Fin de l’éducation : ce n’est qu’un début

Nous n’avons rien appris, nous ne savons rien, nous ne comprenons rien, nous ne vendons rien, nous n’aidons en rien, nous ne trahissons rien, et nous n’oublierons pas.

Affiche tchèque pour la liberté

Nous devons d’abord débarrasser le champ du discours de préjugés concernant l’éducation et, par conséquent, rayer de la carte des notions telles qu’examens, diplômes, divisions entre les enfants, division entre écoles primaires et secondaires, ségrégation effectuée en fonction de l’âge et du sexe, durée des études déterminées par des examens, thèses ou compositions qui sont des rites crétins de passage amenant le candidat de limbes absurdes à d’autres limbes auxquels il est censé croire, etc.

Il est facile de justifier la suppression de ces rites superficiels et fanatiques qui pervertissent les réalités de l’initiation dans le sens d’un endoctrinement simpliste et d’un conformisme qui abuse les gens au point de leur faire perdre toute faculté critique. Essayons d’apporter quelques éclaircissements sur cette question, déjà en partie explorée.

Nous devons donner ici à l’éducation un sens très large, faute de quoi elle continuera d’avoir des effets assassins, ceux de la corde passée autour du cou de la victime étranglée.

L’éducation est un processus de totalisation du moi à partir des interactions de la formation personnelle continue et de l’influence que les autres exercent sur lui tout au long de sa vie. Par formation, on entend ici l’émergence d’un certain type de personne qui condense des fragments particuliers d’expérience ; c’est-à-dire le dépassement de la contradiction sujet-objet, dans la mesure où la personne, et elle seule, synthétise ces deux entités, utilise activement les moments passifs de son expérience et observe passivement son activité et celle des autres jusqu’au stade où l’observation elle-même devient un acte, et ainsi de suite. De plus, l’expression « tout au long de sa vie » ne se réfère pas à une durée biologique, chiffrable en années. Elle n’exclut pas que nous puissions, en un certain sens, vivre et avoir des expériences avant et après les faits biologiques que sont notre naissance et notre mort, pas plus qu’elle n’exclut la possibilité de construire une phénoménologie à partir d’expériences de ce genre.

Examinons les plans qui décident pour nous de notre vie, bien avant notre naissance véritable ou celle de nos parents et de nos grands-parents. Nous aussi, d’ailleurs, nous déterminons la vie des autres. Nous laisserons de côté, pour l’instant, les conséquences de ces plans quant à notre mort physique.

Les recherches accomplies durant les deux dernières décennies sur la genèse de la schizophrénie montrent bien à quel point la folie devient intelligible si on comprend le système de communication qui sous-tend la cellule familiale. Les plus récentes de ces études prouvent qu’il est extrêmement important, pour parfaire cette intelligibilité, de remonter jusqu’à la troisième génération de la famille du « fou ». Je dirai même jusqu’à la quatrième, et plus loin encore, dans un passé si ancien qu’il n’existe dans le souvenir conscient d’aucun des membres de la famille qu’il connaît.

Ce passé lointain est ressaisi dans les rêves, dans les « expériences psychotiques » et dans certains états dus aux drogues ; mais je crois aussi à la nécessité de tenir compte de certaines expériences actuelles, convenablement structurées. Elles doivent devenir la préoccupation première de l’éducation. Je le crois parce que ce que j’ai dit de la compréhension des prétendus schizophrènes s’applique aussi à la vie de n’importe qui, une fois éliminée la prétention à la normalité.

