Postface. L’angoisse devant la différence des sexes et son miroir en chacun d’eux

Après coup, celui qui porte un regard sur les œuvres de Jean Cournut se rend aisément compte que Pourquoi les hommes ont peur des femmes occupe une place à part, à nulle autre comparable dans sa bibliographie. C’est une sorte de testament involontaire car au moment où il l’écrivit, rien ne laissait présager que bientôt il n’écrirait plus. Paru peu avant sa disparition, objet d’un soin tout particulier, l’ouvrage mérite une analyse approfondie et une nouvelle discussion à l’occasion de sa reprise en collection « Quadrige », qui signe la reconnaissance de sa valeur.

Jean Cournut a laissé un vif souvenir parmi ses nombreux amis, attachés à évoquer son image, sa personne et son rôle dans la Société psychanalytique de Paris qu’il dirigea. Mais un jour viendra où, à leur tour, ils ne seront plus de ce monde et suffira-t-il de la rumeur pour entretenir la mémoire de ce qu’il était ?

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Marquons de quelques pierres blanches son parcours professionnel.

Jean Cournut fit sa formation psychanalytique au cours de ses années d’internat à Sainte-Anne, à la Société psychanalytique de Paris, vers le début des années 1950. Formation des plus classiques et analyse avec le plus orthodoxe des psychanalystes de l’époque : Francis Pasche. À la différence de beaucoup d’autres à la même période, il échappa à la fascination de Lacan quoiqu’il fût toujours intéressé, sans plus, par les idées lacaniennes. Jean Cournut, par ses affinités et ses amitiés, appartenait à un groupe de collègues qui avaient fait le choix de la spp, non sans ressentir un certain malaise vis-à-vis de ce qu’ils jugeaient sans complaisance, reprochant à ce groupe un certain conservatisme institutionnel où ils avaient du mal à reconnaître leur place, surtout à l’Institut. Ils ne pouvaient se défendre de se rebeller contre les conceptions hiérarchiques régnant dans cette institution. Sans entrer en dissidence, ses amis et lui adoptèrent une attitude de réserve un peu méfiante. Certains s’étaient agglomérés à une fraction oppositionnelle dirigée par Viderman, Barande, Major, Stein et quelques autres. Le vent de l’Histoire ne souffla pas en faveur de l’évolution qu’ils souhaitaient. Certains s’éclipsèrent, d’autres disparurent, d’autres enfin s’égaillèrent dans la nature à la recherche d’autres lieux où pourraient se développer leurs aspirations.

Sans quitter la spp, Jean Cournut, avec quelques autres, rejoignit le Collège des psychanalystes, institution ouverte. Il resta marqué par son passage dans ce groupe jusqu’au jour où la fragilité de cette organisation – qui se voulait un lieu d’échanges scientifiques mais ne se privait pas d’apporter des critiques sévères à la politique des institutions officielles – la fit s’effilocher de l’intérieur.

L’avenir vit donc la fragmentation du Collège. Jean Cournut fut de ceux qui comprirent, avant même sa dissolution, que l’avenir de la psychanalyse ne passait pas par là et il se décida à jouer un rôle moins effacé à la spp. Dans un premier temps, ce fut avec réticence. Il refusa par exemple de faire carrière, dédaignant le titre souvent convoité d’analyste didacticien qui déjà cependant perdait beaucoup de son lustre avec l’évolution institutionnelle de la spp. Bientôt ses travaux écrits lui valurent d’être remarqué et il fut sollicité pour collaborer à des revues qui jouissaient d’un grand prestige. Mieux on connaissait Jean Cournut et plus on s’apercevait que la polémique n’était pas son activité préférée. Il était critique certes mais il ne fut jamais un opposant animé d’une combativité agressive en vue d’une conquête du pouvoir. Il était trop réticent pour enfourcher les chevaux de bataille de la spp et trop sceptique pour se ranger parmi ses opposants déclarés. Il paraissait convaincu cependant qu’une certaine sclérose institutionnelle freinait l’avancement des idées.

Apprécié pour ses qualités de modération et les avancées proposées par ses travaux (sur les deuils méconnus, l’ordinaire de la passion, etc.), il jouissait de l’estime de ses collègues. Sa réflexion théorique devait s’approfondir grâce à la collaboration qu’il établit avec Monique Cournut-Janin rencontrée à la fin des années 1940, qui devint ensuite sa compagne. Forgé au cours d’activités d’enseignement et dans leur exercice commun à des tâches d’extension psychanalytique, ce travail en couple dans une pratique hors société les amena à resserrer leur réflexion lors de l’élaboration de leur rapport au Congrès des psychanalystes de langue française, qui parut dans la Revue française de 1993 sous le titre : « La castration et le féminin dans les deux sexes ». Ce fut, à coup sûr, un tournant pour Jean Cournut qui désormais allait suivre ce filon pour son propre compte et dont Pourquoi les hommes ont peur des femmes est le dernier maillon.

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Si nous avons cru bon de donner tous ces détails, c’est parce que le livre porte la marque de ces diverses étapes : celle du Collège, qu’un lecteur informé et attentif n’aura pas de mal à reconnaître et celle du travail entrepris en collaboration avec Monique Cournut. Ce parcours conduisit tout naturellement Jean Cournut à la présidence de la Société psychanalytique de Paris, tâche dont il s’acquitta à la satisfaction des membres qu’il dirigeait. Il avait peu de goût pour les débats interminables, leur préférant des décisions qu’il jugeait efficaces, tranchant sans arbitraire pour faire adopter des mesures nécessaires et ayant le souci de ne pas provoquer d’inutiles conflits, lesquels n’eurent pas lieu de se produire car il avait le privilège de ne pas avoir d’ennemis et de compter parmi ses amis nombre des opposants d’autrefois. Il eut à traverser quelques passes difficiles dont il se tira avec élégance, en conservant l’estime de ceux qui étaient supposés être ses adversaires, tout particulièrement les lacaniens.

Discrètement, avec quelques autres, il prit part à la formation du groupe de contact, cherchant à la fois le dialogue et l’ouverture vers une solution au problème des relations avec les lacaniens. Enfin, il prit le risque d’accepter de me confier l’organisation des journées de l’Unesco en 2001 où ceux qui ne l’auront pas connu personnellement ont la possibilité aujourd’hui, grâce à l’enregistrement, de le voir à l’œuvre dirigeant un débat entre D. Widlocher, alors président de l’api, et César Botella, avec pertinence, rigueur et sans la moindre partialité. Il est mort quelques mois après avoir eu la satisfaction de visionner ce document qui relate le dernier rôle actif qu’il joua à la spp.

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Le travail de Jean Cournut est plus difficile à analyser qu’on ne le croit. Nous avons rappelé qu’il avait suivi la plus classique des formations. Sa pratique l’engagea à lui être fidèle. Par ailleurs, on savait qu’il assurait des tâches professionnelles où il abordait, en tant que psychanalyste, le suivi et le traitement de cas qui étaient fort loin de relever des indications de la psychanalyse. Or jamais Cournut ne chercha à relier ces deux types d’expérience sans qu’aucune dans son esprit – du moins à ce que j’en sais – ne fût considérée comme secondaire par rapport à l’autre. Il suivait avec intérêt les travaux de ceux qui exploraient des voies nouvelles de la psychanalyse. Il lui arriva même de suivre mon séminaire pendant quelque temps. Je n’ai pas l’impression d’avoir eu la moindre influence sur sa pensée. On disait de lui qu’il était un psychanalyste « orthodoxe ». Bon connaisseur de Freud dont il avait approfondi l’œuvre au cours de l’enseignement qu’il assurait avec Monique Cournut à l’Institut de psychanalyse, il ne reculait pas, dans ses travaux, devant un éventuel désaccord avec lui. Mais jamais non plus il ne se laissa séduire par la pensée des postfreudiens Klein, Bion, Winnicott, ni même, comme nous l’avons signalé, par celle de Lacan. Freud restait la référence. Il demeurait ouvert aux discours tenus tant par les lacaniens que par ceux qui subissaient l’influence des auteurs anglais, mais par lesquels, visiblement, il n’était guère entièrement convaincu.

Comment lire, aujourd’hui : Pourquoi les hommes ont peur des femmes

On reconnaissait à Jean Cournut un style élégant, raffiné, une écriture assez rare parmi les psychanalystes pour être remarquée. Convaincu d’avoir touché à un sujet important et d’une portée très générale, il a pu vouloir lui donner le plus grand retentissement, ce que confirme sa publication dans « Quadrige ».

Il prend également appui sur des textes non psychanalytiques. Sa réflexion sur le problème s’étend de la biologie à l’anthropologie. Cournut n’a voulu négliger aucun angle du problème et s’est efforcé de couvrir la plus grande partie du champ. Mais, manifestement, c’est avec la littérature qu’il est à son affaire. Outre que celle-ci lui donne un plaisir incomparable, à l’instar d’autres, il paraît penser que les écrivains disposent de ressources telles que leur style leur permet de dire bien des choses que les psychanalystes voudraient pouvoir dire aussi bien qu’eux ; malheureusement ils ne jouissent pas du même bonheur de plume.

Il y a là une ambiguïté qui remonte aux origines de la psychanalyse, c’est-à-dire à Freud. Chacun connaît la multiplicité des sources auxquelles a puisé la pensée psychanalytique. Encore faut-il expliquer comment Freud a pu réussir dans son projet.

