1. Coexistence de deux délires Persécution et Érotomanie62

Présentation de malade 1920

L’intérêt de cette malade consiste en la coexistence de 2 délires, un Délire de Persécution et un Délire Érotomaniaque, dont chacun est assez complet pour pouvoir être regardé comme un délire complet en soi, qui aurait pu exister sans l’autre. La malade est une Persécutée de longue date ; elle est une Érotomane depuis peu ; et elle a eu des réactions tantôt du type persécuté, tantôt d’ordre érotomaniaque.

Certificat d’internement (Infirmerie spéciale)

B… (Léa-Anna), 53 ans. Délire Érotomaniaque et Délire de Persécution. Constructions imaginatives et orgueilleuses. Postulat et interprétations. Avances et démarches d’un souverain amoureux d’elle, jeu paradoxal de ce dernier, collaboration sympathique de tout un milieu. Nombreuses démarches et dépenses, voyages à l’étranger, etc. Doutes passagers. Interprétations orgueilleuses déjà anciennes ; première cristallisation, mais passagère, en 1917 général américain). Idées de Persécution constatées dès 1913 ; jalousée, suivie, épiée, repoussée, visées sur son argent, nombreux échanges de signes entre inconnus ; ce système est appelé la Morve (sic). Réaction de persécutée ; gifles données subitement à deux inconnus. – Réticence sur ce dernier point. Mendacité. Expansivité sur les thèmes imaginatifs ; actuellement euphorie avec excitation.

4 décembre 1920.

Dr DE CLÉRAMBAULT

A.H. Père alcoolique. Famille désunie. Pas de maladie familiale grave.

A.P. – Pas de maladie grave. Menstruation toujours régulière. Ménopause non encore confirmée. Toujours menteuse. Autoritaire. Méfiante depuis de nombreuses années.

Vie facile. Entretenue, établie modiste. Puis oisiveté totale, grâce à un amant riche et haut placé ; vie commune durant 18 ans ; néanmoins pendant cette période grande liberté d’allures, bénéfices personnels secrets.

Son amant étant mort en 1907, elle se lie immédiatement avec un autre plus jeune qu’elle, probablement assez facile à dominer dont elle compte se faire épouser. Cet amant, propriétaire d’un château, la fait venir dans sa commune, lui fait don d’une maison, etc. Rupture au bout de 4 ans environ, très probablement en raison d’un délire déjà en activité.

Durant ces années de vie rurale, la malade paraît avoir souffert de la transplantation et de l’isolement, et aussi avoir été, en tant que femme entretenue, entourée d’une certaine hostilité.

Voyages d’agrément à Paris assez nombreux, surtout à l’occasion des fêtes ; séjours dans des hôtels luxueux. – Durant la guerre, filleuls nombreux et dispendieux.

Persécutions anciennes

Idées de persécution remarquées par l’entourage il y a près de 10 ans, « bien avant la guerre », nous dit-on. Les paysans lui font des farces, des tracasseries, on envoie des voyous l’insulter, tel menu conflit est voulu, on l’accuse d’avoir corrompu un petit jeune homme, on la suit en tous lieux quand elle voyage. En 1915, elle se croit accusée d’espionnage, le curé la dénonce en chaire comme une espionne. De dépit, elle fait une jaunisse qui dure 6 semaines, elle brûle une collection d’imprimés relatifs à la guerre du Transvaal qu’elle avait conservés, dit-elle, jusqu’à cette date, et dont le rapport avec la portion orgueilleuse de son délire est difficile à établir.

Elle croit à des machinations dirigées contre elle « par une ancienne famille du pays » (peut-être famille de son amant ?). On fait des comédies pour rabaisser un orgueil qu’elle n’a pas (sic).

À travers les interprétations rétrospectives, on voit clairement qu’à cette époque déjà elle était interprétante et réagissait en persécutée.

Les interprétations datant de cette époque se continuent aujourd’hui, mais elles se mêlent à d’autres, d’origine plus récente, résultant de l’érotomanie.

Érotomanie

Le Délire Érotomaniaque a pour base ce postulat : le Roi d’Angleterre est amoureux d’elle. – Elle vérifie sa conviction par des séries de constatations imaginaires, du type usuel. De nombreuses personnes qu’elle rencontre, et spécialement des officiers, sont des émissaires de l’homme aimé, mais elle ne comprend que tardivement le sens secret des paroles qu’ils ont prononcées. – Nombreuses rencontres d’officiers anglais ou américains, fréquents dialogues avec eux ; dans un train, un officier appartenant à l’entourage du général Liautey, lui fait entendre mille choses à mots couverts : C’était un émissaire du Roi George V.

Celui-ci se trouve sur son chemin sur des déguisements variés : marin, touriste, etc. – À chaque rencontre, elle le reconnaît trop tard.

