II. Automatisme mental et scission du moi. Présentation de malades (1920)

par G.G. de Clérambault

Première malade

Amélie L., 46 ans, célibataire, lingère dans une maison religieuse.

Infirmerie spéciale. – Automatisme mental. Scission psychique. Voix intérieure qui l’inhibe et se substitue à sa pensée. Sentiments contradictoires.

Parle d’elle-même à la troisième personne : “on”.

Distractions ; mouvements subcontinus de l’orbiculaire des lèvres ; mussitation, probablement par hallucination psycho-motrices.

Apparence d’attitudes, de jeux de physionomie et de mouvements imposés (hauteur, frottement de mains, etc.).

Propos mystiques et mégalomanes (elle est Dieu).

Claustration, inactivité. Refus de nourriture. »

G.G. de Clérambault, 2 avril 1920.

La malade parle d’elle-même en des formules de ce genre : « Quand on dit “on”, on a l’air de parler de deux personnes. Quand on dit on, cela veut dire que l’on est double et que c’est la personne qui parle. Il y a là quelque chose qui est plus fort que la personne. Il y a quelque chose qui parle quand il veut, et qui arrête quand il ne parle plus. Au moment où on veut parler, il y a quelque chose qui arrête. Une âme d’une autre ne peut habiter dans un corps. »

Dans une lettre écrite à l’Infirmerie, la malade parle d’elle-même tantôt à la troisième personne (« Mademoiselle L. »), tantôt à la première personne : « Ma chambre, mes affaires, je tiens à telle chose. » Cette lettre n’a qu’un but matériel (rangement de sa chambre). Elle est puérile, mais ordonnée.

À l’Infirmerie, la malade s’est déclarée très satisfaite d’être comprise pour la première fois. Interrogée sur ses règles, elle répond : « Fini les lavabos » et semble joyeusement émue, mais refuse d’expliquer pourquoi ; ultérieurement elle laisse comprendre qu’elle a vu dans les lavabos un signe secret qui voulait dire qu’elle était une femme purifiée et capable d’enfanter un Dieu ; ce Dieu est présentement en elle, ou bien tout entière elle est ce Dieu.

Son érotisme se manifeste par des sourires et des rougeurs de contentement au contact des médecins ; sourires et rougeurs prolongés.

Elle commence et arrête des gestes impulsifs. Elle dit tout haut ce qu’elle suppose que nous pensons. « Je questionne madame pour savoir s’il y a quelque chose de double dans sa pensée. »

Une moitié d’elle se fatigant, à la fin, de l’interrogatoire, et lui inspirant de ne pas répondre ; l’autre moitié, qui nous est favorable, s’irrite, et à haute voix elle rebuffe l’autre : « On veut répondre, laissez, on attendra bien un peu. »

Elle a prévu la guerre et influé sur elle.

En résumé : Automatisme. Érotisme. Mysticisme. Mégalomanie.

Même attitude dans le Service de l’admission (Dr Briand).

Devant l’auditoire de la Société clinique, la malade se montre conforme à cette description. Elle répète ses formules avec peu de variantes, elle est enchantée de paraître devant des hommes, sourit et rougit en regardant certains médecins.

Commentaires cliniques

Cette malade présente une scission de la personnalité qui lui objective son propre « moi ». Elle parle d’elle-même objectivement, semblable en cela à la maladie célèbre de Falret, appelée « la Personne de moi-même ». Elle n’a pas d’écho de la pensée, ou n’en a plus. Par contre, elle subit une idéation automatique subcontinue ; cette idéation paraît consister en phénomènes psycho-moteurs plus qu’en phénomènes auditifs.

La malade perçoit comme étant sienne, mais d’inspiration exogène, la voix intérieure (voix de poitrine ou voix du ventre) ; elle le démontre par des locutions imagées.

La définition de la pensée automatique par les malades n’est pas constamment celle-là : ils peuvent percevoir la parole automatique comme intégralement étrangère. Ils sont alors ou manœuvrés, ou habités par un esprit, ou positivement dédoublés ; ces diverses conceptions désignent des mécanismes peut-être différents en degré, mais de nature absolument une.