Après avoir longtemps cherché sa voie en tentant diverses solutions, il finit par trouver la sienne en se donnant pour repère axial L’interprétation des rêves. Il n’y avait pas été orienté d’emblée et avait erré dans le labyrinthe de la nosographie – rejetant les sentiers qu’il considérait sans issue. Il se fixa, on le sait, sur les psychonévroses de transfert, théorisant du même coup les raisons de leur accessibilité à l’analyse. Mais cela encore ne suffisait pas. Bien des carrefours se présentaient à lui sans que la direction à suivre ne fût suffisamment clairement indiquée.

C’est lorsqu’il décida de suivre la piste de l’investigation des rêves (et des siens tout particulièrement) qu’il pensa tenir non seulement la voie royale ouverte par leur interprétation, qui menait à l’inconscient, mais encore la méthode incontestable propre à la psychanalyse. Le rêve – nettement coupé de la conscience – nous introduit à une activité incomprise tandis qu’elle se déroule durant le sommeil mais qui permet, au réveil, d’associer les fragments de cette activité mystérieuse – de façon à faire advenir, par le travail associatif, d’autres pensées. Celles-ci, autrement assemblées et organisées selon une logique du désir, permettent de découvrir le contenu latent que le contenu manifeste dissimule ; le travail du rêve éclaire la transformation du latent en manifeste.

Qu’on me pardonne de revenir sur ces sentiers battus. Ce que j’aimerais souligner, c’est que Freud avait découvert un va-et-vient entre le psychisme inconscient (avec ses richesses insoupçonnées) et ce qui restait du psychisme de l’état de veille (par définition conscient : les pensées de la veille). Ici se présentait pour Freud l’idée d’un écart optimal qui révélait ce qu’il comportait de nouveau par rapport à ce que l’on savait déjà de l’activité psychique (les pensées latentes). Du même coup, il permettait de deviner le rôle du préconscient.

Freud ne devait pas tarder à reconnaître le lien entre l’activité onirique et certaines formes d’activité psychique qui diffèrent de la simple activité ordinaire de veille, tout en se rattachant à la conscience. Parmi elles, les œuvres littéraires – la poésie, tout particulièrement –, les mythes, les rites, les croyances religieuses, jusques et y compris les idées à la base des grandes institutions qui règlent la vie en société.

D’une part, les explorations du côté de la biologie se révélèrent bien décevantes, les connaissances de l’époque étant fort limitées. Au lieu de lui tourner le dos, il procéda à l’invention de ce que j’ai appelé une métabiologie, plutôt que de faire l’impasse totale sur un champ de savoir auquel il ne pouvait renoncer sans de sérieux inconvénients.

D’autre part, en découvrant progressivement la technique analytique, il tenta d’obtenir de ses patients un fonctionnement aussi éloigné que possible de la conscience mais non sans relation avec elle. On voit immédiatement l’analogie de fait avec le rêve.

Au terme de ces démarches, l’inconscient était né, si l’on consent à négliger les autres voies par où passe la découverte de la psychanalyse.

L’essentiel me paraît résider, à cette phase de l’analyse, dans la mise en relation des apports décisivement nouveaux de la pensée freudienne sur l’inconscient, avec des formes de conscience qui témoignent d’un certain écart avec la communication ordinaire, dominée par ce qu’il appelait les processus secondaires.

Au cœur de la psyché : l’inconscient systématique, défini par ses propres lois de fonctionnement qui le distinguent résolument du psychisme conscient dont il est irréductiblement séparé. Il est lié par des liens étroits à la sexualité datant de l’enfance la plus reculée. Sa productivité est prodigieuse : rêves, fantasmes, actes manqués, oublis, lapsus mais aussi mythes, folklore, rituels, systèmes religieux, etc.

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Nous avons décrit le noyau dur de la psychanalyse, noyau que beaucoup se refuseront à dépasser, à mettre en question en suivant Freud ou en adoptant des théorisations autrement fondées. Passons sur ceux qui ne se font pas beaucoup prier pour s’écarter de la postérité freudienne et qui, tout en reconnaissant à Freud son rôle de pionnier, ont estimé assez tôt qu’il y avait intérêt à changer de référent. De ceux-là Cournut ne parle que du bout des lèvres, on sent qu’il n’a avec eux aucune affinité et, que s’il entend ce qu’ils veulent dire, il se sent avec eux sur un terrain plus glissant, au point où l’on peut affirmer qu’il donne l’impression qu’il ne comprend ni où ils veulent en venir, ni la nécessité de leur dissidence.

Mais je fais surtout allusion à une coupure dans l’œuvre freudienne qui pousse certains freudiens à mettre en doute le bien-fondé de sa propre révolution intérieure. Certes, on continue de se référer à ses travaux d’après 1920, à l’occasion ou selon les circonstances. Mais ce envers quoi on éprouve beaucoup de réticences, ce sont les changements radicaux qui portent sur les fondements de la théorie. Et d’abord la pulsion de mort, le masochisme originaire, la compulsion de répétition dans ses aspects les plus mortifères, et j’en passe.

Toute une génération de psychanalystes a partagé les mêmes réserves. Elle trouva un moment son mentor en Viderman-critique impitoyable des dogmes freudiens mais qui ne réussit jamais à nous offrir un système de rechange de son cru. Ce mouvement, qui trouva une certaine audience en France, se perpétue encore de nos jours sous une forme plus ou moins discrète. Je ne crois pas me tromper en disant que Cournut pourrait être rattaché à cette ligne, en compagnie de bien d’autres qui, moins talentueux que lui, ne réussirent pas toujours à s’imposer.

La question n’est pas hors sujet pour notre propos. Il se trouve que les écrits de Freud sur la féminité (de la femme) datent surtout de 1931 et de 1933. Je ne prétends pas que Freud fît jouer un rôle ostentatoire aux notions que je viens d’énumérer et qui n’ont pas été adoptées, ou seulement avec parcimonie, par ceux qui ont constitué le mouvement auquel j’ai fait allusion. On peut prétendre s’en passer. On l’a fait, on le fait encore.

Mais ce qui est plus grave est que ceux qui se sont rangés à cette option ont méconnu les avancées de la psychanalyse dans d’autres pays. Je parle surtout de l’Angleterre et de l’Amérique latine ; le conservatisme – parfois rétrograde – l’ayant emporté aux États-Unis avec les mêmes arguments critiques sur l’œuvre freudienne d’après 1920, ou appelant des reformulations (l’agressivité remplaçant par exemple les pulsions de destruction).

Or l’angle prospectif de départ de Freud lui permettait, en tentant d’élucider les problèmes de la pathologie, mis en lumière par la clinique, de les mettre en rapport avec nombre de phénomènes de la vie psychique restés mystérieux (rêves, fantasmes privés ou collectifs, psychopathologie de la vie quotidienne) et d’en tirer des conclusions sur certains comportements humains singuliers (par exemple, les articles sur la vie amoureuse, la définition des types de choix d’objet, les fixations de la libido, l’identification, etc.). L’écart reliant ces divers champs – clinique des névroses, productions plus ou moins directes de l’inconscient individuel ou collectif, élucidation des particularités de la vie psychique normale – ne montrait pas de hiatus radical.

Voilà pourquoi Jean Cournut, à son heure, put aborder la question « Pourquoi les hommes ont peur des femmes ». Ceux qui avaient opté pour une révision plus radicale de la théorie freudienne, se rattachant le plus souvent à une conception différente des fondements du psychisme et des origines de la psyché, aboutissaient à des constructions par trop éloignées de ce que l’observation de la réalité (toujours plus ou moins déformée par nos refoulements et nos résistances) nous proposait.

D’autant que les tableaux cliniques à partir desquels étaient proposées les refontes théoriques ne ressemblaient guère aux descriptions névrotiques d’autrefois. L’écart théorico-pratique, comme disait J.-L. Donnet, y devenait presque impensable si l’on continuait à tenter d’en rendre compte depuis le corpus classique de la théorie.

On ne s’est guère attardé au constat que c’est Freud, le premier, qui a perçu la différence avec l’analyse de l’Homme aux loups. Mélanie Klein ne tarda pas à revenir sur ses traces afin d’en proposer une interprétation différente à partir de tout autres paramètres. Puis vinrent ceux qui proposèrent des alternatives aux vues des modificateurs. Encore que le mouvement ne fut pas univoque et se développa en diverses directions que je ne rappellerai pas parce qu’elles sont bien connues.

Comme le dit Alberto Giacometti : « Avant il y avait une réalité connue ou banale, disons : stable, n’est-ce pas ? Cela a cessé complètement en 1945 (…). Alors il y a eu transformation de la vision de tout. (…) » Il en vient à penser que la conscience que chacun, presque tout ce qu’il disait, était « comme une mécanique (…) et presque dans une espèce d’inconscience ». À propos de ceux qui font du non-figuratif :

« Ils ne sont pas du tout dans la même position que moi, qui voudrais le faire et le trouve impossible, c’est plutôt qu’ils trouvent qu’on l’a fait une fois pour toutes et que la vision du monde extérieur est épuisée. Et que l’on ne peut que répéter ce que d’autres ont fait, donc elle n’a plus de sens. (.) Mais pour moi la réalité reste exactement aussi vierge et inconnue que la première fois qu’on a essayé de la représenter. C’est-à-dire que toute représentation qu’on a faite jusqu’à maintenant n’a été que partielle. »93

J’ai cité ces lignes pour comparer ce que décrit Giacometti avec la situation en psychanalyse, où certains prétendent que ce qu’a décrit Freud a épuisé la compréhension psychanalytique et incité à procéder autrement.

