Préface

Pour rendre hommage à la mémoire du regretté G. de Clérambault, Vamitié fidèle et reconnaissante de ses Amis et de ses Élèves a estimé avec raison que le meilleur moyen était de réunir et de publier ses travaux dispersés pendant trente ans dans de multiples Revues. Nous savions tous que le rêve du Maître de VInfirmerie spéciale était de résumer en un livre le travail de toute sa vie. Les pénibles maladies qui ont assombri ses dernières années ne lui ont pas permis de le réaliser, mais, après la lecture de tous les mémoires pieusement rassemblés et classés par Jean Freiet, on peut se demander si l’œuvre de G. de Clérambauli telle qu’elle est offerte au public médical et cultivé ne donnera pas une idée plus concrète, plus vivante qu’un livre condensé. Pénétrant dans le détail de chaque observation, assistant à l’élaboration progressive des théories, on suit mieux le développement de la pensée de l’auteur, on assiste presque à ses examens de malades, à ses communications, à ses discussions.

C’est un grand honneur pour moi d’avoir été chargé de présenter ce livre. J’en voudrais profiter pour montrer comment je vois l’importante contribution de Clérambault à la pensée psychiatrique contemporaine et pour rectifier maintes opinions simplistes sur ses théories. Dans la mémoire des nouvelles générations, que reste-t-il des travaux des Maîtres de notre science quand ils ont quitté le plan de l’actualité ? Quelques citations de leur nom dans les Manuels, une simplification déformante dans les conférences où les candidats reçoivent trop passivement l’initiation psychiatrique. Ainsi présenté Clérambault pourrait paraître un adepte attardé des théories du XIXe siècle, un organiciste impénitent, un partisan de l’atomisie psycho-physiologique localisant des éléments psychiques artificiellement analysés dans des éléments histologiques, sans tenir compte que ces deux objets n’ont pas de mesure commune. Or, mieux que personne, il avait l’intuition chez l’aliéné d’une individualité mentale malade ; mieux que personne, il la sentait par une sorte de divination instantanée faite de pénétration affective et de beaucoup d’observations antérieures. Tous ceux qui l’ont vu agir dans son service de VInfirmerie spéciale qu’il aimait tant, ne pourront me contredire ; les autres n’ont qu’à lire dans cet ouvrage ses observations patiemment détaillées, reflets indéformés, véritables photographies des sujets observés.

G. de Clérambault, en effet, a été un clinicien exceptionnel. L’allure du malade, sa physionomie, quelques mots prononcés le mettaient d’emblée sur la bonne voie et l’on était surpris de ses questions directement utiles, de l’ingéniosité inépuisable et improvisée de ses moyens d’investigation psychologique. Il n’appartenait certes pas à la catégorie des psychiatres consciencieusement méthodiques qui débitent avec Vindifférence d’un fonctionnaire de l’état civil la série invariable des mêmes questions. Son adresse à frapper droit au point sensible, son aisance dans le dialogue, son mimétisme psychologique, ses connaissances étendues dans tous les domaines émerveillaient l’étudiant que la réputation du Chef, qui ne devait rien à la publicité, avait attiré aux séances de VInfirmerie spéciale. « C’était un Seigneur », me disait un collègue dont la vocation date de son premier contact avec Clérambault. Des qualités natives pouvaient se développer librement dans ce milieu si varié, si neuf. unique au monde que constitue VInfirmerie spéciale. Pendant des dizaines d’années voir défiler au rythme d’une quinzaine par jour tous les psychopathes sur qui l’intensité de la vie parisienne a vite fait d’attirer l’attention de la Police, profiter des renseignements des dossiers de la Préfecture, observer le malade frais non déformé par l’Hôpital ou l’investigation des autres, quel riche matériel mais seulement pour un savant capable d’en profiter.