Notre malade vivait solitaire, plongée dans un milieu religieux et sympathisant avec lui, mais détachée en fait de toute activité normale, depuis au moins deux ou trois ans. Elle négligeait de se nourrir, progressait vers une existence incorporelle, et arrivait même à en faire une théorie.

Quel rapport existe-t-il entre le mentisme banal d’un sujet qui vit solitaire et le développement de l’automatisme ? Peut-être aucun. Il y a toutefois lieu de remarquer que les délires à base d’automatisme mental sont particulièrement fréquents chez les vieilles filles. C’est même là que nous les observons le plus souvent à l’état pur.

La malade n’est pas une persécutée. Son humeur est plutôt optimiste : elle supporte sans irritation les phénomènes dont elle est le siège.

Le travail d’esprit qui fait d’elle une mégalomane et une mystique n’est qu’un processus secondaire. Le mode d’interprétation qu’un malade donne aux phénomènes dont il est le siège dépend du degré d’imagination ou de raisonnement, et d’optimisme ou de méfiance qu’il possédait auparavant ; il dépend aussi, mais seulement pour les locutions et images, d’un lot d’idées qui est également préétabli. Le délire proprement dit n’est que la réaction obligatoire d’un intellect raisonnant, et souvent intact, aux phénomènes qui sortent de son subconscient, c’est-à-dire à l’automatisme mental.

Le délire est ici une réaction surtout imaginative.

Il existe des malades de ce genre, surtout de vieilles filles, chez qui la réaction intellectuelle à l’automatisme mental reste faible ou nulle.

Deuxième malade

Roger P., 24 ans. Étudiant vétérinaire.

Infirmerie spéciale, 1er avril 1920.

« Délire complexe d’hypochondrie et d’influence.

Syphilophobie initiale. Possession psychique récente. Accessoirement tendance interprétative appliquée à l’ambiance. Inhibitions et suggestions d’ordre moteur et mimique. Intuitions. Mutismes forcés, sourires hypnotiques.

Apparences d’hallucinations auditives et psycho-motrices, distractions subites, attitudes concentrées, marmonnements.

Deux hypnotismes se combattent en lui.

Chancres mous, semble-t-il, à 17 ans. Obsessions hypochondriaques depuis lors.

Récriminations diverses depuis son service militaire.

Incapacité de travail depuis 2 ans.

Pèlerinages médicaux divers.

Aggravation récente à Paris. Aggravation de l’idée de possession et de l’excitation au contact d’une magnétiseuse ; gratitude envers cette dernière.

Conscience partielle de la maladie. »

G.G. de Clérambault.

Commentaires cliniques

Chez ce malade, la période d’automatisme mental a été précédée d’une période hypochondriaque à thème syphilophobique.

La longue rumination avec introspection qui constituait cette hypochondrie a-t-elle un lien avec l’automatisme mental ? Ce point est douteux.

L’automatisme mental porte ici moins sur les idées que sur les sensations motrices. Le malade se sent poussé et dirigé. Il est possible qu’il y ait un lien entre cette prédominance motrice de l’automatisme mental et l’hypochondrie initiale : dans les deux cas, c’est la représentation du moi physique qui est atteinte.

Le malade qui se sent influencé ne s’appartient plus. La force motrice supérieure réside-t-elle dans son corps ou en dehors de lui ? La réponse à cette question nous semble sans importance, parce qu’elle dépend surtout du raisonnement ; elle est donc, par suite, secondaire, exempte intrinsèquement de morbidité et contingente.

Notre malade désire se faire désenvoûter.

Un tel sentiment de possession se manifeste fréquemment chez les maniaques, surtout chez les maniaques arrosés. Ces derniers ont parfois un automatisme verbal très actif (versification avec rimes), et un automatisme graphique (écriture semi-involontaire) ; ils ont aussi des attitudes et des gesticulations sémaphoriques, énigmatiques, d’inspiration purement motrice.

