Révolution de l’amour et de la folie

La peur secrète, inexprimée ou mal exprimée de la folie, domine le premier monde. Peur d’une folie qui ne connaît pas de limites, qui détruit la vie préstructurée d’une personne – celle qui « devient folle » – et, au-delà, toute une région sociale de la vie : tous ceux qui connaissent « le fou » ou quelqu’un qui le connaît sont concernés. Les fantasmes prolifèrent : le monde va s’effondrer, nous courons à notre perte, nos esprits vont être balayés définitivement, inutilement. On ne saurait avoir trop de temps pour penser à ce qui arrive. La folie des autres devient propriété commune, elle devient la nôtre. Cette translation nous oblige à rechercher un lieu éloigné et sûr où reléguer notre folie. Le fou y sera consigné et la prendra en charge à notre place.

Les dépressions, les psychoses, la schizophrénie sont censées durer un certain temps que prescrit, avec quelle ironie, la médecine. Avec un traitement réussi, on n’en a que pour deux ou trois semaines, ou deux ou trois mois. Quelques électrochocs, quelques pilules (les bénéfices sur les tranquillisants sont estimés à 1000 % dans l’industrie chimique) peuvent en réduire la durée au minimum. Sinon, il faut plus de temps pour ramener le patient à une configuration socialement acceptable. N’oublions pas que les médecins et les chirurgiens sont les héritiers des barbiers, ces gens censés scalper selon certaines normes, bonnes ou mauvaises. Mais, par-dessus tout, célibat obligatoire.

Le mouvement va toujours du lit à la table à manger. On meurt encore de syphilis aux Indes, mais en Occident, à notre époque, c’est notre consommation qui nous tue. Elle est notre mal, je l’écris en toutes lettres.

Je n’ai jamais connu personne qui soit complètement entré dans la folie des autres sans en être sorti au bout d’une dizaine de jours, à la suite d’une certaine absence d’intervention transformée en traitement. Si quelqu’un est capable de rester avec la personne censée traverser une expérience de folie sans appeler à l’aide d’une façon suspecte, j’imagine que, grâce à sa présence, la première personne pourra venir à bout de l’expérience et y reviendra, si nécessaire, pour plus d’élucidation. Concrètement, le seul problème est de se tenir à l’écart de la cage que représente ou bien le classique hôpital pour malades mentaux ou bien, dans les hôpitaux, son grotesque successeur : l’unité psychiatrique d’avant-garde, où toutes les « maladies » sont pareillement traitées. L’« Unité » émascule le système et, avec toute l’aide extérieure et sa propre énergie, elle travaille à la fabrication des non-esprits.

Le premier monde est de toute évidence une société de consommation. La société du deuxième monde, quoiqu’elle y apporte des restrictions d’un point de vue marxiste-léniniste, aspire de toute évidence au même sort. Par une bizarrerie de l’histoire, la maladie la plus mortelle de l’Europe impérialiste s’appelait tuberculose (en anglais, il n’y a qu’un mot, consumption, pour désigner phtisie et consommation), et « phtisie galopante » si le malade, suffisamment mal en point, était proche de la mort, s’il était dans « l’euphorie de la fin » qui exprime la satisfaction devant l’idée rassurante que rien de réel n’arrive : « Je me meurs, mais c’est de l’intérieur qu’un bacille me consume ou me consomme, alors ne vous inquiétez pas, accrochez-vous, attendez. » Cette maladie ne respectait pas les divisions de classes, vous pouviez être ramoneur, soldat en Afrique du Sud ou grand écrivain, vous mouriez tout de même de la maladie qui a donné naissance au premier monde. Et, au fil des ans, Keats, Katherine Mansfield et Simone Weil l’ont eue ; vous pouvez aussi l’attraper. Attrapez-la, faites-vous en posséder, vivez-en et qu’elle vous tue.

Un pays A, les États-Unis par exemple, achète des tomates à B (mettons un pays exploité d’Amérique latine) et les lui revend en boîtes avec 300 % de bénéfices. On appelle cela de la coopération : rien de plus proche de l’aide et des soins, autant de façons de garder le monde social en bon ordre, tant sur le plan personnel que sur le plan macro-social.

En ce moment de l’Histoire, le sentiment émotionnel du fascisme s’étend de façon terrifiante. Ce n’est plus seulement là une affaire de milice, de police, de police secrète se comportant violemment vis-à-vis des individus, au profit du capitalisme monopoliste en crise. Les institutions les plus charitables de notre époque nous oppriment d’une façon qui relègue les chambres à gaz d’Auschwitz au rang de tentatives de massacre naïves et primaires ; le dernier souffle exhalé sous l’effet du cyanure ne marque que les débuts de cette torture. Les techniques qui visent à anéantir les corps conduisent inévitablement à des techniques destinées à anéantir les esprits et tout ce domaine de la technè a acquis, de nos jours, une grande banalité. Mais l’horreur, c’est que quand cela revient à l’esprit, plus personne ne songe à s’en émouvoir. Si les tortures physiques sont accessoirement oubliées, l’œuvre de mort consiste principalement à étendre l’oubli aux assassins de la pensée et du sentiment. Nous vivons, engendrons et sommes engendrés par une époque de bienveillantes attentions. Tout le monde s’est préoccupé de ce qui est arrivé à l’antistalinisme tchécoslovaque, mais pas un homme ne se soucie assez de lui-même pour percevoir – je ne dis même pas pour protester contre – la mise systématique sur cartes perforées, de tous les aspects de sa vie. L’homme est centralisé dans un faux état qui est l’État.