J’illustrerai ce point par un rêve critique qu’a fait un jeune metteur en scène juif de trente et un ans. Il avait quitté la maison à vingt-trois ans, définitivement pensait-il, et avait épousé une jeune fille d’un pays connu pour son antisémitisme. Leurs relations traversaient une période de crise. Lui suivait de nombreuses séances psychanalytiques, tant en famille – à cause d’une jeune sœur qui avait eu une dépression « schizophrène » – que seul, à cause de sa « crise conjugale » et de son « inhibition au travail ». Il fit alors un rêve. Ce rêve aurait pu être celui de n’importe qui. Il semblait s’adresser à travers lui à des masses de gens inconnus mais parfaitement déterminés. Une phrase revenait en leitmotiv : « J’ai perdu le livre. » Il rêvait qu’il entrait dans une maison d’un village arabe du Moyen-Orient. Après un intermède dans le rêve, au cours duquel il eut des rapports avec une fille blanche et une fille noire, il sortit par le toit de la maison, arriva dans un paysage désert, atterrit sur une hutte. Il y rencontra un ancien rabbin. Il s’assit sur un tout petit tabouret devant le rabbin. Tous les sentiments de persécution éprouvés au cours de la première partie du rêve s’envolèrent et firent place à un sentiment de perte et de tristesse. Tout à coup, il éclata de rire et tomba de son tabouret. Cela tournait à la farce bouffonne, et, avec le Sage, il riait à perdre haleine. Il se réveilla avec la sensation très forte que « ce n’était pas seulement son rêve ». En un certain sens, il avait remonté son cordon ombilical jusqu’à son véritable point d’attache, puis le cordon s’était rompu dans les éclats de rire, laissant le jeune homme isolé dans le monde et voyant l’autre en tant qu’autre.

Il faut, je crois, beaucoup réfléchir au fait que la vie intra-utérine (et nous ne parlons pas ici de ce qui se passe avant) ne représente pas les sept ou huit dixièmes de l’iceberg, mais peut-être – pour jouer avec les chiffres – jusqu’aux neuf dixièmes de l’expérience que nous vivrons jamais. L’influence de la vie intra-utérine n’est certes pas limitée aux neuf premiers mois : à un certain niveau, nous la subissons toute notre vie. Comment avons-nous pu oublier et maintenant comment nous rappeler la cascade de sang dans l’aorte abdominale de notre mère, son mouvement régulier, discipliné, biologique, répétant comme un écho timide le battement du cœur plus lointain, et ses borborygmes calmes et nerveux mais bien plus spontanés ? Comment avons-nous pu oublier et comment retrouver l’incroyable orchestration de sa respiration, le crissement de ses muscles qui se tendent et se détendent ? Ses mains qui sentent nos mouvements ? Le docteur et la sage-femme qui nous palpent avec compétence mais sans attention ? Les produits pharmaceutiques pour nous garder et ceux pour se débarrasser de nous ? Les fantasmes développés par notre mère à cause de ceux que d’autres – très loin dans l’histoire – ont développés à son endroit ? L’enroulement de nos nerfs et la connaissance de la possibilité génétique de leur imperfection ? La détermination irréversible de notre sexe qui nous met au défi de pouvoir de temps à autre en changer par la suite ? Notre arrivée dans la lumière crue de la clinique entre des mains pleines de devoir, mais vides de plaisir ? Le bruit des instruments chromés ? Les doigts importuns et impératifs de la sage-femme qui nous incitent à attendre ou à rebrousser chemin ? C’est au moment où « ils » sont prêts qu’ils décrètent que nous sommes empressés de naître. Puis, dans une sorte d’orgasme, nous arrivons et sommes déposés dans une écuelle, prêts à être consommés ultime infanticide commis par un monde d’êtres sans chair, squelettiques. Nous hurlons et accessoirement nous gonflons nos solides poumons, mais ce cri reste dans les mémoires comme celui que nous ne pousserons jamais plus – à moins de le retrouver plus tard en roulant à tombeau ouvert, toutes vitres fermées. Notre corps ne sera jamais plus un lieu de protestation ou d’action, mais il peut y avoir d’autres formes de protestation au droit inné, supprimé à la naissance, de crier « non » au monde. Non ! recommençons et ce sera mieux cette fois-ci parce que ce sera notre fois. Les docteurs et les infirmiers devront arriver à notre heure et trouver leur heure dans la nôtre. L’inverse, c’est l’accoucheur-fossoyeur de Beckett. Il attend dans ses tombes fraîchement creusées que l’enfant glisse de l’utérus maternel dans ses mains. Ces mains sont celles de notre mère et les nôtres.

