du dossier : déjà interné à Bicêtre, nombreuses attaques, etc. Prompt retour à la lucidité. À notre grand étonnement, le sujet se rappelle : 1° les circonstances de son arrestation ; 2° celles de notre premier examen. Même situation après trois jours. Internement par suite de considérations extrinsèques. Nous nous proposons de revoir ce malade, qui certainement se rappelle encore et son délire et nos dialogues.

Ce que nous avons dit des délires post-convulsifs de notre malade, René D…, peut s’appliquer à ses états oniroïdes, nés dans le sommeil et suivis de souvenir. Ils sont dûs, au moins pour une part, à la diathèse épileptique. Tous les individus névropathes peuvent être sujets, en des circonstances données, à des hallucinations hypnagogiques, mais la survenue en plein sommeil ^t le passage aux actes sont des circonstances aggravantes qui ne semblent être réalisées que par des sujets hystériques ou comitiaux. De tels épisodes, courts et mnésiques, formeraient des cas de transition entre les hallucinations hypnagogiques et les états seconds proprement dits. Le malade étudié par nous en février a présenté un cas semblable : dans une période de chagrin (peu après la mort de sa mère) il est réveillé au milieu de la nuit par la voix de sa mère qui l’appelle, se lève, répond et cherche sa mère dans un logis environ deux ou trois minutes, puis se recouche et se rappelle la scène parfaitement bien. (Pas d’al-coolisme chez lui à cette époque.)

Il est remarquable que chez notre malade somnambulisme et délire post-convulsif soient, l’un et l’autre, suivis de souvenir. Ce trait parle en faveur de leur identité, et comme l’origine hypnique du premier est présomption d’épilepsie, il y a présomption également pour que le second soit comitial. Nous avons vu que les thèmes des délires post-convulsifs de notre malade sont sujets à reparaître dans ses rêves ; d’autre part, des rêves peuvent précéder ses épisodes oniroïdes. Ces liens du délire avec le sommeil sont présomption d’épilepsie, plus que de toute autre forme délirante, du moins dans les conditions de notre cas.

4° Délires comitiaux mnésiques (1)

Présentation de malade 1921

Exposé global

Le nommé A… (Henri-Léopold), 26 ans, garçon de magasin., a accompli des délits de violence dans un état délirant de nature comitiale qui a présenté cet intérêt d’être mnésique.

A. H. – Père épileptique, buveur, séparé de sa femme ; interné à Armentières.

A eu 7 frères et sœurs ; le premier et le dernier survivent seuls ; il est ce dernier ; le premier n’aurait pas d’attaques.

A. P. – Premières attaques à 17 ans. Alcoolisme à cette époque. – Attaques fréquentes à cette époque. 77

Réformé à 22 ans (1915) pour épilepsie.

Marié à 22 ans (1915). Ni lui ni sa mère n’avaient prévenu de sa maladie sa future femme. – Fillette de 4 ans bien portante.

Depuis ses 23 ans, troubles psychiques associés aux attaques.

— Ces troubles psychiques vont augmentant en fréquence, en intensité et en durée. – Plusieurs tentatives de suicide au cours des états délirants.

Plusieurs admissions à l’hôpital en deux ans, pour états semi-délirants ou délirants.

Depuis un an traité par le Luminal et le Gardénal. Diminution numérique des crises convulsives, mais aucune amélioration psychique. Devient de plus en plus irritable et violent. Sobriété relative : le soir ne boit que de l’eau ; mais boit à midi du vin (jusqu’à

I 2 litre) ; quelques verres de vin le dimanche matin.

Jamais de vertiges.

Ses actes d’apparence délictueuses datent du 25 décembre 1920.

Le 28 décembre, nous l’avons interné par le certificat suivant :

Épilepsie. – Attaques fréquentes et en séries. – Troubles p>ychiques liés aux attaques sous forme d’obnubilation et d’états hypomaniaques ou maniaques, fréquemment avec agressivité, parfois avec tendance suicide. – Perversion des sentiments affectifs durant les périodes post-convulsives malgré des apparences de lucidité et de calme. – Violences sur une femme de rencontre et sur des agents, le soir du samedi 25 ; souvenirs incomplets des violences. – Inculpation. Agitation véhémente au Dépôt. – Actuellement légère torpeur, phraséologie quelque peu embarrassée, conscience de la maladie. – Premières attaques à 17 ans. – Père alcoolique et épileptique, interné (Armentières). —- Signé : Dr de Clérambault.

État physique à cette date (28 décembre) : Langue saburrale.

— Réflexes tendineux normaux. – Pupilles en myosis, mais réagissantes. – Tremblements des doigts et de la langue. – < âcatrices de morsures linguales. – Cicatrices linéaires courtes et superficielles, de blessures récentes aux poignets, face palmaire

(entatives de section des vaisseaux radiaux).

Présentation à celte date : Légère obnubilation. – Désorienta-tion dans le temps. – Parole ralentie, hésitations, parfois léger bégaiement. – Construction sommaire des phrases ; pensées inachevées, mot propre parfois introuvable et remplacé par un mot vague. – Se rappelle les actes incriminés. Se rappelle une dispute avec une prostituée ; nie lui avoir porté des coups de rasoir, c’est au contraire lui qui en a reçu. L’acte a eu lieu vers les 7 heures.

II n’avait pas bu les heures précédentes. – Mis en présence de

femme, il se montre plutôt affectueux, mais passivement ; il

reconnaît et il approuve, à peu de chose près, tous les renseignements qu’elle fournit sur ses attaques et ses délires, anciens et récents ; visiblement il en possède des souvenirs personnels. Prié de sortir, il part avec indifférence.

Caractères habituels des attaques

Les attaques surviennent irrégulièrement : tantôt espacées de 2 à 4 mois, et tantôt presque hebdomadaires.

Elles sont nocturnes, et elles surviennent durant le sommeil, une heure après l’assoupissement.

Durant les 24 ou 48 heures qui précèdent l’attaque, la parole est ralentie et quelque peu embarrassée.

Quelques heures (?) avant l’attaque se produit parfois une sensation prémonitoire d’irritation dans les muscles masticateurs, ie sujet serre les mâchoires, mâchonne, éprouve un certain besoin de mordre, se mord lui-même.

Cri initial. Fréquemment geste initial type, qui consiste a saisir de sa main gauche son poignet droit.

Raideur générale, avec prédominance à droite ; mouvements très nets du bras droit et de la jambe droite, quelques mouvement4 aussi à gauche.

Congestion violacée, stertor, écume. Miction finale.

Après la confusion, torpeur, pas de violence.

Le lendemain, la langue et souvent une joue sont douloureuses.

Remarques. – La miction est toujours très tardive ; la femme glisse un bassin dans le lit seulement au début de stertor. Le malade n’a aucun souvenir du cri initial. Le geste de se saisir le poignet droit semblerait indiquer une aura sensitive (sensation de douleur ou de mouvement), siégeant à droite ; nous n’avons pu déterminer si ce geste est réellement conscient.