Les avances du Roi datent de 1918. Elles ont coïncidé avec des fêtes. (Fêtes de Jeanne d’Arc, fêtes de Noël, etc.) À ces avances, elle n’a pas répondu parce qu’elle ne les a pas comprises. Son ignorance en était cause. Le Roi lui en tient encore rigueur.

La tendance orgueilleuse est ancienne chez elle ; la mégalomanie lui a fait décrire une lettre du Roi des Belges.

L’érotisme orgueilleux qui a trouvé sa forme définitive dans la poursuite du Roi George V semble avoir cherché son objet assez longtemps. À l’érotomanie actuelle semblent avoir préludé :

1) Une longue période d’Érotismes Diffus ;

2) Un court épisode Érotomaniaque, peut-être même plusieurs épisodes de ce genre.

Ainsi à chacun de ses voyages, qui étaient nombreux, la malade croyait constamment être l’objet des avances d’officiers de tous grades, avances muettes, dont elle regrettait de n’avoir pas profité de suite.

D’autre part, en 1917, elle se croyait spécialement recherchée par un Général américain qui commandait un camp dans sa région.

Bref, le thème actuel n’est qu’une fixation de son Érotisme Orgueilleux.

Interprétations actuelles

Constamment interprétations favorables, au service de ses convictions optimistes. Les avances tacites continuent. Un soir où elle passait devant le Palais de Buckingham un rideau a remué, ainsi le Roi la surveillait. À Londres, tout le public est au courant de la passion royale. Tous les parents du Roi et tous les courtisans veulent voir cette passion aboutir ; même les Princesses du Sang veulent qu’elle soit la maîtresse de George V.

Enfin, nombre d’actes hostiles en apparence émanent du Roi (voir plus loin).

Interprétations rétrospectives

Le sens de bien des faits passés ne lui est apparu que récemment. Alors qu’elle était établie modiste (c’est-à-dire il y a plus de 20 ans), une visiteuse lui a parlé de sa solitude, cette dame devait être la maîtresse du Duc d’York, elle voulait donc la voir devenir la maîtresse du Duc d’York, elle voulait donc la voir devenir la maîtresse du Roi d’Angleterre, qui était alors Édouard VIL Un de ses amants de passage fut Édouard VII, elle l’identifie aujourd’hui.

Un soir, à 11 heures, comme elle couchait seule dans une chambre d’un hôtel luxueux, quelqu’un a frappé à sa porte, puis est parti. Ce devait être le Prince de Galles devenu depuis lors George V. « Ce devait être LUI, tout en majuscules, George V » (sic).

Ces conceptions se rattachent-elles à une Mégalomanie Générale ? Ou peut-on les ramener à l’Érotomanie ? En effet, le personnage évoqué est encore membre de la famille royale anglaise ; ce ne serait plus un seul homme, mais bien une lignée de mâles, dont notre Érotomane serait éprise. D’autre part, elle reconnaît encore, parmi ses amants d’autrefois, un Grand-Duc russe.

Une fois, un Officier anglais a déjeuné en face d’elle. Il était très beau et ressemblait à la Reine Victoria. Elle en a été si frappée qu’immédiatement, elle en ressentit une colique (sic). Il l’a suivie. Peut-être n’était-il envoyé que dans le but de la compromettre.

Réactions érotomaniaques

En présence des avances du souverain et pour lui permettre de les compléter, la malade a fait de nombreux voyages et séjours en Angleterre. À Londres, elle rôdait devant les Palais Royaux, ou encore dans les salles des gares, où elle pensait que le Roi lui donnait rendez-vous. A dépensé nombre de milliers de francs pour ces voyages.

Ces attentes avaient lieu dans un espoir précis. Nous devons signaler un autre genre d’attente qui a eu lieu au moins une fois et qui, nullement conditionné par une certitude raisonnée, relevait d’une sorte de crise comparable, par l’autonomie et par le vide de la pensée, aux Crises anxieuses ; seulement c’était une Crise d’Espoir. Dans un état d’expectation ardente, la malade sentait un bonheur qui approchait, sans fonder son attente sur aucune sorte de raisonnement, ni même, peut-être, être bien sûre de la personnalité attendue. Il n’y avait à sa certitude d’autre motif que la force de son émotion ; sa conviction, par suite, était du prototype superstitieux. « J’ai passé, dit-elle, une journée à attendre un certain officier anglais, très joli, aux traits bien modelés ayant tout à fait le type de la famille royale anglaise, et que j’avais aperçu au restaurant, sans lui parler. »

Intermèdes de Doute

En présence des abstentions répétées du Roi, la malade s’est demandée plusieurs fois si elle ne s’était pas trompée ; mais jamais cette explication n’a pu durer. Un postulat plus large que le premier implique que le Roi peut bien la haïr, mais qu’il ne saurait l’oublier ; elle ne peut lui être indifférente. Elle explique donc par le dépit, ou tout autre sentiment secondaire, l’attitude du Roi envers elle. Si elle ne dit pas sa conduite paradoxale, comme c’est la règle, elle déclare du moins cette conduite contradictoire ; s’il ne joue pas un double jeu, du moins il a deux sentiments simultanés, dont un est encore favorable à notre malade.