En réalité, nous traitons ici de l’éducation dans sa phase critique. Cette éducation est double : celle de la personne qui naît et celle de la mère, du docteur et de la sage-femme. Éduquer les adultes revient à les ouvrir à l’expérience de l’enfant afin que les résonances de leurs expériences retrouvent leur origine : l’expérience de la naissance. Celle-ci leur est, je crois, davantage extirpée par un processus conscient d’anti-éducation que refoulée, au sens classique de la psychanalyse. Dans la théorie de Freud lui-même, le concept de refoulement est à la fois spécifique et déterminé et le refoulement opère sous la forme d’un enseignement pré-réflexif, de la mère à son enfant, au cours de la première ou deuxième année. Ce qui veut dire que l’enfant intériorise des aspects de la présence de sa mère qui excluent le souvenir de l’expérience de la naissance et que la mère a non seulement été confrontée à la même situation avec sa propre mère, mais à une foule d’expériences sociales consciencieusement et consciemment destinées à faire oublier l’enfant. En effet, il n’y a pas d’étape de l’expérience humaine qui soit davantage soumise à des tabous que celle de la naissance et de la mort, sans parler des expériences qui précèdent la naissance et qui suivent la mort. La délimitation des tabous de l’inceste et, plus généralement, de la sexualité était une introduction historique nécessaire aux machinations plus grandioses de l’homme qui canalise sa terreur dans l’interjection : Non !

Nous voyons alors ce qu’est la fonction du refoulement, cerné par une multitude de manœuvres conscientes qui peuvent être minées de façon plus ou moins concrète et contre-attaquées par une nouvelle éducation. Avant de laisser la petite fille être son propre bébé, on la manipule en lui offrant des bébés-objets (les poupées les plus « parfaites » sont les plus chères), pour lui apprendre à oublier l’expérience de sa naissance et de son enfance, à ressembler à un enfant au lieu d’être son propre enfant, et si plus tard elle veut revenir à cette enfance, elle sera puérile, régressive, hystérique, etc. Elle est élevée de manière à être une mère comme sa mère et comme toutes les autres mères à qui on a appris non à être elles-mêmes, mais à être « comme des mères ». Cela me rappelle une histoire que m’a racontée un de mes collègues. Aux États-Unis, un jeune homme qui, évidemment, a été ensuite jugé psychotique, fit sauter avec une bombe à retardement l’avion plein de voyageurs dans lequel sa mère partait en vacances. Il lui avait auparavant envoyé une carte pour la fête des mères avec l’inscription suivante : « À quelqu’un qui a été comme une mère pour moi. » Peut-être bien que cette bombe à retardement est sous chacun de nos sièges, en ce moment même, parce que nous confondons les innocents et les coupables et que nous les confondons parce que notre compulsion inhibitrice nous pousse à poser cette question. À cet égard, quelle différence n’y a-t-il pas entre nos destins et ceux des guérilleros traqués au Vietnam, en Angola ou au Brésil ! Ils s’accrochent à leur fusil et disent en une métaphore aussi appropriée que possible à leur façon de parler : « Je suis ici, je suis moi-même, laissez-moi être et laissez-moi choisir ceux avec qui je veux être parce que sinon… »

Le mouvement qui va du refoulement à la répression pure et simple est aujourd’hui très clair : le refoulement peut être modifié et socialement adapté mais, pour l’essentiel, il nous colle à la peau afin de collaborer, quand c’est possible, au « bien social ». La répression peut être tortueuse et habile, elle peut prendre la forme d’un libéralisme trompeur, mais en réalité elle revient à s’armer soi-même de toutes les armes disponibles. La paranoïa, comme fantasme réductible, a fait son temps. La persécution, réalité sociale, tient le terrain. S’il nous reste des fantasmes paranoïdes et des difficultés avec notre sur-moi, il se peut que leur liquidation active passe par leur utilisation. Si cela nous regarde de très près, nous pouvons désirer que la psychanalyse, le plus efficace des moyens de libération que nous ayons, échappe à une utilisation réactionnaire. À un moindre degré, nous pouvons simplement vouloir supprimer le terrain de la réaction politique, qui est l’enseignement assidu de la non-expérience.

