I. Délire chronique1 par M. Magnan & P. Sérieux

Synonymie2 et généralités

Sous les noms de délires systématisés, de délire de persécution, de mégalomanie, de paranoïa, on a longtemps englobé des espèces nosologiques hétérogènes dont la nature, les symptômes et l’évolution sont, en réalité, fort dissemblables. Il importe cependant de différencier des types cliniques foncièrement distincts, malgré des analogies superficielles ; il importe de distinguer, parmi les délirants systématiques, ceux qui sont en proie à des hallucinations permanentes et ceux dont le délire est à base d’interprétations ; ceux dont la psychose se termine par la démence et ceux dont l’activité psychique demeure intacte. Il importe enfin de caractériser, parmi les persécutés, ceux qui deviendront ensuite mégalomanes, puis déments, sans aucun retour possible en arrière, et ceux qui, au contraire, seront tour à tour persécutés, ambitieux, hypocondriaques, mystiques, et dont le pronostic est tout différent. C’est dans ce but que nous avons décrit et isolé des psychoses systématisées des dégénérées – hallucinatoires ou interprétatives – le délire chronique à évolution systématique3 et le délire d’interprétation4.

Définition

Le délire chronique à évolution systématique est une maladie nettement définie, méthodiquement régulière dans son évolution, qui parcourt quatre étapes successives dans lesquelles le sujet, tout en restant au fond le même, se présente sous des dehors différents. Il est inquiet à la première période, persécuté à la seconde, ambitieux à la troisième, pour finir par la démence à la quatrième période. Ces aliénés, à l’inverse des dégénérés qui d’emblée peuvent présenter toutes les formes de délire, traversent régulièrement les quatre phases de la maladie, si bien que le clinicien, en l’absence de renseignements, peut rétablir tout le passé du délirant chronique, et indiquer sûrement les phénomènes qui se dérouleront ultérieurement. La période d’inquiétude reste souvent méconnue. Péniblement impressionné par le monde extérieur, le malade devient sombre, inquiet. Il ne délire pas encore, mais il s’habitue aux interprétations fausses, aux illusions sensorielles. Puis un délire de persécution s’organise, se systématisant progressivement sous l’influence d’hallucinations sensorielles, cénesthésiques et motrices : c’est la seconde période ou période de persécution. Peu à peu quelques conceptions ambitieuses se mêlent aux idées de persécution ; elles finissent par prédominer, puis par effacer presque le délire de persécution : le malade est arrivé au troisième stade, ou période de grandeur. Enfin l’affaiblissement intellectuel progresse et, parallèlement, les conceptions délirantes se dissolvent. C’est la période de démence. Ajoutons que jamais la maladie ne rétrocède : elle poursuit jusqu’à la mort sa marche inexorable, et l’on rencontre des délirants chroniques chez lesquels le début de la psychose remonte à vingt ans, trente ans et davantage.

Cette évolution, basée sur l’observation des malades, étant admise, il faut donc reconnaître que, parmi les divers délires systématisés (de persécution, de grandeur, etc.), il en est un certain nombre qui, loin de représenter des entités cliniques, doivent être envisagés comme les étapes successives d’une même maladie : le délire chronique à évolution systématique.

Étiologie5

Sans être rare, le délire chronique n’est pas une psychose commune. Les diverses statistiques des délires systématisés ont donné des résultats différents selon qu’on englobait dans une même classe tous les persécutés ou seulement les délirants chroniques. Calmeil trouvait 1 monomaniaque sur 2,17 aliénés. Lasègue, chez les femmes, arrivait au chiffre de 26 persécutées pour 100 et, chez les hommes, au chiffre de 8 %. Plus récemment, Planés, pour le délire de persécution, arrivait au chiffre de 12 % chez les femmes, de 6 °7o chez les hommes. Ritti et Christian donnent, toujours pour le délire de persécution, les chiffres de 14 % chez les femmes et 6 % pour les hommes. Enfin, la statistique de Garnier donne, pour 100 aliénés de chaque sexe, 8 femmes et 2 hommes atteints de délire chronique à évolution systématique.

On voit l’écart considérable qui existe entre la statistique de Lasègue (délire de persécution) et celle de P. Garnier (délire chronique). Dans cette dernière, nombreux sont, par contre, les délires des dégénérés. Constatons que tous les auteurs signalent une plus grande fréquence de la maladie dans le sexe féminin.

Contrairement au délire des dégénérés qui peut éclore à tout âge, révélant souvent d’une façon précoce la tare originelle, le délire chronique n’apparaît jamais qu’à l’âge adulte, en général vers 35 à 45 ans, souvent à la suite de chagrins et de soucis.

Une autre particularité importante est l’intégrité de l’état mental antérieur. Nombre d’auteurs admettent une prédisposition spéciale (constitution paranoïque, Del Greco), caractérisée par une humeur sombre, ombrageuse, des tendances à la misanthropie, à l’orgueil, à la défiance. En réalité, le délire chronique frappe le plus souvent des individus indemnes de tare intellectuelle et d’ordinaire d’une intelligence développée : « Le délire de persécution n’est pas, dit Lasègue, la conséquence d’une forme du caractère, il apparaît chez des individus très différents les uns des autres par leur humeur habituelle. » Sans doute, des tares héréditaires peuvent se rencontrer chez un délirant chronique, mais au même titre qu’elles se rencontrent chez des paralytiques généraux, des maniaques simples ou même des individus bien équilibrés. Parmi les délirants chroniques, on trouve des individus ayant une culture intellectuelle assez développée, un réel esprit d’observation. On ne trouve point chez eux ce passé des dégénérés, si riche parfois en aventures, en désordres de tous genres. L’instabilité mentale même de ces sujets les rend réfractaires à une psychose à évolution systématique.

Symptômes et évolution (4 périodes)

I. Période d’incubation ou d’inquiétude

La psychose débute insidieusement par des troubles de la cénesthésie. Le malade éprouve un malaise général, il devient nerveux, excitable, inquiet, attentif aux incidents les plus futiles. Il observe dans la manière d’être de son entourage des changements qui le troublent. Préoccupé, il dort mal, perd l’appétit, travaille plus difficilement. À cette période on pourrait le prendre pour un hypocondriaque si, contrairement à celui-ci, il n’avait déjà une tendance à chercher en dehors de lui, dans des influences étrangères, la cause des troubles qu’il éprouve, à attribuer à l’intervention d’autrui les souffrances vagues qu’il endure.

Peu à peu il interprète les moindres gestes des gens, les regards des étrangers. Chez les femmes se révèle alors parfois une jalousie

très caractérisée. À cette période de la psychose, il lui semble qu’on l’observe, il devient méfiant. « Ce ne sont, dit Lasègue, ni de grandes perturbations ni de profondes douleurs […] ; il s’agit d’émotions personnelles insignifiantes aux yeux de celui qui reçoit des confidences. Provoqué par des faits qui mériteraient presque le nom de taquineries, le délire ne s’accompagne pas de grands troubles de sentiment. »

Le délirant chronique reste ainsi inquiet, assailli par mille préoccupations tracassières en dehors de quoi il ne s’intéresse plus à rien. Il devient indifférent aux événements politiques, insensible aux peines comme aux joies des siens, absorbé par les multiples inquiétudes que lui causent les faits les plus insignifiants. Tout prend pour lui une signification personnelle : il saisit des allusions, des insinuations. Un geste, une porte qui s’ouvre, un voisin qui tousse ou qui crache, un sourire, un regard, un rien sert de thème à une série d’interprétations fausses. Ce sont là pour lui autant de preuves qui viennent étayer des convictions de plus en plus inébranlables. Le malheureux est alors continuellement aux aguets ; il épie et, tantôt, dans une conversation, surprend une phrase qu’il s’attribue : c’est Y interprétation délirante ; tantôt il est blessé par un mot insignifiant qui présente une analogie avec une injure grossière et qu’il confond avec celle-ci : c’est l’illusion. Enfin l’idée constante d’une persécution, la tension de l’esprit sans cesse aux écoutes, finissent par retentir sur le centre cortical auditif ; la pensée seule suffit à éveiller l’image auditive verbale : c’est l’hallucination de l’ouïe. Le malade entre alors dans la seconde période de la psychose.