Parmi tant de travaux cliniques, je prendrai seulement trois exemples : les ivresses toxiques, les délires épileptiques, les psychoses passionnelles. Chacun de ces sujets, dès qu’il est étudié par Clérambault, perd son caractère conventionnel pour prendre une empreinte de réalité vivante, de précision, de netteté classique. Quoique la matière soit plus difficile, la multiplicité des symptômes exacts et bien définis arrive à rivaliser avec les acquisitions de la Neurologie la plus solide. Prenez par exemple « l’ivresse psychique avec transformation de la personnalité » vous y verrez cette forme rare, qu’il importe au clinicien et au légiste de bien connaître avec les trois curieux exemples de ces pseudo-es crocs qui retiennent les plus riches appartements des plus beaux hôtels de Paris pour y loger un mythique baron du Rocher ou l’État-Major de la Marine.

L’ivresse du chloral, non décrite encore, ressemble beaucoup à celle de la cocaïne ; avec une patience infatigable Clérambault les compare et quand il appelle les hallucinations du chloral : pseudococaïniques, décoratives, kaléidoscopiques, ce n’est qu’après une minutieuse et irréfutable justification de ces trois épithètes. De même pour l’ivresse de l’éther basée sur quatorze observations originales, avec ses caractères d’augmentation de l’appétit, d’excitation sexuelle, de crises motrices, d’attaques épileptiformes. L’ensemble de ses mémoires sur les ivresses toxiques devient un véritable traité clinique complété d’une élude comparée de toutes les ivresses. Le résultat est obtenu en observant de près « en ne se contentant pas des seules narrations du malade et du personnel qui le surveille, mais en passant des heures avec lui et en lui faisant préciser les

caractères de ses visions au moment même où elles surgissent ».

Un des travaux les plus pénétrants à mon avis est la description des délires épileptiques mnésiques, sans relation nécessaire avec les crises convulsives, distincts des équivalents amnésiques et de la manie épileptique. Dans ces cas difficiles, inconnus avant lui, Clérambault pouvait affirmer son diagnostic par le seul examen clinique, sans la connaissance des antécédents comitiaux ; il le pouvait parce qu’il avait dégagé toute une série de particularités caractéristiques : le mélange des éléments dépressifs, hypomaniaques et oniroïdes, la discordance entre le ton émotionnel et les idées, la propension aux actes grotesques et saugrenus, pouvant être associés à des réactions violentes, la tendance aux stéréotypies affectives idéiques et verbales ; le tout donnant une apparence de simulation. Il avait aussi remarqué Vintervention fréquente des préoccupations funèbres : crainte de mort imminente, d’un cataclysme, d’un tremblement de terre, crainte de la fin du monde. Cette dernière notion a été reprise récemment par des auteurs étrangers qui y trouvent l’expression symbolique de la sensation de mort éprouvée au moment de la perle de connaissance. La réalité des stéréotypies est également confirmée par les recherches de Trénel sur la palilogie des épileptiques, celles de Souques sur la paligraphie et celles de Gabrielle Lévy sur l’automatisme verbal palilalique dans la même maladie.

Avec les psychoses passionnelles est abordé un chapitre important de psychologie et psychiatrie pratiques. Les passionnés morbides sont parfois bien difficiles à différencier de l’homme normal ; ils sont capables de dialectiques, de dissimulation, ils induisent souvent le public en erreur sur la réalité de leurs troubles mentaux et posent les problèmes les plus délicats aux médecins de VInfirmerie spéciale. En France, la voie a été ouverte à l’étude des Psychoses passionnelles par les travaux de Sérieux et Cap gras sur la psychose de revendication distinguée par eux de leur délire d’interprétation. Les caractères cliniques des anciens persécutés-persécuteurs, des quérulenls ont été bien précisés justement par comparaison avec le délire d1 interprétation. De son côté, Dide avait mis en relief le si intéressant groupe des idéalistes passionnés. Sa description persiste inchangée et acceptée par tous. Mais il restait encore à trouver dans le domaine des Psychoses passionnelles et VInfirmerie spéciale fournissait à Clérambault « un poste d’observation privilégié ». C’est là où il a élaboré la description de VÉrotomanie avec un nombre d’observations qui « surpasse dans des proportions écrasantes tous les cas cliniques réunis ». D’abord dans le cadre des psychoses passionnelles il fallait montrer que les érotomanes ne sont ni des revendicateurs ni des idéalistes passionnés. Pour la première distinction la difficulté tenait à celte particularité qu’au cours de révolution de leur maladie les êroiomanes arrivés au stade de dépit et même de haine peuvent persécuter VObjet, lui intenter des procès et se rendre véritablement intolérables. Mais Clêrambault a prouvé facilement que VÉrotomanie ayant pour point de départ le sentiment Amour ne peut dériver de la quérulance, que celle dernière est contingente et qu’au lieu de faire de la passion en général un cas particulier de la revendication, on doit au contraire faire de la revendication un cas particulier de la passion. Précisément la première observation des psychoses passionnelles dans cet ouvrage concerne une fausse érolomane qui n’était qu’une revendicatrice. En effet, sans comporter aucun élément éroiomaniaque, les relations amoureuses peuvent donner lieu à des réactions revendicatrices. Il ne faut pas confondre les êroiomanes, disait familièrement Clêrambault, avec les femmes « implacables ».