Les actes désordonnés du malade lui sont dictés par des pensées de caractère exogène. Des phrases se produisent en lui, à la fois explosives et absurdes, à la façon des phrases surgies dans les états hypnagogiques. Ces phrases, perçues dans un état d’émotivité, entretiennent une subanxiété et amènent des actes absurdes. Le malade est souvent distrait en notre présence par des pensées indéterminables. Peut-être s’agit-il alors d’une simple représentation auditive, sans objectivité certaine, mais acquérant une pseudo-objectivité du fait qu’elles sont très imprévues dans leur contenu, par suite très étrangères au moi.

À quel degré ce malade est-il persécuté ? Il a été irritable, presque violent ; il commence à attribuer à autrui les influences subies, il pourra devenir dangereux comme tous ceux qui croient à une emprise physique, et comme tous les hypochondriaques.

1) Dès avant son délire, le malade offrait un terrain propice à la rumination et à l’introspection.

2) Il a été halluciné longtemps avant de devenir persécuté.

3) Ses interprétations sont restées confinées dans lui-même pendant longtemps avant de chercher au-dehors l’explication de ses sensations.

4) L’intensité de son activité interprétative et imaginative a dépendu de sa constitution antérieure. Il semble être à la fois imaginatif et interprétatif ; cependant il ne nous a pas exposé un roman bien systématique, et ses spéculations portent surtout sur des agents supra-terrestres.

Ce malade semble tendre à la chronicité.

Troisième malade

Jean-Baptiste G., 37 ans, jardinier.

Ce malade a passé deux fois à l’Infirmerie spéciale.

Premier passage, 17 octobre 1919.

« Subéthylisme chronique.

Dépression. Troubles sensoriels et psycho-moteurs.

Vague possession psychique. Vague grandeur.

Persécution. Injures des passants.

Voix extérieures diverses. Voix d’une femme qui le complimente et qui lui donne des érections par influence.

Voix intérieure. Sa langue emboîte la pensée d’un être invisible. Sa langue est alors un appareil de réception. Langage mystérieux appelé la Blache, lequel dérive de l’hypnosie (sic).

Découvertes cosmogoniques (il prédit le temps).

Légère torpeur psychique. Conscience relative de la maladie.

Blessure du cou en 1916. Pouls 68. Arythmie. »

G. G. de Clérambault.

Le malade entend deux voix féminines, l’une d’une amie, l’autre de la rosse, la jalouse, nommée Gélos, une femme payée pour le complot. Deux ou trois voix encore influencent les oreilles. D’autres voix sortent des maisons. On arrête sa langue, on tient sa pensée, on saisit sa conversation avant lui, on fait des prises sur sa langue par une pression.

D’autre part, il subit des détournements de pensée. La Gélos lui fait perdre ses pensées par des oppressions électriques. Sur ce thème, il se livre à de nombreuses interprétations rétrospectives : les anecdotes démonstratives sont innombrables.

Son esprit est maintenant malade, parce qu’on lui est trop tombé dessus, il en a entendu de trop, on le rend fou.

Son éthylisme est avéré (nombreux témoins).

Le malade a été observé ultérieurement par les Drs Briand (débilité mentale, polymorphisme et chronicité), Leroy (affaiblissement intellectuel, délire de persécution, hallucinations psycho-motrices et auditives, idées de grandeur, excitation). Rogues de Fursac (délire hallucinatoire ; disparition rapide du délire ; calme ; s’occupe depuis 3 mois. Normal. Mise en liberté le 11 février 1920).

Deuxième passage à l’Infirmerie spéciale. 9 avril 1920.

« Débilité mentale. Automatisme mental avec hallucinose et troubles coenesthésiques.

Constructions imaginatives (richesse et persécution ; roman mondial) ;

Chronicité très probable.

Possession psychique et physique.

Oppressions qui servent à le punir, à le dominer, à le faire mourir lentement. Érections imposées ; griffes serrant ses parties génitales.

Interventions dans sa pensée qui perturbent son écriture, etc.

Explication par des personnages haut placés, des concitoyens dont il n’a connu que tardivement les hautes origines, etc.

Faibles interprétations. Fausses reconnaissances. Optimisme.

Période éthylique de plusieurs semestres (1916-1917), après des blessures graves de la région parotidienne et frontale.

Phimosis. Balanite avec ulcération.

Déjà interné en 1919.

