Affamez vos porcs19

Les gens sont, de toute évidence, des cochons ; les institutions humaines sont, de toute évidence, des porcheries, des élevages de porcs et des abattoirs. Le « pourquoi » de cette « évidence » est le cours même de l’histoire. Les cochons se roulent dans la boue avec la même satisfaction que nous dans notre boue écologique, les émanations et les ordures de nos villes et de nos campagnes. Les cochons détruisent souvent leur progéniture ; nous en faisons autant, mais avec des raffinements tortueux d’humanistes. Les modèles de saloperie négligente et de cannibalisme gratuit sont très proches chez l’homme et chez le porc.

Les parents bourgeois et conventionnels sont tout à la fois un énorme cochon bisexué et une gigantesque usine de bacon. Voilà leur ambiguïté fondamentale. Ceux qui s’échappent par une issue de secours ou sous un déguisement d’ouvrier finissent en général dans une grande mangeoire à gorets, une prison ou un autre abattoir. D’autres, peu nombreux, après un dur travail et beaucoup de peine, arrivent à s’enfuir et deviennent sains d’esprit. Ceux-ci portent inévitablement un prophétique fardeau.

Nous, nous finissons par nous rouler dans des flaques de boue assez profondes pour nous ensevelir, ou nous nous laissons frire sous la voûte d’un crématoire et transformer en bacon trop croustillant ; nous gardons au chaud, par la même occasion, les pieds pannés de notre parentèle.

Croyez bien que ce n’est pas par hasard que les jeunes révolutionnaires américains traitent de cochons (pigs) les flics et leurs collaborateurs, les psychiatres et plus généralement toutes les fausses autorités. Traiter quelqu’un de porc, c’est l’identifier clairement. L’autre injure qu’ils emploient : « baise-ta-mère » (mother-fucker), est plus ambiguë, en ce sens qu’elle peut simplement signifier une limitation de la sexualité à la mère, ou une libération du tabou de l’inceste.

En dépit de son cannibalisme, le cochon est, du point de vue génito-anal, l’animal le plus accueillant du monde. Il offre à tout venant son trou du cul pourvu d’une lèvre inférieure saillante. Si nous reconnaissions cette bestialité accueillante, peut-être cesserions-nous d’être les bêtes que nous sommes pour les autres. Nous pourrions cesser d’être cette bête étrange qui se traîne vers Bethléem pour y renaître et que Yeats décrivait dans un poème qui exprimait sa théorie conique20 de l’Histoire. Nous pourrions peut-être devenir de vrais prophètes et non de faux messies, cesser de murmurer et délivrer enfin aux autres de vrais messages. Le faux messie ne fait qu’exorciser les mauvais esprits du fou, les introduire dans le porc et les précipiter du haut du Capitole. Le vrai prophète, par son exemple, montre aux autres comment mater les forces démoniaques, les contenir dans la personne et finalement les rendre amicales. On se demande quel a été le sort ultérieur de l’homme qui fut si violemment exorcisé par le Christ, l’homme qui disait s’appeler légion parce qu’il portait en lui tant d’images intérieures, archaïques, familiales et préfamiliales. Je crois que cette parabole est claire : la folie a quitté le fou, mais pour autant elle n’est pas morte avec le porc, elle est restée dans l’air, disponible pour tout le monde. La folie, bien que singulière dans chaque cas, flotte dans l’éther humain. Elle est une tentative pour voir et construire un monde nouveau et plus vrai après avoir déstructuré le vieux monde conditionné. Cette déstructuration doit être totale.

Mais revenons à nos cochons. En italien, les expressions porco dio et porca madonna sont considérées comme des blasphèmes. En réalité par ces invocations – on les prononce en levant les yeux au ciel – nous implorons notre fusion porcine avec Dieu et la Madone : « Élevez-moi de cette terre porcine jusqu’à votre hauteur. » Nous voyons donc que ce sont bien des invocations et non des blasphèmes. Les blasphèmes anglais et français sont simples. « Merde » signifie que vous, ou quelque chose, êtes de la merde, ou que vous devriez aller chier. « Foutre » ou « va te faire foutre » sont des expressions dénuées de toute intention transcendantale et sont en fait antisexuelles. L’injure polonaise « va baiser ta mère » est également immanente. Les cochons n’ont rien à y voir.