Érotomanie.Phase de Persécution

Le Roi lui a joué ou fait jouer un certain nombre de mauvais tours. À Londres, il l’a empêchée de trouver place dans des hôtels. Une fois, il lui a fait perdre le chemin et le souvenir de son hôtel, d’où perte de son bagage qui contenait de l’argent, avec nombreux portraits du Roi. Il a fait s’égarer une malle lui appartenant ; lorsque sa malle lui fut rendue, le Roi en avait fait retirer bien des objets, et spécialement certains déshabillés galants emportés à son intention. Il s’est arrangé de façon à l’appauvrir ; elle a fait une vente de ses meubles en province, et le souverain s’est arrangé pour paralyser ses enchères. Elle se demande si maintenant elle n’est pas internée par ordre du Roi. Il s’amusait à la narguer, ou plutôt à la faire narguer par des passants ; quand elle attendait dans les gares, des gens jetaient des journaux à terre, ce qui voulait dire « l’affaire est par terre », autrement dit, « elle ne verra jamais le Roi ».

La cause de ces persécutions est manifestement le délit que son apparente indifférence a déterminé chez la Majesté. Elle n’était pas indifférente, seulement elle ne comprenait pas. Plusieurs fois, elle a fait le voyage de Londres, exprès pour expliquer au Roi qu’elle ne l’avait pas dédaigné, et lui demander pardon de n’avoir reconnu ni ses émissaires, ni lui-même. Autrement dit, le Roi ne la hait pas, il est prêt à lui revenir. C’est ce qu’elle déclare implicitement du moment qu’elle fait son éloge. « Il a beau avoir des allures hostiles, c’est cependant un homme des plus fins et des plus distingués. »

« J’ai cru comprendre (et il était trop tard) que je n’avais pas su répondre à une faveur du Souverain d’Angleterre. Depuis un an, j’ai multiplié mes voyages en Angleterre, parce que le Souverain a eu la bonté et m’a fait la grâce de vouloir me pardonner, et que j’ai été du plus profond de mon cœur attirée vers lui. Je l’ai aimé en désirant lui plaire. J’ai voulu vivre sous le même ciel et au milieu de ses sujets. Comme par inattention, je n’ai pas répondu quand il a voulu me pardonner, je me suis trouvée à nouveau l’avoir offensé, et j’ai souffert dans mon cœur et dans les habitudes de pauvreté que j’ai contractées par force et par suite de la guerre.

«… Je vous demande ma liberté. Si vous avez une plainte sur moi venant d’Angleterre, je ne crois pas avoir manqué jamais à la discrétion et à l’hommage de ceux qui nous dirigent. On peut avoir dans son cœur les sentiments doux et tendres, et peut-être aussi la nostalgie de revoir les lieux où habitent les chers êtres, mais on peut aussi ne pas recevoir les brocarts, et ceux venant d’Angleterre sont pommés… »

Persécution ancienne

Les Persécutions initiales, celles où le Roi n’était pour rien, ont continué. Plusieurs fois, ses papiers et objets ont été remués et fouillés. Elle craint pour son argent et porte parfois sur elle des sommes élevées (20 ou 30000 francs). Sous ce rapport, au dire de sa famille, ses agissements sont juste les mêmes qu’avant la guerre.

Des gens la suivent, ces gens ont « la manie des signes » ; ils font en outre des bruits de gorge et surtout des reniflements, en sorte que leur association s’appelle « La Morve » (ce sont eux-mêmes qui ont dû créer ce nom). Leur victime appelle son régime « prison volante, cage ambulante, chaînes perpétuelles ». On lui reproche de se décolleter, « chose devenue pourtant nécessaire depuis qu’elle a eu une angine diphtérique ». Cette hostilité se manifeste surtout à Paris ; les allures de l’ambiance à Londres ont d’autres genres.

Évidemment, ce genre de délire fait suite au délire primitif, qui n’était que de persécution ; mais bien entendu, il se mêle au délire de persécution un peu spécial, issu de l’Érotomanie, en sorte qu’une même conception porte la marque de l’un et de l’autre : des observations d’autrefois sont interprétées dans un sens d’actualité ; les incidents ne sont pas nouveaux, mais aujourd’hui le Roi y est pour quelque chose, fut-ce sans le vouloir.

