Deuxième chapitre. Les psychoses passionnelles

3° Coexistence de deux délires persécution et érotomanie (1)

Présentation de malade 1920

L’intérêt de cette malade consiste en la coexistence de 2 délires, un Délire de Persécution et un Délire Érotomaniaque, dont chacun est assez complet pour pouvoir être regardé comme un délire complet en soi, qui aurait pu exister sans l’autre. La malade est une Persécutée de longue date ; elle est une Éroto-mane depuis peu ; et elle a eu des réactions tantôt du type persécuté, tantôt d’ordre érotomaniaque.

Certificat d’internement (Infirmerie spéciale)

B… (Léa-Anna), 53 ans. Délire Érotomaniaque et Délire de Persécution. Constructions imaginatives et orgueilleuses. Postulat et interprétations. Avances et démarches d’un souverain amoureux d’elle, jeu paradoxal de ce dernier, collaboration sympathique de tout un milieu. Nombreuses démarches et dépenses, voyages à l’étranger, etc. Doutes passagers. Interprétations orgueilleuses déjà anciennes ; première cristallisation, mais passagère, en 1917 (général américain). Idées de Persécution constatées dès 1913 ; 82 jalousée, suivie, épiée, repoussée, visées sur son argent, nombreux échanges de signes entre inconnus ; ce système est appelé la Morve (sic). Réaction de persécutée ; gifles données subitement à deux inconnus. – Réticence sur ce dernier point. Mendacité. Expansivité sur les thèmes imaginatifs ; actuellement euphorie avec excitation.

4 Décembre 1920.

Dr de Clérambault.

A. H. Père alcoolique. Famille désunie. Pas de maladie familiale grave.

A. P. – Pas de maladie grave. Menstruation toujours régulière. Ménopause non encore confirmée. Toujours menteuse. Autoritaire. Méfiante depuis de nombreuses années.

Vie facile. Entretenue, établie modiste. Puis oisiveté totale, grâce à un amant riche et haut placé ; vie commune durant 18 ans ; néanmoins pendant cette période grande liberté d’allures, bénéfices personnels secrets.

Son amant étant mort en 1907, elle se lie immédiatement avec un autre plus jeune qu’elle, probablement assez facile à dominer dont elle compte se faire épouser. Cet amant, propriétaire d’un château, la fait venir dans sa commune, lui fait don d’une maison, etc. Rupture au bout de 4 ans environ, très probablement en raison d’un délire déjà en activité.

Durant ces années de vie rurale, la malade paraît avoir souffert de la transplantation et de l’isolement, et aussi avoir été, en tant que femme entretenue, entourée d’une certaine hostilité.

Voyages d’agrément à Paris assez nombreux, surtout à l’occasion des fêtes ; séjours dans des hôtels luxueux. – Durant la guerre, filleuls nombreux et dispendieux.

Persécutions anciennes

Idées de persécution remarquées par l’entourage il y a près de 10 ans, « bien avant la guerre », nous dit-on. Les paysans lui font des farces, des tracasseries, on envoie des voyous l’insulter, tel menu conflit est voulu, on l’accuse d’avoir corrompu un petit jeune homme, on la suit en tous lieux quand elle voyage. En 1915. elle se croit accusée d’espionnage, le curé la dénonce en chaire comme une espionne. De dépit, elle fait une jaunisse qui dure 6 semaines, elle brûle une collection d’imprimés relatifs à la guerre du Transvaal qu’elle avait conservés, dit-elle, jusqu’à cette date, et dont le rapport avec la portion orgueilleuse de son délire est difficile à établir.

Elle croit à des machinations dirigées contre elle « par une ancienne famille du pays » (peut-être famille de son amant ?). On fait des comédies pour rabaisser un orgueil qu’elle n’a pas (sic).

À travers les interprétations rétrospectives, on voit clairement qu’à cette époque déjà elle était interprétante et réagissait en persécutée.

Les interprétations datant de cette époque se continuent aujourd’hui, mais elles se mêlent à d’autres, d’origine plus récente, résultant de l’érotomanie.

Érotomanie

Le Délire Érotomaniaque a pour base ce postulat : le Roi d’Angleterre est amoureux d’elle. – Elle vérifie sa conviction par des séries de constatations imaginaires, du type usuel. De nombreuses personnes qu’elle rencontre, et spécialement des officiers, sont des émissaires de l’homme aimé, mais elle ne comprend que tardivement le sens secret des paroles qu’ils ont prononcées. – Nombreuses rencontres d’officiers anglais ou américains, fréquents dialogues avec eux ; dans un train, un officier appartenant à l’entourage du Général Liautey, lui fait entendre mille choses à mots couverts : C’était un émissaire du Roi George V.

Celui-ci se trouve sur son chemin sous des déguisements variés : marin, touriste, etc. – À chaque rencontre, elle le reconnaît trop tard.

Les avances du Roi datent de 1918. Elles ont coïncidé avec des fêtes. (Fêtes de Jeanne d’Arc, fêtes de Noël, etc.) À ces avances, elle n’a pas répondu parce qu’elle ne les a pas comprises. Son ignorance en était cause. Le Roi lui en tient encore rigueur.

La tendance orgueilleuse est ancienne chez elle ; la mégalomanie lui a fait décrire une lettre du Roi des Belges.

L’érotisme orgueilleux qui a trouvé sa forme définitive dans la poursuite du Roi George V semble avoir cherché son objet assez longtemps. À l’érotomanie actuelle semblent avoir préludé :

1° Une longue période d’Érotismes Diffus ;

2° Un court épisode Érotomaniaque, peut-être même plusieurs épisodes de ce genre.

Ainsi à chacun de ses voyages, qui étaient nombreux, la malade croyait constamment être l’objet des avances d’officiers de tous grades, avances muettes, dont elle regrettait de n’avoir pas profité de suite.

D’autre part, en 1917, elle se croyait spécialement recherchée par un Général américain qui commandait un camp dans sa région.

Bref, le thème actuel n’est qu’une fixation de son Érotisme Orgueilleux.

Interprétations actuelles

Constamment interprétations favorables, au service de ses convictions optimistes. Les avances tacites continuent. Un soir où elle passait devant le Palais de Buckingham un rideau a remué, ainsi le Roi la surveillait. À Londres, tout le public est au courant de la passion royale. Tous les Parents du Roi et tous les courtisans veulent voir cette passion aboutir ; même les Princesses du Sang veulent qu’elle soit la maîtresse de George V.

Enfin, nombre d’actes hostiles en apparence émanent du Roi (voir plus loin).

Interprétations rétrospectives

Le sens de bien des faits passés ne lui est apparu que récemment. Alors qu’elle était établie modiste (c’est-à-dire il y a plus de 20 ans), une visiteuse lui a parlé de sa solitude, cette dame devait être la maîtresse du Duc d’York, elle voulait donc la voir devenir la maîtresse du Roi d’Angleterre, qui était alors Édouard VII. Un de ses amants de passage fut Édouard VII, elle l’identifie aujourd’hui.

Un soir, à 11 heures, comme elle couchait seule dans une chambre d’un hôtel luxueux, quelqu’un a frappé à sa porte, puis est parti. Ce devait être le Prince de Galles devenu depuis lors George V. « Ce devait être LUI, tout en majuscules, George V » (sic).

Ces conceptions se rattachent-elles à une Mégalomanie Générale ? Ou peut-on les ramener à l’Érotomanie ? En effet, le personnage évoqué est encore membre de la famille royale anglaise ; ce ne serait plus un seul homme, mais bien une lignée de mâles, dont notre Érotomane serait éprise. – D’autre part, elle reconnaît encore, parmi ses amants d’autrefois, un Grand-Duc russe.

Une fois, un Officier anglais a déjeuné en face d’elle. Il était très beau et ressemblait à la Reine Victoria. Elle en a été si frappée qu’immédiatement, elle en ressentit une colique (sic). Il l’a suivie. Peut-être n’était-il envoyé que dans le but de la compromettre.

Réactions érotomaniaques

En présence des avances du souverain et pour lui permettre de les compléter, la malade a fait de nombreux voyages et séjours en Angleterre. À Londres, elle rôdait devant les Palais Royaux, ou encore dans les salles des gares, où elle pensait que le Roi lui donnait rendez-vous. A dépensé nombre de milliers de francs pour ces voyages.

Ces attentes avaient lieu dans un espoir précis. Nous devons signaler un autre genre d’attente qui a eu lieu au moins une fois et qui, nullement conditionné par une certitude raisonnée, relevait d’une sorte de crise comparable, par l’autonomie et par le vide de la pensée, aux Crises anxieuses ; seulement c’était une Crise d’Espoir. Dans un état d’expectation ardente, la malade sentait un bonheur qui approchait, sans fonder son attente sur aucune sorte de raisonnement, ni même, peut-être, être bien sûre de la personnalité attendue. Il n’y avait à sa certitude d’autre motif que la force de son émotion ; sa conviction, par suite, était du prototype superstitieux. « J’ai passé, dit-elle, une journée à attendre un certain officier anglais, très joli, aux traits bien modelés ayant tout à fait le type de la famille royale anglaise, et que j’avais aperçu au restaurant, sans lui parler. »

Intermèdes de Doute

En présence des abstentions répétées du Roi, la malade s’est demandé plusieurs fois si elle ne s’était pas trompée ; mais jamais cette explication n’a pu durer. Un postulat plus large que le premier implique que le Roi peut bien la haïr, mais qu’il ne saurait l’oublier ; elle ne peut lui être indifférente. Elle explique donc par le dépit, ou tout autre sentiment secondaire, l’attitude du Roi envers elle. Si elle ne dit pas sa conduite paradoxale, comme c’est la règle, elle déclare du moins cette conduite contradictoire ; s’il ne joue pas un double jeu, du moins il a deux sentiments simultanés, dont un est encore favorable à notre malade.

Erotomanie.Phase de Persécution

Le Roi lui a joué ou fait jouer un certain nombre de mauvais tours. À Londres, il l’a empêchée de trouver place dans des hôtels. Une fois, il lui a fait perdre le chemin et le souvenir de son hôtel, d’où perte de son bagage qui contenait de l’argent, avec nombreux portraits du Roi. Il a fait s’égarer une malle lui appartenant ; lorsque sa malle lui fut rendue, le Roi en avait fait retirer bien des objets, et spécialement certains déshabillés galants emportés à son intention. 11 s’est arrangé de façon à l’appauvrir ; elle a fait une vente de ses meubles en province, et le souverain s’est arrangé pour paralyser ses enchères. Elle se demande si maintenant elle n’est pas internée par ordre du Roi. Il s’amusait à la narguer, ou plutôt à la faire narguer par des passants ; quand elle attendait dans les gares, des gens jetaient des journaux à terre, ce qui voulait dire « l’affaire est par terre », autrement dit, « elle ne verra jamais le Roi ».

La cause de ces persécutions est manifestement le délit que son apparente indifférence a déterminé chez la Majesté. Elle n’était pas indifférente, seulement elle ne comprenait pas. Plusieurs fois, elle a fait le voyage de Londres, exprès pour expliquer au Roi qu’elle ne l’avait pas dédaigné, et lui demander pardon de n’avoir reconnu ni ses émissaires, ni lui-même. Autrement dit, le Roi ne la hait pas, il est prêt à lui revenir. C’est ce qu’elle déclare implicitement du moment qu’elle fait son éloge. « Il a beau avoir des allures hostiles, c’est cependant un homme des plus fins et des plus distingués. »

« J’ai cru comprendre (et il était trop tard) que je n’avais pas su répondre à une faveur du Souverain d’Angleterre. Depuis un an, j’ai multiplié mes voyages en Angleterre, parce que le Souverain a eu la bonté et m’a fait la grâce de vouloir me pardonner, <ef que j’ai éié du plus profond de mon cœur attirée vers lui. Je l’ai aimé en désirant lui plaire. J’ai voulu vivre sous le même ciel et au milieu de ses sujets. Comme par inattention, je n’ai pas répondu quand il a voulu me pardonner, je me suis trouvée à nouveau l’avoir offensé, et j’ai souffert dans mon cœur et dans les habitudes de pauvreté que j’ai contractées par force et par suite de la guerre.

«… Je vous demande ma liberté. Si vous avez une plainte sur moi venant d’Angleterre, je ne crois pas avoir manqué jamais à la discrétion et à l’hommage de ceux qui nous dirigent. On peut avoir dans son cœur les sentiments doux et tendres, et peut-être aussi la nostalgie de revoir les lieux où habitent les chers êtres, mais on peut aussi ne pas recevoir les brocarts, et ceux venant d’Angleterre sont pommés… »

Persécution ancienne

Les Persécutions initiales, celles où le Roi n’était pour rien, ont continué. Plusieurs fois, ses papiers et objets ont été remués et fouillés. Elle craint pour son argent et porte parfois sur elle des sommes élevées (20 ou 30.000 francs). Sous ce rapport, au dire de sa famille, ses agissements sont juste les mêmes qu’avant la guerre.

Des gens la suivent, ces gens ont « la manie des signes » ; ils font en outre des bruits de gorge et surtout des reniflements, en sorte que leur association s’appelle « La Morve » (ce sont eux-mêmes qui ont dû créer ce nom). Leur victime appelle son régime « prison volante, cage ambulante, chaînes perpétuelles ». On lui reproche de se décolleter, « chose devenue pourtant nécessaire depuis qu’elle a eu une angine diphtérique ». Cette hostilité se manifeste surtout à Paris ; les allures de l’ambiance à Londres ont d’autres genres.

Évidemment, ce genre de délire fait suite au délire primitif, qui n’était que de persécution ; mais bien entendu, il se mêle au délire de persécution un peu spécial, issu de l’Érotomanie, en sorte qu’une mên e co iception porte la marque de l’un et de l’autre : des observations d’autrefois sont interprétées dans un sens d’actualité ; les incidents ne sont pas nouveaux, mais aujourd’hui le Roi y est pour quelque chose, fut-ce sans le vouloir.

Notre malade nous a été amenée pour une réaction de type banal. Revenue de Londres la veille, et mécontente encore des résultats de son voyage, elle se trouvait dans un wagon du Métropolitain, quand elle se vit encore entourée et raillée ; elle sort du wagon très irritée ; dans la rue elle aborde deux agents en civil, leur reprochant de la regarder et de n’être bons qu’à ne rien faire, et elle les gifle.

Passage à l’Infirmerie spéciale

À l’Infirmerie spéciale, elle expose assez facilement la passion dont elle est l’objet, ses démarches, ses tracasseries, et les étapes de son passé. Elle pense que le Roi d’Angleterre a pu être pour quelque chose dans son arrestation ; d’autre part, elle reproche aux agents de s’être complus à la décoiffer et à la placer de façon à ce qu’elle reçût la boue des voitures.

Sa famille nous apprend qu’elle parlait facilement de son supposé adorateur, que depuis quelques mois elle devenait plus enjouée, mais en même temps plus agitée, et que l’on s’attendait formellement à ce qu’elle causât quelque scandale par des violences contre inconnu. On insiste sur ce point qu’elle a été de tout temps très orgueilleuse et très menteuse ; nous constatons d’ailleurs que sa nièce, âgée de 28 ans, ment, elle aussi, avec aisance et garde toute son assurance quand on lui prouve qu’elle a menti.

Mise en présence de sa famille (beau-frère et nièce), elle montre une adresse à mentir peu ordinaire. À peine en face d’eux, toute souriante, et avec les élans d’affection les plus normaux, elle se met à improviser, rapidement et abondamment, une fable expliquant sa présence dans notre maison ; elle a été prise d’un malaise, de tel et tel genre, qui a obligé à la conduire chez le commissaire, lequel l’a envoyée ici pour qu’on la guérisse, ce qui est fait, etc. Nous serions nous-mêmes dupes de ses airs de candeur si nous n’étions pas renseignés.

Elle écrit pour nous un mémoire dont l’écriture et l’orthographe sont très médiocres. Elle en a conscience, et ce trait, nous explique que, contrairement à la plupart des Érotomanes, elle soit exempte de Graphorrhée.

Pour être mise en liberté, elle nous promet de ne plus aller dans le métro et de porter dorénavant des robes montantes.

Présentation à la Société Clinique

La malade se montre réticente sur les thèmes de Persécution et les thèmes Érotomaniaques. Elle nous reproche d’avoir écrit que son père était alcoolique, de l’avoir internée et de lui avoir ^erré la main hypocritement, alors qu’elle venait de nous ouvrir le jardin de son cœur (sic).

Au sujet des Persécutions, elle convient « s’être trouvée en défaveur dans le pays, on ne l’aidait pas à rentrer ses foins, tout cela parce qu’elle avait fait aux paysans une guerre d’hygiène ».

Au sujet du jardin de son cœur, elle dit ne vouloir rien répéter. Elle voudrait vivre en Angleterre (bien que ne sachant pas l’Anglais), parce que les lois de ce pays lui plaisent ; elle a essayé de travailler à l’Agence Cook. Si elle s’est promenée devant le Palais de Buckingham, elle l’a fait avec discrétion, dans l’obscurité, et ce n’était sûrement pas le Roi qui guettait derrière un rideau ; il y avait bien dans sa valise de très nombreux portraits du Roi, mais ce n’est pas le Roi qui les lui a fait reprendre, le Roi ne l’a pas tourmentée, etc. ; elle ment ainsi avec un naturel parfait, comme elle mentait à sa famille.

Sur le point de la congédier, nous nous avisons de mettre en jeu certains subterfuges, qui nous ont toujours réussi avec les malades de ce genre. Nous lui représentons que peut-être son internement a des causes qui lui échappent, qu’elle devrait se demander pourquoi elle est convoquée, aujourd’hui, devant une sorte de comité, que ce comité, composé de gens éminents, doii avoir un crédit spécial, même hors de France, que si donc elle a une requête à présenter, c’est maintenant qu’il faut l’exprimer ou mieux l’écrire, qu’elle va peut-être laisser passer une occasion exceptionnelle d’être exaucée, et qu’avant la fin de la séance il faut qu’elle nous remette un mémoire, qui sera transmis à tel personnage qu’elle sait bien.

À ce moment, elle devient radieuse, bien que voulant paraître incrédule. Elle discute la nécessité d’écrire au très haut personnage, qu’elle ne nomme pas ; à nos reproches d’avoir abusé, en jolie modiste parisienne, de l’art de faire attendre un homme amoureux d’elle, elle répond avec véhémence que jamais elle ne s’est moquée du haut personnage en question, ce personnage a tort de le croire, et nous aussi ; son unique faute a consisté à ne pas comprendre.

Nous faisons alors entrevoir la possibilité, pour nous, d’organiser une entrevue ; seulement nous éprouvons, lui disons-nous, deux craintes. À ce moment, le dialogue est le suivant :

D. – Je crains d’abord qu’en présence du haut personnage vous ne dominiez pas vos rancunes et que vous le griffiez.

R. – Jamais. Je tiendrai mes mains comme cela, derrière le dos, et vous pourrez être derrière moi pour me les tenir.

D. – Je crains aussi l’inverse ; c’est que, lui pardonnant, vom ne sortiez trop tôt de la réserve qui conviendrait.

R. – Du tout. Je me réglerai sur lui.

D. – Je crains que vous ne lui sautiez au cou.

R. – Vous pouvez encore me retenir.

D. – Oui, mais que diraient les Princesses ?

R. – Leur place ne serait pas là.

D. – Vous m’avez dit qu’elles s’intéressent à cette affaire.

R. – L’affaire ne regarde que Lui et moi.

D. – Vous n’irez plus rôder autour de Buckingham ?

R. – Je n’y suis allée que discrètement. J’ai eu des mérite ? moi aussi.

Elle sort en promettant de nous remettre, dans un quart d’heure, une lettre destinée au Roi, lettre qu’elle écrit, en effet, et que voici :

« À Sa Majesté le Roi George V, Roi d’Angleterre. – Majesté. – Je viens vous demander très humblement ma grâce, et vous assurer de tout mon dévouement. Je voudrais demander à votre Majesté, pour l’assurer moi-même de toute mon affection et des sentiments bien profonds qui existent au fond de mon cœur, une entrevue que votre Majesté réglerait elle-même, et qui me rendrait bien heureuse. – Je demande du fond de mon cœur que votre Majesté me pardonne et me laisse venir dans mon pays d’Angleterre, où j’assure votre Majesté de tout mon dévouement. L. Anne B… à l’Hôpital Ste-Anne. Paris, le 20 décembre 1920. »

Discussion

1. La malade s’est montrée d’abord très réticente. Il est fréquent que les Érotomanes soient réticents au lendemain de leur internement, comme d’ailleurs tous les Délirants Intellectuels ; d’autre part, la réticence est fréquente dans les Asiles comme à la Ville, chaque fois qu’un sentiment érotique est en jeu. Enfin, certains Érotomanes peuvent être d’une mendacité exceptionnelle, et tel est le cas.

J’ai déjà eu une occasion mémorable de signaler que la forme de réticence la plus trompeuse était la Réticence Prolixe. C’est celle que nous trouvons ici.

Il en résulte que de tels malades, comme d’ailleurs tous les Raisonnants, peuvent faire aisément illusion à des Magistrats ou Médecins ; Lasègue lui-même eut fort à faire pour démontrer à la Justice le bien-fondé de l’internement d’un Persécuteur-Amoureux resté classique.

L’Expert, en face de tels malades, est d’autant plus embarrassé, que la façon de les examiner n’a été nulle part codifiée. Nous possédons des questionnaires systématiques à l’adresse des Mélancoliques et des Persécutés divers ; à l’égard des Érotomanes, il n’y en a pas. La cause en est évidemment que ces cas sont rares, En face de tels cas, l’Expert est livré à son ingéniosité personnelle. On croirait même qu’il ne peut en être autrement en face de cas essentiellement individuels. Il n’en est rien ; les conceptions de l’Érotomane se développent systématiquement et il convient de leur appliquer un mode d’enquête systématique, moyennant quoi on obtiendra des réactions systématiques. Ainsi le Médecin organisera un scénario où le deuxième rôle sera inconsciemment passif, et dont toutes les phases seront prévues. Grâce au nombre des cas de ce genre qui ont passé à l’Infirmerie spéciale, j’espère pouvoir donner un jour ce questionnaire et ce scénario.

2. Notre malade présente au complet, ou peu s’en faut, ce qu’on peut appeler le Syndrome Érotomaniaque. Les éléments de ce Syndrome sont : le Postulat Fondamental, consistant en cette conviction d’être en communion amoureuse avec un personnage d’un rang plus élevé, qui le premier a été épris, et le premier a fait des avances ; puis l’attitude paradoxale de ce partenaire, l’assurance qu’il peut bien haïr, mais non pas être indifférent, la conviction que tout en paraissant haïr, il aime encore ; l’idée de l’attention générale dirigée sur la délirante, <vl d’une collaboration universelle assurée à son partenaire ;

l’interprétation incessante de faits actuels et de faits anciens ; interprétation où, selon la règle, l’imagination tient plus de pari que le raisonnement ; des réactions typiques (poursuite, voyages), une évolution réglée (optimisme, puis persécution, puis ébauche de quérulance) ; une prédominance évidente des sentiments orgueilleux sur l’érotisme ; enfin, ce que nous aurions pu dire en premier lieu, un ou plusieurs préludes à cette Psychose, sous des formes identiques, mais réduites et transitoires. Tels sont, les éléments essentiels du délire chez tous les Érotomaniaques,, qui ne sont que cela.

On peut relever quelques détails différentiels. Le mode de désignation de l’adorateur n’a pas été le mode ordinaire ; alors que la plupart des Érotomanes reçoivent, en présence d’une personne donnée, un coup de foudre, et sont par là des Passionnels (avec cette différence toutefois qu’ils reportent en autrui ce coup de foudre), notre malade, a, pour ainsi dire, découvert l’astre par le calcul ; depuis très longtemps ambitieuse, interprétative et érotique, elle a, en vertu d’une tendance et non d’une émotion précise, déterminé son adorateur principal. Ce cas est le moins fréquent chez les Érotomanes. Par contre, il est constant chez les Mégalomanes ou Polymorphes avec appoint érotique. Le fait que la malade est interprétative depuis longtemps explique sans doute, dans quelque mesure, ce mécanisme. Toutefois, nous devons remarquer qu’une fois le Postulat né, il inspire les mêmes raisonnements et les mêmes actes, à peu de chose près, que s’il était né d’un épisode émotionnel.

Notre malade prétend avoir été aimée par le feu Roi, avant que d’être aimée par son fils. Les aurait-elle aimés tous les deux à la fois ? Doit-on admettre qu’elle ait aimé d’abord le père, ensuite le fils ? cela n’aurait rien d’incompatible avec une Érotomanie ; mais la conviction au sujet du père nous semble issue d’une interprétation rétrospective ; son seul intérêt est alors de bien montrer la part de l’orgueil dans le délire.

Les réactions de notre malade ont été relativement modérées ; elle n’écrit pas abondamment et elle ne force pas les portes ; tout en se plaignant d’un préjudice, elle ne réclame pas, actuellement, d’indemnité. Cette réserve résulte peut-être de cette origine quelque peu artificielle de sa passion, que nous avons tout à l’heure montrée ; on conçoit, en effet, qu’une passion qui a trouvé progressivement sa direction n’ait pas tout à fait la même force que la passion née en coup de foudre. Cette différence d’intensité n’a d’ailleurs nullement empêché l’évolution et les réactions principales de se produire dans les sens prévus.

Il est une dernière différence que d’aucuns jugeraient importante, c’est que la passion, chez notre malade, ne prétend pas être platonique. Mais précisément le Platonisme, à notre avis, n’est nullement un trait essentiel du Syndrome Érotomaniaque. Nous y reviendrons.

3. Notre malade était une Persécutée avant d’être une Éro-tomane. Son Érotomanie n’est-elle qu’une efflorescence secondaire du Délire de Persécution ? Nous ne le croyons pas.

En faveur du caractère secondaire, on pourrait faire valoir : 1° l’anomalie dans le mode de désignation de l’adorateur ; *2° la pluralité des adorateurs ; 3° la bénignité relative des réactions.

Ces différences ne sont pas essentielles. La différence d’intensité n’empêche pas l’identité qualitative des processus ; il en est de même pour la différence d’origine du postulat fondamental ; enfin, la pluralité, tout au moins en succession des adorateurs, se rencontre chez beaucoup d’érotomanes. Cette pluralité non seulement est compatible avec la nature du délire, qui est, nous le montrerons, ambitieux plus qu’amoureux, mais elle y est conforme et le prouve. On peut d’ailleurs dire, dans notre cas, que des adorateurs illustres un seul est vivant, ou présent, ou agissant ; les autres sont morts ou disparus.

Contre l’origine secondaire parle ce fait que les Idées de Grandeur et de Richesse proprement dites sont absentes. La malade ne s’attribue pas (actuellement du moins) une origine illustre, des titres futurs, ni des droits à un héritage. Elle diffère donc, jusqu’à présent, des Mégalomanes proprement dites, ainsi que des Polymorphes. Elle est, au contraire, depuis près de dix ans, une Persécutée avérée.

En réalité, elle présente et elle a présenté de tout temps un caractère ambitieux ; elle a fondé son ambition sur l’idée d’ascendant sexuel ; cet orgueil sexuel est un fond commun d’où ont pu sortir les idées de Persécution et d’Érotomanie actuelle, ainsi que nombre d’idées orgueilleuses ou érotiques ; entre la Persécution et l’Érotomanie, il y a bien origine commune, probablement : il ïi’y a pas descendance directe. Les deux délires sont bien connexes, mais ils sont en même temps distincts, comme deux infections associées.

4. Suivant la plupart des auteurs, l’Érotomanie serait caractérisée essentiellement par le caractère platonique du sentiment amoureux. À notre avis, le Platonisme est une donnée accessoire, inconstante, incertaine, instable, ce ne peut donc être un terme de discrimination.

Le Platonisme est accessoire. En effet, l’Érotomanie est> globalement, un Syndrome d’idées avec réaction définies et à : évolution réglée, où un Postulat initial est fourni par l’Orgueil Sexuel, et où les convictions absurdes sont liées entre elles de façon à pouvoir être prédites ainsi que les actes. La période optimiste est simple ; la période pessimiste comprend deux ou trois phases : haine mixte (dépit amoureux), haine véritable et quérulance. La première phase est celle des démarches ambiguës, ayant à la fois pour objet la conciliation et la vengeance ; la seconde est celle des accusations mensongères, la troisième est celle des revendications intéressées.

Ce tableau remplit toutes les conditions qu’on exige d’un tableau clinique. Si un élément de plus s’y ajoute, par exemple le Platonisme, il ne peut être qu’accessoire ; il ne saurait être regardé comme essentiel, car il ne conditionne aucun des autre :' symptômes, il ne contribue pas à leur association, il ne dirige pas leur évolution, il ne commande pas les réactions : qu’il existe ou n’existe pas, tout le délire évoluera de même.

Il y a certes des cas d’érotomanie platonique, et même ces cas ont été décrits les premiers. Mais nous trouvons à côté d’eux d’autres Délires ayant la même base (le Postulat de l’Orgueil Sexuel), engendrant les mêmes conceptions et dans le même ordre, agissant de même, évoluant de même, et qui ne sont nullement platoniques : allons-nous les en séparer ? Nous devons les classer avec eux, non pas seulement parce qu’ils contiennent du Syndrome, les éléments les plus nombreux, mais encore, et surtout, parce qu’ils en contiennent l’élément qui unit tous les autres, les vivifie, et, à bien regarder, les engendre : c’est le Postulat. Ce Postulat est Générateur des raisonnements, des chimères, des actes qui en dérivent, et de l’évolution ultérieure ; c’est donc à lui de fournir le qualificatif de tout l’ensemble et de nous indiquer où le classer.

Si même le Platonisme était plus général, il ne saurait encore servir de terme de discrimination. En effet, pour tout cas donné, il ne saurait être que douteux. Le sujet qui se croit platonique, peut se faire illusion à lui-même, ou encore peut mentir sciemment. Une des malades qui figurent dans les livres classiques jurait n’avoir jamais pensé à l’acte sexuel, ni à propos de son supposé adorateur, ni à propos d’aucun autre homme : c’est peu croyable.

D’autre part, un malade timide et ambitieux peut très bien ne penser que rarement et faiblement à l’acte sexuel, de façon à mentir très peu en disant n’y penser jamais ; et cela ne prouve pas qu’aussitôt l’entente obtenue, il n’en voudrait pas profiter dans les formes traditionnelles. D’autre part encore, un même malade, suivant les jours, se déclarera plus ou moins chaste dans ses désirs ; les hommes surtout conviennent que quand ils épouseront la femme rêvée, ils lui feront « quelques concessions ». Ainsi un même malade pourrait, suivant les jours, être ou n’être pas érotomane, si ce terme devait être synonyme de platonique ; et cependant le fonds, la forme et la marche du délire resteraient les memes. S’il en était ainsi, on devrait décréter qu’il y a une moins proche parenté entre deux Érotomanes typiques, dont Fun serait platonique et l’autre non, qu’entre l’Erotomane Platonique et un Amoureux Platonique Banal : ce serait absurde.

Si une importance excessive a été donnée à ce détail du Platonisme, cela tient sans doute aux trop beaux cas qu’on a publiés les premiers, et qui se trouvaient être platoniques. îl s’est alors passé ce qui s’est passé déjà pour la Paralysie Générale : un type extrême a été isolé le premier, et le nom donné d’abord à ce type a dû être dépouillé de son sens, à mesure qu’on reconnaissait des cas moins excessifs.

La vérité, à notre avis, est que 1° il y a des causes qui font paraître l’Érotomane plus platonique qu’il ne l’est en réalité ; *<?° que le Platonisme est réellement plus fréquent chez l’Éroto-rnane que chez l’homme normal.

Le Platonisme, souvent, est plus apparent que réel, parce que tant que le sujet Érotomane n’a pas atteint son premier but, l’Entente Parfaite, il n’a guère à penser au second, qui est la Jouissance ; cela est vrai surtout pour les sujets timides, nombreux chez les Érotomanes, car les prétentions sans limite n’empêchent pas la timidité.

D’autre part, les exigences sexuelles sont fréquemment bien moins marquées chez les sujets érotomanes que chez l’homme sain. Il y a pour cela une raison profonde : c’est que l’Amour, quoi qu’il en semble, n’est pas la source principale du Délire Erotomaniaque ; la source principale est l’Orgueil, l’Amour n’esi que la source accessoire. Orgueil Sexuel, certes, mais Orgueil principalement.

Le Postulat Fondamental résulte visiblement de l’orgueil, plus que de la passion ; cela est tout spécialement visible dans les cas où l’objet est identifié par raisonnement, comme dans notre cas. Les idées subséquentes sont encore orgueilleuses ; ainsi fldée que l’objet, supérieur socialement ou encore intellectuellement, doit cependant être dirigé par l’être soi-disant humble, qui l’aime, et qu’à cette condition seulement il peut être heureux et génial ; aussi l’idée que l’univers a les yeux fixés sur son roman, et le favorise. De même l’intensité de l’espoir et la très longue conservation de la bonne santé* qui lui est connexe, s’expliquent par la prédominance de l’orgueil sur le désir, car jamais passion contrariée n’a pu produire durablement ces résultats. En résumé, l’orgueil, beaucoup plus que le désir ou l’affection, est une source de l’Érotomanie. Dès lors, il n’y a rien que de logique à ce que vraiment, dans le nombre des Érotomanes, il y ait un certain contingent de Platoniques, et que, dans le reste du contingent, le coefficient de sensualité puisse être souvent peu élevé.

Mais ce n’est pas là une conséquence très essentielle. Il peut arriver que l’orgueil même exige la possession charnelle ; ce sentiment nous paraît être plus fréquent et plus impérieux chez la femme chaste ou non, que chez l’homme. De certains propos évasifs, de certaines répliques qui échappent, résulte cette notion que, pour la femme, il y a une gageure établie entre elle d’une part, d’autre part l’homme et les supposés spectateurs, que dans le conflit imaginaire des deux caprices elle veut avoir le dernier mot, et que son but est moins d’avoir l’homme que de l’avoir eu.

En résumé, le Platonisme est loin d’être un élément fondamental dans le Délire Érotomaniaque. Il ne doit pas être directif dans la reconnaissance des cas, et il ne doit pas influer sur leur classement. La classification doit être commandée, ici, comme sur tout autre terrain, par un ensemble cohérent, qui doive lui-même sa cohérence à l’Élément Générateur. Cet Élément Générateur, c’est cet élément à la fois affectif et idéatif que nous nommons le Postulat.

5. Il est de toute façon nécessaire de scinder le groupe nosologique actuellement qualifié d’Érotomanie, car il a été composé de cas disparates.

On y trouve réunis des cas d’Érotomanie vraie avec Platonisme avéré (Magnan, Garnier), un cas qu’on peut difficilement croire Platonique (Kraft-Ebing), des cas d’Érotisme mal définis, des Délires Polymorphes avec Érotisme, enfin un cas célèbre de Hantise Érotique, sans détermination de personne, chez un Obsédé Cyclothymique. Ce dernier cas (adoration d’un être virtuel, logé dans un astre invisible, inaccessible, etc.) est à bien des égards l’inverse des vrais cas d’Érotomanie ; c’est un Érotisme platonique à forme semi-obsessionnelle, c’est un spécimen aberrant, qui mériterait un nom à part si les cas en étaient nombreux. Il a été classé dans l’Érotomanie ; pourquoi ? uniquement en raison du platonisme ; c’était trop peu.

Si le groupe actuel de cas, qualifié d’Érotomanie, est dissous, auxquels des cas maintiendrons-nous l’étiquette d’Érotomanie ? En principe, la décernerons-nous à un Symptôme ou un Syndrome ? Évidemment à un Syndrome. Notre choix sera encore

plus certain si, comme critérium de classement, on nous propose un symptôme qui soit incertain et instable, comme le Platonisme.

D’ailleurs, par sa consonnance même, le vocable d’Érotoma-nie convient surtout à un Syndrome. Quant aux cas que nous retirons de l’Érotomanie, les qualificatifs ne leur manqueront pas : érotisme, érotisme banal, érotisme diffus, érotisme orgueilleux diffus, hantise érotique, obsession érotique, etc. Nous réservons le nom d’Érotomanie à ce Syndrome à point de départ, conceptions et évolutions bien définis, et avec ou sans platonisme, dont nous venons de donner un exemple.

4° Les délires passionnels ; érotomanie revendication. Jalousie (1)

Présentation de malade 1921

Le Dr de G… fait précéder la présentation d’un exposé dogma-lique dont nous ne donnons ici que le résumé. L’exposé intégral paraîtra incessamment dans les Annales Médico-Psychologiques,

I. – Le délire érotomaniaque est un syndrome passionnel morbide. Ce n’est pas un délire interprétatif.

II y a lieu de réunir ce syndrome aux délires de revendication et aux délires de jalousie, sous la rubrique délires passionnels morbides.

Les délires interprétatifs ont pour base le caractère paranoïaque, autrement dit un sentiment de méfiance. Ils se développent en tous sens, la personnalité globale du sujet est en jeu, le sujet n’est pas excité ; les concepts sont multiples, changeants et progressifs, l’extension se fait par irradiation circulaire, l’époque de début ne peut être déterminée, etc.

Les syndromes passionnels se caractérisent par leur pathogénie, leurs composantes soit communes, soit spéciales, leurs mécanismes idéatifs, leur extension polarisée, leur hypersthénie allant quelquefois jusqu’à l’allure hypomaniaque, la mise en jeu 83 initiale de la volonté, la notion de but, le concept directeur unique, la véhémence, les conceptions complètes d’emblée, une allure revendicatrice commune, etc.

Les syndromes passionnels morbides se présentent tantôt autonomes et purs, tantôt associés à d’autres délires (intellectuels ou hallucinatoires). Ils sont alors ou prodromiques ou surajoutés. Généralement, ils perdent de leur intensité dans la mesure où ils perdent de leur pureté.

Le délire érotomaniaque se développe en trois stades : stade d’espoir, stade de dépit, stade de rancune.

Les conceptions du délire érotomaniaque se groupent d’une part en un postulat initial et déductions de ce postulat (toutes données relatives à l’objet), d’autre part en thèmes imaginatifs et interprétatifs divers (données relatives aux incidents de la poursuite).

Parmi ces conceptions, il en est de spécifiques. Elles ont une grosse importance pour la direction de l’interrogatoire, d’abord comme buts, ensuite comme éléments de conviction pour le médecin. Il faut rechercher non pas spécialement les faits (que le malade peut toujours nier), mais bien les points de vye du malade ; or ces points de vue tiennent dans les formules spécifiques.

En interrogeant de tels malades, il ne suffit pas de les questionner, il faut encore les actionner. Il faut, en particulier, penser à faire jouer l’élément Espoir du syndrome érotomaniaque. Faute de cette manœuvre, nombre d’érotomanes restent classées parmi les persécutées-persécutrices, alors qu’elles devraient être classées parmi les persécutrices amoureuses.

IL – Les composantes du sentiment générateur du postulat sont Orgueil, Désir et Espoir. L’évolution et les réactions sont, pour une très grande part, fonction du caractère individuel, du degré de moralité, de l’éducation.

Les conceptions que nous regardons comme spécifiques sont les suivantes :

Postulat fondamental : C’est l’Objet qui a commencé et qui aime le plus ou qui aime seul. (N. B. – Objet ordinairement élevé, notion classique.)

Thèmes dérivés et regardés comme évidents :

L’Objet ne peut avoir de bonheur sans le soupirant.

