Mes dernières volontés mon testament

Le Talmud dit : « Avant de faire le Monde, Dieu tendit un miroir aux créatures afin qu’elles y voient les souffrances de l’esprit et l’extase conséquente. Certaines prirent le fardeau et d’autres le refusèrent. Dieu radia ces dernières du Livre de la Vie. »

Le Dieu vague et sans pitié qui est censé avoir dit cela d’une façon injustifiable mais juste est un être parfaitement illusoire et arrogant, créé de toutes pièces. Les hommes se démettent du droit à l’arrogance au profit d’une humiliation exigée par la société ; celle-ci, renforcée par le moindre signe d’humilité, le renforce à son tour.

Prenons ces mots à la lettre, c’est-à-dire beaucoup trop simplement. Les dernières volontés sont les dernières choses en ce monde qu’un individu désire ou désire désirer, puisque toute volonté sera un reflet de l’extériorité qui transforme les personnes que nous sommes en incarnations de toutes les personnes que nous pouvons être à un moment quelconque. Le dernier « vœu » est précisément le désir perdu. Nous ne ferons peut-être plus de vœux. Mais nous voudrons évacuer en masses nos désirs hors de la région insoupçonnable des fantasmes et des lacunes impossibles à combler que laisse un désir refusé. Nous perdrons ainsi la dernière volonté perdue et nous la recopierons sous une forme légale qui ressemblera à un poème ou à une chanson ou qui pourra être dessinée au lieu d’être rédigée. Mes vœux, par l’effet de cette volonté, sont transformés en une appropriation par moi, avant que vous ne lisiez ceci, vous autres, de ce que je veux en ce monde.

Le mot testament nous plonge dans le monde visuel. Fait convenablement, il signifie : voir que l’on n’a jamais été vu. Ainsi abandonnés dans la vacuité des rapports sociaux ordinaires – rapport : sorte de relation entre d’autres gens supposés quitter les sentiers battus conseillés par le monde normal, qui n’est ni entier ni sacro-saint et qui se prétend inguérissable – pour la première fois, nous commençons, grâce à ces dispositions testamentaires particulières, à nous porter témoins de nous-mêmes. Nous explorons notre corps, nous percevons le durcissement de notre pénis ou les tensions fluctuantes de notre vagin et avec un miroir convenablement dirigé, nous transformons ce qui témoigne foncièrement de la merde, en notre naissance. À moins que nous ne nous y opposions, nos dernières volontés et notre testament seront la négation de tout cela.

Comment transformer le testament conventionnel en une sorte de don afin que les fleurs ne soient plus mises sur les tombes, mais qu’elles poussent comme du beau gazon grâce au merveilleux engrais résultant de cette putréfaction doucement engageante de nos corps ? Si nous voulons faire un testament re-nouvelé qui élude les « fins parfaites » de l’Ancien et du Nouveau Testament, nous devons en savoir un peu plus long sur le don. En rédigeant un testament, on doit renoncer à la prudence du témoin et ingérer une belle quantité d’absurdités afin de devenir assez dénué d’esprit pour cesser d’être témoin, pour recevoir et donner. Mais l’ambiguïté du don doit être pleinement enregistrée si nous ne voulons pas perpétuer les formes établies de la violence sociale dont j’ai parlé dans ce livre.

Si nous partons du vieux-norvégien et du haut-moyen allemand pour arriver à l’allemand et au hollandais modernes, nous pourrons noter qu’en général, lorsque « don » est au féminin, il signifie une donation qui résulte d’un sentiment de générosité. Au neutre, « don » signifie poison. La linguistique ne nous a jamais appris ce que ce mot veut dire au masculin ; peut-être qu’historiquement il a été en dehors de l’éventail des choix sociaux.

Les hommes sont des hommes. Un jour, ils deviendront des gens, mais pour acquérir la sensation totale de la cavité-du-corps-et-de-l’esprit dont nous sommes issus, il nous faut continuer à être les témoins sans esprit de notre testament.

