Joyeux pré-anniversaire

Pourquoi ne pas ajouter un an à nos vies, le jour anniversaire de notre naissance, et célébrer ce qui se passait un an avant notre venue au monde ? Il y avait, en ce temps-là, deux groupes de substances chimiques, l’un dans le corps maternel et l’autre dans le corps paternel : un ovule en formation dans les ovaires de notre mère et un spermatozoïde, encore informe, dans les testicules de notre père. Si nous pouvons ressentir assez profondément cette cassure chimique, nous pourrons – ou nous ne pourrons pas, d’ailleurs – prévoir le mariage chimique imminent avec joie, parce que nous pourrons être sûrs que c’est le seul type de mariage qui soit un pur événement dans le monde, un événement qui montre en plein jour à quel point le « mariage », au sens courant, est une obligation sociale qu’engendre la peur.

Il nous faut circonscrire ce que la « psychanalyse » et la « psychothérapie analytique » peuvent nous apprendre sur le comportement humain. L’intelligibilité de ce comportement peut être accrue par une théorie « existentielle » du dépassement : tout conditionnement qui, à son tour, nous entraîne vers de nouvelles zones de conditionnement qui, elles aussi, peuvent être refusées par un choix radical.

Au-delà, nous sommes plongés dans des régions mystérieuses qui doivent être appréhendées, je veux dire sciemment saisies et retenues, au moins momentanément. Nous ne pouvons les voir, en effet, à cause de l’habile mystification qui les éclaire d’un jour particulier. Cette mystification consiste dans la multiplication des jeux défensifs par lesquels nous nous aveuglons nous-mêmes et auxquels jouent, entre eux, les gens liés par des relations personnelles et directes. La mystification est une façon de ne pas voir, collectivement choisie et engendrée. Elle se définit comme un plan social, une accumulation coordonnée (synthèse refusante) des stratégies et des techniques qui visent à la destruction de la vision, c’est-à-dire la conjonction de lumière et d’obscurité dans un tout social donné. Ce tout, ce peut être les mendiants de Calcutta qui vivent réellement et mal dans les ghettos blancs de New York et de Chicago, dans les communautés de San Francisco et de Notting Hill Gâte. Ou les peuples massacrés du Sud-Est asiatique, d’Afrique du Sud et d’Angola qui, comme chacun sait, vivent confortablement et donnent par leurs votes convaincus un semblant de pouvoir global et destructeur à leurs assassins cadavériques, et les installent dans les plus beaux quartiers de Greenwich Village, Neuilly-sur-Seine et Welwyn Garden City. Ou une famille, une amitié, un réseau humain que vous connaissez personnellement ou que vous vous imaginez.

La mise au monde, par qui que ce soit, d’un mystère démystifié, est révolutionnaire au moment même où il est dés-institutionnalisé au profit d’un système oscillant suicide meurtre.

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Il y avait un jeune homme qui, tout au long de son enfance, jusqu’à l’âge de neuf ans, aurait voulu être battu par son père. Un jour, enfin, le père leva la main avec l’intention de frapper son fils sur les fesses. Mais la fessée se transforma en gifle sur le visage de la mère voyeuse.

Heidi, quatre ans, après que je lui eus appris à parler aux arbres, à leur serrer convenablement la main, à écouter leurs différentes réponses, à dire bonjour aux uns et à sortir les autres de leur mutisme : « Je crois que tu es tout simplement cinglé. »