L’Objet ne peut avoir une valeur complète sans le soupirant.

L’Objet est libre. Son mariage n’est pas valable.

Thèmes dérivés et qui se démontrent :

Vigilance continuelle de l’Objet.

Protection continuelle de l’Objet.

Travaux d’approche de la part de l’Objet.

Conversations indirectes avec VObjet,

Ressources phénoménales dont dispose VObjet.

Sympathie presque universelle que suscite le roman en cours.

Conduite paradoxale et contradictoire de VObjet.

Ces formules se rencontrent rarement toutes réunies. La dernière (conduite paradoxale) a une importance capitale. Jamais elle ne manque. Elle entraîne des accommodements avec les faits, du genre suivant : l’Objet est censé hésiter par orgueil, timidité, doute, jalousie, ou encore aboulie foncière ; un ami mystérieux le domine dans une mesure invraisemblable ; ou encore, il veut éprouver le sujet, etc.

Toutes ces conceptions visent la conduite de l’Objet. Des idées de persécution se développent ensuite, relatives aux incidents de la poursuite. Elles ne sont pas diffuses, mais actuellement strictement groupées autour de l’idée de la poursuite. Les persécutions n’ont pour but que la séparation d’avec l’Objet ; ou encore elles émanent de l’Objet même.

Aux stades de dépit et de rancune le sujet, impatienté et humilié, croit haïr, par suite d’une réversion psychologique d’ordre général. Des griefs qui, au début, étaient hypocrites deviennent sincères, le sujet se fait revendicateur. Il argue à ce moment de préjudices anciens, qui sont sensiblement fictifs, et de préjudices récents, qui sont réels mais imputables à lui seul. – L’espoir inconscient subsiste.

Si ces thèmes secondaires de persécution se développent et si ie délire tend à se diffuser, cela donne à présumer que le délire érotomaniaque n’est pas pur, mais associé. Un mode d’extension irradiée, aboutissant à un ensemble de persécutions banal, montre que l’érotomanie est soit prodromique, soit secondaire.

Dans les cas purs, pas de conceptions mégalomanes globales et absurdes. Pas de rétrospection. Jamais d’hallucinations.

Les conceptions spécifiques sus-énoncées différencient le délire érotomaniaque d’avec la passion dite normale.

Observation.Certificat de Placement

D… Léontine, 28 ans, ouvrière. – Érotomanie. Stade de Dépit. – Interprétations secondaires de nature à la fois favorable et hostile. – Un capitaine sous les ordres de qui elle a travaillé veut l’épouser et cependant la persécute. – Collaborations innombrables. Manifestations. Machinations. – Lettres à la fois accusatrices et affectueuses. Démarches pour reproches et pour déclarations implicites. Attentes. Injures et menaces à la femme du Capitaine. – Refus de croire qu’il soit marié. Exagération de la Personnalité. – - Présentation enjouée et expansive à un degré inusité dans cette forme de délire. – Possibilité d’un Délire Polymorphe au début de son évolution.

Dr de Clérambault (Infirmerie spéciale), 1er février 1921.

Renseignements

À l’Infirmerie spéciale, la malade a facilement convenu que son persécuteur ait débuté par des désirs matrimoniaux, elle a affirmé sa conduite paradoxale. Elle niait, par contre, absolument, qu’elle eût ou ait eu envers lui le moindre penchant. Mais : 1° elle soutenait qu’il n’était pas marié ; 2° elle admettait la possibilité d’un pardon. – Graduellement, elle a fait l’aveu qu’elle l’épouserait, s’il voulait bien changer de conduite (formules spécifiques).

Confrontée avec ce Persécuteur, elle lui reproche de garder le silence. Questionnée sur ce point « voudrait-elle l’épouser », elle nie, mais se montre radieuse, puis objecte seulement qu’il faudrait étudier son caractère avant de dire oui, et que d’ailleurs ce n’est pas à la femme de se déclarer la première.

Voudrait-elle devenir sa maîtresse ? non, certainement. Cependant, lui objectons-nous, on ne peut connaître un homme sans avoir vécu avec lui. Par une série de réponses graduées, qu’il serait trop long de rapporter, elle accepte l’idée d’un mariage à l’essai, qui ne serait légalisé que plus tard. Dès demain, on cherchera un logement et des meubles. – Elle sort dépitée du silence de l’officier, mais dans sa cellule elle écrit, sur sollicitations nouvelles, une lettre par laquelle elle répète que demain lui et elle se mettront en quête d’un logement pour abriter leur temps d’épreuve.

Les Idées de Persécutions sont polarisées. Si elle perd ses places et si des musiciens viennent jouer dans les restaurants, si sa famille s’est brouillée avec elle, c’est sous l’influence exclusive de l’officier, jusqu’à maintenant. Cependant le Délire de Persécution semble montrer quelque tendance à diffuser, ce qui l’éloignerait du Type Érotomaniaque Pur.

À Sainte-Anne, le jour de la Séance de la S. C. M. M., nous la trouvons un peu revêche, très vexée de son internement, dont elle rend l’officier seul responsable, très agacée de se voir sans cesse interrogée. Elle traite l’officier de vilains noms.

Présentation

À la Séance de la Société Clinique elle est souriante, mais parle peu. Elle dit que rofficier l’a aimée alors qu’elle ne pensait pas à lui ; elle n’a su l’amour de cet officier que par les propos de ses compagnes. Bien loin de l’aimer, elle éprouvait pour lui plutôt une aversion, lui trouvant un air fier et froid, ses yeux bleus, dont toutes les femmes parlaient, produisaient sur elle un effet désagréable (sic). Elle assure que jamais il n’a eu une parole ni un regard qui l’ait éclairée sur son amour. Comme on lui demande si elle consent à l’épouser, elle n’objecte rien au principe, et fait des objections uniquement suspensives : l’officier aurait dû parler, il a eu une conduite étrange pour un homme qui prétend aimer, etc. Comme nous parlons de nous entremettre, elle paraît refuser, mais en sortant, comme nous lui répétons notre offre, elle nous lance un merci joyeux.

En cours de dialogue, elle a répété sous diverses formes l’affirmation de la conduite paradoxale, la négation du mariage et l’aveu d’être disposée à pardonner.

Commentaires

Le présentateur fait remarquer que manifestement l’officier avait produit sur la malade, dès le premier jour, une impression profonde, et que la passion est née chez elle avant toute interprétation. La malade n’a cru entendre parler d’elle et de l’officier que parce qu’elle pensait à ce dernier intensément. Elle ne semble d’ailleurs pas avoir interprété en sa faveur un regard ni un geste de l’officier, du moins au tout premier début. Sa passion a été bien spontanée, le travail interprétatif n’est venu qu’ensuite. Les interprétations se sont faites dans le sens de son désir, c’est dans l’ordre des choses normales. L’inverse serait inadmissible.

La délirante a tenté de se rapprocher de l’Objet sous de faux prétextes (changements de tâche, rappel d’un accident ancien ou même douteux, etc.). Elle nie que l’officier soit marié. Elle déclare sa conduite contradictoire, paradoxale. Convenablement interrogée, elle se dit prête à pardonner. Ce sont là des données constantes en pareil cas. La malade est encore à la période de dépit ; elle garde consciemment l’espoir.

Bien que réticente, elle apparaît comme légèrement hypo-maniaque ; c’est encore un trait habituel.

Le présentateur se demande si ce cas restera indéfiniment un cas d’érotomanie essentielle. En effet, les allures de la malade, malgré sa réticence, sont expansives avec quelque excès, les idées de persécution semblent tendre à devenir diffuses, enfin, c’est nettement une débile. Pour toutes ces raisons, peut-être sommes-nous au début d’un délire polymorphe à extension graduelle, l’érotomanie ne serait alors chez cette malade que prodromique.

Discussion

Un substratum affectif s’observe dans toutes les formes mentales, les plus variées, délires maniaques ou mélancoliques, obsessions et phobies, anomalies sexuelles, et délire de perse* cution ; on le trouve même à l’origine des spasmes et tics. Ce n’est donc pas assez de mentionner l’élément affectif, il faut encore le définir et coter son intensité.

Le paranoïaque délire avec son caractère. Le caractère est, grosso modo, le total des émotions quotidiennes minimes, passées à l’état d’habitude, dont la qualité est préfixée pour toute la vie et la mesure à peu près préfixée pour chaque jour. Chez le passionnel, au contraire, il se produit un nœud idéo-affectif initial, dans lequel l’élément affectif est constitué par une émotion véhémente, profonde, destinée à se perpétuer sans arrêt, et accaparant toutes les forces de l’esprit dès le premier jour.

Le sentiment de méfiance du paranoïaque est ancien, le début du délire ne peut être marqué dans le passé ; la passion de l’érotomane ou du revendicateur a une date de début précise. La méfiance du paranoïaque règle les rapports du moi total avec la totalité de l’ambiance, et change sa conception de son moi ; la passion de l’érotomane et celle du revendicateur ne modifient pas la conception qu’ils ont d’eux-mêmes, et ne modifient leurs rapports avec l’ambiance qu’à l’occasion et dans le domaine de leur passion.

De ces points de départ différents résultent des différences profondes dans le tonus psychique général et dans l’extension du délire.

Le passionnel, soit érotomane, soit revendicateur, soit même » jaloux, a dès le début de son délire un but précis, son délire met en jeu d’emblée sa volonté, et c’est là justement un trait différentiel : le délirant interprétatif vit dans un état d’expectation, le délirant passionnel vit dans un état d’effort. Le délirant interprétatif erre dans le mystère, inquiet, étonné et passif, raisonnant sur tout ce qu’il observe et cherchant des explications qu’il ne découvre que graduellement ; le délirant passionnel avance vers un but, avec une exigence consciente, complète d’emblée, il ne délire que dans le domaine de son désir : scs cogitations sont polarisées, de même que l’est sa volonté, et en raison de sa volonté.

Le mode d’extension du délire sera donc spécial. Tout travail imaginatif ou interprétatif étant restreint, pour ainsi dire, à l’espace qui s’étend entre l’objet et le sujet, le développement des conceptions se fera non pas circulairement, mais en secteur ; si les vues vont s’élargissant avec le temps, c’est en restant dans de même secteur dont l’angle d’ouverture ne change pas. Contrairement à ce processus, les conceptions chez l’interprétât eu r rayonnent constamment en tous sens, elles utilisent tout événr-ment et tout objet, chez, quelques malades d’ailleurs, elles changent graduellement de thèmes ; leur extension est rayonnante, le sujet vit au centre d’un réseau circulaire et infini.

La conclusion d’un tel travail, pour le sujet, est que sa personnalité tout entière est ou menacée ou exaltée ; une conspiration générale l’entoure, ou bien il est roi et maître des mondes. Leroy, d’une part, d’autre part Sérieux et Capgras ont noté à propos des revendicateurs, l’absence de mégalomanie absurde et de transformation de l’ambiance.

L’interprétatif a souvent des vues rétrospectives, il va chercher des explications dans le passé ; cela tient à ce que, contrairement au passionnel, qui est pressé, l’interprétatif est de loisir ; le passionnel, étant essentiellement volontaire, tend vers l’avenir.

Les premières et les principales des convictions de l’érotomane sont obtenues par déduction du postulat. On n’observe rien d’équivalent chez l’interprétateur. On ne voit pas chez Iuid’idée-rnère d’où sortiraient des chaînes d’idées ; ses idées partent de tous les points, pour ainsi dire, de son esprit ; elles sont certes coordonnées mais non subordonnées entre elles, ni surtoul subordonnées à une seule. Supprimez du délire d’un interprétâtes telle conception qui vous semble la plus importante, sup-primez-en même un grand nombre, vous aurez percé un réseau, vous n’aurez pas rompu les chaînes ; le réseau persistera immense et d’autres mailles se referont d’elles-mêmes. Supprimez, au contraire, dans le délire du passionnel cette seule idée que j’ai appelée le postulat, tout le délire tombe. Ce délire est semblable à la larme batavique, qui s’évanouit si vous cassez seulement sa pointe. Le délire ainsi disparu, le sujet aura seulement la ressource d’en faire un autre, quand il sera mûr pour un autre accès passionnel. Une telle expérience est certes impossible dans le cas de l’érotomane ; elle le serait moins dans le cas du revendicateur ; elle est parfois réalisée dans les cas de délire jaloux par le départ ou par la mort de l’être supposé rival, le délire cesse pour un temps parfois assez long, il renaît, parce que sa source n’est pas seulement dans la Passion, mais aussi, pour une très grande part, nous l’avons dit, dans le caractère.

Aucune des convictions de l’interprétatif ne peut être dite l’équivalent du postulat. Il n’a pas d’idée directrice, Le postulat a ce caractère d’être primaire, fondamental, générateur. Les convictions explicatives de l’interprétatif sont secondaires à des interprétations innombrables. Il n’y a pas, dans de tels délires, de cellule-mère. Il est inexact de dire qu’il y ait chez l’interprétatif une idée prévalente, à moins de retirer à ce terme le sens d’idée originelle, et de le pourvoir seulement d’un sens symptomatique très étendu, celui qui dans le langage profane est donné au mot obsession, bref celui de la hantise, d’idée à retours fréquents ; mais alors ce n’est pas une seule, c’est plusieurs idées prévalentes qu’on trouve chez l’interprétateur. La psychiatrie allemande étend ce terme prévalence à la fois aux délires interprétatifs et aux délires appelés par nous passionnels, aux obsessions et phobies, enfin aux idées mélancoliques ; cela n’est juste qu’au point de vue séméiologique, c’est-à-dire en faisant abstraction de la mécanique du délire. Le terme idée prévalente, pris dans un sens étroit, ne s’applique bien qu’aux passionnels. Encore, est-il insuffisant parce que dans le trouble idéo-affectif, il semble donner la prééminence à l’élément idéatif (ce qui d’ailleurs, nous le reconnaissons, n’est pas dans l’esprit des auteurs). D’autre part, il ne fait pas ressortir la valeur d’embryon logique que nous donnons au Postulat. Nous avons donc évité ce mot.

Dans le nœud idéo-afïectif qui constitue le postulat, il est bien évident que des deux éléments, le premier en date c’est la passion. Dans notre cas, la malade affirme que dans les regards, dans l’attitude, dans les propos de son Objet, rien ne lui a donné à entendre qu’elle fût aimée ; elle ne l’a su, affirme-t-elle, que par les propos de ses compagnes. Y aurait-il eu de tels propos, qu’ils eussent été insuffisants pour créer l’état passionnel. D’autre part, notre malade laisse voir combien elle a été hantée, dès le premier jour, par le regard fascinateur de son Objet ; enfin, si de la part des compagnes il y a eu mystification, ce fut précisément en raison du penchant qu’elles avaient remarqué.

Le mécanisme passionnel de l’érotomanie en explique la présentation si fréquemment hypomaniaque. L’érotomane est un excitable excité, de même que le revendicateur, chez qui ce trait a été remarqué par Leroy, Gapgras et Sérieux. On peut dire d’ailleurs, en raison de la notion de but qui est dominante dès l’origine, que l’érotomane, dès avant la phase de dépit, est déjà un revendicateur, mais bienveillant.

Les revendicateurs ont été déjà séparés des interprétatifs par Sérieux et Gapgras. Nous adoptons tous leurs critères différentiels, mais nous y ajoutons cette notion, que tous procèdent d’une donnée unique : la pathogénie passionnelle. Ce sont en effet des traits passionnels que l’animation initiale, l’objectif unique et conscient d’emblée, l’oubli de tout intérêt autre que ceux de la passion, d’où dérive la limitation, typique pour nous, des idées de persécution et de grandeur aux seuls intérêts de cette passion, et l’absence habituelle, notée par les auteurs, d’énormité dans les conceptions terminales.

Il est exact que les délires passionnels sont grandement interprétatifs ; mais l’interprétation est chose constante dans les états émotionnels, et dans les délires passionnels elle est, aux deux sens du mot, secondaire ; et si elle prend quelque importance, elle se développe en constellations limitées, non en réseau.

Les cas où l’interprétation devient réellement envahissante sont des cas mixtes. L’association entre elles des formes intellectuelles (interprétation, revendication, érotomanie, jalousie) est chose fréquente, mais l’étude des cas purs nous force à n’attribuer à chaque facteur que ce qui en dérive.

Les syndromes passionnels s’associent également à des délires hallucinatoires, avec ou sans démence. Ce sont là encore des cas mixtes, aptes à nous faire bien juger les précédents.

Ces syndromes sont psychologiques, nous devons donc nous attendre à les voir fonctionner incidemment sur les terrains les plus variés. Dès qu’ils apparaissent, leur entrée est marquée par une mise en jeu d’un élément volitionnel qui, jusqu’alors, était absent ; c’est dans la note de la passion.

Tous les critères différentiels entre délire d’interprétation et délire de revendication, si bien décrits dans le livre de Sérieux et Gapgras, sont valables encore dans la comparaison entre délire interprétatif et délire érotomaniaque. Si notre dialectique n’était pas acceptée, la leur serait, elle-même en péril.

Nous continuons à croire spécifiques les formules que nous avons données comme telles. Elles permettent, en effet, la différenciation d’avec la passion dite normale et d’avec les persécutés-persécuteurs non amoureux.

En effet, aucun passionnel normal et malheureux ne cache en lui notre postulat, c’est-à-dire ne croit être aimé plus qu’il n’aime, aucun ne prétend ne connaître la vraie pensée de l’Objet mieux que l’Objet même ; aucun ne dira que la conduite de l’Objet envers lui est entièrement paradoxale (que l’Objet par exemple lui sourit tout en l’envoyant en prison), ni que toute une foule s’intéresse à son roman. Il ne niera pas que l’Objet soit marié. Tous ses efforts, s’il y a effort, partent de l’idée qu’il pourra et peut se faire aimer, donnée exactement inverse du Postulat.

Ces formules différencient également l’érotomane devenu persécuteur d’avec le persécuté-persécuteur non amoureux. Aucun persécuté-persécuteur n’exprime jamais l’idée d’une conduite entièrement paradoxale chez son ennemi, et cela parce qu’il n’a nulle raison d’y penser ; la conduite double supposerait un sentiment double, et quel serait le deuxième sentiment chez l’ennemi banal du persécuté-persécuteur ? Ce dernier peut certes dire incidemment, à propos de tel acte déterminé de son ennemi, que cet acte est une comédie : la guerre, par exemple, pour certains persécuteurs aura été une comédie à leur adresse, mais cette appréciation sera-t-elle appliquée à tout l’ensemble de la conduite de cet ennemi imaginaire ? Sera-t-elle appliquée à lui seul ? S’agit-il d’un malade sans mégalomanie et sans affaiblissement intellectuel ? d’un malade en posture de persécuté-persécuteur et en âge d’érotomanie, poursuivant un objet de l’autre sexe ? Tout est là. Une formule clinique ne vaut que par ses conditions de présentation. Il en est ainsi des formules typiques des persécutés ordinaires et des mélancoliques, auxquelles nous faisions allusion.

Au demeurant, il est classique qu’un diagnostic ne peut être fait sur un seul signe. Tout signe présente des causes d’erreur. Nos formules ne sont spécifiques que dans la mesure où un signe clinique peut l’être ; et si des cas très différents présentent des formules identiques, ce sera là une curiosité intéressante, mais n’empêchant pas ces formules d’être d’un grand secours dans la recherche du diagnostic, et d’établir la conviction au cas d’un ensemble concordant.

Si d’ailleurs nous faisons erreur, il restera néanmoins ceci. Le tableau complet de l’érotomanie n’existe nulle part. On ne trouve dans les traités que des descriptions sans méthode qui n’en dégagent pas les constantes, et qui ne fournissent, en vue des interrogatoires, aucune sorte de plan ni de critère. Ces constantes, ces critères et le modèle de ce plan sont entièrement à formuler. Nous avons essayé de le faire, parce que les cas d’érotomanie passent en série dans notre service.

5° Érotomanie pure. Erotomanie associée (1)

Présentation de malade 1921

Le bloc de l’Érotomanie, même dégagé des cas d’Érotismes Psychiques Divers dont on l’avait longtemps grossi, et réduit à la conception d’une Poursuite Amoureuse optimiste d’abord, 84 puis hostile, reste composite et prête à des affirmations contradictoires. On peut affirmer par exemple, au point de vue de la composition, que les Délires Êrotomaniaques comportent des Hallucinations tant auditives que génésiques, et des Idées de Persécution Systématiques, ou bien qu’ils n’en comportent pas ; au point de vue de la complexité, on peut dire qu’ils sont susceptibles d’une extension irradiée et indéfinie, ou bien qu’ils sont inextensifs, ou encore susceptibles seulement d’une extension polarisée ; au point de vue de l’évolution, que le thème initial reste fixe, ou se modifie, ou change d’objet, ou admet des objets multiples. À chacune de ces assertions se rapportent des séries de cas, et il semble qu’une définition univoque ne puisse être donnée.

Le désordre s’éclaire tout d’un coup si l’on isole, dans, tous ces cas, ce qu’ils ont de commun, si l’on réserve au Syndrome ainsi obtenu le vocable Érotomanie, et si l’on distingue des Gas Purs et des Cas Mixtes.

Les Cas Purs sont exempts d’Hallucinations et restent fixes. Leur évolution est sommaire, leur extension éventuelle est polarisée. Ils n’aboutissent pas à la démence.

Les Cas Mixtes admettent des Hallucinations, un mode d’extension irradiant, une systématisation plus ou moins riche, un travail interprétatif ou imaginatif diffus, une persécution générale, une mégalomanie globale ; ce sont eux qui admettent des variations dans le choix de l’objet, et parfois des Objets Simultanés Multiples ; le mode de désignation de l’Objet y est fréquemment imaginatif, le culte de l’Objet peut y être mêlé d’esprit mystique ; il peut y avoir affaiblissement intellectuel. En un mot les Cas Mixtes admettent tous les devenirs.

L’Érotomanie Pure est pour nous un Syndrome Idéo-Affectif, d’une intensité passionnelle, dont toute l’Idéation dérive de ce que nous nommons le Postulat, présentant une telle cohérence qu’il se reproduit dans une forme stéréotypée ; complet d’emblée, susceptible d’une très longue durée, sinon chroniqiii dès son principe ; ne subissant de transformation que celle de l’Amour en Dépit, puis en Haine, et d’additions que sous forme d’idées ambitieuses et de persécution polarisées ; comportant un Objet unique, définitif, envisagé dès le début d’une façon fixe ; comportant un hypertonus subcontinu, extrêmement porté à l’action, et incurable. Il est à remarquer que quelquefois le Délire Éro-tomaniaque a été précédé, chez le sujet, d’un épisode d’ordre analogue, de courte durée, mais présentant quelques-uns de ses éléments et non pas sa structure complète.

Cas Mixtes. – Le Syndrome Érotomaniaque peut apparaître au cours d’un Délire Interprétatif proprement dit, et il suit les lois de ce délire. Il peut apparaître également au cours d’un Délire Polymorphe, il en suit également les lois ; il contient notammentT dans ce cas, des éléments imaginatifs nombreux. Dans le cas de Délire Polymorphe surtout on rencontre les changements d’Objet ou les Objets Simultanés, et le culte de l’Objet mêlé à des Idées de Grandeur absurdes, ou encore des Idées Mystiques. Dans de tels délires, le thème érotomaniaque est lié aux autres thèmes, mais généralement on peut observer qu’il évolue moins rapidement ; il évolue d’ailleurs, mais ce n’est pas par effet de la nature du Syndrome même, c’est par influence du terrain. Il importe de ne pas attribuer au Syndrome Érotomaniaque ce qui appartient aux terrains variés où ce syndrome peut prendre naissance.

La conviction illusoire d’être aimé et l’ardeur dans la recherche de l’Objet peuvent comporter tous les degrés ; chez les Déments le Postulat n’entraîne qu’une satisfaction niaise, sans aucun effort de poursuite. Entre les cas maximum et les cas minimum, on observe tous les degrés, en passant par la passion faible et la sentimentalité.

Une importante série de Cas Mixtes est celle où l’Érotomanie est initiale, et précède de plusieurs années le Polymorphisme. Dans de tels cas, elle peut présenter toute l’intensité d’un Délire Passionnel Pur, en avoir le comportement et la sommaire évolution. Une telle identité s’explique. Le fait de la fréquence de l’Érotomanie comme prodrome d’un Polymorphisme s’explique aussi. En effet, le Syndrome Érotomaniaque, qui consiste dans la fixation d’un concept affectif donné, et qui suppose un certain degré de dyslogie, pouvant se constituer d’emblée dans les Psychismes relativement sains et valides, peut a fortiori apparaître sur des cerveaux adultérés, et supposant un minimum de dyslogie, y apparaître comme premier signe des adultérations latentes. Mais, tandis que dans le cerveau relativement valide (c’est-à-dire n’étant voué ni au polymorphisme ni à la démence), il faut une secousse passionnelle pour cristalliser le faux concept, dans le cerveau déjà invalide suffit une secousse minima ; c’est-à-dire d’ordre sentimental ou mêmj faiblement affectif, de là la moindre cohésion du syndrome, sa stabilité moindre, son comportement moins actif. Intensité, stabilité, tendance aux actes, ces trois facteurs montrent des variations parallèles, parce qu’ils dérivent d’une même cause, à savoir le degré de pureté du Syndrome Érotomaniaque. Le maximum d’intensité, de stabilité et d’activité se rencontre dans les Cas Purs, et après eux dans ceux des Cas qui se trouvent être provisoirement purs.

Nous avons montré un de ces cas initiaux ou proches du début, dans la malade amoureuse du Roi d’Angleterre, faisant de nombreux voyages à Londres mais ne cherchant pas à parler au Roi, ne l’ayant jamais vu, s’étant crue aimée antérieurement par le feu Roi et par quelques autres, etc.

Dans les Cas Mixtes, nous le répétons, on peut observer comme variantes : la pluralité des Objets, soit successive, soit quelquefois simultanée ; un seul Objet, entouré d’un culte mystique ; un seul Objet, mais totalement imaginaire ; un seul Objet, choisi dans le passé de la malade, par exemple un ancien amant. Dans tous ces cas, plus Vapport imaginatif a d’importance, plus Vapporl passionnel est faible ; le tonus affectif varie de l’énergie passionnelle vraie à la rêverie sentimentale, ou à un érotisme béat.

Les deux cas que nous présentons à cette séance sont bien complémentaires l’un de l’autre ; l’un est pur, et d’une énergie maxima l’autre offre encore un degré élevé d’énergie, mais il est mixte ; l’Érotomanie, déjà vieille de quelques années, y apparaît comme ayant été prodromique d’un Polymorphisme qui n’a commencé que récemment à se développer.

Premier cas. – Érotomanie associée

Certificat d’Internement, Infirmerie spéciale près la P. P. – Clémentine D…, 50 ans environ, ex-modiste.

Délire Polymorphe.

Érotisme, grandeur, richesse future ; appoint érotomaniaque ; persécution, influences physiques et psychiques.

Machines magnétiques manœuvrées par les voisins, ayant peut-être pour chef Mgr Wetterlé (sic), suggestions multiples « à la mode du jour » (sic).

Un prêtre, vicaire à St-Philippe-du-Roule, paie pour elle un appartement de 2.000 francs par mois, rue de P… – Elle en est informée par la suggestion ; froideur apparente de ce prêtre à son egard.

Dépit actuel, ce prêtre est trop âgé et elle peut choisir. Orgueil sexuel avec expansion facile et formules typiques. Aveux implicites, protestations contredites par son attitude (sourires, satisfaction visible, assentiment partiel ou indirect, etc.).

Complots contre elle, autres complots contre l’abbé S…

Scènes de scandale répétées à l’église St-Philippe-du-Roule, injures, agitation véhémente, a giflé un agent.

Hauteur, attitudes de style, maniérisme, vivacité. Pouls 100.

Refus de nourriture par intervalles ; craintes de poison.

Dr de Clérambault, 16 mai 1921.

Observation. – Le passé de notre malade est un peu obscur. Origine belge. Rurale ; dans son enfance s’occupait des bestiaux. Brouillée avec sa famille, vient habiter à Paris vers ses 22 ans. Là, modiste, bientôt entretenue. Aurait, s’il faut l’en croire, fondé un journal de modes, aurait fait faillite. Quittée, après 5 ou 6 ans, par son ami, prétend avoir vécu depuis lors entièrement seule, bien qu’entourée d’assiduités masculines ; dans tous les cas, hantises constantes de l’épouseur et de l’entrcteneur.

Thème érotomaniaque : l’abbé S… verse pour elle 2.000 francs par mois, paie pour elle, 24, rue de P…, un appartement qu’elle n’habite pas, la nourrit, la suggestionne, l’influence, lui parle à distance. – Orgueil érotomaniaque : elle devrait être son Égérie, le prêtre voudrait l’épouser. – Jalousie : le prêtre est entouré de femmes peu recommandables, mal conseillé, attaqué par la suggestion, comme elle-même. – Sentiment d’influence et Voix. – Stade de Dépit : l’abbé a de mauvaises relations, ne paye plus pour elle, la laisse mourir de faim, elle ne veut plus le voir.

Persécutions : Complots contre elle, machines souterraines dirigées par un autre prêtre, l’abbé W… Véritable cinéma autour d’elle. Indices d’hostilité trouvés dans un journal, jadis son journal favori. – A tenu registre de ses persécutions, semblerait-il.

Mégalomanie générale : Très grande famille, parents et grand’-mère très riches, 10 ou 12 chevaux dans leur écurie : sa mère (avec qui elle était brouillée), était un ange. Le Procureur Général est son parent. L’amant qu’elle a eu entre ses 22 et 30 ans avait pour elle une vénération, elle est une femme extraordinairement délicate, extraordinairement charitable ; elle ne lit que le journal de l’aristocratie. Elle se donne 35 ans, alors qu’elle en a plus de 50. Faisant allusion à notre personnel infirmier, elle nous déclare : « Je n’ai pas l’habitude de parler aux domestiques, non plus qu’à mes sujets. » Attitude d’une Persécutée Mégalomane, bien plus que d’une Érotomane. – Substratum maniaque par moments envisagé, mais en raison d’apparences purement transitoires.

Réactions. Scandales à l’église, peut-être aussi au domicile de l’abbé S… Une première fois (d’après elle), interrompt l’abbé dans une conférence, parce qu’il la faisait remarquer (sic) ; une deuxième fois s’écrie que les abbés sont des voleurs, que les dévotes sont des putains, gifle un agent, etc. Au Commissariat, elle donne pour adresse son domicile imaginaire, 24, rue de P… (elle est totalement inconnue à cette adresse). Dit avoir sali son gant en frappant l’agent ; exige une entrevue avec l’abbé, pour explications : l’abbé lui doit de l’argent ; aucun regret de son acte ; hauteur ; refus de signer le procès-verbal. – En première comparution, nie ou ergote sur des détails ; déclare que l’agent a dû être payé pour la brutaliser.

Propos divers. « J’ai été irritée de voir l’abbé parler avec ces femmes. L’abbé tout en parlant me faisait remarquer. C’est un homme très bon, qui a fait beaucoup de bien aux pauvres, mais qui a fait à moi beaucoup de mal. Je lui pardonne cependant. Cet abbé reçoit des personnes très équivoques. L’archevêque,

Mgr A…, a eu de très grands torts envers lui. Il faudrait que je me tienne à sa disposition. Je l’éclairerais. L’abbé a lu mes mémoires ; il a soutenu un procès contre mon propriétaire. Il m’a informée par suggestion de ce qu’il tenait 2.000 francs à ma disposition. Il me suggestionne constamment. Non, je n’allais pas le voir au confessionnal, car je n’aime pas le confessionnal, ce n’est pas franc (sic). Je suis allée à la sacristie, mais c’est chez lui seulement que j’aurais pu avoir une explication radicale, l’abbé n’y a pas consenti. » – Sur questions : « Je n’ai jamais aimé l’abbé. Si cet homme m’aime, il perd son temps. Je ne veux pas le revoir, mais je sais l’apprécier. D’ailleurs, tout cela passera après une pénitence » (sic). – Nous insistons sur les qualités de l’abbé, elle veut présentement ne lui trouver que des défauts. Elle le déclare bien trop âgé (près de 60 ans, nous assure-t-elle).

Elle nie toute intention d’épouser l’abbé, mais elle ne regarde pas ce mariage, en principe, comme impossible ; tant que nous lui parlons mariage, elle proteste, mais d’un air radieux. Elle argumente en des termes non définitifs ; « elle préfère rester libre, elle aurait beaucoup d’occasions, si elle voulait » ; elle donne enfin des assentiments indirects comme celui-ci : « Pourquoi ne se marierait-il pas ? des fois il quitte bien la soutane. »

Les hallucinations psychiques, ou peut-être même auditives, l’entretiennent des sujets ci-dessus, les commentent, en retournenl les termes dans tous les sens. Ainsi, il lui a été dit qu’elle devait 2.000 francs à l’abbé. Ces machines doivent être très jolies, leur fonctionnement est admirable. Cependant, elle fait des réserves sur l’existence de ces machines.

Notre malade nie en partie la scène de scandale à l’église, puis se rétracte implicitement : « Non, je n’ai jamais crié ni voleurs ni putains. Non, je ne l’ai pas crié ce jour-là. »

Caprices divers : refus de nourriture, exigences constamment nouvelles, abandonnées aussitôt qu’elles sont satisfaites : par exemple elle demande un verre d’eau et ne boit pas, mais demande de suite un mouchoir, etc.

Orgueil, hauteur dans l’attitude, tonus manifestement exalté ; elle refuse de s’asseoir, subit debout de très longs interrogatoires, se drape très serré dans sa cape ; ses courtes réponses contiennent à la fois de l’opposition, du mystère, de la fermeté et de l’ironie. Souvent elle dit : « Je ne réponds plus, la séance devrait être close » ; aux questions les plus insidieuses, elle répond en nous déclarant que notre propre raison est suspecte : « Surtout n’inscrivez pas le contraire de mes paroles, cela vous ferait une mauvaise réputation et il faudrait vous faire soigner. » Elle proteste hautement contre sa claustration, et menace constamment de se retirer, mais elle reste, au fond, enchantée de parler de l’abbé. Sa physionomie, foutes les fois que nos propos s’adressent à ses espoirs secrets, que ce soit pour les encourager ou les heurter, est vraiment caractéristique : dans les deux cas, sourire profond, mais dans un cas aménité, dans l’autre dédain.

À noter de fausses reconnaissances. Au début, elle se demande si nous ne serions pas son frère perdu de vue depuis longtemps. Puis, c’est un de nos collègues, Dr R…, qu’elle déclare être M. Laurent. Revoyant ce collègue à Sainte-Anne, elle aura la même illusion.

Nous la revoyons à Sainte-Anne, Service de l’Admission, le jour de la Séance de la Société. Elle refuse de converser avec nous, de faire le moindre effort pour nous reconnaître, et de se laisser prendre la main ; assise dans son lit, elle lève son drap contre son visage et l’y maintient énergiquement. Ensuite courtes réponses, mais qui éludent les questions, et n’ont d’autres thèmes que des plaintes contre le Service ; elle accuse spécialement telle infirmière présente, et lui ordonne de se retirer. L’interne se retire au même moment. Le départ de ces deux personnages habituels semble la libérer un peu de l’obligation d’être rogue, elle répond avec plus de justesse. Elle nous dit qu’elle ne parlera un peu longuement qu’une fois sortie, alors elle protestera contre son internement. Pourquoi, lui disons-nous, ne pas protester de suite devant une Commission de Médecins qui, justement, est réunie ? Elle consent à paraître devant cette Commission, mais à condition que nous soyons son porte-parole, et qu’elle n’ait qu’à nous approuver.

Dès avant notre entrée, son attitude décelait l’hypertonus : orgueil, fermeté, coquetterie ; cheveux nattés avec grand soin et ornés de nœuds de tarlatane, au cou un ruban de tarlatane, raffinements naïfs rappelant les Maniaques. – Nous apprenons par le personnel de service qu’elle n’est presque jamais abordable, qu’elle refuse presque constamment la nourriture, et qu’on aimerait beaucoup la voir quitter le Service.

Présentation devant la Société Clinique

La malade entre avec aisance et en souriant. Coquetterie rendue manifeste non seulement par ses multiples rubans, mais encore par les retouches qu’elle a fait subir à la robe réglementaire : fronces serrées sur le devant et les côtés, à dispositions divergentes et rayonnantes, avec nœuds de tarlatane au centre des rayonnements.

Elle dit ne pas vouloir parler, mais nous charge de parler pour elle. Nous exposons son passé en des phrases à double entente, c’est-à-dire à la fois tel qu’il fut et tel qu’elle l’imagine ; à l’évocation de ses riches écuries, de ses parentés, des raisons tout à fait supérieures (sic), pour lesquelles son ancien amant l’a quittée, elle sourit avec orgueil. Nous lisons notre certificat aux fins de Placement, en modifiant à peine les termes et elle approuve. Mais quand nous l’invitons à commenter les faits qu’elle reconnaît, elle devient soudain réticente.

D. – Les machines électriques vous atteignent-elles ici ?

R. – Je ne connais pas ces machines.

D. – Vous m’en avez parlé vous-même.

R. – Je n’ai pas à répondre. Je n’ai pas demandé à comparaître devant ces Messieurs.

D. – Peut-être, ici, êtes-vous protégée contre les machines électriques ; mais l’êtes-vous contre les suggestions ? (Sourire prolongé de la malade.) « Suggestions à la mode du jour », avez-vous dit. (Sourire et signe d’assentiment.) De grands personnages s’occupaient de vous ; l’un vous faisait tenir de l’argent en secret, il payait votre appartement, il versait 2.000 francs par mois ; il doit avoir pour vous une grande affection.

R. – Il n’écrit jamais.

D. – Vous avez fait à l’église un grand tapage ; pourquoi ?

R. – M. S… a eu tort de me faire arrêter. (Ici, mauvaise humeur subite.)

D. – Peut-être le regrette-t-il aujourd’hui. Peut-être a-t-il eu un motif secret ?

R. – Je suis très mal ici, et mes compagnes aussi. (Ici longues récriminations que nous avons peine à arrêter.)

D. – Peut-être l’abbé s’informe de vous. Regardez dans l’assistance si vous reconnaîtriez quelqu’un venu de sa part.

R. – Je ne le vois pas (elle cherche avec avidité). Voici là-bas M. Laurent (le Dr B…)…

D. – Ne serait-ce pas l’abbé lui-même ?

R. – Non, non, c’est, bien M. Laurent.

D. – Ce monsieur viendrait-il de la part de l’abbé ?

R. – Je ne reconnais personne ici. (Elle continue à observer et elle sourit.)

D. – Que diriez-vous à l’abbé S… s’il était là ?

R. – Qu’il a un mauvais entourage de femmes et de prêtres.

D. – Ne le lui avez-vous pas déjà dit ?

R. – Oui, je devrais le conseiller. J’aurais voulu le défendre. J’étais à sa disposition.

D. – Êtes-vous allée chez lui ?

R. – Il a refusé de me recevoir.

D. – Vous avez crié à l’église. (Ici, récit des incidents ; elle en sourit, très amusée, jusqu’au moment où nous parlons du sergent de ville. Alors mauvaise humeur subite et prolongée.)

R. – Cet agent a été brutal. Ici aussi l’on est brutalisé. Mes compagnes sont, brutalisées, notamment par telle infirmière, j’exige que cette femme soit punie, etc. (Colère croissante et flux de paroles pour un instant incoercible.)