La distinction semblait plus facile avec les idéalistes passionnés de Dide, le terme idéaliste différenciant bien ces sujets des autres passionnels. Mais le hasard a voulu que les premières observations, antérieures aux travaux de Clêrambault, ont décrit sous le nom d’érolomanes des amoureux platoniques, des amoureux idéalistes, de sorte que la notion d’érotomanie semblait liée au platonisme. Avec une vigueur réitérée Clêrambault a montré que la plupart des éroto-manes tendent vers l’amour physique ; les écrits de certaines de ces malades dépassent l’imaginable en crudité sensuelle, d’autres sont arrêtées par des tentatives confinant au viol de l’Objet. Il en faut conclure que l’Amour morbide est une passion assez variée pour s’exprimer tantôt dans l’idéal, tantôt et plus souvent dans le réel. Comme dans les précédentes études cliniques nous retrouvons la même richesse de symptômes originaux caractéristiques : composantes affectives : orgueil, désir, espoir ; postulat fondamental (c’est l’Objet qui a commencé) ; thèmes dérivés et en particulier conduite paradoxale et contradictoire de l’Objet.

Parallèlement à la délimitation de son syndrome dans le groupe des psychoses passionnelles, Clêrambault a dû distinguer l’érotomanie pure des délires chroniques dans lesquels intervient une composante érotomaniaque ou des érotomanies qui évoluent jusqu’à une pensée déréelle qui en fait des délires chroniques. L’érotomanie associée, l’érotomanie prodromique des délires et même de la démence précoce ont été soigneusement décrites et distinguées de l’érotomanie pure. Il faut avouer que dans cet ordre de faits la distinction n’est pas toujours commode entre l’érotomanie pure et l’érotomanie délirante comportant des interprétations symboliques par jeux de mots, l’intuition de communication par la pensée avec l’Objet, etc. Mon opinion est que les érotomanies les plus belles, les plus riches en symptômes méritent d’entrer dans le cadre des délires chroniques.

Ces divergences de classification tiennent à la définition du terme délire ou pensée déréelle. Quoi qu’il en soit le travail futur de précision et de discussion ne pourra se faire que sur le terrain solide d’abord défriché par Clérambauli.

Je pense en avoir dit assez sur la richesse en observations cliniques de cette Œuvre. Alors que quelques-uns seulement d’entre nous prennent un vif intérêt aux nosographies successives, à leur dis-cussion, à leur apport de nouveautés, on peut affirmer que toute œuvre clinique qui entre dans le détail avec pénétration et fait revivre le malade devant le lecteur attire l’attention de tous les psychiatres sans exception. Que trouve-l-on en première ligne dans les bibliothèques même les plus modestes des Asiles ou des Salles de garde : les Éléments de sémiologie mentale de Chaslin. Le présent ouvrage prendra place à côté de lui. Il laisse encore inédite une contribution capitale à la clinique, des matériaux avec lesquels en choisissant une cinquantaine d’exemples on pourrait faire un compendium de psychiatrie très séduisant. Je veux parler des certificats que Clérambauli rédigeait chaque jour par dizaine à l’Infirmerie. C’est d l’École de l’Infirmerie spéciale que tous nous avons appris à établir nos certificats. Si un sonnet sans défauts vaut un long poème, un certificat bien fait vaut bien une observation ; mais il est presque aussi difficile de faire un bon certificat qu’un sonnet impeccable. Les certificats médiocres sont établis après que le diagnostic est fait en mentionnant les symptômes les plus habituels de la maladie, de sorte qu’à les lire tous les maniaques, tous les mélancoliques, tous les délirants sont identiques. Mais faire un groupement des symptômes réels et non livresques, les classer selon leur hiérarchie psychologique, tenir compte de toutes les particularités du sujet, rappeler le passé et souvent prévoir l’avenir, faire comme je dis souvent un « certificat sur mesures », c’est une œuvre d’art autant que de science. Personne n’y a réussi aussi bien que Clérambauli surtout dans les cas difficiles ; en une ou deux pages d’une densité et d’une précision inégalées, il faisait tenir plus de matières que d’autres en un rapport médico-légal interminable. Imperatoria brevitas, le laconisme du chef. Un certificat est une énumération et une classification de symptômes ; les sujets et les verbes n’y figurent que comme explétifs alourdissants. Il les élaguait sans pitié, mais de quelle richesse de substantifs il usait, épousant sans lacune et sans défaut la personnalité du malade ; il ne reculait pas devant le néologisme qui était toujours de filiation authentique. On peut dire qu’il a presque créé une école littéraire qui devrait être celle de toutes les administrations.