Nous mettrons pour l’instant entre parenthèses ce que devrait être l’état vrai, et peut-être l’y laisserons-nous, mais nous parlerons de ce faux état qui est l’État. Le chancelier de l’Échiquier est un bon psychanalyste : il diagnostique un certain état de choses, puis introduit des régulateurs qui contrôlent les entrées et les sorties. Ce qu’il ignore, lorsqu’il expose la gestion financière de l’économie nationale, c’est la primauté totale, et dont il n’a aucune expérience, de la tension des muscles de son trou du cul. Il a oublié son corps ou l’a égaré dans le corpus politique. Chacune des paroles qu’il profère sur la balance des paiements passe par ses lèvres anales et non par ses lèvres buccales ; les mots se glissent à travers des hémorroïdes, sang stagnant, douloureux, thrombosé, caché dans les replis d’une stéatopygie politique monstrueuse. Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que les jeunes, pour écarter les plis et jeter un peu de lumière sur les obscurités cachées, pensent à rendre le vote public ? Mais, une fois par an, ledit chancelier s’arrange pour produire une vieille serviette noire qui contient non pas une saine merde, expulsée dans la joie, mais une merde rentrée, exhibée devant les cameramen de la T.V. qui essaient de faire avaler le budget au public. On la retrouve ensuite dans les sombres recoins intestinaux de son esprit, lequel n’est d’ailleurs plus son esprit mais un pitoyable et collectif non-esprit, indifférent aux négations de tous les actes sociaux qui pourraient changer quelque chose pour quelqu’un. L’ultime défense que pratique l’impérialisme anglais est celle de l’« innocence » : faire montre inconsciemment de ce qu’il ne sait pas, espérer pour le mieux, vendre des armes et un manuel de bluff assez efficace. C’est, sans nul doute, Martin Luther King qui a donné à cette attitude sa justification théologique ; il se sentait comme une merde dans le divin anus, prête à être évacuée en ce bas monde, et par conséquent, avec une passivité totalement assumée, il attendait que ce soient les autres qui poussent. Bon, peut-être que la merde finira par venir et que « d’autres » l’expulseront. Peut-être que Grosvenor Square23 la place Saint-Michel, Central Park à New York ou même toute la ville de Chicago ne seront pas des pots de chambre assez grands pour contenir sans déborder tous ces excréments.

Les Cubains espèrent, d’ici dix ans, abolir l’argent. Chacun pourra entrer dans les magasins et prendre tout ce dont il a besoin sans payer, monter dans les trains et les autobus et voyager gratuitement. Chacun pourra, selon son véritable appétit, se laisser aller à sa gourmandise ou à son goût de l’abstinence. Dans le même temps, chaque femme, chaque homme, chaque enfant de Cuba peut obtenir un fusil, parce qu’il sait qu’à Miami il y a beaucoup d’appétits mensongers et beaucoup de gens uniquement conditionnés à prendre et à consommer sans voir qu’ils sont bouffés par leur propre consommation.

La peau ! Voici encore une zone difficile d’expériences socio-culturelles, secrètement matérialisées. Je pense bien sûr à la politique de l’immigration. Notre insensibilité accrue et notre pachydermie politique nous ont coupés des extrémités nerveuses qui nous procurent le sens du toucher. Nous avons peur d’être « touchés » en touchant. En Grande-Bretagne, la « barrière de couleur » est capitale. Nos « têtes noires » ne sont autorisées à faire aucune acquisition sur le sol de notre cutanéité évidemment souillable. Supprimons toutes ces choses noires de notre corps et gardons nos esprits blancs et purs – mais soyons sans tache tandis que nous extirpons ce noir. Ainsi s’exprime la voix collective anonyme, voix d’une société qui ne s’est jamais purgée elle-même, en ce sens qu’elle n’a jamais assez transpiré à travers les pores de sa peau sociale ou à travers sa pauvreté. Une société qui n’a jamais découvert sa propre misère, mais l’a toujours repoussée dans le tiers monde. Stanley et Livingstone se serrent la « main » à travers l’Afrique, dans un geste de masturbation mutuelle qui nie le monde par son exclusivité sadique. Le Biafra est inventé pour souffrir et la conscience impérialiste se meurt à Zimbabwe24 après qu’ont été anéantis des milliers de personnes non fantasmatiques, dans les camps de prisonniers ou aux potences érigées par le puissant amour familial que nous portent nos amis et proches. Des centaines de policiers paranoïaques sont mobilisés durant leurs week-ends familiaux pour matraquer des contestataires à Grosvenor Square ou emprisonner des communards à Piccadilly, mais on n’en envoie aucun pour chasser Ian Smith – secrètement enceint d’un enfant incestueux – de Zimbabwe, de ses plaines hivernales et de ses Noëls enneigés. Cela doit être de l’amour familial à son plus haut degré de témérité. Même les familles les plus soudées s’écroulent quand quelqu’un désire assez fortement ne pas leur appartenir et engendrer une contre-violence révolutionnaire qui suffit à démembrer la structure mensongère et à la saboter par une vérité explosive. À ce stade, je découvre une équation subtile, mais lumineuse, entre la folie et la victoire politique.

En un certain sens, tout ce que nous avons à faire dans le contexte du premier monde, c’est de nous libérer nous-mêmes personnellement par une Révolution de la Folie. Si cette révolution est assez radicale en nous-mêmes et suffisamment étendue à toute la société, elle rendra le premier monde ingouvernable. Elle désintégrera la structure de son pouvoir interne et paralysera son pouvoir externe qui se manifeste par la violence impérialiste contre le tiers monde.

