III. Les psychoses hallucinatoires chroniques I

Présentation de malade (1923)

par G.G. de Clérambault

Certificat aux fins d’internement

INFIRMERIE spéciale. – Homme 40 ans, expéditionnaire.

Psychose hallucinatoire systématique progressive. Stade avancé, polymorphisme. Quelques indices d’une démence vésanique future.

Début par automatisme mental (pensée devinée, énonciation des actes, etc.). Ultérieurement, voix proprement dites (1915). Thèmes primitivement érotiques : ébats conjugaux observés, commentés, photographiés. Voix de la cheminée distinctes, individualisées. Dialogues entre lui et ces voix, durant des heures, la nuit.

Thèmes de persécution ensuite. Voix railleuses, injurieuses, calomniatrices. Allusions à son passé amoureux. Police chez les voisins. Complices dans les bureaux de son administration. Entente pour briser sa carrière.

Caractère brutal, soupçonneux, jaloux. Sévices graves sur sa femme dès avant son délire (dents brisées, coups de pieds dans l’abdomen en cours de grossesse, etc.). Irritation subcontinue lors des troubles idéo-verbaux. Violences depuis lors raisonnées ; tentatives de strangulation par les mains ou avec ficelle, annonces de mort avec préparatifs subitement suspendus.

Interprétations incessantes. Crachements, mouchage, bruits de gorge • intentionnels. Gifle donnée par-derrière à un voisin de bureau. Irruption chez des voisins pour leur faire rendre compte de propos hallucinatoires. Plaintes des voisins.

Mise à la retraite (1916). Internement militaire (1917). Réformé (1918).

À Charenton (1918), voix de ses proches internés comme lui. Esprits

lui faisant la dictée. Pensées retournées [sic].

Depuis 1920, mysticisme, grandeur, délire dogmatique. Inspiré par Dieu, identique à Dieu, cousin de Napoléon, dispose de l’Eau de Napoléon [sic]. Symbolisme. Prédestination prouvée par des nombres cachés dans les mots de l’Ecriture : synthèse universelle chiffrée.

Transféré en province. Déclaré en convalescence [sic]. Sortie d’essai sur promesse de retour en Corse et de surveillance familiale (septembre 1923), convertie en sortie définitive un mois après, sur attestation d’un médecin non spécialiste, d’un maire de village et d’un père qui 1) partage le délire dogmatique du malade ; 2) se déclare par écrit prêt à intenter une action contre les fauteurs du premier internement. Autres garants semblant avoir craint une vendetta. Revenu naturellement à Paris, près de sa femme, sans que, malgré les conventions, sa fuite ait été signalée.

Observé par nous sept jours. Réticence maxima. Obséquiosité. Élusions. Concessions feintes. Mendicité impudente. Aveu formel et réitéré de tous points de faits primitivement niés avec la plus grande énergie. Confirmation réitérée des sévices tant antérieurs que postérieurs au délire, de l’automatisme mental sous toutes ses formes, des voix, de la croyance en sa divinité, et de sa jalousie.

Écrits hermétiques. Locutions cabalistiques. Idéation très active. Longs mémoires entièrement corrects. Ténacité et énergie. Hypertonie (pouls 80, réflexe oculo-cardiaque 80).

Mère insociable, mystique, trois fois entrée au couvent après fugue. Père débile. Père et sœur ayant adopté la portion mystique du délire.

Psychose classique. Cas aggravé par le caractère spécialement agressif du malade, son énergie, sa force de dissimulation. Persistance certaine du caractère dans les stades démentiels futurs (a priori démence partielle).

Danger maximum. Impossibilité de rémission, a fortiori de convalescence. Impossibilité de surveillance au-dehors. Sorties et congés impossibles. Internement définitif. Nécessité de communiquer constamment le présent texte en cas de transferts successifs.

Dr De Clérambault, 12 décembre 1923.

Écrits divers du malade

1919 (Asile). – M. L’aumônier… J’ai vu que vous avez tout fait, prêtre, ministre du seul Maître, pour me mettre la meule au cou… ce que vous avez fait accumuler sur et par une victime, ma femme devant Dieu, à partir de ce jour où de l’autel de ce Dieu qui voyait tout, vous n’avez indiqué sa retraite d’un moment, la 11e division de l’asile, à quelques pas de moi, à quelques pas de vous… vous avez voulu déshonorer et laisser déshonorer Dieu par Satan. Je démontre Dieu, et cela qui n’a jamais été nouveau, se résume en CINQ paroles sorties de mes méninges la nuit du 23 au 24 juillet 1919… Je vous ai dit : « On ME DIT QUE MA femme et ma sœur sont ici » ; vous m’avez répondu : « Mais non. » M’avez-vous fait chercher par « Savez-vous où est la 5e ? » ? (Ici, dicté par fluide : « Tomba, ton père était moribond ; truqué, il ne se remettait pas. ») Vous n’aviez que quelques mots à dire, quelques pas à faire pour supprimer l’injure de Dieu, et vous saviez le Parag. 3 déjà… Et : « Je vais voir le directeur… pour la 11e… encore… ou déjà… quel chiffre, 5 ou 2 + 3, vous les faisait-il mettre sur le tapis de Satan ? mais vous jouiez contre Dieu et le Parag. 3… Ici, le déjeuner, et… » Oui, un cornard, un cornu jusqu’à la gauche… ON venait de dicter (l’aumônier) « un peu plus cornard et il est mort », et l’on avait, quelque peu avant, dicté : « Le Dr M… ne peut pas le sentir… » Quelles infamies, quelles messes ont été commises dans la maison de Dieu ? moi, soldat de sa seule armée, je n’ai pu me scandaliser ! pourquoi ? mais je suis scandalisé, non infernalisé… aujourd’hui vous êtes mort, maudit… Allez lire les lamelles du gramophone de l’enfer, de la nuit du 22/23 juillet. Faites cela ou la meule de moulin.

1919. – Ma chère femme… La Gloire de Dieu me nourrit : ordures, infamies, TORTURES DE LA RAISON, SUPPLICES DE LA PENSÉE sont vus par Dieu ; les martyrs ont-ils tous laissé des listes de souffrances ?… tous nos ennemis sont à terre, le prêtre G. comme l’Aumônier, qui t’ont vendue, qui nous ont vendus tous, et combien de fois, aux ennemis de Dieu… SI LE FRUIT du Mal est venu en toi, garde-le, nous empêcherons qu’il soit maudit de Dieu ; tu seras vengée en martyre, ce jour, contre l’infâme Echo de Paris. Dieu le tient sous ses pieds… sache que ton mari sème le déshonneur partout, au nom de Dieu ; aveuglé, il sait et il voit. Priez… préferez la mort à une seule souillure. Saint Christophe, indissoluble, priez pour nous.

1919. (Asile). – Ma chère femme, mon cher petit… Je vous ai fait demander à la 11e division. J’AI SU QUE VOUS Y ÉTIEZ, que vous étiez à l’intérieur de l’asile. J’AI APPRIS CE QUE L’ON VOUS A INFLIGÉ ENCORE… le saurez-vous un jour ? Dieu seul le sait. Je t’ai écrit hier à la 11e division ; ma lettre, acceptée, a été retournée ensuite, par machination… tu n’auras aucune difficulté pour entrer, me chercher (c’est-à-dire ne t’effraye pas des Voix).

Il est environ 10 heures ; où êtes-vous ? je viens de prier, disant : « Seigneur, appelez ma famille à vous le plus tôt possible, si je ne dois plus la revoir ! » Dieu vous aidera à sortir de ce monde.