J’en arrive où l’on m’attend, à l’automatisme mental.

La doctrine de l’automatisme mental a été élaborée par G. de

Clérambault avec Vinépuisable documentation de VInfirmerie et exposée longtemps dans des cours oraux depuis 1909, avant d’être formulée par écrit en 1920. C’est une œuvre entièrement personnelle, sans aucune préoccupation de bibliographie, tenant compte surtout des tendances et des travaux français. Depuis Lasègue et Falrel les délirants chroniques étaient étudiés seulement par la méthode clinique descriptive ; les auteurs s’efforçant à exposer le mieux possible l’histoire de leurs malades et à grouper dans le même cadre ceux dont l’évolution était le plus semblable. C’est ainsi que les persécutés-persécuteurs avaient été isolés d’abord, c’est ainsi que Magnan décrivit son délire chronique systématique opposé aux délires mal systématisés des dégénérés. Déjà cependant, Sérieux et Capgras, en 1909, avaient distingué les formes purement interprétatives des formes hallucinatoires. C’était le début de l’analyse structurale. Mais la conception fondamentale persistait, la caractéristique restant le sentiment morbide de persécution. Clérambault a voulu substituer à celte simple constatation une théorie basée sur le trouble générateur de la maladie, selon l’expression employée plus lard par Minkowski. Pour lui, l’essentiel de la psychose est l’émergence dans la conscience d’un mode de pensée inférieur et pathologique coexistant avec la pensée normale, souvent en désaccord avec elle et non reconnu par le malade comme le produit naturel de son propre psychisme. Pourquoi ces phénomènes sont-ils appelés automatiques, parce qu’ils semblent surgir et se développer par eux-mêmes, alors que pour notre pensée vigile normale nous avons l’intuition ou l’illusion que nous la dirigeons à notre gré, que nous faisons surgir dans notre mémoire ce que nous voulons et enfin que nous reconnaissons nos pensées comme appartenant à notre moi. Cette conception se rattache aux idées de Baillarger et de Seglas, mais elle dérive surtout, ce qui peut paraître inattendu, des théories de Pierre Janet sur l’automatisme psychologique et de celles de Grasset sur les deux psychismes. Les recherches sur l’hystérie, sur l’hypnotisme, les dédoublements de la personnalité avaient mis cette notion en relief. Que celle assimilation ne me fasse pas taxer de paradoxe. Clérambault me répétait : « Vous qui êtes élève de Montpellier, vous devez admettre dans ses grandes lignes les idées de Grasset sur les deux psychismes. » La terminologie dont il a toujours usé est caractéristique : il parle d’état prime et d’étal second, de scission de la personnalité, de primus et de secondus ; il publie l’observation de la voyante Mlle C…, célèbre au temps de notre jeunesse, qui finit en délirante chronique.

