Chapitre X. La schizophrénie, psychose ethnique ou la schizophrénie sans larmes

(1965)

On ne peut guérir une maladie psychique – névrose ou psychose – tant que le médecin souffre du même mal que son patient et tant que le milieu socio-culturel où se déroule la cure, tout en s’affirmant désireux de vaincre le mal, favorise indirectement la formation et le développement de ses principaux symptômes. Or la psychose la plus répandue dans la société moderne est la schizophrénie qui s’est révélée tellement réfractaire à tout traitement que certains en ont conclu à une origine organique. La physiologie, la biochimie et l’histologie ont bon dos, et il est toujours facile d’expliquer en termes d’invisible et d’inconnu ce que l’on préfère ne pas affronter. Malheureusement pour ces explications quelque peu spécieuses, il semble bien que la schizophrénie dite « nucléaire » ne s’observe jamais parmi les populations demeurées authentiquement primitives (133), mais apparaît dès qu’elles sont assujetties à un violent processus d’acculturation et d’oppression (chap. ix).

Je tiens la schizophrénie pour presque incurable, non pas qu’elle soit due à des facteurs organiques, mais parce que ses principaux symptômes sont systématiquement entretenus par certaines des valeurs les plus caractéristiques, les plus puissantes – mais aussi les plus insensées et dysfonctionnelles – de notre civilisation. En outre, dès l’instant où le psychothérapeute accepte les valeurs et modèles de comportement proposés par sa culture, il devient incapable d’aborder dans un véritable esprit d’objectivité le problème de la schizophrénie et celui de son traitement car, non moins que la relation de contre-transfert, ses préjugés et scotomisations ethnocentristes et culturels sont susceptibles d’entraver son activité thérapeutique. Aussi la formation du psychothérapeute – qu’il soit assistant psychiatrique ou analyste – demeure-t-elle inachevée tant qu’il n’a pas cessé de scotomiser non seulement ses conflits subjectifs, mais ceux, objectifs, de la société à laquelle il appartient. Soit l’exemple limité mais concret du conflit œdipien : il devra non seulement prendre conscience de ses problèmes œdipiens subjectifs, mais encore parvenir à discerner, parmi les multiples aspects de la réalité sociale, ceux qui, en tant qu’élaborations de structures œdipiennes, favorisent systématiquement l’éclosion et le développement de difficultés œdipiennes chez l’individu et lui permettent d’utiliser les matériaux culturels comme symptômes. Le névrosé ou le psychotique peut, en effet, s’approprier, à des fins symptomatiques, n’importe quel trait culturel – valeur, dogme, coutume, jusqu’aux pratiques courantes – sans avoir à en modifier les manifestations extérieures (chap. 11), et cela au point de rendre parfois toute tentative diagnostique fort hasardeuse. En effet, lorsqu’un trait culturel n’a subi aucune déformation apparente, il est souvent malaisé de déterminer si, en l’occurrence, il est utilisé de manière normale ou pathologique, c’est-à-dire en tant que symptôme. Dans certains cas, c’est seulement lorsqu’il y a impropriété flagrante, grotesque même, d’utilisation, qu’on parvient à se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’un comportement culturel ordinaire – bon, mauvais ou neutre – mais bien d’une exploitation symptomatique d’un trait culturel. J’ai cité ailleurs (chap. 1) le cas de ce métis indien qui, pour échapper à la prise de conscience de son conflit œdipien, avait habilement, encore qu’inconsciemment, transposé sa haine pour son père (indien) et son amour pour sa mère (blanche) en un violent préjugé tant contre la race indienne que contre le métissage. Le caractère grotesque du préjugé racial chez un métis indien rendait en l’occurrence le diagnostic facile à établir ; mais le patient eût-il été un Américain blanc, l’élément névrotique idiosyncrasique inhérent au préjugé racial aurait été plus difficile à déceler, tout simplement parce que le préjugé racial a rang de « valeur » culturelle en Amérique comme, d’ailleurs, dans bien d’autres pays – y compris aujourd’hui les pays « anti-blancs ».

Le diagnostic correct est infiniment plus aléatoire lorsqu’on se heurte à des formes plus insidieuses d’exploitation symptomatique d’un trait culturel. Des mois de traitement peuvent être nécessaires avant qu’on ne s’aperçoive que l’extrême générosité d’un patient dissimule un profond sentiment de culpabilité qu’il cherche à apaiser en s’imposant des amendes travesties en dons. De même, l’extrême empressement d’un de mes patients à rendre service à tout le monde n’était pas de la véritable philanthropie, mais bien une manœuvre habile pour assurer son emprise sur autrui en se rendant indispensable ; pareillement, le comportement sexuel, en apparence fort tendre et techniquement efficace, du même patient, ingénieur électronicien de son état, dissimulait une conception très particulière de la femme en laquelle il ne voyait qu’une machine compliquée. Il était fier de son habileté à « faire marcher » cette machine, fier de savoir sur quels boutons appuyer, quelles poignées tourner, quels leviers actionner pour déclencher le mécanisme subtil qui conduit à l’orgasme, un orgasme qui – le fait est significatif – se trouvait être, dans ce cas particulier, toujours clitoridien et jamais vaginal.

La conformité des symptômes névrotiques et des dogmes sociaux peut fort bien être utilisée comme résistances. C’est ainsi que, dans une société puritaine, on aura grand-peine à faire admettre à une patiente qu’elle n’est nullement chaste, mais bien phobique à l’égard des réalités sexuelles122, de même que l’on aura peine à faire admettre à une patiente mohave qu’elle n’est pas simplement sensuelle, mais nymphomane. J’ai cité ailleurs (chap. viii) le cas d’une jeune fille de quatorze ans, obsédée sexuelle, qui avait fondé sa résistance au traitement sur l’exploitation des principes puritains, arguant de son immoralité, qui, prétendait-elle, la rendait indigne d’être aidée, pour refuser pendant des mois de coopérer avec le psychothérapeute.

Toute névrose ou psychose comporte une exploitation systématique de traits culturels à des fins psychopathologiques (symptomatiques). Par conséquent, les techniques diagnostiques les plus modernes demeurent inefficaces entre les mains de psychologues ou de psychiatres qui méconnaissent le fait qu’une maladie psychiatrique grave peut se dissimuler derrière une belle façade culturelle, et utiliser les traits culturels d’une façon adéquate quant à la forme, mais symptomatique quant à la substance et la fonction. Le traitement lui-même ne laissera pas de devenir particulièrement ardu lorsque psychothérapeute et malade partagent des valeurs, des croyances et des pratiques sociales dysfonctionnelles de par leur nature même, et lorsque le cadre social où s’inscrit la situation thérapeutique favorise les comportements fondamentalement déréistiques. C’est pourquoi il est plus difficile de diagnostiquer un préjugé racial idiosyncrasique à caractère névrotique chez un habitant du sud des États-Unis que chez un natif de la Nouvelle-Angleterre. De plus, un préjugé racial (subjectif) névrotique ne saurait être traité avec succès par un psychiatre qui en est lui-même atteint. Enfin – et surtout – il est plus facile de traiter un préjugé racial d’origine névrotique dans le Vermont que dans l’Alabama, car le climat social du Vermont, contrairement à celui de l’Alabama, n’est pas de nature à entretenir systématiquement ce type de préjugé.

Or c’est précisément cet ordre de difficultés que pose le diagnostic et le traitement de la schizophrénie, parce qu’elle constitue la psychose ethnique type des sociétés civilisées complexes et celle qui s’y trouve le plus communément répandue.

Je définis comme psychose ou névrose ethnique tout désordre psychique qui présente les traits suivants :

  1. Le conflit qui sous-tend la névrose ou la psychose affecte également la plupart des individus normaux : le conflit du névrosé ou du psychotique est simplement plus violent que celui des autres ; le patient est donc comme tout le monde, mais il l’est plus intensément que tout le monde.
  2. Les symptômes caractéristiques de la névrose ou psychose ethnique ne sont pas improvisés. Ils ne sont pas inventés par le malade : ils lui sont fournis « prêts à porter » par son milieu culturel et représentent, dans le sens même où l’entend Linton (297), des « modèles d’inconduite ». Tout se passe comme si la société disait au névrosé ou au psychotique en puissance : « Ne sois pas fou, mais, s’il te faut l’être, manifeste ta folie de telle ou telle manière… et non d’une autre. Si tu t’écartes de ce comportement, on ne te tiendra pas pour fou, mais pour criminel, sorcier ou hérétique » (chap. xiii).