Caractères habituels des délires

Les délires ne sont pas immédiatement consécutifs aux attaque^, (xénéralement une période de près de deux jours les en sépare. Cette période est insomne ou à peu près insomne, avec malaises physiques légers et maussaderie. Parfois très légère perversion de l’idéation sous forme de facéties et d’incongruités, d’actes inutiles ou bizarres. Mutacisme généralement dans cette période préparatoire. Parfois cependant expansivité, presque logorrhée ; alors confidences indiscrètes, aveux divers ; ainsi il raconte à sa femme, avec force détails, qu’il la trompe avec telle personne, et dans telles ou telles conditions ; il lui avoue que le dimanche matin, au magasin, ses camarades et lui boivent dans un entonnoir le vin de la maison, etc. Il y a alors souvent hypermnésie, ou tout au moins évocations de souvenirs tout à fait imprévus.

La phase proprement délirante est marquée par des idées polymorphes et des actes franchement absurdes. Les idées sont soit dépressives, soit orgueilleuses. On constate parmi elles le retour de certains stéréotypes.

Thèmes dépressifs stéréotypés ; idée de mort imminente, demande d’un prêtre, crainte d’un cataclysme (tremblement de terre) ; velléités et tentatives de suicide (couteau).

Thèmes orgueilleux : il va être riche, il est Alexandre Dumas, il est le boxeur Carpentier, etc. Il se sent fort et veut le prouver, Dans ces moments, logorrhée emphatique, avec vantardises, interpellations, défis ; il parle de lui-même à la troisième personne : « Oui, La Frite n’a pas peur de vous, il vous attend », etc.

Pas d’onirismes, du moins pas d’onirismes suivis, dans ces délires ; mais il y a sentiment d’étrangeté générale, transformation de l’ambiance, illusions partielles. Peut-être hallucinations passagères de la vue et de l’ouïe. Ainsi il disait une fois à sa femme : « Je te vois avec un revolver » ; une autre fois, il entendait la voix de son oncle, etc.

Sa femme a plusieurs fois remarqué qu’il n’y avait nullement concordance entre ses idées et ses sentiments apparents ; ainsi il émettait d’un ton indifférent des propos alarmants, comme la vue d’un tremblement de terre.

Il lui serait arrivé, 2 ou 3 fois, la nuit, de saisir sa femme par le cou ; nous n’avons pu déterminer s’il s’agissait d’actes accomplis dans des états délirants mnésiques, ou d’actes postvertigineux, ou d’actes immédiatement consécutifs à une attaque inaperçue. Rappelons qu’aucun vertige n’a été constaté.

Pas d’idée de jalousie, au dire de la femme.

Jamais de délire instantané après vertige visible.

Jamais de confusion passagère ni d’impulsion lorsqu’il est arrivé qu’on le réveillât brusquement.

Suite chronologique des faits

1. – Accès divers

Depuis 1918, plusieurs entrées à l’Hôtel-Dieu. Service des Délirants ; séjours de 3 à 15 jours ; délires tous du même type.

Premier séjour (1918), excitation marquée ; voyant passer devant l’Hôtel-Dieu un cortège funèbre des plus solennels, il entonne avec toute sa vigueur des cantiques et des chansons. – Hospitalisé 15 jours.

En 1920, le 22 octobre, attaque ; soigné chez lui.

2. – Colères pathologiques

Fin novembre 1920, colère pathologique, sans lien avec aucune attaque ; violences, tentatives de suicide. Après une discussion (salaire de ses heures de travail supplémentaires non versées au budget du ménage), il brise toute la vaisselle qui se trouve sur un buffet, et sort en déclarant : « J’en ai assez, je vais me jeter sous un autobus. » Il s’enferme dans les cabinets, et avec une petite lame de rasoir tente de se sectionner les artères radiales ; assiégé dans les cabinets, il sort, saignant abondamment et pleurant. Sa femme, encore vexée de la querelle, le laisse sortir seul, pour être pansé à l’Hôtel-Dieu ; il part, pleurant encore, disant vouloir mourir ; il revient quelques quarts d’heure après, ses plaies fermées par des agrafes. Deux jours après, s’étant rendu à 1*Hôtel-Dieu pour faire renouveler son pansement, et se voyant refuser l’entrée parce que l’heure réglementaire vient de passer, il s’insurge contre le concierge de l’Hôpital, et tournant sa colère contre lui-même, avec la pointe d’un porte-plume, il faut sauter les agrafes de ses plaies ; on lui cède, et il est pansé.

3. – Avant-dernier accès

En décembre, le matin du vendredi 17, il a une attaque ; très fatigué, il reste couché toute la journée. Il paraît dormir mal la nuit. Le samedi 18, il va travailler le matin, mais rentre à midi, et se repose dans la journée. On remarque qu’il rit à chaque instant et sans motif, ce qui ne lui arrive jamais en temps normal. La nuit du 18 au 19, il ne dort pas ; dans cette nuit, il dit à sa femme : « Je te vois avec un revolver. » Le dimanche 19, il tient des propos incohérents, et cela presque sans discontinuer ; il se voit mourant et demande un prêtre, lequel devra l’administrer ; mais il fait cette demande avec une tranquillité qui étonne (notons qu’il n’est nullement religieux en temps normal) ; d’autre part, il tient à une jeune fille, sa belle-sœur, des propos enjoués, et, contrairement à ses habitudes, très inconvenants. Sa femme le décide sans difficultés à se faire hospitaliser.

Le lundi 20, il est admis à l’Hôtel-Dieu. Sa première nuit est insomne et très agitée. – Le jeudi 23, vers les 14 heures, sa femme lui rendant visite apprend qu’il va lui être rendu et s’en étonne, car elle ne le voit nullement guéri. Elle constate de la logorrhée, de l’hypermnésie, et une conscience très imparfaite de la situation. Alors qu’il ne devrait penser qu’à sa sortie, il reste au lit, forçant sa femme à écouter des confidences éminemment intempestives, sur son père, qui est mort interné, et sur une tante, dont il n’avait jamais parlé. Sorti de l’hôpital à 15 h. 20, il rentre chez lui sans sa femme.

À la maison, jeudi 23, il fait montre de sensiblerie, et verse des larmes surabondantes à propos de la mort d’un voisin. Autre bizarrerie : comme sa belle-sœur a prévenu qu’elle viendrait peut-être après 21 heures, il descend l’attendre sur le pas de la porte de l’immeuble, et il y reste jusqu’à 23 heures. Cet isolement n’était motivé par aucune sorte de dispute avec sa femme (voir plus loin).

Dans la nuit du jeudi 23 au vendredi 24, pas d’incident. Le vendredi 24 il travaille, déjeune au restaurant comme d’habitude, rentre le soir à l’heure normale et dort.

4. – Dernier accès

Le samedi 5, à 6 heures, étant encore au lit, il est pris d’une attaque du type ordinaire, puis s’endort. Une heure après, sa femme le force à se réveiller parce qu’il doit se rendre au travail. Lever pénible, forte céphalée. Il travaille dans la matinée, mais rentre chez lui, à midi, déjeune plus ou moins, et se couche. Il reste couché jusqu’à 5 heures.

À 5 heures, il se lève, et, sa femme étant à la maison avec son beau-frère et des voisins, ex – abrupto il leur déclare être résolu à divorcer. Il sort disant qu’il va prendre pension chez sa mère. Il rencontre dehors sa belle-sœur, et lui renouvelle ces mêmes annonces. Il est alors environ 18 heures.