II. Période de persécution

Au début, l’hallucination auditive n’est point verbale. Elle se borne à reproduire des sons élémentaires. Ce sont des « bourdonnements », des « bruissements », des « cloches », puis viennent des « voix basses », des « chuchotements ». « On parle si bas, dit le patient, que je ne comprends pas ». Puis il entend des mots isolés prononcés à haute voix. Ce sont le plus souvent des injures : « voleur, assassin, sodomiste », ou des menaces. Plus tard il entend des monologues, des conversations. L’éréthisme du centre auditif s’accroissant, chaque sensation auditive peut provoquer l’hallucination verbale. Le bruit de l’eau tombant dans une baignoire, les battements du cœur, le tic-tac d’une pendule scandent des phrases : « Vous avez rai-son… cochon ». Les voix peuvent se produire sans aucune excitation sensorielle, dans le silence le plus profond. Le malade les entend constamment ; elles viennent de tous côtés, du sol, des murs, du plafond, du plancher, parfois de distances très éloignées. Si l’halluciné se retourne, il ne voit personne, d’où l’expression fréquemment employée par les délirants chroniques : « mes invisibles ». Certains expliquent leurs voix par le téléphone, le phonographe. Tantôt ces voix ne se différencient par aucun caractère des paroles réelles ; tantôt le malade distingue les « voix naturelles » des « voix hypnotiques ». Ces dernières, nous expliquait l’un d’eux, sont transmises par les tuyaux de la police et s’accompagnent d’un bruit de papotement, « pap ! pap ! » dû au bruit des lèvres dans le tuyau.

Certains sujets entendent répéter leurs pensées à peine formulées. C’est le phénomène de l’écho de la pensée. « Tout ce que je pense, je l’entends au loin, on me vole, on me prend mes pensées. »

Parfois, chaque acte du patient est énoncé à haute voix, l’idée accompagnant l’acte suffit à éveiller l’image auditive correspondante. Le malade entend dire : « Tiens, le voilà qui s’habille… », etc. Souvent les hallucinations ne laissent aucun répit au malheureux, l’exaspèrent par l’incessante répétition des mêmes injures. « Cette pluie de chuchotements, écrit l’un d’eux, vous arrivant constamment dessus, finit par avoir quelque chose de grotesque et de monstrueux à la fois… » Dans certains cas, l’hallucination est impérative et le patient obéit passivement à l’ordre qui lui est donné (meurtres, suicides).

À mesure que la maladie progresse, des mots, des phrases se produisent en dehors du courant d’idées des sujets ; le centre cortical s’émancipe, le délirant chronique est alors interpellé par ses ennemis, il répond, faisant ainsi, à son insu, tous les frais d’un dialogue. Parfois il assiste à des conversations plus compliquées. Il y a un accusateur, un défenseur ; une voix injurie, l’autre encourage ; enfin, comme dans la comédie antique, un troisième groupe de personnages intervient parfois. C’est le chœur qui porte son jugement sur les faits énoncés. Quand l’injure est plaisante, le chœur rit et se moque, il proteste si elle dépasse la mesure, et approuve les paroles du défenseur.

L’hallucination, qui d’ordinaire affecte les deux moitiés symétriques du même sens, est dans quelques cas unilatérale. C’est par une oreille seulement que le patient est influencé. Parfois une seule oreille, l’oreille droite par exemple, entend des propos agréables, tandis que l’oreille gauche perçoit des injures.

Les hallucinations auditives ne font jamais défaut dans le délire chronique : elles en sont un des éléments symptomatiques les plus importants, sans être d’ailleurs exclusives d’autres troubles sensoriels.

Chez certains sujets l’excitation du centre cortical auditif se propage au centre moteur du langage qui lui est si étroitement uni à l’état physiologique. Ce sont les hallucinations psychiques de Baillarger ou motrices verbales de Séglas. Des voix intérieures parlent silencieusement dans l’estomac, dans la gorge ; ils entendent des voix « qui ne sont pas des voix, qui ne résonnent pas aux oreilles… ». 11 s’agit là d’un phénomène psychomoteur provoqué plus ou moins directement par l’hallucination auditive. Parfois cependant les hallucinations motrices verbales apparaîtraient les premières (Régis).

Les troubles hallucinatoires psychomoteurs n’intéressent pas seulement la fonction du langage parlé ou écrit ; ils s’étendent parfois aux fonctions motrices en général (mouvements imaginaires d’une partie du corps ou du corps tout entier ; impulsions, phénomènes d’arrêt). Dans certains cas, ce sont les hallucinations psychomotrices, et non les troubles sensoriels, qui sont au premier plan du tableau symptomatique, par leur précocité, leur fréquence, leur intensité (variété psychomotrice de Séglas). À cette prédominance très marquée des troubles psychomoteurs, s’ajoutent souvent les particularités suivantes : fréquence plus grandes des hallucinations visuelles, – rareté des hallucinations auditives, surtout verbales, – dédoublement très accentué de la personnalité ; – idée de possession, souvent de caractère mystique6.

Les troubles de la sensibilité générale (hallucinations du toucher et hallucinations cénesthésiques) sont très fréquents. Les malades sentent des fourmillements, des frôlements, des pincements, des piqûres, des chocs, des sensations de courant électrique, de chaleur ou de froid, etc. Ils éprouvent des douleurs, des brûlures dans les différents organes, qui sont aussi déplacés, déformés ; ils perçoivent des corps étrangers, vivants ou inanimés, dans leur propre corps. L’un sent des insectes grouiller dans sa peau, un autre se plaint de brûlures, celui-ci est magnétisé par ses ennemis, celui-là est rongé au dedans par des vampires, tel autre est « saigné à distance par de longs tuyaux », etc. Une de nos malades sentait « comme de la chair s’adaptant à sa propre chair, sans toutefois se confondre avec elle… ».

Les hallucinations génitales, surtout fréquentes chez la femme, prennent parfois une importance telle qu’elles relèguent au second plan les hallucinations auditives. Les patientes prétendent être l’objet d’outrages odieux sans cesse répétés : on les viole, on se livre sur elles à des actes obscènes jusque dans leur lit, à côté de leur mari. L’une se couchait sur le côté, plaçant tout le bassin dans une marmite pour se protéger contre ses « exécrables tourmenteurs qui, toute la nuit, lui introduisaient des corps étrangers de toutes sortes dans les parties sexuelles ».

Les hallucinations de l’odorat ne sont point rares : odeurs d’urine, d’excréments, de soufre, etc. ; le malade se plaint qu’on l’endorme à l’aide de gaz, etc. Il existe parfois des troubles de la sensibilité gustative : saveur métallique, goût d’arsenic, de poison, de narcotiques. Il est difficile ici de faire la part des illusions et des interprétations provoquées, par exemple, par un état défectueux de l’appareil digestif. Certains sujets en arrivent à refuser tout aliment par crainte d’être empoisonnés.

