3. La rencontre, la communication interhumaine et le transfert dans la psychanalyse des psychotiques

La rencontre interhumaine — lorsqu'elle se définit à partir de la périphérie sensorielle d'un être humain qui en perçoit un autre — appartient au domaine physique : vue, ouïe, olfaction, toucher, goût. Mais toute rencontre entre des êtres vivants, végétaux, animaux, a fortiori la rencontre interhumaine, se définit de surcroît par l'expression, chez chacun, de modifications qui sont pour lui spécifiques soit de toute rencontre, soit de « telle » rencontre. Chez l'être humain, tout effet modificateur au niveau du perçu des participants, quoique relevant encore de faits d'ordre physique, l'est en corrélation avec des faits psychiques. Cet effet, tant physique que psychique, peut bien n'être en rien décelable par un témoin : lorsque « l'effet rencontre » n'a donné lieu a aucune modification apparente de l'habitus antérieur. Il n'en reste pas moins que toute perception donne lieu à une impression enregistrée quelque part dans le schéma corporel. Ce sont les perceptions de variation, en quantité et en qualité, en tension et en nature de signalisation sensorielle, qui deviennent décelables, plaisir ou douleur cénesthésique pour celui qui les perçoit, qui prennent pour lui valeur symbolique agréable ou désagréable, référée à la rencontre. Lorsque ces perceptions provoquent modification dans l'habitus, et que cette modification expressive est à son tour perçue par un autre vivant qui réagit en une réponse manifestée, variante et modulée, accordée à la première, un sens symbolique s'organise, qui est la communication : c'est l'origine archaïque du langage.

L'organisation du langage est toujours originée chez l'être humain, dans la relation initiale et prévalente mère-enfant, du fait de la longue impuissance à survivre seul de l'enfant. Telle mère, tel enfant, s'induisent mutuellement, par les modulations émotionnelles liées aux variations de tension, de bien-être et de malaise, que leur co-vivance et la spécificité de leurs séparations et de leurs retrouvailles ont organisées en articulations de signes : premier langage. Connaissance, méconnaissance, reconnaissance mutuelle, se lient à des signifiants-repères, substantiels et subtils. Substantiels sont les échanges et les contacts corps à corps, liés aux besoins de l'enfant : nourriture, toilette, déambulation, sommeil. Subtiles sont les mimiques visagères, gestuelles, vocales ; toutes perceptions qu'a l'enfant de la mère et vice versa, à distance l'un de l'autre. Toute rencontre qui produit un effet de variation sensible dans un organisme vivant, donc de modification dans l'habitus préexistant, devient signifiante pour ce vivant de son existence, et de celle d'un objet autre que lui, avec qui il y a eu communication avant qu'il n'y ait eu rupture de cette communication. Toute modification dans l'habitus peut être aussi, à tort ou à raison, ressentie comme effet de rencontre. Rencontre ne veut pas toujours dire rencontre interhumaine.

Il peut y avoir chez un vivant rencontre avec toutes choses : éléments cosmiques, objets inertes, minéraux, végétaux, animaux et humains. La modification d'impression qui en résulte traduit la spécificité des participants. Prenons un exemple végétal : la tigelle de la vigne croît en spirale ; mais elle s'enroule aussi autour de tout support qu'elle rencontre ; l'enroulement est sa manifestion spécifique de vie. De même, la feuille de la sensitive se rétracte à toute perception insolite, au coup de vent subit, comme au toucher d'un expérimentateur. Les perceptions, au vrai, sont continues dans un organisme vivant ; ce sont leurs variations modulées ou brusques qui deviennent pour l'organisme un signal.

Parlons maintenant des êtres humains. Si le signal produit le même effet, manifesté comme plaisir ou douleur chez les deux participants, leurs réactions homologues peuvent établir entre eux un lien de connaturalité. Si le signal émis par l'un, exprimant une tension qui demande apaisement, entraîne chez l'autre en réponse un signal qui satisfait cette demande (d'apaisement de tension), la réaction, pour peu qu'elle se répète au long des jours, établit entre eux un lien de compréhension mutuelle, un lien de communication reconnue.

Entre le nourrisson et sa mère, ce jeu de signaux provoque un lien de dépendance vitale, signifiant de connaturalité dans le plaisir (apaisement de tension) ou de connaturalité dans la douleur (tension suractivée). Quand un être humain ne rencontre pas réponse aux variations de ses sensations internes, ou aux variations de ses perceptions, pas de réponse à son appel d'échange complémentaire, il n'éprouve pas dans la rencontre un être fiable, un semblable à lui par lien de connaturalité. Il ressent ce rien comme esseulement dans son habitus d'être humain, alors sans autre humain rencontré. Il reste soumis à ses seules tensions internes de besoins et de désirs, sans autre aide. Si ce phénomène d'absence d'une rencontre auxiliaire ou complémentaire est concomitant de sa vie au milieu d'autres êtres humains, ce rien dont il est étreint s'appelle : personne. L'expression connue « il y avait beaucoup de monde, je n'ai rencontré personne » traduit cette absence de rencontre émotionnelle complémentaire, de communication spécifique en un langage vrai échangé, au milieu d'êtres pourtant indubitablement humains.