D. – Ces messieurs prennent note de votre plainte. Je ferai remarquer à ces messieurs que cette personne, qui jadis dirigeait un journal de modes, a su tirer parti du costume de l’Asile. On ne dirait vraiment plus un costume d’uniforme.

R. – (Après quelques minauderies.) Oh ! Monsieur, ce costume est très simple ; la plus belle femme du monde ne pourrait pas faire grand’chose avec ces étoffes.

D. – Pourquoi avez-vous harangué l’abbé en public, alors que vous pouviez lui parler au confessionnal ?

R. – Monsieur, je n’aime pas le confessionnal.

D. – Il eût fallu que vos existences fussent associées.

R. – Exactement.

D. – Associées à distance, ou dans la même maison et le même logement ? (Silence.) Cet homme est réellement bizarre ; il vous fuit, et cependant il a un faible pour vous.

R. – Si j’avais trouvé un homme doux et bon, j’aurais pu penser sérieusement à un avenir. Mais il est entouré de personnes d’une mauvaise éducation. Je me suis permis de lui donner de bons conseils. Je voudrais une explication définitive. Mais il me craint. C’est un homme très poltron.

D. – A quel titre interviendrez-vous dans la vie de l’abbé ?

R. – Je m’expliquerai à un autre moment.

D. – Mais lui voudrait vous épouser.

R. – Monsieur, vous dites une chose absurde, et il faudrait vous faire soigner.

D. – Nous savons que par moments il dépose la soutane provisoirement ; il pourrait l’ôter tout à fait pour se marier.

R. – Monsieur, l’abbé est un vieillard.

D. – Cela n’empêche pas ses sentiments de rester jeunes.

R. – Je ne demande pas ses sentiments.

D. – Cette personne le trouve trop vert ; ou plutôt non, pas assez vert. (La malade rit.) Pas assez vert ?

R. – C’est un homme – de plus de 60 ans.

D. – Nous ne sommes pas réunis pour rien. Peut-être, suis-je son mandataire. Dites votre pensée exactement.

R. – Il n’a pas besoin de mandataire.

D. – Parce qu’il parle par suggestion ?

R. – Il peut parler lui-même.

D. – Mais il veut procéder par ordre. Supposez que j’aie reçu de lui pleins pouvoirs ; voulez-vous la guerre ou la paix ?

R. – La guerre.

D. – Allez le lui dire, chez lui, vous-même.

R. – Ce n’est pas à moi de m’avancer.

D. – Devons-nous le faire venir ici ?

R. – Je n’ai pas à parler la première.

D. – Bien. Me donnez-vous pleins pouvoirs ?

R. – Comme vous voudrez.

D. – Je puis donc arranger l’affaire ?

R. – Comme vous voudrez.

D. – Bien. Qu’allons-nous exiger de lui ?

R. – Vous le saurez bien.

D. – Nous allons le faire venir ici.

R. – Oui.

D. – Mais ensuite ?

R. – Il faudra lui enlever sa soutane.

D. – Et vous vous chargez de la culotte ?

À cette réflexion, la malade éclate de rire, sans la moindre ombre de confusion. Visiblement nous avons traduit sa peu-sèe ; elle est radieuse. Elle part, nous laissant libre de négocier pour elle, et montrant qu’elle a pleine confiance en notre succès.

Commentaires

Après son départ, nous nous excusons de ce que notre dernière plaisanterie avait de risqué ; nous faisons ressortir que, d’une part, les femmes (bien entendu les aliénées) ont très souvent le degré pudeur que nous-mêmes nous leur inspirons ; et, d’autre part, qu’il faut aller vite dans ses coups de sonde, pour ne pas laisser au sujet le temps de cacher ses réactions. Les plaisanteries sont très souvent en psychiatrie d’excellents tests, et leur insignifiance apparente leur permet d’être hardies.

En résumé, la malade ne nie pas les points de fait. Pour ce qui est de ses sentiments, la plupart du temps elle les nie explicitement, mais les avoue implicitement. C’est là le genre des aveux ordinaires de tels malades. Ne pas renier une supposition absurde en soi, vouloir encore la discussion sur un point qui n’en comporte pas, éluder une renonciation définitive, ce sont, avec bien d’autres incidents du dialogue, les signes d’un espoir inavoué. L’espoir éclate encore dans la crédulité de tels malades, que l’on doit savoir exploiter, dans leurs acquiescements tacites, dans leur animation subite à telle et telle évocation, enfin dans les effets mimiques, toujours empreints d’hypertonus.

Cette malade se sera comportée assez longtemps comme une Érotomane Pure, mais elle semble bien ne pas en être une, et, selon toutes les présomptions, évoluera. En effet, elle est dès maintenant une polymorphe, avec mégalomanie autonome (c’est-à-dire généralisée), troubles cœnesthésiques, multiplicité des conceptions. Son délire de persécution s’étendra probablement, en gardant une note érotique, mais diffuse ; il est peu probable que le sentiment d’influence et les hallucinations restent indéfiniment consacrés à un seul thème. Notre malade pourra donc d’abord changer d’objet en peu de temps, ensuite être de moins en moins Érotomane, pour n’être plus qu’une Mégalomane, Persécutée et Hallucinée, peut-être Spirite ou Mystique, avec Érotisme Diffus. Son attitude est d’une Persécutée Mégalomane bien plus que d’une Érotomane.

La substitution d’un nouvel Objet à l’actuel mérite d’être envisagée. Se fera-t-elle par nouveau coup de foudre ? très probablement non. Se fera-t-elle par transfert du sentiment actuel à un autre personnage réel, et proche, par exemple le Médecin, qui alors serait déclaré être l’abbé ? c’est possible ; il y aurait fusion de deux sentiments, et subséquemment de deux idées ; en un mot il y aurait cumul, au moins transitoire, de deux Objets. Nous connaissons des faits de ce genre. Ils ne se rencontrent jamais, semble-t-il, dans les cas d’Érotomanie Pure, mais sont fréquents dans les Cas Mixtes, chez des Polymorphes comme ici. On voit également surgir chez des Polymorphes Érotiques un Objet d’Érotomanie totalement imaginaire, Objet lointain et généralement de la nature la plus élevée. Ce travail imaginatif se réalise non pas seulement à un stade avancé du délire, pour substituer un Objet nouveau à l’ancien, mais au début même du délire pour créer le premier Objet : c’est encore un mode réservé aux Polymorphes.

Enfin, il est un mode de création de l’Objet qui pourrait bien agir ici ultérieurement : c’est le Culte d’un Souvenir Réel. Nous avons vu une femme âgée dont l’Érotomanie avait pour Objet un amant ancien, de qui elle avait eu un enfant. De ses 30 à ses 60 ans et au delà elle s’est sentie protégée par cet Objet. Aucune trace de Polymorphisme dans ce cas ; persécution vers 60 ans, mais limitée à son roman, par conséquent encore de nature érotomaniaque, peut-être avec appoint sénile. Pendant 30 ans ce délire a eu une fixité et un optimisme absolus. Dans de tels cas le choc passionnel est remplacé par l’incubation subconsciente, et celle-ci, grâce aux émotions accumulées, a une force tellement supérieure au travail imaginatif, qu’il en résulte une fixité indéfinie, tout comme dans le cas de choc passionnel. On conçoit que de tels processus soient primitifs, et exclusifs, bref autonomes. Il y a lieu seulement de remarquer une teinte affective différente : le sentiment remplace la passion proprement dite, il y a constance mais non ardeur, du moins pas ardeur maxima, comme les réactions en font foi.

Un tel processus, rare comme Délire Autonome, n’est pas rare au cours des Polymorphismes ; il nous semble pouvoir apparaître ici. Nous en trouvons des indices dans le culte que notre malade exprime pour son ancien entreteneur, dans le culte qu’elle prétend qu’il aurait eu pour elle, dans le caractère supérieur qu’elle veut bien, selon l’expression de l’amant lui-même, trouver aux motifs pour lesquels il l’a quittée. Très certainement cette façon de voir ne date pas du temps de la rupture.

Dr Arnaud. – Par quel procédé cette malade a-t-elle appris que le prêtre lui servait une pension ?

Dr de Glérambault. – Elle ne nous l’a jamais expliqué très nettement. Elle semble l’avoir su par une Voix ou par un** Transmission Psychique ; actuellement le fait lui est confirmé dit-elle, elle-même, par Suggestion.

Deuxième cas. – Érotomanie pure

La deuxième malade, que malheureusement je ne puis pas vous présenter, parce qu’elle a quitté Sainte-Anne voilà deux jours, est un cas d’Érotomanie absolument pur, et ne présentant nulle présomption d’évolution ou de complications ultérieures.

On ne trouve chez elle aucun genre d’hallucinations (pas même sentiment d’influence), pas de persécution générale (et par suite aucune systématisation), pas de travail imaginatif, pas d’idées de grandeur ; l’Érotomanie est à elle seule toute la psychose ; l’origine de toutes les idées est passionnelle, le délire n’est que le développement du Postulat. Les résultats de ce schématisme sont, d’une part, l’énergie du désir et l’intensité des réactions ; d’autre part, la fixité absolue du délire. Le délire n’a pas subi de ces modifications qu’on observe chez les Polymorphes ; il n’a subi que l’évolution limitée, qui est ordinaire ; passage du Stade d’Espoir aux Stades de Dépit et de Haine ; évolution d’ailleurs constamment réversible, l’optimisme et l’amour étant constamment prêts, dans des conditions favorables, à reparaître. Les interprétations se réfèrent uniquement au thème initial et à l’Objet, aussi bien celles d’ordre pessimiste (persécution) que celles optimistes (signes d’amour de la part de l’Objet).

Ce délire, resté fixe et pur depuis 7 ans, semble ne devoir subir dans l’avenir ni déviation (changement d’objet, multiplication des objets, travail imaginatif déformant l’objet), ni adjonctions (thèmes de persécution divers, grandeur, mysticisme, etc.). Il semble en un mot devoir rester indéfiniment pur.

Composition du délire. – Un fonctionnaire (Secrétaire de Commissariat) aime notre malade, la regarde amoureusement, la recherche, la fait persécuter par ses subordonnés et aussi par des prostituées ; il acquiescera tôt ou tard aux désirs de notre malade, qui, au fond, ne résultent que des siens. Elle ne nie pas que ce fonctionnaire soit marié, elle-même veut garder un amant qui l’entretient et qu’elle est prête à épouser, mais il lui faut, par supplément, les faveurs du dit fonctionnaire. Son amant ou mari n’y apportera nul obstacle.

Historique du délire. – En 1915, notre malade demande un sauf-conduit pour se rendre dans la zone des Armées. Ce sauf-conduit lui est refusé par le fonctionnaire en question. De là, retours au Commissariat, demandes réitérées, phrases séductrices. – Ultérieurement Fausse Quérulance : reproches généraux de partialité et d’injustice, reproches de préjudice causé : le dit Secrétaire aurait égaré une pièce lui appartenant (extrait de naissance) ; reproches d’inconvenance : il aurait voulu abuser d’elle.

Griefs tardifs. – Réactions de Persécutée-Persécutrice. Attend, guette, suit, aborde constamment le Secrétaire ; scènes de cris et d’agitation. Arrêtée et relaxée sans cesse, incidents innombrables. Menaces de mort épisodiques. Lettres calomnieuses. Insistance incoercible. – Plusieurs internements. En 1918, démonstration bien nette du substratum amoureux ; aveux formels faits à nous-mêmes, scène de confrontation typique, confidences à nos surveillantes, menaces de mort contre M. M… dans notre Service.

Éléments surajoutés. – Hystérie, perversité, mendacité, impulsivité. Mauvaise foi dans les dires, variations, contradiction ; mauvaise foi dans les scènes de récriminations, de cris et d’agitation ; simulation souvent avouée. – Voies de fait. – Prostitution et Éthylisme. Jadis condamnation pour menaces de mort sous condition et violence (1904), puis outrages et rébellion (1905). Arrêtée et relaxée plusieurs fois (outrages et rébellion), tant à Paris qu’en province. Arrestation pour racolage. En 1901, inscrite comme fille soumise. – Aucun charme physique, vulgarité aggravée d’un certain cachet professionnel.

À noter un premier délire vers les 13 ans ; état mélancolique avec tendance suicide très marquée ; hérédité directe. Manifestement Psychose de la Puberté, sans lien avec le délire actuel. Perversions Instinctives très marquées dès cette époque ; pour cette raison, gardée 3 ans à Bicêtre. Au sortir de l’Asile, placée comme servante : vol domestique, fugue prolongée, vie désordonnée pendant des années.

À noter encore un épisode de Réactions Persécutrices, vers les 19 ans ; objet des poursuites : un médecin ; imputations calomnieuses, menaces de mort sous condition, violences ; condamnation (1904), probablement point de départ érotique, mais prédominance coléreuse, stade de dépit immédiat, mélange de passion et de perversité avec prédominance perverse. Prélude pourtant, à quelques égards, de l’Érotomanie actuelle.

Série des internements. – De 12 ans 1 /2 à 16 ans, traitée dans les Asiles. Passage à l’Infirmerie spéciale (4 août 1897. – « Dégénérescence Mentale, Tendances Mélancoliques. – Tendance suicide. Faible niveau intellectuel. Incapacité de se livrer à un travail régulier. ») (Dr Rueff.) Conservée près de 4 ans à Bicêtre. – N. B. – Tentatives de suicide bien établies. Mère mélancolique, suicidée (meurtre d’un enfant à elle, suivi de défenestration).

Sortie de l’Asile, placée comme domestique ; disparaît en volant 200 francs à son patron, se livre à la prostitution, laisse les siens sans nouvelles pendant plusieurs années.

À 33 ans, 2e internement. Infirmerie spéciale, 1918. Dr Delmas : « Alcoolisme… Tendances coléreuses, agressives et revendicantes… menaces de vengeance… retour périodique des idées de persécution à l’occasion des excès fréquents, etc. » (Sort 15 jours après.)

Même année, 2 mois 1 /2 plus tard (11 mai 1918), 3e internement. – Infirmerie spéciale. Pr Dupré : « Perversions Instinctives. Amoralité, malignité, impulsivité, simulation de crises. Acharnement dans la poursuite d’un Secrétaire de Commissariat… Coup de poing au visage… Obstinée à le suivre 10 jours de suite. »

Asile Sainte-Anne. Dr Dagonet. – Asile de Villejuif. Drs Marie et Legrain. Avis conformes. Cependant Dr Legrain : « Débilité mentale. Interprétations délirantes suscitées par des excès de boisson (sic). Est très calme et peut être rendue à M. X… qui la réclame et désire l’emmener en province. » (9 juillet 1918.)

Médecin-Inspecteur, Dr Sérieux, 24 juillet 1918 : « Actuellement calme, lucide… Débile, dont les tendances persécutrices, les sentiments de haine, les mauvais instincts demeurent latents, et font appréhender…, etc. Paraît être une Persécutrice Amoureuse… À maintenir encore en traitement… à la rigueur envisager l’éventualité de sa mise en liberté, à condition que son ami prenne rengagement de Vinslaller définitivement en province. » – Liberté le 2 août 1918.

Même année, 16 novembre 1918, 4e internement. – Infirmerie spéciale. Pr Dupré : « Débilité, perversité, etc. Négation systématique des actes qui motivent ses internements. Idées de Persécution, dirigées contre M. M…, qu’elle ne cesse de poursuivre et d’apostropher, etc. »

Villejuif. Dr Legrain : « Débilité mentale, avec Idées de Persécution, Interprétations Délirantes, Impulsivité. Tendances Persécutrices. »

Ville-Evrard. Dr Juquelier : « Paraît bien être une déséquilibrée hyperémotive, mais nie énergiquement toute idée de vengeance contre M. M… Calme… Correcte. N’exprime pas d’idées délirantes. Le Médecin ne pouvant décider que d’après les renseignements parvenus… avis favorable à la demande de sortie. »

Médecin-Inspecteur, Dr Farez. « État mental hystériforme… manifester avec fracas…, se rendre intéressante, concentrer sur elle l’attention. Ce n’est pas tout à fait de l’Aliénation Mentale (sic).

— Si on a dû l’interner plusieurs fois, c’est parce que, dans ses accès de colère, elle a proféré des menaces contre les personnes.

— Il est vraisemblable que des excès alcooliques ont maintes fois mis en branle des tendances coléreuses, agressives, revendicantes. À la Maison de Santé, pratiquant la tempérance, elle donne toute satisfaction… Il est donc prudent, non pas de la rendre à la liberté purement et simplement, mais de la remettre à son ami (sic). 11 conviendrait de montrer à M. X. l’influence néfaste de l’alcool… Il serait bon de faire appel à l’ascendant moral (?) qu’il exerce sur son amie… pour obtenir d’elle l’abandon des habitudes alcooliques (?)… Avec ces restrictions (?) je conclus à la sortie. – 11 février 1919. »

En 1919 (12 juin), 5e internement. – Infirmerie spéciale, Dr de Clérambault. – À partir de cette date, caractère précis de la psychose bien établi : Persécution Amoureuse. Nous ne sommes plus en présence seulement de troubles fonciers du caractère, avec exacerbations épisodiques, mais bien d’une Psychose autonome constante, puissante, de constitution et. de pronostic définis.

Texte du Certificat plus loin. Durée de l’internement : 2 mois.

Asile Sainte-Anne, Dr Dagonnet. « Persécutée-Persécutrice. »

Maison-Blanche, Dr Lwofï. « Aucune réaction violente depuis son entrée. »

Médecin-Inspecteur, Dr Farez. « Depuis son entrée à l’Asile n’a présenté aucune réaction violente. Calme. S’occupe régulièrement. Son ami propose de l’emmener avec lui à Vétranger… serait éloignée de ce fonctionnaire qu’elle poursuit de sa Persécution Amoureuse… Je conclus à sa sortie, mais sous la direction de M. X. »

En 1920, 9 juillet, 6e internement. – Infirmerie spéciale,, Dr de Clérambault (Certificat plus loin).

Asile de Maison-Blanche. Médecin traitant, Dr Sérieux. Ce Maître conclut, le 19 juillet : « Persécutrice Amoureuse. Tendances processives. »

Du même Maître, le 3 août, très long Certificat de Quinzaine. Récapitulation des faits, des témoignages, des diagnostics. Paragraphe final : «… Actuellement, internée depuis quinze jours, est calme et lucide, mais réticente, dissimulée et menteuse foncièrement. Finit cependant par avouer (ce qu’elle avait d’abord nié) qu’elle a poursuivi M. M. avec acharnement. Elle l’aime toujours, depuis 5 ans, et son désir serait de vivre avec lui et avec son ami M. X. en un ménage à trois. Elle veut que les médecins s’entremettent pour conclure cet arrangement qui comblerait tous ses vœux, et mettrait seul fin à ces internements répétés. Elle laisse entendre qu’elle ne pourra s’empêcher, une fois libre, de continuer à poursuivre M. M. « Je ne le lâcherai pas », dit-elle. Allusion à un attentat, le revolver à la main.

« S. est une anormale constitutionnelle, dont le déséquilibre psychique et la débilité mentale se manifestent moins encore dans sa passion obsédante que dans les réactions extravagantes, scandaleuses et agressives que celle-ci détermine et qui font d’elle une persécutrice amoureuse, et de plus, jalouse. Ajoutons que ses tendances coléreuses, violentes et persécutrices ont déjà été mises en évidence antérieurement : condamnée le 2 juin 1904, à T., où elle était fille soumise, à 10 jours de prison et 5 ans d’interdiction de séjour, pour menaces de mort sous conditions, violences, voies de fait. En septembre 1905, seconde condamnation à un mois, par la 9e Chambre, pour rébellion, outrages.

« Ses récidives à très brève échéance (5 internements en 2 ans 1 /2), son obstination à poursuivre M. M. ont fait la preuve de l’incapacité où elle est de se diriger avec discernement, et de réfréner ses impulsions, qu’exaltent encore ses excès de boisson.

« S. est une dégénérée antisociale et inintimidable. « Je ne crains « ni Dieu ni Diable », dit-elle. Elle n’abandonne ni son désir d’avoir M. M. pour amant, ni son intention de le harceler s’il refuse.

« Mise en liberté, elle ne tarderait pas à se livrer, une fois de plus à des actes extravagants, agressifs, voire dangereux. Son étal mental est manifestement de nature à compromettre l’ordre publie et la sécurité des personnes. Elle doit être maintenue. » Dr Sérieux, 3 août 1920.

En novembre 1920, un Expert-Psychiatre, Dr Z…, commis par un Tribunal pour examiner notre malade, ne retrouve nul indice de psychose et conclut à la sortie. (Voir plus loin.)

En 1921, le 13 juillet, 7e internement. – Infirmerie spéciale. Certificat signé conjointement par les DrB de Clérambault, Logre et Heuyer. (Voir plus loin.)

Asile Sainte-Anne, 14 juillet. Certificat du Dr Briand. « Préoccupations Érotiques ; Idées de Préjudice. Impulsions, Récriminations… Incapacité de se diriger convenablement sans surveillance. »

Asile de Maison-Blanche, Dr Sérieux, 16 juillet 1921. « Persécutrice-Amoureuse… Mise en liberté le 22 novembre 1920, par jugement, n’a pas tardé à harceler de nouveau le fonctionnaire, M. M. Réactions coléreuses, scandales sur la voie publique, crises d’agitation. Plaintes des voisins. Incapacité manifeste de vivre en liberté sans danger pour l’ordre public ou la sécurité des personnes. »

N. B. – Le 8 avril 1920, la malade, soutenue par son amant, M. Z… (auquel elle impose une partie de ses convictions délirantes), a intenté une action contre le fonctionnaire, M. M…, pour abus d’autorité et Arrestation Arbitraire. Demande 50.000 francs de dommages-intérêts (Paris, 3e Chambre).

Les trois derniers internements

Infirmerie spéciale, Certificat d’internement. – S. (Renée-Pétronille,) 33 ans, s. p.

Depuis 2 ans recherche assidûment un certain fonctionnaire, le guette, le suit, le heurte, le frappe, le traite de lâche, fait du scandale autour de lui. Arrestations nombreuses, promesses de s’abstenir suivies de récidive dans les 24 heures. – Prétexte une rancune, due à ce qu’il lui aurait refusé certaines pièces. – L’accuse de la faire insulter par des prostituées, de l’avoir fait attaquer, de la faire interner par pure haine, etc. Prétend parfois qu’il veut se venger de ce qu’elle a repoussé ses avances ; à d’autrea moments afïirme avoir été sa maîtresse, etc.

En réalité passion déclarée, propositions formelles de sa part, jalousie, conviction profonde que ce fonctionnaire l’a toujours aimée et l’aime encore (sic). Il la suit, la regarde amoureusement, la protège en secret, etc.

Sa conduite est paradoxale. Son platonisme et ses rigueurs sont une énigme inexplicable (sic).

Dans le service, menaces de mort à son adresse (revoiver), aveu répété de sa passion et de son entêtement à le poursuivre. Voudrait vivre en ménage à trois. Avoue qu’elle le nargue à plaisir, lui fait des pieds-de-nez dans la rue, simule des crises pour l’irriter, etc.

Confrontée avec ce fonctionnaire en notre présence, s’est montrée nettement passionnelle, avec convictions délirantes ; a dû rétracter ses incriminations les plus graves et reconnaître exactes les versions des faits énoncés par son partenaire.

Hystérie, mensonges conscients, contradictions cyniques, obtusion morale évidente…

Refuse formellement de quitter Paris et même son quartier.

— Ne pourrait être surveillée efficacement par qui que ce soit. – Incompréhension totale de son cas chez son ami, M. X. – Dangereuse. – Signé : Dr de Clérambault.

Infirmerie spéciale. Certificat d’internement. – 13 juillet 1920. Persécutrice Amoureuse. – Réactions typiques : son partenaire M. M. a commencé et est encore amoureux d’elle, il l’a fait suivre. Elle veut devenir sa maîtresse et lui sera fidèle, etc. – Recherche obstinée de ce dernier (le guette, le suit, etc.). – Actions judiciaires intentées contre M. M. qu’elle regarde comme ayant disposé des médecins lors de ses internements antérieurs. Aveu de ce que ce procès ne diminue en rien sa passion. – Incompréhension totale du cas chez son ami, M. X. ; processivité suscitée chez ce dernier par la malade, interprétations communes ; M. M. a organisé une agression contre M. X., passe volontairement sous les fenêtres au moment où sa maîtresse est malade, etc.

Libérée d’un Asile après deux mois seulement, sous la condition, il est vrai, qu’elle serait emmenée de Paris immédiatement.

— Refus formel chez elle et chez son ami de changer leur habitation, incapacité de tenir cette promesse, même sincère. – Dangereuse de par la forme de sa maladie et ses antécédents personnels. – Nécessité absolue d’un internement de très longue durée.

— Signé : Dr de Clérambault.

Infirmerie spéciale. Certificat d’internement. – 13 juillet 19*21.

— DrB de Clérambault, Logre et Heuyer.

1. – Persécutrice-Amoureuse. Phase de Haine. – Cas typique, ayant débuté par une fausse processivité destinée à la rapprocher de l’objet aimé. – Allégation de l’attitude paradoxale de ce dernier, qui l’aime et la repousse à la fois, etc. – Aveu formel en notre présence de ses désirs, d’un projet de vie à trois, de sa décision d’avoir le dernier mot, etc. Conviction d’être amoureusement regardée par M. M. et d’être parfois persécutée par des émissaires de ce dernier. – Voies de fait sur M. M. à diverses dates, coups de poing, coups d’ongle près des yeux, chocs dans la rue, etc. Stationnements innombrables, arrestations suivies de retours immédiats. Vie oisive consacrée, de son propre aveu, tout entière à son idée fixe. Incapacité de travailler, due à cette même idée. Persistance foncière de l’espoir morbide.

2. – Hystérie, amoralité, malignité. Véhémence habituelle, du moins en liberté, de ses réactions ; agressivité. Condamnée pour voies de fait à Tunis en 1904 (épisode érotique du même ordre, avec imputations calomnieuses). -— Carreau brisé à son domicile, au cours d’une scène. Autre carreau brisé chez un marchand de vins, ces jours derniers (blessure à la main). Coup de poing et gifle donnés à des passants. – Au Commissariat et dans la rue, crises d’agitation maxima dont elle-même a reconnu maintes fois le caractère intentionnel. – À son domicile, crises d’agitation nocturnes véhémentes et prolongées ; plaintes écrites des voisins, précises et décisives. – Rassemblements devant sa maison. Possibilité d’un appoint alcoolique. – Prostitution implicitement avouée. Ex-fille soumise.

3. – Mendacité défensive et inventive. Mauvaise foi impudente. Interversion fréquente des faits ; explique les causes par les effets (frappe ou suit parce que arrêtée, etc.). Négation absolue des faits les plus patents (nombre de ses internements, propension ancienne au suicide, actes précis, propos et gestes en notre présence, etc.)…

Le paragraphe 4 de ce Certificat sera donné ultérieurement. Il est à noter que les trois signataires ont examiné la malade séparément, jamais ensemble.

Les erreurs de l’expertise

Résumé de la partie dialectique du rapport

L’Expert enregistre sans discussion la version des faits que lui fournit notre Mythomane. « Un jour, le Secrétaire m’a fait rouer de coups, j’étais couverte d’ecchymoses… un autre jour il m’a saisie, et nous sommes tombés tous les deux… » (? ?)… Un Commissaire lui a dit qu’il reconnaissait bien qu’elle n’est pas folle, mais la ferait interner quand même. Mlle S… aurait peur de M. M… (sic).

Il y aurait, selon l’Expert, un contraste remarquable entre le fait de mélancolie à l’âge de 13 ans et le fait d’idées de persécution (sic) à 33 ans. « Ce changement de constitution serait singulier » (sic).

Les mises en liberté successives montreraient qu’il ne s’agit pas d’un délire de Persécution Systématisé. « Cette Persécutée Persécutrice (?) est dépourvue, encore une fois, à l’examen direct, de toute Idée de Persécution… elle n’est nullement réticente (sic). Elle n’a pas tenu à l’Asile de propos délirants, elle n’a jamais eu d’attitude hallucinatoire. Bon caractère, complaisante, ne se dispute jamais, etc. »

« Femme non hallucinée, non délirante (ni persécutée, ni mélancolique, ni hypocondriaque) ; femme non réticente, ne cherchant pas à dissimuler des préoccupations maladives ; femme ne présentant aucun déficit intellectuel, aucun trouble de la mémoire, aucun trouble morbide notamment de Vhumeur, du caractère et de l’affectivité.

((Sans doute le niveau mental n’est pas très élevé, les sentiments moraux sont rudimentaires, mais il s’agit d’une débile mentale constitutionnelle, de type banal (sic), comme il en existe de fort nombreux cas auxquels l’internement ne doit pas s’appliquer, sauf éclosion de troubles mentaux avec réactions nocives d’ordre pathologique, et non passionnel.

« Femme plutôt craintive que querelleuse… désire vivre en paix avec son ami.

« Débile mentale constitutionnelle. Ne présente actuellement aucun trouble mental psycho-sensoriel, aucun état d’aliénation mentale qui permette de la retenir plus longtemps dans un établissement d’aliénés. Elle n’est dangereuse ni pour l’ordre public. ni pour la sûreté des personnes, et doit être rendue au plus tôt à la liberté…

« Je ne veux pas entrer dans le vif (sic) d’un sujet qui est en (ours de procédure, quoi qu’il soit connexe à mon Expertise, mais mon impression personnelle est que cette femme, débile mentalement, n’a pas la constitution mentale d’une persécutée et n’est pas atteinte d’un délire de persécution systématique à l’égard d’un sujet déterminé, M. M. en l’espèce. 11 n’existe pas en effet, en matière de Délire de Persécution Systématisé, de rémissions intermittentes permettant la mise en liberté du sujet, 'Comme cela s’est produit déjà quatre fois, et va forcément se produire encore cette fois. En d’autres termes, si Mlle S. délirait au sujet de M. M. d’une manière systématique, elle serait une incurable dont l’internement serait quasi définitif, et cette opinion serait pratiquement et scientifiquement insoutenable. »

Erreurs dans l’argumentation

1. – La prétendue opposition entre une Psychose Dépressive de la Puberté et une Psychose de forme quelconque à l’âge adulte est sans valeur. Il n’est pas rare que deux psychoses coexistent chez un même sujet ; a fortiori peuvent-elles se suivre à longue distance.

2. – Les mises en Lberté successives constituent une faible présomption. Il importe d’ailleurs d’en étudier les termes : elles n’ont eu lieu que sous condition. De telles libérations sont possibles, bien que rares, dans toutes les formes de Psychoses Chroniques, en raison d’accalmies réelles et de garanties offertes à l’Administration, de réticence chez les malades, ou d’examen insuffisant.

3. – Notre malade serait plus craintive que querelleuse. Elle le dit, mais le croire c’est annuler le dossier, qui est énorme. D’une part, au sujet des allures persécutrices, plusieurs rapports du fonctionnaire poursuivi, M. M…, plusieurs procès-verbaux de deux commissaires ; quinze agents auteurs de rapports sur des scandales à diverses dates ; cinq inscriptions sur main-courante, sans désignation nominale des agents témoins. D’autre part, au sujet de crises d’agitation à domicile, plaintes spontanées du voisinage : deux concierges et sept témoins affirmatifs sur le fait de tapages nocturnes fréquents et prolongés (scènes à la fenêtre, bris de carreaux, remuement de meubles, cris, insultes, rassemblements devant la maison). En outre, Rapport de Police concernant ses réactions persécutrices dans des circonstances antérieures (Tunis, 1904). Enfin relation d’un incident de rue (1915) sans rapport avec son délire. Tout cela antérieur au sixième internement (1920). Trois Médecins Certificateurs (Dupré, Delmas, de Clérambault) et cinq Médecins Traitants ou Médecins-Inspecteurs d’accord sur les points essentiels : mendacité, impulsivité, haine morbide, impossibilité d’une ^liberté sans conditions.

4. – Notre malade ne serait pas réticente. Elle peut le sembler ; mais la croire, c’est faire fi de toutes les constatations des Cliniciens qui, en l’espèce, se donnent formellement pour témoins visuels et auditifs de scènes et de propos qu’elle nie.

5. – Notre malade ne présenterait que des tares banales dans sa constitution psychique. Telle est la formule habituelle de l’erreur en des cas de ce genre. Nous y reviendrons.

6. – Pour de telles débiles, il n’y aurait pas matière à internement, « sauf explosion de troubles mentaux avec réactions nocives d’ordre pathologique, et non passionnel ».

De cette formule on devrait conclure que la passion ne rentre jamais dans les cadres pathologiques. Ainsi toutes les activités psychiques, les sens, l’intellect, l’affectivité, seraient susceptibles de déformations délirantes, seule l’activité passionnelle ne le serait jamais ; les cas passionnels, érotomanie, jalousie, revendication, ne devraient jamais aboutir à l’Asile. C’est là une opinion couramment exprimée, à propos de chaque cas discuté, dans la presse, au barreau, dans la magistrature et chez les médecins non spécialistes. Si telle n’est pas la conception du Dr Z…, il devrait alors mentionner ce fait qu’il existe des Passions Pathologiques, envisager l’hypothèse d’une passion de cet ordre, l’argumenter, la distinguer de la Passion Normale. Toute l’expertise devrait porter sur cette donnée.

Lacunes dans l’argumentation

Lacunes au point de vue de la méthode générale : aucune allusion au Dossier, où les témoins se comptent par dizaines, pas de renseignements demandés à l’Objet des Poursuites, ni aux Médecins qui ont observé la malade durant ses périodes de franchise, et telle qu’elle est en liberté. L’Expert s’en rapporte aux dires d’une malade déjà déclarée mythomane à maintes reprises. L’Expert fait passer quelques investigations négatives avant des constatations positives, et sur cette base croit pouvoir faire des négations rétrospectives d’une grande portée.

Lacunes au point de vue technique : Le Délire de Persécution est, de toutes les formes plausibles, la seule envisagée par l’Expert. « Cette personne n’est pas une Persécutée Hallucinée Systéma-lique, donc elle n’est rien » ; ainsi se résume la discussion. Mais la malade n’a jamais été internée sous cette rubrique. Il n’y avait lieu d’envisager que les formes strictement intellectuelles et affectives : Délire d’interprétation, Quérulance et Revendication, Érotomanie. Ces formes ne sont pas môme énoncées dans le Rapport.

L’Expert ne présente pas la personne en question comme malade actuellement guérie, mais comme n’ayant jamais présenté les troubles mentaux allégués, donc n’ayant jamais déliré. Elle n’a jamais été délirante puisqu’elle n’a jamais déliré à l’égard d’un sujet déterminé, en l’espèce M. M… ; et les bases sur lesquelles on s’est appuyé pour l’interner n’existaient pas. Nulle restriction ne donne à entendre qu’il y ait eu des troubles délirants épisodiques, de forme quelconque (fut-ce éthylique) ; les diagnostics sont niés purement et simplement. D’ailleurs, la malade étant déclarée non-réticente, il s’ensuit que sa version des faits est seule exacte, à l’encontre de celle des Médecins.

Suite du certificat collectif des médecins de l’infirmerie en date du 13 juillet 1921

« 4. – Persécutrice reconnue telle par les Drs Dupré, Sérieux, de Clérambault, Delmas. Sept Internements dont 6 pour la même cause. Mise en liberté deux fois sous la condition expresse d’être éloignée de Paris ne s’est jamais conformée à cette convention, a déclaré devant nous ne pas l’admettre. Ne peut être surveillée par son amant, M. X., qui méconnaît totalement son cas et semble appelé à faire tôt ou tard un délire à deux avec elle. – Dernière sortie en vertu d’une Expertise… concluant formellement à l’absence de tout délire.

« Dans le Rapport d’Expert méconnaissance complète du cas clinique et du caractère personnel de la malade, sinon même du tableau classique de la forme morbide en cause. Discussion constamment à côté du sujet. Sanité d’esprit décrétée sur l’absence d’hallucinations et de systématisation, sur l’attitude calme dans l’Asile et sur la cohérence des propos, tous signes soit fréquents, soit constants dans la forme morbide en question. Pas (l’examen au point de vue de l’Érotomanie, ni de la rubrique Persécuté-Persécuteur. Réactions passées sous silence. Malade considérée comme non-réticente et comme douce, alors que la violence et le mensonge sont sa nature. Pas de témoins entendus, pas de confrères consultés, constatations personnelles de spécialistes tenues pour milles.

« Instance civile de la malade contre M. M., fonctionnaire, et autres, basée en partie sur les conclusions de cet Expert.

« Malade chronique, dangereuse, à la fois par la nature de sa maladie et par son caractère personnel. Tenace et impulsive, Finira certainement par attenter à la vie de M. M. ou des siens.

« Après les graves constatations que nous avons faites personnellement, de même que les Drs Sérieux et Dupré, nous considérons que la mise en liberté avant des délais extrêmement longs serait encourir la plus grave responsabilité. »

Signé : Drs de Clérambault, Logre, Heuyer.

Si nous publions ces détails, ce n’est nullement par esprit critique, c’est pour montrer à quel degré et de quelle façon un cas typique d’Érotomanie Quérulante peut être méconnu, à l’occasion, par un spécialiste des plus qualifiés. Le corps de délire permanent et organisé reste fréquemment inaperçu, ces quelques indices passant au compte de tares originelles banales et do causes d’excitations banales.

Commentaires

Notre malade qui a été méconnue totalemenl par un Expert, a été méconnue partiellement par un certain nombre de Confrères. Dans plusieurs des Certificats et Rapports la concernant, nous la voyons certes dépeinte comme incapable de vivre en liberté sans surveillance, mais cela seulement en tant que déséquilibrée, impulsive et alcoolique. L’élément Quérulance a été négligé, et l’élément Fausse-Ouérulance, c’est-à-dire Érotomanie, a passé pendant très longtemps inaperçu.

La méconnaissance habituelle des Délires Érotomaniaques est due tout d’abord à deux causes : le tableau de l’Érotomanie est mal connu, et le plan de l’interrogatoire qui convient aux Érotomanes n’existe nulle part.

Le plan de l’interrogatoire doit être fourni par les formules typiques du délire, telles que nous avons essayé de les dégager. Devant chaque malade susceptible de se révéler Érotomane. nous nous représentons nos formules, comme dans un cas de médecine interne, soit pour suppléer l’intuition momentanément défaillante, soit pour l’aider dans ses progrès, on se rappelle le plan de la Question d’internat. Si on nous objecte qu’un tel plan, en présence des Érotomanes, se fait de lui-même dans l’esprit de tout Aliéniste, nous répondrons d’abord que nous doutons du fait, parce que très peu d’Aliénistes peuvent se vanter d’avoir vu de tels cas en série, ensuite parce que si un plan aussi précis existait dans beaucoup de mémoires, il serait sûrement formulé dans des articles et dans des livres. Faute d’un tel tableau synoptique le médecin est, livré à l’intuition artiste, autrement dit fait un travail sans précision, sans garantie contre les oublis. L’investigation scientifique commence au moment où l’on sait nettement ce qu’on cherche, ce qu’on néglige et ce q l’on ajourne. Personne ne se targue d’interroger par la seule intuition artiste les Persécutés Systématiques, les Mélancoliques, etc. De savoir par cœur le Syndrome des Négations nous fait attacher une valeur considérable au seul accent d’une négation et entrevoir quel bloc d’idées nous allons pouvoir découvrir. La méthode est donc loin de contrarier l’intuition. Toujours elle l’aide, et par moments, elle la supplée. Elle nous aide à chercher d’emblée tel diagnostic, puis à en trouver les indices. Alors même que nous ne pensons pas à ce diagnostic, elle nous aide à en percevoir tel élément qui, un instant, se révèle à demi. On reconnaît d’autant mieux les formules approchées que l’on a mieux appris à reconnaître les formules types, et que la table thématique du cas est plus présente à notre esprit. On peut ne pas penser à l’Érotomanie, et y être amené par un** allusion imprévue à une conduite paradoxale de la part d’un Persécuteur. Il y a même une table thématique pour les Formules de Réticence, dans ces cas, de même que dans les cas de Persécution Systématisée. Ce sont ces tables thématiques que nous nous efforçons de dresser.