Arrivé chez sa mère, en banlieue, il lui dit qu’il veut dîvoTcer et qu’il vient prendre pension chez elle ; elle le raisonne et' il' renonce à son projet. Sorti de chez elle, il va, à quelques pas dè là, chez un concierge, vieil ami de sa famille et père de son ami Marcel ; il ne trouve pas Marcel, mais il emprunte au père 20 sous (qu’il eut aussi bien pu demander tout à l’heure à sa mère), et se1 met à la recherche de Marcel.

Tous ces détails, nous les savons de source certaine ; la femme nous les a exposés à un moment où elle n’avait pas encore revu son mari ; quant aux souvenirs mêmes que le malade a de cette période, nous montrerons dans quelle mesure ils sont exacts.

Entre 19 heures et 20 h. 1 /2, l’emploi du temps de notre malade ne nous est fourni que par lui-même. Il semble être entré chez un marchand de vins, sans d’ailleurs commettre d’excès, ensuite avoir fait en tramway une partie de son trajet de retour, puis avoir déambulé en zigzags, ayant pour but tantôt de se rendre à l’Hôtel-Dieu et tantôt de rentrer chez sa femme.

À partir de 20 h. 30 ses actes nous sont de nouveau connus par témoignages (rapport d’agent daté de 20 h. 45).

Dans une rue assez peu distante de l’Hôtel-Dieu, accosté par une prostituée devant la porte d’un hôtel, il la frappe à plusieurs reprises, si bien qu’un passant court requérir un agent ; la femme s’enfuit dans l’escalier de l’hôtel, mais notre malade est encore là quand l’agent survient ; l’agent fait redescendre la femme, notre malade veut encore une fois se jeter sur elle, l’agent s’interposant est forcé d’esquiver un coup de poing que lui porte le malade, qui. après cela, lui saisit le bras et le lui secoue.

Conduit au Commissariat (25 décembre, 20 h. 45), notre malade donne facilement et exactement tous renseignements sur sa personne (scolarité, service militaire, dates diverses) ; il nie avoir frappé soit l’agent, soit la fille. Subitement pris de rage, il se jette sur l’agent et le frappe à coups de poing et coups de pied ; toutes les personnes présentes sont forcées de s’entr’alder pour le contenir. Il passe au Poste la nuit du 25 au 26.

Le lendemain 26, à 9 heures, la prostituée, convoquée, déclare que notre homme, quand elle l’a abordé, l’a, pour toute réponse, violemment repoussée. « Comme je le lui reprochais, dit-elle, il m’a porté un coup de poing violent sur la bouche, j’en ai la marque,, et un coup de poing dans la tempe, qui m’a fait tomber ; je me suis réfugiée dans l’hôtel. » Notre malade reconnaît très bien la prostituée, et il réplique : « J’ai frappé cette fille quand elle m’a envoyé son bobard (sir). Je n’ai pas frappé l’agent. Je porte au pouce de la main gauche une blessure produite par un coup de rasoir que m’a porté la fille » (il porte, en effet, une coupure superficielle en la dite place).

Le 26, il entre au Dépôt. Le même jour, sa femme signale sa disparition. Mandat de Dépôt en date du 27.

Le 27, au Dépôt, il s’agite très violemment, brise un carreau, lutte avec des gardiens. Le médecin du Dépôt pense à un délire simulé. Le malade est transféré à l’Infirmerie spéciale où nous l’examinons le 28, dans un état à la fois confusionnel et mnésique.

Conservation des souvenirs

Le 25 décembre, au Commissariat, notre malade a pu donner de nombreux renseignements sur lui-même. Le 26, il reconnaissait et l’agent et la prostituée. Le 28, en notre présence, il racontait d’une façon assez complète les scènes de la rue et du Poste, l’emploi de sa journée du 25, la journée passée au Dépôt, etc. Mis en présence de sa femme, il donne des détails personnels sur tous les épisodes délirants anciens qu’elle nous signale ; il confirme les dires de sa femme sur la majorité des points, et sur quelques points, il discute avec des arguments prouvant qu’il garde bien la vision mentale (réserves faites pour des déformations et lacunes) de toutes ses périodes délirantes.

À l’Asile Sainte-Anne (Service de l’Admission), il fait à sa femme le récit suivant : « Le samedi 25, en quittant ma mère, je me suis rendu au bureau de tabac où je rencontre d’ordinaire Marcel ; j’y ai rencontré un camarade qui m’a offert un verre de bière, que je n’ai pas bu. J’ai pris le tramway qui m’a ramené jusqu’au Châtelet ; je voulais aller me faire admettre à l’Hôtel-Dieu parce que j’avais mal à la tête ; j’ai rencontré une prostituée qui m’a injurié, je l’ai frappée, elle s’est défendue avec un rasoir, que je lui ai arraché des mains. Ensuite, j’ai appelé la Police » (faux).

Le 10 janvier, visité par nous à Sainte-Anne, il nous fait, sur tous les thèmes déjà connus, des réponses partiellement exacte'-et toujours nettement personnelles.

Faits antérieurs au 25 décembre. – Il se rappelle avoir dit à sa femme : « Je te vois avec un revolver », mais croit avoir tenu ce propos à l’Hôtel-Dieu (c’est-à-dire entre le 20 et le 23), alors qu’il l’a tenu chez lui le dimanche 19.

Il se rappelle avoir eu une attaque chez lui, dans la nuit du jeudi au vendredi (c’est-à-dire du 16 au 17). Il se rappelle les facéties du samedi 18, mais ne peut dire si elles ont eu lieu à cette date ou bien après l’accès suivant, c’est-à-dire le 25. Il dit être resté dehors jusqu’à minuit le samedi 18, alors que ce fait s’est passé le jeudi 23, par conséquent après son retour de l’hôpital, et non avant. Il déclare que si, du dîner jusqu’à minuit, il est resté devant la porte de la maison, c’était pour passer une colère, car il venait de se disputer avec sa femme : ce dire est absolument faux, et nous aurons à le commenter. Il localise exactement son séjour à l’Hôtel-Dieu entre le 20 et le 23 ; il se rappelle nettement que sa femme, le 23, demandait à ce qu’il fût gardé. Il se rappelle bien que le dimanche 19, veille de l’entrée à l’hôpital, il a dit quelques facéties à sa belle-sœur, mais il n’admet pas avoir dit des inconvenances : « Je crois plutôt avoir dit des imbécillités. » Il sait avoir eu une attaque dans la nuit du 24 au 25, il l’a reconnu aux sensations consécutives. Il se rappelle très bien que dans ses états d’excitation post-convulsives, il exprime des idées de grandeur, qu’il a déclaré être Alexandre Dumas, Carpentier, etc. ; il se rappelle que dans ces états il lance des défis à tout le monde et que, fréquemment, il parle de lui-même à la troisième personne : « Oui, la Frite n’a pas peur de vous. » (La Frite est son surnom usuel.) Il se rappelle des facéties épisodiques, telles que de plonger la tête la première du haut de son lit sur le parquet et de faire le mort ; il se rappelle aussi ses idées dépressives, et la demande qu’il faisait d’un prêtre ; il se rappelle que ce thème, et les thèmes orgueilleux sus-désignés, sont chez lui des stéréotypes qui reparaissent après chaque attaque, ou à peu près. Ses souvenirs, relativement à certains faits non compris dans ses périodes délirantes, sont imprécis. Ainsi sa tentative de suicide de fin novembre est par lui localisée tantôt au début de décembre et tantôt à 8 jours avant Noël (sic) ; il croit aussi que les agrafes posées sur ses plaies ont été arrachées par lui à son domicile, alors qu’elles l’ont été dans la loge du concierge de l’Hôtel-Dieu ; il les aurait arrachées le lendemain même du pansement, alors que ce fut le surlendemain. Il est à noter que certains des faits mal localisés dans le passé appartenaient à des états semi-délirants, à savoir des colères morbides.