Un bon moyen de déterminer si une névrose ou psychose est ethnique (et non idiosyncrasique) est le grand nombre de cas où le diagnostic d’un type de désordres psychiques comporte soit l’étiquette « borderline », « ambulatoire » ou « de type mixte », soit une étiquette diagnostique composite, par exemple « schizophrénie paranoïde, hébéphrénique ou catatonique », etc. En outre, les diagnostics composites tendent à « gonfler » le pourcentage des névroses et psychoses ethniques. Au temps de Charcot, on posait couramment le diagnostic d’hystérie, car telle était la névrose ethnique type de l’époque, la névrose à la mode, c’est-à-dire la manière « convenable » d’être anormal. Or les gens perturbés ayant tendance à manifester leurs conflits intérieurs sous les formes prescrites par la société, la plupart des névrosés du temps de Charcot se comportaient bel et bien en hystériques, alors que de nos jours il est courant de voir des névrosés légers se conduire par intermittence en schizophrènes, ou du moins en « personnalités schizoïdes ».

L’individu atteint de désordres psychiques tend à se conformer strictement aux normes du comportement « approprié au fou » qui ont cours dans la société où il vit : ainsi le Malais trouve-t-il quantité de raisons dans sa culture qui l’incitent à courir l’amok (464)123, comportement auquel l’Américain ou l’Européen n’a presque jamais recours. Je précise que le terme amok est pris ici au sens strict, c’est-à-dire dans son acception sociologique et psychologique, et non tel qu’on le trouve sous la plume des journalistes à propos, par exemple, de cet ancien combattant psychotique qui, rapportent-ils, courut l’amok dans les rues de Camden, New Jersey. L’essentiel, en l’occurrence, est de bien souligner la distinction entre le caractère idiosyncrasique de la crise chez cet Américain, et le caractère socialement structuré du comportement (en apparence) similaire – mais en apparence seulement – chez le Malais.

Cette distinction implique en effet une différence psychologique fondamentale entre le cas de cet Américain et les cas des coureurs d’amok malais.

Le Malais court l’amok pour de multiples raisons : parce qu’il se sent désespérément opprimé et humilié, parce qu’il en a reçu l’ordre de son supérieur hiérarchique pour des raisons politiques ou militaires (15), parce qu’il désire mettre fin à ses jours dans un flamboiement de gloire du genre Crépuscule des dieux – ou encore parce qu’il est malade, fiévreux, délirant, etc. Il est, en quelque sorte, préconditionné par sa culture, peut-être à son insu, mais assurément d’une façon presque automatique, à réagir à presque n’importe quelle tension violente, intérieure ou extérieure, par une crise d’amok (chap. i). Dans le même sens, l’homme moderne occidental est conditionné par sa culture à réagir à tout état de stress (chap. ix) par un comportement en apparence schizophrénique – par des symptômes schizophréniques – et cela même lorsque son conflit idiosyncrasique réel n’est nullement de type schizophrénogène. Il agit ainsi parce que le segment ethnique de sa personnalité contient des conflits de type schizophrénogénique culturellement structurés.

Nous discuterons plus loin le rôle que jouent ces conflits dans la formation du syndrome général de la schizophrénie.

Être fou – état qui représente un statut social comme un autre (chap. xiii) – d’une manière prévisible et quasiment prescrite par la société présente au moins deux avantages pratiques :

  1. Le malade est sûr d’être traité en psychotique et non en criminel, en sorcier, en hérétique ou en rebelle (chap. xiii) ;
  2. Il n’a pas à inventer ses symptômes (chap. i), avantage très réel pour autant que la plupart des gens préfèrent se remémorer ce qu’ils savent déjà. Cela est particulièrement vrai du névrosé ou du psychotique dont la maladie implique un appauvrissement et une dédifférenciation de la personnalité124.

Actuellement, certains psychanalystes reformulent en termes de schizophrénie les premiers diagnostics d’hystérie établis par Freud ; il est fort probable que la génération qui viendra après nous agira de même avec nos diagnostics de schizophrénie. En fait, nombre de patients qui semblent se conduire ainsi ne sont pas foncièrement schizophrènes : souvent, il s’agit, simplement de gens perturbés qui assument complaisamment mais inconsciemment le masque du schizophrène parce que cet état est celui qui correspond le mieux à leur conflit ethnique – plutôt qu’idiosyncrasique – et parce que c’est bien cela que nous attendons d’eux, à la fois sur le plan social et psychiatrique.

Cette hypothèse explique l’échec des tentatives pour découvrir la base organique de la schizophrénie, tentatives qui ne pouvaient aboutir, quand bien même la schizophrénie serait effectivement une maladie organique, car nombre de malades diagnostiqués comme tels ne sont pas d’authentiques schizophrènes mais seulement des gens au comportement schizophrénique. On ne saurait donc prendre au sérieux les affirmations de ceux qui prétendent avoir découvert un « sérum schizophrénogène » pour la simple raison que certains des prétendus schizophrènes chez qui a été prélevé ce sérum ne sont pas de vrais schizophrènes (« nucléaires »), mais des malades qui manifestent les symptômes de schizophrénie qui leur ont été inculqués et qu’on attend d’eux.

Si, piqué par la « mouche de l’organicisme », je décidais de partir à la recherche des causes organiques de la schizophrénie, c’est de tout autre manière que je procéderais ; je ne prendrais certainement pas un groupe de schizophrènes diagnostiqués comme tels, aux fins de déterminer s’ils présentent tous, ou en majorité, un même type de déficience organique ou un même « sérum ». Mais, suivant une démarche inverse, je considérerais tous les malades qui présentent une déficience organique donnée et chercherais ensuite à établir combien d’entre eux sont également schizophrènes. Je ne m’attacherais pas à déterminer, par exemple, combien de schizophrènes présentent une réaction atténuée aux injections d’extraits thyroïdiens, mais combien, parmi ceux qui présentent une telle réaction, sont effectivement schizophrènes.

De même, je me fierais plus volontiers aux tests diagnostiques si, dans les secteurs de comportement considérés comme fondamentaux, ces tests ne donnaient pas des résultats presque identiques pour toutes les formes de schizophrénie. Je suis particulièrement sceptique à l’endroit du célèbre critère du « dérèglement de la pensée » formulé par David Rapaport, qui n’est à mon avis qu’une manière érudite, mais nullement spécifique, de dire que le malade est « fou ». Si, comme il paraît évident, la névrose et la psychose entraînent une dépersonnalisation et une dédifférenciation de l’individu, les névrosés et les psychotiques ne peuvent manquer de manifester un certain degré de « dérèglement de la pensée ». Aussi bien, le dérèglement de la pensée et la pensée déréistique qui lui est apparentée figurent-ils parmi les symptômes culturellement préstructurés que notre société impose non seulement aux individus perturbés et en état de stress, mais bien à l’ensemble de ses membres.

On m’objectera que, dans la mesure où il doit y avoir adaptation du symptôme au conflit sous-jacent, l’hystérique ne peut trouver de soulagement dans des symptômes exclusivement schizophréniques, imposés ou du moins proposés de l’extérieur. À cette objection, j’ai déjà répondu en soulignant que, dans notre société, les conflits du schizophrène diffèrent de ceux des gens dits normaux non en nature, mais seulement en intensité. La personnalité ethnique de l’homme moderne est foncièrement schizoïde et le demeure même lorsque, à la suite d’un traumatisme idiosyncrasique (voir chap. i), il devient hystérique ou maniaco-dépressif. Et en vertu précisément du principe de correspondance entre symptôme et conflit, le malade devra élaborer non seulement des symptômes qui s’adaptent à son hystérie idiosyncrasique, mais aussi des symptômes schizoïdes ou schizophréniques qui correspondent à ses conflits ethniques.

Il y a plus : enracinés dans le noyau même de la personnalité et renforcés par les pressions socio-culturelles, les symptômes ethniques ne sont pas seulement surimposés à une symptomatologie hystérique ou autre, mais peuvent même structurer un ensemble de symptômes discrets de caractère fondamentalement hystérique en un modèle (syndrome) schizophrénique. De fait, cette théorie s’applique particulièrement bien à l’hystérie ; elle explique même, au moins partiellement, pourquoi certains psychanalystes modernes s’entêtent à affirmer que les premiers hystériques traités par Freud étaient en réalité des schizophrènes. On sait, en effet, qu’une hystérie monosymptomatique peut masquer une schizophrénie latente, et qu’il est parfois difficile de tracer nettement les limites entre la « belle indifférence » et le comportement « comme si » de l’hystérique, et l’indifférence (hypotonie) et la théâtralité du schizophrène.

Je pense même qu’une des raisons pour lesquelles il est si difficile de guérir certains patients diagnostiqués comme schizophrènes tient à ce que le psychothérapeute s’acharne à traiter la façade schizophrénique et néglige de s’attaquer au mal sous-jacent, à l’hystérie par exemple. L’observation suivante semble de nature à étayer cette hypothèse : au stade prodromal de la schizophrénie comme parfois aussi au stade de la guérison, le patient se comporte occasionnellement en psychopathe (dans le sens où ce syndrome a été défini au chap. ii) ou, plus rarement, en hystérique. Tout se passe donc comme si les aspects idiosyncrasiques du conflit se manifestaient précisément au cours de ces étapes de transition et devenaient difficiles à déceler dès que le patient commence à « stabiliser » sa maladie (ainsi que son statut social de « fou ») sur le modèle de la schizophrénie, c’est-à-dire de la psychose ethnique la plus courante et la plus caractéristique de notre société.