Notre malade nous a été amenée pour une réaction de type banal. Revenue de Londres la veille, et mécontente encore des résultats de son voyage, elle se trouvait dans un wagon du Métropolitain, quand elle se vit encore entourée et raillée ; elle sort du wagon très irritée ; dans la rue elle aborde deux agents en civil, leur reprochant de la regarder et de n’être bons qu’à ne rien faire, et elle les gifle.

Passage à l’Infirmerie spéciale

À l’Infirmerie spéciale, elle expose assez facilement la passion dont elle est l’objet, ses démarches, ses tracasseries, et les étapes de son passé. Elle pense que le Roi d’Angleterre a pu être pour quelque chose dans son arrestation ; d’autre part, elle reproche aux agents de s’être complus à la décoiffer et à la placer de façon à ce qu’elle reçût la boue des voitures.

Sa famille nous apprend qu’elle parlait facilement de son supposé adorateur, que depuis quelques mois elle devenait plus enjouée, mais en même temps plus agitée, et que l’on s’attendait formellement à ce qu’elle causât quelque scandale par des violences contre inconnu. On insiste sur ce point qu’elle a été de tout temps très orgueilleuse et très menteuse ; nous constatons d’ailleurs que sa nièce, âgée de 28 ans, ment, elle aussi, avec aisance et garde toute son assurance quand on lui prouve qu’elle a menti.

Mise en présence de sa famille (beau-frère et nièce), elle montre une adresse à mentir peu ordinaire. À peine en face d’eux, toute souriante, et avec les élans d’affection les plus normaux, elle se met à improviser, rapidement et abondamment, une fable expliquant sa présence dans notre maison ; elle a été prise d’un malaise, de tel et tel genre, qui a obligé à la conduire chez le commissaire, lequel l’a envoyée ici pour qu’on la guérisse, ce qui est fait, etc. Nous serions nous-mêmes dupes de ses airs de candeur si nous n’étions pas renseignés.

Elle écrit pour nous un mémoire dont l’écriture et l’orthographe sont très médiocres. Elle en a conscience, et ce trait nous explique que, contrairement à la plupart des Érotomanes, elle soit exempte de Graphorrhée.

Pour être mise en liberté, elle nous promet de ne plus aller dans le métro et de porter dorénavant des robes montantes.

Présentation à la Société Clinique

La malade se montre réticente sur les thèmes de Persécution et les thèmes Érotomaniaques. Elle nous reproche d’avoir écrit que son père était alcoolique, de l’avoir internée et de lui avoir serré la main hypocritement, alors qu’elle venait de nous ouvrir le jardin de son cœur (sic).

Au sujet des Persécutions, elle convient « s’être trouvée en défaveur dans le pays, on ne l’aidait pas à rentrer ses foins, tout cela parce qu’elle avait fait aux paysans une guerre d’hygiène ».

Au sujet du jardin de son cœur, elle dit ne vouloir rien répéter. Elle voudrait vivre en Angleterre (bien que ne sachant pas l’Anglais), parce que les lois de ce pays lui plaisent ; elle a essayé de travailler à l’Agence Cook. Si elle s’est promenée devant le Palais de Buckingham, elle l’a fait avec discrétion, dans l’obscurité, et ce n’était sûrement pas le Roi qui guettait derrière un rideau ; il y avait bien dans sa valise de très nombreux portraits du Roi, mais ce n’est pas le Roi qui les lui a fait reprendre, le Roi ne l’a pas tourmentée, etc. ; elle ment ainsi avec un naturel parfait, comme elle mentait à sa famille.

Sur le point de la congédier, nous nous avisons de mettre en jeu certains subterfuges, qui nous ont toujours réussi avec les malades de ce genre. Nous lui représentons que peut-être son internement a des causes qui lui échappent, qu’elle devrait se demander pourquoi elle est convoquée, aujourd’hui, devant une sorte de comité, que ce comité, composé de gens éminents, doit avoir un crédit spécial, même hors de France, que si donc elle a une requête à présenter, c’est maintenant qu’il faut l’exprimer ou mieux l’écrire, qu’elle va peut-être laisser passer une occasion exceptionnelle d’être exaucée, et qu’avant la fin de la séance il faut qu’elle nous remette un mémoire, qui sera transmis à tel personnage qu’elle sait bien.

À ce moment, elle devient radieuse, bien que voulant paraître incrédule. Elle discute la nécessité d’écrire au très haut personnage, qu’elle ne nomme pas ; à nos reproches d’avoir abusé, en jolie modiste parisienne, de l’art de faire attendre un homme amoureux d’elle, elle répond avec véhémence que jamais elle ne s’est moquée du haut personnage en question, ce personnage a tort de le croire, et nous aussi ; son unique faute a consisté à ne pas comprendre.

