Chapitre V. Exorciser le féminin

Pour tenter d’exorciser ce féminin qui leur fait peur en eux-mêmes et chez les femmes, ce qui les induit à dominer celles-ci vigoureusement ou sournoisement, les hommes de tous les temps se sont raconté des histoires : des histoires théoriques, scientifiques, morales, etc. Ici, on va proposer d’abord quelques éléments théoriques centrés sur la notion d’« irreprésentable », puis des histoires… j’allais dire : de bonnes femmes, tentatives conjuratoires pour désamorcer la peur et justifier le pouvoir.

I – Théoriser l’irreprésentable

Pourquoi les hommes ont-ils peur des femmes ? Pour tenter de répondre au plus profond de cette question, il nous faut d’abord rappeler la distinction essentielle posée ici entre la peur éprouvée par certains hommes dans telle ou telle circonstance par rapport à telle ou telle femme, et par ailleurs, de plus large envergure, la peur foncière que ressentent tous les hommes par rapport aux femmes, à « la » femme, au féminin chez les femmes et au féminin chez les hommes – ce féminin étant défini comme ensemble érotico-maternel que les hommes ne parviennent pas à se représenter. C’est cet « irreprésenté », voire cet « irreprésentable » qu’il est nécessaire de discuter, en deçà des troubles de la sexualité masculine.

A – Psychopathologie de la sexualité masculine

On ne traitera donc pas ici directement des troubles, malaises et symptômes psychopathologiques masculins induits généralement par une phobie dont les prémisses, chez tel ou tel homme, se sont formées dans un climat œdipien remaniant lui-même des angoisses archaïques ; c’est dire que, en deçà de leur « mécanique », ces troubles sont en relation profonde, chez un homme, avec une éventuelle peur du féminin. Cependant, l’actualité pharmacologique oblige à envisager une problématique nouvelle qui modifie la psychopathologie classique. Effectivement la nouvelle « pilule » traitant les défaillances de l’érection révolutionne déjà le fonctionnement sexuel masculin. Rendra-t-elle pour autant les hommes plus heureux ? Sans en méconnaître l’importance radicale, encore faut-il apprécier certains aspects du phénomène.

Quoi qu’on en dise et qu’on veuille savoir ou ne pas savoir, il faut bien reconnaître que les troubles de la sexualité masculine ne procèdent pas seulement, loin de là, d’une simple mécanique physiologique. Dire qu’en l’occurrence les facteurs psychologiques ont de l’importance est d’une grande et banale naïveté, alors qu’en réalité, dans cette affaire, ils sont éminemment inducteurs. Cette pathologie de la psychosexualité masculine ou, comme on voudra, cette psychopathologie sexuelle des hommes est induite, dans l’histoire singulière d’un sujet, dès sa prime enfance, par le style de la relation mère-enfant, puis par son conflit œdipien et, plus tard, mais toujours plus tôt qu’on ne le pense, par les vicissitudes de la négociation à mener entre disons, pour faire vite : le désir et l’interdit. Le tout se joue évidemment sur un socle génétique et biologique et dans une inscription familiale et sociale.

La réaction « virile »

Cette psychopathologie est fréquente mais camouflée, quasi déniée, socialement et individuellement, expliquée au gré des tendances, des idéologies et des cultures par toutes sortes de « bonnes » raisons (l’âge, la fatigue, le surmenage, le mauvais œil, etc.). Quand elle est patente, elle induit à peu près systématiquement deux conduites. La première consiste à accuser les femmes en général ou telle ou telle femme en particulier d’être responsables de ces défaillances qui vont du non-désir aux impuissances à degré variable en passant par les divers seuils de précocité. C’est de sa faute, parce qu’elle en exige trop ou n’en déclenche pas assez, et que, même si ça marche avec l’une et pas avec une autre, c’est parce que, maman ou putain, comme le remarquaient Mozart et Freud, cosi fan tutte… Le plus raide, si l’on peut dire en cette affaire, est que très souvent les femmes endossent cette responsabilité, prises qu’elles sont dans l’ordre phallique, et éduquées à se sentir coupables.

Les troubles de la sexualité masculine induisent aussi, évidemment, le recours à toutes sortes de pratiques, depuis les plus magiques jusqu’à celles qui bénéficient des plus hautes réputations de scientificité. De tout temps ont fleuri philtres et sortilèges, les femmes participant de toute manière à l’ensemble des interventions, qu’elles jettent des sorts ou qu’elles les guérissent. Plus modernes, les méthodes de rééducation, d’orthopédie, de prothèse et de médication visent, elles aussi, le symptôme. Se pose alors la question de l’efficacité. Les résultats sont variables, mais même quand ils semblent bons comme ceux de la pilule « érective », ils le sont sur le symptôme, pas obligatoirement sur le désir. La question de l’efficacité alors se complète : efficacité physiologique dont il ne faut certes pas dédaigner le résultat, en soi et parce qu’il redonne un tonus véritablement antidépresseur ; mais efficacité mécanique qui ne garantit pas que le cœur y soit, que le sentiment précède et suive, et que l’amour soit au rendez-vous.

Remédier ou explorer ?

En d’autres termes, la psychopathologie sexuelle masculine a le choix pour se soigner entre un circuit court et aléatoire, et un trajet long et aventureux ; un expédient immédiat ou une exploration hauturière ; un truc pour bander ou une méthode pour chercher sa vérité. L’enjeu n’est pas mince, dans les deux options. En effet, si l’on choisit l’option longue d’une révision générale du fonctionnement psychosomatique et sexuel de la personne, par une psychanalyse ou une psychothérapie analytique, on s’engage dans un processus au terme duquel le dysfonctionnement sexuel initial n’aura plus lieu d’exister en tant qu’expression polarisée d’une angoisse existentielle ; ça marche mais c’est long, cher, difficile et plein de découvertes souvent inattendues. La méthode est efficace et, bien au-delà d’un symptôme contingent, elle permet au sujet d’accéder à une plus grande liberté intérieure, de lui-même et de son corps, sexe compris.

Si l’on choisit de viser le symptôme, et uniquement lui, sans toucher au fonctionnement mental et physique de la personne, on prend, si l’on peut dire, les risques du succès ; ça marche, mais à quel prix ? La question est cruciale et concerne des millions d’hommes qui se précipitent sur la pilule miracle : à partir du moment où ils auront une mécanique sexuelle « normale », où, comment, par quel autre symptôme, par quelle autre manifestation psychique ou somatique vont-ils exprimer leur angoisse de fond ? La question n’est évidemment recevable que si l’on accepte d’inverser le schéma classique, à savoir que ce n’est pas l’impuissance qui induit l’angoisse mais que c’est l’angoisse qui induit l’impuissance, l’éjaculation précoce, le malaise, le non désir, et qu’elle s’exprime, entre autres, par ces symptômes-là. C’est dire combien il importe d’être prudent.

Les prescripteurs n’ont certes pas le monopole du savoir ; toutefois espérons qu’ils seront aptes à trier les frénésies et à orienter utilement ceux qui pourront supporter la mécanique pharmacologique et ceux qui ont besoin d’un peu plus d’aération.

Cette actualité étant précisée, revenons à cette peur foncière que déclenche chez les hommes ce féminin érotico-maternel qu’ils ne parviennent pas à se représenter. Toutefois, pour aborder les questions d’un éventuel « irreprésentable » que serait le féminin, un détour est nécessaire pour envisager le modèle psychanalytique de la représentation du somatique dans le psychique, c’est-à-dire le montage pulsionnel, ses avantages et ses dérapages éventuels.

B – Comment le corps se « représente »

Si les complexes d’Œdipe et de castration sont bien considérés comme les organisateurs de la vie psychique, et plus particulièrement de la vie pulsionnelle, encore faut-il envisager le montage de la pulsion. Il est au cœur de l’ensemble théorique freudien, valorisé d’ailleurs davantage par les auteurs français que par les anglo-saxons.

Le problème posé est celui des rapports entre excitation et pulsion (on range ici sous ce terme d’ « excitation » tout ce qui est – au niveau neurobiologique, physiologique et hormonal – stimulation, transmission, inhibition).

La question posée est donc : Comment les excitations du corps sont-elles mises en représentations psychiques, affectées, refoulables, symbolisables ?

Pour aborder le problème, il convient cependant de ne pas perdre de vue que la théorisation psychanalytique a deux préoccupations, et que celles-ci ne sont pas toujours convergentes. On peut les schématiser ainsi :

La préoccupation scientifique

C’est le souci, si ce n’est la conviction, de considérer que la psychanalyse, pour originale qu’elle soit, se rattache aux sciences de la nature. Freud, à ses débuts, s’appuyait sur les modèles thermodynamique et neurophysiologique. Il fut l’élève de Brücke qui avait participé au « serment » de plusieurs scientifiques de son époque, jurant de ne jamais lâcher cette perspective physico-chimique dans l’étude de tout phénomène humain. Freud respecta le serment et affirmait que, en ce qui concerne les phénomènes psychiques tels que l’analyse les traite, on aboutirait un jour à ce résultat. À notre époque, on l’a vu, des scientifiques comme G. Edelman ou J.-D. Vincent ne disent pas autre chose. On rappelle aussi qu’un des premiers travaux de Freud s’intitule : Projet pour une psychologie scientifique.

A contrario, par rapport à cette préoccupation scientifique, Freud a toujours soutenu que la psychanalyse n’est pas une « vision du monde », pas une idéologie, et encore moins une métaphysique. Il affirmait ainsi un matérialisme foncier. Même si les lois du fonctionnement de la psyché constituent, en fait, une définition de l’homme et de son monde, la métapsychologie participe de la science, pas de la métaphysique.