Je proposerais de voir dans cette structuration des symptômes hystériques ou maniaco-dépressifs sur le modèle de la psychose ethnique dominante, c’est-à-dire de la schizophrénie, un symptôme restitutionnel ou du moins une tentative d’adaptation à un modèle d’inconduite socialement prescrit, dans le même sens où, chez certains peuples, le chamanisme représente un processus restitutionnel analogue (chap. i). Bref, le patient qui s’affuble du masque de la schizophrénie, au lieu de se contenter d’être un hystérique ou un maniaco-dépressif culturellement « excentrique », fait preuve de conformisme, car être schizophrène représente la manière « convenable » d’être fou dans notre société. Il va de soi que cette adaptation au modèle schizophrénique est, comme nous l’avons dit, grandement facilitée par la structure fondamentalement schizoïde de la personnalité ethnique de l’homme moderne.

La fonction quasi restitutionnelle de l’adoption du modèle schizophrénique par le patient moderne et sa tendance à « stabiliser » le mal – à le rendre chronique et malin – tiennent, selon moi, à ce que ce modèle est enraciné dans le caractère ethnique et renforcé par les pressions sociales. Cette interprétation est corroborée par certaines particularités de la « bouffée délirante », si courante dans les sociétés primitives, qui, si elle présente des analogies avec l’agitation schizophrénique et peut même constituer une manifestation schizophrénique idiosyncrasique, a pour particularité de se résorber très vite, et cela souvent sans qu’intervienne une manœuvre thérapeutique efficace. Cela est dû au fait que, dans les sociétés primitives, le modèle schizophrénique n’est pas reconnu en tant que « modèle d’inconduite » (= être fou) et ne peut donc ni stabiliser ni rendre chroniques des explosions idiosyncrasiques de ce genre (voir infra). Ces considérations expliquent également pourquoi les bouffées délirantes ressemblent tellement aux manifestations hystériques (qui sont le désordre ethnique de nombreuses sociétés primitives) et pourquoi, tout comme les crises d’hystérie, les bouffées délirantes se produisent si souvent en public et sous forme hautement exhibitionniste, au lieu de se manifester à l’écart du groupe, par un repliement asocial sur soi-même. Je pense donc que, dans les cas de ce genre, le conflit schizophrénique idiosyncrasique et sa symptomatologie schizophrénique sont structurés par et modelés sur le désordre ethnique caractéristique des primitifs, qui se trouve être l’hystérie. Cela permet une abréaction rapide et massive survenant au début même, c’est-à-dire dans le stade prodromal de la maladie – ce qui contribue à prévenir une stabilisation maligne du désordre sous forme de schizophrénie chronique.

Notre interprétation est indirectement confirmée par ce qu’il est convenu d’appeler la « schizophrénie passagère du combattant », maladie propre au soldat moderne, et qu’il est souvent difficile à distinguer de la « bouffée délirante ». Comme l’a fait observer, il y a déjà longtemps, le grand psychiatre et ethnologue W. H. R. Rivers (385, 386), l’homme moderne ne reçoit aucune formation guerrière (qui est tout autre chose qu’une formation militaire) et, de ce fait, ne dispose pas de défenses adéquates (culturellement inculquées) lui permettant de surmonter la peur au combat125.

C’est pourquoi le traumatisme du combat est d’ordre idiosyncrasique et se manifeste, et promptement se résout en une abréaction vécue sous la forme « primitive » d’une bouffée délirante de « trois jours » qui, sauf dans de rares cas, ne risque pas de se stabiliser en se conformant au modèle schizophrénique.

On en conclura qu’en règle générale une affection psychiatrique deviendra chronique et maligne seulement si elle vient à se modeler sur la névrose ou psychose ethnique dominante – schizophrénie, hystérie ou autre.

Une telle conception n’est pas incompatible avec la théorie psychanalytique classique et n’a rien de plus révolutionnaire que la célèbre observation d’Osler, selon laquelle « la syphilis est le grand imposteur », capable de contrefaire quantité d’autres maladies. Dans notre société, la schizophrénie est, tout ensemble, le grand imposteur et la grande imposture. Elle peut se camoufler en hystérie monosymptomatique ou même assumer des formes de comportement psychopathique, en particulier immédiatement avant et après une crise schizophrénique aiguë. Elle fournit également des symptômes (des masques) à quantité d’autres désordres psychiques qui, dans notre civilisation, empruntent purement et simplement les symptômes de la maladie « à la mode », en l’occurrence, la schizophrénie126.

L’inculcation du modèle schizoïde

Il me faut à présent démontrer comment et de quelle manière l’homme moderne apprend à être schizoïde hors des murs de l’hôpital psychiatrique et, par conséquent, schizophrène à l’intérieur de ces murs. J’examinerai un à un les modèles schizophréniques les plus courants et les plus caractéristiques de notre société et démontrerai qu’ils sont valorisés, et donc activement nourris et entretenus, par la civilisation moderne.

conditions de combat aborigènes, et cela en dehors du fait que, chez les Indiens des Plaines, le lâche pouvait toujours trouver refuge dans la situation marginale du transvesti (chap. 1).

1. Le détachement, la réserve, l’hyporéactivité – attitudes qui ont valeur exemplaire dans notre société – se trouvent être également si caractéristiques de la symptomatologie schizophrénique qu’Angyal (13) a pu parler de « bionégativité schizophrénique ». De nos jours, on ne gagne la considération d’autrui, on ne fait son chemin dans la société qu’à condition de se montrer froidement impersonnel et objectif, de tenir « le Moi pour haïssable », d’éviter « la première personne du singulier », de se garder de toute manifestation d’émotivité, nil admirari, l’idéal étant l’impassibilité du diplomate ou du joueur de poker habile, ou celle de l’administrateur qui offre au monde un « visage de pierre ». Le prestige de l’insensibilité glacée est tel que même les gens les plus réellement sensibles, les plus émotifs, affectent un profond mépris pour l’émotivité d’autrui127. On comparera avec profit cette attitude avec celle, diamétralement opposée, qui prévaut chez les Mohave où l’on méprise les Blancs précisément pour leur réserve, car ils furent les seuls à ne pas pleurer lors des funérailles de Maravilye, le héros culturel mohave (133).

L’étoile type qui oriente notre société – ce que La Barre (277) appelle le « Cynosure social » – est une étoile polaire qui s’incarne dans un personnage intérieurement glacé, dont n’émane aucune chaleur humaine et qui n’en peut tolérer aucune chez autrui. La plupart des patients que nous traitons en psychanalyse sont incapables d’aimer et il en est moins encore parmi eux qui supportent d’être aimés : « Tout homme capable de tomber amoureux de moi est un imbécile, me disait l’une de mes malades, car il aime une salope et une bonne à rien. » Une autre avait accepté d’être la maîtresse d’un homme à la condition expresse qu’il ne tombât pas amoureux d’elle et qu’il eût d’autres maîtresses en même temps, afin de parer au risque qu’il ne s’engage affectivement envers elle. Derrière ce masque de souveraine indifférence se cache toujours un profond sentiment d’insécurité et de mépris de soi. L’un des hommes les plus estimables qu’il m’ait été donné de connaître m’a dit un jour avec mélancolie : « J’envie votre capacité d’aimer… et votre capacité de souffrir… moi, je suis froid comme un poisson. » Et un poème en prose écrit en français, par un jeune poète étranger, débute par les mots : « J’ai toujours souffert de ne pouvoir souffrir. »

Il manque à ces êtres, susceptibles à l’occasion de violents sursauts passionnels, cette émotivité constante, positive, mais modérée et sans excès qui est celle des gens normaux. Le sujet inhibé ne connaît que la stupeur catatonique ou l’agitation catatonique, figée et quasi décérébrée, qui s’étale de nos jours jusque dans les rues.

Dans la société occidentale, cette hyporéactivité, cette carence affective et ce refus de tout engagement émotionnel représentent, en tant que modèles de comportement, le plus sûr moyen d’inspirer le respect et de susciter l’imitation – même s’ils se manifestent sous les apparences d’une violente agitation catatonique également dépourvue de véritable affectivité. Dans les deux cas il s’en exhale un troublant relent qui évoque singulièrement ces services psychiatriques pour cas chroniques ou la société relègue les schizophrènes « éteints ».