Nous pouvons, peut-être, parler de cette « folie » qui est l’irrationalité criminelle et suicidaire du mode capitaliste de gouvernement. Nous pouvons, parallèlement, parler de la Folie qui est la tentative individuelle de certains pour être ingouvernés et ingouvernables, non en vertu d’une indiscipline spontanée, mais pour arriver à refaire systématiquement leur vie. Us refusent les systématisations a priori et traversent des phases de déstructuration, de déconditionnement, de déséducation et de défamiliation d’eux-mêmes. Ils auront enfin avec eux-mêmes des rapports familiers mais non familiaux. Ils se restructureront sur un mode qui refuse tous les tabous personnels et révolutionne ainsi l’ensemble de la société.

La seule chose que nous ayons à faire avec le premier monde, c’est de l’arrêter. Nous l’arrêterons en dépassant la pâleur de notre peau et en changeant volontairement de couleur et de forme, en jouant, avec un kaléidoscope, des jeux mortels. Entre autres couleurs, nous deviendrons noirs et rouges. Entre autres formes, nous deviendrons fous, mais non plus des morts-vivants.

Vaneigem avait raison d’écrire : « Ceux qui parlent de révolution sans en référer explicitement à la vie quotidienne ont un cadavre dans la bouche. »

À moins que nous n’aimions exagérément le cadavre que nous consommons, et que nous soyons entichés du goût de notre mort, nous devons le cracher à la gueule du système qui s’apprêterait à nous passer au crématoire, invalidant ainsi jusqu’au symbole désespéré que donnait Artaud de notre horrible situation : nous tous dans les flammes, nous adressant de muets signaux d’un bûcher à l’autre.

Dans un système qui se définit lui-même par la négation de la négation, système qui dit non à toutes personnes et à tous systèmes qui seraient nés sans être aussitôt bornés, dans ce système capitaliste à traits d’union : État-bourgeois, famille-policier-psychiatre, il peut paraître surprenant qu’un petit nombre de gens aient assez de pitié et de générosité pour dire : Non ! Si nous voulons tirer au clair cette surprise, nous risquons de la réduire à un faux sentiment qui ne ferait que refléter la mystification du système, lequel opère toujours en décalage par rapport à l’expérience première. C’est là le fondement obligatoire de toutes les structures de jeu entre personnes, et la base sociale des structures de répression (Freud) et de mauvaise foi (Sartre), la répression étant une version socialement élargie de la mauvaise foi qui ne repose pas sur un inconscient-objet. En ce sens, tous les jeux que nous jouons avec les autres sont des jeux capitalistes. L’introspection est une habitude bourgeoise. Nous voulons tous gagner. Mais nous voulons encore plus être « gagnés » (passivité) en étant « un au-dessus » (activité). Le sort le plus enviable, celui de l’homme heureux, est d’entrer en activité. L’ultime désir de l’homme qui voudrait être heureux est de baiser le monde, non avec son pénis qui ne pourra jamais être assez grand, pas plus qu’avec quelque substitut métaphorique, mais avec quelque chose d’autre que l’on peut moins clairement détacher de lui par un des procédés de ladite castration : ou bien quelqu’un lui extirpe son pouvoir ou bien on le sépare, lui, de son phallus pénétrant.

Bien, et pourquoi pas le nez ? Un des problèmes les plus courants de la thérapie, c’est que les hommes ont au moins deux nez. Un nez qui vient de la mère est greffé sur le nez « intègre ». Dans une culture dominée par le besoin d’être fort d’une manière socialement visible, sous forme phallique, même les mères ont besoin de pénis. Si le père emporte son pénis et le gaspille en travail, en coucheries furtives ou en masturbations solitaires, et si toute la personne du fils de la mère ne peut devenir son pénis schizophrène à elle, la mère ne garde que l’image intériorisée qu’il a d’elle et qui se propulse en un endroit tel que le bout de son nez. Ironiquement, dans un des exercices favoris de méditation, on est censé concentrer tout son moi sur son nez, et le laisser choir afin de parvenir à une libération « an-égoïste ». Ce qui se produit, en général, c’est que l’image intériorisée de notre mère se détache et tombe de l’extrémité puis revient pour avoir davantage du moi qui, manifestement, est encore intégralement là.

Ainsi, l’image intériorisée de notre famille va bon train, elle se reflète extérieurement sur toutes nos relations. Le problème intérieur est que, comme Dieu, les pères doivent être inventés, faute d’exister, et que, comme Dieu encore, les mères doivent mourir parce qu’elles sont voraces d’existence – celle des autres. Peut-être que rien de tout cela n’est nécessaire, mais nous passons le plus clair de notre temps, directement ou indirectement, consciemment ou non, à ces exercices. Bien sûr que le seul problème est de s’arranger pour être aimables les uns avec les autres et peut-être même un peu plus, mais ils sont rares ceux qui semblent pouvoir dépasser le premier échelon qui consiste à dénouer cette fausse problématique. Le nez qui sait n’est pas le nez visible qui pense qu’il sait ce que l’autre nez sait réellement. La connaissance du nez contient ce second nez secret qui est au courant de la connaissance du nez qu’il est. Le premier nez, celui sur lequel on greffe, est une pure affirmation qui sait qu’il n’ose rien savoir du tout. La connaissance qui est le second nez sait que les nez ne savent de toute manière pas grand-chose et en tout cas rien de la connaissance, au sens où elle dit « non » généreusement à n’importe qui, à propos ou bien d’un fantasme dévoilé, développé à partir des nez, ou bien de nez qui ne sont pas des connaissances. Freud a dit des pères25 : mettons-nous d’abord d’accord sur le fait que le grand homme influence ses contemporains de deux façons : à travers sa personnalité et à travers l’idée qu’il représente. Parfois – et c’est sûrement l’effet le plus grossier – la personnalité seule exerce l’influence, l’idée reste au second plan. Pourquoi le grand homme doit-il acquérir un sens ? C’est simple. Nous savons que la grande majorité des gens éprouve un grand besoin d’admirer quelqu’un, de se soumettre à lui, d’être dominée par lui et maltraitée par lui. La psychologie individuelle nous a enseigné d’où vient ce besoin des masses. C’est le désir du père qui vit en chacun de nous depuis notre enfance, désir de ce même père que le héros de légende se vante d’avoir vaincu. Et nous commençons à comprendre que tous les traits dont nous parons le grand homme sont ceux du père, et que c’est dans cette similitude que gît l’essence – jusqu’ici trompeuse – du grand homme.