Nous faisons alors entrevoir la possibilité, pour nous, d’organiser une entrevue ; seulement nous éprouvons, lui disons-nous, deux craintes. À ce moment, le dialogue est le suivant :

D. – Je crains d’abord qu’en présence du haut personnage vous ne dominiez pas vos rancunes et que vous le griffiez.

R. – Jamais. Je tiendrai mes mains comme cela, derrière le dos, et vous pourrez être derrière moi pour me les tenir.

D. – Je crains aussi l’inverse ; c’est que, lui pardonnant, vous ne sortiez trop tôt de la réserve qui conviendrait.

R. – Du tout. Je me réglerai sur lui.

D. – Je crains que vous ne lui sautiez au cou.

R. – Vous pouvez encore me retenir.

D. – Oui, mais que diraient les Princesses ?

R. – Leur place ne serait pas là.

D. – Vous m’avez dit qu’elles s’intéressent à cette affaire.

R. – L’affaire ne regarde que Lui et moi.

D. – Vous n’irez plus rôder autour de Buckingham ?

R. – Je n’y suis allée que discrètement. J’ai eu des mérites moi aussi.

Elle sort en promettant de nous remettre, dans un quart d’heure, une lettre destinée au Roi, lettre qu’elle écrit, en effet, et que voici :

« À Sa Majesté le Roi George V, Roi d’Angleterre. – Majesté. – Je viens vous demander très humblement ma grâce, et vous assurer de tout mon dévouement. Je voudrais demander à Votre Majesté, pour l’assurer moi-même de toute mon affection et des sentiments bien profonds qui existent au fond de mon cœur, une entrevue que Votre Majesté réglerait elle-même, et qui me rendrait bien heureuse. – Je demande du fond de mon cœur que Votre Majesté me pardonne et me laisse venir dans mon pays d’Angleterre, où j’assure Votre Majesté de tout mon dévouement. L. Anne B… à l’hôpital Ste-Anne. Paris, le 20 décembre 1920. »

Discussion

1. La malade s’est montrée d’abord très réticente. Il est fréquent que les Érotomanes soient réticents au lendemain de leur internement, comme d’ailleurs tous les Délirants Intellectuels ; d’autre part, la réticence est fréquente dans les Asiles comme à la Ville, chaque fois qu’un sentiment érotique est en jeu. Enfin, certains Érotomanes peuvent être d’une mendacité exceptionnelle, et tel est le cas.

J’ai déjà eu une occasion mémorable de signaler que la forme de réticence la plus trompeuse était la Réticence Prolixe. C’est celle que nous trouvons ici.

Il en résulte que de tels malades, comme d’ailleurs tous les Raisonnants, peuvent faire aisément illusion à des Magistrats ou Médecins ; Lasègue lui-même eut fort à faire pour démontrer à la Justice le bien-fondé de l’internement d’un Persécuteur-Amoureux resté classique.

L’Expert, en face de tels malades, est d’autant plus embarrassé, que la façon de les examiner n’a été nulle part codifiée. Nous possédons des questionnaires systématiques à l’adresse des Mélancoliques et des Persécutés divers ; à l’égard des Érotomanes, il n’y en a pas. La cause en est évidemment que ces cas sont rares. En face de tels cas, l’Expert est livré à son ingéniosité personnelle. On croirait même qu’il ne peut en être autrement en face de cas essentiellement individuels. Il n’en est rien ; les conceptions de l’Érotomane se développent systématiquement et il convient de leur appliquer un mode d’enquête systématique, moyennant quoi on obtiendra des réactions systématiques. Ainsi le Médecin organisera un scénario où le deuxième rôle sera inconsciemment passif, et dont toutes les phases seront prévues. Grâce au nombre des cas de ce genre qui ont passé à l’Infirmerie spéciale, j’espère pouvoir donner un jour ce questionnaire et ce scénario.

2. Notre malade présente au complet, ou peu s’en faut, ce qu’on peut appeler le Syndrome Érotomaniaque. Les éléments de ce Syndrome sont : le Postulat Fondamental, consistant en cette conviction d’être en communion amoureuse avec un personnage d’un rang plus élevé, qui le premier a été épris, et le premier a fait des avances ; puis l’attitude paradoxale de ce partenaire, l’assurance qu’il peut bien haïr, mais non pas être indifférent, la conviction que tout en paraissant haïr, il aime encore ; l’idée de l’attention générale dirigée sur la délirante, et d’une collaboration universelle assurée à son partenaire ; l’interprétation incessante de faits actuels et de faits anciens ; interprétation où, selon la règle, l’imagination tient plus de part que le raisonnement ; des réactions typiques (poursuite, voyages), une évolution réglée (optimisme, puis persécution, puis ébauche de quérulence) ; une prédominance évidente des sentiments orgueilleux sur l’érotisme ; enfin, ce que nous aurions pu dire en premier lieu, un ou plusieurs préludes à cette Psychose, sous des formes identiques, mais réduites et transitoires. Tels sont les éléments essentiels du délire chez tous les Érotomaniaques, qui ne sont que cela.