2. L’absence d’affectivité dans la vie sexuelle est également caractéristique des civilisations modernes et de ceux qui sont en révolte contre elles ; l’écart va sans cesse s’amenuisant entre les groupes qui s’affirment puritains et les exhibitionnistes qui affichent un prétendu manque d’inhibition. Le puritanisme des premiers n’est qu’une étiquette prestigieuse, une « appellation contrôlée » collée sur une bouteille vide. S’ils forniquent tout autant que les membres des groupes qui se veulent « libres », les puritains se refusent totalement aux implications affectives de la sexualité. Quant aux membres des groupes dits non inhibés, ils font de même ou presque lorsqu’ils se livrent, par principe, à une activité sexuelle désordonnée. L’un et l’autre groupe n’est capable que de forniquer, non de faire l’Amour. Je cite ailleurs (143) le cas de cette patiente qui avait honte non pas de coucher avec son mari, mais de jouir dans ses bras et d’attacher une importance affective à cette jouissance. Egalement intéressant est le cas d’une jeune fille qui rompit avec l’homme qui le premier sut lui donner un orgasme hétérosexuel parce qu’elle considérait comme un péché, non pas de s’abandonner de sang-froid et en toute frigidité à des amants de rencontre, mais de jouir pleinement et d’en ressentir les inévitables remous affectifs *. Enfin, on considérera comme un cas extrême celui de cette schizoïde qui, en dehors du coït, perdait le sentiment de ses organes sexuels et jusqu’à celui de son existence même ; aussi prit-elle trois amants : l’un travaillait le jour, l’autre la nuit, le troisième faisait la soudure. Chaque jour, elle entreprenait la tournée de ses amants, passant d’un lit à l’autre et forniquant presque vingt heures sur vingt-quatre, à seule fin d’échapper à cette sensation de mort. On ne saurait voir là une sexualité à valeur affective !

Quant à la soi-disant « délinquante sexuelle juvénile », son asexualité foncière et même son antisexualité ayant fait l’objet d’une discussion approfondie (chap. vm), il est inutile d’y revenir ici.

L’inappétence sexuelle des schizophrènes et leur incapacité d’aimer sont choses notoires : le pourcentage de virginité parmi eux est beaucoup plus élevé que parmi la population normale d’âge, d’éducation et de milieu social correspondants. Je considère donc que, sous prétexte d’inculquer à leurs membres les principes du puritanisme – ou de l’antipuritanisme –, tant les sociétés occidentales que les groupes contestataires qui s’y développent enseignent à leurs membres à dissimuler sous une étiquette à consonance morale – « ancienne » ou « nouvelle » – et à « valeur » sociale reconnue leur incapacité d’aimer et de faire Y Amour (qui est tout autre chose que de forniquer). Ce symptôme est proposé tout aussi ostensiblement au schizophrène qu’à l’hystérique, au maniaco-dépressif ou au psychopathe. En tirent plus spécifiquement partie la nymphomane et l' « athlète sexuel » (au sens de Kinsey) qui souffrent précisément d’une incapacité d’aimer et d’éprouver une jouissance amoureuse pleine et profonde.

3. Le morcellement et Y engagement partiel sont eux aussi systématiquement favorisés par notre société. La plupart de nos activités quotidiennes, fragmentées à l’extrême, n’exigent que peu ou pas d’engagement total de notre part. Les affaires sont les affaires – et les révoltes des révoltes – et ne souffrent pas d’être mêlées à l’amitié ou l’amour, même s’il leur faut parfois en emprunter les apparences *. Il y a quelques années, la télévision américaine avait consacré un reportage sensationnel aux singulières méthodes de certaines grandes firmes industrielles qui, à titre gracieux, procuraient à leurs clients de province des call-girls de luxe. J’ose espérer que le client savait apprécier à sa juste valeur cette « délicate attention », mais je ne puis m’empêcher de penser qu’il aurait été fort surpris et choqué si le vice-président de la société, en témoignage personnel d’affection, lui avait offert sa femme ou sa fille comme n’aurait pas manqué de le faire tout Eskimo bien élevé. Nul doute qu’un gage d’amitié si personnel eût été trouvé embarrassant 128. L’homme moderne qui entre dans un bureau de tabac pour acheter un paquet de c19arettes ne pense qu’à conclure au plus vite sa transaction et en voudra au buraliste qui tenterait d’échanger quelques paroles amicales avec lui, car ce serait empiéter sur son temps et lui faire courir le risque d’un engagement. Deux minutes plus tard, il aura même oublié à qui – homme ou femme – il a eu affaire.

Notre société favorise le développement des affaires – ou des actions « de masse » – mais compromet l’éclosion de l’homme, car elle circonscrit toujours plus étroitement le champ de ses principaux échanges affectifs. Imaginons un professeur de grec qui viendrait exposer devant l’Association des parents d’élèves d’une petite ville de province la théorie (implicite) de Platon qui exige du professeur qu’il soit amoureux de ses élèves (mâles) : la scène ne manquerait pas de sel ! Loin de moi d’adhérer au point de vue de Platon. Il n’en reste pas moins que, pour le meilleur ou pour le pire, les Grecs étaient incapables d’admettre, et encore moins d’approuver, les rapports humains morcelés et impersonnels. Le serment d’Hippocrate en fait

sympathie à laquelle il accordait foi (chap. iv). On touche ici, d’un certain point de vue, à ce que Mauss appelle l' « expression obligatoire des sentiments ». Le « sourire social » (social smile) de l’Américain est, en effet, l’exact équivalent du Trànengruss -— de la « salutation par les larmes » – des indigènes de l’Australie.

I. Dans un passage révélateur, Plutarque (Eroticon, 760 B) note que, si certains Grecs n’hésitaient pas à livrer leurs épouses au tyran, aucun n’agissait de même à l’égard de leurs jeunes amants. Rien n’éclaire plus crûment la nature des rapports conjugaux dans la société dorienne. Par contre, il me semble qu’à Athènes les relations entre époux étaient moins dégradées qu’on ne le croit d’ordinaire. Dans la Lysistrata d’Aristophane, les hommes, privés de rapports sexuels, désirent ardemment faire l’amour avec leurs propres femmes et non avec des prostituées, des jeunes garçons ou des gitons. De même, à la fin du Banquet de Xéno-phon, les hommes mariés qui viennent d’assister à une danse mimique violemment sexuelle se ruent chez eux, pour assouvir leurs désirs dans les bras de leurs épouses, et les non-mariés jurent de se marier au plus vite. Pour une discussion plus approfondie de ce point particulier, voir

(*47)-foi (239. 26 sq.), car il témoigne clairement de la nécessité qu’il y avait de mettre en garde le médecin contre la tentation de nouer un commerce amoureux avec ses malades. Je doute que le plus brillant parmi les Grecs de l’époque classique ait pu concevoir la situation psychanalytique dans sa relative impersonnalité, car il y a là quelque chose de radicalement contraire à la conception des rapports humains et des relations sociales dans la culture grecque préplatonicienne. D’ailleurs – et le fait mérite d’être relevé – tant que dans notre propre société les rapports humains sont demeurés chaleureux et directs, on eut peine à admettre que le psychanalyste ne couchait pas avec ses patientes 129 et les plaisanteries au sujet de prétendues liaisons entre le psychanalyste et sa cliente étaient monnaie courante. Si cette source d’anecdotes semble bien tarie aujourd’hui, ce n’est pas parce que nos contemporains en ont reconnu le mal-fondé, mais parce que la réserve affective dont ils font eux-mêmes preuve dans leur vie quotidienne leur rend moins incompréhensible la réserve professionnelle du psychanalyste.

Pour éviter tout malentendu, je préciserai une fois de plus que l’objectivité de l’analyste, associée à une réelle bienveillance et à un respect de l’individualité propre du malade, constitue la condition sine qua non de la thérapeutique psychanalytique. Je maintiens seulement que ni Socrate, ni Avicenne n’auraient pu créer une telle méthode, que seul pouvait concevoir un homme appartenant à une société structurée autour d’un noyau de rapports impersonnels et morcelés. Ce qui revient à dire qu’aussi longtemps qu’il y eut des esclaves et que personne, si ce n’est peut-être Euripide, ne contesta la légitimité de cette institution, rien n’incitait les savants à inventer une machine à vapeur destinée à fournir de l’énergie mécanique. Aussi bien, la machine à vapeur inventée par Héron, Grec d’Alexandrie, devait-elle demeurer simple jouet ou objet de curiosité (410) et il y eut même des philosophes pour blâmer Archimède d’avoir dégradé sa science en la mettant au service de la défense de sa patrie. Ceux qui ont condamné Edward Teller n’ont pas agi autrement 130.