Les hallucinations de la vue sont les moins fréquentes, en dehors de toute intoxication alcoolique concomitante. Elles ont été niées par Lasègue, Legrand du Saulle et Falret. Il est cependant des cas où, en l’absence de toute complication (intoxication, névrose ou maladie organique), se montrent des hallucinations visuelles. Nous avons observé une malade qui en avait de fort nettes : son persécuteur lui apparaissait tantôt ne laissant voir que ses yeux, tantôt montrant sa face et exécutant des grimaces.

Tous ces éléments sensoriels morbides, envahissant la conscience, deviennent les seuls éléments de l’activité intellectuelle d’ailleurs conservée et désormais consacrée toute à la systématisation du délire. Parallèlement à l’extension des troubles hallucinatoires, et grâce à l’enchaînement des interprétations délirantes, les idées de persécution acquièrent chaque jour une intensité plus grande ; le délire se coordonne, et s’implante plus profondément en l’esprit. Les idées délirantes se circonscrivent, se limitent, se précisent. Des événements passés reçoivent une explication nouvelle conforme au système délirant (délire rétrospectif). Le patient veut connaître ceux qui le persécutent ainsi, comment ils agissent sur lui et dans quel but ils le tourmentent. Ce ne sont plus les locutions vagues du début : « ils m’en veulent, on me poursuit ». Précisant ses accusations, le délirant chronique dénonce ses persécuteurs, association quelconque à laquelle il attribue un pouvoir redoutable : c’est la police secrète, ce sont les francs-maçons, les jésuites, les médecins, les teinturiers, etc.

La systématisation du délire progresse chaque jour. Le caractère insolite des troubles qu’ils éprouvent porte ces délirants à considérer comme moyens de persécution tantôt la physique, l’électricité, le téléphone, le magnétisme, la suggestion, les rayons X, etc., tantôt, dans un autre ordre d’idées, la magie, les puissances occultes, la sorcellerie, les diables, les esprits, etc.

Les motifs pour lesquels les délirants chroniques se disent ainsi poursuivis sont aussi variés que les moyens de persécutions. Celui-ci est tourmenté par l’Internationale pour n’avoir pas voulu prendre part à la Commune ; celle-là se plaint qu’on la fasse tomber en léthargie pour abuser d’elle ; tel pense que ses ennemis en veulent à son argent, tel autre qu’on lui prend ses pensées pour en faire un livre, etc. De déductions en déductions, le délirant chronique se forme une conviction inébranlable. Bientôt il dénonce comme dirigeant les persécutions un personnage déterminé qu’il va rendre responsable de ses souffrances…

Au point de vue des réactions, le délirant chronique passe en général par les étapes suivantes : il fuit, il se défend, il attaque.

Tout d’abord, il passe ses journées à épier ses voisins, il cherche à éviter ses ennemis, quittant son atelier, son administration, déménageant sans cesse, parfois voyageant et changeant de nom pour dépister ses persécuteurs. L’un, qui a des craintes d’empoisonnement, prépare lui-même sa nourriture ; l’autre, pour échapper aux décharges électriques, s’entoure d’un corset muni d’aimants et porte des chaussettes de soie.

À cette période succède une phase de défense active. Les malheureux se plaignent partout, au commissaire, au procureur de la République, aux personnages en vue. L’un pose sa candidature aux élections municipales, signalant par affiches à l’indignation publique « l’effroyable crime qui s’est abattu sur lui.

Si vous votez pour moi, dit-il, de par votre vote vous protesterez contre la sinistre horreur de la communication électromagnétique à distance ».

D’autres malades se barricadent chez eux, restent des mois sans changer de linge, bouchent tous les orifices, tapissent de papiers, de journaux, les murs et les fenêtres de leur chambre. Quelques-uns, lassés de cette lutte sans merci, se désespèrent et ne trouvent plus de refuge que dans la mort.

Mais d’autres, plus nombreux, s’arment pour défendre leur existence ; ils deviennent agressifs, se considèrent comme en état de légitime défense : c’est la période des réactions dangereuses. La nuit ils se lèvent, allument leur lampe et vont, le revolver au poing, guetter dans l’escalier. Souvent ces sujets, sous le coup d’une hallucination, frappent un passant d’un coup de parapluie, d’un coup de couteau. Ils désignent alors par leur nom les gens qui les poursuivent, leur font des menaces, s’acharnent après eux, les épient et parfois les tuent. D’autres malades agissent par des récriminations, des procès. Cette période agressive apparaît plus ou moins rapidement et les procédés d’attaque varient selon le caractère du sujet.

Le délirant chronique reste ainsi plusieurs années halluciné et persécuté, puis le délire finit par se stéréotyper ; le patient crée des néologismes, ne trouvant plus dans le langage ordinaire les mots convenant au monde de sensations nouvelles dans lequel il vit. L’un est émétisé, l’autre reçoit des gylades de strychnine, un autre entend des bruits de papotement. Il en est qui accusent les fouinards, les locustins, la désauscultation, la subjugation ; on leur prend leurs intusions.

À cette période, le malade est déjà profondément transformé. Sous l’influence de l’inanition, de l’insomnie, l’état général peut devenir mauvais. Les épreuves que subit sans cesse le délirant chronique, cette manière de surmenage de tous ses centres sensoriels et sensitifs, la tension constante de son esprit, amènent chez lui des phénomènes d’épuisement nerveux. Ces troubles fonctionnels fournissent au délire un nouvel appoint. « On soutire au malade sa cervelle, on l’empêche de penser, il se sent près de perdre la raison. » L’attitude du délirant chronique est alors caractéristique.

Traqué jour et nuit par ses « invisibles », il cherche, par mille subterfuges, à se mettre à l’abri de ses « tourmenteurs », il s’enveloppe la tête de fichus, se voile la figure, se bouche les narines, les oreilles, se frotte les yeux, le nez, remplit sa bouche de papier et prend les positions les plus étranges. Il passe la nuit tout habillé, luttant contre le sommeil. Le monde réel n’existe plus pour lui. Tout entier à ses souffrances, indifférent à tout ce qui ne peut servir à la systématisation de son délire, il montre constamment un égoïsme démesuré, il garde vis-à-vis de tous une attitude empreinte de défiance, refuse parfois de donner aucune réponse, sinon en présence d’un magistrat, ou ne répond aux questions du médecin qu’avec des réticences elles-mêmes bien caractéristiques : « Vous le savez bien. » Et cependant, dans la majorité des cas, la lucidité persiste, la mémoire reste intacte, le malade peut soutenir une conversation, rédiger des écrits avec l’apparence de la raison.

En même temps que le délire se coordonne et se stéréotype (période de cristallisation de Falret), la personnalité du délirant chronique subit des altérations de plus en plus grandes qui, tôt ou tard, finissent par troubler l’unité du moi. À mesure que s’accentuent les troubles auditifs et qu’à l’hallucination constituée par des mots isolés succèdent le dialogue, l’écho de la pensée, les hallucinations motrices verbales et d’autres troubles psychomoteurs, la personnalité est de plus en plus entamée. « Le misérable qui me tient en état de communication, dit l’un d’eux, m’a tellement écrasé et pilé, a tellement asservi ma nature et s’est tellement accolé en force supérieure à moi, à mon être, à ma fibre, qu’en dépit de toute ma résistance, à distance, il touche, il contacte, il visite mon cerveau et les choses qui y sont comme il veut, comme je le ferais moi-même. Enfin, ce misérable est tellement entré dans ma matière, s’est tellement accolé à mon individu que partout où je vais, il voit par mes yeux tout ce qui est là et entend tout par mes oreilles. »

