1° Contribution à l’étude de la folie communiquée et simultanée (1)

Article original 1902

La question de la folie à deux ou folie communiquée fut étudiée pour la première fois par Legrand du Saulle, dans son traité du Délire des persécutions (2), sous ce titre : « Idées de persécution communiquées ou délire à deux et à trois personnes. »

« Dans tous les cas de véritable délire communiqué, dit Legrand du Saulle, et alors que les deux malades sont en traitement, le médecin peut remarquer que l’un domine l’autre, que celui-ci n’est que l’écho de celui-là, que le premier est intelligent, et que le second est bien moins doué. L’un est le persécuté actif, l’autre le persécuté passif. Isolez-les, traitez-les, faites qu’ils ne se voient ni ne s’écrivent, le premier fera tous les jours un pas vers* l’incurabilité, le second marchera résolument vers la guérison. »• Quelques années plus tard, MM. Falret et Lasègue consacrèrent un mémoire à l’étude de la folie communiquée (3). Voici leurs conclusions :

1° Dans les conditions ordinaires, la contagion de la folie n’a pas lieu d’un aliéné à un individu sain d’esprit, de même que la contagion des idées délirantes est très rare d’un aliéné à un autre aliéné ;

2° La contagion de la folie n’est possible que dans des conditions exceptionnelles que nous venons d’étudier sous le nom de folie à deux ; 1

3° Ces conditions spéciales peuvent être résumées ainsi :

a) Dans la folie à deux, Pun des deux individus est l’élément actif ; plus intelligent que l’autre, il crée le délire et l’impose progressivement au second qui constitue l’élément passif. Celui-ci résiste d’abord, puis subit peu à peu la pression de son congénère tout en réagissant à son tour sur lui, dans une certaine mesure, pour rectifier, amender et coordonner le délire, qui leur devient alors commun et qu’ils répètent à tout venant, dans les mêmes termes et d’une façon presque identique ;

b) Pour que ce travail intellectuel puisse s’accomplir parallèlement dans deux esprits différents, il faut que ces deux individus vivent pendant longtemps, absolument d’une vie commune, dans le même milieu, partageant le même mode d’existence, les mêmes sentiments, les mêmes intérêts, les mêmes craintes et les mêmes espérances, et en dehors de toute autre influence extérieure ;

c) La troisième condition pour que la contagion du délire soit possible c’est que ce délire ait un caractère de vraisemblance ; qu’il se maintienne dans les limites du possible ; qu’il repose sur des faits survenus dans le passé, ou sur des craintes et des espérances conçues pour l’avenir. Cette condition de vraisemblance seule le rend communicable d’un individu à un autre et permet à la conviction de l’un de s’implanter dans l’esprit de l’autre ;

4° La folie à deux se produit toujours dans les conditions ci-dessus indiquées. Toutes les observations présentent des caractères très analogues, sinon presque identiques, chez l’homme et chez la femme, comme chez l’enfant, l’adulte et le vieillard ;

5° Cette variété de la folie est plus fréquente chez la femme, mais on l’observe aussi chez l’homme ;

6° On pourrait faire intervenir dans sa production l’hérédité, comme cause prédisposante, lorsqu’il s’agit de deux personnes appartenant à la même famille ; mais cette cause ne peut plus être invoquée dans les cas où il n’existe aucun lien de parenté, par exemple lorsque la maladie se produit entre le mari et la femme ;

7° L’indication thérapeutique principale consiste à séparer l’un de l’autre les deux malades. Il arrive alors que l’un des deux peut guérir, surtout le second, quand il est privé du point d’appui de celui qui lui a communiqué le délire ;

8° Dans la plupart des cas, le second malade est moins fortement atteint que le premier. Il peut même quelque fois être considéré comme ayant subi une simple pression passagère et comme n’étant, pas aliéné, dans le sens social et légal du mot. Il n’a pas alors besoin d’être séquestré, tandis que l’on fait enfermer son congénère ;

9° Dans quelques cas rares, la pression morale exercée par un aliéné sur un autre individu plus faible que lui peut s’étendre à une troisième personne ou même, dans une mesure plus faible, à quelques personnages de l’entourage. Mais il suffît alors presque toujours de soustraire l’aliéné actif à ce milieu qu’il a influencé à divers degrés pour que l’entourage abandonne peu à peu les idées fausses qui lui avaient été communiquées.

Tout en adoptant les conclusions de Lasègue et Falret, Baillarger fit remarquer qu’il y avait lieu de distinguer les cas de véritable folie communiquée « de ceux beaucoup plus fréquents où des gens faibles d’esprit, et vivant avec un aliéné, finissent par se laisser persuader et croire à la réalité de ses hallucinations ou de ses conceptions maladives, sans toutefois devenir aliénés eux-mêmes, c’est-à-dire sans présenter aucun symptôme de délire et sans commettre aucun acte imputable à l’aliénation » (1).

Étendant l’idée de Baillarger, M. Régis constitue un groupe à part de tous ces cas dans lesquels, dit-il, « un aliéné fait partager ses conceptions délirantes à une ou plusieurs personnes de son entourage, sans que celles-ci puissent être considérées comme réellement atteintes de folie ».

Il y a communication des idées délirantes d’un sujet à l’autre. Il faut pour cela : a) Qu’un individu jouisse normalement sur un autre individu d’une autorité intellectuelle et morale incontestable. Aussi le sujet passif est-il le plus souvent un enfant, un faible d’esprit, un domestique ou un vieillard, une personne naïve ou crédule ; b) Que ces deux individus vivent en contact plus ou moins prolongé ; cette condition n’est point indispensable, pas plus que l’hérédité, chez ; l’un ou l’autre sujet ; c) Que l’organe actif devenu aliéné communique une partie de son délire à l’organe passif. Ce délire, pour être transmis, doit avoir un caractère de vraisemblance qui s’impose. Mais entre ces deux sujets existe toujours une ligne de démarcation infranchissable. L’un est fou, au sens social et légal du mot, l’autre ne l’est pas. Enfin l’organe passif ne tarde pas à se débarrasser de ses idées fausses dès qu’il se trouve soustrait à l’influence de celui qui les lui avait communiquées. Telle est la folie communiquée. Dans un second groupe, M. Régis range les cas où il y a non pas communication, mais simultanéité du délire chez les deux sujets, sans que l’un soit actif, l’autre passif. Ces cas se résument ainsi :

a) Deux individus sont héréditaires, c’est-à-dire prédisposés à la folie ; b) Ils vivent en contact intime et perpétuel ; c) Des influences occasionnelles surviennent qui, agissant à la fois, au même moment et de la même façon sur ces deux individus, les rendent fous simultanément ; d) Ils sont ordinairement atteints au même degré. Ils ont exactement le même délire, les mêmes hallucinations, le même langage pathologique ; e) La séparation n’a généralement aucune influence heureuse sur leur état mental. 2

Telle est la folie simultanée (1). La distinction faite par M. Régis est très importante, mais quand on lit attentivement les observations publiées, on s’aperçoit que les unes se rapportent entièrement à l’un ou l’autre des deux groupes établis, tandis que les autres s’écartent plus ou moins du type décrit, par un certain nombre de variantes qui en font des cas intermédiaires, des cas de transition.

Quand, par exemple, il s’agit bien réellement d’un délire communiqué, le sujet passif peut ne pas rester un simple crédule, mais devenir un aliéné ; il peut ne pas guérir, même séparé de son compagnon ; les idées délirantes qu’il accepte avec leurs réactions morbides, qu’il fait siennes, et qu’il défend avec conviction, ne changent pas de nature par ce seul fait qu’il ne les a pas puisées dans son propre fonds. Enlevons l’agent provocateur (l’élément actif), le délire reste, et peut-on dire que ce n’est pas un délire parce qu’il a été communiqué ? La vraisemblance du délire, condition importante pour sa transmission, ne prouve point que ce délire n’ait des racines profondes, d’autant plus profondes même qu’il est plus vraisemblable.

