Mort de la famille

Dans cette critique de la famille, on se référera principalement au noyau familial des sociétés capitalistes contemporaines. Cependant, une analyse plus générale et la plupart de mes affirmations porteront sur le fonctionnement social de la famille en tant qu’elle est un instrument de conditionnement idéologique (le refus d’un vocabulaire humaniste est ici intentionnel et nécessaire) dans toutes les sociétés fondées sur l’exploitation : société esclavagiste, société féodale, société capitaliste depuis son stade le plus primitif au siècle dernier jusqu’aux sociétés néo-colonialistes de l’actuel premier monde1. Cette analyse s’applique également à la classe ouvrière du premier monde, aux sociétés du deuxième monde ainsi qu’aux pays du tiers monde, dans la mesure où ces derniers ont acquis par endoctrinement une illusoire conscience qui est, comme nous le verrons, le produit du pacte-suicide secret2 dont la cellule familiale bourgeoise est responsable. Cette cellule, qui s’intitule elle-même « famille heureuse », est celle de la famille qui prie ensemble et demeure ensemble à travers la maladie et la santé, jusqu’à notre mort, notre séparation ou notre libération dans la triste concision des épitaphes des pierres tombales chrétiennes : pierres érigées, à défaut de toute autre érection, par ceux qui nous pleurent de si étrange façon, en se souvenant d’autant plus intensément de nous qu’ils vont plus vite à nous oublier. Ce faux deuil est d’autant plus normal et poétique qu’une affliction véritable est impossible si les personnes qui se pleurent ne se sont jamais rencontrées. Le noyau familial bourgeois, pour parler ici le langage de ses agents – sociologues universitaires et politicologues –, est devenu aujourd’hui le meilleur moyen de ne pas se rencontrer et, par conséquent, la négation même du deuil, de la mort, de la naissance et de l’expérience qui précède la naissance et la conception.

Pourquoi ne tombons-nous pas dans le piège confortable de la famille s’hypostasiant elle-même en la Famille, et, de l’intérieur même du système, n’explorons-nous pas ensuite les différents mécanismes par lesquels la structure interne de la famille bloque les rencontres entre les êtres et exige de chacun de nous l’offrande sacrificielle qui n’apaise rien ni personne, si ce n’est cette abstraction hautement agissante : la Famille ? Faute de dieux, nous avons dû inventer de puissantes abstractions et aucune d’elles n’est aussi fortement destructrice que la famille.

Le pouvoir de la famille réside dans sa fonction de rouage social. Elle renforce le pouvoir réel de la classe dominante dans toutes les sociétés fondées sur l’exploitation, en tirant de chaque institution un paradigme éminemment contrôlable. Ainsi trouvons-nous l’organisation familiale reproduite dans les structures sociales de l’usine, du syndicat, de l’école primaire et secondaire, de l’Université, des grandes firmes, de l’Église, des partis politiques et de l’appareil d’État, de l’Armée, des hôpitaux, y compris des hôpitaux psychiatriques, etc. Il y a toujours des « pères » et des « mères » bons ou mauvais, aimés ou détestés, des « frères » et « sœurs » plus âgés ou plus jeunes, des « grands-parents » défunts ou insidieusement répressifs. Freud a découvert que nous transférons sur les différents membres de notre famille d’élection (notre propre femme et nos enfants), ainsi que sur nos collègues, des lambeaux de l’expérience première acquise dans notre famille d’origine. Puis, sur cette base de non-réalité, dérivée d’une première absence de réalité, nous parlons des « gens que nous connaissons » comme si nous avions la moindre chance de connaître la personne qui connaît les gens que la personne suppose elle-même connaître. En d’autres termes, la famille, telle que la société la métamorphose, rend anonymes les gens qui travaillent et vivent ensemble dans n’importe quelle institution ; elle les sérialise et les parque dans un groupe indifférencié, mais apparemment amical, au sein duquel chaque « véritable personne » coopère avec une autre « véritable personne ». Cette exclusion de la réalité de la personne par l’intériorisation des fantasmes hérités du passé familial est aussi très bien mise en évidence par le problème le plus fondamental de la psychothérapie, celui de la dépopulation progressive de la pièce. Au début de la cure, la pièce peut contenir des centaines de personnes, principalement les membres de la famille, sur plusieurs générations, mais aussi d’autres personnes déterminantes. Une partie de la foule est nécessairement composée des autres, intériorisés par le soignant ; mais, pour garantir le succès de la thérapie, le praticien doit être assez familier avec les machinations de sa propre famille et les avoir maîtrisées. Il sera peu à peu amené, au cours de la cure, à repérer tous les membres de cette vaste famille et de ses ramifications, à leur demander au moment opportun de « quitter la pièce » jusqu’à ce que deux personnes restent, deux personnes libres de se voir ou de se quitter. L’aboutissement idéal de la cure est alors la complète disparition de la dualité soignant-soigné3, stade illusoire d’absence de relations, par lequel la cure est forcée de commencer et qui dérive du système familial binaire de l’éducateur et de l’éduqué. Quand les parents accepteront-ils d’être élevés par leurs propres enfants ?

Il est vain de parler de la mort de Dieu ou de la mort de l’Homme, parodiant ainsi le sérieux projet de certains théologiens contemporains et des structuralistes, tant que l’on n’a pas complètement considéré la mort de la famille, système qui, par sa fonction sociale, est condamné à filtrer la plus grande partie de notre expérience et à retirer ensuite à nos actes toute réelle et généreuse spontanéité.