Tout cela nous ramène à la situation des jeunes qui se battent pour leur libération, pour un avenir différent de celui que leur assignent, amoureusement et par procuration, parents et professeurs. Ces derniers sont incapables de former une association pour leur propre salut sans, immanquablement, tout mélanger sous prétexte des enfants. Le mauvais projet est ici, manifestement, de chercher à se libérer en transformant les parents : On serait enfin libre, s’ils l’étaient enfin. Les parents, eux, s’en sortent en se servant de « leurs » enfants comme de parents et en absorbant leur agressivité. C’est, évidemment, une façon de punir les enfants quand ils se prennent eux-mêmes en main, retirent aux parents leur « moi » ou tentent par d’autres moyens détournés de conquérir leur autonomie. La cellule familiale bourgeoise ne semble pas pouvoir fonctionner sans ces renversements de rôles qui confirment a posteriori le système des rôles. Au cours de ce double renversement, l’enfant doit à tout prix unir les membres de sa famille, ou plutôt, c’est au prix des tranquillisants les plus chers de la liste officielle de la Sécurité sociale. Il s’agit, une fois de plus, d’annuler l’ordonnance par laquelle on voudrait nous anéantir.

Si l’on ne peut pas changer ses parents, si l’on est assez généreux pour leur laisser avoir leurs problèmes à eux, on peut du moins envisager de changer les professeurs. Les instituteurs auraient peut-être à subir une dangereuse mutation : celle qui transforme un substitut des parents en une personne. Si l’instituteur (il s’agit d’ailleurs plus souvent d’institutrices) est la première personne déterminante pour l’enfant hors de la famille, comment pourrait-il mettre en évidence cette extériorité sans invoquer la censure ou la démission des autorités locales en matière d’éducation nationale ? De la même manière, comment les assistants de facultés et les professeurs de lycée pourraient-ils éviter ce sort ? La réponse n’est pas facile. Il nous faut, sans nul doute, marquer sans ambiguïté notre position dans le système et être de plus en plus clair sur ce que nous voulons apprendre. Je dis bien apprendre, parce que, enseigner, c’est tout simplement collaborer. Il faut que le plus grand nombre possible de professeurs, d’élèves et d’étudiants se retirent. Il faut, en liaison avec des mouvements similaires dans d’autres institutions, arriver à paralyser sa propre école ou son propre collège, aussi définitivement que possible. Il faut, enfin, déjouer tous les plans visant à nous récupérer par l’isolement dans un ghetto ou par n’importe quel autre moyen15.

Le hic est de savoir où s’échapper.

Je propose une structure parfaitement mobile et dé-hiérarchisée, en perpétuelle révolution, ce qui lui permettra d’engendrer d’autres révolutions susceptibles de dépasser sa propre structure. L’Université – ou plus exactement ce que, arrivé à ce stade de l’histoire, il convient d’appeler anti-universités, contre-universités, universités libres ou par quelque autre terme de ce genre16 – est un réseau assez étendu de gens, mettons de cinquante ou soixante personnes à deux ou trois cents. S’il y en avait davantage, le principe unificateur du groupe serait la possibilité pour chacun de présenter un compte rendu détaillé de son expérience de travail à quiconque a choisi de l’entendre, en prenant lui-même l’initiative de cet arrangement. Il peut, évidemment, parler aussi de l’expérience de n’importe qui d’autre dans le groupe, de tout le groupe ou d’une quelconque autre partie du groupe. Inévitablement, certains chefs ou professeurs charismatiques attirent à eux des groupes, mais le fond de leur nature charismatique consiste, dans ce contexte, à ne pas s’approprier le charisme des autres. Ils permettent ainsi à certains groupes de se détacher du groupe initial en emportant avec eux leurs propres foyers charismatiques ; ceux-ci sont alors répartis de manière à pouvoir garder des rapports avec le groupe d’origine ou à n’en pas garder si ce n’est pas nécessaire. De toute manière, on rompt là, définitivement, avec l’opposition enseignant-enseigné généralisée par la bureaucratie universitaire.