(Enveloppe.) – À remettre en propres mains à mon fils (alors 8 ans) ou à Mme H., ou à retourner à l’expéditeur en cas d’absence, avec mention des personnes qui auront déclaré absent ou absente.

1919. (Asile, 8e division). – Mon tout petit (son fils, 8 ans), je t’ai vu cette nuit près de mon lit, à gauche… On avait voulu faire peur à ton petit papa, comme on t’a fait peur… on me l’a dit. On a fait du bruit avec des serpents et des rats dans ma cellule. J’ai appelé, on n’est venu que bien longtemps après. On m’a dit que tu as appelé lorsque l’on te faisait peur, et que ta petite maman t’avait laissé tout seul, et que personne n’est venu voir ce que tu avais et ce qu’on te faisait. Tu me diras ce que l’on t’a fait.

1922. (Asile). – Ma chère femme… As-tu travaillé au style de ma pensée pour ténèbres à mort ?… fais lire ma lettre à ta directrice avec PRIÈRE DE LIRE À LA PENSÉE ; ma signature est en 77 par Saint Esprit, 2 paroles, 1 parole…

Ma folie ne doit plus être dans l’histoire de ma persécution ; je te rends responsable de me voir abandonné… Tu m’abandonnes fou… Ces papiers sont de mes chiffres, tu ne peux t’en servir que contre MOI qui me dis le Christ Enfant de Dieu par l’Imitation de Jésus-Christ, donc fou n’est-ce pas ?… moi qui ai subi une folie qui ne se dit pas. Pense un peu au fou, au caché de la naissance d’un grand-père en Napoléon… As-tu peur d’enfants à procréer, peut-être fous ?… une seule chose seule te redira le bien que tu fais aux miens, si ton idée à la loi, choisis. Laissez G. double avec ce que je vous ai dit en horreur. Laissez-moi être père de mon père en égalité de Dieu seul père, en mon enfant pape comme je voulais de Napoléon par mes chiffres que je n’ai pas combinés et que nous pèserons entre nous avec toutes les imaginations en diable, pactes, Maître, etc. Tu es libre, aide-moi ! ! ! fou je ne suis, j’ai truqué tout ! et je n’écrivais pas à mon père. Mon fils est bien mon fils dans ma tête : génie-intelligence je suis. J’ai en Dieu toi-même aimée… C’est aux médecins à apprendre que l’on guérit, car je te prie de venir avec avoué le constater… Je suis dangereux pour la mort ? pour vous autant vaut que je meure. Pour moi bredouilleur de verbe haut, je serai toujours celui que je t’ai dit, ressemblant à L., J. B., et tous, aux cris de race ! Ne crois pas que mes lettres soient décousues, je t’écrirai toujours un peu où je pourrai jusqu’à ce que je te touche, car il est réel que tu as éteint l’amour maternel. Tu n’aimes plus, tu n’es plus charitable à la voix du Christ, avec moi non hypocrite puisque tout mon passé se voit en fou. T’avoir dit séparation, dans ton intérêt, avec mariage même parce que tu crois en folie de ma mère, n’est pas manquer d’amour chez moi… Si j’étais innocent par ma mère SUPPOSÉE FOLLE, qu’est-ce qui te resterait, pour ta conscience avec mon frère ? Vous avez la folie de Napoléon, de Dieu, du Christ, du pape, de mon nom 88, etc., des francs-maçons à mettre au feu, et de tout le reste, chair, bête, etc. ; mais c’est passé, puisque je vous le dis pour vous. T. est mon frère ; mon père ne compte pas. Mes affections à tous les deux et mon père sans nous occuper de lui… Pourquoi ta promesse pour l’avoué sans venir ? que je puisse mourir au moins près de mon fils. Je veux être dans notre village, près de tous. En arrangeant EN CAGE la salle à manger ou la chambre du coin, avec une table et quelques livres, des Pères de l’Église, je serai bien, sans danger pour personne… mon installation sera très simple : il suffira de 2 cadenas à chaîne pour les espagnolettes, de 3 barres de fer à la porte du salon, et d’une bonne serrure pour la chambre de papa. Ne gardez d’espoir de guérison, cela ne sert à rien, je n’ai pas de méchanceté, je n’ai qu’à rester enfermé, mais près de VOUS vous voyant tous les jours un peu. JE FERAI DES CHIFFRES et j’essaierai de vous faire comprendre ma pensée sans vous faire de mal. Croyez-moi dangereux (et je vous dis de tout mon cœur que je suis innocent)… un fou n’est pas comme l’on croit pour frapper. Ma convalescence réglée… je n’ai rien…

Ma chère femme, 1733. Suite papier éventail au 79, ma voix à remise en « Elle est là ».

Pièce conclusion contre internement subi venu découvert. Sous une première face d’accusation « coupable de pouvoir donner

la mort à sa femme » à une autre face d’accusation « coupable de se livrer aux hommes, etc., d’être un danger pour ses sœurs ». Le soussigné, en rédaction personnelle… après internement de 68 mois, sous 1071 1073 jours et libération OCCULTE par SON PÈRE INSTRUMENT… La 2e face est faux de police sous MÉDECINE ACCEPTANTE. – Vu par le père en vérité démontrée (signature du père).

46 Marie, 52 fou. Déluge 54. E 22 Enfermé non fou 27 28 par voix du colonel 29 B. du 42 retour de Nanterre 54 appartient au propriétaire donné à L’Incalculable ; voir Nietzsche 63 au balayage de L’IMMONDE 69 qui s’y est glissé. Napoléon N14 Al P16 015 L12 015 N14 92 = Ciel 3.9.5.12 = 29.

Charles H. Né en 1883. Lumière en Ténèbres à Pierre-Blanche.

Suivent des pages de noms propres et de substantifs. Disposés en tableaux synoptiques, avec colonnes et accolades à grands espacements traversés de flèches obliques. Chaque lettre de chaque mot ayant sous elle un nombre, et chaque mot ayant sous lui ou sur lui le total de ces nombres ; chaque nombre indique le rang de la lettre dans l’alphabet et chaque total a un sens mystérieux. Souvent l’orthographe d’une syllabe est altérée pour permettre un calembour, et le mot, ayant double sens, a double portée. Les mots les plus fréquents sont son prénom et le prénom de son fils, les noms de Jésus et de quelques saints, les substantifs fruit, vin, corps, croix, lumière, ténèbres, pierre.

Nous transcrivons en supprimant les dispositions synoptiques.

C’est moi le clou visé, le visé mort 419-119 au sommeil 86a 1-127.

N’ayant pu parler au docteur EN SCIENCE D’INVISIBLE… Scène-Inférieur [sic] du bûcher de Jeanne d’Arc, âme esprit à Colombe. Je suis sorti au signe 73a (entre autres). J’ai été interné à Char-en-Ton en affaire de pain quotidien. Sacrifice et salut sont en 73 et 61, 66, 71 sont au Crucifié de 68. Croix (212) pour honneur ou pour t.

Gardé sous occulte comme fou, libéré sous permission le… COUPABLE DE SE LIVRER À LA PÉDÉRASTIE, 142/144. Je Suis sorti et devenu libre, sous occulte, par mon père instrument.