Si les cochons avaient des ailes, comme on dit, tout pourrait arriver. Il se peut bien que les cochons aient des ailes mystérieuses, invisibles et que nous ne les voyions pas parce que nous avons peur que « quelque chose ne se produise ». Dans ce cas, nous sommes tous des cochons qui avons soit des ailes invisibles soit des moignons d’ailes. On peut faire réapparaître les premières à tous moments, mais les secondes risquent d’empêcher à jamais l’envol et l’ascension, même en rêve.

Ce n’est pas pur hasard si Cerletti a découvert les traitements par électrochocs dans les abattoirs de Rome où les cochons étaient tués par électrocution. Ceux qui ne mouraient pas manifestaient certains changements dans leur comportement. Cerletti commença alors à faire infliger des chocs électriques à des malades mentaux pour les faire changer de conduite ; de la même manière, Hitler extermina « expérimentalement » soixante mille malades mentaux, et c’était aussi pour « améliorer la race » ! On est très proche du livre classique de Kallman, ce généticien qui mit au point des moyens pour éliminer les individus génétiquement inférieurs, purifier la race et par conséquent élever le niveau intellectuel de l’humanité ! Beaucoup de psychiatres qui attribuent à la folie des causes génétiques et physiologiques ont été influencés par les travaux de Kallman, malgré sa méthodologie douteuse et les découvertes ultérieures qui les contredisent.

Mais le cochon, comme nous, est toujours plein de peine, ce que confirme la légende du Chinois dont la maison brûla et dont les cochons furent rôtis. Il mit son doigt dans un des cochons mais le retira précipitamment parce qu’il s’était brûlé. Il suça son doigt douloureux et lui trouva un goût délicieux ; c’est ainsi que fut découvert le porc rôti. Nul doute que, d’après cette histoire, il y ait eu, dans l’incendie de la maison, une intention dissimulée. Toute nourriture est un sacrifice caché, toute gourmandise, de la nécrophilie déguisée.

Le porchumain revêt plusieurs formes. On a pu voir, dans une boucherie de Londres, une affiche montrant une fille nue : des lignes parcourent son corps et désignent les divers quartiers de viande : poitrine, jarret, etc. Le problème, c’est que les gens ne remarquent pas cette violence faite aux femmes transformées en purs objets d’abjection. Et que les femmes semblent jusqu’à présent encore moins la remarquer.

Le désir peut viser certaines parties du corps humain, la personne entière, un groupe ou même des classes entières. Le désir oral est peut-être le mieux compris. Les mères ont souvent l’impression que leurs bébés sont goulus au point qu’ils voudraient avaler tout leur sein, pas moins ! Et, bien entendu, si les enfants ne sont pas soignés ou tenus selon « leurs besoins instinctifs », ils réclameront plus de nourriture qu’ils n’en ont objectivement besoin. Ce désir oral se retrouve chez les gens qui abusent de drogues et d’alcool. Il est évident qu’il faut – au-delà de la situation orale infantile – interpréter psychanalytiquement ces comportements à plusieurs niveaux. Le cannibalisme est une forme suprême du fantasme de désir, mais dans la pratique c’est un rite ou une manifestation immédiate de la faim (cf. le film de Pier Paolo Pasolini, Porcherie).

Mélanie Klein a si bien traité du désir à ce niveau que j’en examinerai tout de suite les autres formes et, pour commencer, le désir d’évacuation. Il se manifeste dans le besoin excessif de chier ou de péter sur les gens, de pisser de haut sur eux et de leur cracher au visage à cause des provocations excessives qu’ils nous font subir. Il atteint des limites psychotiques – nous prenons ici ce terme dans son acception classique – avec l’emploi de bombes et de fusils. Ce fut le cas du massacre de Song-My Lai au Vietnam, belle démonstration du désir d’évacuation. Que quelqu’un l’éprouve au point de lâcher la bombe H ou de déclencher une guerre chimique, c’est une autre affaire.

L’essence profonde du désir est d’être autodestructeur. Finalement, ce que nous mangeons, ce sur quoi nous chions, ce à quoi nous nous soumettons, c’est nous-mêmes !