Le rôle social prépondérant assigné aux rapports impersonnels et morcelés, orientés vers des objectifs précis et assujettis à des critères d’efficacité, suffit à expliquer où et comment le schizophrène apprend l’art de se dérober aux engagements.

l\. Le déréisme déforme radicalement la réalité afin de la contraindre à s’adapter à un modèle fictif, élaboré à partir d’exigences et de besoins subjectifs ou culturels – ou même à partir des hallucinations des drogués. Le mot de César : Homines id quod volunt credunt, vaut pour l’homme en général, et non seulement pour le schizophrène ou pour telle société ou telle période historique. L’intelligence est de piètre secours contre la tendance à prendre ses désirs et ses délires pour des réalités… elle n’intervient d’ordinaire que pour fournir d’ingénieuses excuses à une conduite inintelligente. Les brillants Athéniens qui se refusaient à croire que les Macédoniens de Philippe chercheraient à envahir la Grèce – bah, ils n’oseraient ! – n’étaient ni plus ni moins déréistiques que les membres du Congrès américain qui, une semaine avant Pearl Harbor, votèrent la reconduction de la loi sur la conscription à une seule voix de majorité, et cela en dépit des avertissements que prodiguèrent Démosthène aux Athéniens et Roosevelt aux Américains. Le déréisme n’a donc rien de spécifiquement schizophrénique : il fait presque partie intégrante de la nature humaine. Son seul élément expressément schizophrénique – ce clivage sous-jacent qu’il implique – ne peut être compris qu’en fonction de ce qui suit :

5. Effacement de la frontière entre le réel et l’imaginaire. – Au point de vue historico-culturel, l’existence de cette frontière est une découverte relativement récente. Ainsi, dans la plupart des sociétés primitives, le rêve est foncièrement co-substantiel à la réalité. Selon le Père Dupeyrat (165), bon psychologue pratique et excellent ethnologue, les nouveaux convertis papous et mélanésiens s’obstinent à confesser le péché d’adultère quand bien même ils ne l’ont commis qu’en rêve. Cette conception du rêve est extrêmement courante chez les primitifs ; on en trouve d’innombrables exemples dans les ouvrages de Lévy-Bruhl et dans nombre de monographies d’ethnographie classique. Et elle ne paraît pas moins répandue chez les philosophes dont beaucoup souscrivent au proverbe allemand : Denn nicht sein kann, was nicht sein darf (« Ce qui ne doit pas être ne saurait être »). Lorsqu’on lui fit observer que, nonobstant ses théories, certaines choses s’obstinaient à exister, Hegel n’aurait-il pas répondu : « Tant pis pour la réalité ! » De fait, le primitif agit avec réalisme la plupart du temps, mais ce qui importe, c’est qu’il ne sait pas qu’il agit avec réalisme lorsqu’il panse une plaie, et avec irréalisme lorsqu’il s’efforce de guérir une maladie en offrant un sacrifice aux dieux. Les Grecs, qui furent parmi les premiers à distinguer le réel de l’imaginaire en tant que catégories de l’esprit, n’en continuèrent pas moins en pratique – et c’est vrai en particulier de Platon – à prendre pour réalité certains fantasmes qui leur étaient chers, et pour fantasmes tout ce qu’ils choisissaient de ne pas admettre… tout comme nous ! Au demeurant, avant fait cette découverte capitale, ils ne purent en assumer les conséquences : au douloureux dévoilement de la différence entre le rêve et la réalité, ils réagirent d’abord par le recours à l’idéalisme platonicien et plus tard par ce que Gilbert Murray (3^5) a appelé une « perte de cran » (a failure of nerve). Ils se dérobèrent à la conscience qu’ils avaient acquise de cette distinction primordiale pour tomber dans un obscurantisme mystique effréné.

Ce qui importe ici, c’est que le primitif qui ne distingue pas entre le réel et l’imaginaire, et ne les appréhende pas en tant que catégories distinctes, ne peut être considéré comme véritablement schizophrène lorsque, ayant rêvé d’adultère, il s’en accuse à son confesseur, car pour lui, comme pour la société à laquelle il appartient, rêve et réalité sont consubstantiels. Il peut, comme l’Indien lengua cité par Grubb (aa5), croire qu’on lui a volé son potiron, tout en reconnaissant fort bien qu’à l’époque du vol présumé le voleur se trouvait à des kilomètres de là et le potiron paisiblement en place dans le jardin, et cela sans nul sentiment de contradiction ou de fêlure intérieure, alors que l’homme occidental aux prises avec une contradiction de cet ordre cherchera coûte que coûte à lui donner une justification rationnelle. On en déduira que, si notre société est moins schizophrénique que la société primitive, ses membres le sont, en revanche, davantage, car une fêlure comme celle que nous venons d’évoquer entame la personnalité ethnique de l’homme occidental, alors qu’elle laisse intacte celle du primitif – or, j’ai pu prouver que toute psychose authentique comporte une atteinte à la personnalité ethnique (chap. i). Au demeurant, quoi d’étonnant à ce qu’il y ait clivage de la personnalité chez les membres d’une société qui, tout en prétendant distinguer le réel de l’imaginaire, admire Carell pour son mysticisme et Newton et Millikan pour leurs brochures théologiques puériles ? Et que dire de ces deux revues américaines qui exaltent Edward Teller tout en lui reprochant d’être agnostique ! Il y a trente ans, un psychologue a établi que les plus mystiques parmi les savants étaient les physiciens et les moins mystiques les psychologues et les psychiatres. Mais nous avons changé tout cela ! Avant que Freud n’inventât l’instinct de mort, la plupart des psychanalystes étaient hostiles aux spéculations occultes ; une fois admise l’existence de cet instinct, tant Freud lui-mêine dans ses études sur la télépathie que certains de ses disciples dans divers travaux se montrèrent favorables à l’hvpothèse d’une perception extra-sensorielle. On en vient vraiment à se demander si les plus grands savants ne seraient pas justement les moins capables d’admettre que certaines én19mes de l’Univers leur échappent – oui, même à eux – et les plus sourds aux exhortations de Mosès Maïmo-nides : « Enseigne aujourd’hui même à ta langue à dire : “Je ne sais pas”. » Il est peu de gages plus convaincants de maturité vraie que la capacité de suspendre son jugement et de tolérer son propre manque d’omniscience. Nombreux sont les savants – même les plus grands – à qui ce don fait défaut et qui en sont réduits à combler les lacunes de leur savoir en suçant de leurs propres coudes la « Sagesse » mêlée au lait d’oiseau arist.ophanique. Triste spectacle que celui d’un savant qui se livre au colportage de la « sagesse » et Freud est bien le dernier dont on eût attendu telle chose, lui qui, plus que tout autre, s’est attaché à élucider la différence entre le réel et l’imaginaire et à nous mettre en garde contre le danger d’obscurcir cette frontière si ténue.

Notre société pseudo-rationnelle exige que nous nous résignions à ce clivage schizophrénique et que nous gardions notre équilibre, un pied sur l’ordinateur électronique et l’autre dans la petite église du coin où l’on prêche le renouveau de la foi… si ce n’est parmi les ectoplasmes d’une réunion spiritualiste. La conception primitive selon laquelle c’est précisément le magique qui ratifie et confirme le réel est psychologiquement bien moins nocive que celle qui prétend que l’hypothèse de la télépathie est corroborée par la statistique, ou plus exactement par les statisticiens.

6. L’infantilisme est lui aussi profondément enraciné dans notre modèle socio-culturel. On sait que les schizophrènes – et même certains schizoïdes – ne paraissent pas leur âge : c’est seulement après la guérison – lorsqu’il y a guérison – qu’ils retrouvent un aspect en rapport avec leur âge réel. Or notre société voue un culte proprement fétichiste à cette apparence juvénile : des savants américains de réputation mondiale affectaient tout récemment le genre estudiantin : veste de sport, cheveux en brosse et chapeau à l’avenant, comme certains savants français d’aujourd’hui affectent l’air hippie ; d’imposantes matrones qui s’étalent dans toutes les directions comme le légendaire chêne de Saint Louis s’habillent et se conduisent en lycéennes ; dans les réunions d’employés ou les congrès d’anciens combattants de l’American Légion, les hommes d’affaires rassis se comportent en gamins éméchés qui ont mis à sac la cave de papa. J’ai nommé ce type de comportement autodestructeur l' « adolescence honoraire ». On verra une autre manifestation de la puérilité de notre société dans la tendance à prendre pour idole quelque hercule à cervelle d’oiseau, tout juste capable de frapper une très petite balle avec un très gros bâton ou de pédaler sur une bicyclette. Pas de poche dans un linceul (331), le roman qui se veut radical du romancier « rebelle » Horace McCov, constitue à cet égard un document réellement effarant. Son héros, journaliste à prétention d’intellectuel redresseur de torts, entreprend une « croisade » pour assainir une ville où sévit la corruption politique et la haine raciale. Il arrive à ses lins, non, comme on pourrait le croire, en dénonçant la collusion entre la police et les gangsters, ou les pratiques du Ku Klux Klan qui, dans leurs réunions, châtrent des membres de la minorité opprimée –, rien de tout cela ! Il éveille la « conscience sociale » de la ville en démontrant que l’équipe (professionnelle), locale de base-hall, idole morale de la jeunesse, est totalement corrompue, qu’elle se laisse soudoyer par des parieurs professionnels et, moyennant finances, perd volontairement des parties qu’elle aurait pu gagner. Le plus tragique de l’histoire est que McCov lui-même semble tout aussi convaincu que les habitants de sa ville que la « turpitude morale » d’un joueur de base-hall est chose plus grave que la corruption politique et la castration des membres d’une minorité opprimée.