Ainsi pour moi, si importantes qu’aient été dans mon évolution les œuvres de Bion, Winnicott et même Lacan, je continue à me référer à ce premier dévoilement qui fut celui de Freud, sans cesse appelé à se modifier, sans qu’aucun de ses successeurs n’ait réussi à susciter une telle révélation. Mais cette référence restera critiquée, continuant d’accentuer l’importance du regard de la découverte initiale – ou, en psychanalyse, de l’écoute première.

Il y a donc entre la vision de Jean Cournut et la mienne certaines complicités, en dépit d’importantes différences. Après ces propos introducteurs à sa lecture, il devient nécessaire de parler aussi des différences.

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On comprend mieux la généalogie de ce livre. Cournut a déjà écrit sur l’ordinaire de la passion (car cette mystérieuse crainte ne serait-elle pas la peur d’une passion négative ?), sur les deuils méconnus (le deuil non accompli ne serait-il pas pour quelque chose dans cet effroi de l’archaïque ?), sur les remaniements de l’Œdipe (comment en dissocier cette peur des femmes ?). Surtout, il a affronté avec Monique Cournut « La castration [angoisse et complexe] et le féminin dans les deux sexes » en 1991.

Cette poursuite solitaire de sa réflexion est, comme nous l’avons indiqué, le résultat d’une pratique analytique essentiellement fondée sur des patients névrotiques, éclairée par la référence au Freud de la première topique plus que de la deuxième, principalement, les autres auteurs y jouant plutôt le rôle de figurants. Il s’autorise de cette pratique et de cette théorie, développe et extrapole une conception du masculin fondée sur la peur que les hommes auraient des femmes.

Si le complexe de castration couvre un champ assez large, englobant les patients qui entrent dans le champ clinique névrotique et les sujets normaux, ici la focalisation se centre sur ce qui serait fondamentalement général pour caractériser les hommes. En effet, il n’est pas dit « pourquoi certains hommes… » mais bien, les hommes, affirmation d’un caractère indéfini seulement limitée par l’appartenance au sexe masculin. Il y a là une proposition audacieuse qui ne recule pas devant ce qu’elle considère comme un constat affectant tous les hommes sans exception.

La réponse la plus immédiate que serait tenté de donner le freudien bien dressé serait de clore le questionnement : « Évidemment, parce qu’elles sont châtrées. » C’est pour réfuter cette réponse que Jean Cournut a pris la peine d’écrire ce livre et de nous annoncer à travers sa contestation qu’une autre explication est nécessaire. Une vérité qui va chercher à s’étayer sur des arguments qui ne seront pas seulement tirés de la clinique mais aussi de domaines transculturels, historiques, en s’appuyant également sur l’analyse de ce que la vie donne l’occasion d’observer sur les relations mère-fils, mère-fille, sur l’amour et le féminin.

On le voit, ce titre n’est que le fil que Cournut choisit pour remettre en question tout le champ de la sexualité qu’il reprend chapitre par chapitre. Et, comme pour lui il n’y en a pas d’autre qui puisse prétendre au titre de concept fondateur, c’est toute la psychanalyse qui est invitée au réexamen.

Pour fonder son argumentation par des preuves au-delà de la clinique, les mythes, les grandes questions anthropologiques et la littérature sont appelés à son secours. Eux ne partent pas de ceux qu’on appelle les patients – ou les malades – mais de caractères que l’histoire, la littérature ou la vie nous a fait connaître et qui nous ont fourni la matière du mythe comme celle du roman. Bien entendu, au fond de notre conception considérée non seulement comme traditionnelle mais plus ou moins tenue pour véridique, s’impose la force d’une tradition religieuse que Cournut ne craint pas de démonter pour lui offrir un produit de substitution : sa propre conception de la genèse. Simple artifice d’écriture. Celui-ci révèle l’intention la plus profonde et la destination de l’ouvrage : être un instrument de délivrance qui s’adresse en premier à ceux dont la vocation serait de libérer les hommes : les psychanalystes.

Le parti pris est compréhensible. J’aurais cependant préféré, pour l’équilibre de l’ouvrage, que l’on renonce aux parallèles entre la clinique et la culture, dans un accord où elles se confortent mutuellement, en interrogeant d’abord les aspects contradictoires de la clinique pour procéder ensuite à l’interrogation des diverses interprétations qui leur ont été données et qui entretiennent de nombreuses différences.

Cournut ne traîne pas en chemin : dès le premier chapitre, il annonce tous les arguments qui démontrent cette peur des hommes qu’il a choisie d’analyser. J’ai compté plus de quinze indices, preuves ou soupçons ; ils sont cités pêle-mêle.

Par exemple, certains appartiennent à l’imaginaire masculin (sans doute, en fin de compte, la source principale), aux défenses qu’il est obligé de mettre en place pour se masquer sa position inconsciente, aux projections qui témoignent du danger que les hommes pensent encourir, à des pratiques sociales : l’échange des femmes, à l’impression produite sur eux par certains récits mythiques, à leur écho dans ce qu’ils sont amenés à vivre dans leur expérience sexuelle et amoureuse qui sont source de menaces, soulèvent des craintes liées à leur propre image et font naître des angoisses qui leur sont propres mais dont ils se servent à l’occasion en les objectivant pour préserver leur narcissisme, etc.

Cependant, au passage, je ne puis manquer de m’interroger sur certaines formules : « Les hommes ont peur des femmes parce qu’elles incarnent (…) la vie et les valeurs. Les femmes (…) sont du côté de la vie et de la nature en ce qu’elles produisent et incarnent les valeurs de la mère-nature », celles du terroir, de la race, du retour à la terre (travail, famille, patrie). Ici on s’attendrait à quelques éclaircissements. Certes on peut penser que Cournut ne fait que colporter intentionnellement des préjugés – qui ont fait la preuve dans le passé de leur idéologie douteuse. Mais nous aimerions savoir pourquoi et par qui les hommes sont dépossédés du privilège d’incarner les vraies valeurs et on se demande dans quel but Cournut rapporte sans commentaire les opinions de ceux qui transfèrent cette idéalisation suspecte sur les femmes.

De même, il est difficile d’allonger pêle-mêle des arguments tirés de l’expérience clinique, des résidus de la mythologie (dont l’interprétation appelle plus de complexité), des pratiques sociales anciennes (les Athéniennes ne sont pas citoyennes) ou remontant aux sociétés sans écriture (concernant l’exclusion des mères de l’échange des femmes) et, enfin, des fantasmes de portée générale qui appellent une discussion.

Le ton est porté vers la polémique. Pourquoi, à cette liste de questions, faut-il donner la parole aux femmes ? Si à elle seule la kyrielle des arguments des hommes montre sa faiblesse, est-il nécessaire de donner la parole aux femmes – en fait, aux féministes – dont les arguments ne sont pas plus convaincants que ceux des hommes mais n’indiquent que l’idéologie en miroir que le débat a fait naître ? Sauf à éprouver quelque secrète sympathie pour les « victimes » ! La solution paraît résider dans une redéfinition du statut du masculin.

Je sais bien que Cournut veut nous soumettre les pièces du dossier. Mais ce qui m’importe – en tant que psychanalyste – est de savoir ce qu’il en pense. Il ne le dit que tardivement. Nous en retenons que d’autres interprétations de la castration peuvent être mises à contribution : « C’est la reconnaissance d’une différence, donc d’une coupure, qui fabrique l’humain » (p. 26). Cournut cependant est ambigu : « (…) il faudra toutefois se demander si la peur de la castration ne serait pas une manière pour les hommes de s’expliquer la peur qu’ils ont des femmes et du féminin qu’elles incarnent » (p. 27). La castration comme défense pour parer au pire. C’est bien ce qu’avaient dit Mélanie Klein et Winnicott.

Cournut va désormais balayer le champ de la problématique qu’il a soulevée, interrogeant l’histoire idéologique, les préjugés solidement ancrés, les données scientifiques aveugles, pour constater combien l’idée d’inconscient était soit ignorée, soit partielle. Mais il faut bien venir à la psychanalyse et à ses concepts fondamentaux : la bisexualité, à rapporter à la triangulation qui redouble la différence des sexes par l’existence d’un tiers à la fois identique à l’un des deux précédents et différent de l’autre.

C’est au tour des psychanalystes d’être passés en revue, de Stoller à lui-même. Non sans se référer aux travaux anthropologiques, surtout ceux de Françoise Héritier qui a décrit un inceste du deuxième type – à savoir, celui réalisé indirectement par un inceste du premier type, mettant ainsi en relation deux autres personnes interdites.

Les travaux de F. Héritier, qui ont connu une grande faveur il y a quelques années, ont été depuis assez sévèrement critiqués par d’autres anthropologues : B. Juillerat, M. Godelier entre autres. Cependant Cournut reprend une des idées de F. Héritier qui peut trouver son application dans sa propre réflexion : si des couples d’opposés peuvent être identifiés dans toutes les cultures – et il est plus que probable que le couple masculin-féminin en soit un –, tout couplage s’accompagne de la valorisation d’un terme sur l’autre. C’est peut-être là une des idées sources du travail de Cournut.