Faits du 25. – Notre malade se rappelle avoir eu une crise dans la nuit du 24 au 25, il le sait parce qu’il se rappelle ses sensations de la matinée.

Son récit de la journée du samedi 25 est un mélange de faits exacts et de données fausses. « Je me suis levé très mal à l’aise, la tête très lourde. J’ai cessé mon travail à midi (exact). J’ai déjeuné à mon restaurant habituel (inexact : déjeuné chez lui) et j’ai bu une demi-setier de vin (très douteux : sa femme le dément). Je suis sorti du bistro à 13 h. 1 /4 ou 13 h. 1 /2 (donnée imaginaire). Ce que j’ai fait ensuite pendant deux heures, je ne le sais plus très bien, j’ai dû marcher ; je sais cependant que j’ai pris le métro (?) ; j’étais à la Chapelle à 15 heures, j’étais chez ma mère vers 15 h. 1 /2 ou 16 heures (inexact : visite à sa mère passé 18 heures ; sorti de chez lui vers 18 heures). Je trouve ma mère couchée et malade (exact : détail déjà énoncé le 28 décembre) ; là, je déblatère : « Je vais divorcer. » Ma mère me raisonne et je la quitte. Je cherche alors un camarade, nommé Marcel, dont le père est concierge à côté de la maison de ma mère, et j’emprunte à ce bonhomme 1 franc, c’était absurde, j’avais alors la tête tournée. Je pars pour chercher Marcel (exact). Dans la rue de la Chapelle, je rencontre un camarade (probablement exact) ; c’était Marcel (inexact). Ou plutôt, je suis allé au bistro trouver Marcel : évidemment j’avais le projet de lui faire écouter mes bêtises sur le divorce. Je trouve donc Marcel au bistro (inexact). Je bois avec lui un verre de bière (a peut-être bu un verre de bière, mais pas avec Marcel ; a, d’autre part, dit à sa femme que le verre lui ayant été servi, il l’a laissé). Mon malaise ne me quittant pas, je décidai d’entrer à l’Hôtel-Dieu, projet dont déjà le matin même j’avais dit un mot à ma femme ; je prends le tramway pour le Châtelet, mais je descends en cours de route, à Réaumur, et je remente la rue Saint-Denis pour regagner la rue Saint-Sauveur où j’habite ; mais mon mal de tête me reprenant, je me ravise, et repars dans la direction de l’Hôtel-Dieu, toujours à pied ; je vais ainsi jusqu’au Châtelet. Au Châtelet je me ravise encore, et je tourne pour rentrer chez moi, toujours par la rue Saint-Denis. J’ai rencontré cette femme rue Saint-Denis, juste en face de l’église (exact) ; il était alors 17 heures environ (inexact : il était environ 20 h. 30). Cette femme alors m’a attaqué. Comme elle voulait que je couche avec elle, j’ai refusé, elle m’a appelé d’un vilain nom, je lui ai répondu : « Ta bouche où je te gifle. » Je pars. J’avais fait trois pas devant cet hôtel quand, cherchant mon mouchoir dans ma poche, j’ai aperçu deux coupures à mon pantalon ; je me suis alors rappelé un geste de la femme, qui avait paru me porter un coup avec un rasoir mécanique (sic). Je suis alors revenu vers elle. Je ne l’ai pas du tout frappée (inexact). Je suis allé chercher un agent (inexact) pour lui faire constater les dégâts (inexact). Ce n’était d’ailleurs pas un sergent de ville mais un agent en bourgeois. » Comme nous lui objectons que ce n’est pas lui qui a requis un agent, et qu’il n’aurait pas pu d’ailleurs requérir un agent en bourgeois, il nous fait des réponses confuses. Il continue : « La femme a été emmenée avec moi au Poste (inexact : elle y est venue seulement le lendemain matin). Elle m’a accusé de l’avoir frappée et de lui avoir porté un coup de couteau ; alors je suis entré dans une grande colère et j’ai voulu me jeter sur elle. Je conviens qu’au Poste j’ai été violent envers les agents rassemblés, mais je n’ai fait que me défendre, ils s’étaient jetés sur moi, voulant me passer à tabac (récit certainement erroné). Je dois vous dire qu’au Poste j’ai refusé de manger, et que toute la nuit j’ai eu des idées de suicide, j’aurais voulu me couper les veines, mais je n’avais pas d’instruments pour cela. » Faits des 26, 27, 28. – Il se rappelle qu’au Dépôt (endroit qu’il appelle « La Cité »), il s’est agité violemment. Il convient qu’à ce moment, il était délirant : « Je vais vous dire une chose, j’étais fou. Je voulais défoncer la porte, je me croyais de force à tout démolir ; à ce moment je ne voyais plus clair, j’étais abruti. Je vais vous dire encore une chose, j’ai cru entendre la voix de mon oncle. » D’autre part, il prétend avoir encore été, au Dépôt, l’objet d’une agression sans motif : « Ils se sont jetés sur moi une quinzaine de sergents de ville » (les gardiens ne peuvent être une quinzaine en un même point, et ils ne sont pas habillés en sergents de ville). Il a oublié le carreau cassé dans sa cellule. Il croit avoir passé au Dépôt trois nuits, alors qu’il n’en a passé que deux. Il se rappelle s’être agité, sans aucun motif, à l’Instruction. « C’était alors plus fort que moi. »

Il se rappelle très bien nous avoir vu, il nous reconnaît spontanément, nous délinit notre Service, et localise dans le temps notre rencontre. Par contre, il ne se rappelle pas avoir vu sa femme durant tout le temps de son séjour à la « Cité », il ne se rappelle surtout pas avoir eu avec elle un entretien devant nous. Ses souvenirs sur ce point sont peut-être fluctuants, car il aurait dit à sa femme à peu près au lendemain de son internement, qu’il se rappelait bien l’avoir vue « à la Cité ».

Quand nous l’avons interrogé à Sainte-Anne (10 janvier), il était lucide, mais encore un peu fatigué. Il avait eu une attaque convulsive nocturne, non suivie de délire, 3 jours avant.

Récapitulation

Pour tout le temps de ses périodes délirantes, le malade a gardé un souvenir assez précis de ses actions et de ses sentiments, même absurdes. Par contre, le détail de ses gestes et nombre d’actes secondaires lui échappent. Souvent aussi, il ne peut pas différencier une idée d’avec un souvenir : ainsi une intention non réalisée se présente à lui comme réalisée, ou encore sur un thème donné, qu’il se rappelle, il aura, à peu d’intervalle, deux convictions inconciliables. D’autre part, les faits dont la teneur lui est bien présente sont mal localisés dans le temps.