Une subjectivité singulière

En face de la préoccupation scientifique, persiste le souci impératif de spécifier le champ psychanalytique, c’est-à-dire celui d’une subjectivité psychique à chaque fois singulière. Et c’est ainsi que l’on conçoit un appareil psychique fermé, compartimenté, parcouru par une énergie transformable et à trajets réversibles. Cet intrapsychique reçoit des stimuli d’origine externe et interne ; mais – révolution dans la pensée de la causalité – ce sont les stimuli internes qui sont les plus importants à traiter, alors que les stimuli externes ne valent que par les effets internes qu’ils induisent dans l’appareil. Ce n’est pas le dehors qui influe sur le dedans ; c’est la réponse du dedans qui définit l’expérience, sa subjectivité, sa singularité.

L’apparente contradiction

Elle est entre d’une part, les énoncés de lois universelles de fonctionnement, tels que le complexe d’Œdipe et le complexe de castration inscrits dans la différence des sexes et celle des générations, et, d’autre part, cette subjectivité singulière au nom de laquelle un événement ne vaut que par rapport au sujet unique qui le vit. Que ce soit une catastrophe mondiale ou un incident mineur, la question qui importe vise seulement la vie psychique du sujet de cet événement : Et, pour vous, qu’est-ce que c’était ? Conséquences :

Les deux préoccupations qui axent la théorisation analytique ont chacune des avantages et des inconvénients :

— L’insistance sur les lois universelles court le risque de désubjectiver l’individu. On a un exemple analogue à propos des structures élémentaires de la parenté où, selon Lévi-Strauss, dans certains groupes sociaux, dès avant sa naissance, l’individu n’est sujet que parce qu’il est assigné, nommé, allié. On en dirait autant à propos de la théorie lacanienne quand on voit le sujet et ses « incidences imaginaires » régis par la loi propre à la chaîne signifiante.

— L’insistance, par contre, sur la subjectivité singulière induit à poser plusieurs questions :

Quid de l’objet par rapport à la monade intrapsychique, cet objet de la pulsion dont Freud dit qu’il est contingent et interchangeable, et qui pourtant, en tant qu’objet interne, est, à proprement parler, essentiel ? En fait, il faudrait considérer que l’objet interne, facteur de liaison psychique, « représente » dans le psychique les objets externes et se constitue de la perception et des investissements concernant les objets externes en personnes et en situations.

• Si les lois de fonctionnement de la psyché sont, par définition, universelles, l’interprétation donnée au patient pendant la séance d’analyse est chaque fois unique et singulière ; le fonctionnement est le même pour tous, mais il n’y a pas d’interprétation toute faite ; celle-ci n’est valide et efficiente que dans le cadre de la cure et le jeu du transfert et du contre-transfert.

• Cette singularité du sujet naît et est inscrite, marquée, façonnée par le socius, la culture, le langage, les liens familiaux, le désir des parents, les relations précoces, etc.

• Cette singularité s’exprime par un corps matériel, biologique ; elle naît dans et par ce corps biologique, elle est ce corps.

On est donc confronté à une série d’oppositions que l’on pourrait schématiser ainsi :

• la structure, l’histoire ;

• le biologique, l’intrapsychique ;

• le corps, l’appareil psychique ;

• l’universalité, la singularité ;

• des lois de fonctionnement, une subjectivité psychique et somatique, unique, fondée par une histoire et une préhistoire personnelles et sociales ;

• une conception moniste de l’ensemble somatopsychique, d’une part, et, selon Marilia Aisenstein et Sylvie Dreyfus71, des dualismes fonctionnels et expressions bipolaires à l’intérieur de ce monisme, d’autre part.

Le changement de paradigme

Si l’on prend le soin de distinguer, d’une part, l’excitation en tant que phénomène d’un corps neurophysiologique, et, d’autre part, des phénomènes psychiques tels que les affects, les fantasmes, la pensée, il faut procéder à un saut épistémologique pour dépasser l’opposition.

En clair et si on peut le dire crûment :

— Ou bien on pense que ce qui est psychique est d’une essence supérieure et que le corps, sauf pathologie, ne déborde pas son autonomie de fonction – position dualiste et idéaliste.

— Ou bien on nie la notion même de psychique, la tenant pour une appellation provisoire en attendant que l’on ait découvert la molécule ou le neurotransmetteur qui « sera » tel affect, fantasme ou pensée – position moniste matérialiste qui apparaît comme fort réductrice, au moins en l’état actuel des recherches.

— Freud a choisi une troisième voie en définissant la pulsion comme « concept limite » entre le somatique et le psychique. Ce montage théorique utilise la vieille et toujours actuelle notion de « représentation », et suppose que la pulsion est ce mouvement qui représente, mandate, traduit, délègue le somatique dans un psychique qui se constitue du fait même de cette opération. On considère que cet « appareil traite », « élabore » ce qui lui « vient » du corps et le met en représentations dites par Freud « de choses », pourvues d’un quantum d’affect, soumises au refoulement et plus ou moins capables d’être rejointes par des représentations de mots et alors exprimées par le langage qui, lui-même, les soumet à ses propres lois de fonctionnement. (« La fonction du signifiant est d’ouvrir la représentation inconsciente à l’adresse, à l’autre, à la relation d’objet.

La fonction du signifiant est de contraindre la représentation inconsciente à se satisfaire dans le champ de l’intersubjectivité. »72)

La pulsion : concept limite

Dans ce montage théorique de la pulsion, on part de la notion d’étayage sur les besoins, sensations, perceptions du corps, c’est-à-dire des excitations proprement somatiques, puis on « saute » à la représentation que s’en donne le psychique. Dès lors, on considère que l’on ne « connaît » le corps que dans et par le psychique, c’est-à-dire par les représentations que le psychique en a fait, ou – autrement dit – par le résultat du travail de liaison effectué par le psychique sur les excitations somatiques pour les mettre en représentations.

Il est évident que, ayant ainsi quitté le somatique des biologistes, on se situe dans un autre registre où le somatique n’a plus cours, du moins directement. Il faut admettre aussi que le montage théorique proposé est une axiomatique. Tenir la pulsion comme concept limite est un postulat ; on ne le démontre pas, on travaille avec. Il permet de penser le psychique sans le désinsérer du soma, sans non plus confondre les spécificités, mais en considérant que le psychique lie, par la mise en représentations, les manifestations du corps. Ajoutons qu’il ne s’agit d’une spéculation ni hasardeuse ni désincarnée ; en effet, cette théorie de la liaison-déliaison, dont on suppose qu’elle éclaire le fonctionnement psychique ordinaire, est en quelque sorte démontrée in vivo par l’expérience analytique qui, en s’étayant précisément sur cette théorie, induit des changements effectifs, concrets, participation somatique comprise.

La butée du concept limite

Ce montage théorique permet d’aborder les lois générales du fonctionnement psychique ; cependant il sauvegarde aussi et prend en compte la singularité de chaque individu, cela dans la mesure où la délégation du soma dans la psyché a une histoire unique pour chacun ; dans la mesure aussi où cette histoire est constamment en train de se faire, vivant des mises en sens en après-coup et tributaires des multiples et diverses inductions de l’environnement et des assignations du socius.

Toutefois, l’hypothèse de cette délégation pose, ipso facto, dès son énonciation, une autre distinction qui lui est en quelque sorte consubstantielle : ce qui vient du corps, de ses sensations internes et de ses perceptions du monde extérieur, se représente, se pulsionnalise, se lie dans le psychique, mais d’aventure n’existerait-il pas des sensations internes et des perceptions externes qui ne parviendraient pas à se pulsionnaliser, à se laisser mettre en représentations affectées, refoulables et symbolisables ? Les motifs de cette non-liaison pourraient, à première vue, s’avérer divers et variables, par exemple : sensations trop fortes qui débordent les capacités d’élaboration, cela en cas de douleur physique ou morale, dans l’aigu de la passion, ou encore dans les situations de surprise saisissante et de réalité écrasante. Quand, d’aventure, les signaux envoyés par le monde extérieur sont incompréhensibles, trop énigmatiques pour être déchiffrés, quand l’objet interne défaille et rate son rôle d’intégrateur, quand le travail de liaison psychique s’enraye, on dirait que, sidérée, la vie psychique s’arrête. Bref, l’idée géniale du concept limite bute sur celle de l’irreprésentable, de l’impensable, de l’insupportable, c’est-à-dire sur celle de la non-liaison.

C – L’irreprésentable

La notion d’irreprésentable pose problème à plusieurs niveaux. D’abord dans sa définition même : irreprésenté au sens de pas encore élaboré, pas encore advenu, parce que « trop » refoulé ; ou irreprésentable occasionnel parce que, à tel moment et à telle intensité, la psyché s’avère incapable d’élaborer ; ou encore irreprésentable par nature, parce qu’il y a, chez l’humain, des choses, des événements, des situations que l’humain est, par nature, incapable de lier et d’intégrer dans son psychisme ?

Des difficultés de la définition, on passe à celles des contenus : Qu’est-ce que l’humain ne parviendrait pas à se représenter ?