Si intéressante que soit la remarque, je ne la crois pas en mesure de répondre aux questions que se pose le psychanalyste et qui renvoie la réponse à l’anthropologue. Comment se fait-il que ce soit la femme qui soit déclarée autre, étrangère à mon intimus ? C’est-à-dire qu’elle accepte que celui qui pose la hiérarchie des termes de l’opposition soit l’homme ? Pourquoi pas le contraire aussi ? Faute de pouvoir donner de réponse directe, Cournut se promène en compagnie des philosophes, de Platon aux modernes, en passant inévitablement par Nietzsche. Louable curiosité cependant déçue car il faut bien l’avouer : ils ne sont guère plus avancés que nous, quand ils ne confirment pas les préjugés que l’on cherche à combattre. L’enjeu de la question posée est celui de l’altérité – et, ajoutons, de l’altérité sexuelle.

Pas d’échappatoire, il faut revenir à la psychanalyse. Cournut le fera de deux manières : synchroniquement par la psychanalyse de la vie amoureuse (retour de la référence au normal) puis diachroniquement par l’étude des passions filiales. Le choix de cet ordre dans l’argumentation me semble le bon.

Devant la première question, Cournut prend quelque distance puisqu’il se penche sur la vie amoureuse en général, analysant les trois Contributions à la psychologie amoureuse de Freud, écrites entre 1910 et 1918 (précédant les écrits sur la féminité de 12 à 20 ans) et toutes contemporaines de la première topique. Ces écrits sont largement connus et nous n’y reviendrons pas.

Plus généralement, Cournut va ensuite aborder les thèses de Freud sur les relations hommes-femmes de manière critique. Il rappelle le rôle paradigmatique de la castration chez Freud qui conclut son œuvre sur le constat de la répudiation du féminin dans les deux sexes. J’ai proposé il y a déjà longtemps de modifier l’expression en lui substituant le refus du maternel qui me paraît cerner davantage la cause profonde de ce choix.

Cournut ne manque pas de soumettre à la critique le concept de castration chez Freud. Il est cependant remarquable que sa discussion ne fait appel à aucun moment aux arguments soutenus par d’autres psychanalystes, qu’ils s’appuient sur l’observation directe, ou qu’ils leur préfèrent d’autres hypothèses de base (Klein, Bion, Winnicott, entre autres). Il défend toutefois vigoureusement l’existence d’autres angoisses que l’angoisse de la castration : angoisse de perte déjà longuement traitée par Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse, et y ajoute l’angoisse de perdre la possibilité de donner un sens à la vie. En ce qui concerne ce dernier point, je l’avais aussi signalé dans mon travail sur la mère morte (1983).

À ce propos, une fois de plus, Cournut cède la parole aux femmes pour leur permettre d’assurer leur défense. Je crains qu’il n’y ait malentendu. Freud n’a pas dit que la femme était châtrée, mais que les enfants des deux sexes le croyaient. Il a rattaché la castration à la phase phallique qui ne connaît encore que le masculin ou le châtré. Il faut attendre la puberté avec la reconnaissance du vagin, mais à la phase phallique l’opposition supposée est celle du masculin et de son négatif, le châtré. Julia Kristeva l’a bien mis en lumière : la sexualité féminine génitale seule connaît la division du masculin et du féminin. Certes, tous n’admettent pas cette manière de voir les choses. Certes, le point de départ est le cas du garçon, mais faut-il pour autant rejeter complètement l’envie du pénis, ne serait-ce que par la peur que le pénis inspire ? Comment situer la fixation qui l’explique chez la petite fille ? À moins de nier toute existence à cette idée.

Autre argument, la passivité n’est pas déshonorante, rappelle Cournut en écho, mais Freud a lui-même reconnu que l’activité et la passivité avaient été désignées de manière erronée par lui pour caractériser le masculin et le féminin. Au reste, aujourd’hui, on parle beaucoup plus souvent de réceptivité que de passivité.

Les femmes n’ont pas besoin d’avocats pour plaider une cause qu’elles défendent toutes seules efficacement. Leurs arguments sont sujets à la critique, comme ceux des hommes. Cournut conclut un peu vite, ce me semble, que pour Freud, féminin signifie « passif, masochiste, châtré, subissant le coït et l’accouchement » (1924)94. Pour ce qu’il en est de la passivité et de la castration, nous venons de nous en expliquer en nous référant à d’autres textes. Reste la question du masochisme. Il a beaucoup été écrit à son sujet. F. Guignard a éclairé la question en relevant que les exemples sur lesquels Freud s’appuie sont empruntés à des hommes régressés, ce qui ne saurait constituer une preuve.

Il faut néanmoins observer que c’est là le seul texte de Freud (sauf ceux sur la féminité) appartenant à la deuxième topique auquel se réfère Cournut. Critiquer le masochisme féminin, c’est devoir remonter à la critique du masochisme originaire qui affecte les deux sexes et dont le roc de la castration se trouve renforcé par les effets délétères de la combinaison des effets de la bisexualité et de la pulsion de mort. Or ce rattachement est ici passé sous silence, probablement parce que Cournut ne se réfère pas volontiers à la deuxième topique. On a cependant beaucoup écrit sur le masochisme plus récemment95 pour tenter de sortir la question de ses interprétations trop réductrices.

Même l’argument imparable que Cournut croit trouver chez Schreber dont il fait le héros de la cause féminine mérite plus ample discussion. Schreber, promu pour l’occasion héros de l’assomption du féminin, ne peut autoriser que l’on isole ce qui faisait partie d’un riche délire aux visées cosmologiques pour valoriser ce seul aspect, si fondamental qu’il fût. Pas plus qu’on ne saurait le dissocier d’un contexte que nous connaissons mieux aujourd’hui. Pour en rester à l’essentiel, un père peu ou prou tortionnaire, obsédé par l’idée de « redressement » du corps des enfants (à des fins hygiéniques, visant à lutter contre la masturbation sans doute), un frère aîné suicidé dans des conditions mystérieuses et sur lesquelles on maintient une censure non encore levée aujourd’hui, une épouse voyant nombre de maternités interrompues par des fausses couches ne lui permettant pas d’accéder à la paternité, le laissant sans postérité et, de plus, éprouvant une admiration un peu trop prononcée pour le médecin de son mari, la sommité médicale du temps, Flechsig. Ce dernier, s’il laissa quelques traces en neurologie, disparut sans qu’aucune œuvre puisse être mise durablement à son crédit en psychiatrie.

Quant à Schreber, la jouissance ininterrompue que lui attribue Cournut serait mieux appréciée si l’on tenait compte du rôle rédempteur (S. Freud) de son délire. L’excitation extrême des nerfs de Schreber a pour but d’exercer une attraction captatrice sur les nerfs de Dieu. La compulsion à penser, qu’on peut imaginer concomitante de l’excitation sexuelle, subit des arrêts et des interruptions. Il écrit : « Toutes les fois que ma pensée vise à s’arrêter, Dieu juge éteintes mes facultés spirituelles. Il considère que la destruction de ma raison, l’imbécillité espérée par lui est survenue et que de ce fait la possibilité de la retraite lui est donnée. »96 Ou bien le but de cette excitation à son acmé est celui de la destruction de sa raison et de sa virilité, ou bien l’on peut supposer que c’est la retraite des rayons divins qui le laisse ainsi psychiquement anéanti.

Quoi qu’il en soit, il est difficile de considérer que la recherche de la volupté schrébérienne puisse servir d’exemple d’un dépassement d’une virilité réactionnelle contre la peur de la féminité. Et que dire enfin de ce jugement : « La béatitude mâle était d’un ordre plus élevé que la béatitude femelle »97? Ce n’est pas la femme qui est bénéficiaire de la transformation, c’est Dieu et, de ce fait, Schreber est en profonde rivalité avec la femme : il se sentait la femme de Dieu98.

À l’examen attentif du texte les choses paraissent plus compliquées :

« Dieu n’entreprendrait jamais de se retirer de moi – ce qui chaque fois

commence par porter un préjudice notable à mon bien-être corporel – mais il céderait tout au contraire sans aucune résistance et d’une façon continue à l’attraction qui le pousse vers moi, s’il m’était possible d’assumer sans cesse le rôle d’une femme que j’étreindrais moi-même sexuellement99, si je pouvais sans cesse reposer mes yeux sur des formes féminines, regarder sans cesse des images de femmes et ainsi de suite. »100

Ainsi, l’identification est seconde : elle est le résultat d’une étreinte de l’objet féminin et d’une imprégnation seconde par lui à travers le regard.

Où donc nous conduit cette réflexion ? Si l’on cherche à aller au-delà de l’indicible de la jouissance féminine et sur le silence des intéressées – le pont aux ânes de l’interrogation contemporaine –, on est conduit à se rabattre sur la contestation du concept masculin de la castration, auquel Cournut oppose « le féminin érotico-maternel ». En effet, on a trop longtemps séparé la sexualité féminine de la maternité à l’inverse des auteurs anglo-saxons qui parlent des arêtes asexuées. C’est à Florence Guignard que l’on doit la tentative de les conjoindre. Ce que suppose Cournut est que l’existence de cet alliage confronte l’homme à l’irreprésentable source d’une déliaison ressentie comme menace de mort. Pour le dire autrement, une liaison impensable (comment donc est-elle perçue ?) suscite une déliaison qui mettrait l’homme en danger de mort et vis-à-vis de laquelle interviennent d’importants remaniements pour éviter et le danger et la confrontation et la menace. Au fond, cela reviendrait à dire : pas de différences entre la femme, la mère… et la Sphinge. S’il était justifié de réunir les deux premières dans l’enfance, la Sphinge nous rapprocherait de Mélanie Klein, à la sexualité près.