Voici des exemples de ces processus :

Il ignore s’il a vu ou n’a pas vu Marcel, mais il sait bien qu’il l’a cherché ; il ignore s’il a bu ou n’a pas bu la bière qu’il se rappelle qu’on lui a servi : sur ces points, il est alternativement également sûr des deux contraires. Il se figure avoir lui-même appelé l’agent, il croit avoir été frappé par la prostituée et ne l’avoir pas frappée lui-même. Il donne de l’arme que tenait la femme une description assez variable : tantôt, il déclare l’avoir confisquée, et tantôt ne s’être aperçu des coups reçus qu’après avoir quitté la femme ; il ne sait plus bien s’il a vu ou n’a pas vu devant nous sa femme, etc.

Il ne sait pas exactement l’heure de sa visite à sa mère, ni l’heure de son arrestation ; il ne sait plus que l’intervalle de toute une nuit a séparé son altercation dans la rue avec une prostituée et sa confrontation au Poste avec celle-ci. Il se trompe sur la durée de son séjour au Dépôt.

11 a oublié formellement les coups portés à la prostituée, la disparition passagère de cette dernière entre deux discussions dans la rue, le carreau brisé au Dépôt, etc.

Il fait dans ses souvenirs des interpolations inconscientes, les unes spontanées, les autres factices, c’est-à-dire provoquées par •un besoin d’explication. Interpolations spontanées, l’idée de son déjeuner au restaurant le 25, de sa rencontre avec Marcel, de sa iccherche après un agent, de la prostituée le suivant au Poste, etc. interpolation par besoin d’explication, l’idée d’une querelle a versa femme (querelle qui justifierait pour lui ce stationnement de 2 à 3 heures devant la porte de sa maison une certaine nuit) ; besoin d’explication encore, l’idée d’un passage à tabac au Poste et ensuite au Dépôt. Se rappelant qu’il a été brutal, et ne pouvant admettre qu’il soit brutal sans cause, il admet qu’on l’a provoqué, et s’en représente les circonstances si nettement qu’il croit s’en souvenir. Certains détails qu’il donne sont nettement controuvés^ mais le fonds même de ses assertions est, selon toutes les vraisemblances, imaginaire. Cette fabulation inconsciente pourrait, à l’occasion, devenir dangereuse pour le sujet ou pour autrui. Le sujet, se jugeant coupable, pourrait donner d’un acte délictueux commis par lui tel ou tel motif qui en ferait un délit prémédité (le cas s’est vu) ; ou bien, se jugeant innocent, il pourrait de bonne foi porter contre des tiers, pour se disculper, les plus graves, accusations.

En résumé, dans la mémoire de notre malade, certains souvenirs sont fluctuants, l’enchaînement de la suite des souvenirs est défectueux, mais la plus grande masse des souvenirs est conservée. C’est un dysmnésique mais non pas un amnésique.

Présentation. – Le malade expose, non sans omissions, mais aussi avec des détails bien personnels, les causes de son arrestation, et les accès d’agitation qu’il a eus depuis, tant au Commissariat qu’au Dépôt. Il montre la relation de toute cette période délirante avec sa dernière attaque. Il expose comme quoi fréquemment, à la suite d’une attaque convulsive et après une incubation de deux jours avec insomnie et malaises, il est pris d’un délire avec visions, agitation et actes absurdes, le tout mnésique. Sur questions, il dépeint le caractère saugrenu de certains propos et de certains actes. Il est également très affirmatif sur le fait des stéréotypies, tant affectives que verbales. Il a de ces stéréotypies, comme du reste, des souvenirs absolument personnels, et il pourrait les exposer avec détails. Il se rappelle aussi que dans ses expansions mégalomanes, il lui arrive souvent de parler de lui-même à la troisième personne : « Oui, La Frite n’a pas peur de vous », etc.

Commentaires. – Le cas de notre malade peut être résumé ainsi :

Accès délirants tenant de la Manie et de la Confusion, survenant quelques heures après les attaques, liés à de l’insonmie et persistant quelques jours ; durant ces accès, irritabilité ei hostilité, mais aussi facéties en paroles et en actes, attitudes souvent saugrenues ; mélange d’éléments dépressifs aux onirismes ; vague anxiété, crainte de mort prochaine, idée d’un cataclysme prochain : perturbations affectives ; discordance fréquente et marquée entre le ton émotionnel et la teneur des propos ; dans les moments hypomaniaques impulsions logor-rhéiques avec hypermnésie, ou tout au moins évocation de souvenirs très inhabituels ; stéréotypes dépressifs nombreux et constants ; stéréotypes d’ordre maniaque réapparaissant fréquemment (formules mégalomaniaques) ; durant les verbigérations, tendance à parler de soi-même en usant de la troisième personne ; algies diverses avant l’accès et durant l’accès : rires sans motifs ; le tout suivi de Dysmnésie, mais non pas d’Amnésie totale.

Nous avons présenté à la Société Clinique, en juin 1909, un cas tout à fait identique (1), dont voici le résumé :

Jeune comitial de 18 ans ; accès délirants tenant de la Manie et de la Confusion, liés aux attaques, mais avec début retardé, signes physiques (insomnie, mydriase, parfois vomissements) et divers caractères spéciaux. Ces caractères spéciaux étaient la dissociation affective (discordance entre le ton émotionnel et les propos), l’enjouement niais, le genre saugrenu des idées, visions et actes ; les mouvements d’origines diverses (sensations cutanées ou internes, sensations motrices, vision de soi-même, idées variées), le rythme lent de la plupart de ces mouvements ; des mouvements involontaires conscients ; le sentiment d’étrangeté des choses, l’idée d’un cataclysme prochain ; la conscience très fréquente de l’irréalité des visions et de leur caractère grotesque ; la conscience très fréquente de l’absurdité des idées et de celle des gestes, au moment de leur apparition.

Ce même sujet présentait, en dehors des périodes d’attaques, des phénomènes comitiaux parcellaires parmi lesquels nous rappellerons seulement les mouvements involontaires, conscients. Il présentait aussi des états oniroïdes, issus du sommeil, à allures de somnambulisme, mais mnésiques ; il présentait aussi des assoupissements avec rêves extrêmement riches, avec oubli de ces rêves au réveil, mais retour intermittent de leur souvenir ultérieurement. Figuration de motifs communs dans les rêves normaux, dans les états hypnagogiques, dans les états oniroïdes issus du sommeil, et dans les délires proprement dits.

Ces deux cas sont bien identiques, et manifestement de nature comitiale.

Procédons à leur analyse.

Dans les deux cas, le délire est consécutif à des attaques, mais il n’est pas immédiatement consécutif ; tantôt une heure, 78 tantôt 48 heures s’écoulent entre la fin de l’attaque et le délire. Cette période intermédiaire est généralement insomne ; presque toujours, mais pas toujours, un sommeil immédiat prévient l’apparition du délire. Chez notre malade À…, le délire, dans un cas, a pu être favorisé par ce fait que, s’étant endormi après l’attaque, le sujet a été réveillé de force une heure après. Cette période intermédiaire (disons période d’incubation), est marquée par de l’inappétence, des malaises viscéraux, des algies.