Précision : il s’agit de « se représenter », c’est-à-dire de lier par des représentations et d’intégrer psychiquement en affrontant les conséquences de cette éventuelle et précaire adhésion intime (c’est trop fort, trop intense, trop triste, trop mauvais…), en affrontant aussi l’obligation de refouler, voire de dénier, et en supportant les aléas des retours du refoulé et les clivages psychiques qu’induit le déni. Il faut enfin errer parfois longtemps à la recherche des « mots » « pour le dire ». Pour dire tout cela que, dans l’abstrait pourtant, on peut comprendre intellectuellement, scientifiquement, mais qu’au fond de soi on n’admet guère, on ne « voit » pas, on n’imagine même pas, ou alors sous des formes plus ou moins folles – images, sentiments, mots – comme seuls les enfants et les psychotiques en parlent.

Pourtant, le psychique, pour exprimer le corps, marche sur plusieurs logiques (M. Neyraut), fonctionne à plusieurs vitesses, déplace, condense, avale, rejette, inclut ou exclut, parfois les deux en même temps. C’est comique, ou redoutable : « Je sais bien que mon père est mort, mais c’est évident qu’il vient dîner ce soir. » On remarque sur son visage « l’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée » (ces deux exemples sont de Freud). Mais, en deçà de ces ruses fonctionnelles, qu’est-ce que l’humain aurait du mal à se représenter, même s’il est capable d’en faire un objet de sciences ?

La vie, la mort, le corps

Les premières réponses sont dramatiquement simples : ce que les humains ont du mal à se « représenter », ce sont les grandes questions de la vie et de la mort. D’où vient-on ? On peut accumuler les hypothèses, métaphysiques ou scientifiques – Dieu ou le big-bang ; on peut voir au microscope un spermatozoïde féconder un ovule ; on peut imaginer un monsieur et une dame faisant l’amour ; mais personne n’est capable de se « représenter » l’instant unique de sa propre conception, ni les motifs, sentiments, intentions, plaisirs qui ont marqué cet instant. Où va-t-on ? poussière ou au-delà ? On peut certes se représenter la mort des autres et leurs devenirs probables ; on peut imaginer aussi son propre enterrement, amis en deuil et pompes funèbres ; mais on ne peut se représenter sa propre mort. Il n’y a pas de représentation de la mort dans l’inconscient, disait Freud ; à la rigueur on peut élaborer la perspective de la mort comme perspective d’une perte ; la mort comme perte de la vie, ou la mort comme manque à vivre (ce qui rejoint la discussion entre angoisse de mort et angoisse de castration).

Dans Malaise dans la civilisation, Freud73 évoque en 1929 les « énigmes de ce monde » mais centre son propos davantage sur les sources de la souffrance humaine que, comme on tente de le préciser ici, sur les capacités de représentation de l’appareil psychique : « (…) les trois sources d’où vient notre souffrance : la surpuissance de la nature, la caducité de notre propre corps et la déficience des dispositifs qui règlent les relations des hommes entre eux dans la famille, l’État et la société. » De fait, la « surpuissance » de la nature est difficile à se représenter, mais encore faut-il ajouter qu’il ne s’agit pas seulement de l’orage ou du tremblement de terre. Plus prosaïquement, ce que l’homme, en dépit de ses connaissances biologiques, embryologiques, etc., est incapable de concevoir psychiquement, c’est que, à partir d’un spermatozoïde et d’un ovule, un enfant se forme, s’accroît et naît du ventre d’une femme. Il faut bien reconnaître avec un minimum de bonne foi que, parmi les phénomènes de la vie les plus fréquents et banals, c’est l’un des plus extraordinaires, d’autant que tout homme, en dépit de toutes les couvades et identifications, est bien obligé d’admettre que, dans son corps à lui, il ne saura jamais ce que c’est !

Le féminin comme irreprésentable, et ses conséquences

Irreprésentable de la nature, irreprésentable de l’origine et de la « caducité » du corps : restent, selon Freud, les relations des hommes entre eux dans la famille, l’État et la société. Peut-être convient-il de préciser que l’expression « les relations des hommes entre eux » comprend aussi les relations des hommes et des femmes, dans la famille, l’État et la société, relations dont on a vu que – constats transhistoriques et transculturels – il s’agit de rapports de domination dont on a fait l’hypothèse qu’ils étaient induits par la peur que les hommes ont des femmes. L’hypothèse doit alors être prolongée : cette peur que les hommes éprouvent envers les femmes ne procéderait-elle pas, elle aussi, d’une difficulté des hommes à « se représenter » le féminin des femmes, et plus secrètement le féminin qu’ils portent en eux, eux aussi ? Non pas la sexualité féminine (quoique !) ; pas la féminité dont les femmes se parent pour rassurer les hommes, et dont les hommes les parent pour se rassurer, mais le féminin, c’est-à-dire cette part obscure de l’autre, cette question de l’altérité, cette différence dont se scandalise le narcissisme dans la mesure où il ne l’intègre pas, ce risque permanent de déliaison au bord duquel vacille l’humain. Que vous le disiez au masculin ou au féminin : pareil-pas pareil ; ou pareille-pas pareille, ça ne se représente pas… Quoi, comment, qu’est-ce ça cache, qu’est-il arrivé ? Castration, envie du pénis, ordre phallique et silence dans les rangs féminins ? Peut-être, mais quand même, où ça se passe ?, car en plus c’est érotique, corps et âme, et ça ne dit rien de ce que ça ressent ; on parle de béatitudes, mais tout est à l’intérieur ; et, de surcroît, ça fait des enfants.

Le féminin serait-il donc alors un échec de la pulsionnalisation, de la mise en représentation ; serait-il facteur de nonliaison, voire de déliaison, reste ingérable, carence foncière du travail de liaison qui constitue – qui est – l’humain ? Et ce serait cela qui ferait peur aux hommes ?

Peut-être, parce que, vu du côté des hommes, le féminin, c’est :

— Du différent auquel on ne comprend rien, si ce n’est qu’il lui manque quelque chose d’essentiel, qui se laisse faire et qui même y prend goût ; autrement dit, du châtré, du passif, du maso.

— Du maternel qui donne tout mais qui règne sur tout, et vous trahit tous les soirs.

— Et, toujours vu du côté des hommes, de la jouissance… « qu’on croirait » qu’elle est inépuisable comme une mort que l’on dirait « petite » pour se rassurer.

Peut-être aussi le féminin fait-il peur aux hommes parce que les femmes n’en disent rien. De fait, elles ne confondent pas ; pour elles « féminin » ne signifie ni « châtré », ni « passif », ni « maso », ou bien elles en font leur affaire. Pour la maternité aussi : être mère les comble, elles en fleurissent de bonheur avant, pendant et même longtemps après. Quant à la jouissance, elles n’en disent rien car il n’y a rien à en dire ; il leur suffit de la vivre.

J’allais dire : on les comprend ; or non, c’est précisément ce que les hommes ne comprennent pas, n’intègrent pas ; c’est trop difficile à lier, à se représenter, à symboliser. Ça n’a pas de sens, c’est du désordre de la nature, c’est une atteinte à l’ordre phallique du logos. Heureusement on peut toujours tenter de théoriser, ou de se raconter des histoires.

II – Les histoires que les hommes se racontent

On va tenter de repérer les histoires que les hommes, de tous temps, se racontent pour exorciser, autant que faire se peut, le féminin. Elles sont évidemment innombrables, et apparaissent dans les mythes, les idéologies et les conceptions du monde variables de par le monde, dans des formes multiples mais dans des fonds communs. On va en rappeler certaines qui ont été déjà citées ici, et en préciser d’autres, par l’intermédiaire de textes centrés notamment sur la collusion du féminin et de la mort, sur le redoublement des féminins dans l’homosexualité, sur la condensation du féminin et du maternel, et sur le refus du féminin en filigrane dans le politique.

A – Le féminin « châtré »

Tous les anthropologues le disent : le creuset de tous les constats de toutes les différences, c’est la différence des sexes. La reconnaissance de ce caractère sexué de l’altérité, et de tous les règlements, interdits et prescriptions qu’elle induit, constitue l’humain. En explorant l’imaginaire de cet humain, Freud a spécifié un fantasme omniprésent chez tous les individus dans toutes les cultures, à savoir que l’absence de pénis chez les femmes résulte d’une castration. Ce fantasme a été lui-même préparé par la menace de coupure proférée à l’encontre de tous les petits garçons, et corroboré par la découverte du sexe des sœurs et des mères. On en connaît les conséquences ; selon Freud, le genre humain est divisé en deux grandes lignées : passif, masochiste, châtré, féminin ; et actif, sadique, phallique et masculin.

La terreur de la castration

Elle est ancrée au plus profond de l’homme. On a dit« terreur » plutôt qu’ « angoisse » dans la mesure où Freud emploie les deux termes à peu près indifféremment jusqu’en 1925. Cette année-là, dans Inhibition, symptôme et angoisse, il procède à un retournement théorique important en posant que ce n’est plus, comme il le pensait jusqu’alors, le refoulement qui induit l’angoisse, mais le contraire : c’est l’angoisse, signal d’alarme, qui déclenche le refoulement. Et ce rôle de signal est essentiellement le fait de l’angoisse de castration. Celle-ci, reprenant à son compte en après-coup les angoisses dites archaïques de séparation, d’absence, d’abandon, est le pivot du complexe de castration. Résolution dramatisée du complexe d’Œdipe, le complexe de castration installe chez l’homme une peur constante et structurante, une sorte de phobie universelle, centrale et permanente, à l’origine des instances intériorisées, dites surmoi (qui interdit) et idéal du moi (qui prescrit).