Avant toute interrogation cosmique sur la nature de Dieu ou de l’Homme, surgissent en chacun de nous d’autres questions beaucoup plus concrètes et personnelles : d’où est-ce que je viens ? d’où m’ont-ils pris ? à qui suis-je ? (on se pose cette question avant même de pouvoir se demander : qui suis-je ?) Puis viennent d’autres questions moins souvent exprimées mais vaguement formulées, telles que : que se passait-il entre mes parents avant et pendant ma naissance ? (En d’autres termes, est-ce que je proviens d’un coït orgasmique, ou bien qu’est-ce que mes parents pouvaient bien penser qu’ils faisaient ensemble ?) Où étais-je avant qu’un de ses spermatozoïdes ne rencontre un de ses ovules ? Où étais-je avant d’être moi ? Où étais-je avant de pouvoir poser cette question ? Où étais-je avant d’être ce moi-là ?

Avec un peu de veine, nous sommes tous exceptionnels (et il en est plus parmi nous qui le sont qu’on ne le croit en général, il suffit pour s’en convaincre de se souvenir d’une ou deux situations critiques qui témoignent de notre caractère unique). Par exemple, quelqu’un m’a raconté qu’à sa naissance la sage-femme avait dit à sa mère : « Celle-ci est déjà venue ici. » Plus banalement, on dit à certaines personnes que ceux qu’elles prennent pour leurs parents ne le sont pas vraiment : « Il y a eu une erreur à la maternité, on vous a mis une mauvaise étiquette. » Cela peut aller, selon les informations récentes, jusqu’à impliquer que certains enfants proviennent d’autres espèces, qu’ils sont évidemment non humains, voire même extra-terrestres et monstrueux. Certaines personnes, toutefois, peuvent être à ce point dépourvues de curiosité qu’elles intériorisent toute une série de questions sans réponse, en une mystification intérieure sur leur fondamentale identité : qui suis-je ? où en suis-je ? où suis-je ?

La famille, en se terrorisant et en terrorisant, est habile à convaincre de l’inutilité d’entretenir le doute sur ces problèmes. Ne pouvant supporter de douter d’elle-même ni de ses capacités d’engendrer santé mentale et attitudes convenables, elle supprime en chacun de ses membres la possibilité de douter.

Or, chacun de nous, tous autant que nous sommes, en est membre.

Chacun de nous, envers et contre sa bonne éducation, peut avoir à redécouvrir la possibilité de douter de ses origines.

Je suis encore quelque peu incrédule quand je rencontre des personnes adoptées, ou certaines dont un des parents a quitté le domicile familial et n’y est jamais revenu, et qui se privent tellement de leur doute et de leur curiosité qu’elles n’ont jamais tenté de retrouver le ou les parents disparus, non pas tant pour avoir avec eux des relations que pour se confronter avec le fait et la nature de leur existence. Également troublante est la rareté des rêveries brodées sur le « roman familial » et sur une famille idéale et étrange à laquelle chacun peut imaginer appartenir, famille qui ne projetterait pas ses problèmes sur l’individu mais deviendrait pour cet individu le véhicule imaginaire de la projection de sa propre existence.

En bref, nous devrions vouloir et arriver à résumer tout le passé de notre famille, accomplissant ainsi notre libération par rapport à elle, libération plus efficace sur le plan personnel qu’une simple rupture agressive ou qu’une brutale séparation géographique. Si l’on suit cette première voie – et cela se passe toujours à travers des relations qui ne sont pas forcément des relations thérapeutiques au sens formel du terme –, on peut arriver à la rare situation d’aimer vraiment et librement ses parents, au lieu d’être emprisonné dans un amour étouffant et ambigu qui, bien sûr, lèse autant les parents que les enfants.

Ne doutant plus, nous en viendrons à douter de notre existence même, nous perdrons notre propre vision des choses, nous en arriverons à ne plus nous voir que dans le regard des autres, ces autres (tous tourmentés, sans jamais l’avouer, par la même difficulté) que nous sécurisons et qui nous imaginent en pleine sécurité. En fait, nous sommes victimes d’une sécurité illusoire qui élude le doute et qui, par conséquent, détruit dans la vie ce qui nous donne le sentiment de la vie elle-même. Le doute, simultanément, gèle et fait bouillir la moelle de nos os, les fait trembler à l’infini comme des dés jamais lancés, joue dans nos artères une violente et secrète musique d’orgue, gronde de façon inquiétante et affectueuse dans nos bronches, notre vessie et nos intestins. Le doute, c’est encore la contraction phallique et la détente, c’est l’invitation et le refus dans chaque mouvement vaginal. En d’autres termes, le doute est réel s’il nous permet de revenir à cette réalité. Mais, pour ce faire, nous devons éliminer les fausses routes que sont l’athlétisme et le yoga ; ce sont des rituels qui ne font que renforcer le complot familial qui tend à faire croire qu’on peut réaliser son corps selon un emploi du temps et en dehors de véritables relations. Cet « emploi du temps » évoque le dressage que nous avons subi au cours de notre deuxième année pour apprendre à être propres, il rappelle ces premiers mois de notre vie où « nous nous retenions », mais nous fait oublier l’équilibre possible entre la rétention et l’évacuation de nos excréments.

La mort du doute et la mort du corps tirent leur origine des besoins grégaires développés au premier chef par la famille. Une des premières leçons que nous acquérons dans le cours du conditionnement familial est qu’en ce bas monde nous ne pouvons nous suffire à nous-mêmes. On nous enseigne avec force détails à nous déposséder de nous-mêmes et à vivre tellement agglutinés les uns aux autres que nous nous collons des lambeaux de la personnalité d’autrui jusqu’à ne plus distinguer ce qui, dans notre personnalité, nous appartient de ce qui appartient aux autres. Telle est l’aliénation : soumission passive à l’invasion des autres qui ne sont, à l’origine, que les membres de la famille. Ne nous méprenons pas sur cette passivité : c’est par un libre choix que nous nous soumettons à ce genre d’invasion.