Le trouble initial est donc l’entrée en activité de celle pensée de second niveau par une modalité dont nous parlerons plus loin et sans Vintervention d’une tendance instinctive ou affective pathologique. L’automatisme mental est primitif et neutre. Au début, il s’agit d’un syndrome non-sensoriel : pensée devancée, énonciation des actes, impulsions verbales, tendance aux phénomènes psychomoteurs, symptômes déjà décrits auxquels Clérambauli ajoute des symptômes nouveaux : émancipation des abstraits, dévidage muel de souvenirs, idéorrhée, fausses reconnaissances, étrangeté des gens et des choses, disparition de la pensée, vides de la pensée, jeux verbaux parcellaires (jeux syllabiques, mots déformés, kyrielles de mots). Tel est le petit automatisme mental du début. Quelquefois le sujet se rend compte du caractère pathologique de ses troubles ; souvent il oscille pendant quelque temps entre la notion de subjectivité et celle d’influence extérieure sur sa pensée. Ensuite viennent les troubles sensitifs et sensoriels proprement dits et les hallucinations auditives verbales. Le caractère commun de tous ses éléments est la non-annexion au Moi. Les termes de scission, de non-annexion ou désannexion, de désappropriation, de non-intégration à la conscience figurent dans tous mes écrits, répond Clérambauli à une critique qui lui reproche d’avoir simplement effleuré la notion de non-intégration au Moi des phénomènes automatiques.

Ainsi compris l’automatisme mental déborde largement le cadre des délires chroniques. De multiples facteurs peuvent le mettre en action de façon transitoire ou prolongée : épilepsie, toxiques, infections torpides, processus encore inconnus de la démence précoce et des délires chroniques. Le délire de persécution n’est pas la seule modalité de ces derniers ; on connaît les délires avec mégalomanie primitive, les délires mystiques et érotiques. À l’apparition de l’automatisme les réactions du Moi sont diverses. Il peut se comporter comme un spectateur étonné, parfois amusé ou flatté, passif, ennuyé, résigné ou récalcitrant. C’est pourquoi Clérambauli étudie soigneusement ce qu’il appelle les « Voies d’acheminement vers le délire de persécution ». L’intrusion constante dans la pensée est irritante par elle-même, ainsi que l’impression d’être épié constamment dans ses actes les plus intimes. De plus, de même que l’obsession exprime des sentiments pénibles auparavant refoulés, de même l’automatisme mental fait émerger les souvenirs, les événements vécus les plus pénibles par le sujet. Enfin le caractère antérieur joue un rôle surtout lorsqu’il s’agit de malades méfiants ou paranoïaques par constitution. Mais il faut bien remarquer que ces reviviscences ne sont pas la cause de la maladie, mais la conséquence de Vautomatisme. Clérambault insistait sur ce point que le primum moyens de la psychose est le processus (excitation pathologique) el non l’intensité ou l’anomalie primitive d’un état instinclivo-affeclif particulier. Il citait souvent comme argument les idées de grandeur des paralytiques qui sont le résullal de l’atteinte histopathologique et non celui d’un caractère ambitieux ou orgueilleux antérieur. Cette dernière conception était celle d’Esquirol qui, soignant à Charenton d’anciens colonels ou généraux de l’Empire, croyait que l’habitude du commandement leur avait donné ces conceptions ambitieuses si démesurées. Quant au thème délirant proprement dit, décrit avec tant de soins et de détails par les classiques, il constitue un simple trayait de groupement et d’explication, comparable en partie à l’hypothèse ou à la théorie dans le domaine de la science, travail élaboré surtout avec la partie saine du psychisme. Il réalise un système de raccordement entre la pensée néoplasique morbide et la pensée saine.

Telle est la position clinique de la doctrine de l’Automatisme mental. Les anciens auteurs avaient noirci le tableau des persécutés ; ils en faisaient des personnages extrêmement dangereux. Le fait est exact, mais la proportion des délirants chroniques à réactions antisociales est relativement faible. Clérambaull a montré que le persécuté traditionneltype Magnanest un malade composite atteint à la fois d’automatisme mental et de constitution paranoïaque ou impulsive.

Ainsi se constitue une nosographie nouvelle, à côté de l’onirisme dans lequel l’état second occupe le psychisme tout entier, sont groupées les psychoses par automatisme mental auxquelles la coexistence de la pensée vigile et de la pensée inférieure automatique donne un cachet particulier.