Durant un interrogatoire, nous pouvons rarement espérer obtenir un aveu formel de la passion. Nous ne devons pas menu* le demander. Nous ne devons pas interroger un Délirant comme on questionne un candidat à un diplôme, car le procédé par questions et par réponses a pour effet de dicter les réponses rationnelles et de faire pressentir au sujet quelles réponses il doit éviter. Bien des sujets ne rendent pas à l’interrogatoire, parce que, encadrés par nous pour ainsi dire, ils n’ont pas autour d’eux la latitude voulue pour dériver. Les formules mêmes que nous déclarons spécifiques, si nous les exprimons nous-mêmes avec l’espoir que le sujet y adhérera, seront très fréquemment rejetées. Par un dialogue en apparence diffus, mais semé de centres d’attractions pour les idées, nous devons amener le sujet à un état d’esprit dans lequel il sera prêt à monologuer et discuter, à partir de quoi notre tactique sera de nous taire, ou de contredire juste assez pour paraître ne pas tout comprendre, mais être capable de tout comprendre ; alors le sujet se permettra des expansions imprévues de lui et laissera tomber des formules dont il croit que nous ne prévoyons pas les conséquences. De tels malades ne doivent pas être questionnés, mais manœuurés, et pour les manœuvrer il n’y a qu’un seul moyen, les émouvoir.

De tels malades sont méconnus à l’Asile, parce qu’ils sont tranquilles, rusés, et affectés d’un délire assez limité pour qu’ils sachent comment nous le jugeons. Ils sont méconnus également parce que le caractère spécifique de certaines de leurs locutions est mal connu. Ils le sont enfin parce qu’une synthèse trop facile de tout leur cas s’offre spontanément à l’esprit. On suppose un roman réel à l’origine de leur passion, ce que l’on traduit ordinairement par la formule : « Il doit y avoir eu quelque chose » ; et d’un début banal on croit pouvoir conclure que tout le décours psychologique n’est que banal. L’idée « qu’il y a eu quelque chose » est le plus sou\ent injisliflée ; fût-elle fondée, le délire issu de réalités n’en resterait pas moins un délire, exactement comme certaines Revendications, à l’origine desquelles il y a eu réellement un droit lésé, sont délirantes.

Une autre façon de méconnaître les Délires Érotomaniaques quand ils sont arrivés au stade de Quérulance, est de prendre à ia lettre leurs griefs, et ne pas sentir que leur prétendue indignation n’est autre qu’un Dépit Amoureux.

Un autre genre de méconnaissance consiste à considérer les manifestations des Délirants Passionnels (Érotomanes, Revendicateurs et Jaloux) comme des Épisodes d’Excitation accidentelle chez des Dégénérés, ceux-ci vaniteux, dyslogiques, égotistes et impulsifs, donc dangereux occasionnellement, mais banals au point de vue clinique. Dans ce cas, les éléments du diagnostic seront bien admis, mais la synthèse n’en sera pas faite. Le malade sera bien interné, mais ne restera pas interné longtemps. En effet, faute d’un diagnostic intégral, le pronostic sera insuffisant. Les troubles étant supposés épisodiques seront en même temps supposés être pour une part exogènes, dus par exemple aux circonstances ou à l’influence d’un toxique ; dans ces conditions ni les retours ni l’intensité des réactions ne seront prévus avec

G. DE CLÉRAMBAULT. – I

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tout leur degré de rigueur. Il en serait autrement si Ton se rendait compte d’avoir affaire non pas seulement à des tendances fluctuantes, mais à une force organisée. La même prudence s’impose alors qu’en présence d’un Délire Systématisé Progressif.

Un autre mode de méconnaissance, enfin, consisterait à regarder, par principe, les Érotomanes, les Jaloux et les Processifs comme étant de simples Passionnels, et leurs actes comme justiciables de pénalités, et non pas d’internement. Les conséquences d’une telle doctrine seraient des libérations absurdes suivies de récidives immédiates.

Il existe certes des cas limites, mais dans l’immense majorité des cas la différenciation entre État Passionnel Banal et État Passionnel Morbide est possible. Les critériums, en outre de la table thématique déjà citée, sont l’intensité des réactions, la persistance, l’incoercibilité, la dyslogie, l’hypertonie. – Un fonds de perversité et d’impulsivité apportent un appoint sérieux au pronostic social du cas.

C’est d’ailleurs une absurdité que de prétendre ne pas interner certains d’entre les Passionnels, sous prétexte que d’autres ne sont pas internés. Souvent les Passionnels Normaux présentent des minutes délirantes pendant lesquelles il serait bon de les enfermer ; on ne le fait pas parce que la chose est impossible. Mais de ce que contre les cas bénins et transitoires nous ne pouvons rien, il ne s’ensuit pas que nous devions ne pas intervenir dans les cas graves et durables.

6° Érotomanie secondaire (1)

Intervention 1923

J’accepte très volontiers la correction proposée. Le terme « érotomanie secondaire » est ici plus exact que le terme « érotomanie associée ». En employant le mot « associée », j’avais choisi le terme le plus compréhensif possible, et notamment je visais

les cas d’érotomanie prodromique. Mais l’érotomanie prodromique elle-même est en réalité secondaire, puisqu’elle a résulté du substratum déjà formé dont naîtra le délire subséquent (généralement délire polymorphe), dont elle partagera le devenir et dans lequel elle se résorbera.

La malade actuelle, vraisemblablement, n’eût pas fait d’érotomanie si elle n’eût déjà préparé ou, en l’espèce, réalisé un délire plus général. J’en vois une preuve dans le fait d’une première passion romanesque demeurée à peu près normale.

Parce que l’érotomanie est ici secondaire, elle est plus imaginative que passionnelle. Il n’y a pas eu coup de foudre à la suite d’une rencontre ; l’astre a été découvert par le calcul.

Parce que l’érotomanie est ici secondaire, et même tardive, l’ardeur de la poursuite paraît avoir été moins énergique qu’elle n’eût été dans un cas pur ou prodromique.

En disant que l’érotomanie fait suite ici aux idées de défense, les auteurs ne formulent sans doute pas leur pensée exactement. L’érotomanie ne dérive pas des idées de défense, mais sort de la même source qu’elle, à savoir un fonds d’optimisme et d’orgueil. Il est rare qu’une séquence d’idées suffise à expliquer une idée : je suis certain que telle est la pensée des auteurs.

Les auteurs ont raison de révoquer en doute le platonisme de leur malade. Je n’ai jamais vu le platonisme résister à l’analyse. Une des plus belles érotomanes connues, consacrée plato-niste par Garnier et Magnan, figurant comme telle dans la thèse de Portemer (1902), a été par moi observée deux ans chez Dubuisson ; or, elle m’a dit : « Lorsque je serai mariée (avec l’objet) l’âme de mon frère (frère suicidé) renaîtra dans notre enfant. » Récemment, une érotomane persécutrice d’un musicien doromane, jeune fille de mœurs pures et prétendant vouloir, non pas même un baiser, mais simplement des leçons de musique, envoyait parfois à l’objet des images de femmes nues, avec son propre prénom inscrit auprès de la femme ou sur la femme.

La conception archaïque de l’érotomanie, toute basée sur le platonisme, aura été, comme l’hystérie de la même époque, le résultat de la crédulité chez le médecin et la dissimulation chez les malades, collaboration adjuvée de quelques facteurs accessoires, que nous ne pouvons développer ici. L’érotomanie, selon cette conception, serait une forme tératologique ; elle serait, en outre, paradoxale sous ce rapport qu’une construction psychologique aurait pour base non une force mais un néant, et que, en dernière conséquence, la volonté désirant le moins exigerait le plus.

7° Érotomanie prodromique (1)

Intervention 1924

L’Érotomanie est un syndrome à base affective avec appoint imaginatif, dont le premier élément atteint une intensité maxima (c’est-à-dire une forme passionnelle), dans les cas purs, et dont le second élément (élément imaginatif) devient prédominant dans les cas secondaires. Les cas purs sont exclusivement passionnels, les cas secondaires peuvent être exclusivement imaginatifs. Par cas secondaires, nous entendons ceux où le syndrome érotomaniaque n’est que partie intégrante d’une plus vaste psychose, celle-ci le plus souvent polymorphe.

La stabilité du délire et sa tendance aux réactions sont fonction de l’état affectif ; les syndromes imaginatifs montrent peu de tendance aux réactions, évoluent dans le sens ambitieux et finissent par se résorber dans un ensemble protéiforme. Souvent, dans les cas imaginatifs, le syndrome érotomaniaque change d’objet, alors que dans le syndrome pur l’objet est fixe. Souvent aussi, dans les cas imaginatifs, l’objet a été non pas rencontré par le Sujet, mais deviné : astre découvert par le calcul. La détermination de l’objet a lieu alors par intuition, interprétation ou hallucination auditive. Parfois, la détermination est issue d’un double mécanisme : objet puisé par l’intuition dans le passé affectif réel (résurrection d’une passion ancienne) ; nous avons vu ainsi une femme de plus de GO ans, sans nulle apparence de démence, érotomane d’un amant disparu de sa vie depuis plus de 30 ans, dont elle avait eu un enfant, et envers qui elle s’était jadis comportée pendant quelque temps en quérulante.

Dans les cas secondaires le syndrome érotomaniaque a pour substratum la psychose la plus générale ; c’est l’altération du psychisme qui permet la genèse du syndrome sans choc passionnel important, par travail imaginatif prédominant ou exclusif. Ce substratum règle l’avenir du syndrome lui-même.

Il arrive enfin que le Syndrome Érotomaniaque soit à la fois secondaire et prodromique, c’est-à-dire résulte d’une psychose plus générale encore latente. Lorsque la précession est de plusieurs années, le syndrome peut, par sa véhémence passionnelle et le comportement qui en résulte, en imposer pour une érotomanie pure. J’ai vu ainsi un très beau cas de persécution amoureuse se terminer en démence précoce. La malade, raisonnante et agressive, a été pendant des années un objet de discussion entre médecins, certains s’obstinant à la remettre en liberté et à la déclarer responsable, d’autres la qualifiant de processive ; le substratum érotomaniaque ne fut soupçonné que tardivement, et le substratum démence précoce encore plus tard.

8° Un cas d’érotomanie pure dépit érotomaniaque après possession (1)

Communication 1921

Certificat d’internement, Infirmerie spéciale

Louis G., ouvrier ajusteur, 34 ans.

Érotomanie ; cas spécial. – Objet du Délire : l’épouse divorcée. – Rancune et revendication prédominantes. Interprétations à l’égard des beaux-parents. – Conviction d’un ascendant psychique irrésistible. – Son ex-femme l’aime toujours. Son attitude a toujours démenti ses paroles. – Quinze jours après s’être remariée, elle deviendra sa maîtresse, et, satisfait dans son orgueil, il la chassera définitivement. Il la retrouvera en quelque lieu du monde que ce soit. – Mêmes propos proférés de sang-froid et en présence de son ex-femme. Nombreux écrits confirmatifs. – Réticences. Fluctuations. Argumentation contradictoire, mais avec conclusions immuables. Négations opportunistes. – Hypersthénie passionnelle très marquée, assurance vaniteuse, ironies, rhétorique. – Démarches innombrables, attentes, intrusions, menaces. – D’après un témoin, rasoir caché dans sa poche lors d’une première séparation (1919). Impulsivité. Guet-apens avec vio-

lençes (2r gifles dans la rue sans parler et sans s’être montré) (1920).

— Divorce prononcé fin 1920. – Malade dissimulé, tenace, énergique et agressif. Très dangereux. – 9 juin 1921.

Dr G.-G. de Clérambault.

Service de VAdmission (Sainte-Anne), 10 juin 1921.

Débilité mentale avec Délire de Préjudice. Préoccupations érotiques. Craintes vagues de Persécution. Interprétations fausses.

— Dx Briand,

Renseignements

G. a connu Mlle L. en 1911, dans une famille amie ; la jeune fille habitait alors chez son père, ouvrier mécanicien, divorcé. Les jeunes gens se sont fiancés à l’insu de leurs parents. Dès cette époque, G. paraissait de caractère sombre, obstiné, peu communicatif. Mariage en 1913. Après le mariage, il se montra affectueux, pas spécialement érotique. La mère de la jeune femme s’était, dès avant 1911, remariée avec un homme de classe plus élevée, Directeur d’une École Primaire.

Pèndant la guerre, G. étant mobilisé, la jeune femme habita chez sa mcre et son beau-père ; entçnte parfaite entre les trois. Au début, la jeune femme écrit quotidiennement à son mari, puis elle l’avertit (en fin 1914) qu’elle n’écrira plus que tous les deux jours (chose alors sans inconvénient, les lettres arrivant par intervalles et par paquets). G. se formalise vexé et répond : « Ce sera assez de tous les quinze jours. » – Durant un séjour dans une ville du front, il s’adonne à l’alcoolisme (1916). – Au cours de ses trois permissions, il se montre inquiet, susceptible. – Deux ou trois jours après une permission, il est envoyé dans le Midi, et là apprend qu’il va partir pour l’Orient et part ; sa femme n’a pas occasion de le revoir avant ce départ ; il n’y a donc aucune scène d’adieux (voir plus loin).

Retour à Paris en mars 1919. En mai 1919, est envoyé à Versailles. – Démobilisé en fin juin 1919. – Caractère modifié : maussade, susceptible, méfiant ; se plaint de la guerre continuellement. – Voyage en province avec sa femme, visite aux parents de G. ; il se promène, boit et laisse sa femme seule deux jours. – Paresse : dans toutes les places travaille 2 ou 3 jours, se plaint et part. – Trois ivresses notoires. Fait grief d’événements normaux ou d’attitudes normales. En cas de contrariété, gardait longuement le silence. Lorsque sa femme lui reprochait d’être paresseux, ou bien il rie répondait pas, tout lui semblant indifférent, ou bien il entamait une discussion violente, après laquelle il gardait huit jours le silence. Durant ces huit jours, il ne travaillait pas, ne mangeait pas, restait couché dans la journée, se levait la nuit pour s’accouder à la fenêtre, et ne pouvait être déterminé par, aucun moyen à répondre. Lorsqu’il voulait rompre le silence, U usail d’un moyen détourné : faire le malade ; ce procédé lui semblait sans doute sauvegarder son amour-propre.

À la suite de brutalités, la jeune femme menace plusieurs fois de partir. Un jour (août 1919), comme elle rentre, son mari lui dit : « Est-ce que cela va durer longtemps comme cela ? Il faut partir », et il la menace. Elle dit alors qu’elle va se retirer chez son frère, il l’y conduit ; avant de partir, elle l’aurait vu, nous assure-t-elle, mettre dans sa poche un rasoir. Craignant pour son frère, elle lui dit : « Tu n’as pas besoin d’emporter ce rasoir ; si tu veux me tuer, me voilà ici. » Il lui répond : « J’ai le temps. » Le lendemain, son frère la ramène chez son mari, parce qu’il le redoute.

Peu de temps après (10 septembre 1919), nouvelle séparation ; la jeune femme rentre chez ses parents, et se place dans un grand magasin. – Cette fois, G. l’accuse d’avoir un amant. – Divorce prononcé au profit de la femme en décembre 1920.

À noter l’attitude de G. dans diverses scènes. Dès que sa femme parle de divorce, il l’approuve, il l’aide à faire ses paquets, il l’accompagne ; elle revient chercher des paquets, il les lui donne ; elle veut partir, et c’est lui-même qui le lui rappelle ; il se donne toujours l’air d’abonder dans son sens, quelque contrarié qu’il, puisse être ; sa fierté l’empêche d’implorer ou même simplement de discuter exactement comme dans d’autres cas elle éternisait son silence.

Scènes de colère. Un jour où sa femme, accompagnée de son frère, vient chez lui reprendre du linge, il jette le linge par la fenêtre dans la cour (septembre 1919). À la séance de conciliation (7 mai 1920), il invective et menace : « Tu pourras te remarier, tu peux le choisir costaud, mais je vous aurai tous les deux. » Le Président dut le faire expulser par le garde, et faire sortir la femme par une porte différente. – Fréquemment, le matin ou le soir, il guette sa femme, soit dans la localité de banlieue où elle habite, soit près de son magasin, au centre de Paris. Il perd ainsi de nombreuses journées. Plusieurs fois, allant en banlieue faire le guet, il a emporté un rasoir, et l’a montré. – Un matin, vers 8 heures (octobre 1919), il guette l’arrivée de sa femme au travail, et comme elle entre dans le magasin sans s’être montrée et sans parler, par derrière il la gifle deux fois ; la femme s’enfuit sans l’avoir vu ni entendu. La veille de ce jour, prétend-il, il aurait rencontré sa femme, et elle lui aurait tenu des propos irritants, sur la nature desquels il refuse toute explication. Sa femme nie le fait : « J’étais rassurée, ne l’ayant pas aperçu depuis 10 jours. »

Le 10 novembre, voyant sa femme rentrer, il monte l’escalier avec elle, et entre avec elle, d’autorité dans l’appartement des parents. Le 27 novembre, visite à la mère de son ex-femme, qui se trouve alors à l’hôpital. En avril 1920, il guette sa femme et l’aperçoit, elle le voit mettre la main à sa poche et elle s’enfuit. Deux jours après, il guette son ex-beau-père et lui fait des reproches véhéments.

Nombreux stationnements, dès cette, date, devant la demeure de ses beaux-parents. Démarches auprès d’eux à chaque lois qu’une pièce judiciaire le touchait. Reçu par son beau-père, il tenait des propos indifférents, hors de saison, inconsistants. Jamais il ne demandait une réconciliation. Mais il tardait à s’en aller, comme quelqu’un qui attendrait des offres.

Depuis le divorce (12 décembre 1920), nombreux scandales. Le 1er janvier, il fait le guet toute la journée, suit sa femme escortée de ses beaux-parents, l’aborde et veut lui prendre son réticule pour le fouiller ; puis il écrit une lettre d’injures, qu’il remet de suite au concierge. – Le 10 janvier, il rencontre sa femme, ou monte chez elle ; elle lui dit une phrase comme : « Pourquoi m’en vouloir tant ? » ; le lendemain et le surlendemain il lui énumère ses griefs, sur cartes ouvertes (voir plus loin).

Depuis le divorce, il vise surtout ses beaux-parents. Lettres et cartes d’injures, où il traite son beau-père d’embusqué (le beau-père a près de 60 ans), de faux-patriote, de lâche, le provoque, le défie de le mener au commissaire. Surveillance de la maison des beaux-parents : souvent jusqu’à 22 heures. – Le 30 janvier, à 23 heures, les beaux-parents rentrant chez eux sont abordés par lui et injuriés : « La révolution est proche, les poilus vont se faire connaître, etc. » Il fait le geste d’enlever son manteau pour se battre. Comme les beaux-parents disparaissent, il se jette sur la porte fermée, la frappe à coups de pied, vocifère. Les beaux-parents envoient leur fille, par mesure de sécurité, en province.

Du 1er février au 31 mars, il est calme. Chez ses employeurs, il ne fait jamais allusion à sa situation conjugale. Deux fois convoqué au Commissariat, il déclare : « Ma femme et moi nous étions heureux. » Sa mère a voulu le divorce. Si ma femme se remarie, quinze jours après elle sera ma maîtresse. » Admonesté, il promet de se tenir tranquille, et tient parole pendant deux mois. Au Commissariat, il donne l’impression d’un homme sournois, légèrement abruti (sic).

Durant le mois de mai 1921, il reprend sa surveillance autour de la maison des beaux-parents. Ses propos et écrits trahissent à maintes reprises sa jalousie (voir plus loin).

Il fait acte de mythomanie dans la forme suivante : dans une lettre adressée à sa femme (19 octobre 1919), il dit avoir quitté la France, être au Maroc, et vouloir y rester ; or, l’enveloppe porte le timbre d’un des bureaux de Paris ; la lettre était antidatée de 15 jours.

Le 4 juin 1921, il est arrêté, rôdant encore à la même place. « Il voulait, disait-il, contraindre ses beaux-parents à lui donner l’adresse de son ex-femme. Il avait la vision très nette que son ex-femme voulait se remarier, à seule fin que lui-même devienne son amant. » Au Commissariat, il aurait manifesté des idées de suicide (?). Il déclara être sans ressources et sans travail ; ne trouvant pas d’occupation comme ajusteur, il aurait travaillé comme maçon durant les derniers mois. Il refuse de donner l’adresse de sa mère, et semble mentir en disant qu’elle habite Paris. Envoi à l’Infirmerie spéciale.

Données diverses dont notre délirant fait usage

Le pcre de sa femme a été un homme tant soit peu dissolu, nombreuses maîtresses ; marié 3 ou 4 fois, paraît-il.

La mère de la jeune femme, Mme D…, aurait jadis prêté à la médisance (divorce prononcé aux torts et griefs réciproques, enfants confiés au père). Actuellement, cette personne semble posée, correcte, aimée de sa fille ; ses manières affinées et allures élégantes sont d’une femme de la bourgeoisie, ce qu’elle est devenue par son mariage. – Point important pour la compréhension de notre cas : sa fille, jolie et délicate, participe de son affinement, et le dépasse. Elle n’est nullement, par son aspect, non plus que par son élocution, la femme d’ouvrier.

Lors de son instance en divorce, Mme D… a articulé contre son mari une accusation infamante que le Tribunal n’a pu retenir : tentative d’inceste du père sur sa fille. La jeune femme nous dit qu’en effet, quand elle était âgée de 13 ans, son père, une nuit, s’est efforcé de la violer. Elle a exposé le fait, dès avant son mariage, à G… ; ce dernier sait donc que l’accusation portée jadis par Mme D… n’était pas fausse ; mais dans sa haine contre Mme D…, il en parle comme d’une calomnie.

Elle lui a dit aussi que quelques mois avant que sa mère ne se remariât, celle-ci était un jour rentrée ayant oublié sa montre chez M. D… (le mari actuel). Elle ne lui a jamais dit que sa mère fût rentrée en tenue négligée.

La grand’môre paternelle de la jeune femme n’aimait pas ses deux petits-enfants ; elle aurait dit plusieurs fois à la jeune fille avant le mariage : « Tu seras une putain comme ta mère. » La jeune fille n’a pas craint de rapporter cette formule à son fiancé, qui en fait grand état aujourd’hui.

Au début de 1919, le 2 janvier, la jeune femme aurait écrit à son mari une lettre contenant cette phrase : « Tu ne reconnaîtras plus ta Gaby. » Il estime aujourd’hui que cette phrase voulait dire que, moralement transformée, elle était décidée à changer d’attitude à son égard.

Le départ de G… pour Salonique a eu lieu sans que sa femme le revît (pas de permission de départ pour G…, pas de voyage de la femme au port d’embarquement). Néanmoins, G… nous racontera que le jour de son embarquement à Marseille, sa femme a eu un chagrin fou, elle voulait se jeter à la mer pour le rejoindre sur le navire…

Un matin où G… rentrait à Paris (soit retour d’Orient, le

10 mars, soit retour de Versailles, après démobilisation, le 10 juin),

11 arriva chez lui à 6 heures ; sa femme le quitta à 9 heures pour aller demander un congé au magasin, et rentra vers 11 h. 1/4, ayant fait dans le magasin même quelques emplettes. Elle passa avec G… le reste de la journée. – Le 1er mai 1919, jour où G… partit pour Versailles, sa femme a pu lui dire d’écrire ; il l’affirme, et il trouve cette demande offensante, parce que la chose allait sans dire. Le soir du 14 juillet suivant, sa femme l’invitant à sortir, il refusa ; elle sortit avec des parents et en rentrant elle le trouva au lit, fumant, très irrité, mais muet.

Vers la fin de 1919, la jeune femme a souffert d’une métrite pour laquelle elle a été opérée (décembre 1919). Le mari a vu dans cette maladie une présomption d’infidélité ; ses soupçons à ce sujet, tantôt il les formule expressément, tantôt il les laisse deviner, tantôt il les nie formellement. Il est à remarquer que jamais, semblerait-il, il n’a suspecté la conduite de sa jeune femme pour l’époque antérieure au mariage ; devant nous il affirme hautement que lors du mariage elle était pure.

D’autre part, lui-même, à son retour dans son foyer, étail porteur d’une uréthrite, qu’il affirma n’être pas d’origine vénérienne. Sa femme le crut et le croit encore ; il n’y a donc eu aucune dispute sur ce sujet.

Ges divers points de fait permettront de bien juger de la véracité du malade. Il s’illusionne ou ment sur des mots ou des gestes, ou sur des scènes, sur certains faits (entrevue avec sa femme la veille des gifles, désespoir de sa femme à Marseille), il fabule : enfin, dans l’affaire de la lettre du Maroc, il a agi en mythomane.

Lettre à son ex-femme (mai 1920)

Ma chère Gaby. – J’espère que tu vas encore me permettre ce doux mot pour la dernière fois.

Maintenant c’est bien décidé, tu ne me verras plus, je pars ; je vais tâcher de me faire une autre vie puisque tu as tout brisé.

Depuis ton départ (je ne dis plus ton lâche abandon), départ qui m’a causé tant de peine, mais je t’en excuse puisque c’est la maladie qui est cause de tout. Seulement tu peux croire que j’en veux tout de même à ta famille qui n’a pas du tout été à la hauteur de sa tâche et qui a tout fait, au contraire, pour le détourner de moi.

Que je m’en veux d’avoir pu réprimer ces instants de colère ?-, colères légitimes, car enfin ta conduite pouvait tout me laisser à penser. Ah ! oui, j’ai trop souffert, beaucoup trop. Quel désir j’aurais eu cependant de le soigner moi-même au lieu de te laisser entre d’autres mains.

Tu as encore bien mal fait de refuser cette lettre recommandée puisque cela m’a permis de te revoir le mercredi soir dans le triste étal où lu es. Tu ne peux croire la peine que tu m’as fait de te voir ainsi et être obligée de travailler pour faire ta vie. Tu aurais bien mieux fait de rester avec moi, tu peux le croire ; enfin tout le mal est fait pour l’instant.

J’ai donné ma parole à. D. de ne plus te revoir et d’éviter le scandale, je ferai donc défaut sur toute la ligne, je me moque pas mal d’avoir tort ou d’avoir raison. J’ai toute ma conscience pour moi, toute ma raison, je n’ai rien à me reprocher, sauf le grand tort de ne pas l’avoir comprise aussi malade que tu étais ; autrement, il y a encore bien des choses sur lesquelles je serais passé…

Tu verras avec un autre comme cela ira ; je te l’ai dit le 10 novembre, je te le répète aujourd’hui, je te donne six mois avec un autre, pas un jour de plus.

Il ne me reste plus qu’à te souhaiter un grand bonheur. Si tu peux être aussi heureuse que tu m’as fait mal, tu peux croire que iu le seras ; mais j’en doute, car toute la bande de coquins qui t’a monté la tête aura beau faire, tu te souviendras toujours de Louis et du bonheur passé. N’aie aucune crainte, je viendrai, quand il en sera temps, te sortir encore une fois des mains des brutes qui t’opprimeront. Car souviens-toi que si j’ai donné ma parole à M. D., je ne l’ai pas donnée à ton futur mari.

Je pars apres avoir fait bien des bêtises après ton départ, que la dernière retombe tout entière sur ceux qui t’ont ainsi monté la tête. Prends garde, il pourra avoir les mains plus blanches, les ongles mieux faits que Louis, mais il pourrait bien avoir l’âme un peu plus noire.

Je n’espère pas rentrer avant une dizaine d’années, tu seras donc complètement remise, je pourrai donc te revoir sans crainte.

Gomme toi, au nom des années heureuses, je me permets de déposer sur tes lèvres un de mes meilleurs baisers.

Tout à toi pour la vie malgré et contre tous. – Louis G.

Lettre à son ex-belle-mère, Mme D… (24 nov. 1920)

… Oui, c’est bien Louis que tu as vu jeudi soir au coin de la rue.

Souviens-toi que j’ai promis de ne jamais oublier, et je n’oublierai jamais.

L’autre jour, j’avais appris quelque chose et je crois que c’est mon droit, mon droit strict, de faire une surveillance. L’embusqué de ton choix ne m’échappera pas.

Jeudi dernier, j’avais déjà été et j’ai vu que vous aviez eu l’audace de fêter ce 11 novembre (anniversaire de l’Armistice).

Ah ! Ah ! je veille, cela n’a pas l’air de t’aller, que m’importe. Apprends que s’il faut attendre dix ans, vingt ans, j’attendrai avec patience ; mais ce n’est pas pour cela que la lutte sera finie

Oui, je serai franc, je vous ai déclaré la guerre, une guerre sans merci. Jusqu’au bout, criaient les lâches pendant ces cinq ans de grande misère. Un poilu a bien le droit de mettre sa voix à l’unisson et de te dire : « Jusqu’au bout l’on ira. »

Ah ! tu peux rire, catin, rire de ton triste passé. Ne souris pas du si triste présent, ton œuvre, et pleure sur l’avenir. Tes crimes seront punis, car je crois que la langue française (avec un tout petit f) qualifie les faux de crimes. Sache donc que ton divorce (c’est-à-dire le divorce machiné par elle, celui de sa fille), basé sur des mensonges et sur des faux, sera toujours considéré comme nul el non avenu et que j’aurai donc sur ta fille toujours les mêmes droits.

Il faut te souvenir aussi que toute heure qui passe approche l’heure où le glas de ton triomphe tintera dans le carillon joyeux de ma revanche triomphante.

L’embusqué aux mains blanches, aux ongles faits, aura du fil à retordre. Il faudra le prendre costaud. Il le faut, je te l’assure. Et puis, il faudra aussi de l’or, encore de l’or, car mon appétit est bien grand.

Maintenant tu n’auras plus à te déranger si tu me revois sur ce même coin de rue, à moins que tu ne désires venir me demander des comptes sur cette lettre ; je suis votre homme, tu peux venir.

Revanche, revanche, c’est le désir de tout mon être : pas de quartier pour des fripouilles de votre genre. Quand la fille se redonnera, elle le fera peut-être avec des larmes, mais que m’importe. Ce n’est pas la première qui ne voulait jamais revoir Louis, et qui ont été tout heureuses de se redonner.

Encore un mot. Tu peux dire à ta fille qu’elle se tienne bien, car il y en a qui la prennent depuis son travail. Ne t’en fais pas. ils ne m’échapperont pas.

En attendant le jour où je rentrerai chez toi en triomphateur, reçois tout le dégoût d’un ex-poilu pour ta triste besogne.

Séries de cartes adressées à découvert à son ex-femme (11 et 12 janvier 1921)

… Ta conduite le 10 mars 1919, jour de mon arrivée à Paris : je ne savais pas enfoncer un clou dans le vide… Tu avais l’oreille trop sensible, il suffisait que je mette un mol au féminin, que je fasse une liaison avec un T. pour que tu veuilles le contraire… À mon départ, le 2 mai 1919 (pour Versailles), tu as osé me dire de nous écrire, quelle différence avec le passé… Tu as dit à Mme K…, en juin 1919 : « Aussi heureuse j’aurais été d’avoir un enfant, autant je suis contente de n’en pas avoir, car je ne sais pas si je pourrai rester avec Louis. » J’aurais été très satisfait d’avoir ce petit être qui m’aurait empêché de faire tant de bêtises au cours de l’an dernier… mais si cela avait.été une petite fille, n’en étant pas à un mensonge, à un crime près, vous auriez renouvelé contre moi l’accusation d’il y a 13 ans… Au contact de mes camarades et pour ne pas paraître ridicule pendant ces cinq années de guerre, j’avais pris le dur parler de chez moi, et puis j’avais les mains calleuses, deux choses dont je ne rougis pis : la femme qui m’en a fait le reproche devrait avoir honte… En dimanche tu m’as fait une scène ; ayant un peu de tabac dans la bouche, et n’étant pas encore démobilisé, je me suis oublié à le cracher sur le trottoir… Tu m’as fait des scènes parce qu’étant en société j’avais pris un peu de marc dans mon café… Ce que tu as fait le 14 juillet, trois jours après que j’étais rentré, prendre ton chapeau le soir et sortir sans rien dire… Tu as dit à Mme M. que t’apportant ton café au lit tous les matins, je te réveillais, et que tu n’osais pas me le dire de peur de me faire encore une peine ; enfin tu te décides à me le dire ; le matin je me contente d’aller t’embrasser ; je n’ai pu en croire mes oreilles, j’ai écouté 3 jours de suite. Ta réponse ensuite : « s J avais peur de ne pas me réveiller » ; quelle controverse ! (sic). Et puis, j’en passe, des coups d’épingle. Je passe le jour où tu as reconduit ton amie le jour où tes oncles t’ont relevée si vertement (?), et le mois de septembre où je t’ai mise à la porte… Pour moi, tu ne te serais pas dérangée pour avoir du tabac, chose que tu faisais avec tant de plaisir pour d’autres… J’ai reçu de toi la seule, l’unique caresse depuis mon retour le matin de ton vil et infâme abandon… Tu as le mépris de toutes les honnêtes femmes… Ta conduite inqualifiable me laisse tout à supposer… La lutte entre dans une nouvelle phase ; malgré cela je n’irai pas me poser en ridicule devant un Tribunal… Autre question : pourquoi as-tu si peur de moi ? Tu te sens donc bien coupable ? Autre chose… Et maintenant j’exige, j’ordonne. Je t’attendrai mercredi soir 19 janvier, de demain en huit, au Métro Caumartin. Au cas où tu ne viendrais pas, le jeudi soir 20 j’attendrai ce cher et tendre ami que ton triste milieu reçoit parce qu’il a de l’argent (?). Ne crois pas que c’est une vaine menace ; s’il n’y a que ce moyen pour être reçu, je l’emploierai.

Lettre adressée à son ex-femme, (29 avril 1921)

Le maquereau officiel de ta mère… et ses deux gardes du corps… si c’est dans ces deux-là qu’il y a ton marlou, tu es bien montée, car il ne m’arrêtera pas longtemps quand l’heure aura sonné de jouer le grand acte… la grande revanche… Ton divorce n’est qu’un mensonge… Tu m’as dit que ta mère sortant de chez son amant n’avait pas même la pudeur de se mettre dans une tenue correcte pour venir vous retrouver… elle accuse un homme du plus monstrueux des crimes pour pouvoir se prostituer… Pour toi, c’est de même ; tu me fais les mille sottises pendant six mois et c’est soi-disant moi qui cherche des disputes… Le 10 mars, jour de mon arrivée, tu es partie toute la journée à courir les magasins… ensuite mon départ pour Versailles ; pourquoi m’as-tu dit de vous écrire ; tu ne l’aurais pas dit en 1917… tu as dit que quand j’aurais fini mes cigarettes, ce n’est pas toi qui irais en chercher, mais tu en demandais à ton père pour un autre, bien entendu. Et puis il ne s’agissait pas que je mette un mot au féminin pour que tu le veuilles au masculin ; que je fasse une liaison avec un S pour que tu veuilles un T ; le lendemain, que je mette le mot au masculin ou fasse la liaison par un T, pour toi c’était devenu le contraire. Tu t’es moquée de moi à propos de tes varices, quand je t’ai dit que cela s’opérait, demande si cela ne s’opère pas… et le jour où tu voulais dire un magnéto… Le soir du 14 juillet, 3 jours après ma rentrée, tu as pris ton chapeau, tu es sortie sans me dire où tu allais et sans me demander si je voulais t’accompagner (?). Et ce jour où tu es rentrée à 10 heures du soir, venant d’accompagner une collègue (ici décompte minutieux du temps – suivant lui nécessaire pour cette mission, elle serait restée absente, selon lui, une heure de trop)… Ta conduite qui consiste à dire d’une façon aux uns, d’une autre façon aux autres, prouve que c’était voulu et que tu t’es remise avec moi pour me faire prendre des semblants de torts… Tu dis que je t’ai mise à la porte : oui, je l’ai fait, pour le faire peur, pensant que tu allais prendre conscience de tes actes lâches et vils… Devant ta mauvaise tête, le jeudi matin (deuxième départ), je te parle gentiment pour faire revenir les choses à leur état normal ; que fais-tu ? pour me mettre hors de moi tu me reprends d’une façon peu aimable, tu as réussi, et je l’ai lancé des mouchoirs par la ligure, en te disant que si tu étais un homme tu ne m’en aurais pas fait le quart de ce que tu me faisais, et à brûle-pourpoint je Vai demandé le nom de Vembusqué. Ah ! ne t’en fais pas, le nom que tu as voulu me donner, je l’aurai bien un jour… Mme M. m’a dit aussi qu’elle était bien obligée de croire que tu avais quelqu’un le soir du 14 juillet… cette brave dame m’a demandé la permission de t’écrire pour te supplier de revenir ; je me suis vu obligé de répondre par un refus, estimant que le moment n’était pas venu… Et ces cigarettes dans ta table à ouvrage, que je n’ai pas retrouvées le samedi d’après ! Ah ! oui, mon petit, tout cela, va donc le faire à un autre… C’est même bien pour cela, mon tout petit, que j’attends avec patience l’avenir, sachant bien qu’avec un autre cela n’ira pas. Ce jour où tu m’as envoyé au café avec ton frère, que s’est-il passé avec Suzanne ? Le soir je te demande à m’embrasser, tu refuses ; depuis un mois je te demandais un mot en te prenant sur mes genoux, et tu me répondais par bonsoir. Tout cela est grave ; et, que veux-tu, je n’ai que cela à faire, penser à cette chose si triste qui a tout brisé en moi. Oui, Gabrielle-Jacqueline E. Et cette nuit où à 5 heures du matin tu me demandes à boire, j’ai ajouté un peu de rhum à ton eau, et tu as eu peur… Ce matin où nous avons pris notre dernier déjeuner en tête-à-tête, j’ai reçu alors la seule caresse, la seule gentillesse de toi depuis mon retour… Ta mère peut pleurer sur l’avenir… Prépare-toi à souffrir, je te jure que ma revanche sera terrible. Il faut le prendre costaud, ton mec, et puisqu’ils veulent te faire vendre tes baisers, vends-les chers, car je le promets de te faire payer les miens un bon prix. Ta putain de mère me lance le défi de te retrouver, mais il faut bien que tu saches que Louis on ne le défie pas… On dit que je suis fou, moi-même je ne suis pas sûr d’avoir tous mes esprits depuis ton départ, le coup a été trop dur… Souviens-toi bien que ton divorce, basé sur des mensonges et sur des faux est considéré par moi comme nul et non avenu, et que Gabrielle-Jacqueline E. est toujours ma femme… Tu es une pauvre petite victime, prends bien garde de ne pas l’être davantage avec un autre, surtout avec ton sale petit caractère ; c’est bien là-dessus que je me fie ; malgré ton infecte famille, tu te redonneras tout entière à celui qui t’a aimée comme peu de femmes ont été aimées. Souviens-toi… Ci-joint la copie du serment que j’ai fait le 3 janvier 1920 sur la tombe de mon père.