Toutes les métaphores développées dans la « paranoïa » sont une protestation poétique contre cette invasion. La poésie, quelle que soit sa qualité, n’est jamais appréciée par la société ; et si le poète parle trop fort, il finit en traitement psychiatrique. L’institution psychiatrique est, après l’école et la prison, le troisième moyen de défense dont dispose la famille contre l’autonomie des individus, sans compter, bien sûr, les nombreuses institutions propres à les rejeter.

Il me semble que, de nos jours, la paranoïa, du moins dans le premier monde, est une nécessaire tentative de libération et d’accomplissement total.

Tout le problème est d’être assez discret pour ne pas être assassiné par la société, ou socialement récupéré, sous des dehors plus doux et plus civilisés, par la longue analyse de notre délire de persécution. Le problème n’est pas de « résoudre » ce délire, mais de l’utiliser lucidement à la destruction d’un état de fait – objectivement persécuteur – dans lequel nous sommes enferrés avant même notre naissance.

Le thérapeute, dans son travail, peut avoir beaucoup plus souvent à confirmer des peurs paranoïdes qu’à les nier ou à les modifier dans un sens quelconque. Cela, en effet, reviendrait pour le thérapeute à projeter sa propre paranoïa sur les autres, quand il est dans l’incapacité de les sortir de cette partie du monde réellement persécutrice où ils se trouvent immergés sans espoir.

Nous devons, je crois, réévaluer certaines expériences et certains états catalogués comme morbides, puis, grâce à une complète « déclinicalisation » de notre appareil conceptuel, les considérer comme des tactiques plus ou moins réussies pour acquérir autonomie et cohérence interne. Dans un ouvrage précédent4, j’ai démontré quelle distance infinie, du point de vue de la vérité de la vie, sépare d’une part la norme – triste destin de la plupart d’entre nous – et d’autre part la santé et la folie qui se rejoignent au pôle opposé.

Le point crucial est ici le rôle que joue la famille en produisant, à travers la socialisation initiale de l’enfant, la normalité et les bases du conformisme. Pratiquement, élever un enfant c’est détruire une personne. De plus, l’éducation met la personne hors d’elle-même et loin d’elle-même. En jouant sur l’étymologie grecque, on peut illustrer cette idée.

Image1

L’état eknoïde à gauche du diagramme est l’état normal du citoyen conditionné et toujours obéissant. Dans cet état, l’homme est étranger à tous les aspects de son expérience, à toute véritable raison d’agir, étranger aussi à son propre corps quand il n’est pas objet d’exploration pour les autres ; il refuse prudemment toute possibilité de changement, si bien que l’on peut dire, sans crainte d’une métaphore déplacée, qu’il a perdu la tête.

La plupart des gens, dans le premier monde, se soumettent à cet assassinat chronique en murmurant seulement quelques plaintes et en oubliant vite leur désaccord. De cet assassinat, la compensation est manifeste : on peut devenir riche ou du moins « aisé », diriger une grosse entreprise ou un État, ou même se réjouir de la dévastation écologique d’énormes surfaces au profit de valeurs admises. Tout bien pesé, il n’y a rien de mieux que d’avoir perdu la tête. Rien de pis que la perte subie.

Par une série de métanoïas, l’homme peut se sortir de l’état eknoïde. On entend par là un changement de sa personnalité profonde qui atteint son apparence, sa surface sociales. C’est un véritable chemin de Damas, avec conversion, repentir et, même au deuxième stade de la métanoïa, des « signes » de dépression et de deuil.

La première métanoïa conduit à une zone « paranoïaque », état où l’homme est à côté de lui-même. Si l’eknoïa est l’état où l’on est hors de soi-même, dans la paranoïa, du moins, on en est près. Ici, il s’agit de relations de voisinage avec soi-même, qui peuvent devenir affectueuses. Si l’eknoïa est un état de l’être, accumulation négative qui résulte du conditionnement social inauguré par la famille, la paranoïa, elle, est le début d’une existence active, début d’une vie consacrée à de nouveaux projets. Il y a certainement une confusion entre les fantasmes persécuteurs et les réalités persécutrices. Avec les premiers, l’homme explore la réalité sociale à travers la projection, d’abord inconsciente puis à moitié consciente, des structures du passé sur le présent. Si, dans le domaine des relations les plus significatives, cette recherche est assez radicale, l’homme commence alors à développer une conscience objective de la réalité persécutrice, laquelle dépasse sa personne et ses projections, bien qu’elle provienne de son expérience familiale primitive, expérience où la première année conditionne le délire de persécution.

La deuxième phase est celle du travail sur soi-même au sens de travail total, notion qui implique cette autre, utilisée en psychanalyse, « l’élaboration » (working through). Elle nous procure un sentiment de cohérence et nous donne l’impression d’être, en nous-mêmes, distinct, comme une personne d’une autre personne, détenteur d’une autonomie qui n’est pas solitude, mais ouverture sur le monde. Ici, l’homme s’encourage lui-même, il s’octroie un nouveau cœur non par transplantation, mais par imagination. Dans l’état d’autosuffisance qui résulte de ces relations avec lui-même, il relève le défi d’assumer toutes les nouvelles expériences, de sorte qu’il peut se permettre une généreuse ouverture sur le monde (le mouvement noïque). À ce stade, l’homme est prêt à abandonner son égocentrisme et à rompre les limites de son être fini.