Reste à expliquer la pathogénie du syndrome. Comment l’automatisme mental est-il mis en activité ? Pour Clérambault un excitant pathologique fait entrer en action certaines zones ou organisations dynamiques du cerveau qui sont, disons provisoirement, le siège de la pensée seconde, de même que l’excitation électrique de la frontale ascendante provoque des mouvements, de même que certains toxiques exercent une action élective sur des régions déterminées des centres nerveux. À l’appui de cette idée il aurait certainement cité, si elle avait été déjà publiée, l’observation de Foersler qui, touchant avec une sonde la partie antérieure du troisième ventricule au cours d’une opération pour tumeur, provoqua chez son patient une courte crise d’excitation maniaque qui s’arrêta dès que ce temps opératoire fut terminé. Depuis l’exposé de cette doctrine de nombreuses objections ont été émises sur la possibilité de mise en jeu des centres nerveux par un excitant pathologique. C’est un des thèmes habituels du néo-Jacksonnisme qui n’admet en pathologie nerveuse que des phénomènes de déficit ou de libération par suppression d’yne inhibition physiologique. Cette affirmation réitérée sans même un essai de démonstration semble un défi à toute la physiologie nerveuse. Qu’on fasse une part plus grande que jadis aux phénomènes de libération fonctionnelle soit, mais on ne peut aller plus loin. Head, lui-même, qui a utilisé si brillamment les principes de

Jackson, déclare. « il ne faut pas supposer d’ailleurs que nous nions « Vexistence de phénomènes irritatifs vrais… ». Je ne crois pas que Clérambaull ait jamais pensé qu’on pouvait contester la réalité de l’excitation pathologique ; mais s’il avait voulu adapter ses théories au goût du jourc’était tout le contraire de luiil n*y aurait guère éprouvé de difficulté, puisqu’il soutenait volontiers que la prédémence est souvent concomitante de l’automatisme mental ; faire de ce dernier une libération lui aurait été facile.

Un point sur lequel il a été le plus mal compris est celui-ci. comment l’excitation pathologique des centres, anatomiques ou dynamiques, de la pensée seconde arrive-t-elle à provoquer les divers symptômes de l’automatisme ? Certains l’accusant d’ « atomisme mental » croyaient que selon Clérambaull chaque hallucination, chaque écho de la pensée et ainsi de suite devait être provoqué par une excitation spéciale de telle ou telle fibre ou cellule nerveuse ; naturellement ils avaient beau jeu pour se demander comment une excitation quelconque pouvait provoquer l’émergence dans la conscience d’une injure déterminée, d’un ordre, d’une défense. Mais la personnalité seconde est un système dynamique complexe « d’organisation préétablies : vocabulaires, syntaxes, cadres idéiques, blocs idéo-affedifs ». L’excitanl pathologique met l’ensemble en jeu, comme un enfant touche-à-tout pourrait mettre partiellement en activité une machine complexe en appuyant au hasard sur des manettes ou des rouages. Les diverses intoxications, l’épilepsie1 dont tous admettent Vorganicité du processus, provoquent également par excitation pathologique du cerveau, des ensembles délirants dotés même souvent d’un étal affectif particulier, ou de caractères psychologiques ou sensoriels presque toujours identiques.

On a aussi taxé Clérambault d’être un localisateur à outrance. Personne n’a été plus réservé que lui sur ce point. On comprend son mécontentement quand il s’entendait reprocher de placer « deux idéations antagonistes : l’une dans une partie du cerveau, l’autre dans l’autre ». Je ne parle pas de l’erreur qui lui attribuait la localisation de l’automatisme dans les noyaux de la base parce qu’il avait qualifié le petit automatisme de basal ou de nucléaire (base ou noyau du syndrome). Que disait-il au contraire : « la personnalité seconde est un système d’associations constitué par des irradiations fixées superposé ou intriqué aux systèmes antérieurs normaux… C’est un ensemble fonctionnel utilisant pour conducteurs les mêmes réseaux que les fondions normales, mais avec des sélections et des suppressions… La personnalité seconde fournit à la première des renseignements sur l’inconscient viscéral ainsi que sur le préconscient intellectuel et affectif ». Et ailleurs : « Peut-être nos localisations topographiques sont-elles grossières, trop grossières pour ce genre de fonction, comme jadis et pour la même cause les localisations psychiques des phrênologues. » Sans doute on pourrait se demander comment un excitant pathologique peut avoir une action si curieusement élective sur de simples ensembles dynamiques superposés à d’autres ensembles dynamiques qui sont l’aspect physiologique de la pensée restée saine. Cette question n’a jamais été posée que je sache ; approfondie, je crois qu’elle aboutirait à souligner comme caractère essentiel de l’automatisme la non-appropriation au Moi. Comme je l’ai écrit il y a longtemps, c’est sur ce point que l’accord tend à s’établir entre toutes les écoles modernes qui diffèrent surtout par le vocabulaire tantôt neurologique, tantôt psychologique.