Ce ne sont pas les hallucinations auditives qui altèrent le plus la personnalité du délirant chronique. Bien plus important est le rôle des sensations viscérales, des troubles de la sensibilité générale et des troubles psychomoteurs. Dans les cas où prédominent des troubles de la cénesthésie, l’apparition dans la conscience d’un faisceau de sensations internes, insolites, sans rapport avec les éléments du moi normal, tend à réaliser une seconde personnalité. « On me change de chair et de sang, disait une malade, je n’éprouve plus rien, ma chair est morte, on me rapetisse, on me déforme, on m’imprime le voile de cécité. Avant-hier, j’ai failli ne plus me reconnaître, on me soutire la cervelle ; on inocule des personnes étrangères en moi, on me fait entrer des têtes de malades dans la mienne, par moment je ne suis plus moi-même, je suis un jeune homme. Tant qu’il y aura une parcelle de moi-même, ils ne me laisseront pas tranquille. »

Des idées surgissent alors dans la conscience, que le patient ne reconnaît plus pour les siennes. « On me change le caractère, on m’enlève le souvenir et la pudeur. On me retire tout sentiment, je ne reconnaîtrais plus mes enfants, c’est un démembrement de tout moi-même. On a donné la moitié de ma tête à un autre individu. »

Le sujet finit par croire à une personnalité double. Une de nos malades prétendait que l’impératrice Eugénie s’était introduite dans con corps et y vivait à sa mode. Une autre avait une tête empoisonnée dans sa propre tête. Elle avait dans son corps celui d’une autre femme qui parfois « durcissait, se gonflait, faisait des bosses ». Cette autre femme se substituait à elle dans ses relations conjugales et dans ce cas elle restait elle-même indifférente.

Nous en avons fini avec l’exposé de la seconde période du délire chronique. Malgré l’extension toujours grandissante de la psychose, les facultés psychiques les plus importantes subsistent jusqu’ici indemnes. Mais leur intégrité va commencer à être entamée par la longue durée du délire et des idées de grandeurs vont apparaître.

III. Période de grandeur

L’apparition des idées de grandeur s’observe non seulement au cours du délire chronique, mais encore chez des dégénérés dont l’intelligence est originellement tarée, ou bien chez des individus dont le niveau mental baisse par suite des progrès de la maladie : paralytiques généraux, alcooliques chroniques, intermittents, mélancoliques anxieux. Il en est de même pour les délirants chroniques et, comme le fait remarquer P. Garnier, le passage des idées de persécution aux idées de grandeurs indique une rupture encore plus profonde avec le possible et le vraisemblable. L’intelligence commence à perdre de son intégrité tant par le fait de l’âge que par suite de la durée de la vésanie elle-même.

Déshabitué du monde réel, envahi par des troubles cénesthésiques multiples, le sujet est préparé à accepter une personnalité nouvelle. Ainsi le persécuté, le paria devient un personnage illustre, puissant, le chef de l’État, il est millionnaire et se proclame de « race infaillible et triplement royale ». L’un s’écrie : « C’est l’enfant de Napoléon que vous avez devant vous » ; l’autre parle de milliards et se dit propriétaire de l’asile. Celle-ci est persécutée par un prêtre qui veut la déposséder d’un héritage de trente millions ; celle-là est « fille de Louis-Philippe, nièce et filleule du souverain pontife ». Parfois les idées de grandeur atteignent un degré extraordinaire. Un malade d’Arnaud s’exprime ainsi : « Je tiens et dirige le monde ; je suis la naissance, la source, le départ, le lien, la ligue et la vie éternelle. Je suis le sommeil Dieu, les états-Dieu de toute chose. » Il se plaint qu’on ait « détruit ses neuf étages de tête en double surface ». Une autre malade se dit la Mère, la Sœur et la Fille de Dieu7.

Ce passage aux idées de grandeurs, comme le dit Foville, se fait souvent par déduction logique. Les persécutés se disent qu’ils doivent être de grands personnages pour avoir attiré sur leur tête autant de haines acharnées. Une de nos malades s’écria un jour : « Si je n’avais pas eu d’intelligence, on ne m’aurait pas frappée : on a vendu ma fierté 15 000 F, mon caractère 45 000 F, on me prend mes pensées pour faire un livre. » Les délirants chroniques se découvrent alors une origine et des facultés surnaturelles. La famille dont ils portent le nom n’est qu’une famille d’adoption ; en réalité, ils descendent de souverains, ils ont un héritage colossal à recueillir, etc.

Pour Marandon de Montyel, la transformation du délire n’est point due à une déduction logique, mais bien au caractère antérieur du malade résumé en deux mots : méfiance et orgueil. Christian fait observer que ces aliénés ne sont plus aptes à tirer des déductions logiques et que la mégalomanie peut apparaître à l’occasion d’un accident fortuit : rêve, réminiscence.

Parfois, c’est une hallucination qui fait naître l’idée ambitieuse : une de nos malades s’entend appeler « reine de France » ; un persécuté s’entend saluer du nom de « Napoléon ». Une femme, après dix ans de persécution, entend la voix de Dieu qui lui dit : « Tout ce que tu diras arrivera » ; elle se croit aussitôt prophète et change ses gestes et son attitude.

Parfois, chose curieuse, le délirant chronique résiste longtemps à cette suggestion d’origine sensorielle. Les hallucinations tendant à provoquer les idées ambitieuses n’entraînent pas d’emblée la conviction : « On me dit que je serai reine, nous confiait une malade, mais je ne le crois pas. »

Camuset ne pense pas que la déduction logique puisse suffire à transformer le délire. On ne parvient pas, fait-il remarquer, à mettre le persécuté sur la voie des idées ambitieuses, malgré les arguments que l’on peut faire valoir pour en provoquer l’apparition. De même les causes accidentelles ne peuvent rien, tant que le cerveau n’est pas mûr pour les idées de grandeur.

Nous sommes également porté à admettre que l’hallucination de l’ouïe ne suffit point à créer le délire ambitieux. La transformation du délire est préparée de longue main et le trouble sensoriel ne fait, comme le dit Garnier, que lui donner une formule.

Parfois enfin la transformation du délire se fait spontanément, sans qu’on en puisse saisir la cause déterminante. Il semble que le terrain soit devenu propice à l’éclosion des idées ambitieuses ; le patient, comme le fait remarquer Christian, subit son délire et le subit passivement.

Dans les cas où la transformation de la psychose est d’origine intellectuelle, les troubles sensoriels s’accordent toujours avec la couleur nouvelle des idées délirantes ; à côté des hallucinations pénibles, des « voix crapuleuses du démon » se font entendre des voix consolatrices, divines, qui réconfortent le patient et contribuent à la systématisation du délire ambitieux. Dans le cas d’hallucinations bilatérales à caractère différent, les hallucinations pénibles diminuent dans l’oreille qu’on pourrait appeler persécutée, à mesure que le délire se transforme et que se développent les hallucinations de l’oreille ambitieuse. Les odeurs de phosphore et de soufre sont remplacées par des parfums d’iris et de vanille ; aux saveurs amères et suspectes succèdent des saveurs de curaçao et d’amande.

Pour J. Falret, les idées de grandeurs ne seraient rien qu’un délire surajouté au délire de persécution. Il s’agit là pour nous, au contraire, d’une transformation capitale de la psychose. Le délire de persécution finit, en effet, par s’atténuer : « Ce sont des niaiseries, dit le malade, je n’y fais plus attention. » Enfin il s’efface peu à peu pour laisser place aux nouvelles conceptions délirantes. Ainsi se crée une personnalité nouvelle, bien différente de celle du délirant chronique à la période de persécution.