Les deux envois à l’Infirmerie ont été motivés par un même acte : stationnement devant un immeuble d’où sortaient des voix lui disant que cet immeuble lui appartenait. – Pouls 60. »

G.G. de Clérambault.

Ce malade a fait son délire alcoolique principalement sous forme d’automatisme mental.

Au point de vue des hallucinations psychomotrices, il est typique.

La prise de possession de son appareil verbo-moteur par une pensée étrangère lui est confirmée par des inhibitions. Il dépeint très nettement la marche automatique de sa parole. « Ma langue emboîte le pas à la pensée d’autrui. »

À l’asile, le malade guérit rapidement de son automatisme mental, il en guérit à la façon des alcooliques et des maniaques. En liberté, il récidive sous l’influence de nouveaux excès.

D’autre part, il semble passer à la chronicité (renseignements à l’appui). Son inhibition avant le premier internement était profonde.

Son état rappelle, avec un peu plus de complexité, l’hallucinose-type, si on la définit comme une survivance résiduelle de plusieurs crises aiguës chez un intoxiqué chronique. L’hallucinose, comme son nom l’indique, consiste surtout en des voix très objectivées et dont certains malades reconnaissent l’inanité. Nous avons vu une hallucinose réduite (audition d’une formule d’appel unique) survivre chez un alcoolique six mois après la guérison.

Notre cas est plus complexe, puisqu’il s’agit de tout un jeu d’idées avec conceptions suivies, troubles psycho-moteurs, influence, possession, enfin troubles cœnesthésiques.

De tels automatismes sont fréquents dans l’alcoolisme subaigu. Certains éthyliques subaigus restent, au moins un certain temps, presque monosymptomatiques, ne présentant pas autre chose que des troubles du caractère, ou des hallucinations visuelles, ou des hallucinations auditives limitées, ou de l’anxiété, ou enfin un automatisme mental.

Très fréquemment, chez un alcoolique, halluciné visuel et subanxieux, nous avons pu reconstituer un automatisme mental très net comme ayant été le mode de début de l’accès. Cet automatisme très net avait compris, simultanément ou graduellement, tous les mécanismes connus : écho de la pensée, pensée anticipée, contradiction systématique, association par contraste, dialogue des vobc, etc. L’alcool est un réactif susceptible de provoquer isolément et directement tel ou tel de ces processus classiques.

Notre malade a réalisé en peu de temps, sous l’influence de son toxique, exactement le même processus qui, chez nos deux précédents malades, a mis des années à se constituer. L’alcool organise dans de tels cas des expériences démonstratives, il dégage, dans les mécanismes si enchevêtrés de l’inconscient certains mécanismes tout prêts à fonctionner isolément dans les psychoses, qu’elles soient toxiques ou vésaniques11.

Notre malade présente des troubles cœnesthésiques. Chez les alcooliques, tous les processus peuvent apparaître ainsi par production simultanée, sans qu’aucun d’eux dérive des autres. Les troubles cœnesthésiques font pendant, chez ce malade comme chez les autres, à l’automatisme mental. Ils constituent un automatisme sensitif.

L’alcool développe facilement ces deux formes d’automatisme. Il semble en être souvent de même pour les psychoses.

Sur ces bases hallucinatoires, comment le malade a-t-il réagi ? Est-ce par interprétation, est-ce par imagination ? C’est surtout par un travail imaginatif : une fortune lui reviendra, telle maison lui appartient. De telles idées ne naissent pas chez lui par raisonnement ni intuition ; elles germent dans son subconscient ; les faits lui sont annoncés par des voix plus ou moins nettes. C’est en obéissant à une voix qu’il stationnait devant une maison.

Cet individu est optimiste. Il tend à la mégalomanie sans passer par un délire de persécution. En cela il réagit selon son humeur. C’est un délirant à base d’automatisme psychique, ce n’est pas un persécuté.

Commentaires dogmatiques communs

Nos trois malades présentent de nombreux traits communs :

1) Automatisme mental prédominant, avec tendance à établir dans le moi une scission.