On voit par cet exposé la différence entre la théorie véritable et sa déformation simpliste. Il ne s’agit pas d’irritation de telle ou telle cellule provoquant l’apparition de bruits, d’odeurs, de mots, d’injures dans une région cérébrale de seconde zone, alors qu’une autre région, le lobe frontal par exemple, comme pensait Grasset, reste intacte et fonctionne normalement. Il s’agit de la mise en activité par un excitant anormal de dynamismes producteurs de pensée néoplasique qui, à cause de cette origine pathologique, ne présente pas toutes les qualités nécessaires pour subir l’intégration au Moi, caractère obligatoire de la penèée normale. Ce défaut d’intégration tient précisément à une imperfection de ce qu’on appelle l’influx nerveux. Pour cela il faut admettre que la pensée d’une part et le fonctionnement du système nerveux de l’autre sont les aspects différents d’un même processus. Ce monisme corps-pensée est de plus en plus généralement admis.

La théorie de l’automatisme mental aboutit par ce point de vue au problème contemporain des localisations cérébrales. Aucune question n’a été plus entravée par des préjugés philosophiques à tel point que les auteurs qui veulent se faire décerner un brevet de modernisme réfutent des théories périmées ou exposées autrefois trop elliptiquement. La première discussion capitale sur les localisations cérébrales a eu lieu à la Société d’Anthropologie, le 21 mars 1861. Broca soutenait simplement que les diverses parties du cerveau qui servent à la pensée n’ont pas les mêmes attributions ; Graiiolei, introduisant des notions philosophiques, déclarait : « ma Raison ne peut concevoir que ce mystère quel qu’il soit, cette pensée qui se connaît elle-même, ne soit qu’un pur phénomène ». Plus lard, la doctrine des localisations ayant triomphé on localisait des centres d’images dans telle ou telle portion du cerveau sans penser à se demander si un étal psychique quel qu’il soit se passait exclusivement dans telle ou telle zone cérébrale. Les tendances actuelles vont plutôt au toialisme de Goldstein. Un événement psychique se passe dans l’encéphale tout entier et même si l’on veut dans tout le corps, mais avec celte particularité que certaines régions jouent un rôle de premier plan et les autres d’arrière-plan. Ainsi est maintenue la notion de spécialisation fonctionnelle de la corlicalilé et des autres parties de Vencéphale, confirmée à nouveau par Vanatomie comparée, Vexpérimentation sur le vivant, les minutieuses acquisitions sur la différence histologique des champs corticaux. La zone de Wernïcke, par exemple, joue le premier rôle dans le langage, ou si Von préfère dans le comportement catégoriel, les autres n’étant que de simples accompagnatrices ; inversement dans un état affectif d’autres régions prendront le premier rôle, la zone de Wernicke passant dans l’accessoire. Celle théorie est un perfectionnement heureux des conceptions antérieures, mais elle est loin de les détruire radicalement. On peut admettre que si les zones cérébrales n’ont pas des fonctions distinctes, elles n’en jouent pas moins dans un ensemble des fonctions distinctes, elles n’en jouent pas moins dans un ensemble des rôles spécialisés. Maintenant, on ne dit plus « l’image de notre corps est localisée dans telle région », mais on s’exprime comme Lhermitte, approuvé par Biese, en parlant de « la région la plus sensible du dispositif cérébral qui sous-tend l’image corporelle ». À parler franc, il s’agit plus de précaution oratoire que de nouveau point de vue.