Serment fait sur la tombe de mon Père

Adieu, pauvre vieux père… Je viens le cœur serré, car toi encore tu m’aurais peut-être empêché de faire une grande folie. Je doute de moi-même… il t’aurait fallu près de moi… Ah ! je sais que je suis fou, fou depuis le 9 septembre au soir. Est-il vrai que dans l’Au-Delà l’on voit. Ah î que je le voudrais, car tu verrais où sont les torts, tu jugerais du fond de ta tombe la conduite de ion fils et de celle qui fut ta fille. Si cela est, et que tu puisses voir l’avenir, plains-moi peut-être. Plains un fou, un fou qui veut sa revanche. Ne tremble pas dans ta terre froide, j’irai à la bataille haut le cœur. Si la lutte tournait au drame et si je tombe, tant mieux, la vie n’est pas si gaie, et le plus tôt j’irai te rejoindre, le mieux sera. Je jure sur ton cercueil encore nu, je jure d’avoir raison de la femme qui a été deux fois parjure à la parole donnée. Je jure de la suivre dans la vie pas à pas, d’être sa propre ombre {jour pouvoir bondir au moment opportun. Que les mains blanches, que celui qui, pendant cinq ans de misère, n’a pas repris le dur parler de chez lui, que celui à qui la gueuse, pendant le grand crime, n’a pas appris à jeter sur le trottoir un brin de tabac qu’il avait dans la bouche, que celui-là ne vienne pas y mettre empêchement, car je jure, je te jure de lui casser proprement les reins. Je te jure que cette femme, six mois après qu’elle sera remariée, *era ma maîtresse, que rien ne pourra l’empêcher… Je jure pour ne pas oublier ce serment, je te jure de le signer deux fois par an : ce 3 janvier, jour où je l’ai prêté, et le 10 septembre, jour de l’acte sans nom fait par celte femme… Ce 3 janvier 1920. Louis G. – Ce 10 septembre 1920. Louis G. – Ce 3 janvier 1921. Louis G. —- Dont la minute pour cause d’envoi à cette femme, afin que rien ne la surprenne. Ce 29 avril 1921. Louis G. – Ce jour qui rappelle un si doux anniversaire.

Billet adressé à son ex-femme (mai 1921)

Je tenais à te prévenir de ton nouveau crime.

Les lâches qui t’ont détournée ont par trop peur, ce qui ne me permet pas de les voir.

Il faut que tu saches qu’après avoir tué mon père, tu viens de tuer Marie (sa belle-sœur) qui a rendu le dernier soupir hier au soir.

Si tu tiens à voir ton œuvre, tu pourras donc venir rue D. – Devant ce corps, je ne te demanderai aucun compte.

Billet adressé à son ex-beau-père (1er janvier 1921)

Tu t’es complètement dévoilé ce soir. Tu n’es qu’un imposteur, faux éducateur, digne complice de l’infamie commise contre moi. Menteur et faussaire, j’irai te demander compte demain dimanche de ta conduite. Tu étais brave ce soir parce que vous étiez trois ; tu peux battre le rappel pour en amener le double, vous ne me faites pas trembler.

Tu veux voir si les poilus ont encore du sang dans les veine pour se faire respecter. Tu auras la preuve de l’affirmative.

Reçois en attendant le dégoût d’un ex-poilu. À demain. – Louis G.

1er janvier 1921 (remise à la concierge).

Carte découverte adressée à son ex-beau-père (26-1-1921)

… « Aussi lâche que plat… superpatriote… Telle mcre, telle fille… Ah, ah, elle est libre ?… mais pour qu’un acte de justice soit viable il faut la vérité, toute la vérité, rien que la vérité… Tu n’empêcheras pas mon contrôle… Seulement nous ne sommes pas de même rang, vous êtes du monde, je n’en suis pas, j’ai donc un peu plus de cœur que vous… Pour moi, la lutte devrait durer dix ans, vingt ans, il n’y aura pas de pardon ; il faudra que je châtie les actes bas et vils ourdis contre moi après la grande tourmente. »

Mémoire rédigé à l’Infirmerie spéciale (5 juin 1921)

… Que me demande-t-on ? des preuves de l’amour de ma femme ?…

Depuis 1912 jusqu’à 1913, chaque jour ne se passait pas sans m’apporter une preuve. En a-t-elle écrit des lettres, pour avoir le prétexte de venir m’attendre ! Et ce 15 juillet 1912 où me voyant dans la rue elle fut bien vite près de moi, ce jour où elle me fit tant de mal. Ah ! elle doit s’en souvenir de ce 15 juillet où elle ne cessait de me répéter ces termes de sa grand-mère : « Tu ne feras qu’une putain comme ta mère. » Et puis, à cette époque, il y a trop de preuves, puisque ce n’était pas moi qui lui faisais la cour, mais elle qui me la faisait.

Arrivons maintenant à ce jour où elle me dit ce qui s’était passé. Ces paroles toujours contrôlables : « Je n’avais qu’un désir, me marier avec un homme que j’aime, pour pouvoir tout lui dire. »

Enfin, c’est le mariage, le mariage avec loul son bonheur, avec toutes les joies qu’apporte la vie commune de deux cœurs véritablement épris. Pourquoi, pourquoi a-t-il fallu que la grande guerre arrive pour tuer ce bonheur, pour tuer cette joie de vivre !…

À nous deux, Marthe D. (sa belle-mère), il faut aussi que tu daraisses sur ces pages. Toi, la pourvoyeuse de bagnes en 1908, tu peux bien te faire pourvoyeuse de cabanons en 1921. – Oui, mère indigne, pour te prostituer dans un autre mariage, tu n’as pas craint d’accuser ton premier mari François D. (je spécifie) d’avoir abusé de sa fille. Ton coup a été manqué, les médecins (?) étaient là pour reconnaître le mal-fondé de ta cause et au lieu d’envoyer ton mari au bagne, un tribunal t’a retiré le soin de tes enfants.

Pour moi, que penses-tu faire ? Ah, ah, la partie est dure, elle est serrée entre nous. Pour moi, pas de bagne possible, j’ai la conscience trop droite, je suis par trop connu et partout d’une façon honorable, et puis je n’ai pas de petite fille, alors pour moi c’est le cabanon.

Que veux-tu encore ? C’est six mois ce point fixe pour que mon ex-femme soit ma maîtresse après son remariage. Que dis-je après son remariage, après que ces êtres indignes l’auront prostituée, elle aussi, dans un autre remariage.

Six mois, ne vous en déplaise, Monsieur, la date n’est pas fixe. Six mois chez moi est un chiffre, n’ayant jamais eu pour habitude de discuter dans le vague, trouvant que cela est trop idiot. Oui, six mois après qu’elle se sera prostituée, je me mettrai en campagne. Six mois après qu’elle sera prostituée, j’entreprendrai ma course. C’est vrai que cette course ne durera pas longtemps, je suis trop bien sûr de moi, hein, Gaby ?

Ne parlons plus de 1912-1913, laissons même la grande tourmente de côté. Voyons du 11 juillet 1919, date de ma démobilisation, au 10 septembre 1919, date qu’elle partit. Mais ce 10 septembre, jour même de son départ, j’ai reçu ce jour-là la seule caresse d’elle depuis mon retour, quand elle me prit la tête pour me la déposer sur son sein en me disant : « Il faut que je t’embrasse au nom des années heureuses passées ensemble. » Et lorsque tout de suite après, je lui ai dit que je ne voulais pas du divorce, su réponse : « Qui te parle de divorcer ? » Et puis ses pleurs lorsque je lui ai retiré toutes mes photographies, ses larmes lorsque je lui ai pris 3 cartes postales que je lui avais envoyées lorsqu’elle était jeune fille, avec ces paroles : « Tu n’as pas le droit de m’enlever les seules choses à qui je tienne tant, car pour tout cela est le seul bonheur. »

Allons maintenant au 10 novembre 1919, jour où je suis monté chez elle pour lui demander ce qu’elle pensait faire. Nous voyant tous les deux, sa mère lui dit que nous pouvions aller dans sa chambre. Refus de Madame ; pourquoi ce refus ? il ne faut pas en aller chercher les causes bien loin : il ne fallait pas que je voie ce qui se passait dans sa chambre (?). Devant le refus de Madame, sa mère m’offre un siège dans la salle à manger. Ce siège se trouve à côté d’un fauteuil dans lequel elle vient s’asseoir ; elle penche sa tête sur moi comme au temps du bonheur, mais sur la parole de sa mère, elle se ressaisit et se sauve. Après la discussion, c’est là que je lui ai promis que six mois après qu’elle serait remariée, elle serait ma maîtresse. Elle ne sait que fondre en larmes. Ces êtres ignobles ont bien senti que la menace était énorme, et trop facile pour moi à exécuter, car au moment de prendre congé, D. est sorti avec moi pour me supplier de ne rien faire.

27 décembre 1919. – Ayant une course, ou plutôt ayant un renseignement à demander à Mme D., je monte la voir ; lui ayant exposé la cause de ma démarche je prenais congé en lui disant : « Nous allons rire. » C’est alors que cette dame me rappelle et me dit : « Je ne sais si vous avez envie de rire, mais ce n’est guère le moment, Gabrielle étant mourante à l’hôpital. » Je demande à cette dame si elle s’était tout de même décidée à se faire opérer ;

devant sa réponse affirmative et devant cette douleur, je lui ai donné la lettre que je venais de recevoir, en lui promettant de ne rien faire. C’est alors que Mme D. a été obligée d’avouer (?) « que nous aurions bien mieux fait de rester ensemble » (?). Ma réponse : « S’ên repent-on déjà ? ce n’est pas fini puisque cela ne fait que commencer. »

Grand silence de ma part ensuite, car il faut aller jusqu’à avril 1920. Il ne faut pas que je dise qu’elle a été plus loquace. Pour dire le jour, je ne m’en souviens pas, tout au moins de la date, car c’était un mardi. Rentrant ma journée faite, je trouve une lettre., c’était son avoué me prévenant d’avoir à me présenter le 7 mai pour la réconciliation. Fou de colère en voyant ce que l’on osait me servir, je repris mon chapeau pour aller bien vite rue M. Le malheur voulut que mon ex-femme se trouvât seule. En me voyant ce seul cri : « Ah ! Louis. » Comme je cherchais dans ma poche pour lui donner cet acte ignoble, elle en profita pour se sauver. Pourquoi toujours la crainte d’être seule avec moi ? Deux jours après, voyant M. D. je l’arrête pour le remercier de tout ce que l’on, me servait. Ses paroles : « Il faudrait que je sache, Louis, ce que vous voulez dire. » Puis, ayant lu cet acte monstrueux : « Non, Louis, personne chez nous n’a rien dit, C’est son avoué qui a tout fait pour que sa cliente ait raison. Et puis ce que je vous ai recommandé surtout, Louis, il ne faut pas vous réconcir lier. » Pourquoi me faisait-il cette recommandation ? il n’avait donc pas toute confiance en sa belle-fille ?

7 mai. —* Séance de conciliation. Ah ! que ce « non » sonnaii faux ! Qu’il n’aurait pas fallu beaucoup la travailler pour que ce soit un oui ! Il faut attendre, car ce ne sont pas eux qui sont maîtres de mes actes, pas eux qui seront maîtres des événements : il n’y a que le temps et moi.

Et ce jour de fin mai, ayant refusé une lettre recommandée où je leur annonçais ma visite, désirant avoir une nouvelle explication. La rattrapant sur le seuil de l’école, je lui remis cette lettre : que son merci était tendre, que ce soupir en se portant la main à la poitrine en voulait dire long…

Ah ! oui., c’est dur après le bonheur passé d’être ainsi chacun de son côté. Et ce premier janvier où elle ne savait que dire, qu’elle aurait voulu avoir un sac pour me le donner (?). Ses pleurs toujours lorsque je lui ai promis de la revoir. Non, la chose n’est plus possible, cet amour si grand ne peut être mort. Que ces êtres indignes qui l’ont détournée gardent encore l’avantage, en étant obligés de la cacher, mais cela je m’en moque. Mais ses années heureuses sont là, ce sont elles qui la tiennent, et ce sont par elles que la grande revanche se fera. Je dis et répète la revanche, et non pas la vengeance. La grande, puisque ayant perdu deux manches je leur ferai la belle en une seule.

Ma peine a été trop grande pour pouvoir laisser Cela. Elle ne sera que la petite victime des pourvoyeurs de bagne qui se fonl aujourd’hui pourvoyeurs de cabanon.

Comme nous avons le temps de jouer cette partie, ce n’est pas cette détention arbitraire qui les sauvera. Depuis quand est-ce qu’un citoyen de cette libre république n’a plus le droit de faire les cent pas dans la même rue et sur le même trottoir ? Où est le crime, où est le simple délit ? Je serais curieux de savoir sur quels Codes l’on se base et surtout de connaître l’article de ces Codes.

L’espoir n’est pas mort chez moi, il ne s’en va pas facilement ; au contraire, plus la lutte est serrée, mieux cela vaudra pour moi, étant bien davantage dans mon élément.

Je vous demanderai bien de déposer en mon nom une plainte en faux et usage de faux ayant occasionné mon arrestation et cètte détention. – 5 juin 1921.

Observation à l’Infirmerie spéciale (4-9 juin 1921)

Calme durant les 5 jours de son observation. Attitude uniforme,* réservée mais souriante, un peu hautaine. Proteste contre sa claustration, mais n’en paraît pas affecté. Converse avec les surveillants. Dépeint la famille de sa femme comme une collection d’êtres lascifs et incestueux, les qualifie de « Tuyaux de poêle », expression qu’il juge spirituelle, car il la répète fréquemment. Refrain constant : « Dès que sa femme sera remariée, elle deviendra sa maîtresse. » Son séjour se prolongeant, il se plaint en souriant, plaisante, dit à un surveillant : « Si je reviens ici, je ferai du bruit, pour qu’on m’expédie rapidement ; je suis gentil, aussi on me garde. » – Finalement, lassé par l’attente et excité par deux entrevues avec son ancienne famille, il devient quelque peu hostile : « Je ne dirai plus rien au Docteur, ma femme est aussi une catin. » Dort bien, mange bien ; accepte volontiers une purge. – Aucun besoin d’occupation ni de société ; son idéation lui suffît, et elle paraît être invariable. Son hypersthénie se manifeste dans la vivacité de ses mouvements et de ses propos, dans sa haute confiance en lui-même, dans ses ripostes, ironies et arguties, dans certains effets de rhétorique, dans un sourire empreint de supériorité et de mystère. Par ces traits, il rappelle l’hypoma-niaque.

Voici le prototype immuable de ses réponses.

« Certainement, ma femme m’aime toujours. Notre amitié était trop grande. Pendant la guerre, elle a fait pour moi tout ce qu’elle a pu, plus qu’elle n’a pu. Le jour même où elle m’a quitté pour le divorce, elle m’a embrassé en disant : « Voilà pour les * années heureuses passées ensemble. » Chaque fois que je l’aî revue, ses regards ne contenaient que de l’amour pour moi, de la pitié, et du regret de ne pouvoir pas me suivre. Quand elle suivait sa mère et l’autre, elle semblait me demander pardon. Elle m’a dit qu’elle aurait voulu avoir un sac pour me le donner (?). Je l’ai vue seule, elle s’est sauvée, mais en portant la main à son cœur ; ce n’est pas du tout comme elle le dit, parce qu’elle avait peur du rasoir. Quand je me suis introduit chez elle elle a refusé un tête-à-tête, mais parce qu’elle était trop émue, et parce qu’elle avait peur ; d’ailleurs elle s’est approchée de moi et a penché sa tête sur moi. Si elle n’était pas avec ces fripouilles, elle serait revenue depuis longtemps ; si on l’a éloignée de Paris, c’est parce qu’on n’est pas sûr d’elle. Je l’aurais reprise déjà, si je l’avais voulu. »

Assertion orgueilleuse : son père et sa belle-sœur sont morts du chagrin que leur a causé son divorce.

Fabulation : lors de son départ de Marseille pour Salonique, sa femme était présente (inexact) ; elle a eu un tel désespoir qu’elle voulait se jeter à la mer pour gagner à la nage le navire où était son mari.

Interprétations au sujet de ses beaux-parents : ils veulent à tout prix le compromettre ; ils ont tenté de le faire passer pour un souteneur, en envoyant demander chez lui s’il ne reçoit pas de l’argent des femmes (?) ; ils ont tenté de le faire passer pour anarchiste, car dans le journal VHumanité, dans une liste de souscription, il a trouvé son nom avec mention « 10 francs » ; or son nom est rare, on a donc donné son nom et remis 10 francs, bien par calcul.

Narrations stéréotypées. Formules détaillées et pompeuses, toujours les mêmes, pour certains faits. Solennité. Nombreuses locutions à effet. Redondance dans la tournure des phrases : plusieurs phrases de suite commenceront par « parce que » pour donner à toutes un élan, une cohésion, une apparence de force logique qu’elles ne possèdent ni dans le détail ni dans l’ensemble.

Confrontation avec les ex-beaux-parents (Infirmerie spéciale)

En présence de ses beaux-parents, il se tient immobile, assis, ne regardant que nous, observant une retenue hautaine, ne parlant que par réponses brèves et toujours adressées à nous.

« J’attends, dit-il. Avant le mariage, c’est ma femme qui fait la cour. Je l’ai connue chez une concierge, je l’y voyais presque tous les jours. C’est moi qui ai parlé de mariage, parce que je m’étais aperçu, dès le premier instant, de l’amour qu’elle éprouvait pour moi. Si j’avais voulu en faire ma maîtresse à ce moment-là, elle le serait certainement devenue. Avant le mariage elle a toujours eu une conduite irréprochable, et il est probable qu’elle est encore d’une conduite irréprochable à l’heure actuelle. Avant le mariage, nous étions au même niveau, je n’aurais pas été prendre une femme pour sa fortune. Son père est un simple ouvrier comme moi. Nous n’avions rien, nous étions petits. Son esprit a été travaillé longtemps d’avance pour supprimer notre amitié ; dès le l janvier 1919, elle m’écrivait : « Tu ne reconnaîtras plus ta Gaby », ce qui voulait dire qu’elle sentait un changement opéré en elle. Ma belle-sœur aussi, ma chère belle-sœur, a eu sur elle une influence néfaste. »

Nous lui demandons si son ex-femme lui a donné motif à soupçons. Était-elle attendue au sortir du magasin ? allait-elle à des rendez-vous ? l’a-t-il guettée, suivie, épiée ? l’a-t-il fait vingt fois ou cent fois ? donnait-elle du tabac à une certaine personne ? est-elle parfois rentrée en retard ? cette métrite pour laquelle on a dû l’opérer, d’où venait-elle ? prouvait-elle selon lui une infidélité ? Sur tous ces thèmes, réponses variables et évasives. Rien de tout cela n’a eu lieu, il n’a rien dit ni rien écrit sur de telles choses. Il n’a jamais été jaloux. Nous lui objectons les soupçons formulés devant nous, et les phrases jalouses dont ses lettres sont parsemées ; il équivoque sur des détails. Nous lui reprochons d’être peu logique, puisque, d’une part, il accuse sa femme d’inconduite, et, d’autre part, il garantit sa bonne conduite. Il nous répond qu’il a bien le droit d’être illogique après tout ce qu’on lui a fait subir. Il accorde que s’il est allé gifler sa femme, c’est parce qu’il supposait qu’elle avait un amant, certains propos le lui avaient fait croire ; il se refuse à affirmer qu’il regarde la salpingite comme non suspecte. Nous lisons alors ses lettres, remplies d’insinuations jalouses ; il en nie le sens, et dit : « Je me suis mal exprimé. » Peu de temps après, il revient sur la salpingite, et toujours sans rien en conclure.

Griefs contre ses beaux-parents.

« Pour le divorce on a bien pris garde de ne pas chercher des témoins dans ma maison, car tous auraient été pour moi. On peut se demander si Madame (sa belle-mère) aimait sa fille, puisque vous avez accusé votre premier mari d’avoir abusé de sa fille et que cela a été reconnu faux par les médecins (?) ; d’ailleurs vous ne vous êtes pas présentée au divorce. On a voulu en envoyer un au bagne, on veut en envoyer un au cabanon. Je ne dirai rien ici. Il y a des tribunaux, il y aura un jugement. Je ne suis pas fou ; ma place n’est pas ici, mais devant un tribunal. On a essayé de dire que je faisais de la politique, et le souteneur, pour me perdre. Un jour j’ai vu mon nom sur la souscription de 1*Humanité ; qui a fait cela, je ne puis pas le dire. Comment on a tâché de prouver que j’étais souteneur, mais c’est en faisant des enquêtes et en demandant si je pratiquais le métier de souteneur. (À son ex-beau-père.) Vous me demandez en quoi vous m’avez nui ? Mais vous n’aviez, au mois de janvier, qu’à me parler un peu sentiment, tout se serait fini. La question du rasoir est assez idiote, je n’ai pas eu de rasoir dans ma poche. Et puis la mort de mon pauvre père, et de ma belle-sœur, vous en êtes cause : ils sont morts du chagrin d’avoir vu mon divorce ; mon père était sentimental, ma belle-sœur aussi ; c’est mon divorce qui les a tant impressionnés qu’ils en sont morts. »

Il nie que jamais il ait lui-même parlé d’argent à recevoir du futur mari. Nous lui lisons de longs fragments de ses lettres tâchant de faire valoir, au passage, toutes ses locutions à effet ; en les entendant, il sourit avec orgueil, se frotte les mains, frise sa moustache ; au balancement de certaines périodes il rayonne. La phrase : « Je veux de l’or, beaucoup d’or » ne le démonte pas ;

il prend son parti de la franchise et nous répond : « Je n’aurai pas honte à faire la noce avec eux deux et à palper Vor du mari. Je n’ai jamais fait ce métier-là, mais je n’en vivrai pas longtemps. À quelle somme j’estime le dommage qu’on m’a causé ? mais je l’estime inestimable. Et cet or, on ne doit pas le garder, il doit rouler, je le gaspillerai. Lorsque je serai vengé complètement, je ficherai le camp et je la laisserai pour compte. Je veux la reprendre quinze jours, un mois, et la plaquer. Il y a bien d’autres femmes dont j’ai tiré vengeance. Madame le sait ; je le lui ai dit ; je les revoyais quinze jours, ensuite je les plaquais. Comment je saurai son remariage ? c’est bien facile ; je lis l’état civil dans le journal du pays, tout simplement ; il est forcé qu’on y parle de son remariage. »

D. – Que ferez-vous en sortant d’ici ? – R. – Je l’attendrai un soir, je ne lui ferai pas de mal, elle le sait bien. Je la reprendrai, ensuite je la plaquerai. – D. – Cela vous suffira comme vengeance ? – R. – Parfaitement. – D. – Pourquoi alliez-vous la guetter ? – R. – C’était parce que Madame m’a jeté en janvier le défi de la retrouver. – D. – Êtes-vous bien sûr de la quitter au bout de quinze jours ? – R. – Oui, parfaitement.

Confrontation avec son ex-épouse (Infirmerie spéciale)

La jeune femme accepte difficilement cette entrevue ; elle s’y résigne avec des larmes. Pour la réconforter, nous plaçons auprès d’elle un de nos confrères qui s’en occupe paternellement.

Le malade, en entrant, feint de ne pas voir la femme ; il prend un air hautain, s’assied, les bras croisés, avec un port de tête rigide, et le regard fixe. Nous le faisons parler, au début, difficilement.

R. – Je vous ai dit mes projets, inutile de les répéter.

D. – Êtes-vous amoureux ?

R. – Je ne sais pas.

D. – Il faut que vous soyez amoureux.

R. – Non, c’est une affaire d’amour-propre.

D. – Vous laissez votre femme à autrui, c’est singulier.

R. (avec fierté). – Je suis un philosophe. Il le faut bien.

D. – Quand vous avez connu votre femme, c’est bien elle qui a reçu le coup de foudre ?

R. – Je vous l’ai dit.

D. – Pourquoi avez-vous écrit une lettre supposée partir du Maroc ?

R. (avec arrogance). – C’était mon droit.

D. – Pourquoi vous a-t-elle quitté ?

R. – Je ne sais pas. Il faut le lui demander.

D. – Il semble qu’elle n’est guère amoureuse.

R. – Ces deux femmes se sont unies pour envoyer le père au bagne, elles s’unissent pour m’envoyer au cabanon… C’est la mcre qui exerce une influence sur sa fille. Elle ne l’influence même que depuis sa maladie ; avant elle ne se laissait jamais influencer. Son regard et sa voix ont toujours démenti ce qu’elle me disait.

D. – Vous demanderez une indemnité au mari ?

R. – Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas.

D. – Comment vous y prendrez-vous pour la reconquérir ?

R. – Peu vous importe la façon dont je m’y prendrai, pourvu qu’elle vienne.

D. —- Ce sera plus difficile, maintenant où elle est avertie.

R. – Elle est bien venue une fois, elle viendra une seconde.

D. – Comment ferez-vous ?

R. – D’abord, elle est comme son père, elle aime le changement, Sa mcre aussi. Six mois après s’être mariée, elle ne sera plus d’accord avec son mari.

D. ~ Nous voudrions savoir le secret de ramener les femmes.

R. – Vous voulez me pousser pour me mettre au cabanon.

D. – Vous la guetterez le jour du mariage ?

R. – Ce jour-là je ne me dérangerai pas. Je resterai à mon travail.

D. – Vous la capterez par le regard ; mais elle ne vous regardera pas étant prévenue.

R. – C’est mon affaire.

D, ™ Ferez-vous semblant d’avoir dans votre poche un rasoir *?

R. – Ah ! le fameux rasoir avec lequel je suis allé plusieurs îqis menacer Madame à Asnières !

D. – Comment expliquez-vous cette haine qu’on a contre vous ? est-ce parce que vous êtes un ouvrier ?

R. (solennellement). – Peut-être.

D. – Votre femme est gracieuse, distinguée ; ce serait votre plus jolie maîtresse.

R, – Si ce n’était pas la question d’amour-propre, je m’en ficherais.

D. – Alors si vous la supprimez, vous ne vous suiciderez pas après ?

R. – Non, car j’aurais déjà pu le faire.

D. – Vous ne tenez pas à la supprimer ?

R. – Je préfère qu’elle soit malheureuse.

D. – Vous ne pourrez pas la retrouver, elle voyagera. Son mari aura une auto.

R. – J’ai le chemin de fer.

D. – Le mari pourra avoir un yacht.

R. – Je les rejoindrai.

D. – Un ouvrier ne fait pas facilement le tour du monde.

R. – Partout où je pose les pieds, c’est ma patrie. Partout où elle sera réfugiée, je la rejoindrai.

Durant tout ce dialogue, sa fierté et son énergie ont augmenté. Un sourire contenu l’illumine. On croirait qu’il joue sur la scène fe rôle d’un jobard de village, et charge le rôle ; toutefois sa fermeté en assombrit le comique.

L’interne prend son pouls et énonce « 72 ». Il se rengorge et dit : « Vous voyez, je suis calme, je ne suis pas fou. »

Au moment de sortir, il se retourne et il nous dit : « Allez-vous bientôt faire cesser cette comédie. Pouvez-vous, puisque je suis fou, adresser une plainte contre X. pour arrestation arbitraire ? Pouvez-vous prévenir la Ligue des Droits de l’Homme ? »

Le lendemain, son hypertonie persiste ou même a augmenté. Son regard est dur, il reste silencieux sur sa chaise, les bras croisés, comme impassible. Nous essayons de l’irriter un tant soit peu, seule façon de rompre son silence.

« Je suis têtu, je ne vous répondrai pas. Si je suis coupable, il n’v a qu’à m’envoyer de l’autre côté pour qu’on me juge. »

D. – Que dites-vous de l’attitude de votre femme hier ?

R. – Je ne l’ai pas vue.

D. – Vous n’avez pas tourné la tête de son côté ; mais de temps à autre, malgré vous, vous lanciez un petit regard sur elle (exact).

R. – Ce n’est pas vrai. Je n’ai pas bougé.

D. – Vous aviez une belle occasion de la reconquérir. Vous auriez pu l’embrasser, l’endoctriner, la faire pleurer.

R. – Je n’avais ni à lui parler ni à la voir.

D. – Vous tenez donc à ce qu’elle se remarie ?

R. – J’y tiens beaucoup, pour qu’elle fasse la comparaison.

D. – Voudriez-vous vous remarier avec elle ?

R. – Ah ! non, je ne veux pas briser ma vie complètement.

D. – Hier, vous l’avez vue pleurer.

R. – Je ne l’ai pas vue.

D. – Le monsieur qui lui tenait la main, l’avez-vous vu ? Le voici, il est encore là, regardez-le.

R. – Je m’en fiche. Ils ne sont pas mariés. Je l’aurais su.

D. – Ils avaient plutôt l’air très amoureux l’un de l’autre.

R. – Cela me laisse froid.

D. – Pour moi, il ne sera pas cocu.

R. – Bien, c’est ce que je veux.

D. – Regardez-le, il se moque de vous.

R. – Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse.

D. – Vous ne lui en voudrez pas, au monsieur ?

R. – Mais non, du tout, il en faut un.

D. – Ce qu’il vous faut, ce n’est pas la femme, c’est la vengeance.

R. – Oui, parfaitement.

D. – Voulez-vous serrer la main du fiancé ?

R. – Qu’est-ce que cela peut me faire ?

D. – Je crois bien qu’il ne vous redoute pas.

R. – Nous verrons bien.

D. – Lui trouvez-vous l’air assez riche ?

R. – Nous verrons bien. C’est son affaire.

Interrogatoire à Sainte-Anne (21 juin 1921)

Nous le revoyons à Sainte-Anne (Service du Dr Briand), le \? 1 juin, avant la Séance de la Société Clinique de M. M… Il ne nous reproche pas de l’avoir interné.-

Il nous démontre d’abord la passion de sa femme par les exemples déjà connus (baiser d’adieux, etc.).

« Son divorce n’est pas valable ; il n’a été qu’une comédie. Il n’est basé que sur des allégations fausses. Les Juges ont dû être complices, et non pas dupes. Il ne faudrait pas grand’chose pour que je puisse le démolir, et puisse réépouser ma femme. Si î’on s’était informé dans ma maison, on aurait su qu’il n’y avait aucun motif, rien que des rires et des baisers. Je ne crois pas que le Jugement ait été simulé, il est donc valable, légalement. De foutes façons, je ne ferai pas opposition. – Je ne crois pas du fout qu’actucllement elle soit fiancée. Je ne l’ai même jamais cru. Quand vous avez voulu me faire croire qu’elle l’était en me présentant l’autre monsieur, je ne l’ai pas cru, mais je n’ai pas voulu îe montrer, je le regrette maintenant. Quand bien même elle serait fiancée, cela ne changerait rien. – J’ai eu tort de ne pas écouter ïe propre frère de sa mère, quand il me disait qu’elle ne vaudrait jamais rien, et qu’elle devrait bien, en tout cas, ne pas revoir sa mère. »

Présentation à la Société Clinique (21 juin 1921)

Pour commencer, refus de parler. Parle quand on lui fait entrevoir que sa sortie peut dépendre de son attitude devant les médecins, assemblés pour juger s’il est calme ou non.

« Le jugement n’a pas été simulé, ou tout au moins je ne pense pas. Mais c’est un divorce par défaut, il ne vaut rien. Mais je ne veux pas qu’il soit cassé. Je n’ai pas dit qu’elle a reçu le coup de foudre, je n’ai pas dit qu’elle m’a fait la cour. C’est cependant vrai. Je lui ai donné deux gifles en traîtrise, si vous voulez, oui, mais elles étaient justifiées depuis la veille.; ce qu’il y avait eu, demandez-le lui, je n’ai pas à le dire. Je n’étais pas jaloux, je n’ai rien dit pour le faire croire. Je ne serai violent pour personne. Qu’elle se marie, tant mieux. Elle fera la comparaison. J’y tiens beaucoup. Oui, quinze jours après son mariage, je la reprendrai. Où et comment, je la retrouverai ? j’attendrai 15 ans s’il le faut. Contre l’auto, il y a le chemin de fer. Son père était coureur, elle sera coureuse aussi. Qu’elle le veuille ou non, elle cédera. J’ai toujours repris mes maîtresses, comme je voulais. Le futur mari, l’homme aux mains blanches, ce sera un bourgeois certainement. Je n’ai pas dit que j’accepterais de l’argent de lui, je n’en accepterai jamais. Évidemment il en aura. Et quand même j’en accep-ferais, ce ne serait que juste. Je ne veux pas vivre de cet argent, je le ferai rouler. Et puis cela ne durera pas longtemps. »

À mesure qu’il pérore, il s’irrite. Il réédite ses griefs, ses prédictions, ses preuves. Avant de sortir, il nous déclare : « J’aurais bien dû me marier ailleurs. »

Commentaires

Notre malade n’est pas un simple Quérulant ; c’est un Éro-tomane au Stade de Dépit. Il est primitivement un Orgueilleux Sexuel, et secondairement un Récriminateur.

I. – Dans deux communications antécédentes (décembre 1920 et février 1921), nous avons démontré que l’élément générateur des Délires Érotomaniaques réside dans une Triade affective (Orgueil, Espoir, Amour), laquelle engendre le Postulat, lequel engendre des Constantes. Le Postulat consiste dans la conviction erronée de VEmprise Totale sur le Psychisme Sexuel d’une Personne Déterminée. Cette donnée essentielle existe dans notre cas, elle en commande tous les détails, elle seule permet de mettre chaque détail à son plan.

Nous avons dit que dans l’Érotomanie l’élément Orgueil l’emporte de beaucoup sur l’élément Amour, il n’y a donc pas Heu de rejeter de l’Érotomanie un cas où le sentiment Amour paraîtrait d’un mauvais aloi. Notre cas met nettement en lumière la prééminence de l’Orgueil. L’attrait sexuel, d’autre part, est rendu évident par le fait d’une entente rompue contre son gré, par les lettres qui expriment fréquemment la pitié, la tendresse, la jalousie, et par le genre même de la femme qui est jolie et délicate, relativement raffinée, très propre à flatter l’amour-propre d’un ouvrier.

Notre cas présente plusieurs traits inusités.

Tout d’abord l’Objet est une femme que le Sujet a possédée. Ce fait heurte les notions classiques du Platonisme et de l’Inégalité Sociale.

Nous avons démontré que le Platonisme est une donnée sans importance dans le tableau de l’Érotomanie ; c’est un détail individuel, variable, inconstant, improuvé, sans influence sur la genèse et l’évolution du délire. Une cohabitation de longue durée a certes dépouillé la femme de l’attrait global du mystère, mais ses refus lui font actuellement une nouveauté, l’éloignement la repoétise, c’est de la psychologie normale ; d’autre part, la femme peut encore flatter l’Orgueil de notre Sujet, et c’est là le point le plus important.

En second lieu, cette femme est de rang social égal. Ce fait ne l’empêche pas d’avoir pour notre malade, outre son attrait, du prestige. Elle n’est pas seulement jeune et jolie, mais physiquement et psychiquement elle présente une certaine distinction (son affinement s’explique d’ailleurs par sa profession, l’influence de son beau-père, l’exemple de sa mère elle-même ; : elle appartient virtuellement à la caste bourgeoise et il lui est loisible d’y entrer par le mariage ; son mari sent nettement ses infériorités : il ne l’imagine remariée qu’à un homme riche, l’homme aux mains blanches. Elle a donc pour lui un prestige individuel augmenté d’un prestige social, et notre cas rentre dans la règle, ou moins dans Vesprit de la règle. On a d’ailleurs exagéré en admettant que l’écart social entre le Sujet et l’Objet est constamment considérable ; nous connaissons des cas où il était minime ou nul. Le seul point important est que l’Objet possède aux yeux du Sujet un prestige.

Le Sujet semble être entré d’emblée dans la Phase de Dépit. Cette particularité est le fait des circonstances. Tant que le Sujet était heureux dans son amour, il n’y avait lieu pour lui à nulle sorte de poursuite, il s’agite seulement du moment où il se voit dépossédé. La cohabitation a supprimé la phase de revendication affectueuse, phase d’espoir des cas ordinaires. Mais cette phase doit avoir eu lieu ; il y a 10 ans, lors des fiançailles ; dès cette époque, l’orgueil d’être aimé dépassait probablement la mesure normale, certains de ses propos d’aujourd’hui le donnent à penser. Si à cette époque il avait été repoussé, ne serait-il pas devenu alors persécuteur ? Nous sommes en droit de le si pposer. – Ainsi, la première phase de l’Érotomanie aura été non supprimée, mais indécelable. – La cohabitation a eu un autre effet, celui de donner aux griefs une teneur très inusitée, du moins en Érotomanie, celle des discordes domestiques.

Toutes ces particularités résultent des circonstances seules, et en résultent logiquement. Elles changent l’expression du délire, mais elles laissent intacte et complète la condition tant suffisante que nécessaire d’un délire éorotomaniaque : la conviction d& polariser à son profit VIdéation Sexuelle de VObjet, et de posséder par là incoerciblement tout son psychisme.

Notre cas semble encore être spécial par l’absence de la jalousie ; mais il n’y a là qu’une apparence, due au dépit. La jalousie existe, nous en trouvons la preuve dans des paroles, lettres et actes, mais elle est refoulée par l’orgueil qui, dans notre cas, est extrême. Jadis déjà notre sujet avait pour principe de ne pas paraître s’opposer à ce qui le vexait, de paraître même le vouloir, et d’y aider. Il prend aujourd’hui la même attitude, et il y ajoute un projet de vengeance assorti : elle se mariera, soit, il la reprendra quand même ; son pouvoir n’en sera que mieux prouvé, et sa vengeance sera plus grande, puisqu’il fera plusieurs malheureux. Ainsi son orgueil trouve son compte dans ce qui paraît, à première vue, une concession.

Le fait de vouer la femme aux embrassements d’autrui ne prouve nullement l’absence d’amour et de jalousie. Une telle réaction est en germe dans tout dépit d’amour normal, a fortiori est-elle possible dans un cas de dépit morbide.

En outre, et c’est un trait jusqu’ici négligé de l’Érotomane. sa passion compose assez facilement avec les idées de Jalousie. L’Ërotomane admet parfois, soit (côté hommes), le partage* au moins provisoire avec l’Époux, soit (côté femmes), le partage même indéfini avec l’épouse. La cause en est évidemment que l’amour-propre du sujet se juge encore flatté : 1° de jouir de l’Objet dans quelque mesure ; 2° de posséder tout son cœur. Beaucoup de sujets jugés normaux s’accommodent de telles conditions, sans même exiger la deuxième.

Le fait de vouloir quitter sa femme après l’avoir quelque temps reprise n’est pas non plus exclusif d’un amour réel. Une telle réaction est aussi en germe dans un dépit d’amour normal. Nous ne sommes d’ailleurs pas du tout sûrs que le sujet, comme il le prétend, rejetterait la femme. 11 pourrait se raviser après la possession, et la garder, et son orgueil trouverait facilement une formule pour s’accommoder de ce parti. On peut douter de son détachement, de même qu’en principe nous doutons fort du platonisme qu’allèguent certains Érotomanes. Tel plan est admissible dans une période d’attente, qui ne l’est plus après réussite.