Dans la mesure où les hommes croient – toujours selon Freud – que les femmes incarnent le « féminin châtré », celles-ci éveillent leur peur de la castration. Pour conjurer cette peur, ils parent les femmes de qualités, de bijoux, de fétiches, de maternité aussi, et vantent une féminité érigée dans toute sa splendeur phallique (« elle a tout pour elle, il ne lui manque rien »). L’autre manière de conjurer la peur consiste à se servir de la sexualité des femmes, pour le plus grand plaisir des uns et des unes quand la névrose ne vient pas d’aventure enrayer le processus, tant chez l’un ou l’une que chez les deux. Mais, faut-il le reconnaître, dans tous les cas persiste un fond mystérieux, une question : Que veut la femme ?

L’honneur de la virilité

En contrepoint de cette peur que les hommes ressentent face au « féminin châtré », sont valorisées les qualités masculines, c’est-à-dire essentiellement actives, éventuellement sadiques, et éminemment phalliques ; qualités glorifiées mais toujours menacées. Dans un texte intitulé « Le masculin sous la menace : une question d’honneur », Françoise Couchard74 montre bien comment la rivalité entre garçons et filles induit les garçons à en avoir « plus », à en faire « plus », à démontrer qu’ils sont les « plus », et d’en faire une question d’honneur. Le « plus », c’est le plus d’amour, de force, et de tout ce que l’on voudra montrer que l’on a et que l’on est ; c’est aussi le plus de pénis pour « être à la hauteur », aspiration dont témoigne la clinique la plus ordinaire en montrant combien est fréquente, précisément, la peur, voire la certitude, d’avoir un pénis trop petit, alors que tous les garçons (et tous les hommes ?) jouent à « qui a la plus grosse ».

Cette peur, et ce déshonneur, cette honte de ne pas être à la hauteur incitent même F. Couchard à formuler que « l’homme ne vit pas tant sous l’égide de la castration que sous celle d’un désir d’être castré pour échapper aux tensions ainsi qu’aux performances exigées par la possession de ce fameux pénis ». Le constat est juste : mieux vaudrait abandonner que de se trouver en panne ; c’est le choix inconscient qui se réalise dans bien des troubles de la sexualité masculine. Mais, à cette peur de la panne, il faut ajouter une peur plus profonde, déclenchée, elle, par l’excitation elle-même, furie de désir qui déborde les moyens psychiques d’élaboration et dont le besoin passionné de décharge peut aller jusqu’au pousse-au-crime. Dans la sexualité, c’est sûrement ce qui fait le plus peur : l’excitation qui rend comme fou ; et, bien sûr, les hommes diront que c’est la faute des femmes, puisque ce sont elles qui déclenchent (désirent, communiquent ?) cette excitation.

B – Le féminin jouissant

Cette excitation qui rend comme fou, les femmes qui l’induisent chez les hommes semblent bien la connaître pour elles-mêmes. C’est du moins ce que les hommes se racontent à la vue de la jouissance des femmes. On a déjà envisagé la rancune des fils envers le féminin érotique de leur mère ; moins ciblées et plus universelles, peur, fascination, attirance, envie colorent des figures de femmes qui apparaissent dans les mythes, les caricatures romancées, et tout autant dans les convictions masculines : sirène, Lorelei, Lulu, sphinx et vamp, séductrices, prédatrices, elles attisent puis elles châtrent. La femme aime la « baise », c’est sa nature « animale », et quand celle-ci prend le dessus, l’homme, en principe « maître de la jouissance », perd cette belle maîtrise rassurante, et le voilà au bord de l’engloutissement, obligé, pour prévenir une impuissance quasi infantile, de se raconter des histoires, à moins qu’il ne réussisse à s’identifier, ce qui toutefois n’est pas donné à tout le monde !

Le fantasme de l’orgasme infini

Parmi ce que les hommes se racontent, est fréquent le fantasme, plus ou moins conscient, que, lorsqu’une femme jouit, ça ne va pas s’arrêter. C’est le fantasme, déjà évoqué précédemment, de l’« orgasme infini » : dans ce que les hommes se disent apparaît d’abord le triomphe, celui d’avoir été ainsi capable de déclencher cette jouissance, mais ce triomphe est bientôt celui de l’apprenti sorcier, débordé par ce qu’il a provoqué et qui le dépasse. Passé l’admiration : quel tempérament ! puis l’envie (secrète, non dite, inconsciente ?) : ça doit être extraordinaire ; puis le dépit : et moi je reste sur le rivage, survient la colère : vraiment elle exagère ; la suspicion : elle en fait trop, elle fait semblant ; et l’accusation : elle est malade, hystérique, folle ; et elle en veut encore… C’est ce « encore », noté par Lacan, qui marque le scandale. Déjà, dans Le Tabou de la virginité, Freud avait insisté sur cette crainte ancestrale et universelle des hommes : les femmes vont les épuiser, les vampiriser, les vider jusqu’à la moelle, et les châtrer de leur virilité par épuisement. Car c’est juste au moment où les hommes disent que c’est « trop », que les femmes disent « encore » !

Dans Les Diaboliques, Barbey d’Aurevilly (La vengeance d’une femme) écrit, à propos d’une rencontre fortuite d’un homme, « pourtant expérimenté », et d’une femme « exceptionnelle » : « Si supérieure qu’elle fut dans son métier ou dans son art de courtisane, elle fut, ce soir-là, d’une si furieuse et hennissante ardeur, que même l’emportement de sens exceptionnels ou malades n’aurait pas suffi pour l’expliquer. » « C’était quelque chose de si fauve et de si acharné, qu’on aurait dit qu’elle voulait laisser sa vie ou perdre celle d’un autre dans chacune de ses caresses. » « Cette créature, folle de son corps à rendre la folie contagieuse. » « Elle lui soutira son âme à lui dans son corps à elle. »

Face à ce féminin érotique, le héros de Barbey prend la fuite ; les hommes en général en font autant, ou transforment leur fuite en prise de distance respectueuse et méprisante, parfois même en rejet, affirmant la suprématie et assurant la domination. Tous, sauf un : Schreber, lui qui a l’audace – et la folie – de vivre, puis d’écrire, son identification : putain de Dieu, il connaît les béatitudes féminines, passives, masochiques, châtrées, mais jouissantes.

La « création » du féminin

Il y a aussi, mais c’est rare, des femmes qui racontent aux hommes quel est leur rôle à eux dans cette affaire ; c’est instructif, et l’authenticité et la pertinence même de ces propos laissent les hommes rêveurs et incertains. Dans « Le refus du féminin », J. Schaeffer75 parle de la jouissance féminine en termes précis, et en démontant les schémas habituels : « (…) l’énigme n’est pas tant celle du “refus du féminin” que celle du “féminin” sexuel, génital, et de sa création par la jouissance sexuelle. » « La nouvelle expérience de réalité de la différence des sexes qu’est ce mode de pénétration. » « Autant l’égalité des sexes doit être revendiquée dans le domaine social et économique, autant la relation sexuelle ne commence qu’avec la reconnaissance exaltée des vœux de la différence des sexes, c’est donc le caractère à la fois effractif et nourricier de la poussée constante libidinale, lorsqu’elle est portée dans le corps de la femme par la pénétration de l’homme, qui maintient le désir. » « C’est le “masculin” de l’homme qui crée le “féminin” de la femme en lui arrachant la jouissance sexuelle. » Il y a « arrachement », précise J. Schaeffer, parce qu’une part de la psyché de la femme rejette ce pulsionnel envahissant. Pour beaucoup d’hommes, c’est aussi cette violence qui leur fait peur ; même dans la fuite ou la décharge, il y a trop d’intensité, a fortiori dans l’accomplissement ; ils ne parviennent pas à l’élaborer, à se la représenter ni à la qualifier d’affects moins bruts, ce qui permettrait de refouler et de symboliser !

C – Le féminin et les figures de la mort

On va tenter ici une confrontation incongrue et plutôt bizarre entre deux personnages féminins de roman, les deux femmes en question, et les deux romans étant aux plus extrêmes et quasi impensables antipodes. Il s’agit de Milady, héroïne du roman d’Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, et de la femme du roman de Marguerite Duras, La maladie de la mort : plus de 600 pages de cape et d’épée, feuilleton aux épisodes haletants, parlant de tout, de la vie, de la mort, de l’amour, de la vengeance et autres péripéties de l’aventure humaine, d’une part, et, un siècle et demi plus tard, une épure brève, précise et concise, allant précisément à l’essentiel de cette aventure de l’humain, d’autre part. Un auteur homme, un auteur femme, tous deux prolixes, célèbres à juste titre, mais maniant des styles eux aussi radicalement opposés. Dumas fait dans le flamboyant, l’héroïque, la cavalcade, alors que Duras écrit des phrases courtes, va souvent à la ligne, reste allusive et, à partir d’un mot précis, laisse dériver. On dévore Alexandre Dumas ; on rêve Marguerite Duras…

Pourquoi ce choix, en plus du goût du paradoxe ? Parce que, dans l’histoire de ces deux personnages de femmes, telles qu’elles sont écrites, on voit la peur des hommes face à une femme. L’une va jusqu’aux crimes pour refuser une condition imposée de femme soumise ; les hommes la condamnent à mort et l’exécutent. L’autre est anonyme, soumise, docile ; elle dort près d’un homme qui se débat dans des questions d’hommes sur le manque d’aimer, sur le désir, sur ce qui se dit et sur ce qui ne se dit pas ; elle lui répond à peine, lui demande quelle est la couleur de la mer et lui annonce qu’il a la maladie de la mort.