On peut relever quelques détails différentiels. Le mode de désignation de l’adorateur n’a pas été le mode ordinaire ; alors que la plupart des Érotomanes reçoivent, en présence d’une personne donnée, un coup de foudre, et sont par la des Passionnels (avec cette différence toutefois qu’ils reportent en autrui ce coup de foudre), notre malade, a, pour ainsi dire, découvert l’astre par le calcul ; depuis très longtemps ambitieuse, interprétative et érotique, elle a, en vertu d’une tendance et non d’une émotion précise, déterminé son adorateur principal. Ce cas est le moins fréquent chez les Érotomanes. Par contre, il est constant chez les Mégalomanes ou Polymorphes avec appoint érotique. Le fait que la malade est interprétative depuis longtemps explique sans doute, dans quelque mesure, ce mécanisme. Toutefois, nous devons remarquer qu’une fois le Postulat né, il inspire les mêmes raisonnements et les mêmes actes, à peu de chose près, que s’il était né d’un épisode émotionnel.

Notre malade prétend avoir été aimée par le feu Roi, avant que d’être aimée par son fils. Les aurait-elle aimés tous les deux à la fois ? Doit-on admettre qu’elle ait aimé d’abord le père, ensuite le fils ? cela n’aurait rien d’incompatible avec une Érotomanie ; mais la conviction au sujet du père nous semble issue d’une interprétation rétrospective ; son seul intérêt est alors de bien montrer la part de l’orgueil dans le délire.

Les réactions de notre malade ont été relativement modérées ; elle n’écrit pas abondamment et elle ne force pas les portes ; tout en se plaignant d’un préjudice, elle ne réclame pas, actuellement, d’indemnité. Cette réserve résulte peut-être de cette origine quelque peu artificielle de sa passion, que nous avons tout à l’heure montrée ; on conçoit, en effet, qu’une passion qui a trouvé progressivement sa direction n’ait pas tout à fait la même force que la passion née en coup de foudre. Cette différence d’intensité n’a d’ailleurs nullement empêché l’évolution et les réactions principales de se produire dans les sens prévus.

Il est une dernière différence que d’aucuns jugeraient importante, c’est que la passion, chez notre malade, ne prétend pas être platonique. Mais précisément le Platonisme, à notre avis, n’est nullement un trait essentiel du Syndrome Érotomaniaque. Nous y reviendrons.

3. Notre malade était une Persécutée avant d’être une Érotomane. Son Érotomanie n’est-elle qu’une efflorescence secondaire du Délire de Persécution ? Nous ne le croyons pas.

En faveur du caractère secondaire, on pourrait faire valoir : 1) l’anomalie dans le mode de désignation de l’adorateur ; 2) la pluralité des adorateurs ; 3) la bénignité relative des réactions.

Ces différences ne sont pas essentielles. La différence d’intensité n’empêche pas l’identité qualitative des processus ; il en est de même pour la différence d’origine du postulat fondamental ; enfin, la pluralité, tout au moins en succession des adorateurs, se rencontre chez beaucoup d’érotomanes. Cette pluralité non seulement est compatible avec la nature du délire, qui est, nous le montrerons, ambitieux plus qu’amoureux, mais elle y est conforme et le prouve. On peut d’ailleurs dire, dans notre cas, que des adorateurs illustres un seul est vivant, ou présent, ou agissant ; les autres sont morts ou disparus.

Contre l’origine secondaire parle ce fait que les Idées de Grandeur et de Richesse proprement dites sont absentes. La malade ne s’attribue pas (actuellement du moins) une origine illustre, des titres futurs, ni des droits à un héritage. Elle diffère donc, jusqu’à présent, des Mégalomanes proprement dites, ainsi que des Polymorphes. Elle est, au contraire, depuis près de dix ans, une Persécutée avérée.

En réalité, elle présente et elle a présenté de tout temps un caractère ambitieux ; elle a fondé son ambition sur l’idée d’ascendant sexuel ; cet orgueil sexuel est un fonds commun d’où ont pu sortir les idées de Persécution et d’Érotomanie actuelle, ainsi que nombre d’idées orgueilleuses ou érotiques ; entre la Persécution et l’Érotomanie, il y a bien origine commune, probablement : il n’y a pas descendance directe. Les deux délires sont bien connexes, mais ils sont en même temps distincts, comme deux infections associées.