Rejetterait-il la femme après l’avoir reprise, ce fait ne prouverait encore rien, sinon que son orgueil l’emporte sur son amour, ce qui est certain par avance.

Cet usage de son ascendant, prendre pour rejeter, n’est pas le plus naturel possible ; son degré de fixité au moins est anormal. Nous pouvons remarquer que ce projet est aidé par les circonstances, une possession de plusieurs années ayant affaibli chez le sujet plusieurs des éléments de l’amour, l’attrait du nouveau, par exemple. D’autre part, il entend faire acte d’autorité, et de toutes façons ce programme sera rempli. Enfin il a toujours été dans les habitudes du sujet de ne jamais paraître s’opposer, sur le moment, à ce qui le vexait, mais de paraître s’y prêter et de simuler l’indifférence. C’est sa réaction personnelle en cas de dépit ; il ne fait que persister dans ce genre de réaction.

Le Sujet déclare son ex-femme subornée parles beaux-parents. Il y a là, pourrait-on nous dire, une atteinte à cette conviction de domination psychique totale, que nous prétendons essentielle : nous répondrons que précisément des affirmations de ce genre, et infiniment moins soutenables, sont habituelles de la part des Érotomanes, et que le besoin d’expliquer la conduite imprévue de l’Objet force le Sujet à lui prêter une psychologie fantastique, cl notamment une passivité incroyable envers les tiers.

On a pu remarquer que notre Sujet ment fréquemment : c’est ià un trait commun à tous les Passionnels. Il est marqué surtout chez les Revendicateurs, qui n’hésitent pas à faire des faux pour appuyer ce qu’ils jugent être la vérité. Quand notre sujet dénature des incidents, rapporte faussement des propos, on peut penser à des illusions du souvenir, mais la mendacité devient bien évidente dans une manœuvre mythomaniaque comme le faux départ au Maroc, et un récit forgé de toutes pièces comme celui des adieux de Marseille.

Notre sujet fait montre d’une cupidité de très mauvais goût, quand il se promet de recevoir de l’argent du mari de sa femme ; mais ce trait ne permet pas de nier l’Érotomanie. Il est fréquent chez les Érotomanes femmes, arrivées à la période d’hostilité ; il n’est pas sans exemple chez les Érotomanes masculins ; nous avons vu un valet de chambre, après la phase d’espoir usuelle, réclamer, à défaut de la jeune fille aimée (fille de ses maîtres), une indemnité de 10.000 francs. Les débiles ruraux nous paraissent être spécialement disposés à cette réaction processive. Elle est plus commune chez la femme, la femme étant accoutumée à l’idée d’être soutenue par l’homme.

Notre sujet ne se figure pas que tout un public a les yeux sur lui, il semble en cela manquer à une des habitudes de l’Érotomane. Mais, par compensation, il déclare sa famille affectée à ce point de son divorce, que deux des siens en sont déjà morts. Ce n’est, ià qu’une formule nouvelle de l’illusion traditionnelle : intérêt passionné d’autrui pour son affaire. Dans cette variante, l’intensité remplace le nombre.

Fréquemment, les Érotomanes, quand il y a lieu, nient la réalité du mariage de l’Objet : ici, le Sujet nie la valabilité du Divorce et du Remariage, c’est une variante de la négation générale de tout obstacle, habituelle aux Érotomanes ; elle résulte des circonstances. Ce qui est constant dans les formules, du moins les formules secondaires, ce ne sont pas leurs termes exacts, c’est leur esprit.

De notre cas, après une facile analyse, se dégagent nettement les Constantes du Syndrome Érotomaniaque, telles que nous les avons récemment définies : la Triade Affective (Orgueil, Amour, Espoir), le Postulat, enfin les Formules Dérivées du Postulat : 1° l’Objet ne peut avoir de bonheur sans le Sujet ; 2° la conduite de l’Objet est paradoxale, contradictoire, à double sens. Cette dernière formule est inévitable, car elle résulte du besoin d’ac-commoder les faits indéniables avec l’infrangible Postulat.

Notre Sujet étant au Stade du Dépit, croit haïr, mais l’espoir inconsciemment subsiste, avec une dose d’attrait sexuel non négligeable. Sa haine est mixte : c’est le cas normal.

Ainsi les règles déjà émises se trouvent vérifiées, dans le cas actuel : ses détails appartiennent à l’Érotomanie, et la synthèse en fait une Érotomanie.

II. – Notre malade doit-il être appelé un Revendicateur ? 1° À l’égard de l’Objet, il ne l’est pas ; il n’est que récriminateur, protestataire, vindicatif. Tel est le cas de la Passion Normale ; c’est aussi le cas général des Érotomanes à la période de Dépit. Ces malades ont des traits communs avec les Revendicateurs, mais ne sont pas des Revendicateurs. S’ils revendiquent, c’est très secondairement, c’est en outre sur des thèmes tardifs : indemnité, dommages-intérêts, dédit. On doit même noter que fréquemment leur demande d’indemnisation n’est pas sincère, c’est une manœuvre. 2° Dans ses rapports avec les tiers {en l’espèce les beaux-parents), notre malade n’est pas non plus revendicateur ; il est protestataire, récriminateur, vindicatif, rien de plus, du moins pour le moment. Il réclame bien son exépouse, mais il la réclame à elle-même, il juge tenir son droit sur elle de causes psychiques (souvenirs profonds, passion latente) et non d’arguments juridiques. Les points de droit ne l’intéressent pas, il ne chicane pas sur des objets, la négation de la validité du divorce n’est pas constante, elle est d’ailleurs, quand elle a lieu, bien plus morale que juridique, il n’est aucunement processif. S’il devient processif, ce sera une complication du délire.

Notre malade doit-il être appelé un Interprétatif ? pas davantage. Certes, il fait quant à l’Objet des interprétations favorables, mais ces interprétations sont d’origine passionnelle, la conviction d’être aimé leur est antérieure ; ces interprétations surviennent à titre justificatif. Tant que le sujet raisonne, il le fait forcément au bénéfice de son délire ; les Confus eux-mêmes interprètent quand ils sont tant soit peu anxieux, ce n’est pas être interprétatif, au sens le plus étroit du mot. À l’égard des tiers, notre sujet interprète-t-il ? oui, mais cela seulement dans l’orbe de sa passion ; ici encore les interprétations sont secondaires aux deux sens du mot ; elles n’ont aucune autonomie, elles sont un résultat lointain de l’effervescence passionnelle. Examinons comment le sujet pense à l’avenir. Sûr de reconquérir sa femme, il ne veut même pas prendre la peine de faire des plans pour la retrouver, non plus, que pour s’imposer à elle ; sa méthode sera telle ou telle, une seule chose, dès maintenant est fixe, sa réussite. Ce mode d’idéation s’applique à son passé. Pas pius qu’il n’a besoin d’un plan pour être sûr de réussir, pas plus il n’a eu besoin de base pour être convaincu d’être aimé, sa conviction lui tient lieu de preuves. Nous tenons là un test de son idéation, montrant combien il est superflu et injuste de regarder l’interprétation comme l’origine des convictions d’un Passionnel.

III. – L’Érotomanie est un Syndrome Psychologique, ou du moins presque exclusivement psychologique. La déviation pathologique spéciale qui entre en jeu au premier moment de sa genèse nous échappe, mais elle n’est pas niable ; d’autres aberrations de même ordre, c’est-à-dire pathologiques, doivent se produire dans l’idéation ultérieure, à côté de la dyslogie passionnelle pure ; néanmoins l’ensemble du délire présente de grandes analogies avec la Passion dite Normale ; leurs dyslogies sont presque les mêmes : c’est manifeste, en particulier dans le Dépit. Aucun délire ne parodie ou n’utilise à ce degré les processus psychologiques normaux, pas même les Délires Interprétatifs. Le fait d’être psychologiques, ou du moins de contenir, dès le départ, nombre d’éléments psychologiques, confère aux délires en question une très grande variabilité ; les variations résultent soit du caractère individuel des malades, soit simplement des circonstances. Les cas varient par le degré et la nature des exigences du délirant, par le degré et les formes de sa jalousie, par le degré de sensualité, par le degré de la propension au suicide, etc. Plus on observe de cas et plus on se sent porté à supposer que l’atypisme serait la règle.

La variabilité susdite est le résultat du caractère relativement superficiel d’un tel délire. Elle se rencontre, et pour une raison identique, dans les Délires Interprétatifs. Si nous comparons les Délires Passionnels aux Psychoses qui sortent déjà presque complètes de l’Inconscient, par exemple les Délires à base d’Au-tomatisme Mental, nous dirons que ces derniers n’offrent qu’une portion réduite, en outre tardive, d’éléments psychologiques ; pour cette raison, ces cas se reproduisent en séries beaucoup plus stéréotypées ; leurs variations sont presque insignifiantes, en regard de leurs éléments fixes. De même les Délires Alcooliques Aigus offrent moins de variantes individuelles que les Ivresses, les Anxiétés Aiguës moins que les Simples Dépressions, etc. Cette variabilité n’empêche pas des Constantes de se découvrir à l’analyse. Dans le cas de Délires Passionnels, ces Constantes sont d’autant plus nettes et plus nombreuses que le Cas Passionnel est plus pur, autrement dit que le Délire est, dans sa genèse, plus exclusivement passionnel.

L’Érotomanie étant, à peu de chose près, un Syndrome Psychologique, peut se développer soit isolée, soit associée à un autre processus morbide bien plus profond, ou en tout cas plus général. L’association la plus fréquente a lieu avec des Délires Interprétatifs ou Imaginatifs. Elle est alors provoquée par eux sans résulter d’eux entièrement. Elle est un incident de leur évolution, souvent même le premier en date. Ces cas qui sont les plus fréquents, seraient de nature à jeter quelque confusion dans la conception du Syndrome, si l’on n’avait soin de séparer très soigneusement les cas associés (ou encore symptomatiques), des cas purs. Dans les cas symptomatiques, on remarque souvent une conviction née sur des bases encore plus fragiles que dans les cas purs ; souvent l’Objet n’est pas réel, mais inventé ; dans de tels cas, l’intensité affective est moindre, elle offre toutes les dégradations de la passion au sentiment ; le développement logique est aussi dans de tels cas moins implacable, le passage aux actes moins impérieux, l’évolution moins rigoureuse.

Les Polymorphes et les Subdéments présentent de véritables diminutifs de l’Erotomanie, des Érotomanies Sommaires, pourrait-on dire, réduites à l’idée vaniteuse d’être aimé d’un grand personnage : chez de tels malades cette conception reste béate et ne conduit à aucun acte : du fait même de son mode de genèse, elle laisse hors de jeu l’élément volonté, elle ne s’associe pas à de l’Hypersthénie, elle est torpide.

Les Érotomanies associées sont comparables aux Revendications Épisodiques de certains Persécutés Hallucinés Systématiques. Ces Revendications constituent un Délire Passionnel surajouté à un processus plus profond et plus durable ; sa genèse n’est pas pure, mais complexe, aidée notamment par une certaine dose d’activité interprétante préétablie. Ces délires de Revendication Épisodiques n’ont pas, en fait, l’intensité des délires purs.

On peut rencontrer ainsi des Érotomanies prodromiques, associées, surajoutées, d’une intensité qui varie de l’impériosité passionnelle à la douceur sentimentale, enfin des Érotomanies frustes et sommaires, qui sont torpides. Les différences d’intensité et de pronostic sont liées à la seule différence dans l’origine. Les différences d’intensité dépendent aussi, dans une mesure très étendue, du caractère individuel.

Nous envisagerons une autre fois cette question qui, à not re connaissance, n’a pas encore été posée ; existe-t-il vraiment des cas d’Érotomanie Pure, c’est-à-dire des cas réellement non prodromiques d’un autre délire ? À notre avis, il existe bien des Délires d’Érotomaniaques purs, exactement comme il existe des Délires de Jalousie et de Revendication purs.

Dr Legrain. – Ce malade est un Dégénéré faisant à la fois des Idées de Persécution et des Idées Mégalomaniaques. C’est un Persécuté-Persécuteur.

Dr de Clérambault. – Qualifier notre Délire de Mégalomanie, ce n’est pas le caractériser. De quelle mégalomanie s’agit-il ? d’une mégalomanie à thème érotique. Cette mégalomanie érotique est-elle difiuse ? non, elle est circonscrite, polarisée ; elle se réfère à un seul objet. Y a-t-il lubricité ? nullement ; il y a seulement idée de domination psychique, de cause sexuelle. Ainsi resserrée, que devient cette mégalomanie ? L’Érotomanie pure et simple.

Qualifier notre Délire, Délire de Préjudice, Quérulance, Revendication, c’est encore n’en voir qu’une partie et en oublier l’origine. De quel genre de revendication s’agit-il ? d’une revendication orgueilleuse, à thème et point de départ sexuels, visant une personne supposée en état d’emprise amoureuse irrésistible. Ainsi resserré, que devient ce délire quérulant ? une Érotomanie à sa deuxième période, Stade de Dépit.

Ainsi, de quelque côté que nous abordions le sujet, nous sommes ramenés, aussitôt que nous en faisons le tour, au même terme : Érotomanie. C’est le seul qualificatif qui soit complet, parce que seul il est causal.

Il arrive constamment que chez les Érotomanes, au cours des Stades de Dépit et de Rancune, l’élément Amour soit méconnu. On ne doit pas prendre au pied de la lettre les paroles de haine des malades. Dans le dépit amoureux normal, tel que l’ont peint les romanciers et dramaturges, la haine passagère refoule même la jalousie, l’orgueil suggère exactement les mêmes défis que profère notre Érotomane. Il n’y a pas de sujet amoureux qui, dépité, n’ait formulé les mêmes dédains de l’objet aimé, les mêmes vœux de le voir infidèle, la même certitude de l’en voir un jour contrit, le même projet de le reprendre un jour pour le rejeter, la même joie douloureuse à se prévoir trompé, pour être ensuite plus méprisant. Si l’idée de reprendre sa maîtresse pour la rejeter n’a pas été mise en valeur au théâtre ou dans les romans, c’est parce que les brutalités sont moins de mise en littérature que dans la vie. Un homme de 30 ans, furieux d’être quitté par une maîtresse de 35, nous disait, certainement dans une inspiration toute passagère : « J’aurai sa fille quand elle sera grande. » Or, la fille de cette femme, pour lui, sûrement, c’était encore cette femme. Il n’y aurait rien de surprenant à ce que chez un Érotomane une idée de ce genre apparût, et fût durable ; a fortiori, l’idée plus simple dont il s’agit en l’occurence.

Cette idée d’ailleurs est conforme au psychisme de l’Éroto-mane. Nous avons déjà fait valoir antérieurement que dans la

Triade Affectivité, base de toute Érotomanie (Triade Orgueilr Espoir, Amour), l’élément Orgueil est de beaucoup le plus important, or cet orgueil reste satisfait, dans notre cas, par l’idée de garder l’infidèle jusque dans l’infidélité, idée pénible seulement pour l’élément Amour, lequel, nous le savons, n’est jamais prédominant.

L’élément Amour, dans notre cas, ne fait pas défaut. N’oublions pas que le délire a pour origine une femme jeune, jolie, délicate, très supérieure à tous points de vue à notre Sujet, qu’il aimait encore (bien ou mal, mais qu’il aimait), très peu de temps avant la rupture ; on ne doit pas oublier non plus que, contrairement au Concile de Trente, cette femme, aux yeux de notre délirant, a une âme, que c’est cette âme dont notre sujet déclare être le souverain maître, qu’il attend la mainmise physique de la volonté de cette âme seule (force des souvenirs, passion latente), en un mot qu’il ne réclame pas cette femme comme une chose, à des tiers, mais, comme une personne, à elle-même.

C’est l’illusion de VEmprise Psychique dans le domaine amoureux d’abord, et tous les autres domaines ensuite, qui constitue VÉrotomanie, et qui la différencie de tout autre Érotisme. Cette illusion résulte de la Triade Affective (Orgueil, Amour, Espoir), elle se formule dans le Postulat et elle engendre les Dérivés (pensées et actes) que nous avons énumérés précédemment.

Cette illusion de l’Emprise Psychique différencie encore la Revendication Érotomaniaque de toute autre Revendication. Dans les autres Revendications, les protestations et les demandes, s’adressant non à l’Objet même, mais aux détenteurs d’un objet, revêtent d’emblée la forme litigieuse ; les souffrances d’orgueil, l’idée de préjudice, les interprétations hostiles sont initiales. La marche, dans l’Érotomanie est différente ; le délire débute par une phase d’espoir, l’orgueil du sujet est flatté, il ne fait, à propos de l’Objet, que des suppositions favorables, il n’est pas quérulant ni hostile en principe ; quand il le devient, ses arguments ne sont pas de nature juridique, il n’est pas processif, ou, s’il le devient, il n’est que partiellement sincère, etc.

Si notre sujet n’était qu’un Revendicateur, ce serait le point de droit qui l’obséderait. Il contesterait radicalement et constamment la validité du divorce, intenterait des actions diverses, aurait pour objectif unique le maintien du lien conjugal, prétendrait reprendre sa femme immédiatement et la garder, qu’elle soit heureuse ou malheureuse, il parlerait en juriste comme les Dépossédés, ce serait moins un Érotomane qu’un Processif.

Le terme Revendicateur, appliqué aux Érotomanes, deuxième phase, n’est pas totalement juste. Certes l’Érotomane dépité

a de très nombreux traits communs avec les vrais Revendicateurs (hypersthénie, conviction incoercible, combativité, etc.), mais il ne revendique plus l’Objet, il Vinvective et veut se venger. S’il revendique littéralement, c’est sur des données accessoires, comme celle du dédit, et souvent sans sincérité. Il a l’air revendicateur plus qu’il ne l’est, cela du moins envers l’Objet : à son égard, il est seulement vindicatif. Par contre, celle des périodes où le sujet mériterait l’épithète de revendicateur, bien qu’on ne la lui donne pas encore, c’est celle où il n’est pas hostile, c’est la première phase, celle d’espoir. Mais sa revendication de l’Objet est amicale, comme le serait celle d’un gros lot qu’il viendrait de gagner.

Notre sujet a paru entrer d’emblée dans la phase de dépit : mais il n’avait lieu de révéler aucun trait érotomaniaque durant toute sa période heureuse, c’est-à-dire avant son divorce. L’Orgueil morbide a dû exister dès le début, mais n’ayant pas été repoussé, il n’a pas eu à se révolter.

À la réalité du sentiment Amour, on pourrait objecter le peu d’intensité de la Jalousie, et les exigences pécuniaires.

Au sujet de la jalousie, nous avons déjà fait remarquer que de vouer au diable l’infidèle est assez dans les habitudes du dépit amoureux normal. Deux autres points sont à noter. Notre sujet a pour réaction personnelle, dans toutes les circonstances qui le vexent, de simuler l’indifTérence, de se prêter à ce qui l’irrite, voire d’y aider. Les notes personnelles sont fréquentes dans les Délires Érotomaniaques, et celle-ci se comprend d’autant mieux qu’elle est une réaction d’Orgueil. D’autre part, nous pourrions montrer que l’Orgueil des Érotomanes compose parfois avec les Idées de Jalousie. Le cas est fréquent chez les femmes, il n’est pas sans exemple chez l’homme.

Le sentiment de Cupidité n’est pas du tout inhabituel chez les Érotomanes. Les demandes dommages-intérêts sont fréquentes de la part des femmes ; du côté hommes, les grands débiles, surtout ruraux, ont parfois les mêmes exigences.

En résumé, notre cas d’Érotomanie présente plusieurs particularités : choix de l’Objet dans une classe sociale non différente, choix de son ex-épouse pour Objet, entrée d’emblée dans la seconde phase (phase de dépit), prédominance spécialement visible de l’Orgueil,, acuité extrême du dépit, forme spéciale de la vengeance. Mais nous croyons avoir montré que de ces particularités les unes s’expliquent par les circonstances (dépit d’emblée, choix de l’ex-épouse), les autres sont réductibles aux règles générales du genre, règles qu’elles obligent à élargir, mais dont elles confirment l’esprit : ce ne sont donc des anomalies qu’en apparence.

Les notes subjectives sont fréquentes dans les cas d’Éroto-manie, au point qu’on pourrait presque dire que tous les cas sont atypiques. La raison en est que ce délire est un Syndrome Psychologique, tout au moins pour la plus grande part. Or la portion fixe das délires est surtout la portion profonde, et la portion la plus variable est la portion superficielle. Plus le délire est superficiel, plus le psychisme subjectif s’y fait valoir, et plus aussi les influences circonstancielles s’y font sentir. Rien d’éton-nant par suite à ce que la variété soit plus grande dans les délires psychologiques que dans les autres.

Cette variabilité n’exclut pas les Constantes. Ces Constantes sont d’autant plus fermes et plus nombreuses que le délire est plus passionnel, nous l’avons déjà fait remarquer. Les Cas Purs ont le plus d’énergie, le plus de rigueur dans le développement et le plus de parité entre eux.

On peut se demander s’il existe des cas d’Érotomanie Pure, et si tous les cas semblant purs, ne sont pas seulement prodromiques d’un Polymorphisme très lent à se révéler. Cette question de l’existence de cas totalement purs ou d’un constant polymorphisme n’a pas encore été posée, à notre connaissance du moins.

Les cas dont tout le décours soit observé sont rares. Nous croyons toutefois avoir vu des cas très purs, par exemple celui d’une femme de 50 ans, érotomane du même prêtre depuis l’àge de 17 ans, et quelques autres.

D’ailleurs, n’y aurait-il pas de cas totalement purs, que le Syndrome Érotomaniaque garderait sa valeur pratique. Il correspondrait à une phase très spéciale, et souvent très longue d’un polymorphisme délirant ; sa connaissance guiderait les interrogatoires et nous permettrait de prévoir les réactions ; il resterait un Syndrome Clinique.

À notre avis, l’Érotomanie est tantôt un Syndrome Clinique Surajouté et Transitoire, tantôt un Syndrome Prémonitoire, tantôt une Entité complètement Autonome. Les Cas Purs en sont les plus rares. Ils sont, par contre, les plus nettement réglementés, les plus complets, les plus véhéments, les plus stables.

9° Discussion de ce cas deux ans après (1)

Réponse à une intervention 1923

M. Mignard. – L’Érotomanie peut évoluer et peut guérir. Un. malade interné par le Dr de G., présenté par lui-même, érotoinane de son ex-femme, a guéri de son érotomanie dans mon Service ; il a renoncé au double désir de reprendre sa femme et de se venger ; en même temps, il devenait un revendicateur, et dirigeait sa rancune précisément contre le Dr de G. Mais ce délire même a disparu. J’ignore où est maintenant ce malade.

M. de Clérambault. – Le malade en question n’est actuellement guéri ni de ses idées érotomaniaques, ni de ses idées revendicatrices.

Trois de nos Maîtres l’ont expertisé, savoir MM. Briand, Sérieux et Vallon ; ils l’ont déclaré délirant, extrêmement réticent, et dangereux.

Dans mon Certificat aux fins d’internement, prévoyant qu’il y avait des chances pour que ce malade fût méconnu, j’avais eu soin de formuler : « Malade dissimulé, tenace, énergique et agressif ; très dangereux. » Je ne pensais pas alors que je serais moi-même un jour visé par ce malade ; mais je l’ai déclaré dès lors, aux assistants de ma visite, comme un des vingt ou trente délirants les plus implacables que j’aie vus. Quand je l’ai interné, il délirait depuis 3 ans ; dans l’Asile sa Psychose s’est maintenue en plateau, à peu de chose près, pendant quinze mois ; il serait invraisemblable qu’elle ait pu prendre fin en moins d’un semestre. Je passe sur bien d’autres données. Ge cas ne peut servir que ma thèse.

Le fait de concevoir des idées nouvelles, ou même un sentiment nouveau, ne prouve ici qu’une Extension Polarisée. Cette extension a eu lieu sous l’influence moins du syndrome que du terrain, et ce terrain est, en l’espèce, non un terrain évolutif, non une psychose, mais le caractère même du Sujet. Ge Sujet est paranoïaque profondément ; son érotomanie n’a pas pu modifier son caractère, ni surtout le rendre indifférent aux évé – 85 nements qui heurtent précisément son orgueil et sa passion. Sa iiaine contre Tauteur de son internement ne diminue aucunement sa haine contre son ex-femme ; l’une sort de l’autre ; le médecin est jugé un complice de la femme, comme jadis et encore maintenant les beaux-parents. Les beaux-parents, que mon Confrère n’a pas entendus, m’ont fort bien défini le malade comme se forgeant continuellement de nouvelles haines, sans en abandonner aucune (sic). Grâce à ce fonds paranoïaque, il y a ceci tde particulier chez l’Érotomane en question, que sa Quérulance me mérite pas l’appellation de Fausse Ouérulance, applicable au Dépit Érotomaniaque en général.

Le cas en cause pose ces deux questions : dans quelle mesure les Syndromes Passionnels semblent-ils s’appeler ? Dans quelle mesure se tolèrent-ils réciproquement ? Leur solidarité réside dans un fonds émotif commun, ou mieux dans la coexistence de leurs germes dans le caractère, sous forme des émotivités correspondantes. La présence simultanée de deux Syndromes Passionnels mériterait spécialement le nom d’association, car il y aurait entre eux origine commune et simple juxtaposition tandis qu’un Syndrome Passionnel concomitant à une Psychose plus étendue a vraiment celle-ci comme support ; la psychose prépare la voie au Syndrome (même quand ce dernier est prodromique), elle en altère l’évolution et elle décide de sa durée ; i’un des deux, par rapport à l’autre, est exactement parasite. Dans le cas où le Syndrome apparaît très longtemps avant la Psychose, il est parasite des racines de cette Psychose et pour cette raison la précède à la lumière.

M. Trenel. – J’ai été à même d’examiner tout récemment le Sujet dont on vient de parler. Je le regarde comme délirant et réticent.

10° Érotomanie pure persistant depuis trente-sept années (1)

Présentation de malade 1923

Le cas se trouve résumé dans Je Certificat aux fins d’inter-nemenit délivré par l’un de nous, à l’Infirmerie spéciale, le, 17 mai 1923. 86

« Henriette H…, 55 ans, couturière.

« Érotomanie pure. Délire fixé depuis 35 ans. Rémittences.

« Reprise récente des poursuites. Espoir incoercible. Indices favorables dans les refus les plus nets. Explication des refus par sa propre faute ou par des contingences.

« Conviction d’avoir été très aimée et d’être désirée encore.

« Doutes et accès de désolation.

« Réticences au sujet de ses convictions intimes et de ses projets. Expansivité quant à ses sentiments. Parfois affirmation et peut-être illusion d’un renoncement définitif.

« Promesses d’abstentionisme suivies immédiatement de réactions prouvant la persistance de son désir et l’incapacité totale de se réfréner. Demande d’une nouvelle entrevue avec l’Objet, pour certitude.

« Objet du Délire : un prêtre. Début à 17 ans.

« Absence totale d’extension, de polymorphisme, de troubles sensoriels et de démence.

« Scandales répétés, scènes sur la voie publique, propos érotiques au téléphone, retours de province après libérations sous conditions.

« Trois internements depuis 1909. – Signé : Dr de Cléram-hault. »

Dans les antécédents, rien à signaler, sinon un développement précoce de l’instinct sexuel, avec érotisme. Habitudes de masturbation prises dans l’enfance et conservées jusqu’à maintenant.

Le choc émotionnel, début de la passion, est survenu à 17 ans, dans la splendeur des saints offices, devant un prêtre jeune, grand et beau. Consciente immédiatement de son but, elle assiège le prêtre, se confesse à lui perpétuellement, lui fait, au confessionnal, des aveux de plus en plus précis. Le personnel de la paroisse organise une garde serrée autour du prêtre, la famille tente une diversion psychologique en la mariant.

Son mari, lui-même averti, l’emmène à l’étranger. Moins d’un an après son mariage, première liaison : puis plusieurs autres. Trois accouchements, enfants morts en bas-âge ; quatrième enfant peu après son retour en France. Séjours à Paris et en province, encore quelques liaisons ou passades ; périodes de relative tranquillité psychique, suivies de réveils impérieux de sa grande passion ; retours impulsifs à Paris pour voir le prêtre ; démarches innombrables auprès de lui. Divorce. Allées et venues de Paris en province. À Paris, abandonne son métier de couturière pour se placer comme domestique, toujours chez des gens ayant téléphone, dans le seul but de pouvoir téléphoner au prêtre tout eri restant à son travail, et, d’autre part, sans se ruiner.

Elle écrit peu, parce qu’elle sait mal l’orthographe ; en revanche, elle téléphone sans cesse. Embusquée sur le chemin du prêtre, prétendant l’embrasser et l’entraîner de force, elle occasionne des attroupements, semble aux passants être une victime de la brutalité du prêtre, échappe constamment aux agents pour cette raison, fuit dans le métro, part en province quand elle croit être recherchée ou qu’on la relâche sous condition ; jamais elle ne peut y demeurer, quelque promesse qu’elle ait faite aux autorités ou à sa mère, qui essaye en vain de la surveiller.

Séance de la Société Clinique : Préambule

Le cas actuel confirme : 1° notre analyse du Syndrome Éro-tomaniaque ; 2° notre conception de l’Érotomanie Simple et l’Érotomanie associée.

Les sentiments de notre malade se ramènent bien, par l’analyse à la triade Amour, Orgueil, Espoir. L’Orgueil est démontré par le choix d’un Objet élevé, et par les efforts du sujet pour s’élever elle-même socialement ; ouvrière et femme d’ouvrier, elle s’est acquis un certain degré de distinction. L’Espoir chez elle se montre bien incoercible (il persiste depuis 37 ans) ; cet espoir se cache par moments, mais reparaît soit dans des réflexions soudaines, soit dans des lettres, soit, et cela surtout, dans des actes.

Le Postulat se constate, ainsi que ses Dérivées. – Postulat : l’Objet a aimé le premier, et aime encore (aveux implicites dans les lettres). Conceptions Dérivées : bienveillance de l’Objet, recherches par l’Objet, pensée double et conduite paradoxale chez cet Objet.

Le cas est absolument pur, car on ne peut déceler ni Polymorphisme, ni Interprétativité, ni Hallucinations, ni Démence. L’idéation est extrêmement vive, et les formes les plus délicates du jugement sont conservées. Le Délire reste cristallisé depuis 37 ans ; nous tenons donc un beau cas d’Érotomanie Pure, et l’on ne saurait plus ici nous contester l’existence de cette forme clinique comme entité indépendante.

Dans de nombreux cas d’Érotomanie la mise en évidence de l’élément Espoir est difficile, et pour cette raison des Médecins concluent ou qu’il n’y a jamais eu délire ou que le délire est terminé.

Les causes d’erreur sont les suivantes :

Absence de Systématisation. Un tel critère est sans valeur, puisque l’extension de tels délires n’est pas constante, et que précisément elle manque dans les cas les plus décisifs ;

Réticence consciente. Nous ferons remarquer que la réticence est plus facile aux Passionnels qu’à tous les autres délirants, et revêt chez eux les aspects les plus naturels ;

Rélicence Inconsciente. C’est là une forme de Réticence qui n’a pas été signalée. Elle est due à la rémittence de la Passion ou encore, à la dualité psychologique du Passionnel. Le Sujet, «? n période de doute ou de dépit, ou d’accalmie, ignore toutes ses virtualités et imminences. Il juge son passé, définit sa maladie et se croit guéri. Notre malade nous a fourni à maintes reprises des aveux de son absurdité et des formules d’abdication ; elle trouve des expressions touchantes pour reconnaître son impuissance et déplorer sa vie perdue. « Je suis vieille, je suis laide, je n’ose plus me regarder, dans 5 ans j’aurai GO ans, j’aurais mieux fait de jouir de la vie ou de vivre tranquille auprès de ma mère. » Mais la reviviscence du désir survient, soit dans les crescendo de la causerie, soit par le retour d’un seul souvenir, que ce soit en conversation ou en rêverie.

Alors apparaissent des formules d’espoir, soit implicites, soit explicites. « Jadis il a voulu me faire quitter mon mari ; c’est pour cela qu’il m’a demandé si c’était fait, je n’ai pas compris. J1 était jaloux de moi, et j’ai été absurde en lui disant quand je le trompais ; il m’a bien dit qu’il se vengerait, je vois que c’était par jalousie, c’est bien par jalousie qu’il me fait enfermer. Mais au fond, il est indulgent ; quand il réclamait un agent, il souhaitait de ne pas en trouver. Quand il m’a dit qu’il désirait signer la paix, cela voulait dire qu’il voulait coucher avec moi, quand il m’a dit, au téléphone, qu’il m’administrerait un coup de canne, ce n’était qu’une image érotique ; quand, sachant bien que je l’attendais, il a passé accompagné d’une jeune femme blonde, cela voulait dire qu’il désirait coucher à trois, mais cette idée m’a révoltée. » Aux illusions du Jugement se joignent ce qu’on pourrait appeler les Illusions de VObservalion. « Ses regards m’ont fait sentir qu’il serait heureux avec moi, qu’il regrettait de me faire souffrir », etc. – Selon elle, au début du roman, elle avait toutes les chances pour elle, et il en est encore de même au début de toute entrevue ; ses maladresses ont tout gâté et continuent à tout gâter. Dans la dernière des entrevues, qui a eu lieu dans notre Service, en notre présence, elle juge n’avoir eu d’insuccès que par sa faute. « J’ai eu tort de ne pas être franche, d’être trop fière, de ne pas faire assez les avances. Sa seule venue prouvait une sympathie pour moi, j’ai lu sur ses traits une tristesse, il souffrait de me faire de la peine et j’aurais voulu le consoler ; tout m’a montré que je ne lui suis pas indifférente. » En vertu de cette conviction, elle demande une autre entrevue. « Qu’il revienne pour me rassurer ; je mérite bien qu’il se dérange ; s’il veut, je suis prête à parler pour justifier ma folle passion. »

L’Érotomanie consiste en un trouble : 1° affectif ; 2° rémittent : 3° lié essentiellement à l’activité. Or, dans les interrogatoires, quels genres de preuves recherche-t-on ? Des preuves : 1 ° intellectuelles ; 2° continues ; 3° statiques. Pour connaître de tels malades, il faut, non pas les questionner, mais les manœuvrer, et pour cela, les agiter. Il peut même être bon, parfois de les irriter. On y arrive sans inconvénient par une feinte incompréhension de leurs mobiles ou arrière-pensées : on obtient ainsi des exclamations révélatrices (en termes courants des « cris du cœur »). Il ne s’agit pas, en effet, de savoir ce que pense le malade quand il est calme, mais de quels désirs et impulsions il est capable une fois ému, comme il lui arrivera de l’être, infailliblement, une fois libre. – De tels examens doivent, en outre, durer des heures, afin de fatiguer le Sujet, et de profiter de l’accumulation de ses souvenirs, enfin d’être conduits avec une connaissance minutieuse de tout le Dossier, car l’évocation imprévue d’images précises, surtout infimes, réveille parfois merveilleusement le fonds passionnel. – Une telle technique est applicable à toutes les sortes de passionnels : Revendicateurs, Fanatiques. Jaloux et autres.

Les particularités de notre cas sont les suivantes :

1° Un fonds d’Érotisme Physique très marqué, manifesté dès l’enfance, mêlé à l’Érotomanie et persistant en dehors d’elle, sans lui nuire à aucun degré. – La malade nous a fait cette remarque, que le désir de l’Objet favorisait, au prorata de sa véhémence, le besoin d’infidélité, et que, d’autre part, l’infidélité avait ce résultat immédiat d’intensifier encore le désir de l’Objet. Un tel processus est logique, dans quelque mesure ; il peut se produire chez des sujets exempts et d’Érotomanie et d’Érotisme proprement dit ;

2° L’élément Amour prédomine ici très nettement sur l’élément Orgueil. La malade accepte sans dépit toutes les rebuffades, elle se rend compte de toutes ses infériorités ; elle est de bonne foi dans ses récits, et elle se juge. Peut-être cette faiblesse relative de l’Orgueil nous explique-t-elle l’absence de Haine ; la malade doute ou se désespère, mais n’a aucune idée de vengeance, et ne se croit pas persécutée. Peut-être nous explique-t-elle aussi, dans quelque mesure, les fluctuations de la psychose, car le Désir est, par nature, moins permanent que l’Orgueil ;

3° L’absence de Systématisation est complète. Non seulement on ne constate pas ce mode d’extension circulaire des conceptions, que nous avons dit être un signe de Polymorphisme, mais on ne découvre pas même l’extension polarisée, à laquelle ont droit les Érotomanes Purs. Peut-être cette fixité est-elle due, elle aussi, à la relative faiblesse du facteur Orgueil et à l’absence du facteur Haine.

Les Psychoses Passionnelles comportent régulièrement des modalités individuelles, et celles-ci sont dues en partie à la participation du caractère dans la genèse de la psychose, et a sa persévération dans les Cas Purs.

Présentation de la malade

La malade, femme grande, bien proportionnée, ayant visiblement été belle, se présente avec aisance et répond avec tact. Elle fait montre d’une certaine réserve, provenant de ce qu’elle est déçue de ne pas apercevoir l’Objet, dans l’assistance ; en attendant, avant d’entrer, elle a demandé s’il était là. Le présentateur la définit comme parfaitement consciente de l’absurdité de sa passion, et jugeant son cas aussi bien que toutes les personnes qui la conseillent. « Parfois, ajoute-t-il, elle exprime avec une réelle éloquence le regret de toute une vie perdue pour une chimère. » La malade approuve tacitement, puis affirme ne reprocher nullement au présentateur de l’avoir encore internée, mais juge néanmoins cette mesure inutile « parce qu’elle est actuellement guérie de sa folle passion » (sic). Elle nie tout reliquat d’affection, dément les propos qu’elle tenait il y a peu de jours, mais, comme on lui représente ses lettres, où sont consignés les mêmes thèmes, elle se tait et sourit avec quelque tristesse.

Au rappel de son entrevue avec le prêtre, elle se ranime. « Vous m’aviez bien dit à l’avance, Docteur, que je regretterais de n’avoir pas su me comporter comme il fallait. Je n’ai pas voulu tout lui dire, vous l’aviez prédit : j’ai été trop Hère. Si je le revois, je serai plus franche ; je voudrais une explication définitive. »

Au sujet des autres rencontres avec le prêtre, mêmes regrets. Mais quia du soir où il s’est trouvé sur son chemin, volontairement à ce qu’elle affirme, escorté d’une jolie femme blonde, ayant le dessein d’organiser des priapées avec elles deux ? Regrette-t-elle l’occasion perdue ? Elle s’indigne ou feint de s’indigner ; on lui représente qu’elle pouvait se montrer conciliante pour commencer, et qu’en étant d’abord adjointe elle pouvait devenir titulaire. Si l’occasion se représentait dans la même forme, refuserait-elle ? Elle réprime un sourire et s’obstine dans le silence.

Commentaires (après le départ de la malade)

Constatations, – La malade présente un érotisme fondamental. Son amour est plus impérieux que son orgueil. Elle n’a jamais exprimé ni montré de haine. Son dépit s’est toujours borné à faire savoir à l’insensible ses nombreuses infidélités.

Son ardeur, sans être totalement rémittente, paraît subir des fluctuations. « Je vis dans des alternatives de croyance et de doute » (elle ne parle pas de désespoirs). Son délire ne présente ni extension, ni systématisation.