La cavalcade des hommes

Dans le roman de Dumas, deux personnages principaux. Le premier est évidemment d’Artagnan, très bientôt accompagné de ses doubles inséparables – « un pour tous, tous pour un » –, les trois mousquetaires. Chacun des trois est bien typé, caricatural, archétypal même, pourrait-on dire, en portrait et en histoire personnelle dans l’actualité. On ne sait par contre rien de leur passé, à peine un passé relativement récent qu’Athos, ivre-mort, raconte un soir à d’Artagnan à mots couverts. La confidence d’Aramis est sur le même ton. Les trois mousquetaires ont chacun commis un crime pour l’honneur, et, changeant leur nom pour un pseudonyme, se sont engagés dans un corps d’élite comme en d’autres temps on s’engageait, passé effacé, dans la Légion étrangère. Seul d’Artagnan assume son nom et ses origines : noble, Gascon, brave et pauvre. À 20 ans, il quitte ses parents dont il est le fils unique ; il « monte » à Paris chercher gloire et fortune. Il est le seul dont on voit les parents, du reste très classiques dans l’idéologie du temps ; c’est la scène des adieux : « M. d’Artagnan était un homme, et il eût regardé comme indigne d’un homme de se laisser aller à son émotion, tandis que Mme d’Artagnan était femme et, de plus, était mère. Elle pleura abondamment. » On comprendra plus tard que, si toutes les femmes ont ainsi des faiblesses normales, certaines font exception.

Le héros et ses doubles ont eux-mêmes des doubles en la personne de leurs valets, chacun étant la caricature de son maître, noblesse en moins mais même fidélité, même adresse, même courage. Les personnages secondaires se répartissent en bons et mauvais – Tréville, capitaine des mousquetaires sur lesquels il veille comme sur ses enfants ; Rochefort, l’homme à la cicatrice, âme damnée du cardinal ; de Winter, le ménage Bonacieux (adorable et pure Constance, et lui, mari borné, berné et méchant). À part : les personnages historiques, le roi, la reine, Buckingham, et le cardinal-duc de Richelieu dont le portait qu’en trace A. Dumas défie par sa force tous les travaux des historiens sérieux.

Une femme damnée

L’autre personnage principal du roman, c’est Milady. On croit souvent qu’elle n’apparaît que tardivement dans les aventures du héros, avec un contentieux de crime et d’hypocrisie qui induit sa condamnation par les mousquetaires et sa mise à mort par le « bourreau de Béthune » (dans le texte, il est de Lille). En fait, elle apparaît dès la huitième page du roman. C’est à elle que parle Rochefort lors de l’épisode de Meung où D’Artagnan, venant de sa province sur son bidet jaune, se prend d’une mauvaise querelle avec Rochefort qui en profite pour lui dérober la lettre de recommandation de d’Artagnan père à M. de Tréville. « Il ne faut pas que Milady soit aperçue de ce drôle » ; mais le « drôle », c’est-à-dire d’Artagnan, l’aperçoit et entend le début de la phrase qu’elle prononce : « Ainsi Son Éminence m’ordonne… » Nous voilà renseignés : 20 à 22 ans, blonde, admirablement belle, « grands yeux bleus languissants, lèvres rosées, mains d’albâtre ». Blonde : elle est – peut-être pas étrangère – mais inhabituelle surtout aux yeux d’un méridional. Des mains d’albâtre et un carrosse : ce n’est pas une femme du peuple. Milady : elle est sans doute titrée. « Son Éminence m’ordonne » : elle est au service du cardinal. On ne doit pas l’apercevoir : c’est un agent secret. Passons sur les yeux bleus languissants ; ils vont beaucoup servir, y compris en lançant des feux, parfois d’amour, souvent de haine et de rage.

On ne résumera évidemment pas en quelques lignes les 608 pages du roman de Dumas76. Signalons toutefois que Milady est présente tout au long du roman, au second plan d’abord, quoique déjà active, par exemple dans l’affaire des ferrets de la reine, puis de plus en plus directement, affrontant d’Artagnan qui a eu la bêtise, pour lui plaire, croyait-il, de ne pas avoir tué le beau-frère, de Winter, dont elle aurait hérité. Mais cette rancune en cache bien d’autres : celles consécutives à son échec dans l’affaire des ferrets, puis à un abus de confiance commis par d’Artagnan se faisant passer pour un autre (c’est la seule faiblesse de Milady : pour une fois amoureuse (de De Wardes), elle se fait manipuler sans s’en apercevoir). Et l’horreur : la découverte par d’Artagnan de son secret ; elle porte à l’épaule la fleur de lys appliquée au fer rouge, « marque indélibile qu’imprime la main infamante du bourreau ». Saisi de surprise, le lecteur fait immédiatement le rapprochement avec cet épisode sinistre qu’Athos avait raconté à d’Artagnan : amoureux fou d’une jeune inconnue, il l’avait épousée, puis, ayant découvert qu’elle portait la marque d’infamie, il l’avait déshabillée et pendue dans la fôret, sur ses terres, là où, grand seigneur, il avait droit de justice basse et haute.

À mesure que le roman avance, Milady est de plus en plus au premier plan, de plus en plus nocive, assoiffée de revendication vengeresse. Elle est en direct pendant plusieurs chapitres qui racontent d’abord son avant-dernier forfait – prisonnière en Angleterre de son beau-frère de Winter, elle séduit son gardien pourtant puritain, mais en jouant les puritaines ; il la fait évader, et elle l’induit à tuer Buckingham, et donc à se faire tuer lui-même – puis son dernier crime : elle empoisonne Constance Bonacieux. Mais trop, c’est trop, vient l’heure de la justice. C’est alors que le bourreau de Lille, requis par Athos et assistant au jugement, raconte le début de l’histoire de Milady : jeune fille, elle était religieuse au couvent des Bénédictines de Templemar. Pour s’enfuir, elle séduit un jeune prêtre ; pour avoir de l’argent il vole les vases sacrés et les vend ; ils sont arrêtés tous les deux et le jeune prêtre est condamné à être marqué par le bourreau de Lille. Or le condamné est le jeune frère du bourreau. Celui-ci remplit quand même son office mais jure de se venger. La jeune femme s’était entre-temps enfuie, ayant séduit le fils du geôlier. Le bourreau la retrouve et lui imprime la même marque qu’à son frère. Celui-ci finit par se pendre, tandis que la jeune femme se fait épouser par le comte de La Fère, le futur Athos. On connaît la suite…

La revendication de Milady

Questions : Que veut Milady, après quoi court-elle, alors qu’elle a toutes les qualités caractéristiques de la féminité, et même davantage ? Elle est jeune, très belle, intelligente, intuitive, courageuse. Elle pourrait avoir facilement, et elle a déjà, amours, admiration, gloire, rang, argent, liberté, et pourtant ce n’est pas cela qui la fait courir. On peut supposer que ce n’est pas par vocation qu’elle s’était trouvée, très jeune, religieuse dans un couvent. Sans doute l’avait-on forcée à y entrer, puisqu’elle cherche à s’en évader, par tous les moyens, c’est-à-dire ceux dont elle dispose, essentiellement la séduction déjà sans scrupule. On n’en sait pas plus, mais on devine que violence lui fut faite et qu’elle veut ce qu’on l’empêchait d’avoir, c’est-à-dire : vivre, et se venger.

Les autres femmes du roman sont « normales » : la reine, Constance Bonacieux, Ketty (la soubrette de Milady) sont soumises ; malheureuses et contrariées dans leurs amours et dans leur vie, mais jouant le jeu de la conjugalité ou de la domesticité. Elles trompent leur mari mais, sauf aventures exceptionnelles, restent dans la structure et la respectent. En termes métapsychologiques, on dirait qu’elles incarnent « normalement » le féminin : passives, un peu masochistes, et châtrées au sens où elles n’ont aucun des attributs classiquement masculins ; elles ne prennent pas d’initiative, ne se battent pas, subissent par amour et haïssent sans véritable rétorsion. Et, de plus, elles ne font pas peur aux hommes ; elles ont du charme, de l’abandon, de la féminité qui leur donnent un éclat (phallique) rassurant ; elles sont femmes mais, sous couvert de féminité, elles ne renvoient pas aux hommes une hantise vivante de la castration.

Avec Milady, c’est tout l’opposé : on a voulu la châtrer, l’enfermer, la cloîtrer, l’empêcher de vivre ; elle revendique, elle dit son refus du féminin quand celui-ci est considéré comme du passif, maso, châtré. Si ce que Freud nomme « l’envie du pénis » chez les femmes déborde la revendication anatomique et s’applique aux qualités dites « masculines », on peut dire que Milady est ravagée par une envie du pénis, c’est-à-dire une envie de vivre, d’être libre, de jouir, d’être riche et admirée.

Dix contre une

Malheureusement pour elle, tendre vers la réalisation de son vœu l’induit à commettre des actes que la société des hommes réprouve. Prise dans une séquence infernale, plus elle commet d’actes répréhensibles et plus elle est rejetée et plus s’accroissent sa rancune et son désir de vengeance. Et on en arrive bientôt au sophisme dont elle est prisonnière : c’est un monstre, puisque qu’elle est marquée d’infamie ; elle est marquée d’infamie parce qu’elle est un monstre… Effectivement, elle a trop séduit, elle a trop tué, elle a trop déshonoré ; la société des hommes doit la punir et la réduire, la renvoyer aux Enfers d’où elle était sortie. Ils s’y mettent à dix pour la condamner et la faire exécuter : les quatre mousquetaires, les quatre valets, de Winter dont elle a empoisonné le frère, et le bourreau de Lille. Dix contre une ; et encore, l’histoire n’est pas finie, puisque, dans Vingt ans après, on apprend qu’elle a un fils et que celui-ci, après plusieurs tentatives pour venger sa mère, finira lui aussi par échouer et être tué. Comme quoi la revendication phallique de la mère s’incarne dans le fils ; son échec aussi ! Le personnage de Milady est étonnamment freudien.