Le délire de grandeur est en général un symptôme de mauvais augure, indiquant que l’intelligence a perdu son intégrité. Peu à peu il se systématise, se circonscrit ; le sujet perfectionne son vocabulaire de néologismes. L’idée délirante est alors énoncée toujours de la même manière et d’une façon stéréotypée. Certains délirants chroniques adoptent un geste, un mouvement invariable répondant à des idées délirantes.

Il convient de noter que la transformation du délire n’est point toujours bruyante, le malade n’étant pas forcément expansif et gardant parfois pour lui ses idées de richesses ou de grandeur. Il peut même les dissimuler avec un soin extrême et se montrer extraordinairement réticent8. Il faut alors rechercher avec un soin tout particulier la transformation des idées délirantes. On est quelquefois mis sur la voie par une modification du caractère, de la physionomie, de l’attitude, des rapports avec la famille ou l’entourage. Malgré tout, le passage de la seconde à la troisième période du délire chronique peut passer inaperçu. « Il m’est arrivé très souvent, dit Falret, de méconnaître pendant très longtemps l’existence du délire d’orgueil chez les persécutés chroniques, même chez ceux avec qui j’ai vécu intimement pendant plusieurs années et ce n’est que très tardivement que j’ai pu constater ce délire de grandeurs qui existait depuis très longtemps chez eux à l’état latent… Il faut une circonstance accidentelle ou un heureux hasard pour que le médecin arrive à en découvrir chez eux l’existence. »

Marandon de Montyel et Camuset ont montré qu’une autre cause d’erreur peut faire passer à côté de la transformation ambitieuse. Point n’est besoin que le délirant chronique se proclame « Dieu » ou « roi ». La disparition des troubles sensoriels pénibles, l’optimisme, l’opinion exagérée que le malade a de lui-même, l’apparition d’idées de défense (Séglas) sont suffisants pour changer totalement la couleur du délire et modifier de fond en comble la personnalité. N’est-ce pas là, en réalité, une nouvelle période qui ne peut rester confondue avec la phase de persécution ? Nous citerons comme exemple une délirante chronique qui, au début de la période ambitieuse, alors que les troubles sensoriels pénibles étaient encore très actifs, s’imaginait posséder un pouvoir surnaturel et renvoyer à ses persécuteurs l’électricité à l’aide de laquelle ceux-ci la tourmentaient. Elle blessait ses ennemis par la pensée ; elle plantait un couteau dans la tête d’un jeune homme qui s’était inoculé en elle : « Je frappe tes enfants, disait-elle, jusqu’à la quatrième génération, je te mets un fer rouge dans la tête ! »

Généralement, le délire ambitieux se traduit par des allures caractéristiques. Les plaintes et les récriminations cessent. Le malade se compose une attitude pleine de hauteur et de mépris. Il sourit ironiquement, refuse de donner la main, garde un silence dédaigneux. S’il se décide à parler, il avoue les persécutions qu’on lui faisait subir autrefois, « mais ce n’est plus rien », actuellement il est tout à fait libre, l’asile lui appartient et, s’il le voulait, on lui ouvrirait les portes ; il entend des voix à des distances prodigieuses, car il est doué d’une ouïe exceptionnelle. Certains actes bizarres sont parfois le résultat de la croyance du malade à un pouvoir surnaturel. Nous avons observé une femme qui ouvrait et fermait brusquement la bouche en montrant les dents : elle s’imaginait ainsi avaler ses ennemis : « il lui suffit d’un coup de dents pour les faire disparaître ».

Nous avons décrit les caractères généraux du délire chronique ; mais l’aspect du malade varie selon ses croyances, son éducation, selon le milieu social dans lequel il a vécu. Il emprunte à ces divers éléments pour édifier son délire et lui donner ainsi la marque de sa propre individualité. À la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, on parlait de sorcellerie, de possession diabolique, d’incubes, de succubes ; au xviiie siècle, le mesmerisme, le fluide magnétique, plus tard les tables tournantes, les esprits frappeurs fournirent aux patients l’explication de leurs sensations morbides. De nos jours, ce sont les forces naturelles, électricité, physique, chimie, c’est l’hypnotisme, ce sont certaines corporations qui ont pris la place du merveilleux des siècles passés.

De même, tandis que les délirants chroniques ambitieux de jadis étaient théomanes, s’intitulaient prophètes, Dieu, Antéchrist, Jeanne d’Arc, ceux d’aujourd’hui sont empereurs, rois, présidents de la République, millionnaires, réformateurs, etc.

Ces variétés d’aspect des conceptions délirantes ne sont que des phénomènes accessoires ; le fait capital consiste dans la transformation des idées de persécution en idées de grandeur. Ce qu’il faut considérer c’est, non point la couleur du délire, mais son évolution. Cette marche progressive des idées de persécution aux idées ambitieuses fournit au pronostic son caractère de gravité. Désormais le malade s’acheminera plus ou moins lentement vers un état d’affaiblissement psychique.

IV. Période de démence

Peu à peu le niveau mental s’abaisse, la mémoire faiblit, le souvenir des diverses périodes du délire s’efface, l’activité intellectuelle se bornant à ressasser quelques formules stéréotypés. Le délirant chronique se montre désormais indifférent à tout ce qui l’entoure, il adopte parfois des attitudes spéciales invariables, se tenant à l’écart, tantôt immobile, parfois parlant seul à voix basse, ou faisant tout à coup certains gestes, toujours les mêmes, en rapport avec des conceptions qui ne changent plus. Si on l’interroge, il regarde, étonné en apparence, ne répond pas ou donne, en un langage semé de néologismes, une réponse confuse difficilement intelligible.

J. Falret se refuse à admettre la période de démence. Il est vrai qu’après vingt ou trente ans certains délirants chroniques peuvent encore causer raisonnablement sur des sujets étrangers à leur délire ; mais chez d’autres le niveau mental a considérablement baissé. À la déchéance intellectuelle due à l’évolution de la psychose s’ajoute d’ailleurs la sénilité, le délire chronique débutant à l’âge adulte et ayant une évolution de vingt, trente et jusqu’à quarante ans. Les lésions cérébrales séniles à elles seules suffisent à provoquer la diminution de la mémoire, la sensiblerie, la confusion dans les idées. Le patrimoine intellectuel va ainsi se dissolvant chaque jour sous la double influence de la marche progressive de la vésanie et des troubles de nutrition de l’écorce cérébrale. Nous sommes amenés ainsi à admettre qu’il se manifeste après la période de grandeur du délire chronique une déchéance réelle de l’intelligence, nouvelle phase de la maladie que l’on peut désigner du nom de démence, ce terme s’adressant d’une manière générale aux états intellectuels en voie de déclin.

Diagnostic

Nous passerons maintenant en revue les diverses formes cliniques présentant quelques points de contact avec le délire chronique pour mettre en lumière les caractères qui les différencient de ce dernier. Ce diagnostic différentiel sera facilité si l’on a présent à l’esprit les éléments caractéristiques de la maladie : psychose hallucinatoire chronique, évolution systématique, en quatre périodes d’inquiétude, de persécution, de grandeur et de démence.