Mais quel est ce père ? La vraie violence réside dans le besoin désespéré qu’ont les enfants de pères violents. Un homme, élevé dans un quartier ouvrier de Manchester par des parents communistes, universitaires d’une classe sociale élevée, adeptes éclairés du docteur Spock, pâlit d’envie en entendant un de ses camarades lui raconter qu’il avait été violemment battu par son père pour avoir dit « merde ». À lui qui avait dit à son père d’aller se faire foutre, il fut simplement répondu qu’il ne fallait pas parler comme ça à son père. Heureusement, la famille se sépara, mais, depuis, le fils n’a pas eu beaucoup plus de chance avec les autres.

Une fillette de cinq ans avait un père médecin, en mission dans le nord de l’Inde. Il s’était absenté pendant plus d’un mois parce que ses activités s’étendaient sur une très grande région. Son retour mit la fillette dans un état d’excitation frénétique. Elle vint à lui et le caressa d’une façon qu’il ne pouvait tout simplement pas tolérer à cause de sa coloration sexuelle, de sa joie sauvage. Il leva la main pour battre la fillette et la calmer, mais se retint à quinze centimètres de la cible. Ils décidèrent, sa femme et lui, de mettre l’enfant au lit pendant une semaine, jusqu’à ce qu’elle « se calmât un peu ». Ce qu’elle fit. Vingt et un ans plus tard, son mari et ses deux enfants la mirent dans les mêmes transes de joie. Pendant un court après-midi, elle s’amusa, fit des plaisanteries et se sentit délicieusement joyeuse. La main se leva de nouveau et, de nouveau, ne s’abaissa point. On la mit au lit pendant une semaine, dans un hôpital psychiatrique voisin. Il fut question de la traiter par électrochocs, mais elle n’eut pas même droit à cette satisfaction faussement punitive. Elle n’allait pas assez mal, elle était juste trop contente ; alors, au lieu de sortir, elle se calma avec des tranquillisants. Le père-mari et le père-docteur s’arrangèrent pour la faire réadmettre les cinq fois suivantes où elle se montra trop joyeuse ou trop excitée. Elle décida, finalement, de quitter la maison et de vivre seule… Toutes les maisons sont des maisons familiales. Comme nous l’avons déjà vu, toutes les institutions sociales reproduisent inlassablement l’anti-instinctualité de la famille. Quitter la maison est la plus brève des réponses possibles. La femme ne put raconter l’histoire de l’absence de traumatisme originel subi avec son père que bien des armées après avoir quitté l’hôpital. On ne pouvait y tolérer cette histoire parce qu’elle défiait par trop la structure familiale qui est celle de l’hôpital lui-même.

Une prostituée est une personne qui remplace quelqu’un d’autre, qui remplace les fragments des corps et des esprits de nos parents, de nos frères et sœurs, de nos grands-parents et de nos enfants. Un bon bordel est une scène familiale où nous pouvons jouer nous-mêmes tous nos fantasmes pervers, incestueux et polymorphes. Nous transcendons ainsi les peurs et les tabous sexuels de la famille avec discipline, règlements, horaires, paiements institués et, de plus, une certaine dignité.

Dans le deuxième chapitre de ce livre, j’ai fondé l’amour sur une façon correcte d’établir la séparation. La sexualité qui est introduite dans l’amour, par le haut et le bas, l’avant et l’après, est en grande partie affaire de technique acquise et nul n’est incapable d’y progresser. Dans le contexte de relations à deux, rendre nos fantasmes publics ou tout au moins apparents peut être incroyablement libérateur.

Le psychiatre serait un prostitué sur le plan de la technè de ce que nous avons à vivre. Pour y parvenir, il doit, lui aussi, remplacer quelqu’un par quelqu’un d’autre. La plupart des psychiatres manquent d’expérience ou sont trop jeunes pour acquérir avec leur « patient » une technique de travail relative aux conséquences de ce qu’ils font de leur vie. Il est assez facile d’endosser l’habit du père, mais ce n’est que le début de l’histoire. Certaines communautés en Europe se donnent comme principe de base l’abolition du père et substituent l’idéal fraternel à l’idéal paternel. En fait, ils réinventent des familles qui proscrivent presque légalement les possibilités de relations et donnent une définition quasi juridique des relations qui se fondent sur la signature d’un contrat entre deux personnes, avec un avocat qui s’occupe, en particulier, de la mère et des enfants. Le dommage de l’affaire, c’est que tout cela ne s’appelle pas mariage.