« La trouver en vous-même »

En face : 57 pages dans le format presque carré des Éditions de Minuit77 ; des marges larges ; des caractères grands ; des paragraphes courts. Deux personnages, ou plutôt trois, le dernier n’étant pas présent. Dans quelques brèves indications que M. Duras donne (La maladie de la mort pourrait être représentée au théâtre) (elle le fut), l’homme, dit-elle, « lirait le texte, soit arrêté, soit en marchant autour de la jeune femme ». Il est en quelque sorte le récitant, le lecteur de l’histoire attribuée à l’absent ; alors que la jeune femme doit donner l’illusion d’être bien présente, irréelle mais présente. Elle « devrait être couchée sur des draps blancs au milieu de la scène. Elle pourrait être nue » ; « la scène devrait être basse, presque au sol, afin que la jeune femme soit vue dans l’entier de sa personne » ; « elle dirait son rôle de mémoire ». « De grands espaces de silence devraient être observés entre les nuits payées pendant lesquels il n’arriverait rien que le passage du temps. » « Il n’y aurait pas de musique. » « Par une grande ouverture sombre arriverait le bruit de la mer. »

On pardonnera ces citations abrégées et ce commencement par la fin (les indications scéniques sont données en fin de texte) ; cette méthode permet mieux, semble-t-il, d’exposer le livre de Duras au lecteur de celui-ci. Mais sans doute était-ce, au plus intime, un biais nécessaire et timide pour aborder un texte que l’on ne saurait guère qu’évoquer et, évidemment, pas du tout raconter. Duras y est immédiatement reconnaissable : l’adresse va directement au lecteur, c’est-à-dire à cet homme qui n’est pas présent, dont l’histoire est dite, et qui est vous, moi, lui, être anonyme mais universel, un court instant fixé dans des mots, le temps d’un livre, le temps d’un passage.

Un homme pourrait rencontrer une femme

« Vous devriez ne pas la connaître, l’avoir trouvée partout à la fois, dans un hôtel, dans la rue, dans un train, dans un bar, dans un livre, dans un film, en vous-même, en vous, en toi. » Dès les premières lignes, l’homme est montré vivant, actif, inséré dans la vie pratique, alors que la femme est d’emblée désignée comme irréelle, être dépersonnalisée femme de rencontre banale, projection à partir d’un livre ou d’un film, personnage de rêve, de fantasme induit par un désir. Celui-ci est aussitôt précisé, en termes crus : vous la rencontrez « en vous, en toi, au hasard de ton sexe dressé dans la nuit qui appelle où se mettre ».

En dix courtes premières lignes, on est déjà pris dans la fascination, comme dans les histoires que se racontent les enfants : un conditionnel, mais présent, actuel, impératif (« vous devriez ne pas la connaître ») qui vous saisit, s’adresse à vous et vous dit cette rencontre avec une femme, cette rencontre dont le temps et l’espace importent peu mais dont vous savez déjà qu’elle est… déjà décisive ; rencontre de vie, de mort, de désir, mais aussi de douleur (« au hasard de ton sexe dressé dans la nuit qui appelle où se mettre, où se débarrasser des pleurs qui le remplissent »).

La première phrase du deuxième paragraphe est nette, et pourtant ambiguë : « Vous pourriez l’avoir payée. » C’est donc l’histoire d’un homme qui rencontre une femme et qui s’apprête à la payer pour « qu’elle vienne chaque nuit pendant plusieurs jours ». Et pourtant ce n’est pas, on le sent d’emblée, une histoire vénale banale. D’ailleurs, si plus loin sera précisé que cette femme n’est pas une prostituée, au début de la rencontre elle demande : « Vous voulez quoi ? » Il ne s’agit pas de manœuvres érotiques ; ce que l’homme dit avec difficulté, comme à tâtons dans le flou même de son immense et pitoyable désir, est qu’il veut essayer, essayer de s’approcher de ce corps de femme, « essayer plusieurs jours peut-être », essayer d’aimer. Le paiement est l’obole pour traverser, pour aller là-bas, de l’autre côté : « Pour dormir sur le sexe étale, là où vous ne connaissez pas. » « Vous dites que vous voulez essayer, pleurer là, à cet endroit-là du monde. »

La tentative d’approcher ce que, précédemment dans notre jargon, nous nommions « irreprésentable », « impensable », est par Marguerite Duras admirablement décrite, avec une économie d’écriture qui ouvre à l’essentiel de l’humain. Ce n’est pas que les personnages d’Alexandre Dumas ne soient que de pâles figures ; le succès persistant du roman prouve bien que tout un chacun peut sinon s’y reconnaître, du moins y trouver de l’imagination et de la distraction. Le texte de Marguerite Duras, lui, se situe. avant, à l’origine, ou à la toute fin de l’aventure humaine, elle qui est faite d’aventures parfois pimentées et héroïques comme celles des mousquetaires mais qui, de toute manière, se clôturera dans l’ultime confrontation de l’amour et de la mort.

La coupure

« Un autre soir vous le faites, comme prévu, vous dormez le visage dans le haut de ses jambes écartées, contre son sexe, déjà dans l’humidité de son corps, là où elle s’ouvre. Elle vous laisse faire. » « Vous ne la réveillez pas. Le malheur grandit dans la chambre en même temps que s’étend son sommeil. »

Cette femme est l’opposée de Milady. Elle est belle certes, mais si la beauté, la jeunesse, l’éclat de Milady sont en mouvement, en projets, en exploration, en rétorsion, en refus et en vengeance, la femme de Duras est immobile, « le corps aurait été long, fait dans une seule coulée, en une seule fois comme par Dieu lui-même, avec la perfection indélébile de l’accident personnel ». Le corps de Milady vibre de violence, frémit de passion, bouge actif et à l’affût, cruel, prêt à mordre et à tuer. Alors que : « Le corps est sans défense aucune, il est lisse depuis le visage jusqu’aux pieds. Il appelle l’étranglement, le viol, les mauvais traitements, les insultes, les cris de haine, le déchaînement des passions entières, mortelles. »

On voit bien ici la différence. Milady est dangereuse pour les hommes parce qu’elle est active, sadique, phallique ; elle clame sa rage d’être dépossédée, elle revendique d’avoir ce qu’on lui a pris, vie, liberté, honneur, pénis ; il faut l’abattre, la décapiter, c’est-à-dire la « couper » ; que « sa » castration, qu’elle refuse, lui soit imposée, et les hommes enfin seront tranquilles, avec seulement un léger remords. Dans Vingt ans après, quand les anciens amis se retrouvent, ils évoquent l’épisode d’Armentières sur le mode de la fatalité, c’était une obligation du destin : nous avons fait ce qu’il fallait faire, rétablir en somme l’ordre du monde ; et comme, malgré tout, ils sont sympathiques, on les plaindrait presque… Dix hommes pour tuer une femme : une association d’idées mènerait-elle aux proportions tirésiennes ?

L’un dans l’une

Chez Duras, la femme est passive, nue, endormie, docile ; « vous dites qu’elle devrait se plier complètement à vous, à votre vouloir, vous être soumise entièrement... cela afin que vous puissiez vous habituer peu à peu à cette forme qui épouserait la vôtre, qui serait à votre merci comme les femmes de religion le sont à Dieu – cela aussi afin que petit à petit, avec le jour grandissant, vous ayez moins peur de ne pas savoir où poser votre corps ni vers quel vide aimer ». Elle n’a rien, elle n’est rien ; objet possédé, personne dépossédée ; elle est gouffre, creux, vide ; « vous regardez cette forme, vous en découvrez en même temps la puissance infernale, l’abominable fragilité, la faiblesse, la force invincible de la faiblesse sans égale ». L’ambiguïté est remarquable : cette femme qui n’a rien, peut-on la considérer dans le langage des hommes comme « châtrée », alors qu’elle transcende la banale castration, la coupure ? Car si elle est « coupée », c’est de vous ; ou, plutôt – renversement –, c’est vous qui êtes coupé d’elle, coupé de votre insatiable demande d’amour, coupé de vous et d’elle par la finitude inéluctable de l’aventure humaine.

Elle est là, et pourtant si lointaine ; masochiste aussi, pourrait-on dire ; en tout cas elle éveille des désirs de viol, d’insultes, de haine ; et elle jouit… « Vous lui donnez de la jouissance et elle crie. Vous lui dites de ne pas crier. Elle dit qu’elle ne criera plus. Elle ne crie plus. » Et pourtant : « Je ne sais pas non plus si vous percevez le grondement sourd et lointain de sa jouissance à travers sa respiration, à travers ce râle très doux qui va et vient depuis sa bouche jusqu’à l’air du dehors. Je ne le crois pas. » L’incompréhension est totale, l’étrangeté radicale ; une différence à mort : « Vous rentrez dans la chambre. Elle dort. Vous ne comprenez pas. Elle dort, nue, à sa place dans le lit.