Les hommes du premier monde persécutent le tiers monde et les minorités du premier monde, y compris la principale « minorité » : les femmes. Pour la bonne raison qu’ils sont jaloux de la négritude des uns – elle est colorée – et de la procréation des autres – elle est vivante. Chaque éjaculation produit des milliers de spermatozoïdes, mais il n’y a dans la femme qu’un seul œuf qui sauvera un spermatozoïde du destin courant des spermatozoïdes. En ce sens, les éjaculations sont parfaitement contingentes et indifférentes. Les hommes sont tellement fats que, finalement, en dépit de leurs dires, l’orgasme est peut-être beaucoup plus fréquent chez les femmes que chez les hommes.

La noirceur, je l’ai déjà dit, est en termes physiques, scientifiques, toutes les couleurs fantastiquement concentrées. L’homme blanc a perdu la couleur parce qu’il est terrorisé par ses envies. Son sang s’est retiré de ses tissus faciaux à cause d’une peur méconnue, perpétuelle et perpétuée. La classique interprétation qui voudrait que l’homme blanc ait peur de sa propre puissance est aussi ridicule qu’insensée. L’homme blanc envie, tout simplement, la couleur de l’homme noir. Le génocide perpétré à l’égard de l’homme noir est la défense ordinaire contre cette envie, et il y a une relation claire, quoiqu’elle ne soit pas d’égalité, entre l’assassinat d’une race et la sujétion des femmes.

La révolution ne sera une réalité sociale complète que lorsque l’homme blanc assumera tous les tons de la noirceur et qu’il aura lui aussi des bébés.

À Cuba, la doctrine guévariste de l’Homme Nouveau se rapproche du sens étendu que j’ai donné dans ce livre au mot révolution. L’homme nouveau est un révolutionnaire pragmatique qui anéantit réellement les structures du pouvoir de l’État féodal bourgeois. Il prend tout le pouvoir qui lui est nécessaire pour maintenir une communauté autonome. Il apprend à la défendre avec des fusils et, simultanément, il se sert de la théorie marxiste comme d’une technique, pour être au monde d’une façon qui ne permettra jamais plus aux rapports d’exploitation de se reproduire, et pour détruire toute initiative de reconstruction de la hiérarchie bureaucratique. Les tendances bureaucratiques persistent encore à Cuba, onze ans seulement après sa Libération, mais je n’y ai point trouvé de signes indiquant que les gens toléreraient longtemps qu’on leur imposât des formes sclérosées de non-vie.

Dans le cas cubain, les raisons de ce succès révolutionnaire original résident dans certaines qualités de l’Homme Nouveau que j’essaierai de définir. Parmi les premiers révolutionnaires, ceux qui avaient un passé espagnol catholique s’évadèrent de ce passé dans un élan poétique et visionnaire qui rendit possible la conjonction de l’effort révolutionnaire et d’une pauvre paysannerie prétendument superstitieuse. Il rendit surtout possible une conjonction avec l’esprit du vaudou qui prévalait parmi les Afro-Américains, et qui, si caché et si implicite fût-il, définit, dans l’expérience, la perpétuelle possibilité de régénération. Si l’on examine l’idéologie de l’Homme Nouveau, on y trouvera donc un curieux syncrétisme qui va des origines chamaniques du Vaudou jusqu’à un protochristianisme (l’idée de l’Homme Nouveau chez saint Paul). Je parle ici d’un christianisme qui n’est encore ni institutionnalisé ni contre-révolutionnaire. Ces différents traits de lumière s’intègrent depuis un lointain passé pour culminer dans la présente lumière d’un marxisme perpétuellement renouvelé et donc radicalement opposé, en fait, au simple révisionnisme.

Je crois que nous pouvons, maintenant, commencer à définir le lien qui existe entre les formes révolutionnaires du tiers monde et ce qui doit être au cœur de la transformation révolutionnaire du premier monde. Au cours d’un discours que j’ai prononcé en public à l’occasion de l’anniversaire de la révolution cubaine, j’ai demandé aux gens combien d’entre eux étaient prêts, à ce stade, à mourir pour la révolution socialiste. Un seul charmant jeune homme m’a dit, après, qu’il croyait l’être. La question était à la fois ironique et directe. Je crois que nous avons, maintenant, à être résolument capables de risquer notre vie et de mourir sur le trottoir au cours d’une guérilla urbaine ; j’ai mis trente-six ans à y arriver, d’autres y parviennent beaucoup plus vite. Pour pénétrer plus loin dans l’ambiguïté de l’expression « risquer sa vie », je crois que nous devons la comprendre comme une rupture courageuse avec toutes les formes d’immobilisme social dans lesquelles nous sommes englués.