Le véritable critérium est dans l’évolution du délire, et dans la constitution névropathique (2), dans la prédisposition héréditaire ou acquise, du sujet passif qui sera tantôt un simple crédule bientôt guéri, tantôt un aliéné incurable, suivant sa résistance cérébrale et l’ascendant de son partenaire.

Baillarger avait bien vu ces cas quand il dit (3) : « Je crois utile de faire remarquer les liens très étroits qui unissent souvent ces deux ordres de faits. Le malade commence par faire accepter ses conceptions délirantes comme vraies par le parent avec lequel il vit en étroite communauté d’idées et de sentiments ; jusque-là il n’y a qu’un fait de crédulité, mais les conséquences de l’idée fausse ne tardent pas à se produire. »

Cette distinction apparaît aussi dans les conclusions de Lasègue et Falret que nous avons reproduites. M. Régis lui-même la reconnaît : « Est-ce à dire qu’il (le sujet passif) ne puisse pas devenir aliéné et que cette espèce de baptême pathologique qu’il a reçu lui confère une immunité définitive à l’égard de la folie ? Ce serait une erreur de le penser. Bien au contraire, cette fréquentation d’un aliéné au contact duquel il a laissé une partie de sa raison lui crée certainement une prédisposition fâcheuse pour l’ave – 3

mir (1). » Mais, dans tous ces cas, il s’agit de folie communiquée.

Dans le second groupe, celui de la folie simultanée, alors que le délire est éclos en même temps chez des individus héréditaires et placés dans le même milieu, soumis aux mêmes causes, il est impossible de trouver un sujet actif jouissant d’une supériorité intellectuelle et morale, primitivement délirante qui transmet son délire dans les conditions que nous avons étudiées plus haut. L’erreur des aliénistes qui ont confondu ces cas avec la folie communiquée a été de vouloir découvrir, malgré tout, un promoteur du délire et de voir un rapport de succession là où il n’y a que simultanéité dans l’ordre chronologique ; aussi a-t-on vu des malades considérés tour à tour comme sujets actifs ou sujets passifs, suivant le médecin qui les examine. Ceci admis, il n’en est pas moins vrai qu’une analyse attentive permet souvent de découvrir des différences entre les sujets, dont l’un, plus intelligent, sans être toutefois l’agent provocateur, dirige en quelque sorte et soutient le délire, jouant, dans l’association, le rôle de conducteur. C’est ce qu’a très bien exprimé M. Régis : « Il est rare que les deux sujets soient également héréditaires, également prédisposés, et c’est là peut-être ce qui explique que, dans certains cas, le délire, étant malgré tout le même, et étant survenu simultanément, l’un des malades réagisse plus activement que l’autre, sous l’influence des conceptions délirantes communes. » Mais, et c’est là le point essentiel, il s’agit toujours de folie simultanée.

Ces considérations vont s’éclairer à la lecture des deux observations que nous publions ici et dont l’une concerne un délire simultané chez les trois sœurs, ayant entraîné les réactions les plus bizarres, l’autre un délire communiqué par la mère à son fils.

Observation I. – Folie simultanée chez trois sœurs avec prédominance de l’une d’elles dans la conduite du délire. Idées de persécution. Interprétations délirantes. Existence vagabonde dans les hôtels et dans les fiacres.

En février 1902, les trois sœurs M…, Jeanne, Annette et Clo-tilde (59, 56 et 48 ans), étaient conduites à un commissariat, à la suite d’une altercation avec un cocher de fiacre qu’elles se trouvaient, sur le moment, ne pouvoir payer. N’ayant pu justifier d’un domicile actuel, elles furent envoyées au Dépôt sous l’inculpation de vagabondage ; elles eurent à passer devant un magistrat au sujet de leur dette envers le cocher, et au moment ou elles 4 pensaient redevenir libres, elles étaient amenées toutes les trois à l’Infirmerie spéciale du Dépôt, pour avoir déclaré devant le juge qu’elles jouissaient d’un certain revenu, et que néanmoins depuis plusieurs mois, elles vivaient complètement errantes parce qu’il leur plaisait de faire ainsi.

D’ailleurs, la négligence excessive de leur mise mettait la méfiance en éveil. Elles étaient vêtues de robes sordides, jadis noires, mais où les places propres faisaient taches, baillant aux coutures, déchirées par places, rajustées avec des épingles, et fermant au moyen d’épingles anglaises qui occupaient la place des boutons.

L’une portait un chapeau de feutre gris, d’une forme ultra-simple, mais d’un diamètre excessif ; les deux autres de petits chapeaux de crêpe, déformés, aplatis, pénétrés de poussière et tenant mal sur des cheveux en désordre. Leurs figures avaient une expression harassée et inquiète comme si elles venaient de faire des lieues pour échapper à un grand danger. Rangées côte à côte, elles formaient un trio étrange.

Interrogées, elles devenaient sympathiques par la tournure polie de leurs réponses, par une certaine conscience de leur ridicule, et par la franchise de leurs explications sur tous les sujets, sauf sur un seul. Sur ce sujet même (leurs tourments communs), elles semblaient se taire par dignité autant que par méfiance. La véracité de leurs dires se faisait sensible dans la promptitude de leurs réponses et dans leur concordance parfaite ; elles ne semblaient craindre ni de se couper, ni de se contredire entre elles. Enfin, elles affirmaient, avec un entêtement puéril, la pureté parfaite de leurs mœurs, laquelle n’était pas en question. « Nous avons toujours vécu sous la sauvegarde de nos parents : nous avons vécu sous l’aile de notre mère. Depuis que notre mère est morte, nous sommes toujours sorties ensemble…, nous avons toujours habité seules…, nous pouvons passer partout la tête haute…, nous n’avons rien à nous reprocher, et d’ailleurs on ne nous reproche rien, du moins sous ce rapport. »

Quant au fait de leur arrestation, elles déclarent : « Ce cocher aurait été payé et d’ailleurs nous l’avions pris à crédit, attendu qu’il nous connaissait. Nous n’avons pas de domicile, c’est vrai, mais nous recevons 500 francs par mois, on ne peut donc nous traiter de vagabondes. Nous n’avons pas de propriétaires, mais nous faisons gagner les cochers, c’est notre argent que nous dépensons, et nous ne faisons de tort à personne. D’ailleurs, le juge nous a bien dit que notre affaire était terminée. On n’a donc plus le droit de nous garder. Nous sommes ici par guet-apens. »

La note singulière reparaissait dans l’explosion simultanée de certaines réponses, faites du même ton, avec une conviction égale, identiques toujours par le fond et quelquefois même par la forme. C’était soit l’énoncé d’un fait qu’elles se rappelaient toutes trois ensemble, soit une exclamation jaillie d’une sensibilité commune, celles-ci par exemple : « Nous le jurons ! Vous en avez notre parole !… Nous n’avons questionné personne, nous n’avons rien dit à personne… Vous êtes les premiers à le savoir… C’est là le mot !… Vous l’avez bien dit. »

D’autres fois, ces mêmes phrases se suivent l’une appelant l’autre qui la complète ; l’idée, comme un thème musical, passe d’un instrument à un autre et se parachève dans un chorus.

Ces pensées, ces formules semblables étaient à elles seules un indice d’une longue idéation commune, et sans doute d’un délire commun. C’était le cas ; mais comme leur délire faisait suite à des pensées justes qu’elles devaient à leur situation, nous devons pour le bien faire comprendre, raconter tout d’abord leur vie bizarre.