Les états mélancoliques se distinguent par l’état de dépression, par la douleur cénesthésique primordiale, qui en sont les symptômes essentiels. Des idées de culpabilité, de ruine, des troubles somatiques s’y ajoutent. Enfin les hallucinations sont généralement moins importantes que dans le délire chronique. Début, évolution, durée, terminaison constituent autant de différences entre les deux maladies. Le mélancolique est un coupable, le persécuté une victime. La genèse des idées délirantes et des hallucinations est bien différente dans les deux formes. Dans la première, elles ne sont en quelque sorte que l’écho des préoccupations douloureuses intimes du patient ; dans la seconde elles surprennent la conscience, elles provoquent des protestations. À une période plus ou moins avancée de la mélancolie anxieuse, il survient parfois un délire de négation (Cotard), qui peut être considéré comme l’antipode de la phase des grandeurs du délire chronique. Dans certains cas se produit une pseudomégalomanie, caractérisée par des idées d’immortalité et d’immensité, que Cotard a décrites sous le nom de délire d’énormité : le patient est infini dans le temps comme dans l’espace. Bien loin que cette énormité soit une compensation au délire mélancolique, elle en marque au contraire le degré le plus excessif. Et même, lorsque ce délire aboutit à de véritables idées de grandeur, celles-ci restent toujours empreintes d’une teinte mélancolique ; la confusion avec le délire chronique demeure presque impossible.

Le délire alcoolique aigu ou subaigu ne peut être méconnu. Il porte, en effet, la marque des psychoses toxiques. Ce sont les hallucinations, les illusions de la vue qui prédominent, alors que, dans le délire chronique, ce sont au contraire les troubles sensoriels auditifs. En outre l’alcoolique est effrayé, terrifié même, tandis que le délirant chronique ne s’inquiète des persécutions qu’il subit que pour s’en plaindre amèrement. Chez le premier les phénomènes morbides ont la mobilité des visions d’un rêve (délire onirique), les conceptions sont confuses, la conscience troublée ; chez le second les hallucinations ont une netteté parfaite et sont appréciées et discutées par une intelligence lucide. Les hallucinations de l’ouïe, quand elles se montrent chez l’alcoolique, sont moins complexes que celles du délirant chronique ; il n’y a point ces phénomènes du dialogue, de l’écho de la pensée, qui demandent une longue incubation. Ce sont habituellement des reproches, des gémissements, des injures apparaissant sans ordre, ce sont des perceptions vagues : bruit de cloches, musique, chants, cris confus. Cette confusion hallucinatoire ne se retrouve pas chez le délirant chronique. Enfin la brusquerie du début, la brièveté et la curabilité du délire toxique, l’insomnie, les troubles digestifs et le tremblement qui l’accompagnent sont autant de particularités caractéristiques.

Dans certains cas, rappelons-le, le délire alcoolique peut venir se greffer sur un délire chronique préexistant ; on se mettra en garde contre les erreurs auxquelles pourrait donner lieu la coexistence de ces deux psychoses.

Il convient de signaler que chez certains dégénérés l’intoxication alcoolique peut déterminer un délire de persécution hallucinatoire ressemblant à la seconde phase du délire chronique. Les hallucinations de l’ouïe, prédominantes, s’accompagnent d’hallucinations olfactives, gustatives, de troubles de la cénesthésie et déterminent des idées de persécution très actives, plus ou moins systématisées, qui peuvent subsister durant des mois entiers.

Certains symptômes feront penser à cette psychose hallucinatoire alcoolique ; tels sont : l’activité des hallucinations visuelles, la prédominance des idées de jalousie, d’empoisonnement, des impulsions homicides, sans parler des signes physiques et psychiques de l’intoxication alcoolique et enfin de l’évolution.

Nous n’insisterons pas sur les idées de grandeur et de persécution qui se montrent au cours de la paralysie générale. Rien ne diffère plus du délirant chronique persécuté ou ambitieux que le paralytique général. Chez ce dernier, l’attitude n’est nullement en harmonie avec le délire ; les conceptions délirantes portent l’empreinte de l’état mental qui leur a donné naissance. Elles sont mobiles, incohérentes, multiples, extravagantes et puériles.

Sous les idées de persécutions confuses du paralytique se montrent les signes d’un affaiblissement intellectuel généralisé : les malades les émettent comme elles viennent, sans nul souci de ce qu’ils ont dit avant, ni de ce qu’ils diront après. Cependant il faut savoir que parfois on observe dans la paralysie générale des délires hallucinatoires de persécution plus ou moins systématisés (forme sensorielle).

Dans le tabes dorsalis, on peut observer des idées de persécution provoquées et entretenues par les troubles sensitifs et sensoriels dus à l’affection cérébro-spinale. Mais elles n’ont point une marche évolutive et ne sauraient être confondues avec celles du délire chronique. Il en est de même pour les idées de persécution ou de grandeur qui peuvent se montrer dans la paralysie agitante, chez les épileptiques, chez les déments séniles, chez les sujets atteints de lésions cérébrales circonscrites. Malgré des analogies superficielles, il y a loin de ces idées mal systématisées, secondaires et épisodiques à celles du délire chronique.

Quant à la confusion hallucinatoire aiguë (hallucinatorischer Wahnsinn, Krafft-Ebing ; amenda), elle se distingue par un défaut de systématisation et par le trouble profond de la conscience assaillie par des hallucinations multiples. Ici, le délire est purement sensoriel ; tout va à l’aventure et le malade véritable jouet de ses sens, désorienté, sans conscience du temps ni des lieux, a perdu toute notion exacte du monde extérieur. Le début en bourrasque, les circonstances étiologiques (délire des prisonniers, psychoses post-fébriles et puerpérales), la guérison fréquente sont autant de caractères différentiels.

Il nous faut maintenant distinguer du délire chronique les psychoses systématisées des dégénérés. Rappelons que les dégénérés ont un certain nombre de caractères presque pathognomoniques.

Au point de vue somatique, la plupart sont porteurs de malformations diverses qui sont la signature de leur déchéance : ce sont les stigmates physiques de la dégénérescence (malformations du crâne, de la face, des membres, des organes génitaux, etc.). Au point de vue psychique, chez tous, la déséquilibration mentale est la règle. Chez eux se présente cette série si variée d’impulsions, d’obsessions, de phénomènes émotifs : dipsomanie, onomatomanie, folie du doute, délire du toucher, kleptomanie, pyromanie, impulsions homicides, suicides, inversion du sens génital, agoraphobie, etc. Ces troubles ont comme caractère commun l’irrésistibilité de l’impulsion, l’angoisse concomitante, la conscience complète de l’état et la satisfaction consécutive à l’acte accompli. Ces syndromes épisodiques de la dégénérescence constituent autant de stigmates psychiques. Chez les dégénérés les manifestations délirantes se ressentent du terrain spécial sur lequel elles prennent naissance. Rappelons le début fréquent dans la jeunesse et même dans l’enfance, l’apparition souvent brusque des idées délirantes, l’absence d’évolution et de systématisation ou la systématisation moins parfaite, le polymorphisme du délire, sa curabilité fréquente, l’absence, dans certaines formes, de troubles sensoriels (délire à base d’interprétations, délire de revendication).

Pour le diagnostic du délire chronique avec les psychoses des dégénérés, l’étude du passé des malades fournit déjà d’utiles indications. Chez le délirant chronique les antécédents héréditaires, le déséquilibre mental antérieur ne se retrouvent point. Nombreuses sont les différences au point de vue de Y âge auquel apparaît le délire, du début de ce dernier, de son aspect symptomatique, de son évolution et de sa terminaison. Le délire chronique débute, en effet, à l’âge adulte ; la psychose du dégénéré peut éclater à tout âge, même dans l’enfance (variété filiale du délire d’interprétation). Chez le délirant chronique on trouve une longue période d’incubation contrastant elle-même avec l’état mental antérieur du sujet ; le début de la psychose du dégénéré est souvent brusque (délire d’emblée). Dans le délire d’emblée, rien de la première période par laquelle passe le délirant chronique. La psychose, évoluant sur un terrain de dégénérescence éminemment favorable, réalise promptement ces troubles hallucinatoires intenses, ces altérations de la personnalité qui chez le délirant chronique nécessitent une longue élaboration. D’emblée le dégénéré formule ces idées ambitieuses qui chez l’autre n’apparaissent qu’après que la résistance cérébrale a été entamée par une psychose déjà ancienne. On s’explique ainsi jusqu’à un certain point la fragilité et la brièveté fréquentes du délire des dégénérés.