Pourtant l’exemple que donne Cournut à cette occasion est celui d’une femme qui cherchait à dissocier la maternité de la chair. pour sauver une image d’elle. Mais il a tôt fait de revenir à l’ordre phallique pour souligner le sentiment d’extrême danger que l’érotico-maternel suscite car il reste imperméable à l’entendement. Cournut paraît laisser entendre que l’ordre phallique procède à beaucoup de refoulements et de sacrifices parce qu’il rend le monde intelligible (à travers les fantasmes originaires). Cependant, loin d’être rassurés, les hommes conservent la même terreur du féminin, ne sachant lui opposer pour toute réponse qu’un leitmotiv : la castration.

Y verrons-nous plus clair en interrogeant l’enfance ?

Cournut exprime son scepticisme à l’égard des relations idylliques défendues par certains auteurs (ce qui n’est pas toujours le cas pour Winnicott). Pourtant la sienne n’est pas dépourvue d’une tonalité d’harmonie préétablie, porteuse du souci d’une dédramatisation sereine. Il fait sa place à ce qu’il nomme la « trahison forcée », qui nous ramène à la fatale triangulation et à ce que j’ai nommé la tiercéité. Il y a une autre manière d’envisager l’Œdipe comme Mutter-Komplex : en se focalisant sur la position de la mère, seul membre du trio à avoir une relation charnelle avec les deux autres101. Cournut réfute les deux hypothèses : la mère au sexe châtré ou, pis encore, la mère entière jouissant.

Il se tourne alors, pour s’orienter (p. 101-126), vers la littérature, le mythe, l’anthropologie. Autant avouer que la clinique est ambiguë et ne permet pas de trancher le problème. Serions-nous en meilleure position pour interroger la relation mère-fille à travers la culture ? Je doute que nos énigmes s’en trouvent plus facilement levées. Bien que sur cette question les préjugés de Freud apparaissent plus nettement, Mélanie Klein, qui lui succède, paraît plus libre par rapport à la vision de la fille, construite chez Freud d’un point de vue phallocentrique. Mais c’est pour suivre une autre direction où la recherche du plaisir, la lutte pour se le procurer ont disparu au profit de la défense pour la survie, du fait de la prédominance des pulsions sadiques et destructrices.

La littérature est interrogée à nouveau. Pourquoi pas, à condition d’opérer les transpositions nécessaires auxquelles la clinique nous renvoie. Cournut retombe sur cette image de la mère façonnée par l’érotico-maternel. Toutefois, lorsqu’il traite du cas du garçon, il marque fortement le rôle d’une altérité impensable. La mère est l’étrangère, l’incompréhensible, l’autre, la redoutable et, à tous égards, l’impensable.

Qu’en est-il avec la fille ? Cournut fait jouer ici l’alternative fusion-séparation, un rôle qui devrait agir de la même manière, sauf à supposer – comment ? pourquoi ? – que la fusion mère-fille présente des singularités symbiotiques qui restent à décrire. Les différences interviendraient selon le sexe de l’enfant. À la séparation d’avec l’objet primaire, des conséquences distinctes se produiraient, qui sont justifiées par la particularité du lien. L’homosexualité féminine aurait un pouvoir de fascination qui laisserait les hommes cois face à cette jouissance singulière dont le pénis est absent. En ce qui me concerne, l’homosexualité féminine me semble chargée de moins de mystère que l’homosexualité masculine, ne serait-ce que du fait de l’existence, dans le développement de la fille, d’une phase première de relation avec la mère intensément investie de part et d’autre. Freud devait s’en apercevoir sur le tard, lorsqu’il comparait cette phase première à la découverte de la civilisation mino-minoyenne, précédant la civilisation achéenne.

Je me suis senti en accord avec cette remarque de Jean Cournut : « Ce qui fera une mère suffisamment bonne sera d’abord sa capacité à apporter un tiers dans sa relation avec sa fille. » Autrement dit, à dépasser sa propre homosexualité féminine, à surmonter sa peur de l’homme sans la transmettre à l’enfant. Ce livre soulève la question : « La femme n’éprouve-t-elle pas la peur des hommes ? »

On a beau passer la clinique en revue, s’étayer sur le mythe et le roman, analyser au peigne fin ce que l’on sait de la sexualité, il faut bien en venir à l’essentiel : l’amour. Cournut lui consacre un long et beau développement.

Il reprend ce constat déjà fait avec Monique Cournut, à savoir que chacun n’est que le support susceptible de recevoir la représentation projetée de l’autre (p. 153). L’amour d’objet existe-t-il ? Mais aussi, peut-on parler d’un orgasme physiologique ? Pour ce qu’il en est du psychique, ce qui est prédominant est le débordement du « régime psychique habituel » : la jouissance défait l’unité et les limites du Moi. En psychanalyse, la question est compliquée par le caractère trompeur du conscient qui masque toujours ce qu’il est ce qu’il veut être ou ce que l’on croit qu’il est. En tout cas est toujours mise en avant la dimension mystérieuse, indicible, désorganisante de l’état amoureux. Tous ceux qui l’ont vécu ou qui en ont été témoins craignent l’excès des débordements pulsionnels mettant en jeu la cohérence du sujet, suscitant une angoisse qui peut pousser à des excès opposés. La justesse de ces observations n’est pas contestable, mais sur ce point il faut interroger l’autre, dans une situation qui ne se vit qu’à deux. Comment y répond-il : en écho, de manière contraire, complémentaire ? Car, même si chacun se fait représenter par ses projections, il reste que le problème devient le rapport de deux activités projectives. Cournut répond :

« C’est ainsi que, dans son désarroi, le sujet fabrique du même par identification, il fait de l’autre par projection, il invente du tiers pour la jalousie ; il crée du temps en imaginant des histoires roses ou épiques, il construit de l’espace pour que la beauté, le luxe et la volupté calment son désordre (…) ».

(p. 167)

Pourtant les plus belles histoires d’amour (Tristan et Isolde, Roméo et Juliette) se terminent mal. « Il n’y a pas d’amour heureux », dit Aragon, cependant chacun ne rêve que de tomber amoureux – le malheur n’arrive qu’aux autres.

L’amour de transfert est d’un genre à part. Ce n’est pas le lieu de reprendre ici la question. Bien entendu, on rappelle la peur de Freud inspiré de la quasi-adolescente qu’était Dora mais on oublie de rappeler la Dora de Felix Deutsch, au seuil de la vieillesse, qui poussa celui-ci à la fuir plutôt qu’à s’en rapprocher. Selon une règle bien établie, on ne manque pas une occasion de signaler quelque défaillance contre-transférentielle chez Freud, le commentateur critique voulant donner l’impression qu’il possède, lui, le moyen de faire face à un régiment de Bacchantes ou d’Amazones. Mais, lorsque Cournut en arrive au chapitre de certaines structures non névrotiques (psychosomatiques, par exemple), il mentionne leur grave difficulté à élaborer des émois transférentiels, sans faire jouer, dans son interprétation, le moindre rôle à la destructivité. L’analyse est malmenée par tous les faux pas (ils sont variés) qui l’ont fait trébucher. Transfert, transfert devant le transfert, l’analyste est lui aussi sujet au transfert, non seulement envers Freud, regrettant toujours de ne pas s’être étendu sur son divan, mais envers ses épigones qui, il faut le reconnaître, ne lésinaient pas sur l’hagiographie ou à l’inverse sur la révolte contre le père. Fascination de la répétition.

Il semble que tout ce chapitre soit comme un préalable à la question spécifique dont traite l’ouvrage : la peur des femmes éprouvée par les hommes. Pour le comprendre, il faut analyser en détail l’écoute analytique. Plus que jamais l’analyse devient une affaire de couple. Il y a déjà longtemps, j’avais défendu la nécessité d’une logique de couple pour rendre compte de l’analyse. Quoi qu’il en soit, pour comprendre cette peur, pas de secours à attendre d’autre chose que de l’analyse. Nous sommes au milieu du gué.

Alors : exorciser le féminin ? Y parviendrions-nous qu’on pourrait douter de la perpétuation de l’espèce humaine. Mais pourquoi en venir à cette extrémité ? Parce que, à lire Cournut, on ne voit plus quelle place accorder au masculin : car le féminin envahit tout, la femme certes, mais aussi la part du féminin dans la sexualité de l’homme. Retour à la case départ : répudiation du féminin dans les deux sexes, disait Freud. Qu’y a-t-il de si inquiétant ? La réponse de Cournut que ce féminin est l’érotico-maternel que les hommes n’arrivent pas à se représenter, donc qu’ils redoutent, fait l’impasse sur un préalable : le féminin de la femme (nécessairement érotico-maternel) et le féminin de l’homme sont-ils semblables ? Et, quand une femme dit aimer un homme-féminin, est-ce seulement un succédané de mère qu’elle cherche ou cet homme, peu ou prou amoindri dans sa virilité, parce qu’il lui fait moins peur ?

Il est remarquable que, au moment de traiter de la peur que les hommes inspireraient aux femmes, Cournut ne dit mot de la frigidité féminine – pourtant classiquement répandue –, de la dyspareunie et du refus par certaines femmes de la pénétration. D’où le succès de l’homosexualité féminine et le leitmotiv des féministes : « Les hommes, tous des violeurs. » Il faut croire que le désir féminin envers les hommes n’est pas si naturel que ça.

L’imprégnation maternelle du garçon n’est pas douteuse, elle est conflictuelle, en butte aux effets de la masculinité. Il reste même à démontrer que les conséquences de l’identification maternelle, chez le petit garçon, induisent des effets par rapport à l’érotico-maternel. La question de la mimicrie féminine des hommes : depuis les simulacres de l’homosexuel féminin jusqu’aux effets grotesques, dérisoires et provocateurs des drag-queens qui se moquent pas mal des souffrances du transsexuel possédé par la conviction délirante qu’il est une erreur de la nature, appelle beaucoup de réflexions.