Cet intervalle préparatoire semble indiquer que deux conditions règlent l’apparition de l’accès : l’une la commotion des cellules, l’autre, leur intoxication par telle formule chimique, d’origine nerveuse ou autre, qui, à la fin de l’attaque convulsive, n’est pas encore réalisée. Ce n’est là peut-être qu’une image, mais provisoirement, elle suffit. Les exemples de début retardé, en pathologie cérébrale, ne sont pas rares. Nous avons remarqué fréquemment que chez les Éthyliques les attaques convulsives surviennent non pas le jour de l’ivresse, mais le lendemain et le surlendemain, à la faveur des troubles viscéraux et de la dépression générale ; nous avons constaté aussi que, quand un alcoolique fait, à la suite d’un ictus, un délire alcoolique aigu ou subaigu, ce délire éclate, non pas d’emblée, mais dans un délai de trois à cinq jours, après l’ictus. Le mode de début de nos délires rentre donc dans un cas général.

Chez nos deux comitiaux, le délire contient des éléments oniriques, dépressifs et hypomaniaques. L’onirisme est fait de visions sommaires, courtes, le plus souvent sans liens entre elles, et à contenu le plus souvent indifférent. Il arrive souvent que le sujet admette leur irréalité au moment même où elles surgissent ; souvent aussi il est conscient de leur caractère saugrenu ; il peut lui arriver d’y prêter une attention amusée et de se plaire à les décrire. Les visions plus vastes et plus stables sont d’ordre dépressif, et le sentiment de l’étrangeté les accompagne. Une teinte confusionnelle légère est perceptible chez le malade dans les moments même qui rappellent la mélancolie et l’hypomanie.

Les éléments hypomaniaques sont constitués par le désordre et la fuite des idées (fuite d’ailleurs relativement lente), par l’in-fluence des sensations de toute origine sur les idées, par les évocations bizarres, par le caractère hypertonique du mutacisme, par l’enjouement épisodique, enjouement niais qui se traduit par des pitreries ou par des propos inconvenants, quelquefois du genre érotique, le tout, par sa niaiserie et son incohérence pouvant donner une impression de simulation. Le soupçon de simulation a été formulé par un médecin presque spécialiste « au sujet de notre malade A…

Le caractère facétieux et saugrenu des actes n’est pas signalé jusqu’ici comme une habitude des délires épileptiques ; nous l’avons cependant rencontré nombre de fois dans des délires nettement comitiaux, dont nous reparlerons.

Parmi les modalités hypomaniaques de l’idéation figure un certain degré d’hypermnésie, ou tout au moins une évocation injustifiée des souvenirs les plus inhabituels. La logorrhée, déjà mentionnée, s’accompagnait chez nos deux malades d’une franchise pathologique, allant parfois jusqu’au cynisme. La mère de notre malade D… nous disait ; « Dans ces moments-là, il semble être forcé de tout dire. »

Pour ce qui est des accès de rire subits, nous ne savons s’il* faut les classer parmi les symptômes d’ordre maniaque ou parmi les phénomènes parcellaires, comme certains d’entre les mouvements automatiques.

Les éléments dépressifs ont consisté dans les deux cas en vague culpabilité et en idée de mort prochaine : les idées mystiques, si fréquentes dans les délires épileptiques, ont revêtu ici une teinte dépressive. Les algies sont à rapprocher de la dépression mélancolique, mais elles semblent appartenir plutôt aux phénomènes parcellaires qu’à la dépression.

Gomme éléments originaux au cours de ces délires nous relevons les algies et les mouvements automatiques, déjà signalés, les stéréotypies d’ordre affectif, idéique ou verbal, et le sentiment d’étrangeté. Le fait de parler de soi objectivement, c’est-à-dire à la troisième personne, n’est pas très rare dans les états d’excitation post-convulsifs. Nous l’avons observé chez un sujet à Attaques Épileptiformes avec Délire immédiatement consécutif ; il répétait à chaque instant, exactement comme notre malade A…:

« Oui, le gars S… n’a pas peur de vous, il vous attend », etc.

Le sentiment d’étrangeté objective s’exprimait chez nos deux malades par le sentiment de l’imminence d’un cataclysme, et par l’idée de la fin du monde. Cette idée de la fin du monde contient, certes, une part d’anxiété, mais elle se distingue de la négation mélancolique anxieuse en ce qu’elle est conditionnée par une sorte de constatation visuelle avec émotion minima, au lieu d’une certitude abstraite avec émotion maxima, comme chez le mélancolique anxieux. Elle s’observe avec les mêmes caractères dans beaucoup d’états confusionnels et chez de petits mélancoliques. Dans nos cas, elle prend la constance d’un stéréotype, et elle semble avoir quelque chose de spécifique.

Le ton de l’humeur, dans son ensemble, se ressent du mode <’onfusionnel. La tristesse et l’enjouement sont émoussés. Le /ait de l’enjouement mérite d’être commenté. L’enjouement passif n’est pas absolument rare dans les états confusionnels {notre maître Chaslin, dans son livre classique sur la Confusion Primitive, cite un exemple de plaisanterie chez un grand confus). Mais dans nos cas, nous rencontrons bien davantage, à savoir de longues phases d’un enjouement spontané, conscient et productif, rappelant l’Hypomanie. Cet enjouement est niais, les paroles et les actes qui en résultent sont saugrenus, les paroles sont surtout des incongruités et les actes des pitreries. Cet enjouement diffère radicalement de l’humeur partout déclarée comme constante dans les États Comitiaux, savoir l’humeur sombre et hostile. Nous avons observé cette humeur facétieuse dans des délires indiscutablement comitiaux, survenus chez des Convulsifs ou Migraineux ; il en résultait des actes de singerie, comme grimper sur un corbillard, saisir par le cou des poulets et se les jeter en grappe sur l’épaule, prendre des passantes par la taille et s’efforcer de les faire danser, etc. Nous comptons publier ces cas. Cette tendance aux actes saugrenus a quelque chose de spécifique. Elle est peut-être à rapprocher de certains actes post-vertigineux, tels que d’uriner sur une personne, ou dans les poches d’un vêtement. Mais ces actes vertigineux sont sommaires, uniques, amnésiques, tandis que les actes que nous rapportons sont complexes, continus, mnésiques, en outre consciemment facétieux.

Dans nos deux cas, les rapports du délire avec l’insomnie sont manifestes. Il y a absence de sommeil non pas seulement durant le délire, mais encore durant la période intermédiaire entre l’attaque et le délire, la période que l’on peut appeler d’incubation. C’est là du moins le cas ordinaire.

La communauté de thèmes entre les rêves normaux et les délires comitiaux est une donnée trop générale pour être commentée ici. On peut remarquer que la succession des images, dans l’onirisme de nos malades, paraît plus arbitraire enco.re qu’elle ne l’est dans les rêves normaux : tout scénario un peu suivi en semble absent.

Chez notre malade A…, il semble impossible d’invoquer une influence éthylique. Si le samedi 25, il a bu tant soit peu de vin ou de bière, il y avait là seulement de quoi le rendre un peu plus agressif ; au moment où il aurait bu l’accès était déjà en cours. D’une consommation excessive, il serait résulté, non pas le tableau et le décours très spéciaux que nous avons relatés, et que caractérisent les alternances d’excitation et de calme, la longue durée et l’insomnie, mais une forte décharge motrice de quelques heures., qu’eût suivit un sommeil massif, suivi lui-même de guérison.