Pour en revenir aux problèmes qui se posent aux psychiatres, il me semble qu’il y a un durcissement des rôles qui reflète une certaine sclérose sociale. Le psychiatre est réduit à une image du père avec quelques éléments maternels ajoutés à sa prostitution initiale. Il lui est beaucoup plus difficile de se sentir enfant par rapport à « son patient ». S’il éprouvait ce sentiment, il tomberait dans un piège : il verrait l’autre comme un sur-moi parental ayant sur sa vie un pouvoir punitif. Il lui est encore plus difficile d’occuper la position que je crois être la plus fondamentale de toute la psychothérapie : celle de l’antique vieil homme-femme bisexué qui, à certains moments critiques, explose en une plaisanterie sérieuse.

Un jeune homme m’annonça d’emblée qu’il était « homosexuel » (cette étiquette lui accordait, évidemment, la sécurité de s’être lui-même défini). Il me donna à lire une lettre que sa mère lui avait adressée. Elle y écrivait que son cœur avait éclaté (elle avait été souvent hospitalisée pour des attaques cardiaques ') en visitant le lac de Genève26 qu’il lui avait dit être son lieu de prédilection. Comme je lisais la lettre qui était, de toute évidence, une lettre d’amour où s’étalait la passion, je sentais se transformer mes relations avec le jeune homme, en ce sens que je devenais sa mère, plus que sa mère intérieure ne l’était. L’intonation de ma voix changeait, devenait plus haute, c’était la voix de la mère, tandis que sa voix à lui prenait de graves intonations masculines. Nous avions totalement réinventé la parenté. La métamorphose eut lieu quand, en lisant la lettre de sa mère, je sentis qu’il en expulsait progressivement l’image intériorisée, laquelle me pénétrait. Tout cela fut une expérience effective et non une pure abstraction.

La pâle apparence de son père l’habitait encore. Au cours de séances ultérieures, il prit peu à peu conscience de sa peur devant la peur du père épouvanté d’aimer son fils. Cela se concrétisa dans des fantasmes où l’agression était pour lui sexualité. Il s’y voyait baisé, violé, masculinisé par une pénétration orgasmique de « l’homme », au cours d’une séance de L.S.D. à laquelle il désirait me convier.

On a vite décelé la nature illusoire du désir de cet homme, mais, le plus souvent, les psychiatres s’arrêtent au même niveau d’interprétation et c’est alors que commence la vraie violence des traitements psychiatriques. On fait taire l’« autre », le dépositaire de la folie de la communauté, sous couvert de soins, ou même on le soumet à une conversion forcée. Le point culminant de l’horreur est dans le diagnostic et le traitement des « homosexuels » par des méthodes d’aversion. Les hommes qui, au dire même des psychiatres, souffrent de leurs tendances homosexuelles, sont ainsi traités : on accroche à leur pénis un petit instrument destiné à mesurer la force de l’érection par l’afflux sanguin dans le pénis. On leur montre une série de photos représentant des hommes et des femmes nus. Quand ils répondent à un nu masculin par une érection, ils subissent un choc électrique ; quand ils répondent à l’image d’un nu féminin, on les « récompense » par l’absence de choc. On estime à 70 % le nombre des hommes qui se « convertissent » après cette expérience. Pas un mot, bien sûr, sur l’attitude de l’enquêteur face à sa propre homosexualité, ni sur la douleur que n’importe qui ressentirait sous l’effet des chocs électriques, et, par-dessus tout, pas un mot sur la qualité des nus. Tout ce qui semble importer, c’est qu’à la fin on se soumette. Le critère de l’efficacité du traitement psychiatrique est, comme on le voit une fois encore, la soumission aux valeurs de la société. Une prostituée qui se respecte y met plus de respect. Mais les psychiatres ne sont pas encore des prostitués respectables. Leur formation fait d’eux des hommes identiques, tous affublés de costumes rayés, de chaussures soigneusement lacées, affichant tous la même expression de cordialité, le même accent d’Europe centrale ou de quelque collège privé. Ils ont tous autour du cou le même garrot qui se noue autour du cou de leur patient, qui est à la fois leur propre cou et celui du poulet d’élevage industriel vendu à la boucherie voisine. On s’étonne peu, on l’a dit, que Cerletti ait inventé le traitement par électrochocs sous le charme des abattoirs de Rome : l’inspiration que lui ont fournie les changements de personnalité des cochons à moitié assommés est devenue la tarte à la crème de la psychiatrie contemporaine.

Au cours des six premiers mois de l’existence, une situation critique peut survenir chez certains bébés : au début, le bébé crie comme sa mère, quoique, bien sûr, ce soit le cri retenu de sa mère qu’il reproduise. Il y a une certaine similitude d’humeur entre la mère et l’enfant, symbiose qui peut être indéfiniment reproduite même dans la vie adulte, et qui nous laisse dans un no man’s land affectif, état dans lequel nous ne crions pas la détresse muette d’une autre (la mère). La mère peut, néanmoins, témoigner d’une capacité instinctive à se séparer de son bébé en n’allant pas automatiquement arrêter les pleurs. Elle se montre ainsi capable de maîtriser sa propre contrariété et de laisser le bébé avoir la sienne. Dans ce cas, elle remarquera peut-être une différence dans la qualité des cris du bébé. Ce n’est plus son cri à elle, ou leur cri, mais le cri du bébé. En un sens, tous deux savent que cette expérience s’est produite, ils s’en souviendront toujours et son avènement historique réapparaîtra clairement au cours de la thérapie.