L’ensemble des interactions du groupe résulte d’une affirmation unanime d’intérêt et d’attention, mais ce consensus est discipliné par l’autorité d’une ou de plusieurs personnes du groupe. Ce n’est pas de l’autoritarisme. C’est exactement le contraire. À certains moments, on arrive, par nécessité, à désirer qu’une question soit traitée scolairement et rigoureusement par une personne donnée, ou qu’une série d’investigations sur un point précis soient organisées par la personne la plus compétente en la matière. Il est néanmoins significatif que la vraie discipline et la rigueur ne puissent se développer que dans la liberté et la confiance. Les « références » que l’on demande à celui qui fonde un groupe sont des travaux accomplis dans l’écriture, la parole, la libre création ou la politique. Tout cela pris dans un sens très large : ainsi l’expression corporelle ou une folie totalement assumée et dépassée sont des exemples de créativité. On ne demande aucune autre référence à personne, il n’y a pas de limite d’âge, pas d’examens et pas de diplômes. Si quelqu’un a besoin d’une attestation concernant son activité dans le groupe, tous les membres du groupe, lui compris, fourniront un rapport détaillé sur son travail. Pour jouer le jeu, une attestation spéciale pourra être délivrée par un « professeur » dont la réputation est établie à l’extérieur. Il n’y a aucun moyen de contourner la difficulté de gagner sa vie dans un monde prérévolutionnaire. Les gens devront donner des leçons, utiliser des bourses accordées pour des travaux universitaires ou user de n’importe quel expédient.

Les cellules fonctionnent soit comme antidote au sein d’une université ou d’une école officielle, soit dans une indépendance totale. Dans ce cas, elles fonctionnent à partir de la base, dans certaines entreprises, ou se réunissent dans des maisons particulières17, des pubs ou des cafés. À l’avenir, on pourra peut-être utiliser les églises et non plus seulement la salle de réunion attenante. Le groupe tout entier est responsable des finances et de l’entretien des locaux.

Dans le premier cas, on a la chance de pouvoir s’approprier les installations de ceux qui s’approprient les cerveaux. Leurs équipements seront annexés par les cellules afin, entre autres, d’y manger, dormir et faire l’amour. Le personnel universitaire pourra collaborer, mais on refusera toutes les pressions exercées par la hiérarchie officielle. Le libre accès s’applique aussi au personnel non enseignant et à n’importe qui venant de l’extérieur de l’Université. Ceux qui viennent de l’extérieur sont invités à présenter longuement leur travail.

À ceux qui objecteraient que ce développement « anarchique » pourra rendre impossibles les études techniques, la médecine ou les sciences, par exemple, je répondrai que les groupes que j’ai décrits sont un complément humain de la technè. L’enseignement technique se poursuit évidemment, mais il n’est plus seulement technique. En outre, au lieu d’être transmis par des cours magistraux qui peuvent, de toute façon, être polycopiés et joints aux manuels, il aura lieu dans des séminaires restreints où le contact des esprits favorise un total « apprentissage ». Là encore, les examens écrits et les interrogations seront abolis. L’appréciation doit se faire dans le travail et non pas être l’objet d’une magouille angoissante, ridicule et inappropriée.

Une des principales fonctions de la cellule est de transcender la différence entre enseignement et thérapie. Il y aura là un obstacle : c’est la tendance profonde à limiter l’activité du groupe à la thérapie au sens classique du terme. Ici se reflète la différence entre les animateurs qui, dans la pratique, ont essayé d’être thérapeutes, et ceux qui ont essayé d’enseigner. Les enseignants, souvent, ne savent pas trop quoi faire devant le désir de thérapie exprimé par le groupe ; le thérapeute, lui, a du mal à relier son expérience à une théorie suffisamment générale. La solution n’est pas que le professeur et le thérapeute entrent dans le groupe pour apprendre à dépasser cette différence d’origine, mais qu’ils soient « enseignés » et « thérapeutisés » par ceux qui, dans le groupe, sont capables de le faire. Bien sûr, ils peuvent avoir à attendre. Bien sûr, un compromis peut être atteint, au terme duquel plusieurs professeurs et thérapeutes se réuniront pour examiner leurs problèmes impitoyablement, et sans réprimer les critiques, ouvrant leur groupe à tous les membres des diverses cellules qui sont intéressés à venir et à commenter les commentaires sur leurs travaux respectifs.