Le mode d’interprétation de cette scission est laissé aux aptitudes imaginatives ou interprétatives du sujet. La nature de la construction explicative qui en résulte dépendra pour une très grande part d’idées préexistantes tenant à l’époque, au milieu, à la culture (diables, animaux, hypnotisme, télégraphie sans fil). Seule, une activité interprétative en fera un persécuté ; encore cette activité devra-t-elle être soutenue, comme on l’a toujours reconnu, par une méfiance préétablie, un caractère paranoïaque. L’orientation du sujet vers l’explication endogène ou exogène dépend aussi de diverses nuances de ses perceptions, des sensations qui s’y associent (génitalité, par exemple), et de la proportion réciproque des éléments intuitifs, psycho-moteurs et auditifs.

2) Les trois individus présentés ici sont très peu interprétatifs : ils réagissent surtout par l’imagination. En même temps, ils sont optimistes. Travail imaginatif et optimisme sont en effet presque constamment associés dans les délires et les délires de persécution à forme imaginative ne sont jamais ni les plus systématisés ni les plus hostiles. On pourrait appeler de tels malades des persécutés sans persécution ;

3) Chez nombre de vieilles filles, qui sont des êtres à la fois inertes et débiles, le travail d’esprit surajouté est rudimentaire, il ne s’exerce pas en interprétations sur autrui, la tendance aux réactions est nulle ; ce sont de fausses persécutées. C’est leur

misère plutôt que des réactions bruyantes qui attire sur elles l’attention du commissariat et les fait diriger sur l’Infirmerie spéciale. Tantôt leur automatisme est isolé, tantôt s’y ajoute une légère fiction érotique et orgueilleuse. Le plus souvent ces vieilles filles vivent depuis très longtemps complètement seules, ne recevant ni lettres, ni visites, et passant inaperçues de tous depuis des 10, 15 ou 20 ans. Cette forme de délire inerme est presque spéciale aux vieilles filles ;

4) Dans de nombreux délires de persécution présentant des hallucinations, il faut distinguer deux ordres de faits :

a) Le fait primordial, qui est l’automatisme mental ;

b) La construction intellectuelle secondaire, qui seule mérite le nom de délire de persécution.

Le degré de systématisation de ce délire est fonction des qualités intellectuelles préexistantes.

5) L’automatisme est si bien le phénomène primordial que sur cette même base des délires secondaires très variés peuvent s’édifier. À l’occasion d’un même syndrome d’automatisme tel malade fera par interprétation un délire méfiant, tel autre fera par imagination un délire mégalomaniaque, d’autres feront des délires mystiques, ou érotiques, ou bien un mélange de tout cela.

Dans cette conception, la portion hallucinatoire (sensitive, sensorielle, motrice), des délires dits de persécution est fondamentale, primitive. Les idées de persécution sont un travail surajouté, le malade n’est persécuté que secondairement.

Il n’y a de persécutés primitifs que les délirants intellectuels, c’est-à-dire les interprétatifs purs, et, avec d’autres mécanismes, les quérulants. Chez eux, l’idée de persécution est primitive, fondamentale, dominatrice. Ces malades sont persécutés, ils le sont d’emblée, et ne sont que cela.

6) Les cœnesthopathies nous offrent un parallèle avec l’automatisme mental, au point de vue de leur répercussion sur l’intellect. Sur une même base cœnesthésiquepeuvent s’édifier des délires de formes différentes. Avec un même trouble cœnesthésique, tel individu deviendra simplement un hypocondriaque, un autre fera un délire de possession interne sans persécution, un autre encore, un délire de possession interne avec persécution ; l’un aura réagi surtout en déprimé, le second en imaginatif, le troisième en imaginatif et interprétatif à la fois. Ces mises en œuvre différentes d’une même donnée dépendent manifestement d’une constitution différente. Chez divers malades, les mêmes éléments (dépressivité, craintivité, imagination, interprétativité, méfiance) peuvent ou ne pas être tous présents ou être diversement dosés ;

7) Les cœnesthopathies s’associent fréquemment à l’automatisme mental. Les troubles d’automatisme mental proprement dits (écho de la pensée, énonciation des actes, dialogues intérieurs, hallucinations motrices diverses) sont fréquemment associés chez les chroniques à des troubles purement passifs, nous voulons dire sensitifs. Ces derniers sont parfois partiellement agréables, de là un appoint dans le sens érotique ou mystique.