Le chef de la comptabilité m’empêcha de voir le directeur. La SELLETTE-MAGNÉTISME était aussi en clef, par le praticien-professeur Dupré pour éteindre. Ma femme, survenue sous occulte…

Je ne suis ni souillé, ni chair d’hommes… J’étais enseveli dans le tombeau de fous forgé par l’homme, j’avais la réputation de souillé immonde, moi pourri de maladies humaines, voulues par Dieu. Je te redonne l’intelligence du chiffre, mais tu ne peux le voir Lazare 12, 1, 25, 1, 18, 5 = 25, 62 est à mal 13, 1, 32 = 26 où l’évolution du 6 par le 2. J’étais mort sans possible lumière par le cœur. Je t’ai déjà dit que Lazare est à 62a, est à Pomme 62a, tu la vois à cœur… Je suis resté, en 68 mois, pour croix 68a, bureau 68, 2071 jours enfermé, 20 = sang : 71 = corps, 3, 15, 18, 16, 19 = 71.

Comme enfant du Créateur, j’étais de sang et de chair pendant mon internement, je n’étais pas une pierre 71a, matière 71a, ni un animal. On voit donc facilement que pendant 68 mois au signe croix 68a c’était un corps de sang qui souffrait. Les 71 premières lettres du CREDO, au sens 71 corps le font voir à l’image du Christ ; car 61, 66, 71 = Raphaël Charles Corps (prénom de son fils et son prénom).

… Ni délire, ni manie de persécution, disent les médecins. Nous refusons ma réintégration, pour attaquer en Justice celui qui a mis la folie en route.

Pourquoi aux 71 lettres du Credo pour Corps 71 a, ces mystères Pierre (total des chiffres des lettres 71) au thème moitié (71), au destin (71) au thème « tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ». Pourquoi, moi, dit le Souillé, suis-je de Pierre-Blanche, et pourquoi ton adresse est-elle en 71, alors que les paroles, adresse et maison sont en 71 ? Tues la moitié 71a d’un corps 71a de l’Église de Saint-Pierre 71a. Qui nous a unis ? Raphaël, qui a la lettre 61 de son addition, veut dire fruit (74a) par Jésus (74a). Pourquoi le Destin (71a) ?

Octobre 1923. (En liberté)… – Mais que dire à l’occulte si tu crois à la folie ?… J’ai été enfermé non seulement avec la permission de Dieu, mais encore pour des raisons qui lui appartiennent. L’oncle Jean Victor est au courant et sait comment je communique avec l’invisible, sans imagination. Son nom Victor signifie esprit, par les clefs des chiffres correspondant aux 25 lettres : Victor 87, Esprit 87… il a eu à faire vivre un esprit placé par Dieu en lui, esprit qui a été placé par Dieu en moi ensuite. J’ai l’esprit de la vie de l’oncle Jean-Victor en moi, avec d’autres esprits que j’ai soumis à la raison. Le Dr J. (ici, calembour mystique sur les syllabes du nom propre) ne s’est aperçu,

APRÈS LES AUTRES, DES ESPRITS. Les médecins ne m’ont pas examiné, toi sachant que j’avais parlé d’esprits invisibles… Ma vie A ÉTÉ ARTIFICIELLE, COMME CELLE DE MA PAUVRE MAMAN, QUI S’EST JETÉE par LA FENÊTRE ; les esprits qui l’ont fait souffrir n’ont pu autre chose sur elle ; ils l’ont faite victime éprouvée par Dieu, ignorant la cause de sa souffrance ; moi je tiens l’esprit en laisse, subjugué, c’est-à-dire comme mort. J’ai parlé contre l’immonde, que j’ai mis à bas, en force de raison ; tu auras constaté le vrai qui a été entre nous, par le mal de la persécution, qui me poussait. Ce que tu as cru pouvoir faire, en te défendant contre moi, est d’une situation artificielle menée par moi, poussé qui te poussais ; je parle DU TEMPS OU L’ON SAVAIT CONTRE MOI sans QUE JE pusse me défendre (c’est-à-dire au début automatisme mental, actuellement moyen de défense). Si tu ne veux formaliser l’Administration, toi ne pouvant dénouer, de l’occulte au droit, tout un passé, donne ta démission… Moi j’efface tout le mal fait ou supposé fait à toi-même, et par l’ordre de Dieu, par le droit de mon père. Tout est terrible d’accusations… La PENSÉE DES THÈMES DE MES RAISONS D’OCCULTE… ÉTANT CERVEAU DE VRAI ET D’IMAGES. Je suis non méchant. Mets que je suis Médium prouvé par l’intéressé (l’oncle Jean Victor) d’un mystère de vie double, et vois. Dans ce que je t’ai dit EN PUISSANCE D’Invisible, j’ai chiffré, à paroles de lettres comptées, tous mes écrits à tous (contrôlé par LE Créateur) et l’oncle Jean Victor a touché mes clefs impossibles à l’Homme. Comme tu le vois par cette lettre, je n’ai pas seulement le mystère 2071 et le mystère 68, mais le mystère 2073. Haine à bas.

N. B.Lettre approuvée et contresignée par l’oncle J. V. et un prêtre ; ce dernier a écrit en sous-main à la femme pour démentir son approbation.

Décembre 1923 (En liberté)… – Je demeure en signe 71, adresse 71a = 71, rue de M. (adresse de sa femme). J’y suis arrivé le 71e mois de mon internement. On a dit que j’étais méchant. J’ai la force de la mort 66a, et je ne la donne pas. Je SUIS PUR, vierge 66a, je suis la gloire 66a de Dieu mon Père. Je suis Maître 66a de la Terre 66a à l’Étoile 66a. Je suis le Drapeau 66a de l’Avenir. Je suis la Figure 66a de l’Éternité.

Décembre 1923. (Infirmerie spéciale). – M. le Docteur… J’ai cru qu’il pouvait y avoir des machines pour lecture de la PENSÉE (ET PHOTOGRAPHIE AUX RAYONS X)… Je suis lucide, moral et non coupable. Veuillez me libérer. Signé : Charles 39 Dieu 4,9, 5,21 = 39. (Ainsi lui et Dieu ont le même chiffre et signent ensemble.)

La physionomie de toutes les pages de ces factums frappe par les dispositions synoptiques déjà décrites.

D’autres pages ont un autre cachet : ce sont les notations des propos hallucinatoires ; le graphisme en est cursif, le style sommaire ; elles sentent la hâte, et peut-être l’excitation.

Les Mémoires rédigés par lui au titre purement paranoïaque ou interprétatif ont un aspect tout différent. La liaison des signes est normale ; les mots se suivent sans autre trait saillant que des soulignements ou le grossissement de certains mots ; s ’il y survient par place des tableaux synoptiques, ceux-ci sont de facture rationnelle et ne témoignent que d’une minutie bureaucratique ; ta méthode est normale, le thème seul est morbide.

Ce journal d’un paranoïaque est de rédaction irréprochable ; ni néologismes ni formes cabalistiques.

Sa correspondance et ses pétitions animées du sens de ses droits administratifs ou militaires sont toujours d’une texture absolument parfaite. Il a été, nous dit-on, un excellent rédacteur ; il pourrait l’être encore (à part les distractions que doivent lui imposer ses voix). En 1922, un de ses médecins-chefs voulait en faire son secrétaire.

Séance de la société

Le malade se montre tel qu’il a été dépeint, c’est-à-dire effrontément négateur. Comme il l’avait fait à l’Infirmerie, il nie que sa mère ait fait des fugues, soit entrée trois fois au couvent, se soit jetée par la fenêtre ; il nie même en avoir parlé avec nous, ou du moins en avoir convenu ; graduellement il reconnaît tout, mais veut seulement que la défenestration ait été accidentelle et n’ait pas amené la mort.