La dernière métanoïa est le passage du moi actif et autonome au moi-dans-le-monde (transcendance, anoïa), œuvrant à travers la négation de l’autopréformation dans un moment d’antinoïa. Il n’est plus question ici d’états de l’être, ni de l’illusoire sérénité qu’ils procurent.

Il y a, évidemment, place pour des confusions entre ces états, la plus désastreuse étant la tentative de passer de l’eknoïa et de la paranoïa à l’anoïa, sans avoir l’autonomie requise. L’emploi incontrôlé de drogues psychédéliques et abortives, les formes alarmantes de ce qui semble être des « dépressions psychotiques » sont de telles tentatives. Quand cela se produit, les gens se trouvent encore prisonniers des rets de leur famille, ainsi que de ceux de l’image familiale qu’ils ont intériorisée, et sont forcément en quête de répliques familiales non contraignantes.

La famille n’est pas seulement une abstraction, une fausse existence, une essence, elle existe aussi pour nous inciter à dépasser tout le conditionnement qu’elle nous a fait subir. Néanmoins, la voie par laquelle nous pourrions effectuer ce « dépassement » semble toujours bloquée. Il y a de nombreux tabous dans le système familial, qui vont beaucoup plus loin que le tabou de l’inceste, celui de la gourmandise ou celui de la saleté. L’un d’eux est l’implicite prohibition de l’autonomie. Il semble qu’il y ait très peu de mères capables de foutre la paix à leurs enfants et de leur permettre de développer leur faculté d’être seuls. Elles éprouvent toujours le besoin d’arrêter les gémissements des autres, ne fût-ce que pour elles-mêmes. Cela les conduit à violer le temps de l’autre dans sa tentative pour le sécréter au lieu de l’épargner, de sorte qu’on impose à l’enfant l’emploi du temps nécessaire à la mère, qui reflète plus ou moins l’emploi du temps de la société. L’enfant peut avoir besoin d’expérimenter, en son propre temps, la frustration, le désespoir et finalement une dépression dans sa totalité.

Mon expérience personnelle m’a enseigné que nous respectons très peu le temps des autres ou le temps dont les autres ont besoin dans leur relation avec nous. Une des principales contributions de Freud à la technique de la psychanalyse, peut-être la plus importante, est d’avoir inculqué à l’analyste le respect systématique et discipliné du développement naturel de l’interaction des différentes temporalités : pas d’intervention, mais une totale attention. En ce sens, la situation psychanalytique peut devenir idéalement une sorte d’antifamille dans laquelle on peut entrer par libre choix et dont on peut sortir lorsqu’on y a fait ce que l’on avait à y faire.

La situation analytique n’est pas une situation de transfert familial dans laquelle, par un simplisme inconscient, nous transformerions les autres en fragments de l’ensemble des impressions acquises au cours de l’expérience familiale passée. Cela se fait seulement en passant, bien qu’il s’agisse d’une voie lactée à traverser. Ce lait-là a déjà débordé et il ne sert à rien de pleurer. Ainsi, l’individu traverse tout cela avec un élan profond qui pénètre son être de toutes les suggestions passées de l’être dont cet individu accepte l’intrusion en lui.

Ce qu’il y a à faire, dans tout cela, c’est découvrir une souple dialectique entre être-seul et être-avec-les-autres. C’est cette antithèse que nous devons examiner plus longuement si nous voulons découvrir comment une personne, privée de sa vitale solitude durant les premières années de sa vie, inventera, plus tard et dans l’angoisse, sa séparation d’avec le monde.

Philippe, un enfant de six ans, vivait avec ses parents dans un hôtel appartenant à des proches. Toute sa vie il avait été couvé, n’avait jamais été laissé seul un instant. Mais, un jour, en jouant dans le jardin, il posa les mains sur une petite vasque d’un blanc éclatant et regarda l’eau moussue qui reflétait le ciel. Saisi, il leva les yeux vers le ciel, le voyant pour la première fois, comme s’il avait eu besoin de ce reflet dans l’eau pour en percevoir la réalité. Puis, dans un moment de suffocation qui fut aussi celui de sa libération, il prit conscience de sa totale contingence et de sa solitude. Il sut qu’à partir de ce moment il ne pourrait faire appel à personne et que personne ne pourrait faire appel à lui de façon à infléchir la trajectoire de sa vie, vie qu’il savait maintenant avoir choisie, du moins dans les grandes lignes. Sa mère l’appela pour dîner. Il rentra, ayant compris pour la première fois qu’il n’était pas l’enfant de sa mère mais qu’il s’appartenait. Le fait est que Philippe ne pouvait raconter son expérience à aucun membre de sa famille sous peine que celui-ci la trahît en la traduisant dans son langage ou en en faisant un sujet de plaisanterie.

Si nous ne découvrons pas l’autonomie durant la première année de notre existence et plus tard, avec des moments d’angoisse, dans l’enfance, nous risquons ou bien de devenir fou vers la fin de notre adolescence ou bien d’abdiquer et de devenir un citoyen normal, ou bien encore de nous frayer un laborieux chemin vers la liberté grâce à des relations ultérieures, qu’elles soient spontanées ou psychanalytiques. De toute façon, nous devons un jour quitter la maison. Il se peut que le plus tôt soit le mieux.