Leur père paraît avoir été d’un caractère au moins original. Riche et possesseur d’une usine prospère, il abandonne sa ville et change de profession : fabricant de soieries en province, il devient marchand de confections à Paris (1856). Là encore son instabilité se manifeste par des cessations et reprises de commerce, par des déménagements nombreux, et par un séjour de cinq ans, avec tentative de commerce, dans une ville de province où rien ne l’attirait. Par suite de ces fantaisies, et aussi grâce à des pertes au jeu, sa fortune alla décroissant, ses loyers devinrent de plus en plus modestes, et il aurait laissé en mourant une famille complètement ruinée, n’eut été la dot de la mère qu’il n’avait pas pu entamer (1890).

La mère semble avoir eu plus de stabilité. Toutefois son premier acte, à la mort du mari, était de liquider son commerce pour en expérimenter un nouveau, alors que ses rentes, 8 ou 10.000 francs lui permettaient de vivre désormais avec ses filles sans inquiétude.

Mais si sa direction, en matière pécuniaire, était sujette à critiques, du moins sa présence au point de vue moral, était d’un prix inestimable. D’abord, par sa gestion des fonds, elle les dispensait des soucis qu’elles auraient eu en se ruinant elles-mêmes ; puis, elle leur créait un emploi du temps et leur épargnait les angoisses de l’initiative.

De là résultait une sorte de confort moral dont nulle ne voulut <e séparer, ni en consentant au mariage, ni en entrant comme employée dans une maison de commerce, ce qu’une d’elles pourtant avait déjà fait lorsque leur père vivait encore.

La mort de leur mère (1895), en les abandonnant à elles-mêmes, les laissa non seulement désarmées, mais encore et surtout effrayées de leur isolement. Elles sentent que les agents d’affaires spéculent sur leur inexpérience, elles se méfient de leurs auxiliaires et la moindre signature à donner les affole. En même temps voisins et concierge commencent à exister pour elles, et deviennent comme un aéropage. Peut-être des maladresses, peut-être une avarice intempestive ou bien une réserve soudaine après des essais de relations, leur aliénèrent soudain ce menu entourage.

À ce moment, pour la première fois, elles perçoivent nettement les railleries que leur valent leur tournure de vieilles filles. En même temps, par découragement, elles soignent de moins en moins leur mise. L’absence de toute personne âgée qui soit garant de leur bonne conduite et de toute volonté d’homme prête à le ? défendre leur valent la sensation de n’être pas comme les autres femmes.

Dans leurs inquiétudes et leurs doutes, plus d’opinion prépondérante ; les hésitations s’éternisent, les appréhensions se multiplient, tous les doutes sont tranchés dans un sens pessimiste. Leur égalité apparente permet une discussion sans fin d’où ne peuvent résulter que des alarmes et qui devient promptement délirante.

La part qui revient à chacune d’elles dans la production du délire semble avoir été en rapport avec sa force intellectuelle et avec son caractère propre.

Annette M…, 56 ans. Annette, la deuxième par rang d’âge, est manifestement la plus intelligente et aussi la plus volontaire. Elle se vante d’une mémoire hors-ligne.

« Je sais, dit-elle, quel jour nous sommes entrées dans tel hôtel, et quel jour nous en sommes sorties. » Elle a tenu le journal de leur vie tant qu’elle eut une table où écrire. « Jadis, je tenais un agenda. J’étais peut-être aussi la plus perspicace. » Ses sœurs la tiennent en haute estime, se laissent réprimander par elle et lui passent souvent la parole.

Elle a été, des trois, la seule indépendante. Pendant le séjour de cinq années que ses parents ont fait en province, elle a travaillé à Paris dans une maison de commerce. Sa sœur aînée, restée à Paris avec elle gardait leur logement et faisait le ménage. Lorsqu’elles restèrent seules toutes les trois, c’est elle qui prit la direction de leur commerce ; des deux autres, l’une faisait les courses, l’aînée prêtait seulement son nom à l’entreprise et là encore faisait le ménage. Lors de leurs grandes tribulations c’est elle, comme nous le verrons, qui pousse aux actes, c’est elle qui choisit les logements, c’est elle qui choisit les hôtels. Elle a mal choisi, il est vrai, mais elle regrette et ne se repent pas. Elle reconnaît et elle accepte son entière responsabilité : « J’ai mal choisi ; j’ai cru bien faire. »

Elle exerce au Dépôt la même autorité. Elle défend à ses sœurs d’écrire, de manger, et de se laisser emmener à l’atelier de photographie. Séparée de ses compagnes, elle refuse d’écrire, même quand on veut lui persuader que les autres, sur ce point, ont cédé. Pour le fait d’écrire, elle demeure intraitable. Sur le reste, elle cède et fait savoir à ses sœurs qu’elles doivent, sur-le-champ, l’imiter. La capitulation, surtout quant aux portraits, doit être considérée de sa part, comme un exemple de décision.

Lors des interrogatoires, elle se montre la plus renfermée, la plus défiante. Elle ne parle qu’entraînée par les propos de ses sœurs ; elle ne veut pas convenir que leur père était riche. Elle cherche à restreindre la portée de leurs dires ; elle critique leurs idées, leurs termes.

Sa méfiance ne s’endort pas un instant : « Nous parlons, il y a peut-être un appareil ici. Vous nous demandez d’écrire, ce n’est pas l’affaire d’un jour : vous voulez donc nous tenir longtemps ? » Elle guette les mots à double entente, prête aux phrases un sens qu’elles n’ont pas et immédiatement leur riposte. Elle ne cache d’ailleurs pas ses rancunes ; elle interdit à ses sœurs de répondre, désormais, à tel ou tel.

Son attitude même est typique ; assise, elle se plie sur elle-même, non pas se reposant, mais tout le corps visiblement tendu. La tête baissée, cachant sous ses sourcils un regard qui ne cesse pas un instant de nous suivre, elle ressemble à une bête traquée. En même temps elle écoute ses sœurs, regrettant de ne pouvoir modérer leur expansion ; elle ne parle que pour rectifier, pour compléter, pour confirmer, et sur tous les points de l’auditoire elle surveille l’effet des paroles.

De son aveu et de l’aveu de ses sœurs, c’est elle qui a provoqué et conduit le délire. D’ailleurs, Annette nous dit elle-même : « J’ai toujours été la plus perspicace. » C’est elle qui propose et prépare les actes, c’est elle, aux jours de leur déroute, qui choisit les refuges successifs, logements, hôtels et le reste, et même ce refuge définitif – mais qu’elle propose en vain –, le suicide !

Dans les voitures, la nuit, elle veille, tandis que la plus jeune s’endort de bon cœur et que l’aînée somnole par lassitude. Au Dépôt, elle est la première à suspecter toutes les personnes qu’elles considèrent ensuite comme des ennemies ; le juge, l’aumônier, un interne, et enfin la femme qui les fouille conformément au règlement.

Tandis que la plus jeune sœur apporte au commun délire le secours intermittent de son imagination et tandis que leur sœur aînée accepte toute pensée conçue par elles deux, Annette représente dans l’association la permanence de la méfiance et la continuité dans l’action.

Cloiilde M…, 48 ans. Clotilde, de dix ans la plus jeune, et qui paraît avoir été, au temps jadis, la plus gracieuse, fut élevée en enfant gâtée. Ses parents l’emmenèrent avec eux, lors de leur séjour en province et sa plus grande occupation a toujours été la lecture. De là une imagination vive et une élocution aisée. C’est elle qui, cherchant dans les livres une diversion à leurs tourments, y trouve une explication fantastique. Animée de sentiments sociables, lors de leur essai commercial, elle se charge des allées et venues, des visites et des pourparlers. C’est elle qui tient le plus à la vie et qui repousse toute idée de suicide. C’est elle dont la toilette est le moins ridicule : après dix-huit mois de désarroi elle a conservé sa ceinture, un chapeau de forme reconnaissable et même un ornement d’argent. Elle ne s’occupe pas de ménage ; elle gourmande sa sœur la plus vieille ; toutefois, dans les cas importants, elle se montre, même envers celle-ci, soit obéissante, soit respectueuse. Ainsi, elle cède à son aînée l’honneur de signer et d’écrire, celui de veiller leur sœur malade. Au Dépôt, elle dit : « J’écrirai si Annette écrit » ; et lorsqu’on montait en voiture, elle cédait à ses deux aînées les deux places les plus confortables.