Commentaires. – L’érotisme fondamental est ici un élément exceptionnel ; il n’explique pas la modalité passionnelle de la psychose, mais il en explique les détails. Il peut avoir contribué à diminuer la part de l’Orgueil dans la triade affective Amour, Orgueil, Espoir. Mais, à propos de l’Oigueil, on doit noter aussi que l’Orgueil chez elle est de nature plutôt ambitieuse que vaniteuse (elle a fait effort pour s’affiner, etc.). Elle était par là moins prédisposée à la rancune. La facilité à douter s’explique aussi en partie par cette moindre intransigeance de l’Orgueil, mais dans la genèse du doute compte aussi cette donnée que le Désir, élément ici Dominateur, est par essence une force moins continue que l’Orgueil, et surtout l’orgueil vaniteux.

L’association de l’infidélité et de la constance est beaucoup moins contradictoire qu’elle ne le paraît. Le désir appelle la jouissance, et la jouissance stimule le désir, aussi bien mental que physique. Le désir diffus peut déjà, presque normalement, résulter d’un désir précis, a fortiori de cet état hypomaniaque qui est connexe à la passion, a fortiori chez un sujet à érotisme préétabli. Le simple récit d’un épisode en rend bien compte : un jour, se trouvant en province, prise soudain d’un besoin aigu de revoir l’Objet, la* malade, sans même prévenir son mari, prend le train pour Paris ; mais ayant rencontré, à une station d’embranchement un officier dont la femme est son amie, elle reste, passe avec l’officier une belle nuit blanche, et repart dès le matin pour Paris ; avant de repartir elle adresse à l’Objet, avec une dépêche lui demandant rendez-vous, une lettre lui racontant sa nuit, non sans protester qu’elle l’adore.

Les traits particuliers de la psychose se déduisent assez logiquement des traits de caractère spéciaux à la malade : c’esl régulier. Les Psychoses Passionnelles sont celles qui respectent le mieux le psychisme antécédent ; pour cette raison, elles comportent le plus de variations individuelles, sous forme d’additions ou de dérogations aux habitudes de la Psychose.

Le présent cas est remarquable : 1° par sa longue durée (37 ans) ; 2° par la fixité des idées ; 3° par la ténacité de l’ardeur, toujours ou présente ou cachée, jamais éteinte.

La persévération occulte et obstinée fait le danger des Passionnels. L’exposé oral de leurs idées, même sincère, n’en donne pas la mesure intégrale. Gela est vrai des Érotomanes, mais surtout des Érotomanes Purs avec Dépit. Cela est vrai, pour les mêmes causes, de tous les autres Passionnels, et spécialement des quérulants et des jaloux. C’est, selon nous, une grave imprudence de libérer, avant plusieurs années d’Asile, un Passionnel ; et, dans les cas les moins aigus, il est encore nécessaire de s’assurer que le sujet doit changer de milieu, être surveillé, et pouvoir être facilement réinterné.

Le cas présenté montre, d’autre part, que le syndrome idéique, à base passionnelle, tel que nous l’avons décrit, est susceptible d’une autonomie intégrale ; ce sont de tels cas que nous appelons Érotomanie Pure, ou Essentielle, ou Autonome. De tels cas ne reconnaissent pas pour substratum le terrain d’une autre Psychose, ni déclarée, ni imminente.

Il montre, en outre, que dans de tels cas le Délire peut rester exempt de tout genre de modification. Non seulement, rien ne permet de prévoir ici ni polymorphisme, ni démence (ce qui constitue un cas pur), mais encore on ne trouve nulle tendance ni à la Conversion Haineuse, ni à l’Extension Polarisée. L’Érotomanie se comporte comme les autres Délires Passionnels, dont nous tenons à la rapprocher perpétuellement. Il existe des Délires Quérulants Purs, autrement dit Autonomes ; ce point est hors de discussion, il existe d’autre part des Délires Quérulants greffés sur une autre Psychose, par exemple Délire Hallucinatoire Systématique, ou bien Accès Hypomaniaque. Il y existe de même des Jalousies essentielles et des Jalousies surajoutées. Les comportements de ces divers Syndromes sont parallèles, parce qu’ils ont le même mécanisme originel.

J’ai dit aussi que le Syndrome Érotomaniaque, parasitant une Psychose, se subordonnait à cette dernière, c’est-à-dire était absorbé par un Délire plus étendu ou une Démence, ou guérissait, que, d’autre part, sa pureté absolue était un signe à la fois d’ardeur et de durée ; notre cas confirme encore cette vue.

11° Autonomie du syndrome érotomaniaque. Sa forme paranoïaque n’est pas une entité clinique. Le syndrome n’est pas a base interprétative ni imaginative. L’érotomanie est irréductible au délire de revendication (1)

Réponse à diverses critiques de M. Capgras 1923

1° Que le Syndrome Érotomanie soit susceptible d’évoluer selon plusieurs modes, non seulement je le reconnais, mais je l’ai proclamé dès 1920, en même temps que je démontrais que le cadre Érotomanie, tel qu’on le concevait à l’époque, était rempli de cas disparates. J’ai dit depuis que les Erotomanies Pures et les Érotomanies Symptomatiques avaient des devenirs différents, et que les Érotomanies Symptomatiques évoluaient selon leur substratum ;

2° Je ne reconnais pas pour entité morbide une Érotomanie Paranoïaque ; j’admets seulement un Syndrome Érotomaniaque surajouté à un Terrain Paranoïaque ou à un Délire Interprétatif proprement dit. Ce n’est qu’une forme, entre bien d’autres, d’Érotomanie associée, ou pour mieux dire, Surajoutée.

C’est une erreur de regarder le Mécanisme Interprétatif comme générateur du Syndrome ; le Syndrome est d’Essence Passionnelle. Que la tendance interprétative favorise sa prolifération idéique, cela est exact ; mais il en est de même pour les mécanismes imaginatifs, ces derniers beaucoup plus fréquents, plus efficaces, plus susceptibles d’être mêlés à la genèse du Postulat (je m’expliquerai ultérieurement sur ce sujet). En outre, bien des processus que, d’après leur présentation logique, on appelle interprétatifs, sont en réalité, à leur origine, imaginatifs. 87

L’un el l’autre ordre de processus ont d’ailleurs cet effet commun d’aJtérer l’avenir du Syndrome : Un processus affectif organise le syndrome, et des conditions surtout autres qu’affectives (imagination, paranoïa, prédémence, etc.), en régleront révolution.

En fait, le Syndrome apparaît beaucoup plus souvent chez les Polymorphes que chez les Paranoïaques ; ma malade de 1920 était, avant tout, imaginative ; de là, provenait son optimisme fondamental.

Pour assimiler ou même intégrer le Syndrome Érotomaniaque h la Psychose Interprétative, notre Confrère allègue la soudure parfaite entre les éléments variés de la Psychose ; mais cette soudure n’est qu’idéique ; le raisonnement mêle les données de toute origine ; ainsi, chez les Persécutés, un même roman englobe les conceptions d’origine interprétative et ceux d’origine sensorielle ;

3° En parlant de la réversion d’Amour en Haine, je fi’ai pas dit qu’elle présage un Délire de Persécution ni un Polymorphisme. Cette réversion est d’ordre strictement passionnel ; elle est, pour ainsi dire, intérieure au Syndrome, tandis que les idées générales de grandeur et de persécution, qui le débordent, le traversent bien, mais ont germé dans le psychisme sous-jacent ;

4° Au sujet de la locution « Hantise Érotique », je n’ai donné encore aucune précision, et pour cause. Ce terme reste donc disponible pour l’imprécis, ou l’inconnu ;

5° Suivant notre Confrère, dans l’Érotomanie Passionnelle, il y aurait une prédominance de rêveries imaginatives. C’est inexact. La passion comporte une ardeur qui se dépense, selon ie caractère du Sujet, sa situation et les circonstances, en gra-phorrhée épistolaire, en doromanie, en allées et venues, en rêveries ; la rêverie est surtout accrue par l’inactivité forcée. – Si, d’autre part, on prend dans son sens étroit (comme nous l’avons fait jusqu’ici), le vocable « imaginatif », on doit même dire que la pureté d’une Érotomanie, son intensité et sa fixité sont nettement en raison inverse de sa teneur en processus imaginatifs ; je l’expliquerai ultérieurement.

Cette importance donnée à la rêverie paraît marquer chez notre confrère un retour à la conception archaïque de l’Érotomanie. Cette conception n’est justifiée que par de rares cas ; encore dans de tels cas, à nos yeux, ce n’est pas l’idéalisme qui est basal, mais le désir.

Dans le cas donné en exemple par notre confrère, la marche, suivant lui, aurait eu ceci de significatif, qu’un stade initial de Ouérulance aurait fait place à un stade de bienveillance avec rêverie. J’ai, en internant cette malade, écrit : « Quérulance sur fonds d’Érotomanie. » La malade a débuté dans le délire par une tendresse tellement exempte de quérulance, que malgré des manèges typiques l’Objet ne l’a pas soupçonnée pendant des semestres ; enfin, j’ai déjà exposé que la Quérulance des Amoureuses est, soit intégralement, soit au moins pour une part, faite de simulation ; je l’ai appelée pour cette raison Fausse Quérulance. La malade en question m’a avoué que quand elle a cité l’Objet en Justice, c’était avec parfaite conscience de l’inanité de ses griefs, et dans le seul but d’avoir avec lui l’entrevue qu’elle n’obtenait pas autrement ; d’autres Érotomanes m’ont fait ce même aveu dans les mêmes termes. – Enfin, le cas en question peut n’être que prodromique ;

6° Mon Confrère affirme que l’Érotomanie Pure ne serait qu’une forme de l’Idéalisme Passionné, qualifié ainsi par Dide ; elle en serait la forme amoureuse, les autres formes étant mysticisme, fanatisme, etc. Je repousse cette identification. Cette forme amoureuse de l’Idéalisme, dans le très bel exposé de Dide, ne diffère pas de la forme clinique Magnan et Garnier. Je me suis séparé de mes ch3rs Maîtres dans mon exposé de 1920, où je déclarais le Platonisme contingent et accessoire. À mon avis, l’immense majorité des Érotomanes n’est ni platonique ni idéaliste. La malade présentée par nous, aujourd’hui (1), est un type parfait d’Érotomanie Pi.re ; or, elle n’est nullement platonique, elle rêve beaucoup, et n’est pas pour cela altruiste. Sa passion amoureuse est de teneur normale, elle diffère seulement de la normale par son intensité peut-être, sûrement par le degré de sa puissance d’illusion et par l’immutabilité. Cette malade laisse voir pmr le mieux le fonds naturel du syndrome, qui est tout bonnement physiologique.

Dans son livre sur les Idéalistes Passionnés, Dide n’a envisagé d’autres Érotomanes que ceux d’apparence platonique ; il n’a pas eu à se prononcer sur l’ensemble des Érotomanes ; nos deux groupes s’intersèquent, mais ne se recouvrent pas. De plus, dans la pathogénie, Dide regarde la mentalité idéaliste comme essentielle, tandis que je déclare la passion seule essentielle, et ne juge nécessaire, dans la teneur de cette passion, nulle perversion qualitative. L’intérêt du livre de Dide consiste d’abord en la perfection des portraits de ses divers types, ensuite dans le fait de rapprocher des malades jusqu’alors épars, enfin, dans son affirmation, que ses Idéalistes de tout genre ne sont pas des Interprétatifs. 88

7° Faire rentrer nos Passionnels Érotomanes dans le groupe des Revendicateurs est inexact, à moins de transformer totalement le sens du mot « Revendicateur ». Érotomanie et Revendication rentrent toutes deux séparément dans le groupe des Délires Passionnels, et leurs rapports sont les suivants. L’Érotomanie peut subsister indéfiniment sans susciter de Revendication (ou, plus largement, de Quérulance) ; elle peut aussi susciter une Quérulance soit durable, soit passagère ; par contre, la Revendication (ou, pour parler plus largement, la Quérulance), ne saurait susciter l’Érotomanie. La Quérulance a pour source l’indignation et l’Érotomanie a pour source le désir. La Quéru-lance Érotomaniaque procède du dépit, qui lui-même ne saurait surgir avant le désir. On ne conçoit pas comment la colère, émotion base de la passion revendicatrice, donnerait naissance à de l’affection.

Le beau cas d’Érotomanie présenté par moi aujourd’hui est aussi indemne que possible d’aptitude revendicatrice.

L’idée que l’Érotomanie Pure serait une Revendication Altruiste est tout spécialement erronée, car la majorité des Persécutrices Érotomanes est formellement intéressée, à tous points de vue, dans ses désirs.

J’appelle passion toute appétition ardente à base d’affection ou de colère, ou de l’un et l’autre élément. Ainsi se trouvent réunis, en pathologie comme en bonne psychologie, les dépossédés, les jaloux, les quérulants, les récriminateurs et vindicatifs de tous genres, et d’autres cas encore que créent les circonstances. Seront des Passionnels, de forme vindicairice (qu’on nous excuse de forger ce mot), le quémandeur qui, rebuté, incendiera, le joueur malheureux qui tuera son partenaire, etc. Seront encore des Passionnels la mère qui, refusant de croire son enfant noyé, et celle qui refusant de croire parti un fils fugueur, diront qu’on les leur tient cachés ; ce seront des cas de Dépossession Maternelle et de Jalousie Maternelle. Tout sujet de passion peut devenir noyau d’un Délire Passionnel. Le délirant sera, suivant les cas, impétrant ou protestataire ; le fonds initial et commun de toutes les modalités possibles résidera dans une émotion accompagnée d’une volonté toutes deux fixées. J’ai déjà insisté sur la participation de la Volonté à la création du Délire, et sur l’influence de cet élément dans le choix et le groupement des idées.

Les rapports du Syndrome Érotomaniaque avec les Psychoses sont illustrés, selon nous, d’une façon lumineuse, par une comparaison avec la Quérulance. Celle-ci se présente, en effet, tantôt pure, tantôt associée (pour ce qui est de la Quérulance, les cas purs sont les plus fréquents, mais ce point ne nous importe pas pour le moment). Il existe des eas de Psychose Chronique Hallucinatoire Progressive, où, sur un thème bien circonscrit, s’allume une passion bien suivie, qui engendre une processivité selon toutes les règles. De même la Jalousie Délirante se présente tantôt à l’état pur, tantôt comme Syndrome Associé. Il en esl exactement de même pour l’Érotomanie. Ainsi, tout Syndrome Passionnel peut se présenter tantôt seul, tantôt en symbiose, en d’autres termes tantôt autonome, tantôt sous forme parasitaire. Les cas parasitaires, comme le terme l’implique, participent des lois biologiques de leur support et sont astreints au même devenir. Les cas autonomes sont plus purs, plus véhéments et plus durables. Ces règles, que j’ai formulées à propos de l’Érotomanie, sont applicables à tous les Délires Passionnels, aux délires de revendication comme à tous autres. Semblables par la genèse et par les mécanismes, ils subissent les mêmes lois vitales, et ils ont le même comportement à l’égard des autres Psychoses.

M. Gapgras. – Il résulte bien de cette minutieuse discussion que M. de Clérambault considère l’Érotomanie comme un syndrome autonome, opinion qui me paraît contredite par l’observation prolongée de ces malades. Quant aux relations de l’Érotomanie Pure avec le Délire de Revendication, pourquoi M. de Clérambault les conteste-t-il puisqu’il classe lui-même ces deux psychoses dans le groupe des Délires Passionnels. Ce ne sont, en vérité, que deux formes d’une même affection, séparées par d’intéressants détails que notre Collègue a très finement analysés.

M. de Clérambault. – Loin de contester les relations de l’Érotomanie avec les Délires de Revendication, j’ai proposé le rapprochement des deux entités sous la rubrique de « Délires Passionnels », rubrique qui, à cette époque, était entièrement inédite (février 1921). Seulement, je vois entre ces deux formes des analogies de mécanisme, non un rapport de filiation, du moins dans le sens que voudrait M. Capgras. Je connais bien la Ouérulance issue d’une Érotomanie, mais je n’admets pas le rapport inverse ; l’Érotomanie a pour point de départ une forme du sentiment Amour ; ainsi nous l’indique le bon sens, ainsi nous le montre la clinique.

Si M. Capgras donne au mot Revendication son sens usuel, il ne peut admettre comme passionnels que les Érotomanes-Persécuteurs. Mais c’est juger la maladie sur un état épisodique ou secondaire, et non pas sur ses origines ; c’est méconnaître l’identité originelle entre les érotomanes modérément obsédants et les érotomanes persécuteurs ; c’est, en outre, souvent être dupe des apparences, car la Quérulance des Érotomanes, presque constamment susceptible, désireuse même de transiger, est rarement de la Quérulance vraie.

Si, par contre, M. Gapgras donne au mot Revendication un sens nouveau, à savoir celui d’exigence en général, alors il reconnaît comme moi le Désir et VEffort comme fonds essentiel de l’Érotomanie et de la Quérulance, et par là il se rallie à ma conception des Délires Passionnels. Mais il ne saurait sans inconvénient changer le sens classique des mots, et faire de la passion en général un cas particulier de la Revendication ; c’est la Revendica--iion qui est un cas particulier de la Passion.

Pour ce qui est de l’Évolution, c’est précisément son étude qui m’a amené à différencier les Gas Purs et les Cas Mixtes,

12° Délires passionnels à substratum, associés entre eux, réduits. Essence physiologique de ces formes distinctes des délires systématiques auxquels elles peuvent s’associer (1)

Communication 1923

Nous appelons Délires Passionnels tous les délires qui ont pour base une émotion prolongée, à forme de désir ou de colère, quels qu’en soient le thème et l’occasion. Toute conviction émue peut servir de noyau à un Délire Passionnel ; sentiment de propriété, sentiment théorique de la justice, amour maternel, religiosité sous toutes ses formes, etc. L’émotion qui se prolonge a été, dès le début, associée à une idée nette, et cette association idéo-affective demeure un nœud indissoluble, à prédominance affective, sans altération décelable de l’idéation générale, ce qui n’est pas le cas pour les Interprétatifs et les Polymorphes.

Des Délires Passionnels autonomes sont purs, c’est-à-dire exempts d’hallucinations, d’extension globale et de démence. Dans les cas Mixtes, le D. Passionnel n’est que surajouté ; il 89 peut être soit secondaire, soit prodromique. L’apparition d’un Syndrome Passionnel sur un terrain déjà altéré est éminemment naturelle ; en effet les Aliénés ne perdent pas soudainement toute affectivité, ils peuvent réagir intensément à une donnée soit objective, soit fictive ; les mécanismes imaginatifs jouent chez eux plus librement, leur sens critique est diminué. Que de telles associations ne soient pas plus fréquentes, et que quand elles ont lieu, l’élément passionnel ne soit pas constamment intense, c’est là ce qui peut nous étonner. La prédémence, la prédominance imaginative, la dispersion de l’attention soit par la méfiance générale, soit par les hallucinations, expliquent sans doute l’absence de haine polarisée, du moins sous forme progressive, chez les Persécutés Systématiques ; en fait, l’association de la Quérulance vraie et d’une Psychose Systématique Progressive n’est pas fréquente. Au contraire, l’Érotomanie se superpose fréquemment à tous les délires. Pour ce qui est de l’intensité elle est nettement proportionnelle à la pureté, c’est-à-dire moindre en cas de Passion Surajoutée, et d’autant moindre que la Psychose sous-jacente est plus étendue, plus avancée dans son décours. Cette règle est toutefois moins constante à l’égard des Délires Haineux (quérulance et jalousie) qu’à l’égard des Délires Tendres (spécialement Érotomanie). Pour les uns et les autres, quand ils sont prodromiques, l’intensité peut être maxima, et le rester encore longtemps malgré le développement de la Psychose Fondamentale.

La règle de proportion directe entre intensité et pureté s’explique par des considérants de simplicité arithmétique. Premièrement, l’émotion tendre est susceptible de tous degrés : elle va du désir impérieux à la simple vanité de plaire. Deuxièmement, pour produire une ferme conviction il faut, dans un psychisme à intellect intact, une émotion considérable, tandis qu’une émotion infime suffit dans un psychisme en voie d’altération. Dans ce dernier cas, les mécanismes imaginatifs prennent dans la production du nœud idéo-affectif, une part prépondérante, qui devient même, aux derniers termes de la série, presque exclusive : ainsi chez des mégalomanes subdéments qui, certains d’être aimés d’une reine, feront tout juste l’effort de lui adresser un semblant de lettre et ne s’impatienteront, jamais de son absence.

Dans le cas d’illusion Maternelle que nous citions, l’altération préalable du terrain a très certainement favorisé la genèse d’une conviction absurde ; mais le sentiment maternel est reste, dans la prédémence, relativement bien conservé ; de là, activité dans les réclamations (mais il y a lieu de penser que cette acti-\ ité sera de courte durée). De même dans les Psychoses à tendance démentielle, l’émotivité coléreuse peut être longtemps conservée, et c’est sans doute pour cette raison que quelques Persécutés avancés restent capables d’être jaloux ou quéru-lants, avec la même obstination qui serait celle de Passionnels Purs.

Les Délires Passionnels ne peuvent pas seulement s’ajouter à des Psychoses Évolutives ; ils peuvent aussi s’associer entre eux, et c’est ce genre de coexistence qui mérite pour le mieux le nom d’association, parce qu’aucun des deux délires n’est réellement le support de l’autre. Tous les deux ont pour base commune l’émotivité du Sujet ; l’un résulte de son ambition, l’autre de sa susceptibilité. Bien que tous les deux s’influencent, ils restent purs, aucun n’a de raison d’évoluer, et même la disparition de l’un au profit de l’autre ne saurait être assimilée à sa résorption dans les cas de polymorphisme ou de démence : la loi du terrain reste intacte.

Il existe des Cas Réduits de Délires Passionnels. Certains Érotomanes, avant de trouver leur délire définitif, ont eu des délires passagers de même forme, mais de courte durée.

Les cas, depuis longtemps connus, de Calomnie Hystérique, sont des cas de Passion Amoureuse, d’où l’espoir a vite disparu et qui arrivent au stade de dépit en quelques heures. La nature du terrain explique leur peu de durée. Quand ils durent, ce ne doit pouvoir être qu’en devenant, par la présence du Postulat, de vrais cas d’Érotomanie.

Puisque les Délires Passionnels ont une constitution spéciale, ils doivent prendre dans la classification, une place spéciale. Cette même constitution indique de quels autres troubles mentaux il convient de les rapprocher.

Puisqu’ils sont des Délires à Base Physiologique, nous les rapprocherons des autres troubles délirants dont la base est physiologique, c’est-à-dire, d’une part, la Psychose à Double-Forme, d’autre part les Obsessions, Phobies et Impulsions.

Dans la Psychose à double forme, Stade Maniaque, nous trouvons un tonus fondamental stable, de forme hyper, exactement comme chez les Passionnels. La différence réside en ce que l’hy-pertonus dans un cas est, cliniquement parlant, primitif, tandis que dans l’autre cas, il est idéogène. Une fois le processus déclenché, les analogies nous paraissent plus nombreuses que les différences. Il est possible que les analogies se découvrent encore dans deux ordres de phénomènes : celui de l’imminence morbide et celui de l’aptitude à former subitement des convictions de longue durée, des nœuds idéo-affectifs (idées fixes dans la manie, idées fixes post-maniaques, obsessions véritables dans la mélancolie.

L’autre groupe de troubles mentaux à base physiologique nous présente un tonus variable. C’est le groupe des phénomènes déjà réunis autrefois sous le nom de Délire Émotif par Morel. Ici, l’émotivité préétablie présente certes des nuances spéciales, les nœuds idéo-affectifs sont peu stables ; alors que l’émotion morbide ne varie pas, l’idée associée peut changer. Le nœud idéo-affectif devient plus stable si l’idée possède un support physiologique particulier (éreutophobie, etc.) ; or, les Passions reposent sur des bases physiologiques profondes, et sont stables pour cette raison (1). Du nœud idéo-affectif les mécanismes sont mystérieux également pour les obsessions et la passion. Une différence importante réside en ce que dans les obsessions nous trouvons, non pas une augmentation, mais une diminution de la volonté ; cette diminution se constate jusque dans l’Obsession Impulsive ; mais celle-ci met en jeu, dès son origine, un élément moteur, et il en est de même pour l’idéation passionnelle.

En résumé, la formation d’un nœud idéo-affectif et sa persistance obstinée sont deux traits communs aux Passions et aux Phénomènes Obsessifs, et ces traits s’expliquent par une Base Physiologique.

Envisagés au point de vue de leur composition les Délires Passionnels se montrent très différents des Délires Systématiques, et les différences idéiques se déduisent tout naturellement des différences d’ordre affectif.

Les Délires Passionnels présentent des thèmes circonscrits parce qu’ils portent sur un intérêt limité ; cet intérêt est d’ordre social, et met en jeu les sentiments sociaux du sujet.

Les Délires Systématiques offrent des thèmes multiples, et ramifiés, mettent en question la valeur globale du sujet, sa sécurité, sa vie même ; ils mettent en jeu, primitivement ou tout au moins essentiellement, son instinct de conservation. Pour cette raison, l’idéation sera rayonnante, et difficilement admettra une polarisation partielle ; l’animosité se dépensera en réclamations dispersées et agressions épisodiques, mais non, sauf exception, en quérulance suivie.

En d’autres termes, les Délires Passionnels ont une base étroite qui explique l’extension en secteur, l’absence de persécution générale, la mégalomanie globale.

Les Délires à Base Physiologique surgissent, du moins dans les cas purs, sans altération intrinsèque des mécanismes idéatifs. 90 lis diffèrent en cela des Délires Paranoïaques, Imaginatifs ou Hallucinatoires. Ils ont leurs sources dans d’autres zones du psychisme. Ils peuvent s’associer aux Délires susdits pour la raison que les Délirants conservent leur émotivité. Leur intensité et leur durée dépendent de la mesure dans laquelle ces délirants conservent leur émotivité. Dans cette association, ils perdent soit dès le début, soit dans la suite, tout ou partie de leurs qualités.

13° Ce qu’il faut entendre par « passion » lorsqu’on parle de « délires passionnels » (1)

Intervention 1923

M. Mignard présente sous le titre « Une Psychose Passionnelle » Vobservation d’un délire romanesque de rêverie avec quelques hallucinations et réactions occasionnelles de vengeance.

J. F.

Le titre de Délire Passionnel ne me paraît guère convenir à cette observation. Je n’y vois ni l’amour ni la rancune portés à un degré passionnel. J’y vois un Délire Imaginatif, basé sur une rumination à point de départ apparemment émotionnel, avec appoint seulement affectif dans la suite. Le sujet se plaît ii se figurer des scènes actives où sa rancune serait satisfaite ; mais tous les délires utilisent des sentiments. Les mécanismes dominateurs sont ici la rumination et le travail imaginatif. Si <*e délire donne lieu un jour ou l’autre à un épisode véhément, l’épisode en question pourra mériter le nom de passionnel, sans que tout le délire soit passionnel : tel est le cas des phases de revendication se manifestant au cours d’un délire de persécution banal.

La Passion est essentiellement une émotion intense, prolongée, sthénique, et tendant à passer aux actes. Elle peut être.sthénique soit directement (amour, goût du jeu, etc.) soit indi – 91 rcctement (jalousie, colère). Tel est le sens littéraire et aussi les sens vulgaires du mot passion. J’ai employé ce mot dans le même sens en créant la rubrique des Délires Passionnels.

Un trait fondamental des Délires Passionnels, c’est l’Effort : la volonté entre en jeu dès le premier moment, et tous les caractères ultérieurs du délire (précision du début, extension polarisée, graphorrée, initiatives, etc.) sont en relation avec ce trait initial et constant, l’Effort.

Le terme Passion implique un état affectif d’intensité et de forme données. Je ne trouve ici ni l’intensité ni la forme. Si le cas actuel est passionnel, le terme « passionnel » va devenir synonyme de « affectif » ; un paranoïaque, un persécuté passif, un persécuté actif, un persécuteur, seront tous appelés des Passionnels, alors que le Persécuteur est seul un Passionnel.

Le malade de M. Mignard semble avoir été, au début, tord au plus un sentimental, et sa rancune actuelle ne sort pas des limites du sentiment ; c’est pourquoi elle se satisfait dans un domaine imaginaire. Je le classerais, jusqu’à plus ample informé, parmi les Délirants Imaginatifs ; cela d’ailleurs sans préjuger des causes profondes de la Psychose. Le fait des Hallucinations doil présenter son importance ; j’ai peine à les croire psychogènes ; elles jettent un doute sur le substratum du délire. Il en est d*‘ même de la marche paroxystique. Il faudrait pouvoir observe*v ce malade dans un Asile, et le revoir dans quelques années.

M. Mignard. – Je ne puis souscrire à la définition trop étroite, me semble-t-il, que donne M. de Clérambault de l’étal passionnel. La notion d’hypersthénie ne le définit pas plus qu’elle celle d’hyposthénie. Comme l’indique l’étymologie, la passion est caractérisée par l’état passif de la volonté, que l’affectivité domine. L’érotomanie de M. de Clérambault n’est qu’une partie des états passionnels ; ces états, très variés, sont loin d’être calqués sur le même modèle. Quant à notre sujet, ce n’est pas un déprimé, un mélancolique, mais un violent réticent, qui rêve de vengeance. Le sentiment dominant chez lui, c’est la colère.

M. G.-G. de Clérambault. – Le présentateur confirme ma critique. Il vient d’employer le mot Passion dans le sens d’affectivité en général. Dans son Traité des Passions de l’Ame (1649), Descartes comprend parmi les passions les représentations ou perceptions de l’âme (sic) des émotions comme la peur et des sentiments comme la lâcheté. Cette acception du mot, bien que conforme à l’étymologie, ne s’est pas maintenue ; le mot « passion » et le mot « passif » ont actuellement des sens constammeni opposés, ou qui ne peuvent être qu’exceptionnellement conciliables. Sur le sens du mot « Passion » la littérature, la langue vulgaire etle langage psychiatrique sont d’accord jusqu’à aujourd’hui ; pourquoi troubler une harmonie si favorable à la clarté ?

Je ne refuse pas au malade l’épithète de Passionnel parce qu’il fut modéré en amour, mais parce qu’il l’est dans sa rancune, et que je ne suis pas certain de voir dans le domaine affectif la source principale du délire. – Loin de restreindre au domaine amoureux le vocable de « passionnel », j’ai étendu ses applications. – En février 1921, j’ai publié dans le Bulletin de la Société Clinique de Médecine Mentale, un article intitulé « Les Délires Passionnels : Érotomanie, Revendication, Jalousie ». Cet article commençait ainsi : « Le Délire Érotomaniaque est un Syndrome Passionnel Morbide ; ce n’est pas un Délire Interprétatif. Il y a lieu de réunir ce syndrome aux délires de revendication et aux délires de jalousie, sous la rubrique Délires Passionnels Morbides. »

C’était la première fois, à ma connaissance, que le Mécanisme Passionnel était donné comme le générateur commun de psychoses diverses, que l’épithète de Passionnel apparaissait comme terme classificateur, et que les trois délires susdits étaient groupés.

Dans mon esprit le mot revendication a le sens le plus étendu : il comprend toutes les formes de protestation ou de vindication possibles. Récemment encore (21 sept. 1922) dans un Certificat aux fins de placement, je qualifiais de « Délire Passionnel Spécial » un cas d’inquiétude maternelle avec jalousie toute morale, se traduisant par des suppositions, des réclamations et des poursuites absurdes. Loin de méconnaître l’aire d’extension de la pathogénèse passionnelle, je crois l’avoir indiquée le premier. Avant mes exposés de 1920 et 1921 (Société Clinique de Médecine Mentale) la rubrique « Délires Passionnels » n’existait pas, le groupement qu’englobe cette rubrique n’existait pas ; et l’on m’a contesté l’origine passionnelle de l’Érotomanie elle-même.

La formule « Délires Passionnels » contient implicitement toute une théorie concernant la pathogénèse et la classification de certains délires. Cette formule et cette théorie semblent actuellement tendre à entrer dans le domaine commun.

14° Les psychoses passionnelles sont irréductibles a celles des idéalistes passionnés de M. Dide (1)

Intervention 1923

Dans mon 5e article sur les cas passionnels (S, C. M. M., juin 1923), le nom de Dide ayant été prononcé (2), j’ai saisi cette occasion pour faire l’éloge de son œuvre et signaler les analogies de détail qui existent entre ses vues et les miennes. Ma réponse dialectique occupe 17 lignes du Bulletin, les éloges et la mention des analogies en occupent 12. Mon vieil ami me reproche-t-il de ne pas l’avoir cité plus tôt, et plus longuement ? J’ai plusieurs justifications à en fournir.

Lors de la parution de mes deux derniers articles (décembre 1920 et février 1921), j’ignorais totalement les conceptions de Dide ; je n’avais lu aucun compte rendu de son livre Les Idéalistes passionnés ; j’en connaissais le titre seulement ; j’ignorais jusqu’à l’existence de ses articles. La Guerre et l’Après-Guerre expliquent suffisamment ces ignorances. Je les regrette, car j’aurais cité Dide comme le plus ferme représentant des conceptions du Platonisme et de l’Idéalisme, que je combats ; j’aurais mentionné également nos analogies fragmentaires ; les mentions auraient été à leur place dans les deux premiers de mes six articles, parce qu’ils exposaient l’ensemble de mes vues. G’est là que j’ai cité Sérieux, Gapgras, Leroy.

J’ai connu par Dide, au mois d’avril 1921, les titres de ses diverses publications, et les noms de certains de ses élèves ayant développé ses idées. J’ai lu depuis lors trois de ses articles, datant de 1913, et son livre Les Idéalistes passionnés. Je n’ai pas encore lu Les Émotions de la Guerre. Je n’ai pas fait mention 92 de Dide dans mes articles 3 et 4 (juin et juillet 1921), parce que ces articles 3 et 4 avaient des objectifs très limités.

Le caractère essentiellement clinique de notre Société impose d’avance d’étroites limites à tout exposé doctrinal ; a fortiori, la bibliographie et la controverse sont-elles exclues. Ainsi je n’ai pas encore cité la thèse de Portemer, sur l’Érotomanie, pourtant inspirée par P. Garnier (1902), ni les vues de mon maître, chef et ami Dupré, pourtant vivant et même présent lors de mes premiers exposés.

Manifestement les conceptions de Dide ne pouvaient, les eussé-je connues, ni inspirer ni même influencer les miennes. Nos bases, nos directives, nos synthèses sont constamment ou différentes ou radicalement opposées ; nous ne pouvons donc coïncider que dans des affirmations partielles. De telles coïncidences s’expliquent aisément sur les terrains biologiques et spécialement psychologiques. Dide lui-même dit s’être rencontré inconsciemment avec tel auteur étranger (Tilling).

Toutes mes affirmations touchant les Passionnels en général ont leur source dans mon analyse de l’Idéation Érotomaniaque, prise spécialement à son moment originel (premier et deuxième article, décembre 1920 et février 1921, pp. 246 et 247, pp. 62 et 63 du Bulletin). De cette analyse sont sorties les conceptions de la Triade Affective, du Postulat et de ses Dérivés ; la participation initiale de la volonté, les formes ultérieures de l’idéation, et autres données, se déduisent de cette même analyse ; elle en est la source nécessaire et suffisante. Cette analyse ne prétend pas être de tout point originale ; mais, seul fait qui importe en ce moment, elle ne figure ni dans le livre initial de Dide (1913), ni même dans son traité (1922).

Celles des assertions qui nous sont communes ou n’ont pas, dans nos deux systèmes, la même extension, ou sont soutenues par des arguments opposés, ou sont déjà res omnium. Je le montrerai dans le chapitre bibliographique de mon futur livre sur l’Érotomanie ; les conceptions de mon ami Dide y seront non pas seulement citées, mais intégralement exposées.

Mon vieux camarade et ami me menace d’une réfutation par la Clinique. Je produirai mes observations personnelles. Leur nombre surpasse, dans des proportions écrasantes, tous les cas classiques réunis ; ce qui est dû à la nature même de mon poste d’observation, et au fait que le sujet traité me préoccupe depuis 23 ans.

15° Conditions d’apparition de développement et de durée des états passionnels (1)

Présentation de malade 1923

Infirmerie spéciale, 13 novembre 1923.

Certificat aux fins d’internement (Dr de Glérambaull).

G. G., 25 ans. Ouvrier mécanicien.

Délire hypocondriaque avec dépression.

Ruminations sur idée obsédante.

Addition passionnelle (rancune).

Un médecin consulté par lui, le Dr M., lui a intentionnellement inoculé la syphilis (toucher rectal avec doigt infecté, érosion de la muqueuse, ouate sale pour infecter le gland).

État émotif lors de cet examen (fatigue, insomnie, angoisse).

Hallucinations auditives, d’origine anxieuse, à ce moment, plutôt qu’illusions du souvenir ; a entendu le médecin proférer plusieurs phrases caractéristiques.

Extension du délire en divers sens (mélancolie, obsession, – quérulance).

Indignité (va déshonorer sa famille). Craintes altruistes (a pu contaminer autrui). Velléités de suicide.

Aboulie. Instabilité des concepts, questions, doutes, scrupules, rectifications perpétuelles.

Idées phobiques de persécution ; peur d’être reconnu, suivi, attaqué, cela notamment par ses victimes. Fuite simili-panopho-bique d’un hôtel ; réfugié au Poste ; hallucinations anxieuses.

Quérulance : lettre et visite au médecin, récriminations véhémentes, demande d’indemnité, intentions processives.

Graphorrhée d’origines multiples.

Depuis deux ans, neurasthénique avec nosophobie et hypocondrie.

Actuellement, prédominance hypocondriaque et quérulante.

Retours constants à des convictions absolues.

Développement probable de la quérulance, au moins par paroxysme, dans l’avenir ; danger d’impulsions homicides (persé cuteur-hypocondriaque). 93

A. H. et A. P. : Famille rurale. Parents, frère et sœur bien portants selon lui. Cultivateurs.

Service militaire à 18 ans (1917). Guerre. Sergent. Une citation. Gazé très légèrement (retour au front après 15 jours). Ictère en 1920.

Mentalité relativement fine. Enfant pensif, jamais turbulent ; lisait beaucoup. Quitte la culture pour le métier de boulanger (déjà légère hypocondrie). Durant son S. M., peu de sorties en commun, tendance à l’isolement, lectures.

Masturbation modérée. Appréhension des maladies vénériennes et spécialement de la blennorrhagie ; un premier et dernier coït à 22 ans.

En 1921 ou 1922, début de la période maladive. Dépression indifférenciée, de forme surtout neurasthénique, mais avec des virtualités déjà sensibles de mélancolie, d’hypocondrie, d’obsession hypocondriaque. Des obsessions autres qu’hypocondriaques ne semblent pas s’être montrées, cependant le sujet possède nettement les traits profonds de l’obsédé (incertitude, oscillations).

Les mêmes tendances existent maintenant plus accusées, et les proportions sont changées : la prédominance hypocondriaque est devenue nette. En 1922, visites répétées à des médecins. Se plaint de douleurs lombaires, s’inquiète du dépôt de ses urines, achète des livres de médecine. Trait à noter, les maladies réelles, jadis subies ne le préoccupent aucunement ; ni l’atteinte par les gaz, ni l’ictère de 1920. En 1922, hantise d’un thème précis, la cystite. Oubli graduel des douleurs lombaires ; aujourd’hui il les explique simplement par la nature du travail qu’il faisait alor^ (boulangerie). L’hypocondrie se dégage nettement du fonds neurasthénique banal. En 1923, deux voyages à Paris, dont le second exclusivement pour raisons hypocondriaques ; se présente aux consultations d’hôpital, à des consultations privées, enfin à celles d’un Institut Médical. La subanxiété hypocondriaque devient constante ; des crises anxieuses surviennent, un état passionnel surgit, et il devient, provisoirement ou pour longtemps, un persécuteur de médecin.