De cette incitation systématique à penser, sentir et agir en enfants de dix ans à la régression fœtale du schizophrène, il n’y a qu’un pas… et ce n’est que le premier pas qui coûte. Dans cette optique, la différence est minime, tant sur le plan éthique que sur le plan psychiatrique, entre un système totalitaire qui réduit l’homme à l’état A'adulte stupide et un système démocratique défectueux qui n’en fait qu’un enfant précoce.

Mais des adultes intelligents et mûrs, voilà bien ce qu’aucun pays dit civilisé ne se soucie d’obtenir, car rien n’est plus difficile à gouverner que des adultes intelligents ; or cela même devrait constituer une raison supplémentaire pour chercher par tous les moyens à façonner des citoyens adultes au meilleur sens du mot, la fin ultime de l’Etat n’étant pas de produire – comme Sparte (Plutarque, Comparaisons entre Lycurgue et Numa, iv, 435) – des citoyens en série qui se laissent aisément gouverner mais d’apprendre aux citoyens à se gouverner eux-mêmes. Car seule une collectivité formée d’hommes adultes et intelligents sera capable de se gouverner elle-même.

7. La fixation et la régression sont les moyens par lesquels on accède à l’état de puérilité et d’infantilisme en honneur dans notre société. On peut soit demeurer enfant, soit régresser à l’état de nourrisson, chacune de ces alternatives étant socialement approuvée et alimentée par un débordement de pseudo-sentimentalité et par de multiples variantes sur le thème général de l’amour maternel. C’est ainsi qu’on voit dans la société moderne un véritable « culte de la personnalité » se greffer sur la « Fête des Mères » qui n’est autre que l’institutionnalisation de ce sentimentalisme larmoyant, admirablement commercialisé en millions de petits paquets-cadeaux. Bref, peu importe si la Raison s’arrête sur le seuil de la villa familiale ou à l’entour de quelque Nombril sacré de l’Univers ! Les résultats sont les mêmes.

Si l’homme moderne adopte systématiquement des attitudes enfantines et s’obstine à prendre ses désirs pour des réalités, c’est qu’il y a été conditionné par son milieu. L’ayant dûment convaincu de la nécessité de donner une justification à son existence – comme si la Vie n’était pas en elle-même sa propre justification – on lui enjoint de s’en remettre pour cette justification à ceux qui ont un téléphone rouge branché directement sur la Vérité éternelle, celle à la mode actuellement. Pis encore : les brillants Athéniens eux-mêmes, lorsque leur échut la bonne fortune d’avoir Périclès pour premier magistrat, ne purent le tolérer qu’à condition de se le représenter sous les traits d’un chef charismatique capable de les sauver des griffes d’Hadès et de ses cohortes, tandis que ceux qui lui étaient hostiles se complaisaient dans le fantasme d’être une minorité opprimée par un tyran. Dans ces conditions, il est proprement miraculeux qu’un Périclès parvienne malgré tout à se faire élire de temps à autre, ne serait-ce que pour de mauvaises raisons, et plus miraculeux encore qu’un tel homme consente à assumer le rôle de premier magistrat d’une nursery politique.

A ce propos, autant préciser qu’à l’encontre des interprétations courantes, je considère que le dirigeant charismatique n’est pas une imago du Père omniscient et omnipotent, mais une imago de la Mère, et cela tout simplement parce qu’une fois dépassé le stade oral de la petite enfance, l’enfant normal se déprend rapidement des fantasmes d’omniscience par procuration. Lorsqu’il atteint le stade œdipien, il tend à être hanté par le Père, tyran castrateur ; aussi exigera-t-il de l’homme politique qui brigue ses suffrages qu’il le rassure en faisant le pitre, en incarnant ce père-bon-enfant, incompétent et gâteux, qui traîne la savate dans les bandes dessinées et dont l’incapacité même garantit qu’il ne se muera jamais en Père castra-teur œdipien. Ainsi Périclès fut-il à maintes reprises contraint de jouer ce rôle dégradant devant l’Assemblée athénienne – par exemple lorsqu’il dut s’abaisser aux larmes et aux supplications pour obtenir des Athéniens qu’ils épargnent sa maîtresse Aspasie. Dans les sociétés hantées par la peur du Père tyrannique, tels Athènes ou les États-Unis plus le candidat aux élections est intelligent, plus il lui faudra se dépenser en sourires et en facéties diverses, faire le pitre, jouer les pères pantouflards, embrasser les bébés, s’affubler de plumes d’Indien, et surtout limiter ses discours à l’affirmation rassurante qu’il est pour le base-bail et la maternité, et contre le péché, sous peine de subir une retentissante défaite aux urnes.

Il y a plus encore : un de mes collègues européens s’étonnait un jour de ce que, dans cette Amérique de plus en plus matriarcale, aucune femme n’ait jamais été élue à la présidence. Pourtant ce fait s’explique aisément : dans une société matriarcale qui, redoutant la tyrannie plus que tout, est parvenue à « désamorcer » l’image paternelle – à la rendre inoffensive – c’est la mère phallique qui est le véritable castrateur fantasmé, cette « Mom », dont le caractère destructeur a été à maintes reprises dénoncé par les psychiatres américains les plus avertis. Aucune femme ne sera donc portée à la présidence tant que l’Amérique, tout en craignant la tyrannie, ne cessera d’accroître le pouvoir de la femme, jusqu’à en faire la despote, la sangsue, la castratrice par excellence ! Une société profondément patriarcale peut, de temps à autre, tolérer une femme comme chef d’Etat – même une femme tyrannique comme le fut la reine Sémiramis, qui, dit-on, a inventé la castration (1 i). Mais aucune société matriarcale ne se risquera à remettre le pouvoir exécutif directement entre les mains d’une femme. Chez les Grecs de l’époque préhellénique comme aussi

chez les Iroquois, les Hopi ou les Khasi 131, la femme a pu être seule dépositaire et seule source légitime du pouvoir, mais c’étaient les hommes qui l’exerçaient en son nom. Tout cela n’a rien à voir avec une infériorité réelle ou fictive de la femme, mais se rapporte simplement à un fait psychologiquement vérifiable, à savoir que la mère castratrice est une source de terreur névrotique plus intense que le père castrateur, sans doute parce que l’image de la mère castratrice est enracinée au plus profond de ce que L. S. Kubie nomme la « mémoire des entrailles », cette mémoire préverbale des angoisses du bébé encore en état de dépendance absolue à l’égard de sa mère.

Que le véritable homme d’Etat qui se présente aux élections soit contraint de jouer les mères omniscientes afin de rassurer ceux qui sont demeurés fixés au stade infantile de l’omnipotence par procuration ou, au contraire, de personnifier les pères pantouflards inoffensifs et inefficaces afin d’apaiser les craintes de ceux qui sont fixés au stade œdipien, là n’est pas l’essentiel ; ce qui importe ici, c’est que dans l’un et l’autre cas l’homme d’Etat soit obligé de faire miroiter, de commercialiser un aspect de sa « personnalité » qui n’est qu’une façade conventionnelle et parfaitement non pertinente du point de vue fonctionnel. Parfois même, il lui faut tenir simultanément les deux rôles : Roosevelt était passé maître dans l’art de jouer alternativement tantôt la mère omnisciente pour satisfaire ceux qui réclamaient un dirigeant charismatique, tantôt le père bon enfant et inoffensif, par exemple au cours des émissions télévisées dites « causeries au coin du feu », afin de rassurer ceux que hantait la peur œdipienne du tyran… toute cette comédie aux seules fins d’être élu malgré l’authentique grandeur qui était la sienne au début. Il y a parfois des exceptions, mais elles sont singulièrement rares x.

8. La dépersonnalisation va de pair avec le morcellement et l’infantilisme. Le tout petit enfant est incapable d’appréhender une personne dans sa totalité : la mère nébuleuse et fantasmatique n’est pour lui qu’un prolongement du sein maternel qui, lui, est éprouvé dans sa réalité (133, 142, i46). Or quiconque ne peut percevoir l’autre en tant que personne totale, invariante dans le temps (145), ne saurait non plus se percevoir lui-même dans sa totalité. Quoi d’étonnant alors à ce que Freud ait vu surtout des patients souffrant de névrose à symptômes, les psychanalystes des années 30 et 40 des patients souffrant de névrose de caractère, et ceux d’aujourd’hui des patients qui doutent profondément, tant de leur propre identité que de la réalité du monde extérieur (142, i46). Or ces doutes, ces incertitudes sont systématiquement entretenus par la société. Une définition claire, quelle que soit son objet et même et surtout lorsqu’il s’agit de se définir soi-même, présuppose en effet la présence de traits caractéristiques nettement accusés d’une part et celle d’un système de références stable de l’autre. Une telle définition exige d’un cheval qu’il soit un cheval et d’une table qu’elle soit une table, et non pas cela et aussi autre chose.