4. Suivant la plupart des auteurs, l’Érotomanie serait caractérisée essentiellement par le caractère platonique du sentiment amoureux. À notre avis, le Platonisme est une donnée accessoire, inconstante, incertaine, instable, ce ne peut donc être un terme de discrimination.

Le Platonisme est accessoire. En effet, l’Érotomanie est, globalement, un Syndrome d’idées avec réactions définies et à évolution réglée, où un Postulat initial est fourni par l’Orgueil Sexuel, et où les convictions absurdes sont liées entre elles de façon à pouvoir être prédites ainsi que les actes. La période optimiste est simple ; la période pessimiste comprend deux ou trois phases : haine mixte (dépit amoureux), haine véritable et quérulence. La première phase est celle des démarches ambiguës, ayant à la fois pour objet la conciliation et la vengeance ; la seconde est celle des accusations mensongères, la troisième est celle des revendications intéressées.

Ce tableau remplit toutes les conditions qu’on exige d’un tableau clinique. Si un élément de plus s’y ajoute, par exemple le Platonisme, il ne peut être qu’accessoire ; il ne saurait être regardé comme essentiel, car il ne conditionne aucun des autres symptômes, il ne contribue pas à leur association, il ne dirige pas leur évolution, il ne commande pas les réactions : qu’il existe ou n’existe pas, tout le délire évoluera de même.

Il y a certes des cas d’érotomanie platonique, et même ces cas ont été décrits les premiers. Mais nous trouvons à côté d’eux d’autres Délires ayant la même base (le Postulat de l’Orgueil Sexuel), engendrant les mêmes conceptions et dans le même ordre, agissant de même, évoluant de même, et qui ne sont nullement platoniques : allons-nous les en séparer ? Nous devons les classer avec eux, non pas seulement parce qu’ils contiennent du Syndrome, les éléments les plus nombreux, mais encore, et surtout, parce qu’ils en contiennent l’élément qui unit tous les autres, les vivifie, et, à bien regarder, les engendre : c’est le Postulat. Ce Postulat est Générateur des raisonnements, des chimères, des actes qui en dérivent, et de l’évolution ultérieure ; c’est donc à lui de fournir le qualificatif de tout l’ensemble et de nous indiquer où le classer.

Si même le Platonisme était plus général, il ne saurait encore servir de terme de discrimination. En effet, pour tout cas donné, il ne saurait être que douteux. Le sujet qui se croit platonique, peut se faire illusion à lui-même, ou encore peut mentir sciemment. Une des malades qui figurent dans les livres classiques jurait n’avoir jamais pensé à l’acte sexuel, ni à propos de son supposé adorateur, ni à propos d’aucun autre homme : c’est peu croyable.

D’autre part, un malade timide et ambitieux peut très bien ne penser que rarement et faiblement à l’acte sexuel, de façon à mentir très peu en disant n’y penser jamais ; et cela ne prouve pas qu’aussitôt l’entente obtenue, il n’en voudrait pas profiter dans les formes traditionnelles. D’autre part encore, un même malade, suivant les jours, se déclarera plus ou moins chaste dans ses désirs ; les hommes surtout conviennent que quand ils épouseront la femme rêvée, ils lui feront « quelques concessions ». Ainsi un même malade pourrait, suivant les jours, être ou n’être pas érotomane, si ce terme devait être synonyme de platonique ; et cependant le fonds, la forme et la marche du délire resteraient les mêmes. S’il en était ainsi, on devrait décréter qu’il y a une moins proche parenté entre deux Érotomanes typiques, dont l’un serait platonique et l’autre non, qu’entre l’Érotomane Platonique et un Amoureux Platonique Banal : ce serait absurde.

Si une importance excessive a été donnée à ce détail du Platonisme, cela tient sans doute aux trop beaux cas qu’on a publiés les premiers, et qui se trouvaient être platoniques. Il s’est alors passé ce qui s’est passé déjà pour la Paralysie Générale : un type extrême a été isolé le premier, et le nom donné d’abord à ce type a dû être dépouillé de son sens, à mesure qu’on reconnaissait des cas moins excessifs.

La vérité, à notre avis, est que 1) il y a des causes qui font paraître l’Érotomane plus platonique qu’il ne l’est en réalité ; 2) que le Platonisme est réellement plus fréquent chez l’Érotomane que chez l’homme normal.

Le Platonisme, souvent, est plus apparent que réel, parce que tant que le sujet Érotomane n’a pas atteint son premier but, l’Entente Parfaite, il n’a guère à penser au second, qui est la jouissance ; cela est vrai surtout pour les sujets timides, nombreux chez les Érotomanes, car les prétentions sans limite n’empêchent pas la timidité.