Dépression mélancolique secondaire, à base morale beaucoup plus que physiologique ; fluctuations. Idées d’indignité et craintes altruistes ; craintivité préparant à des Idées de Persécution.

L’obsessivité se traduit actuellement non pas seulement par les thèmes hypocondriaques, mais par le développement de la mentalité obsessionnelle : instabilité des concepts, doutes, variations, oscillations, hésitations ; dans les propos, rétractations suivies de reprises, d’additions et de corrections ; enfin état subanxieux dépassant en intensité l’inquiétude hypocondriaque, l’inquiétude mélancolique simple, et présentant des paroxysmes suraigus.

L’état passionnel sera dépeint séparément.

Attitude au Commissariat. – Spontanément, le sujet se présente dans un Commissariat de banlieue, vers 22 heures, l’air effaré. H déclare que la syphilis lui a été inoculée par un médecin, qu’il vient de s’enfuir de son hôtel, qu’il est un objet de répulsion, tout le monde le reconnaissant pour syphilitique, que l’on chuchote à son sujet, que son nom a été communiqué à tous les hôteliers, et qu’il ne peut plus vivre ainsi. Gomme on veut regarder ses papiers, il invite à se désinfecter après qu’on les aura touchés.

Observation à l’Infirmerie spéciale.

Premier jour (9 novembre).

Entrée lente, air fatigué, regards méfiants de droite et gauche ; puis, assis, aspect d’incurie. Nous disons de suite à haute voix : « C’est l’homme aux petits papiers de Gharcol. » Il se lève alors brusquement, comme irrité, et déclare avec véhémence : « Autant me jeter à la Seine tout de suite ! », se laisse retenir facilement et pleure.

Calmé, il écoute la lecture du dossier, et y apporte, plus en scrupuleux qu’en protestataire, quelques corrections inutiles.

Dit être venu à Paris pour organiser un stand dans une exposition : d’où surmenage musculaire et veilles.

Nous lui demandons s’il est toujours pensif. R. : « Pas toujours, mais je fais de telles bêtises. » Sur questions, il dit avoir quitté son village pour un chef-lieu, être venu à Paris deux fois, avoir consulté un médecin d’hôpital, puis des médecins à prix divers. « Tous les médecins m’ont dit que je n’avais rien ; alors je suis allé au restaurant et si j’avais été sûr d’avoir quelque chose, je n’y serais pas allé. »

Quand lui est venue l’idée qu’il est syphilitique ? Quand l’est-il devenu ? Sur ces points, il se contredit constamment. Lors de sa première venue, il croyait avoir la syphilis, il l’avait ; non, il ne l’avait pas, et ne croyait pas l’avoir.

Pourquoi est-il inquiet ? Parce qu’il a confié son secret et que la chose a été redite. Comment le médecin lui a-t-il communiqué la syphilis ? En pratiquant le toucher rectal avec un doigtier infecté. « Il a posé son doigtier sur de la ouate au lieu de le poser sur la pommade, puis il a prononcé quelques paroles qui ne m’ont pas plu. »

A-t-il écrit au médecin ? Oui, une fois, une lettre de plainte. Lui a-t-il écrit ? L’a-t-il revu ? Oui, une (?) fois ; il lui a dit ses craintes, le médecin l’a d’abord sermonné, puis l’a mis à la porte. « Je crois avoir compris qu’il disait en lui-même, en me renvoyant, que sûrement j’avais bien quelque chose. »

Interrogé au sujet des idées de suicide, il oppose un silence absolu.

Durant toute la deuxième partie de cet entretien, son attention est vive, son regard prompt, ses réponses faciles. Comme nous conversons un instant avec un de nos assistants sur un thème tierce, croyant que la conversation se rapporte à lui, il intervient pour rectifier et reconnaît promptement son erreur. Plusieurs fois, comme nous parlons de lui, il ajoute : « Je comprends très bien. »

Nous prescrivons un vomitif et lui demandons, comme il se retire, s’il a confiance : « Oui, j’ai confiance ; tous les médecins ne sont pas charlatans. »

Deuxième jour (10 novembre).

Présenté aux auditeurs du Cours, il s’en montre satisfait ; il affirme sa confiance en nous et en nos aides.

Ses récits confirment notre subdivision de sa carrière d’hypocondriaque en deux parties : d’abord hypocondrie diffuse, ensuite hypocondrie spéciale. Celle-ci reconnaît elle-même trois étapes : il vient à Paris craignant d’avoir la syphilis, il est certain de l’avoir, enfin il la reçoit d’un médecin.

Le médecin a voulu faire sur lui une expérience, à moins qu’il n’ait agi par pure méchanceté.

La troisième étape a pour origine une émotion. La seule attente du toucher rectal l’a rendu anxieux. « Je me demandais si je devais le laisser faire, mais j’étais tellement fatigué que je n’ai osé rien dire. Le médecin en pratiquant le toucher avait un air de se moquer de moi, et il m’a dit que je n’avais pas de motifs pour me faire examiner. »

Depuis le jour du toucher rectal, il a les lèvres perpétuellement sèches, et il a observé quelque chose à sa verge. Rentré en province, il a écrit au médecin une lettre de reproches, puis il est revenu à Paris pour lui exposer ses doléances.

Il se dit heureux d’être présenté à des médecins, mais en même temps qu’il affirme sa confiance en nous, il la dément. D’une part : « J’ai une confiance pleine et entière en vous » ; d’autre part : « Les médecins ne sont pas forts, puisqu’ils m’ont dit que je n’avais rien. »

Une illusion négative de sa mémoire consiste en ceci qu’il ne peut se rappeler fermement ce qui remplissait sa pensée à telle époque ; il en doute, ou même il le nie ; ainsi par moments il affirme ne s’être jamais cru syphilitique avant le fameux toucher rectal.

Nous évitons de l’interroger sur les intentions homicides qu’il peut avoir.

Nous rappelons à nos auditeurs le Pr Pozzi et le Dr Guiard, tombés victimes de Persécuteurs Hypocondriaques.

Cinquième jour (13 novembre).

« Je me porte bien, mais le moral n’est pas bon. » Prétend n avoir jamais été malade avant sa 23e année (1920). Se montre indifférent aux thèmes de ses premières obsessions (douleurs lombaires, cystite, etc.). Dépression ; retard dans ses réponses tant négatives qu’affirmatives, au sujet des choses les plus simples ; indécision mélancolique et scrupuleuse, en outre torpeur.

La stratification mélancolique s’étend. Indignité : il déshonore sa famille pour deux motifs : l’un est son passage dans notre Service, l’autre est qu’il aurait pu être cause d’un scandale ; quel scandale ? attaquer le médecin en justice. Indignité encore : il n’a pas tenu parole ; dans quelle circonstance ? c’est une faute qui se relie à une autre faute. Il a promis à ses compagnons de restaurant de faire analyser leur sang, car il les a contaminé*, mais étant pauvre il ne peut assumer de tels frais. Il n’est pa » digne de prononcer le nom de Dieu. Il regrette de ne pas s’être suicidé.

Il considère que c’est un devoir d’attaquer le médecin en justice, il est forcé de le faire tout en se sentant d’avance déshonoré.

Par indécision d’obsédé, il doute de sa syphilis même. Nou> lui demandons s’il se croit l’esprit dérangé ; il nous répond : « Je suis bien un peu maboul, sans quoi je ne serais pas ici. Mes parents m’ont bien dit aussi à peu près ça. »

Confrontation avec le Dv N.

En apercevant le Dr N., le malade ne sursaute pas et ne sourcille pas ; seulement ses traits s’animent un peu. Il ne prend pas l’initiative de la parole, bien qu’on l’y invite ; des deux parts silence prolongé. Sur notre invite, le médecin lui demande ses griefs et insiste pour les entendre. Silence obstiné, puis soudain, délibérément, offensive. « Était-elle propre, la ouate ? » Elle était sur une planche, elle ne devait pas être fraîche. « Pourquoi cette idée ? » « Cette idée m’eit venue parce que vous m’avez fait mal en me touchant la prostate. » Le médecin avait-il l’intention de faire sur lui une expérience ? « Peut-être pas. » Alors a-t-il agi par pur plaisir de nuire ? Le malade, refusant de répondre par oui ou non, répond enfin : « Il ne l’a peut-être pas fait par plaisir. » Puis spontanément, il ajoute : « Je crois que le Docteur m’a pris pour un peu sourd. »

Il regrette la parole donnée et que faute d’argent il ne peut tenir, celle de faire faire le Wassermann de ses compagnons de restaurant.

Quelles sont les dates de ses deux venues à Paris et de ses visites au médecin ? Sur tous ces points hésitations. « J’ai vu le Docteur deux fois (inexact : 3), la première fois le 4 octobre. »

D. – Que vouliez-vous demander en revenant chez le Docteur ?

R. – S’il est probable, comme c’est probable que le sang le démontrera, je réclamerai…

D. – Quel sera le montant de l’indemnité ?

R. – Je n’y ai pas bien pensé, mais je suis plus inquiet pour mes voisins de restaurant que pour moi.

Sur questions encore : « J’ai pensé que le Docteur l’avait fait exprès, qu’il y a nécessité de procès, et que ce procès va déshonorer ma famille… Je ne sais pas encore ce que je ferai ; je n’ai pas bien envie d’aller aux tribunaux… Ce qui m’ennuie c’est pour les autres ; mais je ne crois pas qu’ils soient malades.

D. – Vous n’avez pas de preuve de ce que vous avancez ?

R. – Je ne voulais pas dire ce que ce Docteur m’a fait, ma K on m’y a presque forcé.

D. – Regrettez-vous d’avoir calomnié le Docteur ?

R. – Je le regrette si je n’ai rien. Je le regrette parce que s’il voulait me faire mal, maintenant, il ne le pourra plus ici.

D. – Voulez-vous lui exprimer vos regrets ?

R. – Si je m’arrange avec lui, je le pourrai.

D. – Vous voulez dire : « Si je change d’avis je m’excuserai, mais si je ne change pas je ne dis rien. »

R. – Oui, c’est bien cela.

D. – Serrez la main au Dr N.

R. – Je veux bien, mais à condition d’être sûr que je n’aie rien.

D. – Vous maintenez vos dépositions écrites : il a bien cherché à vous écorcher ?

R. – Oui.

D. – Quel gros scandale prévoyez-vous ?

R. – Un procès avec du bruit autour.

Nous jugeons au moins inutile de le questionner sur des projets de vengeance violente.

Spontanément il s’adresse à nous et s’excuse d’avoir pu dire que nous le regardions comme maboul ; il craint que nous ne lui gardions rancune d’avoir dit cela.

Dans tout cet entretien, tendance mélancolique et besoin de doute.

Renseignements du Dr N.

Lors de sa première visite le malade a paru normal, ses dires étaient précis et nets. Il se plaignait de douleurs du petit bassin, principalement consécutives à la miction. Peu de jours après il écrit une lettre de reproches ; deux jours plus tard il se présente dans un état d’excitation. « La ouate que vous m’avez donnée après l’instillation avait servi à un autre malade, on me l’a dit ; vous m’avez contaminé ; alors il faut vous arranger avec moi, ou cela se passera ailleurs. » Une deuxième fois, il se présente récriminant ; ce jour-là, le médecin s’irrite, croyant à un chantage, et sa colère calme le malade, qui répond : « Je ne dis pas que c’est vous ; je ne dis pas que vous l’avez fait exprès ; j’ai encore confiance en vous, je viens vous demander de me guérir de ce que j’ai. » Il exhiba alors une petite ecchymose à peine visible sur sa verge. Il se montra passagèrement influençable, parut reprendre confiance et se tut quelques instants, puis subitement revint à la charge avec colère. « Alors vous ne voulez pas vous arranger ? vous m’avez donné une maladie… » Le médecin le chassa de son cabinet. – Le médecin avait cru devoir répondre à la lettre du malade ; mais le malade en raison de ses déplacements n’a pas reçu la lettre.

Lettre adressée au Dr Dr., 8 octobre 1923

Dr N. ! Ah ! quel malheur j’ai eu d’aller chez vous me faire soigner jeudi soir : je n’avais pas grand’chose, et maintenant je suis peut-être en train d’incuber une bonne vérole. Comme j’étais fatigué, après deux nuits sans sommeil, en travaillant je ne me rendais pas bien compte de vos actes, ni bien de vos paroles ; ce n’est qu’en me remémorant certaines de vos paroles que je pus me rendre compte de la grosse bêtise que vous avez faite, je ne veux pas croire volontairement. Je veux dire que vous m’avez fait essuyer avec de la ouate ayant servi à un client précédent ; vous ne pouviez pas mieux m’infecter… 11 y en a qui vont.chercher la vérole vers quelque sale femme, el moi c’est le médecin qui me la met, ça c’est un peu fort. Peut-être vous êtes-vous trompé, mais j’ai la certitude que vous vous êtes aperçu de votre faute. Alors pourquoi n’avez-vous pas cherché à m’immuniser en me brûlant avec quelque désinfectant et en me faisant laver les-doigts ? voilà ce que je ne vous pardonne pas. – Vous devez juger dans quel état je suis, vous qui me savez nerveux ; quand même j’aurais la chance de ne rien attraper, songez que j’en ai encore longtemps à 11e pas être tranquille, iït rien qu’à me faire du mauvais sang, j’ai chance d’attraper quelque chose, moi déjà si affaibli, et que le souci met encore en plus grande réceptivité.

Si la vérole ne tue pas physiquement, elle tue moralement. – Veuillez donc juger et me dire ce qu’il faut faire… De grâce, écrivez-moi de suite. Je vous salue.

Lettre écrite quelques minutes avant sa fuite au Poste

8 nov. 1923. Je soussigné déclare avertir la Police qu’au cas où il m’arriverait malheur, qu’on me trouve lué par exemple et démuni de mes papiers d’identité, le coupable ou le meurtrier à rechercher ne pourra être autre ou autres que Je Dr N. de l’Institut Médical et un acolyte. Ce en quoi ma famille pourra demander dommages-intérêts et se laver les mains de tout ce qui a pu m’arriver à Paris de par la faute de ce soi-disant N., que j’accuse d’avoir tout fait pour m’inoculer la syphilis, le 4 octobre 1923, en son Institut où j’avais été le consulter. – Fait le 8 novembre 1923, pour servir à ce que de droit. – C., né à…, le…

Mémoire rédigé à l’Infirmerie spéciale

Le 4 octobre 1923, me trouvant à Paris pour le compte de mon patron, j’eus l’idée, en voyant dans le Métro les affiches d’un Institut Médical disant avoir des spécialistes pour chaque maladie, je me rendis à l’Institut ce même jour, à 6 heures du soir, j’expliquai à l’inlirmière de service ce que j’avais, elle me dit de revenir à 7 heures. À 7 heures je revins, j’attendis. Le Dr N., spécialiste des voies urinaires, me consulta, écrivant tout ce que je lui disais. Il m’emmena dans son cabinet chirurgical et me fit un toucher rectal. J’ai la conviction que son doigtier n’était pas propre, car il l’essuya sur de la ouate qui se trouvait sur une planche, comme par hasard, ayant dû être laissée par le malade précédent. Un Docteur ne doit pas avoir de la ouate qui traîne ; à mon idée, il doit l’avoir dans une boîte ou dans un bocal. De plus il attira mes craintes, au moment où il passait son doigt sur ladite ouate, en me regardant sournoisement, et ensuite au moment où il me faisait le toucher en disant : « Il ne faudrait pas qu’il s’en doute. » Il est aussi évident qu’il chercha à m’écorcher, car

il me força énormément ; il retira ensuite son doigt en le recourbant probablement, car j’eus l’impression qu’il me déchirait l’anus. Il me fit ensuite une exploration du canal de l’urèthre ; ce fut la même ouate qui servit à m’essuyer après l’instillation ; je la trouvai un peu humide et m’en servis peu, finissant de m’essuyer avec ma chemise. Pendant ce temps, le Docteur revint et dit doucement : « Je lui ai donné la ouate de Vautre, il n’avait pas de raison de se soigner ça lui en fera une. »

Je ne dis rien cependant. Il est vrai que j’étais très fatigué, ayant travaillé 20 heures sans arrêt au Stand, ayant passé 3 jours et 2 nuits sans dormir. Donc je ne me rendais pas bien compte.

De plus, quand il fit mon ordonnance il me donna de nouveaux doutes, en disant : « C’est un bon gars, j’en aurai peut-être du remords. » Ensuite, il me dit : « Si cela ne va pas mieux dans un mois, vous m’écrirez, ce sera gratuit » ; et même je crois qu’il ajouta : « Les médicaments aussi. » Il m’a donc pris pour dur d’oreille plus que je ne suis. De même en me serrant la main à la porte, je crus l’entendre dire doucement : « Je lui ai serré la main, je ne pouvais pas faire autrement, il faudra que je me lave. » Sorti dehors j’hésitai un instant, puis je me dis : « Ce n’est pas possible, il a voulu te faire peur pour que tu n’ailles plus voir les médecins. »

Néanmoins une fois dans le train des doutes me reprirent, je fus me laver les mains et allai aux cabinets.

Quelques jours après, me voyant un petit bouton sur la verge, je fus épouvanté et partis le lendemain matin pour Paris. Le soir du même jour avant j’avais déjà écrit une lettre au Dr N. lui demandant des explications.

Pendant mon voyage je me rappelai une conférence du régiment, où on nous disait que le microbe ne vivait pas. Je fus tout de même voir 2 Docteurs, qui me dirent que je n’avais qu’une simple ecchymose provenant de ce que je m’étais pincé en dormant ou avec mon pantalon.

J’avais lu que la contagion par contact ne pouvait avoir lieu que si la peau était excoriée ou entamée, donc je me dis que si même j’avais la syphilis, je ne pouvais être contagieux ; pas de plaques et la salive ne peut être infectée avant que le microbe ne soit dans te sang, ce qui demande 20 jours. Je ne crois donc pas avoir pu infecter quelqu’un 10 ou 12 jours après la prétendue infection (sic). Puis la vaisselle était bien faite… Je ne dois pas être contagieux. Je présente tout de même mes excuses à ceux qui ont mangé avec moi ; je suis très sincèrement affecté de leur avoir fait faire du mauvais sang, car je sais par moi-même ce que c’est que la peur d’une telle maladie. J’espère que personne n’a porté plainte. Me croyant à un moment donné réellement atteint, j’ai été dire que je ferais faire l’analyse du sang à ceux qui le désireraient. À tous je vous demande bien pardon de n’avoir pas tenu mon engagement, la faute en est à ce que je me suis fait arrêter bêtement, et fait amener à l’hôpital où l’on se moque de moi et me regarde comme maboul. C’est pourquoi je n’ai pas tenu parole. J’espère que vous m’en tiendrez compte. Au cas où il y en aurait un, parmi vous, sans scrupule, c’est-à-dire qui aurait eu la syphilis avant la date où je suis venu au restaurant, j’espère qu’il voudra bien le déclarer, afin que ma famille déjà si éprouvée n’en subisse pas les conséquences. Voyez mon désespoir et ne cherchez pas vengeance, car ce qui m’empêche de remplir mon engagement, c’est l’impuissance. Car si même je ne suis pas malade, je ne peux pas survivre sans être déshonoré, et ce serait jeter sur ma famille, qui n’est que pauvre, le poids de mon ignorance, et me faire maudire à jamais. Et vous, messieurs les juges, songez au désespéré qui s’en va pour ne plus ternir l’honneur de sa famille et part sans pouvoir dire adieu. – Au cas où il y en aurait un par malheur qui ait la syphilis, je demande qu’il soit fait une enquête pour savoir si réellement il ne l’avait pas déjà avant que je ne vienne manger au restaurant ; s’il y a de braves gens, qu’ils le disent, non pour moi, mais pour mes parents. Explication sur la déclaration faite à M. le Commissaire de Nanterre

Cherchant une chambre, ayant abandonné celle que j’avais rue S…, rapport à ce que je n’osais plus me laisser voir, je me suis rendu à pied de la Porte Maillot à Nanterre pour trouver à coucher. Dans un hôtel, j’ai demandé une chambre, j’y suis monté un instant pour écrire et pour souper. Pendant le souper, il m’a semblé entendre quelque chose de louche sur moi. J’ai compris que j’étais signalé, et que le Dr N. ou ses acolytes cherchaient à me jouer un mauvais tour. J’ai vu un homme regarder par la devanture et j’ai entendu dire : « Ils sont là, il faudrait qu’il sorte. ».J’ai compris qu’il fallait que je sorte dans la rue afin d’éviter un scandale. Alors tout de suite j’ai demandé un papier pour faire une déclaration à la Police. J’ai réglé mon souper et je suis parti au Commissariat. Là l’hôtesse m’a réclamé le prix de ma chambre ; j’ai dit que je n’y coucherais pas, après ce qui aurait pu m’arriver, et que par suite je ne paierais pas. Néanmoins j’ai offert 2 francs pour les 10 minutes environ que j’y avais passées à écrire.

Billet. – 1° Je désire engager ma responsabilité au sujet des poursuites judiciaires et demandes de dommages-intérêts pouvant résulter du fait de mon ignorance, c’est-à-dire de ce que j’ai mangé au restaurant sans faire mettre mon couvert à part, et toutes autres poursuites pouvant provenir du fait de la maladie du

10 octobre au 5 novembre 1923, et reporte ceci sur le Dr N., responsable de tous mes malheurs.

2° Le Dr N. prendra l’engagement de ne tenter aucune poursuite contre moi (sous prétexte de calomnie).

3° Pour mes parents que je ne pourrai plus embrasser et pour me faire soigner, je demande… (inachevé).

Autre billet. – Vous avez devant vous un malheureux comme

11 ne peut pas y avoir plus malheureux, qui a perdu sa famille,, la déshonore et prépare un gros scandale. Vous seuls, messieurs,, s’il n’était trop tard, pourriez me sauver de là. Je partirai m’engager dans la Légion, et tâcherai d’envoyer de l’argent à me^ parents par des moyens quelconques ; je ne paraîtrai pas, hélas î il vaudra mieux qu’ils me croient mort. Oh ! mes chers parents, à qui j’aurais dû tâcher de procurer une vieillesse tranquille, eux qui ont tant souffert pour nous, j’empoisonne leur vieillesse, ils sont capables d’en mourir. Dire qu’ils étaient si fiers de moi quand j’étais soldat. J’ai tout perdu, j’ai brisé ma vie et celle de mon frère et de ma sœur, comment ai-je fait, mon Dieu ! « Mon Dieu »… je ne suis plus digne de prononcer ce mot, ce n’est plus le moment, j’aurais dû le faire plus tôt, et aller brûler éternellement. Non, je lutterai, Dieu me pardonnera, je vais tâcher de vivre en chrétien afin de recevoir ma mère au Ciel… Pourquoi ai-je été donner une parole que je ne pouvais pas tenir ? Au moment de la tenir, j’ai perdu la tête. Je l’avais déjà perdue avant, par la faute de ce charlatan qui est peut-être parti maintenant. Ce qu’il y a de plus malheureux, ce qui va me tuer, c’est que je suis lucide ce matin, et que tout à l’heure peut-être je ne saurai plus ce que je fais… Vous seuls, messieurs, pourriez me tirer de là ; j’irais en Afrique dans la Légion, je donnerais l’exemple de ramener des malheureux comme moi dans le devoir. Au lieu de rester en prison ou de se tuer, ne vaut-il pas mieux servir son pays ? Messieurs, laissez-moi partir et éviter le scandale, aussi bien pour l’honneur delà médecine que par pitié pour ma famille. Je me soignerai si je suis malade, et je guérirai… Quant au Dr N., je crois qu’il n’osera pas rester ici, à empoisonner les Français ; il est peut-être Russe, qu’il aille donc chez les Bolchevicks ! Ah ! l’assassin !

Déclaration du malade C. (sic). – Je déclare rétracter mes idées de suicide, et tâcher de guérir afin de pouvoir, si ma santé le permet, gagner quelque argent pour réparer le tort que je fais à mes parents. Je demande donc qu’on fasse le nécessaire pour me soigner, si le Docteur le juge utile, ou qu’on me mette en liberté, pour que je me fasse soigner ailleurs.

Déclaration du malade C. (sic). – Je voudrais rétracter ce que j’ai écrit rapport à l’Hôpital, la phrase où je dis qu’on me traite comme un maboul. Je le suis bien un peu. Je parle de faire des bêtises, j’en écris de plus grosses. – G.

Présenté à la Société et interrogé sur sa santé, le malade répond : « Cela va mal », et accompagne sa réponse d’un sourire. Ce sourire, rapide et amer, n’est pas d’un mélancolique mais d’un hypocondriaque ; bien que simple nuance, il a une valeur pronostique.

Réactions mélancoliques : le malade hésite à nous serrer la main, par peur de nous contaminer. Apprenant qu’il va, s’il le veut, être présenté à des médecins, il répond : « Je dérange tout le monde. » Il se montre toutefois satisfait d’être présenté à des médecins.

Il répète sa ferme conviction de ce que le médecin l’a volontairement contaminé. Il a droit à indemnité.

Commentaires doctrinaux

I. – Notre malade présente simultanément 5 ordres de phénomènes classés : hypocondrie, neurasthénie, mélancolie, mentalité obsessionnelle, obsession hypocondriaque. Son cas se prêterait pour le mieux à des définitions différentielles de ces 5 ordres de phénomènes. Il nous suffît de constater que le facteur, non pas seulement prédominant à l’heure actuelle, mais basal, est l’hypocondrie proprement dite.

À l’hypocondrie se surajoute présentement un État Passionnel, la Quérulance.

C’est là un processus spécial, distinct du fonds hypocondriaque, et différent de lui par le caractère sthénique, ce caractère se manifeste dans l’apparition de la volonté, la notion de but, la tendance aux actes. Entre l’état dépressif et l’état sthénique, il y a continuité idéique, mais opposition affective : l’hypocondrie est de l’ordre des émotions tristes, la quérulance est de l’ordre de la colère. La part d’éléments dépressifs qui se trouve contenue dans la colère ressort de l’étude générale des émotions ; il nous suffît de la mentionner.

II. – La passion de notre sujet sera-t-elle de longue durée. Il existe des quérulances courtes ; ce sont des colères prolongées et délirantes, qui rétrocèdent en quelques jours ou semaines.

Un condamné sort du Dépôt après remise de tous ses papiers d’identité ; un passeport dont l’idée lui revient subitement lui semble avoir pu être gardé au Greffe du Dépôt, avoir dû l’être, l’avoir été ; de là insistance abusive, retours obstinés, suicide impulsif (immersion). Lors de cet épisode, dépression de causes multiples (inquiétudes familiales graves, isolement moral, pénurie, jeûne relatif, incubation d’une infection). Désagrégation de la cristallisation idéique peut-être en partie spontanée, adjuvée en tout cas par une diversion émotive (submersion), une diversion affective (maladie) et des processus physiologiques (noyade, état fébrile).

Les conditions de durée d’un état passionnel nous semblent dépendre de 5 facteurs, dont 2 généraux, 3 spéciaux. Ces facteurs sont :

1. Viabilité intrinsèque du Thème Idéique (nature et rappels par l’ambiance).

2. Ténacité habituelle du Sujet.

3. État affectif du Sujet lors de l’émotion déchaînante.

4. Profondeur de cette émotion.

5. Conformité de cette émotion avec le caractère du Sujet.

Les facteurs 1 et 2 (facteurs généraux) peuvent parfois être appréciés dès le début (différences entre un accident ou une injure et une dépossession totale).

Les facteurs 3, 4 et 5 échappent le plus souvent à toute appréciation, ou au moins ne peuvent être appréciés que par leurs suites. Or, ces facteurs sont capitaux.

En particulier pour le facteur 5 (conformité de l’émotion avec le caractère du Sujet), il peut fort bien n’être reconnu qu’après coup ; ainsi surtout pour les Délires Érotomaniaques, et pour les Délires Passionnels de Cause nettement occasionnelle (délires maternels par exemple). Souvent le caractère récri-minateur ou raisonneur s’est manifesté bien avant la Processi-vité proprement dite, et presque toujours la Jalousie bien avant le Délire Jaloux ; mais cette règle n’est pas constante ; et même les tares d’un caractère étant connues, le plus souvent rien ne permet de dire si elles aboutiront ou non à un délire.

Le facteur 2 n’est, lui non plus, pas décisif, parce que la ténacité d’un Sujet n’est pas égale pour tous les ordres de motifs et de désirs.

Rien ne permet de dire à l’avance qu’un Délire Passionnel donné sera de courte durée. L’immense majorité des probabilités veut qu’il doive être de longue durée.

Dans notre cas, nous voyons comme présomptions de ténacité l’habitude de rumination et d’isolement. Si le sujet n’est pas spécialement rancunier, il peut être à tout le moins intransigeant ; et si l’aboulie s’oppose chez lui le plus souvent au passage aux actes, elle ne saurait cependant prévenir les paroxysmes coléreux. L’état global au moment du choc déchaînant était profondément morbide ; et ce choc émotif a lui-même été violent.

Il y a conformité entre le choc initial et les innéités du sujet. Cette conformité s’étend même à tous les temps préparatoires : hypocondrie dans le fonds antérieur du sujet, l’état récent, l’état actuel, et le choc lui-même. Dans ces conditions, le résultat du choc présente des chances de fixité particulières.

III. – Le choc émotionnel a été le point de départ de l’état passionnel durable. L’aptitude à ce choc a été préparée en 3 phases : ancienne, récente et actuelle. La préparation ancienne a résidé dans le cumul de formes dépressives déjà décrit ; la préparation récente a résidé dans la fatigue surtout nerveuse (sentiment de hâte dans le travail et insomnies) ; la préparation immédiate a consisté dans une expectation anxieuse (méfiance, angoisse, révoltes intimes).

Cette préparation immédiate mérite d’être dépeinte en détail. Le malade vient, s’apprête, s’est apprêté pour rien, attend une heure en ruminant ses inquiétudes ; il voit le médecin qui tient dans les mains son avenir, il ravive et intensifie toutes ses inquiétudes à la fois en les exprimant pêle-mêle ; il croit peut-être n’être pas assez écouté et en ressent un premier dépit ; il voit approcher le moment de l’exploration que lui-même a sollicitée comme une épreuve solennelle par ses résultats, effrayante par ses procédés ; il sent à la fois les angoisses du candidat et de l’opéré ; il observe tout et tire de tout un pronostic : c’est de f expectation passionnée.

Durant l’exploration elle-même, il pratique cette endoscopie mentale à laquelle il n’est que trop enclin ; en anatomiste ignorant et en patient douillet il suit le trajet du doigt dans la zone ténébreuse où la moindre maladresse pourrait faire des ravages illimités ; il attend la douleur, la pressent et la sent ; la respiration suspendue, le cœur oppressé, il se contraint au maximum pour ne pas fuir, ne pas se défendre, ne pas frapper, et il sc laisse martyriser : c’est la passivité anxieuse.

Durant cette période, l’état émotionnel est double ; l’émotion passive (anxiété) et l’émotion sthénique (colère) coexistent ; la seconde est issue de la première ; l’intensité de la première et sa durée feront la force et la durée de l’autre.

C’est dans cette période que le Sujet a fait les interprétations qui lui servent de thème actuellement. Elles ne sont pas le résultat de cogitations rétrospectives. Elles ont été la cause des hallucinations épisodiques ; nous n’en pouvons douter, car de telles hallucinations se sont ultérieurement produites, plus intenses même, plus objectives, accompagnées d’une certitude non seulement actuelle, mais durable. Ces hallucinations nous permettent de mesurer la profondeur de l’anxiété dont elles sortaient.

IV. – Cristallisation passionnelle au cours de Vémotion diffuse. – La Passion actuelle du sujet continue sa révolte première contre l’anxiété ; elle n’est que sa double émotion cristallisée. Pourquoi cette cristallisation ? Il ne suffît pas d’invoquer l’intensité du choc subi ; il faut encore envisager le moment où il s’est produit : un moment d’émotion diffuse ; pour cette raison un choc unique a suffi à cristalliser une émotion cette fois précise, l’émotion double déjà décrite. Nous connaissons un mode de genèse de la passion très différent, celui où des chocs modérés et répétés produisent la cristallisation ; mais n’envisageons aujourd’hui que la genèse brusque : elle reconnaît pour condition préparatoire, avons-nous dit, Vêlai émotionnel diffus. L’identité de nature entre l’émotion diffuse et l’émotion finale précise n’est pas totalement nécessaire, la Réceptivité Passionnelle dans les États Émotionnels est, le plus souvent, omnivalente.

Celte réceptivité existe dans les États Émotionnels Diffusr « comme ceux qui accompagnent T Hypomanie et les Ivresses Pathologiques. L’hypomanie présente non seulement des thèmes idéatifs suivis, mais des sentiments et passions néoformés et devenant fixes, ainsi des haines qui prennent l’aspect d’un délire de persécution, et parfois même survivent longtemps à l’état qui les a produites (Idées Fixes Post-Maniaques).

Les Ivresses de Forme Psychique présentent aussi une cristallisation affective subite se produisant au cours d’un état émotionnel diffus sous l’influence d’un choc minime. On y constate instabilité, déterminabilité, détermination soudaine et fixation. La cristallisation est surtout émotive, mais parfois l’immixtion d’un certain degré de volonté la rapproche du type passionnel. D’autre part, la cristallisation ainsi formée n’est pas seulement de longue durée, comme le paroxysme dont elle naît, mais elle peut survivre quelques jours à ce paroxysme.

Un individu ayant très peu bu, mais échauffé par les conversations et le jeu, se trouve soudain seul dans la nuit ; il pense qu’il pourrait avoir peur, et aussitôt une anxiété formidable s’empare de lui, il voit un drame ou croit être lui-même dans un piège, d’où fuite au poste et narrations extravagantes. Le même, dans les mêmes circonstances, se rappelant son procès de divorce, ou une maladie de sa fillette, croit sa femme ou sa fillette mortes et s’accuse de les avoir tuées ; ou, songeant à une échéance, se voit ruiné et se jette à l’eau ; ou enfin, se rappelant son père mort, le reconnaît dans un personnage qui apparaît à une fenêtre, et insiste pour voir ce dernier. Dans tous ces cas, une contingence insignifiante, idée, parole, rencontre, souvenir, développe soudainement dans des centres en état instable un état émotif intense, qui, à lui seul, crée une conviction absolue, qui durera aussi longtemps que lui ou plus que lui.

Ces Ivresses Monoïdéiques sont calmes ou relativement caimes, et fréquemment laissent après elles une Idée Fixe. D’après notre expérience, la Fausse Reconnaissance laisse après elle la conviction la plus durable. Elle se rapproche le plus de l’état passionnel, parce qu’elle met en jeu spécialement la volonté : le Sujet s’efforce d’approcher l’objet reconnu, et de lui imposer sa conviction.

Les analogies de mécanisme entre les Délires Passionnels et les Ivresses à Forme Psychique sont :

1° Le retentissement excessif d’un choc émotif ;

2° La fixation de l’émotion ;

3° Un état d’instabilité précédant le choc.

Cet état d’instabilité, dans le cas de l’Ivresse Psychique, a une cause double : cause actuelle et cause antérieure. – La cause actuelle est l’imbibition. La cause antérieure, selon nous presque spécifique, réside dans le surmenage nerveux, tout spécialement par insomnie et par chagrin ; l’isolement moral, les regrets, l’inquiétude, sont constamment à l’origine des Iviesses Psychiques. Il n’y a pas forcément continuité entre la teneur des soucis réels et la teneur du thème délirant ; l’inquiétude d’un procès en cours pourra avoir pour conséquence la reconnaissance délirante d’une maîtresse longtemps oubliée ; les émotions antécédentes et l’émotion néoformée seront ainsi d’un ordre différent.

La durée d’une Ivresse Morbide est, nous le prouverons en d’autres places, d’autant plus longue qu’elle est d’une forme plus sublimée.

Les formes motrices, agressives ou grossièrement oniriques sont courtes.

Les Formes Psychiques, c’est-à-dire Onirismes Calmes et Formes Émotives Prolongées, sont plus durables. La duiée des Formes Psychiques est elle-même en rapport direct avec leur degré d’affinement tant intellectuel qu’affectif.

Aux ivresses les plus prolongées appartiennent les idéations les plus suivies et les sentiments affectifs les plus élevés, savoir les sentiments sociaux : les ivresses à idée de culpabilité ou à désespoir familial se prolongent 4, 5 ou 6 jours ; les fausses reconnaissances ébrieuses durent 8 jours. Les causes de cette durée semblent résider dans la systématisation intellectuelle et dans le rapport de cette systématisation avec le moi permanent.

Les Délires Passionnels à explosion brusque ont en commun avec les Ivresses Délirantes plusieurs données :

1° État préliminaire de fatigue surtout morale et d’émotivité diffuse ;

2° Choc minime amplifié sans mesure ;

3° Systématisation instantanée durable.

Au sujet de l’état préliminaire, nous ferons remarquer :

1° L’émotion ébrieuse diffuse crée l’état de réceptivité pour-tous les ordres d’émotion ;

2° L’émotion ébrieuse diffuse et le choc émotif subséquent peuvent être de qualités inverses ;

3° La cristallisation ne suppose pas forcément une continuité thématique entre l’état préalable et le choc.

Une démonstration claire de ces propositions se rencontre dans la vie courante : ce n’est pas constamment dans un état heureux, c’est souvent dans un état triste que survient le coup de foudre amoureux.

Ainsi l’état préparatoire peut être selon les cas un état de dépression, d’euphorie ou d’expectation. Nous espérons pouvoir un jour montrer un Délire Passionnel surgi au sein d’un état émotif inverse.

Le rapprochement des états hypomaniaques, ébrieux et passionnels purs, nous permet de formuler ces règles :

1° Un état d’instabilité émotive favorise l’éclosion de synthèses passionnelles durables ;

2° Il n’y a pas nécessairement un rapport affectif ni idéique entre les causes de l’état instable et la synthèse passionnelle qui en surgit ;

3° Cependant une similarité entre l’état prélimaire et le choc favorisent la stabilité de la synthèse.

V. – Émotivité et caractère. – Les Délires Passionnels ne dérivent pas exclusivement du caractère. Le caractère crée seulement une tendance à un genre d’émotion donné.

Le caractère le mieux défini peut ne jamais aboutir à un délire de la même forme, et d’autre part un caractère en apparence nullement spécial peut aboutir à ce délire.

La notion générale de l’Émotivité ne suffit pas non plus à expliquer les Délires Passionnels. En effet, l’immense majorité des émotifs, ne fait pas de Délires Passionnels ; une crise spéciale est nécessaire entre l’émotivité banale et la Passion.

Tous les Délires Passionnels ont en commun des lois de développement et de décours, plus un élément capital, la volonté.

Il y a là des raisons sérieuses pour voir dans les Délires Passionnels un groupe clinique, tandis que Caractère et Émotivité appartiennent à l’étiologie générale, au même titre et avec à peine plus de précision que la notion de Dégénérescence.