Conclusions

Il existe chez certains comitiaux des Délires Prolongés Mné-siques, composés d’éléments dépressifs, hypomaniaques et oniriques, présentant une discordance fréquente du ton émotionnel et des concepts, une conscience partielle de la morbidité et de l’irréalité, des troubles somatiques divers (insomnies, hypertonie, modifications pupillaires) ; possibilité d’enjouement, une propension aux idées et visions saugrenues, une propension aux actes grotesques et non pas seulement aux violences, une tendance aux stéréotypies affectives, idéiques et verbales, une apparence de simulation due aux symptômes hétéroclites : présence fréquente de phénomènes comitiaux parcellaires (algies, secousses, etc.) lesquels délires sont dysmnésiques, mais non pas du tout amnésiques, et ne succèdent pas immédiatement à des attaques, mais surviennent après une période d’incubation variant de quelques heures à deux jours à partir d’une crise convulsive. Cette attaque convulsive ne paraît pas, elle-même, être absolument nécessaire ; de tels actes surviennent dans d’autres circonstances également de nature comitiale, par exemple accès migraineux ou trouble spontané du sommeil. Ces cas sont rares.

Ces cas sont en opposition avec le dogme d’une Épilepsie constamment tragique et amnésique. Ces délires prolongés, composites et mnésiques, avec fréquence d’une inspiration saugrenue, n’ont pas encore été décrits, à notre connaissance du moins. Ils diffèrent de la Manie Épileptique.

Nous ferons remarquer que la conception que tout accident épileptique doive forcément être amnésique, et intégralement amnésique, est d’une apparition relativement récente. C’est une généralisation professorale. Il n’y a pas de doute que l’Amnésie ne soit un symptôme fondamental, et que tout cas d’où cette amnésie est absente ne soit a priori suspect. Toutefois, de vieux cliniciens, comme Herpin, ont admis la conservation du souvenir dans nombre de menus épisodes épileptiques ; et depuis une vingtaine d’années l’idée que certains faits comitiaux puissent être mnésiques semble avoir été bien prouvée. Nos deux cas parlent dans le même sens.

5° Impulsion lucide et mnésique vraisemblablement comitiale (1)

Communication 1923

Certificat aux fins d’internement (Infirmerie spéciale, 18 mai 1923 ;

F. G., 28 ans, employé de commerce. – Débilité et Affaiblissement Intellectuels, Épilepsie. – Impulsion lucide et mnésique survenue en période migraineuse et suivie d’obtusion persistante pendant 3 jours, puis de torpeur 3 autres jours. A frappé d’un couteau une femme travaillant avec lui ; mutisme avant et après l’acte ; aucun prodrome du geste ; spontanéité totale. Mémoire des détails conservée. – Mutacisme habituel. – Travail normal depuis 5 ans. – Auparavant, 3 internements de courte durée (1914, 1914, 1918). Démence Précoce diagnostiquée à cette époque (mélancolie, mutisme, manie, etc.). – Grises convulsives de 5 a 8 ans. – Stigmates dégénératifs. Rires immotivés, mouvements de mastication. – Père mort alcoolique. Présumablement hystérie, chez la mère. Sœur jadis internée (arriération, perversion, érotisme). – Signé : Dr de Clérambault.

L’affaiblissement intellectuel chez ce malade paraît relever de la D. P. et non de l’Épilepsie. Par contre, son impulsion paraît avoir été de nature épileptique.

En effet, le malade a eu des convulsions typiques. D’autre part, l’impulsion est survenue en cours de période migraineuse ; ce point est pour nous important ; ainsi se présentent ordinairement, à notre avis, les impulsions mnésiques des Épileptiques. Troisièmement, le malade s’est présenté à nous sous un aspect de Confusion ambigu, rappelant la Confusion et la Simulation, ambiguïté précisément fréquente dans les états épileptoïdes ; la physionomie de l’anidéisme et le genre même du sourire rappelaient le Confus plus que le D. P. Le pouls a été constamment élevé. Il y avait un trouble marqué du Réflexe Oculo-Cardiaque. 79

Bref, ensemble et détails parlaient en faveur d’un substratum physiologique.

Le R. O. G. n’a été pris qu’aux 9e et 10e jours, alors que la Confusion avait cessé. Les deux fois, il y a eu ascension très marquée, une fois de 12, l’autre fois de 20 ; savoir ascension de 80 à 92 ; ascension de 80 à 100. Bref, prédominance du tonus sympathique.

Contre l’idée d’épilepsie, on pourrait faire valoir l’absence d’amnésie et le sens du R. O. C. constaté. Nous répondrons que de nombreux troubles comitiaux sont mnésiques, et que le fait de la rupture de l’équilibre vago-sympathique importe plus que le sens dans lequel il est rompu.

De nombreux phénomènes comitiaux sont mnésiques ; ainsi fréquemment les auras, des anxiétés, des obsessions, des impulsions, des actes commis dans des états crépusculaires. Les obsessions et impulsions, avec ou sans état crépusculaire, sont souvent précédées d’une période migraineuse. Nous avons soutenu et peut-être justifié ces assertions dans plusieurs séances de cette Société.

Les cas anciens et oubliés d’impulsion homicide subite et d’obsession homicide impulsive s’expliquent ainsi ; mais la valeur de la migraine antécédente n’a pas été mise en relief. Les deux cas célèbres de l’année 1922, homme tuant un passant d’un coup de planche, sur le boulevard, servante tuant sa maîtresse d’un coup de bûche, relevaient de l’Épilepsie Larvée.

Malheureusement, dans notre cas, le fait de la D. P. jette un doute sur la pathogénie. Nous regrettons de ne pouvoir présenter notre malade ; nous ne croyons cependant pas que ses réponses eussent mis fin aux incertitudes. Nous n’avons voulu que rappeler une fois de plus les Troubles Comitiaux Mnésiques. Ces troubles ont une grosse importance médico-légale, ils créent aussi de grosses difficultés à l’expert ; mais on ne doit pas, par besoin de simplification, créer des dogmes absolus et rejeter tout ce dont la preuve serait difficile. Nous rappelons que l’Amnésie Totale et Nécessaire des accidents épileptiques est un dogme professoral, inconnu des anciens auteurs.

Dr Colin. – Au sujet des deux cas célèbres que rappelle le Dr de Clérambault, je signalerai que l’homme à la planche se promenait depuis 20 minutes, en quête d’un passant à frapper ; il a présenté l’obsession impulsive et anxieuse des dégénérés, type Magnan.

Dr de Clérambault. – Chez la servante aussi, il y avait préméditation. La présence d’obsession n’exclut pas l’Épilepsie ; le fait de l’anxiété ne l’exclut pas non plus.