Par exemple, une fois entraînée, elle ne leur laisse pas la parole. Dans son zèle, elle gronde sa sœur Jeanne de ne pas dire toute la vérité : « Tu ne t’appelles pas Jeanne, mais Jeanne-Louise. Dis-le ; à quoi bon t’en cacher ? »

Son apport dans le délire commun semble avoir consisté en des éclairs d’imagination et une aptitude émotive, intermittente comme ses trouvailles. C’est elle qui découvre le secret des castors dont nous parlerons tout à l’heure : elle imagine peut-être certains moyens de défense, mais qui, certainement, sans Annette, n’auraient pas été appliqués. La nuit, elle fait monter ses sœurs dans les voitures, mais aussitôt montées elle dort. Par contre, sa nature émotive, en recevant les idées d’Annette, les lui restitue, plus intenses.

Jeanne M…, 59 ans. Nous parlons, en dernier lieu, de rainée, parce qu’elle est la plus effacée. Sa seule note personnelle consiste dans un parti pris de dignité. C’est elle qui met le plus d’insistance à affirmer leur honnêteté. Elle sait la valeur de son droit d’aînesse, elle a pris les baux en son nom, elle accepte d’écrire parce qu’elle est l’aînée, enfin dans la notion de son rôle, elle peut puiser, comme on le verra, une énergie momentanée. Mais, en temps ordinaire, c’est une volonté molle, que ne soutient d’ailleurs nul jugement. On ne cite aucune idée venue d’elle. Devant nous, elle demeure silencieuse par inactivité d’esprit. Son attitude est affaissée ; sa tête, ses paupières, sa bouche tombent ; toute sa face est vide de pensées. Par moment, elle regarde ses sœurs comme attendant d’elles un signal. Son refus de parler ne procède d’aucun calcul ; elle préfère seulement ne pas se souvenir. Isolée, elle parle la première ; seule des trois, elle accepte d’écrire et quand elle apprend qu’on l’a jouée, elle reste sans rancune, hésitante entre ses sœurs qui la gourmandent et l’interne qui la félicite. Ses sœurs la regardent comme une minus habens. Elles lui faisaient faire le ménage ; elles ne l’ont pas laissée se mêler de leur commerce. Elles ont voulu seulement qu’en qualité d’aînée, elle eût Vair de les diriger. Elles nous disent carrément devant elle : « Vous avez abusé de sa faiblesse. Vous saviez à qui vous parliez. »

C’est, au total, une personne neutre, toujours prête à croire et à suivre ; mais aussi aucune conviction ne pénètre en elle profondément.

Voici, dans sa forme dialoguée, le compte rendu de leur interrogatoire :

« La foule parisienne nous insulte. C’est effrayant d’être dehors. On sait sur nous des choses que nous ne connaissons pas. Tout vient de la maison de la rue Caulaincourt et de la maison de la rue Letort.

« À la mort de notre pauvre mère, nous nous sommes réfugiées dans une affection mutuelle. Nous avons continué d’habiter l’appartement où elle est morte, en reprenant le bail à notre nom.

L’aînée a signé, comme de juste. Nous ignorions alors le genre de la maison. En louant, nous avons cru bien faire.

« Comment nous serions-nous méfiées ? Nous avons toujours vécu sous la sauvegarde de notre mère ; nous n’avions ni parents, ni relations à Paris, et nous ne nous sommes jamais quittées.

« Nous avons fait, c’est vrai, une mauvaise entreprise. Nous avons perdu 30.000 francs dans un petit commerce de lingerie. Mais nous travaillions honnêtement ; nous étions dévouées les unes pour les autres, l’argent risqué nous appartenait et nous avions bien le droit de le perdre. »

« D. – Votre père avait eu, à un moment, une grosse fortune ?

— Clotilde et Jeanne. – Oui, monsieur, une très grosse fortune.

— Annette. – Non, moyenne.

— D. – Il était cependant fabricant ?

— Annette. – Il y a des fabricants à tous les prix.

— D. – Quel était le genre de la rue Caulaincourt ?

— R. – Nous l’ignorions, avant la mort de notre mère. Nous avions contre nous le propriétaire, le concierge et le reste. Le propriétaire s’est servi du nom de Clotilde sur des actes, nous ne savons pas lesquels. Il a fait, croyons-nous, un bail au nom de Clotilde. Finalement il nous a expulsées ; c’est de là que sont venus tous nos malheurs. Le propriétaire, rue Letort, nous a expulsées également au bout de neuf mois.

— D. – Pourquoi expulsées ?

— R. – Demandez-le lui.

—- Annette. – J’ignorais le genre de la maison. C’est moi qui ai choisi notre logement. Je me suis trompée : Je croyais bien faire. Un jour, la concierge, rue Letort, a voulu nous obliger à recevoir un monsieur qui venait soi-disant pour affaires. Elle nous a dit aussi : « Quand on est ce que vous êtes, on tâche de n’être pas malhonnêtes. »

— Clotilde. – Alors, je me suis creusé la tête pour savoir ce que nous pouvions être. Nous nous le sommes expliqué plus tard. On nous faisait allusion à des choses que nous ne savions pas.

— D. – Laquelle d’entre vous, la première, s’est aperçue de ces allusions ?

— R. – Aucune. Nous pensons toutes les trois les mêmes choses. Nous pensons toutes trois en même temps.

« D’abord, depuis le Siège de Paris, nous ne nous sommes jamais séparées.

— D. – Étiez-vous toujours parfaitement unies ?

— R. – Au début, pas si unies que cela. Mais, depuis qu’on nous rend malheureuses, nous nous entendons parfaitement.

— D. – Vous vous êtes alarmées toutes les trois en même temps ?

— R. – En même temps.

— Clotilde. – Peut-être est-ce moi qui ai dit la première : « Tout le monde nous en veut. »

— D. – Tout le monde ?… ce n’était pas au début. Laquelle s’est méfiée la première d’une personne en particulier ?

— Clotilde et Jeanne (ensemble).C’est Annette ! Cela doit être Annette !

— Annette. —- Je suis peut-être la plus perspicace.

— D. – Gomment vous êtes-vous expliquées cette hostilité générale ?

— R. – Tout le monde pourra vous le dire, sauf nous. Tout le monde sait notre histoire, sauf nous. Le peu que nous en savons, nous l’avons appris par intuition. Ce sont les Mémoires de Monsieur Goron qui nous ont révélé ce que nous sommes. C’est là que Clotilde a lu que nous étions des « Castors ».

— D. – Qu’appelez-vous des « Castors » ?

— R. (Chorus). – Oh ! Monsieur, si vous pouviez nous le dire, vous nous rendriez bien service…

— Clotilde. – Pour M. Goron, « Les Castors » sont des hommes vivant dans des trous, sous le mur des fortifications* Du moins c’est ce que j’ai cru comprendre. Il y a aussi les demi-castors. J’ai lu dans le dictionnaire : « Castor, mammifère amphibie » (1).

— Annette. – Tais-toi !… « Castor » c’est un emblème !

— D. – Emblème de quoi ?

— R. (Chorus). – Nous ne savons pas ! Nous ne l’avons demandé à personne. Peut-être avions-nous tort : nous avons cru bien faire.

— Clotilde. —- Vous êtes les premiers à le savoir !

— Chorus. —* Cela, nous le jurons ; vous en avez notre parole (sic). Vous êtes les premiers à qui nous en ayons dit si long. Si vous pouvez nous éclairer, vous nous ferez bien plaisir.