Il y a actuellement, dans le premier monde, un besoin universel de professeurs suprêmes, de maîtres à penser qui, même s’ils ne pouvaient résoudre tous nos problèmes, nous indiqueraient du moins le chemin à suivre pour y arriver. Une des caractéristiques les plus marquantes de l’impérialisme culturel n’a pas seulement été d’imposer au tiers monde les modèles culturels du premier, ce qui est déjà assez violent, mais d’avoir pillé toute la sagesse des autres civilisations. Il en résulte une mystification réactionnaire qui ignore tout du mysticisme. Si, par exemple, certains éléments du bouddhisme mähäyana sont exportés à l’Ouest, sans égards pour les différences critiques dans la réalité sociale entre le Bhutan et San Francisco, il s’ensuit une sorte de quiétisme qui collabore parfaitement avec le système d’exploitation. Les vrais mystiques ont toujours été très attentifs à la nature de la société environnante ; et, en ce sens, ils ont été de vrais hommes politiques.

De la même manière, quand nous parlons d’une Université révolutionnaire et d’un renouveau du sens des études, comprenant alors tous les niveaux de l’expérience humaine et débordant18 les limites des bâtiments et des programmes scolaires et universitaires, nous devons, je crois, redéfinir le sens du mot « professeur » afin qu’il englobe des fonctions et des manières d’être qui viennent d’autres lieux de la planète et d’autres âges. Ainsi, la vraie fonction du professeur se rapproche de celle du prophète. Le prophète, à travers son présent, voit dans son passé et dans tous nos passés, et puis dans nos futurs. Il se désintéresse de son propre futur pour clarifier tout le futur autour de lui. Il ne se considère pas comme exceptionnel parce qu’il sait qu’il ne fait que mettre au jour un potentiel d’enseignement qui préexiste en chacun de nous et il sait que ce potentiel est parfois plus grand chez ceux qui lui prêtent le moins d’attention. En vérité, il ne présente pas aux autres une vision des choses, il suggère le moyen d’arriver à une co-vision qui naîtrait de leur rencontre. Quand il parle dans un groupe, il rencontre, et il le sait, certaines personnes ; hors de ce type de relations, il n’y a qu’un rassemblement de ceux qui ne peuvent qu’écouter sans comprendre. Le prophète plaide toujours : « Si vous m’entendez, vous vous entendrez vous-même enfin, et nous pourrons alors nous écouter les uns les autres et savoir où nous en sommes et où nous allons. »

En revanche, le guru, qui est un pseudo-messie (d’ailleurs tous les messies sont des pseudo-messies), imposerait plutôt sa vision et aurait tendance à avoir des disciples plutôt que des compagnons. Il est seul et unique chef, alors que le professeur prophétique est celui qui découvre des dons de prophète chez les autres, lesquels acquièrent ainsi une sorte de priorité. À cause de la similitude, on peut penser aussi au principe qui opère en politique. Le faux leader est simplement une présence chimérique dont le charisme artificiel de « grand homme » est passivement régurgité par des processus non humains, institutionnalisés : c’est le cas de Hitler, Churchill, Kennedy, etc. Ce sont des hommes comme Fidel Castro et Mao Tsé-toung qui incarnent le vrai principe du commandement ; ils commandent en refusant pratiquement d’être des chefs, en ce sens qu’ils extériorisent leurs qualités de commandement de façon que le cerveau de milliers de gens s’anime de leurs propres qualités de commandement et que chaque personne devienne source unique de combat.