L’obsession épileptique a seulement cette particularité d’être soudaine, accompagnée de malaises spontanés et non pas idéo-gènes, de ne pas naître sur un terrain habituellement obsessionnel d’être sans rapport visible avec la complexion ni même les souvenirs du sujet, etc. L’anxiété est si bien conciliable avec l’épilepsie, qu’elle s’y produit spontanément sans nulle pensée concomitante ; sous une forme à la fois atténuée et raffinée, elle donne le sentiment d’étrangeté. L’anxiété idéogène (peur de tuer) peut parfaitement se surajouter à la première. Il est d’ailleurs possible de concilier nos deux opinions ; l’Impulsion Homicide serait bien un Syndrome Dégénératif, mais elle ne surviendrait ou tout au moins n’acquierrait de force dominatrice que chez les Épileptoïdes. La revue minutieuse des cas publiés démontre constamment, selon nous, un terrain de nature Lomitiale.

Appendice 6° et 7° Absence de remords du crime amnésique chez les épileptiques et les ébrieux alcooliques. Sudation particulière aux épileptiques (1)

Interventions 1910-1911

Un épileptique assaille une commerçante de vingt-sept coups de poinçon. Il ne témoigne d’aucun remords.

J. F.

L’indifférence manifestée par ce malade au sujet de son acte sanguinaire provient certainement pour une part, la plus grande part, d’une amoralité foncière. Mais le fait de l’amnésie, dans tous les cas de ce genre, est à lui seul une cause de l’indifférence morale. Je n’ai jamais vu de sujet amnésique manifester, au sujet d’actes graves perpétrés par lui au cours de la crise amnésique, des regrets adéquats à ces actes. J’ai déjà eu l’occasion d’énoncer cette remarque devant la Société Clinique. L’individu privé de tout souvenir personnel, et n’ayant par suite, qu’une notion abstraite de l’événement dont il fut cause, n’éprouvera jamais au sujet de cet événement les mêmes remords que s’il en avait dans l’esprit une représentation concrète. Les épileptiques et les ébrieux pathologiques nous en donnent constamment la preuve. 80

Une analyse psychologique nous expliquerait bien facilement l’indifférence des amnésiques. Mais elle exigerait quelque développement ; elle sortirait d’ailleurs du cadre de la clinique. Je m’en tiens à une affirmation qui d’ailleurs, j’en suis persuadé,, concorde avec tous les souvenirs de mes Collègues.

Un terrassier de 37 ans, alcoolique et absinlhique d’habitude, lue sa maîtresse par des assauts réitérés et enfin la strangulation, au cours d’une nuit d’ivresse pathologique. Amnésie consécutive complète et absence de remords. Passé de délinquance (ivresse. outrage et rébellion), de traumatisme crânien au cours d’une rixe dans un débit, suivi d’amnésie, de perle de connaissance avec chute dans un bar. Apparition à la prison d’une paraplégie syphilitique avec démence.

DT A. COLIN.L’alcoolisme est-il une excuse ? a dit M. le Substitut, DT Maxwell dont vous connaissez les travaux si intéressants (Le Crime et la Société, Paris 1909).

Nous avons recherché le mal comitial, mais sans succès. L’accident survenu dans un bar à la suite de nombreuses libations étant isolé doit être mis sur le compte de Vintoxication alcoolique,

J. F.

M. de Clérambault. – L’amnésie post-ébrieuse est de-constatation courante, à l’Infirmerie spéciale du Dépôt. Les' formes violentes de l’ivresse sont le plus fréquemment amnésiques. Le cas actuel tire son principal intérêt du terrain sur lequel s’est développée l’ivresse.

L’aveuglement, l’acharnement, le redoublement multiple du geste, se rencontrent dans les ivresses pathologiques agressives comme dans le délire épileptique.

Par sa forme et par son terrain, l’ivresse a été anormale. Elle échappe donc à l’argumentation que M. Marxwell voulait opposer au Dr Colin. Si la question de la responsabilité pénale peut être discutée au sujet des ivresses normales, elle ne ; peul l’être quand il s’agit d’ivresses nettement pathologiques : le non-lieu ou l’internement sont les seules solutions possibles.

Le malade actuel, que j’ai eu l’occasion d’observer à l’Infirmerie spéciale (le rapport de M. Colin ayant été suivi d’internement dans le délai légal), n’a manifesté, quelque représentation qu’on lui fît, presque aucun remords du meurtre commis. Son état de subdémence peut en être la cause, certainement. dans une grande mesure. Mais le fait de l’amnésie aurait sulîi

déjà pour expliquer l’absence de remords, ou du moins de remords bien aigu. L indifférence paradoxale à l’acte commis m’a paru être presque la règle après les ivresses amnésiques. Dans ces cas, le sujet ne se rend compte que par raisonnement du résultat et des quelques détails de son acte ; cette représentation abstraite n’agit pas sur la sensibilité avec la même force que le feraient des souvenirs. Les souvenirs précis, d’ordre visuel ou autre, semblent jouer un rôle important dans la production du remords normal. On en a fréquemment la preuve par les oscillations de l’émotion chez le criminel ou le malade se rappelant l’acte, au cours de l’interrogatoire ; certains détails insignifiants, mais extrêmement évocateurs, l’émeuvent plus que d’autres plus graves, mais plus banals, et d’un énoncé plus abstrait.

M. Colin a consigné dans son rapport un fait curieux, qu’il me permettra de mentionner ; chez le malade, lorsqu’il se dévêt, il se produit une sudation très abondante. Ce phénomène a été observé déjà par Féré, sur de nombreux épileptiques : Féré lo considère comme normal. Son intensité dans le cas actuel est évidemment en rapport avec des lésions soit sympathiques, soit médullaires.

Je voudrais savoir si P… a oublié ce qui s’est passé entre ses deux sommeils, c’est-à-dire depuis qu’il a constaté les blessures de sa femme, jusqu’au moment où il s’est recouché auprès d’elle, après avoir lavé les plaies.

8° À propos des sigillations chez les épileptiques (1)

Intervention 1910

À propos de la question des hémorragies cérébrales et des hémorragies sous-cutanées des épileptiques, je demande la permission de signaler, à titre de curiosité et comme indice des pressions sanguines élevées qu’un cerveau normal peut supporter

(1) Cf. Réf. mm., n« 25.

sans dommages, les sigillations qui apparaissent quelquefois chez les gymnastes dans les cas de congestions encéphaliques prolongées ou récidivantes, comme les produisent certains exercices ; dans l’acte de se tenir sur les mains, les pieds en l’air, l’effort est souvent grand, le cou est tendu, la circulation veineuse se trouve gênée ; alors apparaissent dans la peau du front des sigillations ponctiformes, disséminées et comparables à des grains de poudre qui seraient insérés sous l’épiderme. Nous avons constaté les mêmes sigillations au niveau de l’orbiculaire buccal, et, chose plus curieuse, sous la muqueuse des lèvres. Nous croyons tussi nous rappeler les avoir vues se manifester sous l’épiderme des paupières, malgré la laxité des tissus de cette région.

Ces mêmes sigillations s’observent également, après un effort énergique de préhension, à la face palmaire de la main, exactement au niveau des bases des premières phalanges, région spécialement comprimée dans les efforts. La forme et la surface de l’objet contribuent à déterminer ces hémorragies minuscules. Un objet de diamètre médiocre, de forme incurvée et de revêtement rugueux (spécialement les anneaux de voltige revêtus de corde) le favorisent, par des conditions bien faciles à concevoir.