« On nous traite en parias, parce que nous sommes des « Castors ». Une ligue s’est formée contre nous sans que nous sachions par qui ni comment. C’est injuste, nous sommes venues sur terre comme tout le monde, nous sommes légitimes. Ce n’est pas notre faute si nous sommes des Castors. Notre père a eu le grand tort de ne pas nous en avertir. Sur son lit de mort, nous avons vu qu’il voulait nous dire quelque chose, mais il n’en a pas eu la force. La concierge, rue Letort, le savait aussi.

« Mais, voilà !… toujours des allusions : jamais une explication franche… 5

— D. – Monsieur votre Père était-il aussi un « Castor » ?

— R. – Nous ne le savons pas. Lui-même ne l’a peut-être pas très bien su. Mais nous avons eu par la suite les preuves d’un complot contre lui. Nous avons eu des présomptions en fouillant ensemble ses papiers. D’abord, par les factures ; on y voyait son nom écrit de trois façons différentes. On changeait aussi ses prénoms.

« Pourquoi ?… Dans quel but ?… Il devait le savoir…

— D. – À quel moment avez-vous eu les preuves d’une ligue contre votre père ?

— R. – Avant les Castors, tout au commencement. C’était encore rue Caulaincourt, par conséquent en 1900. Nous lisions ses papiers ensemble, dans la cuisine.

— D. – Pourquoi dans la cuisine ?

— R. – Il y avait le gaz. Les lampes n’étaient pas toujours prêtes.

— D. – Êtes-vous sûres que ces fautes d’orthographe, dans votre nom, avaient eu un but frauduleux ?

— R. – Nous en sommes convaincues. Mais on n’a jamais la preuve de rien dans la vie. Nous pouvons seulement supposer. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes des parias. Nous sommes déplacées dans notre siècle. Nous sommes malheureuses de naissance et destinées à être malheureuses toujours ; lorsque nous avons su que nous étions des Castors, nous aurions dû nous suicider*

— D. – Aviez-vous fait une tentative ?

— Annette. – Non, je l’avais proposé. C’est Clotilde qui n’a pas voulu. »

Nous allons maintenant raconter l’histoire de nos malades dans les hôtels :

A) Existence nomade dans les hôtels

« D. – Où êtes-vous allées en quittant la rue Letort ?

— R. – Nous avons quitté la rue Letort le 28 janvier 1900, après avoir vendu nos meubles pour payer le terme, et nous sommes allées à l’hôtel lorsqu’on nous eut envoyé de province notre mensualité de 500 francs.

« Dans le premier hôtel, nous sommes restées cinq semaines ; après quoi nous avons changé tous les quinze jours, tous les huit jours, ou tout de suite, suivant notre degré de confiance.

« Nous prenions d’ordinaire une chambre à la quinzaine, nous couchions toutes trois dans le même lit. Nous avions peur, livrées ainsi à des garçons d’hôtel.

« Dans plusieurs de nos chambres, les cheminées ont refusé de fonctionner : une fois nous avons reconnu à l’eau un goût de poison. C’est la rue Letort qui nous suivait : triste clientèle ! Nous n’avons jamais eu de tranquillité qu’en voiture.

— D. – Quelles sont les personnes qui, dans la rue, vous invectivent ?

— R. – C’est tout le monde. Tout le monde sait noire histoire. On nous envoie des allusions, sans nous donner jamais d’explications : on fait exprès de ne pas préciser.

— D. – Par exemple, quand vous approchez, quelqu’un murmure : « Tiens, les voilà ! »

— R. (Chorus). – Oh ! les voilà ! Ce sont elles ! Vous l’avez bien trouvé. « Les voilà ! » C’esl le mol de la [ouïe parisienne.

— D. – Vous appelle-t-on aussi « Castors » ?

— R. – C’est ce qu’on nous reproche d’être des « Castors » / On crie aussi, les « Moines, les Condamnées à Mort, l’Armée du Salut ! les trumeaux, les vieux tableaux, les trois dormeuses, les trois clocheuses, les trois macchabées, à la Morgue ! ». Et les coups de sifflet ! Oui, ça trotte ! Nous sommes les victimes de la gavrocherie parisienne.

« Les photographes courent devant nous ; des femmes nous suivent jusque dans les chalets publics : nous excitons la curiosité générale : nous sommes les victimes de la foule. « Les voilà ! » C’est tout ce qu’on nous reproche.

— D. – Vous fait-on des reproches touchant votre conduite ?

— R. – Jamais ! nous pouvons passer partout la tête haute.

« Depuis la mort de notre mère, nous avons vécu d’affection

mutuelle et d’habitudes mutuelles (sic).

—- D. – Mutuelles ? des habitudes ?

— Annette (à sa sœur). – Tu as là une mauvaise expression. Nous avons trois lits et nous ne couchons jamais ensemble. Quelle abomination ! On profite de notre situation !

— D. – Pourquoi n’avez-vous pas été vivre en province ?

— R. – Nous ne pouvions pas. Nous sommes des Parisiennes. Nous n’avons pas quitté Paris depuis l’année du siège.

— D. – Vous auriez été plus tranquilles dans la banlieue ?

— R. – Jamais nous ne sommes sorties des fortifications. »

B) Existence nomade dans les fiacres

« D. – Depuis quinze mois, vous n’avez plus de domicile ?

— R. – Au commencement, nous alternions la vie d’hôtel et les voitures. Pour ne pas rentrer à l’hôtel et pour ne pas dormir sur un banc, nous passions la nuit dans un fiacre. Maintenant, nous avons renoncé aux hôtels. Depuis trois mois, nous habitons dans les fiacres. Nous avons cru bien faire, en nous logeant ainsi. Nous voulions ne nous compromettre avec personne, je ne sais si nous avons réussi. Un fiacre n’étant pas un domicile, on ne pouvait se servir de notre nom (sic).

« Dans les voitures, nous étions chez nous et la foule nous laissait un peu tranquilles.

« Le matin, nous faisions notre toilette dans les chalets publics : nous mangions du pain sec, nous buvions aux fontaines, nou-lâchions de passer les journées dans les musées et les églises ; mais, même dans les bureaux d’omnibus, on ne nous supportait pas longtemps. Quelquefois nous marchions douze ou quinze heures par jour, en attendant le moment du fiacre. Le Jour de l’An, à cause de la pluie, nous sommes restées debout sous les portes cochères.

« À minuit seulement, par économie, nous prenions une voiture, que nous quittions le lendemain à huit heures. Les aînées, comme de juste, prenaient les places de coin. Glotilde s’installait au milieu : car avec ses grandes jambes, elle eût été gênante sur le strapontin. Parfois, pour quelques heures, on lui cédait un coin. D’ailleurs, les coins aussi ont leurs inconvénients si vous nous voyez ces torticolis, c’est pour avoir pris la forme des coins (sic). Nous donnions l’ordre au cocher de ne pas sortir des fortifications, de ne pas arrêter devant les marchands de vin et de marcher au pas : moyennant quoi, il pouvait nous mener n’importe où. Glotilde s’endormait sitôt installée. Jamais nous n’avons été plus tranquilles. Jamais nous n’avons mieux dormi, jamais nous ne nous sommes mieux portées. On nous surnommait les Dormeuses !

« Les cochers nous connaissaient bien. Quelques-uns nous offraient souvent de venir nous reprendre le lendemain, à la même heure, à la même place. D’autres nous ont proposé de nous faire crédit. D’autres nous faisaient des prix plus élevés : on voulait composer avec nous. Mais nous nous sommes toujours méfiées.

— D. – Ils n’ont jamais tenté, la nuit, de vous conduire dans des lieux déserts, en dehors des murs ?

— R. – Jamais. Quelqu’une veillait toujours. Dès qu’un cocher semblait suspect, on lui réglait son heure et on le quittait. Nous avons perdu ainsi bien des heures. Mais nous avons eu bien souvent à nous disputer pour les pourboires. C’est vrai que sept ou huit heures de suite, droit sur un siège, c’est fatigant. Mais aussi on verse cinq sous de supplément par heure, quand on n’arrête pas…

— D. – Vous n’avez pas eu d’accident ?