Il va donc être question de communicabilité et de l’absence de réceptivité qui caractérise le système familial. Prenons, par exemple, une situation banale entre parents et enfants. L’adulte marche dans la rue en tenant l’enfant par la main. À un moment donné, il y a une nécessaire rupture de réciprocité : l’adulte tient la main de l’enfant, mais l’enfant a cessé de tenir la main de l’adulte. Par un subtil changement kinesthésique de la pression de la main, l’enfant de trois ou quatre ans signifie qu’il veut marcher seul dans la rue, à ce moment précis qu’il a choisi lui-même. Ou bien le père resserre sa pression ou bien il prend ce qu’il sait être un grand risque : laisser l’enfant le quitter non quand il le désire, lui, ou quand la société le suggère, mais au moment voulu par l’enfant.

Comment apprendre à se mêler de ses propres affaires, comme le fit le poète japonais Basho ? Dans son journal de voyage La Route étroite de l’Extrême-Nord, Basho raconte que, peu après s’être mis en route, il vit de l’autre côté d’une rivière un petit enfant abandonné qui pleurait. Il aurait pu revenir au village voisin et procurer à l’enfant une sorte de foyer. Il choisit néanmoins de continuer son voyage solitaire, parce qu’il l’avait ainsi projeté. La pitié de Basho s’exprima abondamment en vers, mais son voyage devait passer d’abord. Il savait qu’il ne pouvait rien pour l’enfant tant qu’il ne savait quoi faire pour lui-même.

Notre principale tâche, si nous voulons nous libérer de notre famille en la prenant dans les deux sens (famille réelle et image intériorisée de la famille), est de voir à travers elle. Pour rendre cela phénoménologiquement juste, on peut avoir recours à la visualisation : imaginons que quelqu’un regarde à travers une série de voiles, le premier représentant l’image de sa mère avec une expression familière, qui revient spontanément à la mémoire, le deuxième celle de son père, lui aussi avec une expression connue ; puis il verrait successivement celles de ses frères et sœurs, celles de ses grands-parents et de toutes les personnes qui ont tenu une place dans sa vie. Sur le dernier voile, c’est sa propre image qu’il verra. Dès lors, tout ce qu’il devra faire après avoir regardé à travers toute la famille, c’est sonder, à travers lui-même, un néant qui le ramènera à lui dans la mesure où ce néant est le néant particulier de l’être. Après une contemplation suffisante de ce néant, la terreur qui en découle s’amenuise.

Autrement dit, le sur-moi, l’image intériorisée de nos parents, les parcelles de leurs corps primitivement aimés ou haïs, les menaçantes injonctions de vie ou de mort sonnant à nos oreilles du début à la fin de notre existence, tout cela doit passer du statut d’abstraction théorique, à peine intelligible, à celui de réalité phénoménale. Le sur-moi, abstraction théorique, n’est rien d’autre qu’une série d’impressions sensorielles et d’images qui doivent, dans notre conscience, être vues, entendues, goûtées et touchées. Pour des raisons que nous pourrons examiner plus tard, je condenserai toutes ces modalités sensorielles dans la vision, dans les actes de voir et de voir au travers. Il s’agit ici de concrétiser le sur-moi en en dévoilant les composantes phénoménales, afin de s’en servir comme d’un bouclier, d’une sonnette d’alarme ou d’une mitraillette, plutôt que d’être utilisé, voire détruit par lui. Pour y arriver, les techniques existantes ou à inventer sont extrêmement nombreuses.

En dehors des interprétations en cours de thérapie, on peut recourir à l’histoire et aux mythes et surtout conjurer nos propres mythologies. Beaucoup d’entre nous, par exemple, parlent du mythe du Golem. Souvenons-nous de l’histoire cabalistique originale : les familles juives fabriquaient des statues d’argile et inscrivaient sur leur front le mot Emeth (vérité). Ces monstres pouvaient être employés comme des serviteurs s’acquittant de toutes les tâches domestiques jusqu’à ce qu’ils deviennent incompétents, désobéissants ou simplement trop grands. À ce moment, le maître de maison devait se hisser jusqu’au front du Golem et effacer le premier E de Emeth, ne laissant subsister ainsi que l’inscription Meth (mourant). Le monstre mourait alors et ses restes étaient balayés. Il arriva qu’un maître de maison laissa tellement grandir le Golem qu’il ne put atteindre le front de la turbulente créature. Il réfléchit un peu et puis, sachant que tous les Golems – ou sur-moi – sont fort obéissants, il lui ordonna de se pencher un peu pour ramasser de la poussière. Comme le Golem s’exécutait, il put effacer le E de Emeth. Mais, ayant oublié la taille de la créature, il fut étouffé par la masse de boue qui lui tomba dessus. Ce qui revient à mourir prématurément d’une thrombose coronaire, d’un cancer ou d’une balle tirée par la police au cours d’une manifestation. Dès lors, comment être l’ami de nos Golems, ce qu’après tout ils désirent probablement ?

Encore un exemple pour illustrer le pouvoir de la famille dont l’image peut nous poursuivre alors qu’on en est séparé par plusieurs milliers de kilomètres. Quelqu’un que j’ai connu essayait désespérément de sortir d’une situation familiale complexe qui rejaillissait sur toutes ses démarches professionnelles et sur ses relations avec sa femme et son enfant. Puis, un jour, sa mère lui raconta cette histoire juive très connue : un jeune homme tomba amoureux d’une belle princesse qui habitait une ville voisine. Il voulut l’épouser, mais elle y mit la condition qu’il lui rapportât le cœur de sa mère. Il rentra chez lui et, profitant du sommeil de sa mère, lui découpa le cœur. À moitié satisfait seulement, il courut à travers champs vers la princesse. À un moment donné, il trébucha et tomba. Le cœur s’échappa de sa poche et, comme le jeune homme était étendu là, le cœur lui dit : « T’es-tu fait mal, mon fils chéri ? » En se montrant trop obéissant vis-à-vis de l’image intériorisée de sa mère dont une des formes se projetait dans la princesse, il en devint l’esclave et ne put jamais plus se libérer de cet amour immortel et encombrant.