Il refuse d’exposer ses conceptions mystiques ; à presque toute question, il oppose cette réponse : « Je suis innocent, je demande ma liberté. » Nous lisons des fragments de ses pages cabalistiques ; il se refuse à les commenter : « Ce sont des choses qu’il ne pense plus, ce sont de simples théories, on a le droit d’être religieux. » Ses notations chiffrées ne sont qu’hypothétiques. L’idée qu’il puisse être identique à Napoléon ou à Dieu n’est pas admise par lui comme sienne, mais elle n’est pas non plus repoussée comme absurde : son approbation implicite est évidente.

Il nie d’abord comprendre le terme « pensée retournée », puis il convient l’avoir employé, et avoir éprouvé le phénomène qu’il désigne : seulement, c’était il y a longtemps, cela n’a eu lieu qu’une seule fois, il n’y croit plus. Interrogé sur la nature du mécanisme de ce phénomène, physique, diabolique ou angélique, il élude longtemps, puis déclare l’espace plein de forces inconnues : il admet les voix de la cheminée. A-t-il entendu à l’asile les voix de ses proches ? Il veut le nier, et, se voyant réfuté, il conclut : « À travers les murs on entend mal, on ne sait pas bien ce qui se passe derrière. »

Constamment, il veut nier un fait, mais, interrogé sur le mécanisme d’un tel fait, il émet des parcelles d’aveux, qui, exploitées par dialectique, en amènent d’autres ; toutefois, ses propres écrits sont souvent nécessaires pour le décider à répondre et, a fortiori, à avouer. Ses esquives sont souvent adroites et ingénieuses. Dans les moments les plus brûlants de la discussion, il conserve un masque candide, un ton indulgent et affable, un rythme uniforme dans le débit, enfin un ensemble d’une douceur surnaturelle. L’auditoire reconnaît en lui le type du réticent maximum.

Commentaires

A. – Il est un détail important de la psychose, dont je parlerai avant de commenter l’ensemble : c’est ce qu’on pourrait appeler un délire dogmatique, ou un délire spéculatif.

Un délire dogmatique ou spéculatif est une construction idéique bien liée, intermédiaire entre l’idéation mystique et l’idéation scientifique, tenant à la fois de l’une et de l’autre, avec prédominance variable, et affectant suivant les cas, un caractère cosmogonique, théologique, philosophique ou religieux. Le délire dogmatique se distingue des délires mystiques proprement dits, non pas tant par la différence des thèmes exploités que par des efforts d’agencement plus personnels : le mystique s’empare de légendes ambiantes, le dogmatique semble faire des recherches originales ; nous disons « semble » parce qu’il use de réminiscences, que, pour créer, l’imagination ne peut se passer d’observation, et que la part de l’observation est, dans les délires dogmatiques, des plus réduites.

Des délires dogmatiques apparaissent tardivement chez des hallucinés systématiques de genres divers. Ils coïncident généralement avec une décroissance dans l’exploitation des thèmes primitifs. Ils semblent être spéciaux au sexe masculin. Les conditions psychologiques (isolément par délire et par séquestration) paraissent avoir peu de part dans leur production. L’optimisme est plus important. Leurs rapports avec la prédémence sont spécialement à étudier. Les délires dogmatiques sont-ils plus fréquents ou plus rares dans les psychoses exclusivement intellectuelles ? Nous ne saurions le dire à l’heure actuelle.

Les délires dogmatiques les plus étendus se rencontrent peut-être chez des délirants non internés, qui vivent en sauvages et parfois en migrateurs, restant libres parce que peu persécutés, ou même ayant cessé de l’être, ou ne l’ayant jamais été.

Chez ces sauvages et migrateurs à délire dogmatique, nous avons pu observer une démence incomplète, à prédominance éthique et volitionnelle, sans démence morale ni affective, du moins adéquate, et surtout sans démence intellectuelle profonde. Ces sujets deviennent sordides, incapables de travail suivi et de discipline, ils accomplissent pourtant, pour vivre, de place en place, quelques besognes ; ils se passent aisément de sympathie, mais ils savent apprécier encore la sympathie ; ils sont capables d’attention momentanée, de jugement et d’esprit dans la conversation ; ils se rendent rarement délinquants ; leur arrestation est déterminée par leur état de vagabondage ou un instant de révolte envers l’autorité.

Dans de tels cas, nous constatons généralement une démence incomplète, et même systématique. Existe-t-il des cas entièrement autonomes, c’est-à-dire exempts de toute démence, en même temps que de délires connexes et d’automatisme mental ? Peut-être trouvera-t-on toujours une forme de démence incomplète ou un automatisme mental comme substratum.

Une base possible de tels délires est l’obsession, du moins telle qu’elle se montre parfois à la période prodromique des psychoses ; dans de tels cas, elle a surtout un caractère de hantise, l’anxiété y est faible ou nulle. Un certain mentisme l’accompagne.

Nous avons constaté chez un sujet adulte un automatisme mental de forme spéciale, éréthisme circonscrit à la faculté du calcul, se traduisant en une gymnastique perpétuelle sur des nombres, ceux-ci suggérés par tous objets aperçus, bref en une arithmomanie. Cette arithmomanie semble n’avoir amené aucune altération grave de l’humeur et ne coïncider avec nulle autre forme d’automatisme (mental, moteur ou sensoriel). Or, actuellement, le sujet est en train de construire, à l’aide des nombres, tout un système de l’univers. Il en conçoit un certain orgueil, et tend peut-être à une mégalomanie vraie, peut-être aussi à un automatisme mental plus étendu. Il serait curieux de constater un jour chez lui soit un délire dogmatique, soit une psychose chronique plus vaste, dont l’arithmomanie aurait été le début.

En résumé, existe-t-il des délires dogmatiques autonomes ? Les délires dogmatiques sont-ils toujours symptomatiques ? Nous ne pouvons le dire ; nous aurons posé seulement la question et subdivisé le sujet.

Les délires dogmatiques sont construits en général avec un égocentrisme grossier : le sujet est le point de convergence de toutes les lignes de l’univers.

Les matériaux sont, en général, d’ordre archaïque. Les données d’actualité, si souvent utilisées par les persécutés comme éléments explicatifs, d’ailleurs sommaires, ne servent guère aux dogmatiques. L’imagination constructive exploite des conceptions anciennes : religieuses ou superstitieuses. Elle remonte ainsi de quelques siècles, parfois de quelques milliers de siècles en arrière.

Ce ne sont pas seulement les concepts, ce sont les modes de raisonnements qui sont empruntés au passé. Des thèmes quelconques seront exploités avec des raisonnements archaïques ou même parfois préhistoriques. Les certitudes basées sur des analogies ou sur des groupes d’analogies (similarités, symboles), sont un réveil de l’idéation primitive qui a préparé la science humaine durant sa période « prélogique ». (Voir Lévy-Brühl.) De là, le pouvoir des noms, des syllabes, des nombres, des gestes, des couleurs, des signes, et surtout des symboles. Ce sont des produits immédiats de la pensée analogique. (Voir Sérieux et Capgras, Les Folies raisonnantes, 1909, p. 33 sq. Guiraud, Les Formes verbales de l’interprétation délirante, Annales médico-psychologiques, mai 1921.)

Les causes de régression restent à préciser. Elles peuvent être, pour une petite part, psychologiques : réminiscences, disproportion entre le thème traité et les ressources mentales du sujet (car il est à noter que, sur les thèmes usuels, le malade ne se sert pas de ces formes paralogiques). Elles doivent être surtout psychiatriques : l’une d’elles serait la prédémence ; l’autre serait l’intervention du subconscient dans le raisonnement ou plutôt la délégation du raisonnement au subsconscient.