Mais ce qui caractérise en outre les délires des dégénérés à la période d’état, ce sont, d’une part, les variations fréquentes dans les formes du délire, de l’autre, la coïncidence possible de plusieurs idées délirantes. Les psychoses dégénératives sont en effet protéiformes, multiples, polymorphes. La coexistence des idées de grandeur et des idées de persécution est particulièrement fréquente ; elles peuvent s’associer, en outre, à des délires mystiques, érotiques, hypocondriaques, à des états maniaques ou mélancoliques. Ces différentes formes peuvent aussi disparaître, se remplacer, se reproduire sans qu’on puisse jamais constater une succession évolutive déterminée. Tel malade qui aujourd’hui est persécuté sera dans quelques jours hypocondriaque. Le contraste est frappant entre l’irrégularité, le polymorphisme de ces psychoses et l’évolution méthodique du délire chronique. Ajoutons que si certains de ces délires (délires interprétatifs) ne reposent point sur des troubles sensoriels, pour la plupart au contraire les phénomènes hallucinatoires, par leur intensité et leur multiplicité, amènent un état de confusion, une obnubilation de la conscience qui empêchent la systématisation du délire.

Enfin, chez le dégénéré peuvent survenir des impulsions, des obsessions variées qui sont autant de syndromes épisodiques de son état de déséquilibration mentale.

À côté de ces délires de persécution et de grandeur que leurs allures spéciales signalent de suite comme relevant de la dégénérescence mentale, il est d’autres psychoses systématisées des dégénérés qui peuvent dans certains cas être confondues avec le délire chronique. Nous examinerons successivement les formes hallucinatoires et les formes non hallucinatoires.

I. Délires systématisés hallucinatoires des dégénérés

À ne considérer certaines de ces formes qu’à leur période d’état, sans tenir compte du début de l’affection et de son évolution, on peut y retrouver toutes les apparences de la deuxième ou de la troisième période du délire chronique. Le plus habituellement, il est vrai, le délire du dégénéré ne présente pas la systématisation complète qu’une psychose déjà ancienne a réalisée chez le délirant chronique. Mais ce signe peut faire défaut et la distinction est alors délicate. Ce sont les mêmes illusions et interprétations fausses, les mêmes troubles sensoriels que dans le délire chronique. Ce sont les mêmes altérations de la personnalité, les mêmes néologismes, les mêmes réticences. On rencontre comme chez le délirant chronique la prédominance des hallucinations de l’ouïe (monologues, dialogues, écho de la pensée) ; des troubles de la sensibilité générale, des hallucinations et illusions du sens génital, de l’odorat, du goût, de la vue, des hallucinations motrices verbales. Telles sont, entre autres, les formes diverses décrites sous le nom de persécutés autoaccusateurs, de mélancoliques persécutés, de persécutés mélancoliques, d’hypocondriaques mélancoliques aboutissant au délire de persécution (Séglas, Gilbert Ballet, Régis, Lalanne). Ces délires de persécution peuvent en imposer pour le délire chronique. Mais le jeune âge du sujet, le début brusque du délire, son évolution rapide et la marche de la maladie empêcheront le diagnostic de s’égarer. Ce qui distingue dans tous ces cas le dégénéré du délirant chronique, c’est l’irrégularité du délire du premier opposée à la marche cyclique, à l’évolution toujours identique à elle-même de la psychose du second.

II. Délires systématisés non hallucinatoires des dégénérés

Le délire d’interprétation est, on le sait, un délire systématisé caractérisé par : 1) la multiplicité, l’organisation et la permanence d’interprétations délirantes ; 2) l’absence – ou la pénurie – d’hallucinations ; leur rôle toujours secondaire ; 3) la persistance de la lucidité et de l’intégrité psychique ; 4) l’évolution par extension progressive des interprétations ; 5) l’incurabilité sans démence terminale. Ces deux formes nosologiques, le délire chronique et le délire d’interprétation, présentent assurément quelques traits de ressemblance : systématisation précise, intervention des interprétations, conservation de la lucidité, qui expliquent les erreurs parfois commises. Mais, sans parler de l’évolution, chacune des deux psychoses présente un symptôme presque pathognomonique, à savoir le rôle prépondérant des hallucinations dans l’une, et des interprétations dans l’autre. Ce critérium semblerait a priori devoir empêcher toute confusion ; néanmoins des erreurs sont encore commises : la plus fréquente – nous pouvons l’affirmer – consiste à prendre un interprètateur persécuté pour un délirant chronique « réticent », qui « dissimule ses hallucinations ». On admet en général trop facilement l’existence de troubles sensoriels chez les délirants systématisés. Si on soumet à une critique plus approfondie leurs prétendus troubles sensoriels, – même quand ils avouent avoir entendu telle ou telle phrase, – on s’aperçoit que souvent il s’agit de faits exacts ou de l’interprétation de regards, de signes, de gestes ou de mots quelconques.

Le diagnostic est parfois plus difficile quand un interprètateur présente d’une façon épisodique quelques hallucinations. Mais dans ce cas les troubles sensoriels sont transitoires, réduits à une phrase, à un mot, insuffisants pour diriger la systématisation du thème vésanique.

À la troisième période du délire chronique, quand prédominent les idées de grandeur, le diagnostic s’appuie sur les commémoratifs. « Si ces derniers manquent, la confusion n’est guère davantage possible. L’apparition des idées de grandeur coïncide avec la désagrégation commençante et s’accompagne d’une altération profonde de la personnalité. Les hallucinations, les néologismes, les propos et les actes stéréotypés, l’affaiblissement intellectuel manifeste sont autant de signes qui établissent un contraste marqué avec l’intégrité psychique persistante des interprétateurs9. »

Délire de revendication10

Les revendicateurs, qui correspondent à une partie des malades groupés sous le nom de persécutés-persécuteurs, sont des dégénérés qui se présentent au clinicien avec une physionomie très caractéristique. Il y a chez eux un élément maniaque incontestable : ils empruntent aux maniaques raisonnants leur activité infatigable, et souvent aux fous moraux leur absence de sens moral ; mais ce qui les caractérise avant tout, c’est l’acharnement pathologique avec lequel ils poursuivent leurs ennemis imaginaires. Chez ces sujets on trouve les antécédents des héréditaires, les stigmates physiques de la dégénérescence, et dès la jeunesse, la désharmonie des facultés psychiques. Obsédés par le ressentiment de prétendues injustices dont ils auraient été victimes, ils entreprennent une campagne acharnée, montrant dans leurs revendications une inlassable ténacité. Avec une logique apparente ils accumulent leurs prétendues preuves. Sans s’arrêter, comme les délirants chroniques, à une longue période d’incubation, ils passent promptement de l’idée à l’acte. Ils s’adressent aux tribunaux, aux personnages influents, écrivent des lettres, des mémoires. Les échecs répétés qu’ils subissent ne les découragent point, mais ne font que les confirmer dans leur délire. Ils en viennent bientôt aux injures, aux écrits diffamatoires, aux menaces, aux actes de violence et même, s’érigeant en justiciers, ils n’hésitent pas à frapper celui qu’ils ont condamné.