D’autre part, les exigences sexuelles sont fréquemment bien moins marquées chez les sujets érotomanes que chez l’homme sain. Il y a pour cela une raison profonde : c’est que l’Amour, quoi qu’il en semble, n’est pas la source principale du Délire Érotomaniaque ; la source principale est l’Orgueil, l’Amour n’est que la source accessoire. Orgueil Sexuel, certes, mais Orgueil principalement.

Le Postulat Fondamental résulte visiblement de l’orgueil, plus que de la passion ; cela est tout simplement visible dans les cas où l’objet est identifié par raisonnement, comme dans notre cas. Les idées subséquentes sont encore orgueilleuses ; ainsi l’idée que l’objet, supérieur socialement ou encore intellectuellement, doit cependant être dirigé par l’être soi-disant humble, qui l’aime, et qu’à cette condition seulement il peut être heureux et génial ; aussi l’idée que l’univers a les yeux fixés sur son roman, et le favorise. De même l’intensité de l’espoir et la très longue conservation de la bonne santé, qui lui est connexe, s’expliquent par la prédominance de l’orgueil sur le désir, car jamais passion contrariée n’a pu produire durablement ces résultats. En résumé, l’orgueil, beaucoup plus que le désir ou l’affection, est une source de l’Érotomanie. Dès lors, il n’y a rien que de logique à ce que vraiment, dans le nombre des Érotomanes, il y ait un certain contingent de Platoniques, et que, dans le reste du contingent, le coefficient de sensualité puisse être souvent peu élevé.

Mais ce n’est pas là une conséquence très essentielle. Il peut arriver que l’orgueil même exige la possession charnelle ; ce sentiment nous paraît être plus fréquent et plus impérieux chez la femme chaste ou non, que chez l’homme. De certains propos évasifs, de certaine répliques qui échappent, résulte cette notion que, pour la femme, il y a une gageure établie entre elle d’une part, d’autre part l’homme et les supposés spectateurs, que dans le conflit imaginaire des deux caprices elle veut avoir le dernier mot, et que son but est moins d’avoir l’homme que de l’avoir eu.

En résumé, le Platonisme est loin d’être un élément fondamental dans le Délire Érotomaniaque. Il ne doit pas être directif dans la reconnaissance des cas, et il ne doit pas influer sur leur classement. La classification doit être commandée, ici, comme sur tout autre terrain, par un ensemble cohérent, qui doive lui-même sa cohérence à l’Élément Générateur. Cet Élément Générateur, c’est cet élément à la fois affectif et idéatif que nous nommons le Postulat.

5. Il est de toute façon nécessaire de scinder le groupe nosologique actuellement qualifié d’Érotomanie, car il a été composé de cas disparates.

On y trouve réunis des cas d’Érotomanie vraie avec Platonisme avéré (Magnan, Garnier), un cas qu’on peut difficilement croire Platonique (Kraft-Ebing), des cas d’Érotisme mal définis, des Délires Polymorphes avec Érotisme, enfin un cas célèbre de Hantise Érotique, sans détermination de personne, chez un Obsédé Cyclothymique. Ce dernier cas (adoration d’un être virtuel, logé dans un astre invisible, inaccessible, etc.) est à bien des égards l’inverse des vrais cas d’Érotomanie ; c’est un Érotisme platonique à forme semi-obsessionnelle, c’est un spécimen aberrant, qui mériterait un nom à part si les cas en étaient nombreux. Il a été classé dans l’Érotomanie ; pourquoi ? uniquement en raison du platonisme ; c’était trop peu.

Si le groupe actuel de cas, qualifié d’Érotomanie, est dissous, auxquels des cas maintiendrons-nous l’étiquette d’Érotomanie ? En principe, la décernerons-nous à un Symptôme ou un Syndrome ? Évidemment à un Syndrome. Notre choix sera encore plus certain si, comme critérium de classement, on nous propose un symptôme qui soit incertain et instable, comme le Platonisme.

D’ailleurs, par sa consonance même, le vocable d’Érotomanie convient surtout à un Syndrome. Quant aux cas que nous retirons de l’Érotomanie, les qualificatifs ne leur manqueront pas : érotisme, érotisme banal, érotisme diffus, érotisme orgueilleux diffus, hantise érotique, obsession érotique, etc. Nous réservons le nom d’Érotomanie à ce Syndrome à point de départ, conceptions et évolutions bien définies, et avec ou sans platonisme, dont nous venons de donner un exemple.


62 G. de Clérambault et Brousseau, « Coexistence de deux délires : Persécution et Érotomanie (Présentation de malade) », Bul. Soc. Clin. Méd. Ment., déc. 1920, p. 238.