Je pense, par exemple, à l’installation dans la vie familiale monogame qui limite notre travail, nos relations amoureuses et constitue un empiétement destructeur sur la vie de tous ceux qui entrent en contact avec nous.

J’ai déjà critiqué cette attitude en la décrivant comme l’Illusion de la Quantification de l’Amour.

Nous devons aussi trouver le courage, quand cela est nécessaire, de quitter notre « situation » dans le cadre du travail institutionnalisé et de vivre en coopérative dans l’Ouest prérévolutionnaire. En réalité, je veux en venir à l’idée que, étant donné un désespoir éclairant, « risquer sa vie » devient le synonyme de la risquer pour la sauver. Il n’y a pas de générosité dans les suicides conventionnels que nous nous choisissons en fonction de la famille ou du travail. Ils ne comportent pas non plus d’amour de soi, et, par conséquent, ils ne permettent pas de faire aux autres de dons sans ambiguïté.

Dans une étude sur les testaments29, Philippe Ariès démontre qu’avant le milieu du XVIIIe siècle la famille n’intervenait dans la vie des gens que durant les crises ou après la mort. Ce n’est que depuis cette époque que la famille a envahi la vie de tous les jours au point d’annexer toute la vie quotidienne en en faisant son territoire : territoire des crimes les plus violents de notre société, voire de meurtres souvent déguisés en martyres d’enfants. Tous les meurtres sont des meurtres familiaux ayant lieu soit dans une vraie famille, soit dans ses répliques.

La forme familiale de l’existence sociale, qui caractérise toutes nos institutions, détruit fondamentalement les initiatives autonomes parce qu’elle refuse de reconnaître ce que j’ai appelé la dialectique entre être-seul et être-avec-les-autres. Au cours de ces deux derniers siècles, la famille s’est fait l’intermédiaire d’une invasion de la vie des individus, laquelle était indispensable à la survie du capitalisme impérialiste. Par définition, la famille ne peut jamais nous laisser seuls, car elle est l’ultime convergence des mass media les plus perfectionnées. La famille est un poste de télévision plein d’effets de couleur, de sensations tactiles, de goûts et d’odeurs que l’on nous impose pour nous faire oublier d’éteindre le poste. Aucune drogue psychédélique n’aura d’effets tant que nous n’aurons pas appris à fermer opportunément ce poste familial. Cela doit se faire en fonction d’une liquidation ou du moins d’une neutralisation partielle des membres de la famille et de ses rouages ; la liquidation de ces derniers est encore plus importante que celle des objets familiaux intériorisés. La famille est un système que nous surimposons perpétuellement aux autres, avec une violence aveugle qui les encourage à violer aveuglément la source de cette violence aveugle. Voilà en quoi nous devons intervenir.

Le moment est venu d’écrire nos dernières volontés et notre testament : il n’y a qu’une clause essentielle et expresse. Rien ne doit être laissé à la famille. Mère, père, frères, sœurs, fils et filles, mari et femme nous ont précédés dans la mort. Ce n’est pas à eux que nous donnerons quoi que ce soit qui nous appartient, ce n’est pas eux que nous garderons en nous. Le sang de la consanguinité s’est déjà écoulé par les gouttières des rues familiales de banlieue.

L’âge de nos parents est révolu puisqu’ils ont envahi le centre absolu de nous-mêmes, tout comme nous si nous ne comprenons pas le sens profond de ces dernières volontés.

J’espère qu’à la fin de notre vie nous aurons un amour à quitter, même s’il a été meurtri, et qu’il nous restera aussi un désespoir, finalement vaincu. Nous les laisserons tous deux aux hommes, aux femmes et aux enfants.

Ainsi ferai-je.


29 In « Wills, Tombs and Families », New Society, 25 septembre 1969, n° 356, p. 473-475.