Vous ne comprenez pas comment il est possible qu’elle ignore vos pleurs, qu’elle soit par elle-même protégée de vous, qu’elle ignore à ce point encombrer le monde tout entier. » « Et tout d’un coup, dans une plainte, vous voyez la jouissance arriver sur elle, la prendre tout entière, la faire se soulever du lit. »

On ne sait jamais

Quelques citations encore de Marguerite Duras, à cent lieues galopées des mousquetaires : « Vous voudriez tout voir d’une femme, cela autant que puisse se faire. Vous ne voyez pas que cela vous est impossible. » « Jamais vous ne sauriez, rien ni vous ni personne, de ce qu’elle pense. Quel que soit le nombre de siècles qui recouvrirait l’oubli de vos existences, personne ne le saurait. Elle, elle ne sait pas le savoir. » Milady sait tout, des hommes, des secrets, des intrigues, des séductions et des crimes ; c’est une femme de tête, et c’est bien pour cela qu’on la lui coupera. L’autre femme, elle, ne sait rien de toutes ces contingences ; elle ne détient ni un savoir, ni une connaissance, à peine une intuition, seulement une approche sensible, en deçà des mots : « Parce que dès que vous m’avez parlé, j’ai vu que vous étiez atteint par la maladie de la mort. Pendant les premiers jours je n’ai pas su nommer cette maladie. Et puis ensuite j’ai pu le faire. Vous lui demandez comment elle sait. Elle dit qu’elle sait. Elle dit qu’on le sait sans savoir comment on le sait. »

D’Artagnan veut la gloire, l’argent, la puissance ; et, comme tout le monde, il sait bien que c’est par l’amour qu’il arrivera à conquérir tout cela. Il sait bien aussi, mais sans trop vouloir l’admettre, que, avant tout cela, gloire, argent, puissance, c’est de l’amour qu’il demande ; pas seulement comme moyen, mais foncièrement parce que, comme pour tout le monde, aimer lui est à proprement parler essentiel, passionnément essentiel, indispensable, vital. Par contre, ce qu’il ne veut surtout pas savoir, c’est l’impossibilité radicale d’une réponse à cette demande.

Même quand c’est à la vie à la mort, Milady et lui jouent à la séduction, au plaisir, à la conquête, au crime, à la vengeance, à la revendication désespérée et à la condamnation capitale, mais aucun des deux ne pose la question de l’amour.

Une faille, peut-être…

Tous pour un et un pour tous, dix contre une, avec des rois et des ducs, un cardinal et une lingère : c’est le théâtre de la vie où l’on joue pour de vrai sans savoir que l’on joue pour ne pas savoir le vrai, ce qui est au fond, au plus intime, au plus secret, et qu’on ne sait pas, qu’on ne peut pas se représenter, qu’on ne saurait pas se dire, là où c’est séparé, autre, inconnu, manquant, désespérément perdu. « Vous demandez comment le sentiment d’aimer pourrait survenir. Elle vous répond : “Peut-être d’une faille soudaine dans la logique de l’univers…” Elle dit : “Regardez.” Elle ouvre ses jambes et dans le creux de ses jambes écartées vous voyez enfin la nuit noire. Vous dites : “C’était là, la nuit noire, c’est là.” Elle dit : “Viens.” Vous venez. Entré dans elle, vous pleurez encore. Elle dit : “Ne pleure plus.” Elle dit : “Prenez-moi pour que cela ait été fait.”

Vous le faites, vous prenez. Cela est fait. Elle se rendort. »

Tout est dit de ce que la métapsychologie laborieuse permet de théoriser à partir de ce que des personnes vivent, disent, souffrent, découvrent et parfois dépassent quand, d’aventure, des circonstances exceptionnelles, des événements insolites – ou une expérience analytique – les confrontent à ce que l’on n’ose guère appeler une vérité : la demande, le manque, la castration maternelle, l’en-deçà d’un féminin dit passif, maso, châtré, l’irreprésentable du sexe et l’indicible de la jouissance, l’impensable désastre narcissique d’une altérité pourtant vitale et d’une différence qui sépare, définitive. « Un jour elle n’est plus là. Vous vous réveillez et elle n’est plus là. Elle est partie dans la nuit. Il n’y a plus rien dans la chambre que vous seul. Son corps a disparu. La différence entre elle et vous se confirme par son absence soudaine. »

Cliver, dit-elle.

Milady n’était que la mauvaise part de D’Artagnan. En la tuant, celui-ci s’est débarrassé de ce qui en lui était sa part maudite, méchante, « féminine » au mauvais sens du mot. Son féminin était érotique, Milady le prouvait souvent ; il était maternel, on n’oublie pas qu’elle a un fils (et qu’il sera tué, lui aussi). Mais, de plus, de ce féminin érotico-maternel, elle en avait fait du phallique, ce qui, pour des hommes, était triplement incompréhensible ; et cela d’autant plus que, bien que femme, elle osait ne pas être passive, masochiste et encore moins châtrée, ce qui, pour des hommes, était impensable, et peut-être secrètement attractif dans l’avoir mais aussi dans l’être. Foin donc de ces identifications bisexuelles : pour que d’Artagnan soit et reste pur et dur, il faut tuer Milady, à Armentières et en lui-même. « D’Artagnan !, cria-t-elle, souviens-toi que je t’ai aimé ! Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle. » Inexorable, Athos s’interpose. « D’Artagnan tomba à genoux et pria. »

C’est dramatique mais c’est simple. On se fait un narcissisme à bon compte ; on introjecte un objet entier ; ensuite on clive et on jette. La question de la différence n’a pas à être posée ; on expulse le féminin de soi ; il suffit de tuer Milady ; et on se garde un narcissisme de vie sans peur et sans reproche.

Marguerite Duras est plus subtile : « Elle ne reviendrait jamais… » « Peut-être vous la chercheriez. » « Mais vous ne pourriez pas la trouver parce que dans la lumière du jour vous ne reconnaissez personne. Vous ne la reconnaîtriez pas. » Conclusion, si l’on peut dire, à la fois désespérante, pertinente et instructive :« Quand vous avez pleuré, c’était sur vous seul et non sur l’admirable impossibilité de la rejoindre à travers la différence qui vous sépare. » Évidemment, c’est le mot « admirable » qui transfigure la solitude de Narcisse et l’embarquerait pour Cythère, l’île où non seulement on tolère, mais où, encore, on jouit de la différence.

Le roman de cape et d’épée vous saisit dans son actualité ; on marche, on joue le jeu, et on vit ; la maladie de la mort, elle, est plus intime, discrète, presque sournoise ; tout le monde la connaît mais personne n’en veut rien savoir ; elle ne s’écrit qu’au conditionnel, sans nom, sans visage, dans une absence pleine et toujours renouvelée.

D – Le féminin lesbien

Et les femmes, que se font-elles, entre elles ? Comment font-elles, avec quoi ? Elles font comme nous les hommes avec les femmes ; elles ne peuvent pas faire autrement mais elles le font avec des ersatz, des prothèses, les doigts, des godemichés… Toutes les bêtises que les hommes se racontent à propos de l’amour entre femmes procèdent du même sentiment, pas seulement celui d’être exclu de cette relation, mais, plus fondamentalement, celui de ne pas comprendre, de ne pas pouvoir se représenter un comportement bizarre, scandaleux. Lesbos défie l’ordre phallique ; elles font semblant, elles veulent y croire, mais finalement ça échoue dans le pitoyable ou le dérisoire. Mais pas systématiquement : c’est ce que décrit Colette dans Le Pur et l’impur.

Colette a 59 ans quand elle publie en 1932 Ces plaisirs dont le titre deviendra en 1941 ce qu’il est resté. Dans ce livre, Colette fait en quelque sorte le point sur la question, dans son style à elle et avec son expérience. C’est cru et délicat, franc, pertinent et écrit sur du velours. Est-ce un roman ? Non, plutôt une chronique, écrite à la première personne, sans modestie fausse naïve, sans revendication. Ce n’est pas un message, ce n’est pas un tourment, ni un bilan ; mais une pensée qui réfléchit et se réfléchit.

Ce que dit une femme

Non sans ruse d’ailleurs, mais ce n’est pas méchant : par exemple, dès le début, dans le silence à peine froissé d’une fumerie, on nous fait entendre un cri de plaisir : « Un son naquit imperceptiblement dans une gorge de femme. Une femme, là-haut, luttait contre son plaisir envahissant, le hâtait vers son terme et sa destruction, sur un rythme calme d’abord, si harmonieusement, si régulièrement précipité que je me surpris à suivre d’un hochement de tête, sa cadence aussi parfaite que sa mélodie. » Ce chant saisit le lecteur et le trouble. « C’est Charlotte. » Un peu plus tard, la narratrice et Charlotte se parlent « de ces choses qu’on ne se confie pas entre amies ». Charlotte aurait, semble-t-il, connu la jouissance mais maintenant celle-ci lui fait défaut ; c’est pourquoi elle fait semblant pour donner de la fierté à son jeune amant. Le chant du rossignol était du simili. Dans tout le livre on devine que Colette a connu cette défaillance du plaisir dans son aigu, et qu’elle en a souffert comme d’une invalidité. Mais ce qu’elle ne dit pas, ni d’elle, ni de Charlotte, ni des autres, c’est l’origine, ou à tout le moins le début de cette rupture. Est-ce une insensibilité primaire, installée depuis toujours, ou bien est-ce un refus, une mesure de sauvegarde contre l’envahissement du plaisir, parce que « ce serait trop fort, parce que je ne pourrais pas le supporter », comme disent des patientes en analyse qui finissent par se débrider quand elles ont retrouvé la réminiscence des émois autoérotiques de leur préadolescence, émois dont l’intensité les a ravagées au point de se croire anormales et monstrueuses ?