En effet, les caractéristiques de l’idéation primitive se rencontrent dans les productions du subconscient : goût de l’harmonie et du rythme, jeux de syllabes, répétitions, contrastes, analogies grossières, ce qui se vérifie non pas seulement chez les chroniques et les maniaques, mais encore chez les obsédés, et chez nous tous dans les états de mentisme par fatigue, insomnie, ou hypnagogisme. L’automatisme mental serait ainsi le réceptacle des mécanismes inférieurs de la pensée : pourquoi ? parce qu’il représente les mécanismes supérieurs des temps passés ; il résumerait la phylogénie de l’intellect, et ses produits seraient ceux de la pensée ancestrale.

Ainsi s’expliqueraient non seulement les paralogismes des dogmatiques, mais encore ceux des interprétatifs et des hallucinés divers.

B. – Le cas ci-dessus exposé réalise dans toute la mesure du possible le tableau de la psychose hallucinatoire systématique progressive de Magnan. En effet, le sujet est un dégénéré supérieur, sa psychose s’est développée par périodes successives d’insociabilité, de persécutions et de grandeur, ses conceptions sont strictement systématiques, il tend vers une démence spéciale ; il est réticent dans le dialogue, énergique dans les actes, enfin dangereux au maximum.

Cependant diverses particularités le différencient du type classique. D’abord son hérédité est très chargée ; puis il a été anormal dès son enfance ; sa psychose a débuté par un sentiment de jalousie, non des idées de persécution ; son délire de persécution a tourné court pour céder la place non seulement à une mégalomanie mais à un délire mystique de forme spéciale. Ces particularités le rapprochent des polymorphes de Magnan. Enfin et surtout la marche des hallucinations auditives n’a pas été celle que décrivait notre maître ; il n’y a pas eu début par des illusions, et progression à travers l’hallucination élémentaire vers l’hallucination complète.

Notre cas ne serait donc pas typique : mais aucun cas ne peut être typique : le schéma de Magnan représente, pour ainsi dire la teneur moyenne des cas extrêmes ; mais chaque cas présente des lacunes et des variantes.

Un schéma tracé par un si grand maître devait être exact dans son ensemble ; nos retouches porteront seulement sur certaines portions du schéma.

La période dite d’incubation doit être comprise comme réaction d’un caractère préétabli à l’automatisme mental ou sensitif, qui est nouveau ; ce n’est plus un pressentiment vague ; c’est un phénomène d’invasion beaucoup plus que d’incubation. S’il y a une période méritant le nom de prodromique elle échappe à l’observation, ou tient encore à des malaises préparatoires d’ordre physique, dont nous parlerons.

La mégalomanie peut exister d’emblée. Le début peut avoir lieu aussi par une jalousie suppléant ou précédant les idées de persécution.

Les hallucinations ne sont pas idéogènes. L’attention ne saurait créer, ni par autosuggestion ni par sommation sensorielle, des hallucinations durables ; il n’y a pas gradation des hallucinations élémentaires aux complexes, la vérité serait plutôt inverse. Une méfiance maxima n’engendre pas d’hallucinations, ni complexes ni élémentaires, chez les délirants interprétatifs, quels que puissent être leurs dons auditifs ou verbaux ; on n’a jamais observé de tendance hallucinatoire (au sens strict du mot) chez des observateurs professionnels. Entre d’une part, les illusions auditives des attentifs, ou émotifs, les hallucinations épisodiques des interprétatifs, les hallucinations des hystériques, et, d’autre part, les hallucinations des chroniques, il y a un abîme infranchissable. D’autre part, les hallucinations auditives ne sont pas spéciales aux persécutés, elles apparaissent aussi chez les imaginatifs optimistes, qui n’ont aucune tension d’esprit. Les phénomènes d’automatisme mental surprennent les optimistes ou les futurs persécutés en pleine période d’indifférence. Leur contenu est inattendu et de teneur neutre.

La conception idéogène du délire de persécution rend inexplicable la démence ; le début de la démence finale est dans l’automatisme initial, c’est la démence qui rétrospectivement explique le délire, quel qu’il soit.

La débilité mentale originelle n’exclut aucunement la démence, elle l’accélérerait plutôt.

La systématisation n’est qu’un travail intellectuel surajouté. Elle existe chez les polymorphes, chacun systématise au prorata de son intelligence et selon sa forme d’intelligence. Une systématisation rigoureuse n’empêche pas le polymorphisme. Il est seulement vrai que les sujets les plus intelligents ont les thèmes les plus circonscrits et le plus longtemps circonscrits, et les mieux liés, et que les moins intelligents sont enclins à la grandeur niaise. Mais tout cela ne change rien au processus causal, par conséquent au pronostic.

Pour nous, les délires hallucinatoires dits systématiques progressifs et les délires hallucinatoires polymorphes, sont construits sur un même plan : ils ont pour noyau commun l’automatisme mental. Le délire surajouté est fait d’éléments idéiques et affectifs préexistants et le plus souvent non morbides, mais obligés de s’adapter aux données morbides qui s’imposent. L’automatisme mental est le noyau commun non pas seulement des délires de persécutions hallucinatoires, mais de tous les délires hallucinatoires : mystiques, spirites, hypocondriaques, mégalomaniaques.

L’automatisme mental est la forme initiale de nombre de cas d’hallucinose. Une hallucinose temporaire est chose fréquente et non pas rare, car elle est un stade obligé du développement de la plupart des psychoses hallucinatoires chroniques ; même sous forme d’un automatisme mental fixe et pur elle n’est pas rare.

Une psychose hallucinatoire chronique avec délire se décompose donc en deux portions : un noyau qui est l’automatisme, une superstructure qui est le délire. Nous verrons que le noyau est d’ordre histologique, tandis que l’idéation est d’ordre psychologique, sans plus, dans la majorité des cas. Le délire met ainsi en jeu les facultés affectives et idéatives inaltérées.

Cette assertion est vraie du moins pour les cas où l’automatisme est prédominant et durable. Il n’est pas vrai pour tous les cas. En effet : 1) les facultés affectives et idéatives antérieures à l’automatisme mental peuvent être intrinsèquement morbides ; 2) les mêmes causes qui instituent l’automatisme mental peuvent altérer le reste du psychisme. Nous y reviendrons.

Un fonds constitutionnel nettement morbide, et préexistant à l’automatisme mental, peut être mystique, hypocondriaque, mégalomane, ou paranoïaque. Enfin un délire interprétatif proprement dit peut être déjà déclenché au moment où surgit l’automatisme mental.

Tout délire hallucinatoire chronique où le sujet se montre intensément persécuté est né sur fonds paranoïaque ou sur fonds interprétatif. Quand la paranoïa ou le délire interprétatif préexistants sont maximum, le délire de persécution est maximum.

Dans le cas actuel, on voit nettement que les perversions du caractère ne sont pas issues de l’automatisme mental, ne lui sont pas contemporaines, ne lui sont pas même prodromiques, mais sont bien constitutionnelles. Dès l’enfance, le sujet était soupçonneux et surtout violent, vraisemblablement porté à la jalousie sous toutes ses formes. Sans la psychose, ce caractère existerait, à l’heure actuelle, tout aussi bien : il serait seulement moins dangereux. L’automatisme a apporté des causes spéciales d’irritation (les indiscrétions perpétuelles), il a renforcé l’érotisme et la jalousie (écho de la pensée, fausses informations, etc.), il a favorisé la rumination en l’isolant. La tendance aux réactions est constitutionnelle ; elle se rattache surtout à la paranoïa, car des sujets très interprétatifs en sont exempts.