Récemment, un bel enfant de huit ans, considéré comme schizophrène avec les symptômes de « retrait autistique », fut amené dans mon cabinet par son père et sa mère. On lisait sur lui : C’est mal de manger les gens. Il grimaçait, gesticulait et ne pouvait ou plus exactement ne voulait pas s’asseoir ni prendre part à la discussion. Sa mère, de toute évidence boulimique, dévorait l’enfant en se polarisant uniquement sur son « esprit », son « corps » et son « bien-être ». Elle le protégeait de camarades brutaux, d’un directeur d’école trop sévère et qui le punissait à tort. Son comportement s’expliquait par la frustration plus que sexuelle à laquelle la soumettait son mari, professeur dans une université de l’ouest de Londres. Il l’affamait d’ailleurs dans la mesure où lui-même était privé de toute sorte de contact humain par la bureaucratie universitaire qui, pour la première fois, au demeurant, semblait commencer à admettre – quoique difficilement – cette frustration contre laquelle des étudiants radicaux luttent de plus en plus – avec un succès croissant. À l’issue de quelques séances qui rassasièrent la mère, elle put parler comme on ingurgite ! Elle eut de moins en moins tendance à dévorer son fils. Il retourna à l’école et noua ses premières amitiés. Un mois plus tard, je le revis. Cette fois, il ne présentait plus aucun symptôme psychotique et on pouvait lire sur lui : Mangez-moi, c’est délicieux. Le « problème clinique » était résolu. Au-delà, il n’y a que politique.

Un moine tibétain, au cours d’une longue retraite méditative, commença à avoir des hallucinations : il voyait une araignée. Chaque jour, elle apparaissait et grandissait. Elle finit par atteindre la taille de l’homme et par le terrifier. À ce moment, le moine demanda conseil à son guru qui lui répondit : « La prochaine fois que l’araignée viendra, trace une croix sur son ventre puis, après mûre réflexion, prends un couteau et enfonce-le au milieu de la croix. » Le lendemain, le moine vit l’araignée, traça la croix puis réfléchit. Comme il s’apprêtait à enfoncer le couteau, il baissa les yeux et vit avec stupeur que la croix était tracée sur son propre nombril. Il est évident que distinguer entre ses ennemis intérieurs et extérieurs est littéralement une question de vie ou de mort.

La famille a trait à l’intérieur et à l’extérieur.

La famille a trait à la vie, à la mort, à la fuite honteuse.

L’intériorisation des structures familiales, quand elle n’est pas ressentie ou qu’elle est mal ressentie, a des conséquences qui apparaissent, par exemple, au cours des manifestations politiques lorsque les organisateurs ignorent justement la réalité de cette intériorisation. Nous voyons ainsi des manifestants se faire inutilement blesser parce qu’ils projettent sur la police les aspects négatifs, primitifs et puissants de leurs parents. Ce qui les conduit à attaquer « dans le dos », parce qu’ils ne se défendent pas seulement contre les attaques des vrais flics mais contre celles du flic familial qui vit dans leur esprit. Ceux qui se livrent le plus à ce genre d’attaques ambiguës sont vite repérés par la police et par les magistrats. Il est significatif que les manifestants qui se font le plus rouer de coups par la police écopent aussi des peines les plus lourdes devant le tribunal. L’objectif révolutionnaire est, inutile de le dire, vite oublié.

Si nous considérons la paranoïa comme un état morbide et ce, dans tous les sens du terme, je crois qu’elle n’est un problème social que dans l’esprit des policiers, des magistrats et des politiciens des pays impérialistes. Ces malheureux incarnent à ce point le sur-moi de notre entourage et la projection de certains de nos côtés autopunitifs qu’ils perdent à nos yeux toute sorte d’existence propre. Néanmoins, toute la pitié que nous pourrions éprouver à leur endroit ne doit pas nous empêcher de lutter efficacement contre la réelle persécution qu’inconsciemment ils imposent au tiers monde, qu’il s’agisse du tiers monde d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine, ou du tiers monde inconnu de tous et de lui-même, planqué au cœur du premier monde. Je définirai plus tard ce tiers monde secret. Il suffit pour le moment de dire qu’il est hippy, nègre, quelle que soit en fait sa vraie couleur, et qu’il tend à s’emparer du pouvoir local dans les usines, les universités, les écoles. Il est privé non d’éducation mais par l’éducation, il enfreint les lois sur la drogue et, en général, s’en tire bien. On l’attaque en le taxant par exemple « d’omnipotence infantile », comme le fit un de mes collègues psychiatres en parlant des Gardes rouges durant la Révolution culturelle.

La question qui se pose maintenant est de savoir si cette prétendue catégorie « psychopathologique » peut échapper au diagnostic amateur des familles et de certains psychiatres qui sont tous tellement imprégnés de la terreur archéo-idéologique du chien de garde qu’ils risquent de ne pas le prendre pour ce qu’il est, c’est-à-dire un chien de salon. Ce danger d’invalidation étant écarté, les personnes ainsi stigmatisées peuvent trouver à leurs aberrations une utilisation révolutionnaire au lieu de les laisser se couler dans une névrose personnelle qui confirme toujours le « système » et joue indéfiniment son triste jeu.

