4° Hypomoralité. Alcoolisme association avec une délirante revendicatrice (1)

1913. Présentation de malade

À la séance de janvier 1913, le Dr Briand et M. Vinchon vous ont présenté une débile alcoolique, revendicatrice, maîtresse d’un prêtre et concubine d’un journaliste (1). M. le Dr Briand émettait ce pronostic, que le deuxième élément du couple revendicateur vous serait présenté tôt ou tard. Effectivement, peu de temps après, le journaliste était amené à l’Infirmerie spéciale du Dépôt. Alcoolique et miséreux, il avait, comme c’est souvent le cas, commencé à délirer après peu de jours de solitude. Il avait fait, comme terminaison d’un alcoolisme subaigu, une ivresse délirante très richement fantasmagorique ; celle-ci, trois jours après l’entrée, était complètement dissipée ; et nous

dirigeons le malade sur Sainte-Anne plutôt par mesure humanitaire que par devoir. Les figurants de son onirisme avaient été pour la plupart empruntés au monde ecclésiastique, avec lequel le malade N… a toujours gardé des rapports.

Autrefois séminariste, mais ayant perdu ses convictions religieuses, N… ne peut se passer de médire du clergé et en même temps de se mêler à lui. Il a vécu de courtages et d’expédients divers, sous le vague titre de journaliste. Quémandeur et emprunteur d’habitude. Condamné une fois pour abus de confiance (dilapidation de fonds électoraux) ; actuellement objet d’une enquête pour faits de même ordre.

Le journaliste, premier en date auprès de la femme, n’a connu son coadjuteur que tardivement. Les deux hommes restent unis par la femme et l’argent ; l’entente leur est rendue facile par de nombreuses similitudes : esprit d’intrigue, affectuosité, habitudes cléricales. Ils paraissent avoir fait des frasques en cachette de leur commune femme. Brouillé par moments avec cette dernière, l’abbé restait l’ami intime du journaliste. L’abbé procurait au journaliste des courtages, dont les cérémonies du culte étaient l’occasion. Les deux hommes faisaient prospérer les fonds confiés par des dévotes, l’abbé se chargeant plus particulièrement des opérations de Bourse, et le journaliste des paris aux courses. L’abbé entretenait la jeune femme, laquelle nourrissait le journaliste.

Les deux hommes étaient par moments jaloux, chacun prétendant limiter la part de l’autre. Par moments, ils furent en conflit aigu ; des manœuvres difficiles à distinguer du chantage et même, dit-on, des guet-apens, ont parfois altéré l’idylle ; mais l’entente renaissait toujours.

La femme n’a jamais aimé l’abbé. L’affection de l’abbé pour cette femme inculte et incapable d’affinement, nullement jolie, est un trait à lui seul curieux.

La femme, sans aimer le journaliste, lui était unie par l’intérêt, et la peur de la solitude. Le journaliste retenait l’abbé, le ramenait, stimulait sa générosité. Le journaliste considère qu’il rendait service à l’abbé en lui gardant fidèle cette femme qui aurait été sans lui trop seule.

Un lien de plus entre le journaliste et sa maîtresse a été, tout au moins pendant ces dernières années, l’alcoolisme. La femme, elle aussi a été amenée dans notre service sous une influence éthylique. 12

La base des réclamations de la jeune femme était la légende d’un dépôt sacré que l’abbé ne lui aurait transmis que partiellement. Il nous semble que le journaliste, bien qu’il ne veuille pas en convenir, juge cette fable à sa vraie valeur. Mais par divers raisonnements dont nous avons eu des spécimens, il a certainement aidé la femme à y croire ; et il lui a prêté son appui dans les démarches qui en résultaient.

L’abbé est actuellement dans un état de dépression voisin du délire et peut-être même délirant : anxiété, tendance à l’indignité, etc. Le surmenage moral causé par les conflits avec le couple qui lui était cher semble avoir été la principale cause de cet état.

Ce cas montre bien la tendance qu’ont les dégénérés de tout ordre à se rechercher et s’associer, comme autrefois Magnan et Blanche l’ont fait remarquer.