— R. – Si, un cocher nous a versées, par malveillance, rue Saint-Antoihe. Le fiacre s’est couché sur le flanc. Glotilde est sortie par la fenêtre, la première, et les autres ensuite. Là, on nous a appelées trumeaux, mais nous échappions, sans blessures !…

— D. – Combien dépensiez-vous par nuit ?

— R. – Tantôt seize francs, tantôt cinquante. Nous perdions beaucoup, par crainte des disputes. Nous avons dépensé, en quelques mois, douze mille francs. Mais on ne peut rien nous reprocher, nous n’avons causé de tort à personne, au contraire, nous faisions gagner les cochers. Nous dépensions vingt francs par jour pour ne pas être vagabondes. Nous sommes tout au plus des nomades.

— D. – À quel propos, votre dernière dispute ?

— R. – Il y a trois jours, n’ayant pas d’argent, nous avons pris, à crédit, pour une nuit, un cocher qui nous connaissait. Nous lui avons promis de le payer dès que nous aurions touché notre mois. C’était à lui de ne pas accepter. Nous aurions fait des lieues

G. DE CLÉRAMBAULT. – I 2

pour lui remettre son argent. Nous ayant aperçues ce matin, il s’est mis à nous injurier, et à nous suivre dans les petites rues, en traînant un rassemblement. Nous avons prié un agent de vouloir bien disperser la foule. Il nous a conduites au commissariat pour avoir été injuriées. »

Durant leur séjour au Dépôt, les trois sœurs formulent, à divers moments des interprétations délirantes : d’abord, au sujet du juge d’instruction ; ensuite, au sujet de l’aumônier. Ce dernier leur ayant adressé quelques questions jugées, par elles, offensantes, devient un persécuteur déguisé. « Pourquoi nous a-t-on engagées si fortement à aller le voir ? Pourquoi est-il venu nous trouver dans notre chambre, au lieu de se tenir dans la chapelle ? Pourquoi nous parler de notre commerce et ne pas dire un mot de religion ? Il a l’air trop jeune pour un aumônier. Il n’a pas vingt-deux ans. C’est un faux aumônier. »

En entrant à l’Infirmerie spéciale, elles voient tout de suite une persécutrice dans la femme de service qui les fouille, et s’inquiètent de ce qu’on ne leur permet pas de signer toutes les trois l’inventaire. En entrant dans le quartier des femmes, elles entendent toutes trois en même temps les exclamations habituelles r Les voilà, ce sont les moines ! voilà les dormeuses, voilà les clocheuses> et enfin les voilà sous clefs !

Par manière de protestation, elles refusent de boire et de manger : puis Annette ayant dit : « Nous ne sommes pas les plus fortes », elles demandent elles-mêmes leur repas. C’est à ce propos que la religieuse de service auprès d’elles fait cette remarque : « Annette est leur sœur supérieure. »

Leur demande-t-on d’écrire un résumé de leur vie, Jeanne et Clotilde consentent, mais Annette les dissuade « parce que ce n’est pas l’affaire d’un jour et qu’on les retiendra trop longtemps ».

À la même demande qu’on renouvelle plus tard, après les avoir séparées, Jeanne répond ainsi que Clotilde : « J’écrirai si Annette écrit » ; Annette oppose un refus formel. Elle craint que ses autographes ne puissent servir contre elle. Gomme on lui représente qu’une protestation pourrait activer sa sortie, elle répond : « Je n’écrirai pas, quand même vous me garderiez quinze jours. Puisque vous m’enfermez sans motifs, il est inutile que je m’adresse à votre justice. »

Clotilde également persiste dans son refus. Quant à Jeanne,, comme nous l’assurons que ses deux sœurs sont en train d’écrire, elle consent à rédiger quinze lignes sous la forme d’une protestation. Dans la cellule voisine, Annette ayant compris qu’on l’influence, crie : « Jeanne, n’écris pas, je n’écris rien. » Mais Jeanne, occupée, n’entend pas et on ferme promptement les guichets.

Quand Annette et Clotilde la revoient, elles lui adressent des reproches mêlés d’un certain mépris et lui interdisent désormais d’adresser la parole à l’interne, « à ce bourreau qui pratique la torture morale ». Elle ne cherche pas à se défendre, d’ailleurs, mais

à la promesse de sortir la première, elle répond avec décision : « L’une ne sortira pas sans l’autre. »

Gomme on les prie de se laisser conduire à l’atelier de photographie, elles répondent : « Nous ne voulons pas ; nous l’avons, notre photographie. Nous l’avons commandée chez un grand photographe, mais nous ne sommes jamais allées la chercher (chorus). Si, si, c’était en groupe, en groupe ! D’ailleurs, nous sommes sales, laides et vieilles. Nous ne voulons pas de publicité. Nous n’en avons déjà eu que trop. Nous ne sommes que des femmes pot-au-feu et nous voulons rentrer dans l’ombre. » Toutefois, comme on vient les chercher, Annette répond : « Vous êtes les maîtres. » Et quand elles sont devant l’appareil, elle engage ses sœurs à se bien tenir.

Revues à l’Asile clinique, dans le Service de M. le Dr Magnan, huit jours après, elles sont encore sous l’impression de leurs persécutions passées sur lesquelles elles donnent volontiers quelques détails complémentaires.

Annette proteste contre leur internement. Nous n’avons pu savoir rien de précis quant à leurs hallucinations.

Trois semaines plus tard, Jeanne et Clotilde, revues seules, ont paru en voie de guérison. « Si nous entendions quelque chose, ce seraient des hallucinations, car ici on nous laisse tranquilles. Les gens sont ici très convenables et nous ne demandons qu’à rester ici jusqu’à la fin de nos jours ou presque. »

Comme nous répondons que la pièce où nous sommes n’est pas très éloignée de la rue, elles nous assurent qu’elles ne le croient pas et qu’on y est, en tout cas, parfaitement à l’abri. En outre, on nous apprend que l’aînée aurait dit récemment au chef : « Peut-être bien, nous sommes-nous exagéré les choses. »

Un événement très important avait eu lieu dans l’intervalle. L’une des trois, Annette, était morte. Il est permis de penser que l’extraordinaire régime auquel la vie errante les avait soumises, et les émotions de leur perpétuelle fuite, qu’elle avait ressenties le plus vivement, avaient usé sa résistance ; toutefois, telle était sa vigueur morale, qu’en pleine infection bacillaire et moins de trois semaines avant la fin, elle donnait, par toutes ses allures, l’impression de la santé physique.

Nous devons ajouter, il est vrai, que la forme de bacillose à laquelle elle a succombé n’était pas la forme consomptive (pneumonie caséeuse).

Au début de la période aiguë, ses deux sœurs la soignaient alternativement : pendant les deux derniers jours, la sœur aînée usa de son autorité pour éloigner la plus jeune, la jugeant sans doute trop émotive et elle la fit rappeler seulement lorsque l’agonie approcha.

Lorsque nous revîmes Jeanne et Clotilde, elles ne mêlèrent à l’expression de leur chagrin aucunes réminiscences de leur vie délirante ; elles oublièrent même la rancune qu’elles avaient eue contre l’un de nous quand nous voulûmes les questionner sur divers points de leur aventure, leur attitude se modifia suivant les principes de chacune. La plus jeune, quoique à regret, nous donna des explications. Mais Taînée rentra dans sa dignité, nous trouvant très indélicats de lui imposer un travail d’esprit dans un moment de douleur morale (sic). Elle a fait en outre valoir que les incidents en question sont trop ridicules pour que nous ayions le droit de lui en parler devant témoins (elle appelle témoins des enfants destinés à partir sous peu et la sous-surveillante du Service). Enfin, une méfiance, à peine maladive, lui inspire ce dernier prétexte « qu’on peut nous écouter dans la pièce voisine ».