Au travers de telles considérations pointe une sourde menace : la possibilité de casser les structures de la famille en jouant pleinement sur l’autodestruction que porte en elle cette institution. Cette destruction sera – à cause de la lucidité qui la conduit – tellement radicale qu’elle exigera une révolution de toute la société. Nous avons maintenant à distinguer entre les formes et les possibilités pré et post-révolutionnaires. Concrètement, nous avons à créer dans un cadre prérévolutionnaire certains prototypes isolés qui pourront être, dans un contexte post-révolutionnaire, développés sur une échelle de masse.

Résumons certains aspects de la famille qui ont toujours pour effet de nier l’homme quand ils n’ont pas de conséquences fatales. Nous étudierons plus loin les moyens de les détruire.

Il y a, en premier lieu, l’agglutinement des gens, fondé sur le sentiment qu’ils ont de leur incomplétude. Prenons un exemple typique de cette situation : la mère. Elle se sent incomplète en tant que personne et cela pour une série de raisons complexes dont les principales sont sa relation à sa propre mère et son rôle effacé dans la société. Ainsi, dans tout ce système colloïdal qu’est la famille, elle s’accroche à son fils afin qu’il compense un double manque dont l’un est subjectif : c’est sa mère qui lui en a donné le sentiment, et l’autre, objectif : il s’agit de sa suppression sociale. Quant au fils, même s’il « réussit » à quitter la maison et à se marier, il ne parviendra jamais à être plus complet que sa mère parce que, pendant les années les plus critiques de sa « formation », il s’est ressenti comme un appendice du corps et de l’esprit maternel. Au stade suprême de cette symbiose, le seul moyen pour lui de s’en sortir est une série d’actes qui le feront traiter de schizophrène (1 % de la population est hospitalisé une fois dans sa vie sous cette étiquette) et transférer dans cette réplique de la famille qu’est l’hôpital pour malades mentaux. Il se peut que seule la chaleur de l’amour permette aux gens enferrés dans la famille et les institutions sociales qui la répètent de s’en dégager. Le paradoxe est ici que l’amour ne peut nous aider que si nous traversons une région, considérée comme aride, de total respect pour notre propre autonomie et pour celle de toutes nos relations.

En second lieu, la famille excelle à créer des rôles déterminés plutôt qu’à établir des conditions permettant à l’individu de prendre en charge son identité. Il s’agit ici de l’identité au sens mouvant et actif et non au sens figé des essentialistes. La famille endoctrine l’enfant en lui inculquant le désir de devenir un certain type de fils ou de fille (puis de mari ou de femme, de père ou de mère), elle ne lui laisse qu’une « liberté surveillée », étroitement confinée dans un carcan rigide. Au lieu de nous laisser cultiver un égocentrisme de bon aloi qui permette à nos actions de jaillir du centre de nous-mêmes, d’un nous que nous aurions créé et choisi, on nous apprend à nous soumettre ou à vivre excentré par rapport au monde. Ici, être excentrique signifie être normal puisque c’est être comme tout le monde, éloigné du centre de soi-même qui devient alors une région oubliée d’où nous parviennent seulement des voix de rêve parlant un langage également oublié. La plus grande partie de notre langage conscient n’est qu’une pâle et grinçante imitation des voix étranges et profondes venues de nos rêves et des modes de conscience préréflexifs (inconscients).

Être ainsi excentrique, bien élevé et normal, revient à vivre sa vie en fonction des autres et voici comment la famille inaugure un système de clivage de la personnalité tel que, plus tard dans la vie, nous fonctionnons toujours à l’intérieur des groupes sociaux comme l’une ou l’autre face d’une dualité. Cela découle du paramètre refus/acceptation de notre liberté. Nous refusons certaines de nos propres possibilités et nous en chargeons les autres. Ceux-ci à leur tour se démettent en notre faveur des possibilités inverses. Ainsi, par exemple, l’antithèse éducateur-éduqué est bien ancrée dans les familles. Toute possibilité pour les enfants d’élever leurs parents est donc écartée et le devoir socialement imposé aux parents les contraint à refuser toute joie qui risquerait de supprimer la répartition des rôles. Ce système d’obligations est transposé dans toutes les institutions dont feront ensuite partie les personnes élevées dans une famille (j’inclus ici, bien sûr, les familles adoptives et les orphelinats qui fonctionnent sur le même modèle). Un des spectacles les plus tristes que je connaisse est celui d’enfants de six ou sept ans, sous l’œil de leurs parents, « jouant à l’école » avec des pupitres et donnant des leçons exactement de la même manière qu’à l’école primaire. Comment revenir sur cette abdication et cesser d’empêcher l’enfant de nous transmettre la secrète sagesse que nous lui faisons oublier parce que nous oublions que nous l’avons oubliée ?

En troisième lieu, la famille est la première à socialiser l’enfant et, en tant que telle, à lui inculquer des freins sociaux manifestement plus puissants que ceux dont il aurait besoin pour se frayer un chemin dans la course d’obstacles dessinés par les agents de l’État bourgeois : police, administration universitaire, psychiatres, assistantes sociales, familles répétant passivement le modèle familial de leurs parents, à ceci près que les programmes de T.V. ont un peu changé. Au départ, on n’apprend pas à l’enfant comment survivre en société mais comment s’y soumettre. Le rituel de surface, les bonnes manières, les jeux organisés, les opérations mécaniques apprises à l’école remplacent systématiquement les expériences créatrices spontanées, les jeux inventifs, le libre développement de l’imagination et des rêves. Il arrive qu’il faille recourir à une thérapie bien comprise pour redonner à nos expériences toute leur valeur, pour enregistrer convenablement nos rêves et, par suite, les développer au-delà du point de stagnation que la plupart des gens atteignent avant leur dixième année. Si cela se produisait sur une assez grande échelle, la thérapie deviendrait subversive et menacerait l’État bourgeois parce qu’elle ferait apparaître de nouvelles formes de vie sociale.