Ce qui les distingue des délirants chroniques, c’est encore l’absence de troubles sensoriels. Les hallucinations chez eux sont exceptionnelles. Il peut cependant arriver qu’un revendicateur présente des hallucinations auditives, comme il se peut qu’un délirant chronique dissimule les siennes et adopte dans ses réactions les procédés des revendicateurs. Mais le diagnostic ne peut rester longtemps hésitant. Dans le délire de revendication il n’y a point d’évolution méthodique, point de métamorphose du délire : le revendicateur se montre dès le début orgueilleux et persécuté ; il est aujourd’hui ce qu’il était hier, ce qu’il sera toujours. L’histoire de la maladie est celle du malade. Tandis que chez le délirant chronique la psychose contraste avec le passé cérébral du sujet, la psychose du revendicateur n’est que l’exagération du caractère antérieur d’un individu déséquilibré.

Applications médico-légales et thérapeutiques

En examinant les réactions du délirant chronique, nous avons montré le sujet d’abord passif, cherchant à fuir ses ennemis, puis se défendant, se plaignant à toutes les autorités et enfin, lassé de voir ses démarches inutiles, s’armant, décidé à en finir. Les actes délictueux ou criminels commis dans ces circonstances nécessitent des expertises médico-légales destinées à mettre en lumière le caractère pathologique des mobiles qui ont poussé l’inculpé et à montrer les rapports étroits de l’acte incriminé avec un délire de longue durée à troubles sensoriels prédominants.

L’intégrité relative des facultés intellectuelles, le soin avec lequel les sujets cachent leurs idées délirantes, font qu’ils peuvent paraître responsables. En dépit de leurs réticences, le médecin arrivera toujours à mettre en évidence le caractère pathologique de leurs actes : il pourra démontrer que tel individu dont l’intelligence semble intacte est un halluciné chez lequel un délire ancien s’est systématisé. Il devra reconstituer la marche et les étapes de la maladie, mettre en lumière les relations qui existent entre les faits incriminés et le délire du sujet, et sur ces données certaines il pourra, avec la nature de la psychose, affirmer l’irresponsabilité de l’inculpé. En effet, malgré la préméditation indéniable de l’acte criminel et la logique avec laquelle il le justifie, le délirant chronique ne peut être tenu pour responsable. Non seulement le délire entraîne une modification complète de l’individualité psychique, mais à cette cause s’ajoutent les hallucinations qui, à chaque instant, interviennent comme une incitation très active aux agressions. « À tous les degrés et dans tous les cas, dit Tardieu, de tels aliénés sont irresponsables et le médecin peut et doit, en toute sécurité de conscience, s’efforcer de les soustraire à des verdicts de condamnation qui atteindraient, non des criminels, mais des malades dignes de pitié. »

Nous connaissons l’évolution fatale du délire chronique qui poursuit sa marche inexorable sans espoir de guérison. Il n’y a donc pas à insister sur le traitement qui reste purement symptomatique. Il faut d’abord ne point nuire au malade, se garder des procédés thérapeutiques qui sous prétexte de décongestionner le cerveau ne font que le débiliter. La méthode d’intimidation de Leuret qui, sous la douche, faisait renoncer le malade à ses convictions et « l’obligeait à parler sensément » est définitivement abandonnée ; Baillarger a jadis expérimenté la méthode de Hiffelsheim pour combattre les hallucinations. Le patient portait autour de la tête une batterie de petites piles dont les pôles étaient appliqués aux oreilles : un courant galvanique faible traversait le cerveau dans son épaisseur. Ces essais sont restés sans résultats. Moreau de Tours a proposé de combattre les troubles sensoriels par des agents thérapeutiques qui, comme le datura stramonium et le haschich, provoquent des hallucinations. On espérait remplacer les troubles hallucinatoires spontanés par d’autres provoqués et faciles à faire disparaître par la suppression du médicament. Ces tentatives ont échoué ; d’ailleurs, ne sait-on pas que l’alcool, qui provoque aussi des hallucinations, ne fait que rendre plus actives celles du délirant chronique.

S’il n’existe pas de traitement du délire chronique, il n’en faut pas moins traiter le malade en s’inspirant des indications variables avec chaque sujet et suivant les périodes de l’affection. Les toniques, le fer, le quinquina, les applications hydrothérapiques, les alcalins, l’arsenic sont employés avec avantage quand l’état général l’exige. Inutile d’insister sur l’importance d’une hygiène rigoureuse. Ces sujets, poursuivis par des idées d’empoisonnement, se nourrissent parfois mal, d’une façon irrégulière ou insuffisante. Il faut donc veiller à la régularité des repas, des garde-robes, et à l’alimentation en général. Si le malade refuse de s’alimenter ou n’absorbe qu’une quantité d’aliments insuffisante, on est parfois obligé de recourir à l’alimentation artificielle.

Dans le cours du délire chronique on peut observer de l’excitation avec une activité plus grande des troubles sensoriels et du délire. Pendant ces épisodes on emploie avec profit les sels bromurés et les bains tièdes. L’insomnie sera combattue par le chloral. Le changement de milieu produit souvent une rémission passagère dans les troubles sensoriels ; les voyages, les déménagements sont d’ordinaire suivis d’une courte phase de tranquillité.

L’indication primordiale à laquelle doit répondre le médecin consulté sur les mesures à prendre à l’égard d’un délirant chronique, c’est l’internement du malade aussitôt que ce dernier devient dangereux. Lorsqu’il désigne et menace l’auteur de ses persécutions, lorsqu’il est arrivé à la phase des réactions violentes, le placement devient urgent. L’isolement est habituellement suivi d’une amélioration passagère : il a le double avantage de placer le patient à l’abri des causes d’excitation qu’il rencontre au-dehors et de mettre obstacle à ses propres agressions. Cette mesure sauvegarde son propre intérêt tout en assurant la sécurité publique.

Extrait de A. Marie, Traité international de psychologie pathologique, t. Il : Psychopathologie clinique, p. 605 à 639, Alcan, Paris, 1911.


1 Paru en 1911.

2 Synonymie : – Psychose systématique progressive (P. Garnier).Délire chronique régulier (Camuset). – Délire systématisé progressif (Cullerre). – Paranoïa compléta (Moebius). – Délire de la persécution à évolution systématique (Gilbert Ballet). – Psychose systématisée essentielle progressive (Régis). – Folie systématique primitive (Séglas). – Délire de persécution à évolution systématique (Arnaud).

3 M. Magnan & P. Sérieux, Le Délire chronique à évolution systématique, Encyclopédie Aide-mémoire Léauté, Masson, 1892.

4 P. Sérieux & J. Capgras, Les Folies raisonnantesLe Délire d’interprétation, 1 vol., Alcan, 1909.

5 Entre les chapitres Définition et Étiologie le texte original comprenait un Historique d’une dizaine de pages, qui a été supprimé ici. (N. de l’Ed.).

6 J. Séglas. Annales médico-psychologiques, 1893 ; – « Les persécutés possédés », in Leçons cliniques, 1895 ; – et A. Marie, Mysticisme et Folie, éd., 1907.

7 Arnaud, « Délire systématisé chronique », in Traité de pathologie mentale de G. Ballet, 1903.

8 Lachaux, De la dissimulation des idées de grandeurs dans le délire chronique, thèse, Paris, 1893.

9 V.P. Sérieux & J. Capgras, Les Folies raisonnantesLe délire d’interprétation, op. cit., chap. « Diagnostic », p. 277 ; – Le Délire d’interprétation, in Traité international de psychopathologie, t. II, p. 640, cf. Analytica n° 30, p. 103.

10 P. Sérieux & J. Capgras, « Le délire de revendication », in Traité international de psychopathologie, t. II, p. 691, cf. Analytica n° 30, p. 99.