Le troisième type de désir concernant certaines parties du corps est la rétention. Il est manifeste que lorsqu’un enfant retient ses matières fécales, alors qu’elles seraient un cadeau applaudi par sa mère, il est, d’une certaine manière, gourmand ; il y a aussi dans cette maîtrise de ses actes un sens développé de l’égoïsme. Plus mystérieuse est la rétention du bébé dans l’utérus. Je ne crois pas un seul instant que ce soit l’effet d’une peur gourmande de la mère. Je crois qu’il y a une complicité de désirs qui incite le bébé à rester dans sa mère. Chacun des deux consomme l’autre avec avidité, au moyen d’un susurrement viscéral, d’un murmure qui traverse le cordon ombilical, les intestins, les vaisseaux sanguins, l’urètre, etc. Si nous voulons comprendre quelque chose à la prématurité et à la post-maturité, il nous faudra avoir quelque compréhension de ce langage viscéral. Si – comme c’est souvent le cas – le désir est mutuellement satisfait, une intervention brutale n’est pas nécessaire. Mais j’ai bien peur que cette satisfaction mutuelle ne constitue pas la vraie structure du désir. La gourmandise nécessite une cassure violente entre le gourmand et l’objet de sa convoitise. La solution la plus immédiate de cette situation est que le gourmand analyse sa gourmandise et que l’autre se retire, du moins momentanément, de la scène où se joue le désir, si pénible cela soit-il. L’expérience m’a prouvé que l’avidité provient rarement de privations réelles, mais qu’elle est due à des fantasmes de privation, qui doivent être explorés. Plus exactement, la gourmandise ne provient ni de privations réelles ni de fantasmes, mais d’un excès d’amour qui engendre un état où nos yeux imaginaires sont plus grands que notre estomac métaphysique. Les gens qui éprouvent ce type de gourmandise sont comme des enfants malades d’avoir mangé trop de gâteaux d’anniversaire.

Avant sa naissance, le bébé doit sentir qu’il est (et être ressenti comme) une entité humaine séparée, quoique associée. La mère, pour cela, peut palper son abdomen et sentir la personne autonome qui y est logée : le plus sûr moyen est encore que les parents fassent l’amour durant la grossesse. Le choc du pénis sur le col de l’utérus fait clairement ressentir à l’enfant qu’il est « autre », altérité qui est ici le contraire de l’aliénation, de la fusion, de la confusion et de la perte d’identité d’une personne dans une autre ou au cours d’un processus de travail. Ces principes sont précisément démontrés dans l’anamnèse quand elle est convenablement menée par le travail psychanalytique. On a affaire, en réalité, à une remémoration de l’expérience plutôt qu’à un souvenir simple et mécanique. Une personne en cure peut, à un moment donné, retraverser les réactions fœtales qu’elle a eues lors du coït parental, sans le savoir et sans s’en souvenir au sens courant du mot21.

Nous devons enfin considérer le désir qui s’adresse à des personnes dans leur totalité et qui surclasse toutes les envies partielles précédentes. Plusieurs motifs peuvent inciter des personnes à se grouper. Certaines souhaitent maintenir leur autonomie et leur intimité (pas la cachotterie !), alors que d’autres veulent reproduire les structures familiales et tendent à annexer l’autonomie des autres : ce viol est encore un aspect de l’avidité. Mais s’il prévalait – ce qui, en général, se fait avec la complicité des autres – le réseau de relations se déferait en provoquant souvent toute une série de désastres personnels. Ce réseau peut également être saboté par le désir effréné d’applaudissements et de célébrité.

Nourrir les gens selon les impératifs de la production, c’est aussi de l’avidité. Le besoin d’engouffrer des données humaines dans des ordinateurs, c’est encore de l’avidité.

Il y a aussi des désirs de génocide, comme celui du gouvernement des États-Unis qui vise à consommer le peuple vietnamien.

Il semble que, dans le premier monde du moins, nous soyons tous des gorets affamés. Je crois bien que je vais renoncer au bacon !


19 Ou vos porcs-épics, si vous êtes piqués par ce que je vais dire.

20 Et Cooper ajoute : ou con-ique, car en anglais con signifie aussi escroc (N.d.T.).

21 Une autre manifestation est la rétention de ses règles par une femme qui veut un enfant, non pas naturellement, mais comme substitut d’un désir.