Il est possible qu’à l’accalmie constatée lors de nos visites fasse suite une reprise du délire. Dans ce cas, la rémission serait due à la maladie de l’une d’entre elles, au deuil, au besoin de sympathies, à une reconnaissance très vive pour les bontés de diverses personnes non encore prises en suspicion : autant de dérivatifs psychiques. Mais nous croyons plutôt que le délire a été attaqué dans ses sources, d’abord par le changement de milieu, ensuite par l’isolement partiel des trois unités délirantes, tel qu’il a été institué.

Observation II. – Folie communiquée par la mère à son fils. Psychose d’ancienne date chez la mère. Transmission au fils du délire maternel. Éclosion chez le fils d’une deuxième psychose, indépendante de la première.

Le 25 mars 1902, était conduite à l’Infirmerie spéciale du Dépôt Mme Eulalie-Hortense J…, âgée de 62 ans. D’une physionomie intelligente et vive, aimable et loquace, elle s’étonne de ce que nous ne la connaissons pas, « elle, dont on parle tant, qu’on persécute tant ; elle, l’auteur d’un livre célèbre, les Planètes rocheuses ».

Son élocution abondante, la multitude de ses idées, de ses raisonnements, de ses preuves indiquaient un délire d’ancienne date. Elle l’exposait devant nous sans réticence et avec une absolue conviction. Délire ancien, puisque nous le verrons remonter à 1893, mais bien plus ancienne apparaît l’aptitude délirante, la constitution paranoïaque, comme en témoigne l’histoire de sa vie.

« Ma mère, nous dit-elle, morte de la poitrine à 22 ans, était une femme remarquable. Elle écrivait des vers qui, malheureusement, n’ont jamais été publiés, et bien que simple paysanne, elle était d’une érudition universelle.

« Mon père, ouvrier ajusteur à l’arsenal maritime de Cherbourg, était un savant, un inventeur qui découvrit des procédés nouveaux pour la construction des navires ; mais on les lui vola et il ne put jamais en tirer profit. Ma sœur, morte aussi de la poitrine, était une femme de salon d’un très grand esprit. » Élevée dans un tel milieu, Eulalie-Hortense ne pouvait être qu’une enfant précoce, mais sa précocité fut effective, car elle était surtout forte en style et ne sut jamais « apprendre à faire une règle » (sic).

Grande liseuse, elle aimait surtout l’histoire, l’histoire grecque et latine, l’histoire de France. De bonne heure, la philosophie l’attira. Elle écrivit des pensées, des théories sur le monde et sur la vie ; mais elle brûlait ses écrits, au fur et à mesure, n’osant pas les lire à autrui, par crainte de n’être pas comprise, et elle composa la valeur de plusieurs volumes, qu’elle fît ainsi disparaître.

À 20 ans, elle épousa un mécanicien, et, bientôt veuve, elle se remaria à 26 ans, avec M. J…, garde-forestier. Elle adorait celui-ci, et en attendant son mariage, elle donna libre cours à son ardeur épistolaire en envoyant chaque jour plusieurs lettres à M. J…, qui déclarait : « C’est étonnant, on croirait lire un écrivain. »

Ce fut une période de bonheur parfait, puis vint la guerre, le siège, et M. J…, sorti un jour de Paris pour porter des dépêches, disparut : fusillé par l’ennemi ou noyé dans la Seine, on ne le sut jamais. Mme J… resta veuve, et gratifiée d’un bureau de tabac et d’une petite pension, elle vécut à Paris où elle éleva ses trois fils.

Deux moururent encore jeunes. Le chagrin qu’elle en éprouva, le mystère qui entourait la mort de son mari, événement qui l’avait beaucoup frappée, ravivèrent ses préoccupations philosophiques et sociales. Elle écrivit alors les Drames de ma vie, récit de ses peines et de ses tourments, mais qu’elle ne publia pas et qui ont resté chez elle en manuscrit ; puis, en 1893, les Planètes rocheuses, son œuvre capitale, glorieuse, et la cause de tous ses malheurs.

Déjà enviée et suspectée « comme titulaire d’un bureau de tabac et pensionnée du Gouvernement », dès qu’apparut ce livre « qui souleva l’enthousiasme du monde entier », une formidable coalition se forma dans le but de lui arracher son œuvre. L’éditeur vendit son livre aux puissances étrangères, le Gouvernement en trafiqua, et malgré tous les efforts de leur auteur, les Planètes rocheuses furent attribuées à d’autres écrivains qu’elles enrichirent ; elles révolutionnèrent le monde à la gloire de ces imposteurs. Elle en a trouvé des passages dans quantité de livres !

« Flammarion Va plagiée » ; elle reconnaît bien ses idées et son style.

Dès lors, les persécutions ne cessèrent pas. Depuis 1893, elle eut à se défendre contre une foule d’ennemis qui, par tous les moyens possibles, continuaient leur œuvre de destruction, car il ne s’agissait de rien moins que de les faire disparaître, elle et son fils et, suivant son expression, « de les détruire aux Archives » : plus d’état civil, plus de nom, plus d’existence légale, tel était leur but et ils ne craignaient pas, pour y arriver, d’employer les procédés les plus extraordinaires. Toutes les affaires sensationnelles qui se succèdent en France et à l’étranger la concernent. L’affaire Dreyfus, les procès de Gornulier et Monnier, la Haute-Cour, Fachoda, le voyage du Tzar en France, etc., ne sont que des prétextes, des mises en scènes, des conventions qui cachent sa véritable histoire et dont elle est, au fond, l’héroïne, sous ces noms d’emprunt qu’elle n’a pas de peine à démasquer.

Il est assez difficile de la suivre dans le dédale de ses explications ; mais l’idée générale qui s’en dégage, c’est que dans toutes ces affaires, c’est elle qu’on voulait condamner, qu’on voulait atteindre, toujours pour la détruire aux Archives, ainsi que son fils. Dans l’affaire Dreyfus, par exemple, ils ont été condamnés, puis réhabilités : le colonel Henry n’était qu’un faux colonel qui a voulu se substituer à M. J…, véritable Héros, lui. Elle est allée à Rennes où elle fut interrogée par le commissaire de police qui lui déclara « que c’était bien son procès, en effet, que l’on jugeait ».

Condamnés dans l’affaire Monnier, ils ont été acquittés dans l’affaire Cornulier. Le tzar est venu en France pour les défendre ; les Boërs ce sont eux, la mère et le fils, qui luttent pour vivre encore, pour avoir un nom et une patrie.

À côté de ces idées de persécution, mais écloses en même temps qu’elles, sont apparues des idées de grandeur. Elle est le parallèle du Christ, le prophète ; on lui doit 6 millions. Elle est la représentante du peuple et ses œuvres valent toutes les mines d’or du Transvaal.

Elle paraît avoir eu un peu d’hallucinations et celles-ci auraient surgi au moment des paroxysmes délirants. Dans la maison où elle habite depuis plusieurs années, elle a entendu quelquefois les voisins dire : « La voilà ! celle qui a volé ! » Un certain G…, magistrat révoqué, et qui était son voisin, l’insultait et disait : « C’est celle-là qui a volé son livre. » Elle a entendu aussi : « Elle est le parallèle du Christ ! le prophète ! Nous n’avons jamais vu de femme comme Mme J… »

Elle dit avoir eu des apparitions. Les Planètes rocheuses ont été écrites à la suite d’une vision, dans laquelle elle aperçut les planètes couvertes de rochers au milieu des nuages qui s’écartaient : sur ces planètes des hommes passaient, nus et montés sur des chevaux qui se cabraient. Des femmes chantent. C’est le bonheur. À côté de cette planète, planète première, il y a les planètes secondaires où l’homme est moins heureux, et la Terre enfin qui est l’enfer à cause de tous les maux que nous souffrons. Telle est l’idée des Planètes rocheuses, « livre métaphysique et philosophique ».