Un exemple pris presque au hasard clarifiera ce point : on observe aujourd’hui une féminisation des hommes et une masculinisation des femmes. Il m’est plus d’une fois arrivé, en me promenant boulevard Saint-Michel ou Saint-Germain, ou dans les rues de Greenwich Village à New York, d’apercevoir de loin un couple indifférencié, dont je ne pouvais déterminer lequel était l’homme et lequel la femme, et cela jusqu’à ce qu’ils soient à quelques pas de moi. Il s’agit là manifestement d’un phénomène de dédifférenciation affectant un trait fondamental, analogue à cette dédifférenciation qui constitue, ainsi que je n’ai cessé de le répéter, l’une des caractéristiques fondamentales de la maladie psychique. Or (chap. ix), la différenciation est la première condition que doit remplir tout système d’énergie afin de produire du travail. Cette règle est aussi valable en sociologie qu’en thermodynamique (148). Lorsque cette perte de différenciation porte sur un trait aussi fondamental que l’identité sexuelle, la maladie est ipso facto très grave. Et pourtant c’est une dédifférenciation de cet ordre que prônent certains « savants » – et couturiers – aujourd’hui (148) x.

Pour en revenir à la dédifférenciation progressive de l’homme et de la femme qui ont tous deux la même importance et méritent la même considération sociale, cette tendance prive le « sujet » qu’il s’agit de définir, de certaines de ses caractéristiques clefs et sape les assises mêmes de son identité dans le même temps qu’elle prive l’observateur d’une part importante des éléments qui composent son propre cadre de références et l’amène par là à douter aussi de sa propre identité.

Pour l’un de mes patients, élevé par une mère violente et autoritaire et par un père passif et veule, les termes « masculin » et « féminin » avaient perdu leur connotation normale. Pour lui, sa mère était « masculine » et son père « féminin ». A un certain stade de l’analyse, il me fallait constamment lui faire préciser : « Quand vous dites “masculin”, vous voulez dire masculin comme votre mère, ou bien dans le sens habituel ? » et inversement, pour son emploi de « féminin ». Pis encore, ce patient en était venu à ignorer littéralement s’il était lui-même homme ou femme. Lorsqu’il faisait l’amour avec sa maîtresse, les chassés-croisés et interférences fantasmatiques étaient tels qu’il interprétait ce qui objectivement était bien un acte hétéro-sexuel comme un rapport entre lesbiennes, dans lequel sa maîtresse tenait le rôle de la « tribade » masculine et lui-même celui de la lesbienne féminine. La confusion d’identités ne saurait aller plus loin ! (142> i46).

La société aggrave encore cette dépersonnalisation en exigeant de l’individu qu’il se montre impassible et réservé, se comporte de manière impersonnelle, qu’il demeure en retrait, s’adapte aux normes de comportement du citoyen moyen, adopte une attitude de neutralité et ainsi de suite – autant d’exigences qui peuvent se formuler ainsi : « Peu importe qui tu es ou ce que tu es en vérité. Veille seulement à te conduire selon ce qu’on attend de toi ; évite de te faire remarquer en étant toi-même… c’est-à-dire différent132. » Lorsque, dans les années 30, le nouveau chef du Ku Klux Klan, un dentiste si je ne me trompe, se vanta d’être l' « homme le plus moyen d’Amérique », un journaliste américain qui avait longtemps vécu en France s’écria : « Jamais un Français n’aurait revendiqué pareil qualificatif… même s’il l’était effectivement… Encore moins s’en serait-il vanté ! »

Parallèlement à cette perte d’une identité véritable et aux tabous qui prohibent toute originalité réelle, on observe une grossière exploitation commerciale de la « marque déposée » non fonctionnelle et purement extérieure, tels par exemple ces signes distinctifs que constituent les seins bombés de Jayne Mansfield, la longue mèche de Veronica Lake, les proverbiaux quatre sous de pourboire de John D. Rockefeller ou le célèbre sourire d’Eisenhower. Selon un processus identique, un patient refusera d’abandonner un pull-over, un chapeau ou une cravate usés jusqu’à la trame, mais qu’il chérit comme sa « marque déposée »… précisément parce que seule cette « marque » purement extérieure le différencie des autres membres de la foule anonyme. Il a besoin de cette « marque » parce qu’il ne lui reste aucun lambeau de personnalité distinctive et qu’il a perdu jusqu’au sens de sa propre identité. Il ne sait même plus parfois s’il est bien réel – même pour lui-même. Cela n’est pas pour nous étonner dans une société qui déprécie et inhibe systématiquement ce qui dans l’homme constitue son unicité créatrice, seule signifiante du point de vue fonctionnel, pour y substituer une valorisation de tout ce qui est m-signifiant sur le plan fonctionnel : la « marque déposée » ou l' « emballage caractéristique ».

Dans la société moderne, la véritable individualité – le plus précieux et, socialement parlant, le plus valable de tous les aspects de l’être humain – est source de difficultés plutôt que de gratifications ; loin d’être récompensée, elle est pénalisée.

Soit dit en passant, de nombreux « rebelles » qui croient faire preuve d’individualité en se conduisant de manière aberrante ne sont que des conformistes « hors contexte », qui ne s’affirment nullement en eux-mêmes, mais en opposition à leur milieu. Le beatnik de San Francisco agit conformément à l’image qu’il se fait du bouddhiste zen japonais ; l’habitant de Greenwich Village se prend aussi au sérieux dans le rôle du jeune communiste russe que son analogue moscovite dans celui du jeune capitaliste américain. Tout cela relève du conformisme et de l’anticonformisme purs et simples (chap. m et xiii). L’individualité réelle n’a strictement rien à voir là-dedans et, dans la plupart des sociétés, elle n’a pas cours et n’est pas récompensée. Aussi sont rares ceux qui osent être eux-mêmes.

Et pourtant, c’est seulement à condition de s’accomplir pleinement lui-même que l’homme sera pleinement utile à la société. En outre, il ne peut atteindre à cette plénitude personnelle qu’avec l’aide de la société : Mozart ne peut fabriquer son propre piano, ni Pasteur son propre équipement de laboratoire, et c’est ce piano qui permet à Mozart d’être lui-même : un musicien, et ce laboratoire qui permet à Pasteur d’être lui-même : un savant.

Si la société pénalise, déprécie ou, au mieux, mercantilise cet aspect de l’homme, celui-ci perd toute possibilité d’atteindre au sens du Soi, à celui de sa continuité dans le temps et jusqu’au sentiment authentique de sa propre existence et de sa réalité. La dépersonnalisation est donc bien à un pas à peine au-delà du sacro-saint « idéal moyen » de M. Tout-le-monde ; elle se rapproche dangereusement des ultimes – et catastrophiques – conséquences du but recherché. Aussi toute société saine encourage-t-elle chez l’individu le sens du Soi – du Soi-même – et la certitude quant à sa propre identité et réalité – et celle d’autrui. Cette simple constatation suffit à expliquer le miracle, au demeurant fort peu miraculeux, de l’Athènes de Périclès, de la Florence des Médicis, de la France du milieu du xvne et xixe siècle et de l’Angleterre élisabéthaine (120). C’est la frustration de l’homme dans son effort d’individualisation, la pénalisation de son unicité qui confèrent une qualité proprement cauchemardesque à la stérile grisaille de Kalamazoo (Mich19an), de Minsk ou du Verrières de Stendhal133. Tout cela débouche, en dernier ressort, sur la double horreur du camp de concentration pour les dissidents, pour ceux qui persistent à s’affirmer en tant qu’individus et refusent de n’être que les simples rouages d’une machine, et des salles pour malades chroniques dans les hôpitaux psychiatriques où la société relègue tous ceux en qui elle a réussi à éteindre toute velléité de s’accomplir en tant qu’êtres humains.