Les causes d’éveil des troubles cœnesthopathiques doivent être le plus souvent centrales, exactement comme les troubles de l’automatisme mental. Les uns et les autres résultent probablement d’un éréthisme presque identique : les troubles cœnesthopathiques sont une sorte d’automatisme sensitif. Le cumul des deux ordres de faits parle dans ce sens ;

8) Le terme de délire de persécution est une désignation empirique, appliquée aux détails voyants du stade avancé d’une psychose dont le point de départ et le mode de genèse sont très différents en nature de la persécution elle-même. Le travail interprétatif et l’agencement systématique des conceptions ne sont que des épiphénomènes ; ils résultent d’un travail conscient et en lui-même non morbide ou à peine morbide, sur une matière qui est imposée par l’inconscient. On peut dire qu’au moment où le délire apparaît, la psychose est déjà ancienne. Le délire n ’est qu’’une superstructure.

9) L’automatisme mental est un processus primitif susceptible de subsister longtemps ou indéfiniment à l’état pur. À lui seul il ne suffit pas à engendrer l’idée de persécution.

L’idée de persécution, quand elle se produit, est secondaire ; elle résulte à la fois d’un essai d’explication et d’une prédisposition hostile (constitution paranoïaque).

Le même essai d’explication, fait avec des facultés imaginatives et des sentiments optimistes, donnera lieu à un délire mystique ou mégalomaniaque.

L’automatisme mental ne comporte par lui-même aucune sorte d’hostilité. Quand il subsiste à l’état pur, il comporte une tendance vaguement optimiste. Le sujet est flatté, les voix lui tiennent compagnie, au pis-aller, il est ennuyé d’expériences dont il est le siège, mais qui ne sont pas faites pour lui nuire.

Comme, d’autre part, les délires imaginatifs sont eux-mêmes plutôt optimistes que pessimistes, il y a là une raison de plus pour que les malades à automatisme mental soient bienveillants.

Pour ces raisons, le malade se présente à l’examen médical avec une attitude confiante et expansive qui, nettement, le différencie à la fois des persécutés intellectuels et des persécutés hallucinés systématiques ;

10) En résumé, l’automatisme mental est un syndrome qui paraît être fondamental dans un très grand nombre de psychoses. Les systèmes délirants lui sont superposés et lui sont postérieurs dans le temps.

Des délires d’apparences très différentes (mysticisme, grandeur, persécution, possession) ont ainsi pour point de départ un processus identique. Les appellations qu’on leur donne dans la pratique visent le délire surajouté, non le trouble fondamental. En particulier les délires de persécution à base d’automatisme mental ne sont que secondairement des délires de persécution. Cette appellation ne s’applique rigoureusement qu’à un stade avancé de leur décours. Elle est d’ailleurs la plus commode, et fréquemment la seule possible dans la pratique.

L’automatisme mental ne comporte pas par lui-même d’hostilité. Ceux des délires de persécution qui ont eu ce point de départ et qui gardent cette prédominance se distinguent très nettement des autres persécutés par le mode de présentation devant le médecin, et aussi, le plus ordinairement, par une bien moindre intensité des réactions médico-légales ;

11) Celles des psychoses où l’automatisme mental reste exempt de cette addition méritent de conserver une place à part dans les cadres nosographiques. Elles constituent un repère utile pour l’étude des autres psychoses.

Extrait de G.G. de Clérambault, Œuvre psychiatrique, PUF, 1942, t. II, p. 457-467.


11 Dans une version abrégée, qu’il publie en 1927 et qui finit ici, l’auteur ajoute :

« Cet article paru en avril 1920 énonce presque tout l’essentiel de notre doctrine ; cohésion d’un certain syndrome qualifié tel, caractère basal de ce syndrome dans les psychoses hallucinatoires chroniques, caractère neutre de ce syndrome, dissociation de ce syndrome et du caractère, nature composite des psychoses contenant à la fois ce syndrome et le caractère persécuté, valeur doctrinale identique des trois ordres de phénomènes automatiques, insignifiance des formes idéiques du délire, existence du syndrome en dehors des psychoses hallucinatoires chroniques.