Elle avoue avoir eu ainsi deux visions : la première en 1885, la deuxième avant d’écrire les Planètes. Peut-être s’agit-il là de véritables troubles sensoriels, peut-être de simples rêveries, embellis par son imagination, comme tendraient à le faire croire le vague et la complexité des images.

Actuellement, après tant de luttes et de misères, l’heure du triomphe va-t-elle sonner ? Elle n’en est pas sûre, elle attend et voici ce qu’elle demande : « Qu’on lui rende son mari – dont la mort mystérieuse et suspecte n’est rien moins que certaine – son nom..,, une patrie…, puisqu’elle est rayée des Archives, l’indemnité qui lui revient de droit sur ses deux ouvrages, une réhabilitation d’honneur, ses œuvres !… »

Des revendications si nombreuses et si importantes ne l’ont pas conduite à des réactions dangereuses.

Malgré la longue durée de son délire, elle n’a jamais désigné nominativement ses persécuteurs. G… est le seul qu’elle ait nommé, elle ne comprend pas qu’on lui ait fait tant de mal, elle qui souhaite le bonheur universel et l’union sur la terre.

Elle nous avoue qu’elle a songé une fois à acheter un revolver, mais pour effrayer, simplement, et ce ne fut qu’une pensée fugitive.

En revanche, elle a envoyé de nombreuses pétitions au Parlement, aux présidents de la Chambre et du Sénat, au président de la République ; elle a envoyé les Planètes rocheuses à tous les souverains d’Europe. À plusieurs reprises, elle a fait coller sur les monuments publics de Paris de grandes affiches rouges où elle exposait ses malheurs et ses protestations. Les passants s’arrêtaient, étonnés, et lisaient ces incohérences, les uns souriants, les autres sérieux, quelques-uns peut-être convaincus.

Elle collait aussi ses affiches sur les murs de sa maison. Elle vivait très retirée, misérablement, avec son fils, car les affiches coûtaient fort cher et le bureau de tabac avec la petite pension ne rapportaient guère plus de 1.500 francs.

En présence d’un tel complexus symptomatique, nous pouvons, croyons-nous, porter le diagnostic de psychose à base d’interprétation délirante chez une personne prédisposée par son hérédité et sa constitution psychique : l’incohérence des troubles délirants, la coexistence des idées de persécution et de grandeur, l’absence d’évolution, enfin l’hérédité éliminent la psychose systématique progressive. Mais l’intérêt de cette observation réside moins dans sa symptomatologie que dans le fait de la transmission de cc délire de la mère à son fils qui fut amené en même temps qu’elle à l’Infirmerie spéciale.

Agé de 37 ans, tête blonde d’artiste aux longs cheveux, paraissant bien constitué physiquement, mais le regard atone, l’air triste et fatigué, J… fils se présente dans l’attitude d’un mélancolique. Il paraît profondément débile et ne répond que lentement, avec effort, aux questions qu’on lui pose. Il partage les convictions de sa mère et son délire est celui de Mme J…, stéréotypé. Il le débite comme une leçon apprise par cœur, et se contente de répondre, sur un ton monotone, quand nous lui exposons les idées de sa mère : « Très bien ! c’est cela, très bien ! »

L’affaire Dreyfus, c’est son affaire. Il a été jugé sous le nom de Monnier, de Gornulier. On a voulu remplacer son père par le colonel Henry ; son père et lui ont été détruits aux Archives, les Planètes rocheuses ont été vendues des millions, etc.

Il est d’accord sur tous les points avec sa mère qu’il n’a jamais quittée. Il était son seul confident et le délire de sa mère, incessamment répété, s’est imprimé facilement dans ce cerveau sans défense qui ne lui opposait jamais l’effort personnel d’un raisonnement.

Tout au plus, J… protestait-il quand l’idée délirante le choquait trop brusquement par son invraisemblance et son énormité. Un jour, lisant un journal, il parlait de la guerre du Transvaal, sa mère s’écria : « Gomment, tu lis le journal et tu ne vois pas que c’est nous les Boërs. Ils veulent un nom et une patrie. La guerre du Transvaal, c’est notre guerre. Nous défendons notre indépendance. On veut nous anéantir. » « Gela n’est pas possible », répondit-il. « Mon pauvre enfant, tu n’es pas inspiré ; tu ne comprends rien. » Et le fils de concéder à sa mère qu’elle avait raison.

En nous racontant cette scène, Mme J… ajoutait : « Le pauvre garçon, il n’est pas intelligent, il n’est pas inspiré ; je suis obligée de tout lui expliquer. De lui-même, il ne comprend pas. »

Elle a donc pu sans peine communiquer tout son délire à son fils : ici, l’élément actif, la mère, n’a rencontré aucune résistance et non seulement le contenu du délire, mais son expression verbale se sont transmis intégralement à l’élément passif, le fils.

Mais à côté de cette psychose communiquée, J… a présenté des idées de persécution, qui, ne rentrant pas dans la folie maternelle, ont été considérées par Mme J… comme le trouble d’un cerveau malade, à tel point qu’elle a demandé des soins « pour son pauvre fils, qui perdait la tête ». « Il a des idées noires, dit-elle, il ne sait plus ce qu’il fait et il a grand besoin d’être soigné. »

Depuis quelque temps, en effet, J… était tombé dans un état mélancolique qui semble avoir été la conséquence de privations et de déboires.

Artiste peintre, il ne pouvait vendre aucun tableau ; aussi était-il découragé et se plaignait-il à sa mère que tout le monde lui en voulait ; on refusait partout ses œuvres ; on disait du mal de lui pour l’empêcher de gagner sa vie et il fit une tentative de suicide qui nécessita son envoi à l’Infirmerie spéciale. Sa mère y fut conduite en même temps que lui, car ils s’étaient barricadés dans leur chambre où le fils avait mis le feu et on dut employer la force pour les emmener.

En résumé : délire communiqué par la mère à son fils ; avec cette particularité que celui du fils fut la reproduction complète et absolument passive de celui de la mère, puis délire propre du fils, divergent, évoluant pour son propre compte, sur un terrain tout préparé. 6

visible qu’elle conduit le délire ; les deux autres jouent un rôle plus effacé.

Dans la deuxième observation, le délire est communiqué par une mère à son fils, être débile et subjugué ; celui-ci est bien réellement aliéné et nous n’oserions déclarer qu’il guérira, la gravité du pronostic étant tirée du terrain sur lequel s’est développée la psychose.

On voit que les idées de persécution jouent le principal rôle dans ces deux délires : c’est en effet la règle. L’idée de persécution se développe facilement au milieu des conditions déprimantes de toutes sortes et surtout de la misère « et la folie à deux est surtout le lot des malheureux ; on comprend, sans qu’il soit nécessaire d’y insister, que deux infortunés, ruinés par des privations, seront, eux aussi, dans les mêmes conditions exceptionnellement favorables pour échafauder en commun un délire de persécution, ou pour considérer comme vrai un délire de ce genre enfanté isolément par l’un d’eux (1).

Nous pouvons donc conclure que la division en folie communiquée et folie simultanée est légitime et répond à la réalité des faits. Utile pour le groupement nosographique, elle présente encore cet avantage très appréciable en psychiatrie, d’une terminologie précise. Si elle ne s’accommode pas toujours à la diversité de la clinique, c’est qu’ici comme partout ailleurs, il y a des cas intermédiaires.

N’oublions pas d’ailleurs, selon la juste remarque de Lasègue et Falret, « qu’il s’agit là d’une des formes de l’aliénation, intermédiaires entre la raison et la folie et qui exemptes de troubles physiques caractérisés ne se prêtent qu’à une analyse psychologique. Les observations empruntent à la nature de la maladie un aspect tout particulier et ressemblent plus à des études de mœurs qu’à des observations médicales ». 7