On ne manquera pas de faire remarquer qu’ayant moi-même soutenu (chap. 1) que tout groupe ethnique a sa névrose (ou psychose) privilégiée, il n’y a vraiment pas lieu de s’appesantir à ce point sur le fait que la société occidentale possède elle aussi son « désordre » ethnique type privilégié. Mais ce n’est pas l’existence même d’un désordre ethnique au sein de la société occidentale qui m’inquiète, mais bien que ce désordre soit la schizophrénie, plutôt qu’un trouble psychologique relativement bénin, telle l’hystérie qui était si commune au siècle dernier, et l’est d’ailleurs encore dans de nombreux groupes primitifs. En effet, bien que l’hystérie soit indubitablement une névrose, elle ne désorganise pas radicalement le Moi et ne compromet pas les fondements mêmes des relations de l’homme avec son semblable et avec la réalité, comme c’est le cas pour la schizophrénie. Une société dont la névrose ethnique caractéristique est l’hystérie peut souvent éclore et fonctionner assez normalement, encore que moins bien que ne le ferait une société presque dépourvue de tendances névrotiques. Par contre, une société dont la psychose ethnique est la schizophrénie fonctionne nécessairement bien au-dessous de son potentiel optimum. Dans certains cas, elle peut même perdre totalement sa capacité de survie et s’effondrer plus rapidement qu’une société où le pourcentage des névroses relativement bénignes a atteint le seuil de saturation, encore que, selon toute probabilité, c’est à ce moment-là que commencent à proliférer les psychoses malignes (123).

Je suis convaincu que, lorsqu’on fera l’histoire de la maladie mentale, on parviendra éventuellement à prouver que les sociétés qui, comme l’Athènes préplatonicienne, ont eu un fonctionnement quasi optimum n’ont connu que des désordres ethniques de type bénin, telle l’hystérie, alors que les sociétés à leur déclin : Sparte à partir du ive siècle avant Jésus-Christ, Rome à l’époque de la pire décadence, ont souffert de psychoses ethniques graves, telle la schizophrénie.

Une chose est tout au moins certaine : le pourcentage croissant des névroses latentes graves et, plus particulièrement, des psychoses dans les systèmes sociaux condamnés à disparaître est parmi les faits historiques les plus méconnus (13ç)). Seules une révision fondamentale de la culture occidentale et une restructuration radicale de notre société conformément à des principes humains inspirés par la raison et le bon sens pourront empêcher la catastrophe.

Notre société devra cesser de favoriser par tous les moyens le développement de la schizophrénie de masse, ou elle cessera d’être. S’il est encore temps de recouvrer notre santé mentale, l’échéance est proche. Il nous faudra regagner notre humanité dans le cadre même de la réalité, ou périr.


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123 Crise de folie furieuse et meurtrière.

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126 Des phénomènes analogues s’observent aussi dans le domaine des arts : au temps de Berlioz, Chopin, Schumann et Liszt, l’artiste le plus glacé, le plus dépourvu d’affectivité devait se faire passer pour romantique et passionné, alors qu’aujourd’hui le musicien le plus authentiquement émotif, le plus profondément exalté se sentira contraint de s’exprimer dans une musique froidement mécanisée, qui aurait pu tout aussi bien être livrée au mètre par un ordinateur I.B.M. (135).

127 Violent et sentimental – larmoyant même – lorsqu’il est soûl, l’Américain n’a que vertueux mépris pour celui qui fait preuve d’émotivité lorsqu’il est sobre. De même on a pu voir dans les années 20 la très exaltée Action française s’acharner à ridiculiser le « violoncelle de Briand ». L’étrange figure de l’Homme nouveau, idéal impassible, désincarné et affectivement glacé de l’intelligentsia russe, elle-même si profondément émotive et passionnée, a été admirablement analysée par Alain Besançon (40). Peu de gens se révèlent plus violemment émotifs dans la vie réelle que les théoriciens de l’« acédie » contemporaine ; à bon entendeur, salut !

128 En Amérique, les boutiques de quartier affichent souvent leurs intentions amicales à l’égard du client : « L’Épicerie de l’amitié » ou « Pour vous servir avec le sourire ». Il semble bien qu’on soit sur le point d’en venir là aussi en France : les transactions quotidiennes impliquant des rapports humains commencent à perdre elles aussi leur tonalité affective. Des slogans publicitaires, tels ceux que j’ai cités pour l’Amérique, reflètent des attitudes psychologiques profondes. Un de mes patients jugeait des « bonnes » ou « mauvaises » dispositions à son égard de ses amis et collègues uniquement d’après l’expression de leur visage, c’est-à-dire d’après la présence ou l’absence de sourire, seule manifestation de

129 Les domestiques d’une clinique psychiatrique située dans un pays relativement sous-développé, où les relations affectives jouent encore un rôle de premier plan, causaient bien des ennuis aux analystes car ils s’obstinaient à les épier par les trous de serrure et les vasistas, convaincus qu’ils finiraient bien par découvrir le médecin dans les bras de sa patiente.

130 Je note que personne ne semble condamner les physiciens russes qui ont rendu le même service à leur propre pays.

131 Chez les Khasi matrilinéaires, le lait est considéré comme un excrément (226).

132 Voir, par exemple, l’analyse érudite mais combien spécieuse de l’amour courtois que donne Nelli (350) et les stupéfiantes conclusions qu’il en tire en ce qui concerne notre propre culture. Voir aussi la nouvelle mode des sacs à main pour « hommes ».

133 Il n’y a pas là contradiction. La critique du xixe siècle que fait Stendhal est à la fois le produit et la gloire du xixe siècle. Le xxe siècle est incapable de produire une telle critique, tout ensemble constructive et affirmative.

98

Je suppose que, ce faisant, il renversait la boisson qu’il apportait à ses parents, les frustrant « par hasard exprès ».

99

L’italique est de moi.

100

Le terme « spatial » convient parfaitement dans ce contexte, car l’on peut considérer la société et le comportement de ses membres comme un « ensemble » multidimensionnel, c’est-à-dire comme un « espace » au sens mathématique (84).

101

Il n’est point besoin de préciser que, dans le contexte de ce paragraphe, le terme « psychique » doit être pris au sens le plus large, presque

102

L’association est plus probante en anglais qu’en français : dumb • muet, stupide. Le nom que donnaient les Grecs aux non-Grecs – auxquels ils s’estimaient supérieurs – prétendait imiter le parler « confus » des étrangers (barbar01).

103

Chez les Cheyenne, la femme adultère est soumise à un viol collectif, apparemment destiné à la dégoûter à jamais de la sexualité (303), alors que chez les Mohave, le viol collectif et l’ablation du clitoris des nymphomanes phalliques agressives (kamalo : y) (98) et le viol des tribades lesbiennes (les « masculines s) (78) sont censés, au contraire, restituer à ces femmes une féminité normale. Je note d’ailleurs que seule la lesbienne qui joue le rôle masculin est ainsi violée. Sa partenaire ne l’est pas.

104

Bien que Lowie se soit toujours défendu de connaître la psychologie, il élait, de par sa nature, un très lin psychologue pratique, qui avait le sens du psychologique.

105

Ma formulation rejoint ici celle de Mach, qui affirme qu’il n’y a de lois dans la nature que celles que nous y mettons ou que nous lui attribuons, lorsque nous tentons de généraliser à partir d’observations de phénomènes discrets.

106

Cela est contenu implicitement dans la notion de catégories de l’esprit humain proposée par Durkheim et Mauss. En effet, chaque culture « possède » un système de parenté, un système économique, un système législatif, un système de connaissances, un système religieux, etc., et cela en dehors du fait que son système de parenté diffère de celui de telle autre culture, etc. Dans le présent contexte – c’est-à-dire pour ce qui est de l’utilisation de ces catégories dans le discours scientifique – il importe fort peu de savoir si ces catégories « structurantes » sont inhérentes à la culture envisagée ou si c’est l’observateur (qui peut appartenir lui-même à cette culture) qui les lui attribue (chap. xvi).

107

a. Il convient de rappeler les raisons qui m’ont incité à modifier ma terminologie. Originellement, j’avais forgé le terme « psychothérapie transculturelle » afin de souligner la distinction entre cette démarche et la « psychothérapie interculturelle ». Malheureusement, on m’a emprunté depuis lors ce terme (sans jamais, bien entendu, en mentionner l’origine) et, ce qui est plus grave, en le dépouillant du sens spécial que je lui avais attribué. Le terme « psychiatrie transculturelle » a ainsi acquis le sens de « psychiatrie interculturelle » et même, de manière plus générale, d’elhnopsychiatrie. Incapable de renverser cette tendance en matière

108

Ugh est censé être l’exclamation monosyllabique type du Peau-Rouge laconique.

109

Loy the poor Indian : début d’un discours larmoyant qui a acquis aux États-Unis un sens éminemment ironique..

110

J’ai discuté ailleurs (104) la différence entre une confrontation et une interprétation, plus particulièrement en ce qui concerne le moment opportun de leur introduction en cours d’analyse.

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Au début de l’analyse, elle m’accusa même une fois avec colère de fixer avec insistance ses seins, que j’aurais pu « fixer » à longueur de journée sans rien voir qui valait la peine d’être vu, car elle était parfaitement plate de poitrine, chose qu’apparemment elle ne pouvait admettre, et cela d’autant moins que les seins étaient pour elle aussi des organes phalliques.

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