Je crois, hélas, que cela se produit rarement, ce qui entraîne obligatoirement le grégarisme. Un exemple : les « cocktails ». Dans ces soirées, on est personnellement atomisé, mais socialement collectivisé. Ici, l’atomisation collective s’oppose aux groupes de confrontation où, dans les face à face, les gens ont entre eux des rapports déterminés par leur propre autonomie.

Le bruit de ces cocktails est plus que la somme des voix qui s’élèvent, et la définition la plus adéquate que je pourrais en donner est la suivante : c’est le désespoir que ressent chaque personne à la recherche de son propre cri, le cri dont elle a été privée, qu’elle ne peut retrouver avec les autres, mais à travers eux, dans une région désolée. C’est pourquoi beaucoup de personnes vont à ces soirées pour y trouver la vraie solitude. Mais ils se perdent toujours en route parce qu’ils ne sont pas très au fait de leurs besoins et ne pourraient jamais imaginer qu’ils viennent à une soirée pour n’y être point. Alors, ils perdent la vraie solitude et se retrouvent frénétiquement seuls.

On pourrait peut-être définir une réunion qui ne soit pas celle-ci en disant que la solitude doit y être plus vraie, pour que les gens parlent librement, du fond d’un ordre intérieur qui ne demande rien à personne et qui, par conséquent, est un pur don de l’abyssus invocat abyssum. Les gens qui assistent à la soirée auraient alors ce type de relations : deux personnes qui ne se sont jamais rencontrées pourraient parler ensemble, mais il faudrait qu’il y ait d’abord une sorte de liaison, en ce sens qu’une des deux aurait eu une expérience marquante avec quelqu’un qui, lui-même, aurait eu avec la deuxième personne une expérience significative. Il pourrait y avoir un seul autre intermédiaire, mais pas plus. La liaison première ne limite pas la spontanéité, elle lui permet, au contraire, de surgir quand l’occasion se présente. Je ne suggère pas que la soirée soit transformée en une austère réunion de travail, mais je dis qu’elle nécessite de la discipline et du travail et que la joie qu’on pourra en retirer dépend de ce travail antérieur. Contre l’idéal conventionnel de la « recherche des relations » qui est une quête désespérée, je propose un retour dialectique aux anciennes structures de relations, retour qui, d’ailleurs, les renouvelle. Une partie du travail des soirées consisterait, évidemment, dans le libre développement de relations sexuelles ouvertes, sous n’importe quelle forme, mais avec un respect attentif du droit de dire non, sans que celui-ci soit pris pour un rejet.

J’appelle expérience significative un acte, même limité dans le temps, d’attention et d’écoute totales d’une personne par une autre. Cela peut passer par la connaissance d’un tableau, d’une musique ou d’un livre de l’autre. Elle peut prendre la forme de relations sexuelles qui brisent certains tabous corporels, ou se produire au cours d’une séance où l’on fume, d’une façon calme et libératrice, du cannabis par exemple. Cela peut se faire au cours de rencontres thérapeutiques formellement définies, ou bien dans des occasions plus souples où une personne en recherche une autre en un moment de détresse ou de besoin sexuel.

Une raison de l’efficacité limitée des groupes politiques extrémistes, c’est que ces actes élémentaires de communion y sont soit fragmentés soit méconnus et remplacés par une série de relations incestueuses qui éludent les vieux problèmes de l’inceste plus qu’elles ne les résolvent et qui perpétuent les blocages sexuels. Elles accumulent ainsi une fureur croissante, mais inutilisable. La libération doit finir sur les champs de bataille, mais elle doit commencer au plumard. Celui où on est né, où on dort et rêve et fait l’amour. Les fusils joueront leur rôle, bien sûr, mais le lit me paraît être la grande arme secrète de la révolution que nous devons faire.

Après les révolutionnaires, les fous. Dans un foyer de surveillance psychiatrique, très coûteux pour les autorités locales, les pensionnaires qui ont quitté l’hôpital psychiatrique sont séparés selon les sexes, et les portes entre les ailes pour femmes et les ailes pour hommes peuvent s’ouvrir, mais elles sont pourvues d’un voyant électronique. Si quelqu’un tentait de franchir le seuil après une certaine heure, une sonnette retentirait dans la chambre du gardien qui lui, bien entendu, dort, à moins qu’il ne fasse mieux avec la femme qu’il a convenablement épousée. Chez beaucoup de gens hospitalisés pour schizophrénie, le problème principal est la façon mystifiante dont leurs parents leur ont présenté la peur sexuelle, façon qui caricature la peur sexuelle diffuse de toute la société bourgeoise. J’ai dirigé une unité de jeunes gens prétendus schizophrènes dans le cadre de la Santé publique. Le pathétique de la privation sexuelle y était incroyable. Un jeune homme alla à Londres voir une prostituée, et comme ses parents l’avaient conditionné à ne jamais rien cacher, il le leur raconta. Résultat : on combina insidieusement son transfert dans une chambre fermée à clef. George Washington – l’homme qui ne mentait jamais – devrait pouvoir en répondre. En ce qui concerne les familles, une des expériences que l’on doit acquérir en cours de thérapie, c’est l’aptitude à mentir adéquatement, parce que celui qui dit le bon mensonge dit la vérité du système mensonger.