Avec ce même caractère, et sans l’automatisme mental, le sujet aurait pu, pour violences, être traduit devant les tribunaux ; il aurait été condamné légitimement, et non dirigé sur l’asile. Il en est ainsi pour nombre de sujets insociables : exemple, les mégères et chipies, dont Xantippe, épouse de Socrate, est le prototype.

C. – Pour nous, paranoïa et délire interprétatif sont distincts ; en outre, la paranoïa n’est pas une.

La paranoïa n’est autre que le total de plusieurs traits du caractère, qui sont, d’une part, méfiance, envie et jalousie, d’autre part, dissimulation et sournoiserie, d’autre part, irritabilité et émotivité diverses, d’autre part encore, morosité, d’autre part, hostilité foncière avec ou sans brutalité. Dans chaque cas, plusieurs de ces éléments peuvent manquer ou être restreints. Tel sujet, méfiant dans le domaine sexuel, ne sera dans d’autres domaines ni méfiant ni envieux ; tel ne sera interprétatif que dans les états d’irritation ; tel autre, constamment soupçonneux, sera peu irritable, et ainsi de suite. Il y a donc un nombre infini de caractères paranoïaques.

Le caractère paranoïaque peut lui-même être aggravé par deux tares constitutionnelles : perversité proprement dite, et mythomanie. Enfin, des états passionnels peuvent tout spécialement survenir sur le terrain paranoïaque.

Le délirant interprétatif, type Sérieux-Capgras, diffère du paranoïaque par un état de perplexité, par l’exploitation de thèmes suivis et par l’emploi de modes de pensée non normaux. Le paranoïaque a toujours des ennemis et griefs précis, ses causes de conflit se renouvellent incessamment ; il marche avec les événements, plutôt qu’il ne les devance ; il prête à ses ennemis des calculs rationnels ; il est hostile et agressif ; ses raisonnements sont ceux de la pensée émotive. Au contraire, l’interprétatif est hésitant, il cherche où placer ses soupçons préétablis, il prête à ses ennemis des calculs fantastiques et prodigieusement inutiles, il est toujours profondément paralogique. Comme le dogmatique, il emploie des modes d’idéation spéciaux : il accumule les analogies, les symboles, les influences de noms et de nombre. Il est craintif plutôt qu’hostile, et ne passe pas forcément aux actes.

Ainsi, dans le cas les plus simples, la psychose de Magnan serait double. Elle consisterait en la symbiose d’un état constitutionnel (paranoïa) et d’un automatisme mental, ou encore d’un délire interprétatif déjà en cours et d’un automatisme mental. Si paranoïa et délire interprétatif se trouvent être déjà réunis lorsque surgit l’automatisme, la symbiose sera trinitaire. Elle sera plus complexe encore, si de la perversité et de la mythomanie renforcent la paranoïa, et s’il s’y ajoute un délire passionnel quelconque, soit quérulance, soit jalousie.

Ainsi, un délire de persécution hallucinatoire systématique progressif, type Magnan, sera complet s’il est le total de sept facteurs : trois pour en constituer le noyau, quatre s’agrégeant au noyau comme pour en combler quatre valences. Les trois éléments du noyau sont automatisme mental, interprétativité, paranoïa, les quatre facteurs additionnels perversité, mythomanie, quérulance et jalousie. Ces quatre sont facultatifs. Nous avons vu que, des deux facteurs paranoïa et délire interprétatif, un peut manquer pourvu que l’autre reste ; seul, l’automatisme est de rigueur.

D. – Parmi les phénomènes de l’automatisme mental, il en est de très bien connus (travaux de Séglas). Ce sont les phénomènes à la fois idéiques et verbaux : pensée étrangère, pensée devancée, écho de la pensée et de la lecture, énonciation des gestes. D’autres ont été quelque peu laissés dans l’ombre ; ce sont, d’une part, les phénomènes purement verbaux : mots explosifs, jeux syllabiques, kyrielles de mots, absurdités et non-sens ; ce sont, d’autre part, les phénomènes purement psychiques : intuitions abstraites, velléités abstraites, arrêts de la pensée abstraite, dévidage muet des souvenirs. Telles sont, d’ordinaire, les formes initiales de l’automatisme mental. Ces processus idéo-verbaux : commentaires sur les actes et les souvenirs, questions, pensées se répondant, sont en général plus tardifs. Cet ensemble constitue ce qu’on pourrait appeler le petit automatisme mental. La tendance à la verbalisation va progressant : indifférenciée au début, la pensée devient graduellement auditive ou verbo-motrice : les voix se constituent avec quatre caractères : verbales, objectives, individualisées et thématiques. Parfois, un de ces caractères manque.

Le fonds commun de ces phénomènes est un trouble pour ainsi dire moléculaire de la pensée élémentaire ; celle-ci est troublée à la fois dans sa formation et dans son intégration à la conscience. Ces troubles sont d’ordre mécanique, exactement comme les viciations et redoublements de la sensation dans certains cas neurologiques. Il est à remarquer, premièrement, que la pensée est atteinte d’abord dans la forme indifférenciée, c’est-à-dire à la fois abstraite et fragmentairement sensorielle qui est celle de la pensée normale ; deuxièmement, que les abstraits semblent s’émanciper préalablement aux concrets ; enfin, que l’émancipation des concrets, au début, est principalement parcellaire.

Quel que soit son degré de verbalisation, l’automatisme mental est au début de teneur totalement neutre ; il n’est aucunement thématique, puisqu’il se limite à des jeux sur les éléments de la pensée, et que rien en eux ne fait présager la couleur du délire futur.

Ce processus est totalement indépendant de la qualité de l’intellect ; il commande seul le pronostic. Il est encore plus éloigné des hallucinations dites élémentaires (bruits aigus ou indistincts) qu’il ne l’est des voix thématiques. La présence d’hallucinations élémentaires décèle une atteinte sensorielle qui ne peut être que tardive, dans le cas de début par automatisme mental, et qui, précoce, doit faire penser à une causalité grossière (anamnèse d’intoxication ou encore d’infection intense ; voir plus loin).

Lorsque les voix deviennent thématiques, les thèmes leur sont fournis de trois sources. Premièrement, elles reflètent les tendances du sujet : satisfaction, hostilité, érotisme, mysticisme, etc. (ces voix défensives même n’ont pas d’autre origine qu’un certain degré d’optimisme). Deuxièmement, elles se ressentent des caractères spéciaux de l’automatisme sensitif (éventuellement, aussi, moteur), qui accompagne l’automatisme mental ; les sensations agréables, supportables ou intolérables, appellent naturellement des idées optimistes ou pessimistes ; des nuances inexprimables de ces mêmes sensations feront opter le sujet pour telle ou telle catégorie d’explication, par exemple maladie ou persécution, possession interne ou externe, etc. Enfin, une tendance à la création des thèmes hostiles réside dans l’automatisme mental lui-même.

L’automatisme mental tend à l’hostilité pour plusieurs causes :

  1. L’énonciation des pensées et actes intimes, sur lesquels l’automatisme mental s’exerce tout spécialement, est irritante et vexatoire. Il en est de même pour les non-sens.
  2. Les voix, distincts ou indistinctes, prennent spontanément le contrepied des goûts et désirs du sujet ; il en est de même des intuitions, velléités, évocations. C’est une loi générale des troubles obsessionnels.
  3. L’irritation produite par les indiscrétions et par les scies (qu’on nous permette cette expression) de l’automatisme mental ont pour effet de multiplier les voix elles-mêmes, ce qui ne peut avoir lieu sans un redoublement de leur caractère ironique ou dialectique.