Le transsexuel ne se pose que la question de savoir comment acquérir ces signes du féminin. Un remède à l’angoisse de castration. Mais comment l’homme pourrait-il exorciser ce féminin qui coule dans ses veines ? Le bodybuilding entraîne souvent l’impuissance. Le Viagra, on l’a bien répété, agit sur l’érection, pas sur le désir. Sa molécule est vantée jusque par les hommes politiques. Du coup s’est révélée une donnée dont le secret était bien gardé. Un grand nombre d’hommes souffrent de troubles sexuels qui vont de l’érection précaire à l’impuissance complète.

Qui en est responsable ? La peur des femmes, évidemment. Cournut ne s’arrête pas à ces questions plus médiatiques que sérieuses. Une sexualité désirante exige plus que la performance d’une « mécanique balistique » bien réglée. Elle implique que l’autre puisse être l’objet d’une représentation positive affectivement investie. Or Cournut affirme que l’érotico-maternel est irreprésentable, paralysant, donc pesant de tout son poids d’angoisse sur un vrai rapport érotique :

« (…) n’existerait-il pas des sensations internes et des perceptions externes qui ne parviendraient pas à se pulsionnaliser, à se laisser mettre en représentations affectées refoulables et symbolisables ? »

Voici la réponse tant attendue. Jean Cournut pose l’hypothèse d’un pré-, anté – ou extra-pulsionnel voué à ne pas être intégrable au psychisme. En somme, qui dit irreprésentable dit aussi inconcevable :

« Le féminin, c’est-à-dire cette part obscure de l’autre, cette question de l’altérité, cette différence dont se scandalise le narcissisme dans la mesure où il ne l’intègre pas, ce risque de déliaison au bord duquel vacille l’humain ».

(p. 208)

Cournut et Freud ne s’oublient pas assez, car nous n’oublions pas que ce sont des propos d’homme.

De même, nous retrouvons le « continent noir » dont on ne parle presque plus, cent ans après :

« Le féminin serait-il donc cet échec de la pulsionnalisation, de la mise en représentation : serait-il facteur de non-liaison, voire de déliaison, reste ingérable, carence foncière du travail de liaison qui constitue ce qui est l’humain ? Est-ce cela qui ferait peur aux hommes ? ».

(p. 208)

Lacan avait déjà posé la question : la femme est-elle analysable ?

Nous voilà bien embarrassés. Nous voulions trouver une sortie aux propos quelque peu sexistes de Freud qui soutenait que le manque de pénis de la femme était pour elle un lourd handicap. Cournut, cherchant une meilleure réponse, ne nous propose qu’une circonstance aggravante : c’est de pulsion que la femme manquerait, suscitant notre désarroi.

Au Colloque de l’Unesco de 2001102, plusieurs orateurs traitant de sujets très différents de celui de Cournut mais ayant tous trait à des niveaux de régression ou à des types de structures qui nous éloignent de la névrose ont soulevé une hypothèse proche : celle d’un état, disons : en deçà de l’organisation pulsionnelle. Quel est cet état ? On ne le sait pas trop, sinon qu’il met en crise le concept de pulsion et le fait apparaître beaucoup moins certainement comme le socle de l’activité psychique, laissant toute sa place à son indétermination de base ou appelant des élaborations théoriques différentes.

Aurions-nous à définir autrement ce niveau (hypothétique) que nous nommons l’« archaïque après coup » ? Ce ne serait pas impossible. Le problème de savoir si le féminin appartient à la même catégorie de problèmes est une autre question. En tout état de cause, le concept limite ne suffit peut-être plus. Il était pour Freud une exigence incontournable, il le demeure pour nous mais cette condition nécessaire n’est peut-être plus suffisante.

Ces remarques entraînent une révision ou, plutôt, une recentration du concept de castration dont le temps a banalisé et affadi l’usage. Il s’agit, en fait, comme Freud le pensait, d’un effet comparable à la chute du trône et de l’autel. En ces temps de libération sexuelle et de plus grande tolérance des parents devant la sexualité infantile, on a pensé que le ciel avait permis certains accommodements qui n’existaient pas par le passé.

Paradoxalement, l’« apulsionnalisation » de la femme s’accompagnerait d’un orgasme infini. Un orgasme « apulsionnel » ? Non phallique, on peut l’admettre, mais non pulsionnel ? En fait, si l’on suit J. Schaeffer, l’arrachement que la jouissance opère chez la femme, c’est le dégagement des effets de contrôle et de maîtrise du Moi et plus particulièrement de ses composantes anales. Il ne reste plus qu’à interroger les plus libres parmi les intéressées, des femmes de lettres : Duras, Colette. Je passe sur le plaidoyer de Milady choisi à point pour convaincre les bourreaux d’être « solidaires des victimes » comme s’il ne s’agissait pas de souligner le paradoxe de l’engouement irrésistible du comte de la Fère (Athos) pour une créature sans foi ni loi. D’autres auteurs femmes sont convoqués : Cixous, Yourcenar, dont les choix sexuels sontpassés sous silence.

Cournut ne veut rien négliger. Dans ce chapitre spécial, il abordera les aspects sociopolitiques de la question, sans négliger l’actualité. Je ne le commenterai pas mais c’est ici que je sens les lointains relents d’un parfum extrait des fleurs du Collège des psychanalystes. Non que je sois opposé à une analyse politique psychanalytique. Elle me paraît devoir prendre en considération tant de relais qui sont trop rapidement sautés. Pourquoi pas un chapitre additionnel à Malaise dans la civilisation sur le pouvoir que les hommes se sont octroyés dans la civilisation ?

Plus Cournut approche de la conclusion, plus il se sent enclin à interroger la culture plutôt que l’expérience clinique. Lui donnera-t-elle la clé de l’énigme « Pourquoi les hommes ont peur des femmes ? » Je n’en ai pas l’impression. Ou bien a-t-il reculé devant les pistes qui s’ouvraient devant lui ?

Enfin, la question que nous attendions fait son apparition (p. 264), en fin de parcours : « Les femmes ont-elles peur des hommes ? » Cournut l’admet mais ne lui donne pas une place symétrique à la peur des hommes à l’égard des femmes dans le livre. Un commencement de réponse est pourtant donné. Nous y reviendrons. Mais le dernier mot reste à la condamnation du machiste et ignore la virago.

Quelle que soit l’inspiration heureuse de la conclusion se penchant sur les Pietà de Michel-Ange, notre impression demeure que l’homme adoré par la mère est un fils ayant beaucoup souffert – sa vie offerte en sacrifice pour le père – et, enfin, un enfant mort qui ne la quittera jamais pour une autre.

Cournut tient-il à ce point à sa thèse qu’il oublie que Michel-Ange gagna l’immortalité en sculptant aussi la série des Esclaves ?

Si je réfléchis à l’ensemble des thèses qui soutiennent la position de Cournut, je me demande si son avancée solitaire ne représente pas, en fait, un recul par rapport à son travail en collaboration avec Monique Cournut. Là on constatait encore un certain équilibre entre les sexes. La castration régnait sur les deux sexes. Le féminin était considéré sous l’angle de l’homme et celui de la femme. Non de façon symétrique mais différente en chaque sexe. Chaque sexe avait ses raisons d’en être affecté, contribuant au résultat final : la répudiation du féminin dans les deux sexes.

Ici, le féminin est la phobie des hommes, sans que le masculin soit considéré comme phobogène pour les femmes. Peut-être Cournut projetait-il d’écrire un autre livre : Pourquoi les femmes ont peur des hommes, pour faire bonne mesure. Le temps aura mis un terme à ses projets – pour notre infortune.

Compléments

Jean Cournut a voulu étayer sa position en s’appuyant sur les données apportées par les disciplines voisines et sur la littérature. Cependant, nous aimerions compléter les idées qu’il présente afin de mieux éclairer le lecteur.

L’anthropologie

Devant un problème aussi ancien que celui des rapports entre les sexes, nous sommes démunis pour dégager un certain ordre qui ne peut ici se fonder, comme pour des périodes plus récentes, sur un processus historique qui nous aiderait à parcourir le sens des développements suivis par l’évolution des sociétés. Il n’est pas non plus très sûr de tenter de dégager cet ordre au moyen d’un ensemble de paramètres généraux, du fait de la diversité des groupes étudiés et des changements considérables que proposent des axes directeurs différents d’une société à l’autre. Il serait d’ailleurs vain d’espérer que de tels axes nous dévoileraient une solution générale applicable partout. Si cela s’avérait possible, il y a longtemps qu’on le saurait. La tentative de C. Lévi-Strauss n’a pas convaincu tout le monde. Elle est de plus en plus contestée. Masculin et féminin ne se dévoilent que par un travail de transformations qui leur a permis de s’imposer sous une forme ou une autre dans une société donnée.