La prétendue dé-ségrégation sexuelle des hôpitaux psychiatriques n’est qu’une mystification de plus, une sorte de provocation qui ne fera qu’emprisonner un peu plus les victimes. Dans l’unité dont j’ai parlé, j’avais suggéré – pour économiser l’argent du ministère de la Santé publique – d’employer un ou deux hommes ou une ou deux femmes expérimentés (c’était une unité pour hommes seuls) qui seraient les prostitués du temple et initieraient sexuellement les jeunes gens. Ils recevraient, si nécessaire, des primes pour les prétendues perversités. La technique est au centre de la sexualité, mais la sexualité est l’objet des pires craintes du service psychiatrique qui a besoin de ses fous pour ne pas perdre sa déraisonnable raison d’être. Et les cliniques de consultation se multiplient, ainsi que les tranquillisants et les voyants électroniques qui, dans l’intérêt d’un idéal familial lointain et insensé, contrôlent et détruisent toute possibilité extatique d’expérience et toute tentative de libération sexuelle.

La plupart des tranquillisants rendent les gens gros et impotents, mais les apprivoisent certainement. Le malade devient l’autre moi, systématiquement dégradé, du psychiatre.

Une vérité qui n’est pas sans importance se cache derrière la facilité de l’assertion de Wordsworth ; « La poésie, c’est de l’émotion tranquillement remémorée. » La mémoire nécessite un démembrement analytique de certaines régions de l’expérience, elle reconnaît ensuite certains modes de ce démembrement, ce qui constitue l’opération analytique. La discipline, ici, entre inévitablement dans le langage verbal et s’y fait souvent prendre. Pour Freud, le refoulement est en grande partie une expérience qui est « expulsée » de l’esprit et qui doit retrouver l’expérience connue à travers les barbelés des mots. D’un autre côté, le souvenir est l’acte essentiel, extraverbal, qui rassemble toute notre vie en un tout, ce qui passe par la réexpérimentation des premières expériences de la vie. La discipline, dans ce cas – elle est d’ailleurs aussi forte que la discipline requise par la mémoire – n’est pas analytique, mais plutôt poétique : définition de secteurs d’expérience, définition de leurs frontières, interactions à travers ces frontières. La tranquillité est importante, car elle signifie une juste solitude, celle des six premiers mois dont je parlais ; on est soit physiquement seul, soit avec quelqu’un qui peut favoriser le développement, mais qui n’intervient jamais. Le vrai poète sait que les mots, au niveau le plus profond, ne collent pas à son expérience, il engendre alors une violence contre le langage qui distord les mots, y introduit un anneau de cochon et les entraîne jusqu’à la réalité de son expérience remémorée. Si les poètes sont les athlètes de l’extra-verbal, ceux qu’on appelle schizophrènes le sont aussi. Beaucoup de psychanalyses tendent à être l’analyse réductrice des structures verbales murmurées dans le présent à des structures préverbales qui remontent à l’époque de notre vie où nous ne pouvions littéralement pas parler, puis à leur retour dans un présent résolu. Je crois, moi, qu’il y a dans l’expérience une continuité extra-verbale qui se poursuit d’un point du temps antérieur à notre conception, jusqu’à un domaine qui dépasse la portée de notre vie future.

Certaines personnes, dites schizophrènes, me semblent la plupart du temps opérer sur cette continuité extraverbale. Les poètes aussi, mais eux font une concession talentueuse au monde en replongeant dans le Monde. La discipline de la poésie – j’entends ici la poésie au sens le plus large, peinture, musique et toutes les autres formes d’art – ne consiste pas dans le déploiement de lettres sur le papier, de peinture sur la toile, de notes sur la portée ou dans les techniques instrumentales, mais dans une opération interne première qui est le travail de l’art.

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Je trouve excellentes les très récentes habitudes de se toucher et de se tenir, d’étreindre et d’embrasser n’importe qui à chaque rencontre et non pas seulement au cours de réunions sociales. Elles me semblent néanmoins être des manœuvres essentiellement désexualisantes et anti-érotiques. Une certaine chaleur est introduite, mais les plaques réfrigérantes sont tournées vers le fond pour atténuer la chaleur et en diminuer l’intensité. Si nous voulons mener à bien la réalité transsexuelle de l’orgasme, qui retient dialectiquement la sexualité à l’actuel nouveau niveau de synthèse, nous devons tout le temps être ouverts à la nouveauté.

L’une de ces nouveautés est la « thérapie du lit », qui a lieu évidemment en dehors du domaine professionnel fermé. Deux personnes bloquées dans l’abstinence sexuelle, univoque ou réciproque, sont en contact avec une personne qui a assez de discipline pour ne pas intervenir dans leurs relations, mais qui, par ses liens avec eux et par l’affection profonde qu’elle leur témoigne à tous deux, peut déterminer leur propre attachement mutuel ; elle les laisse alors élaborer le renouvellement sexuel des liens qu’ils viennent de nouer. L’un d’eux pourra, par la suite, rendre le même service à la personne qui les a aidés.

De multiples relations sexuelles accompagnées d’une discipline accrue pourraient suivre, selon les besoins sexuels de certaines personnes. Elles renforceront cette relation centrale à deux dont la plupart d’entre nous semblent encore avoir besoin en ce moment précis de l’Histoire.

Tout cela va très bien pour les subtils intellectuels de la bourgeoisie du premier monde qui, même s’ils ne sont pas dirigés par un chef charismatique, auront leurs « petits problèmes » ; mais les rapports entre hommes et femmes de la classe moyenne et de la classe ouvrière nécessitent une activité révolutionnaire de grande envergure (la classe supérieure, elle, est totalement et définitivement consacrée à la non-sexualité). C’est là qu’intervient l’emploi intensif de grèves, de bombes, de mitraillettes. Nous devons user de ces moyens avec pitié, mais aussi avec un sens des réalités parfaitement objectif et qui n’échappera pas aux agents de la bourgeoisie. Nous ne pouvons en effet éprouver à leur égard qu’une sollicitude assez lointaine.