En résumé, l’automatisme mental débute insidieusement par des mécanismes subtils, abstraits d’abord, puis se rapprochant graduellement de la forme verbale. L’atteinte descend progressivement l’échelle des centres. D’autre part, c’est seulement dans leur période verbale que les voix (au sens large du mat) deviennent thématiques. Elles vexent alors tout spécialement les sentiments du sujet, et, d’autre part, viennent s’incorporer logiquement dans son roman explicatif et constructif. Quand le sujet est interrogé, il parle de ce roman seulement, parce que ce roman l’émeut, et parce qu’il est dans la nature de tout humain d’expliquer plutôt que d’exposer. D’ailleurs, ces faits subtils sont souvent oubliés par le sujet à l’époque déjà avancée de la maladie où nous venons à l’interroger, et le don d’une introspection rétrospective est trop rare, trop rare est aussi l’aisance verbale en toutes matières psychologiques, pour que nous obtenions souvent une description satisfaisante des phénomènes et l’assurance qu’ils ont bien été initiaux. D’autre part, le médecin, imprégné à son insu d’habitudes idéologiques, s’attarde lui-même dans les constructions idéiques, et ne voit pas qu’elles ne sont qu’une décoration lui cachant une architecture.

E. – L’absence totale d’organisation thématique dans les phénomènes initiaux de l’automatisme mental semble indiquer qu’’il ait pour cause un processus histologique irritatif à progression en quelque sorte serpigineuse, ayant pour résultat des prurits dispersés, puis de plus en plus confluents, attaquant en premier lieu les éléments les moins résistants pour s’étendre aux plus résistants, mêlant ses connexions factices aux connexions préétablies, dont les persistances sporadiques permettent des cohérences partielles.

On se représente mieux ce processus si on le compare à l’automatisme sensitif et à l’automatisme moteur, qui se produisent généralement en même temps que lui. Pour ces deux sortes d’automatisme, l’explication idéogène est impossible ; les troubles sensitifs et moteurs surprennent des sujets insouciants ou endormis, et leur apportent des sensations intenses d’emblée (le fait est surtout frappant dans le cas de troubles sensitifs bien circonscrits, par exemple, du genre olfactif). Vraisemblablement, le processus en cause est le même pour les trois sortes d’automatisme : trois régions de fonctions analogues, de même niveau dans l’échelle des centres, seraient atteintes solidairement parce qu’elles sont de textures analogues. Nous les voyons intéressées solidairement dans les états hypnagogiques et dans l’éthylisme subaigu : nous le montrerons en d’autres places. Les régions où se développent les trois automatismes sont de résistances inégales, pour des raisons qui semblent relever de la biologie générale : zone idéative vulnérable chez les deux sexes, mais surtout chez le sexe féminin ; zone sensitive incomparablement plus vulnérable chez la femme, zone génitale presque infailliblement atteinte chez la femme, rarement chez l’homme ; zone motrice incomparablement plus résistante que les deux autres, sauf dans sa portion verbo-motrice.

Les régions atteintes étant ainsi approximativement désignées, reste à chercher la nature de l’agent morbide.

La revue de nos observations impose plusieurs constatations : d’abord, l’âge moyen des malades (plus de quarante ans), ensuite, le nombre très élevé de ceux ayant dans leur passé des atteintes graves, à savoir : troubles physiologiques, comme ménopause ; trouble endocriniens, comme thyroïdisme ou castration chirurgicale ; enfin, intoxications exogènes anciennes ou infections anciennes telle que diphtérie, syphilis, accidents puerpéraux, grippe, encéphalite épidémique. Ces deux dernières infections semblent particulièrement nocives.

En présence d’une telle anamnèse, nous devons penser que les troubles histologiques, base de l’automatisme mental et des deux autres automatismes, n’est pas seulement involutif, mais reconnaît pour cause, au moins occasionnelle, un agent toxique ou infectieux. Les délires hallucinatoires chroniques ne seraient ainsi que des séquelles systématiques et progressives d’affections antérieures oubliées ou méconnues.

L’épithète de systématique s’applique ici non pas à un agencement idéique, phénomène de tout dernier ordre, mais bien à la répartition et à la marche d’un processus neurologique.

Pourquoi les séquelles en question sont-elles nettement systématiques ? Plusieurs règles nous aident à le comprendre :

1) Les atteintes du névraxe sont d’autant plus systématiques que le sujet est d’âge plus avancé, cela du moins jusqu’à la fin de l’âge adulte.

Depuis la période fœtale, jusqu’à la période présénile (mais pas au-delà), la résistance du névraxe aux agents nocifs va augmentant ; les atteintes infectieuses du névraxe, quand elles ont lieu, sont de moins en moins massives, de plus en plus systématiques. Chez le fœtus, idiotie et grosses atteintes motrices ; chez le sujet enfant, imbécillité, atteintes motrices plus circonscrites ; deuxième enfance, démence globale après confusion agitée ; adolescence, catatonie, hébéphrénie ; plus tard, démence paranoïde ; autour des trente ans, formes mixtes, tenant de la démence paranoïde et des psychoses lentes sans démence ; passé quarante ans, psychose chronique sans démence, ou avec démence toute spéciale, et, de plus tardive.

La réaction à l’alcool est influencée par les âges de même façon : atteintes plus massives dans le jeune âge, plus intellectuelles dans l’âge mûr. L’encéphalite épidémique atteint dans l’enfance l’ensemble du psychisme (intellect, affectivité et sens moral) ; passé vingt ans, elle provoque des délires hallucinatoires chroniques, reproduction expérimentale des types cliniques qui nous occupent ; passé quarante-cinq ans, elle semble produire surtout de l’asthénie et des dysmnésies. Ainsi, la défense des centres nerveux semble se perfectionner avec l’âge ; mais les centres supérieurs restent plus vulnérables.

D’autre part, pour les intoxications ou infections, rapidité et massivité vont de pair, et toutes les deux sont plus fréquentes dans les jeunes âges ; les formes insidieuses appartiennent surtout aux âges adultes. Entre les formes massives et les formes systématiques, prennent place des formes diffuses.

L’âge adulte, surtout en ses premières périodes, n’exclut pas totalement les atteintes cérébrales diffuses : ainsi dans les grandes confusions, dont la confusion puerpérale est le type. Dans de tels cas, la gradation idéo-sensorielle plus haut décrite n’existe pas ; les hallucinations auditives surgissent d’emblée. Il en est de même quand l’invasion, sans être brusque ni véhémente, laisse des séquelles à marche rapide, c’est-à-dire quand peu de temps s’écoule entre l’apparente guérison et l’apparition de troubles sensoriels. Ainsi semblent s’expliquer les cas exempts des menus phénomènes de l’automatisme mental, ou ne les ayant présentés qu’après des hallucinations auditives caractérisées. Nous ne nions pas que de tels cas existent, nous-mêmes en observons souvent.

La rapidité d’invasion dans les psychoses alcooliques, a également pour conséquence la production de troubles sensoriels brusques et intenses, tandis qu’une imbibition lente produit des troubles plus subtils, soit automatisme mental, soit délire interprétatif. Partout les formes insidieuses sont plus subtiles, en même temps que plus systématiques.