« — Et ce qui vous manque… est-ce réellement hors d’atteinte ?

« — Il est possible que non, dit-elle, avec hauteur ? Mais j’aurai honte de la vérité à côté du mensonge. Voyons, Madame, figurez-vous. M’abandonner comme une imbécile, ne plus seulement savoir ce qui vous échappe en gestes ou en paroles. Rien que cette idée-là. Je ne peux pas supporter cette idée-là. »

Ce qui est bien dit dans ce passage, c’est la peur de s’abandonner, de perdre son quant-à-soi, peur qui empêche tout en laissant peut-être un regret, peur du plaisir qui défait, qui casse la maîtrise, qui déborde corps et âme78.

Ce que dit un homme

Il s’agissait d’une femme avec un homme. Dans le chapitre suivant, Colette nous présente un homme qui raconte et rumine les souvenirs d’un passé de « célèbre amant ». « Ah les garces, il n’y en a pas une qui m’ait fait grâce d’une étreinte. » « Le plaisir, bon, oui, le plaisir, c’est entendu. Mais de là à. Elles vont trop loin. » « Et elles ne savent pas revenir en arrière. » On a bien dans ces propos une illustration de ce en quoi les hommes sont impressionnés, débordés, dérangés par l’intensité éventuelle de la jouissance des femmes, bel exemple du refus du féminin jouissant. Et dans le texte de Colette suit cette revendication déclamée avec colère par l’ « amant célèbre » : « De quel droit ? De quel droit ont-elles eu, toujours, plus que moi ? » Ensuite c’est l’envie : « Je voudrais avoir reçu – quand ce ne serait qu’un moment – ce que j’ai donné » ; humble envie schrebérienne !

Les femmes travesties

Il s’agissait d’un homme par rapport aux femmes. Vient ensuite une galerie de portraits : des femmes travesties en hommes. Colette dit d’elle-même, à cette époque de sa vie : « Que j’étais donc timorée, que j’étais femme sous ma chevelure sacrifiée, quand je singeais le garçon. » Ces femmes viriles, dans la description de Colette, sont pathétiques ; leur sérieux de « mâles femelles », leur obstination a quelque chose de désespéré. En fait, elles se trompent doublement. Dans l’apparence, d’abord : « Ce que les femmes en travesti imitent le plus malaisément, c’est le pas de l’homme. Elles bombent du genou et elles ne serrent pas assez les fesses. » Et surtout, au plus intime, elles croient trouver ce qu’elles cherchent en donnant du plaisir à des femmes, comme le ferait un homme. Mais la Chevalière, une amie lucide de Colette « qui cherchait depuis quarante ans ce qu’elle n’a jamais trouvé : un calme climat sentimental », dit joliment : « Je suis d’avis que dans les Nativités anciennes, le portrait du “donateur” tient beaucoup trop de place dans le tableau. »

Le « gouffre »

Tout au long de son livre, Colette dit et ne dit pas, hésite, incertaine un peu par envie, un peu par regret, analysant et dénonçant à sa façon dans le dérisoire tendre les « consumés des sens » qui ont « contracté la routine du gouffre », toxicomanes de la volupté, chercheuses compulsives du paroxysme ; elle décrit une passion qu’elle ne connaît pas mais qu’elle n’ose dédaigner, alors que peu à peu elle livre sa véritable aspiration, ce qui nous vaut une étude de la « vraie homosexualité féminine », sans homme véritable ou faisant semblant, incompréhensible pour les hommes. « Un ménage de femmes peut durer longtemps et être heureux ; mais s’il s’y glisse en la personne d’une des deux femmes ce que j’appelle un faux homme, alors… Tu comprends, une femme qui reste une femme, c’est un être complet. Il ne lui manque rien, même auprès de son amie, mais si elle se met en tête de vouloir être un homme, elle est grotesque. »

Absorbées l’une en l’autre

Vers la fin du livre, les choses sont dites plus clairement, avec une pertinence que la théorie psychanalytique peut admirer : « Comme la contemplation devant le miroir, deux femmes absorbées l’une en l’autre ne craignent, n’imaginent pas plus la séparation qu’elles ne la supportent. À vivre ensemble amoureusement, deux femmes peuvent découvrir enfin que l’origine de leur réciproque penchant n’est pas sensuelle – n’est jamais sensuelle. » Et, plus loin : « Deux femmes bien éprises n’évitent pas la volupté, ni une sensualité plus éparse que le spasme, et plus que lui chaude. C’est une sensualité sans résolution et sans exigence, heureuse du regard échangé. » L’exemple en est donné par l’histoire de deux jeunes filles anglaises qui, en 1788, s’enfuirent de leurs aristocratiques familles et allèrent s’enfermer dans un cottage, loin du monde, pendant près de cinquante ans. Le journal rédigé par l’aînée est un récit tout simple de félicités quotidiennes. Mais ce que regrette Colette, c’est de ne pas disposer du journal de l’autre, la plus jeune qui probablement n’a rien écrit et se laissait protéger et aimer par l’aînée. Même Colette, alors qu’elle n’en est pas loin, ne parvient pas à penser une nonasymétrie. En ce sens le parcours du livre est fascinant ; d’ailleurs il se termine par ce qui peut apparaître comme le compromis d’une homosexualité latente entre deux femmes : la jalousie. Mais, auparavant, Colette, une femme, nous explique un des motifs les plus nets de la peur que les hommes ont des femmes : « Malignement je me scandalisais, autrefois, que le mâle s’en prit, dans le corps femelle, moins à l’attrait de piège profond, de gouffre lisse, de vivante corolle marine, qu’à l’arrogance intermittente de ce qu’une femme possède de plus viril – et je n’oublie pas le sein. L’homme va à ce qui peut le rassurer, à ce qu’il peut reconnaître, dans ce corps féminin creux, tout à rebours du sien, inquiétant, jamais familier, dont l’odeur indélébile n’est pas terrestre, mais empruntée au zostère originel, au coquillage cru. » Qui dit mieux ?…

Passions

Dans un admirable texte qui crie, qui chante l’amour, et plus que l’amour, la passion de deux femmes, Hélène Cixous décrit la fusion incroyable, celle que les femmes ordinaires peuvent peut-être deviner mais qui laisse les hommes surpris, incrédules, un peu excités et sans doute aussi secrètement nostalgiques. « Les voilà surprises ? Oui, pas du tout interdites, mais enchantées, prêtes à se contredire et se convertir, sans distinction d’abstrait et de concret, sans respecter la fameuse ligne invisible et miroitante de la différence des genres, l’introuvable, l’improbable, donc l’indéniable, l’absolument ineffaçable divinité. »79 Et encore : « Il s’agit de possession. Tu m’arrives au fond. Entièrement. Toi tout entière et jusqu’aux entrailles de mon corps et jusqu’aux entrailles de mon âme. Je ne peux pas ne pas te laisser m’emplir. Il ne s’agit entre nous que d’impossibles. »

Cette possession qu’évoque H. Cixous aurait au premier abord, et à la première réticence, une allure phallique si l’auteur n’en affirmait pas « les impossibles » fusionnels, y compris en précisant : « Tu entres en moi par ma peau, de tous les traits, tu passes en moi grain à grain. » Par contre, sous la plume de M. Yourcenar80, c’est la nostalgie qui vire un instant du côté des femmes, dans cet aveu qui rassure les hommes : « Narcisse aime ce qu’il est. Sappho dans ses compagnes adore amèrement ce qu’elle n’a pas été. »

Les lions

Dans les jardins de Vaux-le-Vicomte, Le Nôtre a disposé des statues dont l’esthétique ne transmet pas que du beau mais aussi, involontairement sans doute, peut-être pas vraiment un message, mais à tout le moins un reflet. C’est ainsi que dans l’allée centrale, à l’arrière du château, deux groupes se font face. Ou plutôt non : celui de gauche semble ignorer royalement celui qui, de l’autre côté, le dévore du regard. La première statue figure une lionne lovée sur son flanc, les yeux mi-clos, toute de volupté alanguie, tandis qu’au-dessus d’elle un lion, vigueur et force tendre, lui caresse le front avec sa langue dans un baiser amoureux. En face, deux lionnes. L’une, altière, dressée sur ses pattes avant, regarde au loin, par-delà le couple pourtant si proche, alors que l’autre, un peu en retrait, la tête basse et tendue, tout à la fois dévore, déteste, envie et tue du regard le couple qui s’aime.

Cette peur, cette incrédulité des hommes devant les amours saphiques déclenchent parfois, semble-t-il, une excitation érotique, celle que ressentent sans doute le voyeur et le metteur en scène. Le peintre aussi : plus ou moins voilées d’allégorie ou franchement montrées, deux femmes s’enlaçant sont un thème pictural que l’on retrouve aussi bien sur des vases grecs ou d’Extrême-Orient que dans des peintures modernes. Courbet, par exemple, avait peint en 1864 une Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie qui fut refusée pour « raison de décence ». Peu après, à la demande d’un riche collectionneur turc, homme de goût qui possédait déjà Le bain turc de Ingres, il peignit Le sommeil qui montre admirablement deux femmes dormant nues, étroitement enlacées. C’est explicitement le thème baudelairien des Femmes damnées.