Après toutes les analyses personnelles, on se rend compte que le travail institutionnalisé, la toxicomanie, l’alcoolisme ne sont, finalement, qu’une sorte d’effort subtilement endoctriné pour contenir une joie extatique qui ne peut « épouser » les bombes, mais risquerait d’avoir avec elles une union parfaitement libre. Nous n’avons qu’une chose à faire avec le premier monde, c’est de l’arrêter, arrêter ce monde qui détruit le tiers monde et qui contracte une union paranoïde, suspecte et illicite, avec le deuxième monde. Nous devons paralyser le fonctionnement de chaque famille, de chaque école, de chaque université, de chaque musée, de chaque firme, de chaque office de télévision, de chaque industrie du cinéma ; et cela fait, inventer des structures mobiles, sans hiérarchies, qui distribueraient au monde entier les richesses accumulées. Ces structures deviendront rigides en leur temps, parce que nous avons peur de notre propre liberté, mais si nous observons le principe de la révolution permanente – rejet des structures sociales qui, au bout d’un certain temps, inventent inconsciemment leur propre mort et puis prétendent à une certaine survie – nous trouverons non seulement le moyen de survivre, mais aussi celui de ne jamais retomber dans l’ancien schéma du monde, ce qui est le seul sens que l’on puisse donner au mot « régression » à ce stade de l’histoire. Il se peut que les seules vraies relations soient celles qui rappellent la séparation de l’enfant et de la mère qui crie. À partir de là, deux personnes se retrouvent. À partir de là vient la révolution. Il arrive que l’on se rapproche davantage de la vraie symbiose quand on est séparé de l’autre par dix mille kilomètres. Et puis, si quelqu’un sait qu’il est immergé dans cette symbiose, intérieurement il en sort et pleure ses propres larmes dans sa propre solitude non partagée. Nos chers bons amis peuvent essayer de nous aider, mais c’est leur cri dans le désert. Les autres, du moins, ne peuvent jamais prendre cette solitude pour leur territoire. Nous traversons la topographie de notre moi intérieur qui, comme nous l’avons vu, est une abstraction conduisant à ce néant qui n’est au-delà que dans la mesure où il était antérieur à ce moi dont nous parlons presque sans humour.

La principale réalité que je peux percevoir dans ce que les gens considèrent comme un orgasme se rapporte à une entrée non possessive dans l’orgasme de l’autre. Ce que nous devenons est ce que nous sommes, et qui est.

Les deux ou trois mille personnes avec lesquelles j’ai parlé durant ces dix dernières années me semblent ne pas avoir une expérience articulée qui se rapprocherait de ce que je considère comme une expérience orgasmique. L’orgasme est l’expérience totale de la transsexualité. Le baiseur est baisé quand il baise. En faisant l’amour, il endosse les deux sexes et tous les âges. Il devient un enfant bienheureux et en même temps un vieux sage bisexué. Par-dessus tout, il expulse hors de lui, dans un acte massif d’évacuation, toute la constellation familiale intériorisée. Faire l’amour, c’est alors transcender l’absence d’amour sexuel des parents et l’absence d’amour des familles.

Dans le contexte du premier monde, nous avons besoin d’une révolution de l’amour qui ré-invente notre sexualité, d’une révolution de la folie qui ré-invente nos moi et d’une Révolution qui paralyse plus directement les opérations de l’« État ». Dans le premier monde, notre devoir révolutionnaire est très simple. Nous n’avons, je l’ai déjà dit, qu’à l’arrêter ; à nous amuser et à trouver en nous-mêmes, dans ce processus, une joie de dépossédés.

Tout ce que nous avons à faire par rapport au premier système de besoins auquel je me suis référé, c’est de créer les conditions qui rendent possibles des relations amoureuses non compétitives. Tous les dards et tous les cons se ressemblent, sauf dans le détail de l’expérience, ce qui est aussi très important. La démarche personnelle qui consiste à comparer les expériences sexuelles n’a pas sa place ici. Nous n’avons qu’une chose à faire : expérimenter le plus pleinement possible un amour extatique dans la pleine séparation.


23 Quartier élégant de Londres (N.d.T.).

24 Nom donné par les nationalistes africains à l’actuelle Rhodésie et qu’elle portera quand ils auront pris le pouvoir.

25 In Moïse et le Monothéisme.

26 La métaphore de l’« attaque » est largement répandue en médecine. On a une attaque de colique hépatique ou de grippe. La même métaphore est reprise en cours de traitement. Nous « attaquons » la leucémie, les autres formes du cancer ou la syphilis cérébrale avec des traitements qui sont eux-mêmes des maladies. Les stratégies médicales de l’attaque thérapeutique semblent écarter toutes possibilités libérales de coexistence pacifique entre moi et un cancer, par exemple. Elles écartent aussi les possibilités plus libératrices d’aimer sa propre maladie, de l’inviter à une sorte d’antimariage qui contredirait les statistiques réduisant l’estimation de vie des cancéreux à deux, cinq ou sept ans après l’intervention ou la radiothérapie. En exagérant un peu, on pourrait dire que toutes les maladies mortelles sont des suicides parce qu’elles sont des refus d’aimer.