Ce qu’on commence à comprendre, c’est que la vieille opposition nature-culture, qui a autrefois rendu des services, devient sujette à interrogation. Aucune « nature » ne saurait se penser autrement qu’à partir de telle ou telle culture qui en a proposé une conception. Mais une autre donnée est de portée encore plus générale. Il apparaît enfin que les faits qu’on rattache à la nature : le corps et ses fonctions, la sexualité, la reproduction, l’accouchement, le vieillissement, la mort, etc., sont un extraordinaire stimulant pour l’imaginaire – c’est-à-dire aussi pour l’angoisse – qui organise la plupart de ses croyances et établit des rites autour d’eux, en relation, bien entendu, avec d’autres codes, jusque la cosmologie. Mais même dans ce dernier cas l’animisme dominant anthropomorphise largement les constructions. Le code imaginaire n’est pas un parmi les autres, il marque de son sceau les autres.

Car sur ce thème les données relevant de la biologie sont encore mal systématisables : les systèmes s’entrecroisent, se contrarient ou se renforcent, font interférer d’autres circuits et, en fin de compte, permettent de se rendre compte de l’importance majeure des facteurs dépendant du cerveau. Il ne resterait qu’à observer les pratiques sociales en s’interrogeant sur le sens de leurs transformations.

Plutôt que de conclure d’une manière ethnocentrique sur la peur que les femmes inspireraient aux hommes et sans contester que la domination des hommes s’exerce de façon prévalente, il faut au contraire souligner combien le pouvoir projeté sur les femmes prend des formes déguisées, ambiguës, avec une remarquable coexistence des contraires. Les relations entre les catégories sont complexes : chez les Yafars, étudiés par Juillerat le féminin et le masculin ne sont pas hiérarchisés. Au cours du rituel de l’abattage du sagoutier, les hommes tendant leurs mains au-dessus de leur tête s’attendent à recevoir des fleurs : ils implorent : « Mère, donne-moi », attendant un signe de la faveur maternelle. Ils laissent transparaître une détresse qui fait penser que la mise à l’écart des cérémonies rituelles assurant la prééminence du masculin n’est pas d’une interprétation univoque.

Des mythes anciens racontent comment les femmes autrefois s’emparèrent des masques et des instruments du rituel confectionnés par les hommes qu’il leur fallut reconquérir par une guerre qui mit fin au pouvoir qu’elles s’étaient octroyé. Les femmes qui assistent aux rituels des Yafars sans y participer, de loin, paraissent sourire de ces jeux d’hommes et n’en penser pas moins. Tout ce cérémonial préside à ce qui pourrit, chute, se sépare du corps, condensant la naissance et la mort. Si la tribu est divisée en moitié féminine et moitié masculine, les rôles sont distribués : aux hommes la chasse en forêt, à la femme des activités de village autour du sagoutier. Quant à la sexualité, ne pouvant être soumise à aucun ordre, elle ne se pratique que hors du village, en forêt, à l’abri des regards et de la façon la plus sommaire. Durant toute la période qui va de la naissance à la marche de l’enfant qui vient de naître, les parents s’abstiennent de rapports sexuels. Une rigoureuse symétrie caractérise les sexes. Les Yafars parleront d’un « sang du pénis » correspondant aux menstrues féminines103. Nous sommes loin des Baruyas où la prédominance masculine entraîne la pratique d’un sadisme masculin prononcé : violences, rapports sexuels oraux et vaginaux forcés pour « bourrer » la femme du sperme de l’homme supposé détenir les forces de vie. Mais ici aussi les femmes sont exclues du rituel104.

On voit qu’on ne peut conclure de manière univoque à la domination masculine. Les hommes, dans certaines sociétés, protègent le féminin – sans doute parce qu’ils en ont peur – mais ils le vénèrent aussi comme ils le redoutent et la complémentarité reste la règle.

Parmi les institutions qui ont donné le plus à réfléchir aux anthropologues : la prohibition de l’inceste. Quoique les variations restent fort nombreuses, il paraît bien que l’interdiction maximale reste : celle de l’union de la mère et du fils. Nous ne prétendons pas apporter une réponse à une question si difficile. Il nous faut souligner la pauvreté des études anthropologiques sur la sexualité. Herdt et Stoller l’ont fait observer. N’est-il pas symptomatique que, dans son atome de parenté, Lévi-Strauss code toutes les relations en ajoutant à la famille biologique l’oncle maternel – présent en la circonstance comme « représentant du Groupe » – sans penser nécessaire de coder la relation de l’enfant à la mère ! Preuve que l’anthropologie repose sur le fondement de l’exclusion par le groupe d’un rapport charnel entre la mère – l’objet primaire – et l’enfant, pour penser la Société. Il s’agit en fait de l’exclusion de la sexualité infantile et de son rôle dans le développement psychique.

Nous conclurons avec Godelier que les interdits ne font pas que protéger la société des potentielles désorganisations de la sexualité mais qu’ils produisent de la société. Et nous reprendrons à Juillerat l’idée que la préoccupation dominante du processus de socialisation est le parcours de la dépendance à l’autonomie, comme le pense aussi Winnicott.

Le matricide chez les Grecs

Le cycle troyen n’en a pas fini de susciter les réflexions des psychanalystes. Cournut ne pouvait passer à côté de l’Orestie, dominée par la figure maternelle de Clytemnestre, pour y trouver d’autres preuves de cette peur des femmes. Lorsqu’on évoque la reine de Mycènes, on échappe difficilement à une terreur plus ou moins cachée. Mais pour apprécier à sa juste valeur l’Orestie – celle d’Eschyle est la seule complète qui nous soit parvenue – aucun détail n’est négligeable.

Hélène, sœur divine de Clytemnestre, était d’une beauté tellement resplendissante que lors de ses noces son père, Tyndare, prévoyant que le désir inspiré par sa fille risquait de provoquer quelques troubles, demanda à tous les rois de la Grèce de s’engager à respecter un pacte : si l’un d’eux venait à enfreindre les lois du mariage entre Hélène et Ménélas, tous les autres s’engageaient à s’unir pour combattre et punir le transgresseur. Les rois étant lignés sous serment, la guerre éventuelle ne pouvait qu’être fort meurtrière. Ce ne fut pas un Grec mais le Troyen Pâris, fils de Priam, qui fut l’auteur de la transgression. Par ailleurs, Clytemnestre ne pouvait que ressentir l’injustice du tribut qu’elle devait payer pour la guerre. Les vents calmés empêchant la flotte de partir, elle dut accepter de sacrifier sa fille Iphigénie et subir ensuite la concubine de son époux Agamemnon, chef de l’expédition, qui avait volé au secours de Ménélas son frère. Ce sacrifice fut exigé par les dieux, car les rois partis pour la chasse avaient violé le sanctuaire d’Artémis – déesse protectrice des naissances – et tué une hase pleine. Artémis avait donc demandé réparation par le sacrifice de la fille du roi des rois.

Ce n’est pas seulement parce qu’en l’absence d’Agamemnon Clytemnestre a pris pour amant Égisthe, avec l’aide de qui elle tuera son mari, qu’elle est réprouvée. En faisant ce choix, elle s’est alliée au seul fils vivant de Thyeste, le frère d’Atrée. Ce dernier, pour se venger, avait préparé à son frère un festin avec le corps de ses enfants. Égisthe, qui en avait réchappé miraculeusement, était devenu l’ennemi juré d’Agamemnon, fils d’Atrée. On peut remonter plus haut de vengeance en vengeance, mais c’est ici le choix de Clytemnestre qui est en cause, lorsqu’elle s’insinue dans des relations consanguines conflictuelles avec la descendance du frère ennemi du père de son époux dont elle fait son amant et son complice. La vengeance d’Oreste viendra prolonger la liste des crimes de sang qui ont fait la triste réputation des Atrides.

Or nous sommes à ce moment de l’histoire mythique des Grecs où les divinités anciennes, les Érinyes, qui ne punissent justement que les crimes de sang, voient, en conclusion du procès intenté à Oreste par les divinités maternelles, leur pouvoir contesté par des divinités plus récentes, moins archaïques, apolliniennes, cherchant à dépasser la loi du talion pour en faire régner d’autres plus évoluées. Les divinités chtoniennes, nocturnes, ont fait leur temps. Oreste, il faut le souligner, n’a pas le choix. Au moment où il hésite à poignarder sa mère (chez Eschyle), Pylade lui rappelle le serment fait à Apollon et les sanctions qui l’attendent s’il se dérobe à la vengeance. Lui-même se rappelle tous les châtiments que lui ferait encourir la non-exécution des oracles divins. Marie Delcourt a démontré qu’il n’existait à Delphes aucune prescription concernant le matricide. C’est donc une invention d’Eschyle. En revanche, dans le corpus mythique grec, le matricide est régulièrement suivi de folie. Soit que l’on pense qu’il faut être fou pour tuer sa mère, soit encore qu’un tel acte ne peut qu’entraîner la perte de la raison.

Le jugement de l’aréopage, présidé par Athéna dont la voix est prépondérante, permet de proclamer l’acquittement d’Oreste. Les gloses sur les parts respectives du père et de la mère dans la procréation ont moins d’importance que le triomphe de la relation d’alliance sur les relations de consanguinité. Les Érinyes sont converties au nouvel ordre et deviennent les Euménides. Désormais le crime n’est plus évalué par rapport à la parenté. Il est condamné selon une loi générale. La relation d’alliance se voit ouvrir une voie qui ne souffrira aucune exception. Oreste, fou, guérira. Telle est la morale de l’histoire résumée par Cournut de façon trop condensée.