Une des principales fonctions du professeur est de détruire progressivement l’illusion dominante de l’impuissance. Il faut absolument aider les gens à prendre conscience que, non seulement à l’Université, mais dans toutes les institutions de notre société, le pouvoir de l’élite dirigeante et de sa bureaucratie n’est rien, rien que le pouvoir dont ces gens refusent de se charger et qu’ils confient à d’autres individus qui leur sont extérieurs. Il devient facile alors de récupérer ce pouvoir, il suffit d’agir contre les « règles », et cet acte lui-même transforme ce pouvoir illusoire pour eux en vrai pouvoir pour nous. Je suis toujours sidéré par le peu d’intérêt que les gens accordent à certaines conversations décisives qu’ils ont avec d’autres. Si nous parlons de nous avec pénétration à quelqu’un, ou si nous lui parlons de lui avec la même perspicacité, ce réseau de contacts, multipliés à l’infini avec d’autres, peut avoir des conséquences stupéfiantes. Malheureusement elles ne sont, en général, pas appréciées à leur juste valeur. Un regard assez pénétrant peut changer les relations de cette personne avec sa famille et même ses relations dans un réseau plus vaste. Ainsi, un seul regard porté par une personne « ordinaire » sur sa propre réalité ou sur une plus vaste réalité sociale peut affecter des centaines de personnes. Si cette compréhension s’exerce plus d’une fois, l’influence est proportionnellement plus grande. Ceux qui expriment « des déceptions énormes » quant à l’extension de leur influence sur l’esprit des autres, ou qui expriment l’idée de liens avec des gens éloignés, ou l’idée d’être influencés par d’autres également éloignés ne font, en réalité, qu’exprimer une expérience concordant avec ce que je viens de dire. Mais, moi, je le fais en termes intolérables pour la société. Eux, après s’être fait octroyer le statut de victimes, se font récupérer par la société en incluant, par exemple, dans leur réseau d’influences, des institutions aussi absurdes que Scotland Yard, la reine d’Angleterre, le président des États-Unis ou la B.B.C. En réalité, l’aspect essentiel de leur discours, une fois débarrassé de son vernis superficiel, est plus vrai que tout ce que peuvent représenter les institutions banales auxquelles ils se réfèrent servilement.

Un jeune homme que j’ai connu ressentit à un moment critique de son existence que sa vie était totalement ravagée par la fausseté extérieure, que celle-ci oblitérait tant ses relations immédiates que ses rapports sociaux, au point qu’il décida d’envahir, seul, la B.B.C. Son but était de crier la vérité sur cette fausseté qu’il avait découverte, et de la crier pour la première fois. Son invasion fut parfaitement non violente et totalement verbale ; il se peut même qu’il ait, pour la première fois, énoncé une certaine vérité sur les ondes de la B.B.C. Cela ne l’empêcha pas d’être enlevé par une bande de flics et soumis aux électrochocs à l’hôpital psychiatrique de son quartier.

Jusqu’ici, il semble encore impossible, dans notre culture, de recevoir sans angoisse et sans panique une communication qui élude les platitudes stériles et évasives du discours social courant.


15 Depuis le soulèvement de mai 1968 en France, les autorités tentent de rassembler en un seul lieu tous les penseurs radicaux afin de faciliter la suppression d’un nouveau mode de pensée. Un exemple criant fut l’expulsion de Jacques Lacan de l’École normale supérieure, sous un prétexte absurde, et la proposition subséquente qui lui a été faite d’enseigner à Vincennes.

16 Je ne pense pas seulement aux universités libres, créées spontanément au cours de révoltes dans des universités existantes. On peut citer des expériences très différentes de celles que j’ai décrites ici, comme le Nouveau collège expérimental au Danemark, l’Université libre de New York, l’Anti-université de Londres. Cette dernière est subventionnée par l’Institut d’Études phénoménologiques, une anti-organisation « fantôme » qui a aussi « organisé » à Londres le Congrès sur la dialectique de la libération (Cf. David Cooper, The Dialectics of Liberation, éd. Penguin, 1968), et qui disparaît et reparaît à volonté. Il y en a d’autres.

17 Ainsi, par exemple, dans l’anti-université à laquelle j’ai participé ces deux dernières années, les réunions étaient organisées dans des maisons ou des appartements privés ; le lieu de rendez-vous était communiqué de bouche à oreille pour qu’il ne soit connu que le jour même de la réunion.

18 Paradoxalement, les étudiants de la « London School of Economies », qui essayaient d’échapper à l’institution, furent obligés d’y retourner pour occuper le vide de l’Université d’un peu de réalité humaine.