Des régions de texture identique, doivent être solidairement vulnérables ; c’est là une cause préparatoire de la systématisation d’atteintes futures ; elle explique les névroses et psychoses familiales. Par ce processus d’électivité se rejoignent la notion d’infection et celle de dégénérescence. Ces deux notions se limitent, mais, surtout se complètent.

Aucune règle n’étant absolue, il peut arriver que le facteur électivités solidaires l’emporte sur tous autres facteurs, comme l’âge du sujet ou le genre de l’agent morbide : ainsi se développent des scléroses en plaques chez de jeunes sujets, et, chez quelques commotionnés, surgissent en une fraction de seconde des Parkinson.

Enfin, chaque agent infectieux a ses tendances propres. Dans la paralysie générale, les phénomènes d’automatisme mental sont rares et présentent une physionomie particulière, dont nous parlerons en d’autres places. De même, les infections diverses peuvent tendre inégalement à produire l’automatisme mental sans hallucinations, ou, au contraire, l’hallucination sans automatisme mental, ou les deux.

Revenons aux notions d’âge et de rapidité dans l’invasion. Après une infection violente (exemple infection puerpérale), nous observons une confusion hallucinatoire et un délire hallucinatoire avec démence ; il n’y a pas eu d’interruption dans la série des phénomènes. Dans un autre cas, la malade semble convalescente, puis s’installe une démence avec hallucinations. Dans un autre cas, après guérison apparente, le malade devient bizarre et fait des hallucinations auditives, thématiques objectivées, sans stade préalable de petit automatisme mental : ce cas s’apparentera avec la confusion et la démence paranoïde.

Nous ne croyons aucunement que tout délire de persécution hallucinatoire commence par de l’automatisme mental. Il existe des cas où l’hallucination proprement dite surgit d’emblée ; ce sont ceux où la psychose suit de près sa cause première, et où le sujet, en général, a moins de trente ans. Le début par automatisme a lieu dans les formes insidieuses, de cause lointaine, se développant aux environs de la quarantaine ; dans ces cas, l’atteinte est systématique au maximum ; l’affectivité et l’activité intellectuelle sont conservées.

F. – Nous avons regardé jusqu’ici l’automatisme mental ou le triple automatisme, comme isolés dans un psychisme resté intact, dont l’esprit ne réagit que dans une mesure logique et l’affectivité ne s’altère que dans une mesure légitime. De tels cas sont peut-être la majorité. Il en est toutefois beaucoup d’autres où la même cause qui a déclenché l’automatisme a altéré très légèrement les facultés intellectuelles, et plus gravement le caractère ; le délire suscité par l’automatisme mental se ressentira de ces altérations, dans l’un et dans l’autre domaines. De tels cas sont intermédiaires entre les psychoses à base d’automatisme sans démence, et la démence paranoïde ; ils ne se distinguent de cette dernière que par l’âge plus avancé des sujets, et par une marche moins rapide de la démence intellectuelle et affective.

La série des formes cliniques est ainsi ininterrompue.

On voit que les troubles du caractère chez un persécuté halluciné, peuvent être de quatre origines : innés, c’est-à-dire de nature paranoïaque, et ils sont alors maximums ; à la fois innés et acquis, dans le cas de délire interprétatif préexistant ; acquis, comme conséquence légitime des épreuves de l’automatisme mental, et, dans ce cas, ils sont relativement bénins ; acquis, mais comme effet direct de l’atteinte infectieuse première ; ils

consistent alors surtout en un désintérêt global avec irritabilité.

La réticence, qui est un test du caractère, se ressent de ces origines diverses. Impudente et hostile chez le paranoïaque halluciné, ferme chez l’interprétatif halluciné, elle est inégale et amène chez le délirant halluciné, que ses épreuves ne parviennent pas à rendre acerbe, et qui veut se taire seulement parce qu’il sait trop bien qu’on ne le croit pas. Enfin, la réticence, chez le sujet diminué, laissera voir une opposition paresseuse ou niaisement taquine.

G. – En résumé, le petit automatisme mental est le trouble initial des psychoses hallucinatoires chroniques à développement tardif, insidieux, et lent.

Des hallucinations auditives complètes d’emblée s’observent dans les cas à développement rapide, avec atteintes diffuses du psychisme (intellect, affectivité).

L’automatisme mental ne comporte pas par lui-même d’hostilité. Les phénomènes qui le constituent à son début sont, au point de vue affectif, neutres, et, au point de vue idéique, non thématiques. Ultérieurement, divers processus concourront à lui conférer plus ou moins d’hostilité ; toutefois, le caractère du malade n’en sera jamais très profondément modifié ; la plupart des persécutés hallucinés sont de faux persécutés. Une hostilité continue et maxima, chez un chronique halluciné, est le résultat d’innéités paranoïaques. La psychose de Magnan est ainsi une symbiose. Elle peut se compléter de tares constitutionnelles (perversité, mythomanie) et de délires passionnels (quérulance, jalousie).

L’automatisme mental est une séquelle lointaine de processus toxiques ou infectieux ; il traduit des altérations neurologiques systématiques. Le caractère systématique des altérations en question est fonction de l’âge des sujets et du caractère insidieux du processus.

Le caractère de symbiose ne s’observe pas seulement dans les délires de persécutions hallucinatoires, mais encore dans tous les délires à noyau d’automatisme avec idéation surajoutée : mystique, mégalomane ou hypocondriaque.

Les psychoses hallucinatoires en général, les psychoses hallucinatoires de persécution en particulier, rentrent ainsi dans les cadres ordinaires de la pathologie générale.

H. – En avril 1920, j’ai formulé ici-même les propositions suivantes : automatisme mental base commune des psychoses hallucinatoires chroniques de thèmes divers ; automatisme mental débutant par phénomènes neutres ; éléments affectifs et idéiques des psychoses à automatisme provenant intégralement du fonds antérieur du malade ; le caractère de persécuté véritable dû à l’union soit d’un état constitutionnel (paranoïa), soit dun délire préexistant (interprétation), avec l’automatisme mental ; tout délirant systématisant ses idées selon ses forces.

Ainsi, la systématisation cessait d’être un caractère différentiel entre psychoses. L’hallucination auditive n’avait plus pour origine l’interprétation ; l’hallucination auditive verbale ne succédait plus à des hallucinations auditives élémentaires, mais à des faits d’un tout autre ordre. La période initiale de Magnan recevait une forme nouvelle. La psychose de Magnan devenait une psychose mixte.

Le nom de Magnan n’était cependant pas prononcé. Dans ce premier exposé, je ne voulais que vous proposer mes conceptions. Une dialectique touchant à l’œuvre de notre commun maître aurait demandé, si modérées que fussent mes retouches, trop de développements, et j’eusse paru irrespectueux en ne faisant qu’une critique sommaire. Je rappelle que Magnan lui-même déclarait, durant ses dernières années, que les malades rigoureusement conformes à un schéma lui paraissaient de plus en plus rares. Si mes vues d’aujourd’hui sont justes, elles doivent compter comme une production de son école, en même temps que de l’Infirmerie spéciale. Sinon, j’en suis seul responsable.

Mes vues sur l’automatisme mental ont dirigé, depuis 1905 et surtout 1906, la rédaction de mes certificats de l’Infirmerie spéciale. Depuis 1920, je les expose régulièrement aux confrères qui suivent ma visite. Depuis 1921, certains de mes anciens internes en font l’objet de leur enseignement.

Extrait de G.G. de Clérambault, Œuvre psychiatrique, PUF, 1942, t. II, p. 470-491.