Si l’on veut comparer l’Orestie d’Eschyle – le plus religieux et le moins « psychologue » des tragiques – à ce qui nous en est parvenu chez Sophocle et chez Euripide, on constate des transformations intéressantes mais qu’il n’est pas lieu ici d’analyser105. L’Orestie n’est donc pas seulement une histoire de mère meurtrière, voire qui se venge du sacrifice de sa fille et de l’énorme agitation autour de sa sœur irrésistible. C’est avant tout l’histoire de la fin de la vengeance du sang par le sang, pour voir l’avènement d’une loi dépassant la consanguinité, fondée sur l’alliance. Elle affirme la prééminence du mariage sur la famille d’origine. Et c’est bien le début que l’on retrouve à la fin. C’est-à-dire le pacte, le serment qui doit prévaloir sur l’attraction de la sensualité.

Malgré l’abondante bibliographie, nous ne nous arrêterons pas aux exemples que Cournut puise dans le roman. La sensibilité des auteurs est trop proche de la nôtre pour nous permettre d’y voir clair. Ce qui ne nous empêchera pas de jouir des analyses descriptives que Jean Cournut en donne : audacieuses, révoltées, provocatrices, pour notre plus grand bonheur.

Une très vieille histoire

Dans le plus vieux texte que l’humanité ait conservé, L’Épopée de Gilgamesh106. œuvre de la civilisation akkadienne, qui date des derniers siècles du IIe millénaire – Cournut la mentionne au passage –, l’un des héros – Enkidu, compagnon de Gilgamesh, être brut et mal dégrossi –, est humanisé en faisant l’amour à une courtisane107. Son quasi-double Gilgamesh, qui est roi, jouit du jus primae noctis et devient par ce droit un grand séducteur qui séduit toutes les femmes. Il est attiré dans un piège sexuel qu’il déjoue. Mais voici qu’Ishtar la déesse cherche à se l’attacher, lui promettant tout le bonheur et la volupté possibles. Il la repousse, bien que ce mariage ferait de lui l’égal des plus grands :

Pas un de tes amants

[que tu aurais aimé] toujours !

Pas un de tes favoris

[qui] aurait échappé [à tes pièges].

La raison de ce refus est actuelle et très vieille à la fois. Ishtar aime, puis trahit et repousse. La courtisane et la déesse ne sont guère différentes.

Une question à laquelle il n’y a pas vraiment de réponse

Jean Cournut n’aura pas l’occasion de nous livrer les réponses, après coup, que sa question aura suscitées. Il me semble, au moment de le quitter, qu’à réexaminer le produit de sa réflexion subsiste une ambiguïté. En abordant frontalement son sujet, on peut supposer qu’il va tenter d’analyser cette peur comme une simple conséquence d’une angoisse projetée. Pas plus que les femmes ne sont châtrées, les hommes qui craignent de l’être ne le sont que dans leur imaginaire, qui fait intervenir d’autres images que celles des sexes en cause. Je suis un peu surpris du ton presque constamment hostile que Jean Cournut utilise à l’endroit des hommes quand il en parle. A-t-il besoin de nous convaincre qu’il n’est pas solidaire de leur machisme ? Les pauvres, ils n’ont même pas droit à la compassion qu’il réserve aux femmes.

Cependant Jean Cournut n’en reste pas là. Il soumet à notre sagacité une hypothèse qui est facteur d’une peur, pas entièrement projetée, puisque, justement, les voies de la projection, quand on touche au motif le plus profondément enfoui, ne sont guère accessibles. Car, pour le dire d’un mot : comment projeter de l’irreprésentable ?

Cet érotico-maternel dont il nous propose la réalité est sans doute étrangement inquiétant. Dans des pages bienvenues, Cournut réussit quand même à en décrire certains effets inducteurs de déliaison, une déliaison qui fait « vaciller l’humain » et à laquelle il répugne à donner le nom d’ « angoisse ». Une différence, non insurmontable, mais qui ne se laisse ni imaginer, ni fantasmer, ni même penser d’aucune manière. Il en appelle à l’exorcisme sans pouvoir dire ce qu’il y aurait à exorciser. Classiquement, l’exorcisme a pour objet le diable.

De toute manière, de castration point. Cournut ne s’étend pas beaucoup sur les productions proliférantes de la mère phallique que Mélanie Klein différenciait de la mère au pénis. Et, s’il faut suivre les distinctions proposées par Lacan entre pénis et phallus, on voit qu’il s’agit ici de pouvoir plus que d’autre chose. En outre, si cela relève du maléfice, ce serait plus l’image de la sorcière que celle du diable qui serait ici en cause, encore que l’une est au service de l’autre. Mais j’irai jusqu’à dire qu’elles sont capables de choses que même leur maître ne serait pas capable d’imaginer…

Je suis cependant étonné que, face à cette découverte de l’érotico-maternel, Cournut s’appuie relativement peu sur la clinique pour mieux en cerner les manifestations. Car l’expression « érotico-maternel » est sujette à ambiguïté dans la mesure où volontairement ou involontairement silence est fait sur le couple pulsionnel postérieur à 1920 : Éros et pulsion de destruction, souvent intriqués ou, en tout cas, indistinguables. Si je ne suis pas Mélanie Klein, c’est parce que chez elle c’est à la fois le contraire et la même chose : à mettre l’accent de façon quasi exclusive sur les angoisses liées à la crainte de l’anéantissement, Éros disparaît dans cette autre version, et l’équilibre, intriqué chez Freud, disparaît aussi.

Et, justement, parlons d’intrication. Comment intérioriser la réponse de l’objet ? Elle ne peut se contenter de parer aux angoisses suscitées par cette image, puisque cette composante fait partie d’elle-même. En vérité, il n’y a de solution possible au problème qu’en y introduisant le père, comme deuxième pôle d’investissement, du côté de l’autre de l’objet, pour pouvoir se dégager de la situation. Et, si le père lui-même est envahi par la peur des femmes, la situation est sans espoir.

En fait, la position de Jean Cournut le place souvent dans une situation inconfortable, rejoignant sans le vouloir la cohorte de ceux qui ne connaissent que la relation mère-enfant au départ. Y faisant figurer une mère qui porte les stigmates de son propre féminin érotico-maternel comme héritage de son enfance, celle-ci ne semble ni rassurée par la mise au monde de cet enfant qu’elle a créé avec l’homme, ni protégée par ce dernier. Comment le retour de la relation mère-enfant réactive-t-elle chez lui, à travers le spectacle des relations de cette nouvelle naissance, les vieilles angoisses ? L’impasse est complète.

Que la castration ne fournisse pas les réponses satisfaisantes, soit. Mais alors, quelles autres réponses ?

En vérité, Cournut va approcher de la solution en sortant les hommes du tableau. Les pages qu’il consacre à la relation mère-fille et à propos de la menace mélancolique à l’horizon de la condition féminine (M. Cournut) me semblent s’appliquer aux deux sexes. Cournut met le doigt sur ce trauma initial et toujours actuel :

« La disparition toujours possible, toujours imminente de la mère, trauma jamais vraiment élaboré, irreprésentable, radical et insupportable, inclus dans le féminin érotico-maternel. »

La disparition, ou la non-apparition. En tout état de cause, la question de la peur que les hommes ont des femmes s’efface, puisque les deux sexes encourent le même danger. Freud n’appelait-il pas cela Hilflosigkeit ?

On voit que, alors qu’une réponse s’ébauche, la question disparaît. Doit-on penser que les hommes seraient plus sensibles que les femmes à cette perte d’un « étranger » pourtant qualifié de redoutable ? Il ne semble pas que les femmes supportent mieux la menace de perte de l’objet primaire. Monique Cournut ne me paraît pas le penser.

Alors, que dire ? Eh bien, que sur ce fond de danger commun le garçon, plus régulièrement séduit par la mère que la fille – justement parce qu’il est autre –, voit la mère déployer des capacités de séduction féminine qui induisent de fortes réponses sollicitées par cette attente, vis-à-vis desquelles il aura à faire face à la catastrophe de l’existence indépendante de l’autre, qui a ce qu’il n’a pas. Tous les moyens seront bons pour ne pas relâcher le lien à la mère – jusqu’au conflit et la révolte permanente, en ouvrant là un second front néanmoins plus aménageable que le premier. La castration – a-t-on fait remarquer – rend désormais impossible la réunion du corps du garçon à celui de la mère.

Les analystes perspicaces se gaussent du silence des femmes sur leur jouissance et sur leur obstination à ne pas lever leur secret, à écouter, en souriant de pitié, des réponses des hommes toujours plus à côté de la plaque. Et si l’on parlait de cette séduction silencieuse de l’érotico-maternel à l’égard du garçon, futur homme qui ne s’en sortira qu’à condition qu’un autre homme lui tienne la main pour lui donner d’autres sujets d’investissement et une autre forme d’amour à cultiver ? Et, puisqu’il faut laisser la parole à ceux, à celles qui écrivent, fermons ce chapitre en rappelant Duras :

« Vous voudriez tout voir d’une femme, cela autant que puisse se faire ?

Vous ne voyez pas que cela vous est impossible. »

Même un changement de sexe n’y peut rien.

J’ai voulu rendre hommage à Jean Cournut, à son courage à aborder des questions difficiles, à sa tentative de prolonger sa réflexion hors de la clinique en interrogeant les données appartenant à la culture. Il arrive que je me trouve d’un avis différent, quelquefois opposé au sien. Ce que j’ai écrit ici, c’est ce que je lui aurais dit de vive voix, s’il était encore vivant et qu’il m’avait demandé de discuter son ouvrage. Je me suis refusé à l’embaumer dans la louange. Je le remercie de m’avoir obligé à réfléchir. Je serais comblé si le lecteur se trouvait lui aussi poussé à se livrer à cet exercice de liberté psychanalytique.