De même pour la notion « d’intégration au Moi ». Biese affirme que l’action intégrative suppose le concours de toutes les parties de l’organisme et qu’on méconnaît totalement le fond et la portée du principe de Vintégration si on attribue à des parties des lobes ou centres cérébraux. Je me permets de faire remarquer, plaidant autant pro domo que pour Clérambault, que le terme intégration est pris dans des sens différents. Quand nous parlons d’intégration au Moi nous n’étudions pas Vintégration d’un élément quelconque à Vorganisme humain, mais le problème de la reconnaissance d’un élément psgchique comme personnel. Cet élément psychique, qui est éprouvé par l’aliéné comme une pensée d’origine étrangère, fait néanmoins parlié de lui-même, de sa personnalité mentale, dont il exprime quelquefois des tendances fondamentales. B est déjà « intégré » au sens de Biese. Quelle difficulté y a-t-il à admettre que les zones de l’encéphale, les plus anciennes du point de vue phylogénique, les plus en rapport avec l’intéroceptivité donc avec l’organisme, soient spécialisées dans la genèse de l’inluilion du Moi.

Cela m’amène naturellement à la question du « mécanisme » de Clérambault. B parle souvent de conceptions mécanicistes de l’écho de la pensée, de Vintégration au Moi, etc. J’avoue que ce terme « mécaniciste » manque de diplomatie. B évoque Vidée d’une machine plus ou moins complexe, telle que nous serions capables d’en construire une. Que voulait exprimer en réalité Clérambault quand il parlait de mécanisme, c’est Vidée que tel phénomène (écho de la pensée, intégration au Moi), qui paraît mystérieux du point de vue de Vintrospection et de la psychologie s’explique plus facilement du point de vue neurologique par des défauts d’accord, des inhibitions dans le fonctionnement des éléments histologiques du système nerveux. Bien entendu, je n’écris que pour ceux qui croient que l’encéphale est l’aspect biologique de l’activité psychique, la discussion étant inutile avec les autres. Le cerveau dans la tête d’un homme vivant n’est pas une « mécanique ». Depuis les êtres les plus inférieurs jusqu’à l’homme, l’organisme vivant possède des qualités spéciales qui dépassent de beaucoup le « mécanique » et tendent de plus en plus à fusionner avec les qualités attribuées exclusivement à la pensée. Tous les philosophes qui opposent Matière et Mémoire, Matière et Pensée, ne se sont pas aperçus que le cerveau n’est pas que Matière, il est Vie. L’hiatus est plus grand entre le physicochimique et le vivant qu’entre le vivant et le psychique. Nous sommes ainsi entraînés à une sorte de néovitalisme monisie qui ne paraît guère s’écarter des tendances philosophiques contemporaines. Il ne reste qu’un Mystère, c’est que, même si nous le démontrons indirectement, nous ne pourrons jamais donner une adhésion totalement satisfaite à cette idée qu’un cerveau vivant peut produire ce que nous sentons en nous comme pensée ; même si, comme disait Griesinger, un ange descendait du Ciel pour nous l’expliquer. Est-il nécessaire que nous comprenions tout directement ? La physique et la théorie générale de l’Univers depuis Einstein ne sont-elles pas basées sur des notions sur le Temps el l’Espace, inconcevables mais utilisables en équations ?

Paul GUIRAUD.

Je m’excuse de me laisser entraîner à de si philosophiques considérations. Mais en médecine mentale nous devons tenir grand compte de ce fait que l’encéphale, forme matérielle de la pensée, peut être soumis directement à des atteintes par des causes matérielles, dont il résultera des troubles psychiques. Le succès incontestable des théories de G. de Clérambaull, sans parler de la vigueur originale de sa personnalité, est qu’il a incarné une réaction contre les explications toujours psychogènes et montré par des exemples sans nombre le rôle pathogène dans les délires chroniques des maladies du système nerveux de toute origine à condition qu’elles soient d’évolution torpide et frappant le cerveau à l’état adulte. À ceux qui voulaient voir toujours dans le délire l’aboutissement de l’His-loire d’une personnalité humaine empêchée de déployer librement ses instincts dans la vie sociale, il a opposé la réalité des causes toxiques infectieuses ou autres qui atteignent primitivement le cerveau et indirectement la personnalité.