Il suffit pour l’instant de dire que chaque enfant, avant que l’endoctrinement familial ne dépasse un point de non-retour et que l’endoctrinement scolaire ne commence, est, du moins en germe, un artiste, un visionnaire et un révolutionnaire. Comment retrouver ce potentiel perdu, comment remonter le chemin qui mène du jeu réellement ludique, qui invente lui-même ses propres règles, aux jeux ridicules et normaux qui ne sont que des comportements sociaux ?

Quatrièmement – et nous étudierons cela avec plus de détails dans d’autres chapitres –, la famille impose à tous les enfants un système de tabous. Elle y arrive, comme il en va généralement de toutes les contraintes sociales, en leur inculquant un sentiment de culpabilité, épée de Damoclès qui risque de tomber sur la tête de quiconque préfère ses options et ses expériences à celles recommandées par la société. Si l’on perd la tête au point de désobéir ouvertement aux impératifs de ces systèmes, on est poétiquement décapité ! Le « complexe de castration », loin d’être pathologique, est une nécessité inhérente aux sociétés bourgeoises ; en fait, c’est lorsque certaines personnes sont en danger d’en guérir qu’elles recherchent avec embarras une thérapie – ou une nouvelle forme de révolution.

Le système de tabous enseigné par la famille dépasse de beaucoup le tabou manifeste de l’inceste. Les moyens sensoriels de communication, hormis l’ouïe et la vue, sont largement restreints. La famille interdit à ses membres de se toucher, de se sentir, de se goûter. Les enfants peuvent s’ébattre avec leurs parents, mais une stricte ligne de démarcation est dessinée autour de leurs zones érogènes. Ainsi, les garçons âgés ne peuvent embrasser leur mère que d’une façon très mesurée, oblique et guindée. Les étreintes et les attouchements entre sexes opposés deviennent vite, dans l’esprit de la famille, une dangereuse sexualité. Il y a avant tout le tabou de la tendresse que décrit si bien Ian Suttie dans son livre Origins of love and hate5. En famille, la tendresse peut être ressentie – certes – mais en aucun cas exprimée, à moins d’être formalisée jusqu’à perdre pratiquement toute réalité. On peut se souvenir du jeune homme dont parle Grace Stuart6 et qui, voyant son père dans son cercueil, se pencha sur lui, l’embrassa sur le front et lui dit : « Père, je n’ai jamais osé faire cela de ton vivant. » Peut-être que si nous sentions à quel point sont morts les hommes vivants, le désespoir que nous en ressentirions nous inciterait à prendre plus de risques.

Au cours de ce chapitre, j’ai dû employer un langage archaïque, foncièrement réactionnaire et certainement en contradiction avec ma façon de penser ; il en est ainsi, par exemple, du vocabulaire familial : mère, père, enfants (au sens de « leurs enfants »), sur-moi. Le mot « mère » implique un certain nombre de fonctions biologiques, des fonctions de protection première, un rôle conditionné socialement, et aussi une certaine « réalité » juridique. En fait, la fonction maternelle peut s’étendre à d’autres personnes : le père, les frères et sœurs et surtout d’autres personnes extérieures à la famille biologique.

Nous n’avons pas besoin de père et de mère, nous avons besoin d’attention paternelle et maternelle.

Je trouve absurde de vouloir réduire des relations complexes mais intelligibles à des faits biologiques purement contingents et circonstanciels, faits qui ne sont que le prélude à des actes produisant, eux, des rapports sociaux.

Je me souviens d’une séance avec une mère et sa fille. À un moment donné, la mère me dit avec une tristesse profonde, mais non sans courage, qu’elle commençait à éprouver le sentiment d’une perte décisive et d’une grande jalousie en se rendant compte que le thérapeute était devenu la mère de sa fille beaucoup plus qu’elle ne l’était elle-même. Les frontières entre les relations de transfert et les relations « réelles » ne peuvent jamais – et à mon sens ne devraient jamais – être bien nettes. Il s’agit de vivre une nécessaire ambiguïté tout en ressentant la différence entre l’image projetée, donc changeante, de l’autre, et la perception invariable que l’on peut en avoir.

Toujours est-il que, malgré ces récriminations contre le vocabulaire que l’on doit employer, je ne proposerai pas ici de nouveau langage, mais je soulignerai seulement la fatuité et le danger qu’il y a à fétichiser la consanguinité.

Le sang est plus épais que l’eau uniquement en ce sens qu’il véhicule une certaine stupidité sociale.

La famille, faute d’être capable de produire ses saints « Idiots », devient elle-même simple d’esprit.


1 D. Cooper se réfère ici au monde dit libre ; de même, lorsqu’il parle du deuxième monde, il s’agit des pays du bloc socialiste (N.d.T.).

2 Il s’agit, comme la suite du livre l’éclaire, de la mort de la personnalité qui résulte toujours de certains aspects de la vie familiale (N.d.T.).

3 Il n’y a pas en français d’équivalent au mot anglais analysand. Le seul terme s’appliquant à celui qui subit la cure est analysé. L’analysé subit vraiment (D.C.). (N.B. Depuis 1967, le terme analysand a été introduit, dans le même sens, par Jacques Lacan. Cf. : Scilicet 1. N.d.T.)

4 Psychiatrie et Anti-psychiatrie, éd. du Seuil, Paris, 1970.

5 Les Origines de l’amour et de la haine.

6 Grace Stuart, Narcissus, A psychological Study of Self Love, George Allen and Unwin, Londres, 1956.