Tout ce qui précède et que j'expose maladroitement, me semble nécessaire pour comprendre ce qu'il y a d'étrange et chaque fois de particulier — en fait, ce qu'il y a de rencontre d'un mode interhumain archaïque où le langage manque, manque totalement ou en partie — dans la rencontre avec ces sujets que nous appelons « psychotiques », et quel que soit leur âge civil. Leurs variations de tensions internes sont moins soumises à des perceptions venues de l'environnement qu'à celles venues d'états physiologiques ou émotionnels sans signalisation, plus encore sans langage propre à les exprimer. Des impressions étranges, des fantasmes du passé, qu'ils prennent pour des signaux de présence actuels, viennent interférer dans leurs contacts à l'environnement. C'est ainsi que leurs expressions, qui paraissent immotivées, sont toujours motivées, mais le sont par leurs fantasmes, c'est-à-dire par une vie imaginaire qui absorbe toutes leurs énergies et ne leur permet pas d'appréhender la réalité qui les entoure. Leur immobilité parfois totale, leur mutisme parfois absolu, leurs sourires, leurs mécanismes de défense non adaptés à la situation actuelle, leurs cris, leurs gestes, leurs paroles délirantes, stéréotypées, conjuratoires, sont bien pour eux les manifestations d'un langage : c'est-à-dire une expression symbolique de leurs tensions internes ; mais ce langage ne semble plus viser la communication de leurs émois à cet autre actuel que nous sommes en face d'eux. Ce mode d'expression incompréhensible pour autrui est devenu, au contraire de ce qu'était le langage en son origine, un moyen d'isolement protecteur, dans un habitus d'esseulement, que la présence d'autrui ne peut pas modifier. La communication semble définitivement rompue, et remplacée par un rideau impénétrable. Semble : car ce sont là conclusions fausses.

Tous les êtres humains, quels que soient leur apparence et leur comportement, perçoivent la présence de l'autre ; mais elle est pour certains d'entre eux signal de danger vital. La présence de l'autrui que nous sommes éveille chez les psychotiques l'émoi du danger, d'autant plus intense que nous paraissons en face d'eux désirer établir un contact qu'ils fuient, ou que nous paraissons fuir le mode de contact qu'ils désirent, et qui nous paraît, pour nous, désagréable, inconvenant ou dangereux. Si nous arrivons à exprimer pour eux, dans un langage qui signifie pour nous-mêmes aussi justement que possible ce que nous percevons d'eux, lorsque cela nous est clair à nous-mêmes, nous structurons du même coup un champ de communication. La réaction stéréotypée, ou la non-réaction apparente d'un être humain en présence d'un autre, n'est pas du tout signifiante d'une non-réception perceptive ; mais elle est signifiante, plutôt, de son annulation active. C'est ainsi que le psychotique exprime l'effet ressenti par lui de sa rencontre avec nous ; la dominante passive ou la fuite active proviennent de l'ébranlement de son habitus par l'éveil que nous avons provoqué de pulsions de mort en lui62.

Celui que nous appelons psychotique, se conduit de façon prudentielle face à une présence humaine — celle du psychanalyste — insolite, et répétitivement attentionnée à lui. Tôt ou tard, après plusieurs rencontres, le psychotique manifeste une modification quelconque de son habitus, qui, pour le psychanalyste, est signifiante. Cette modification perceptible est début de langage adressé à notre personne, qui a été intégrée dans le champ de perception : prélude à une possible communication. Le psychotique reconnaît notre personne en tant qu'il se reconnaît lui-même face à nous, qui restons semblables de séance en séance. Notre présence n'est plus pour lui totalement insolite, ni étrangère ; elle est devenue particulière. Le transfert s'amorce sur fond de narcissisme alerté, où désir et pulsions de mort s'affrontent dramatiquement. L'attention63 de l'analyste, signifiée par ses paroles ou par son silence accueillant aux mimiques, aux gestes et aux paroles du psychotique, valorise en tant qu'humain celui qu'il a en face de lui.

Il y a, chez l'analyste, un transfert spécifique car il a foi dans l'être humain son interlocuteur, être unique en son genre, sujet de la fonction symbolique, sujet inconscient de l'histoire qui est la sienne, sujet désirant se signifier, sujet appelant réponse à sa question. Cette question muette peut n'avoir pas été consciente comme c'est le cas chez le tout petit ou l'être devenue par refoulement après une période de conscience ; dans ce cas, une trace est restée du processus de refoulement, un souvenir écran, un élément de rêve à répétition, un symptôme phobique ou obsessionnel. Cette trace peut aussi être un habitus, une somatisation, voire une allergie. Ce sont troubles de langage du corps, lequel se substitue au langage imaginaire, mimique ou verbal.

Le témoin attentif, persévérant et réceptif qu'est le psychanalyste, suppose qu'il y a un sens au langage incompréhensible, délirant, ou au mutisme, toujours interprétés par lui comme cas particuliers de langage que son travail sera de décoder. Il suppose qu'il y a un sens aux gestes ou à l'immobilité, sens qui signifie ce sujet, là, présent, dérobé sous l'aspect psychotique. Le psychanalyste est un médiateur de la fonction symbolique, en tant qu'il présentifie à celui qui se tait, qui déparle, qui ignore passivement ou qui nie activement sa présence, ou la présence d'autrui, l'expérience d'une rencontre effective. Pour le psychanalyste chaque autre est à la fois, quel que soit son comportement, un représentant à part entière de l'espèce humaine, et le « psychotique » est pour lui le sujet d'une histoire inconsciente qu'il actualise au lieu de la symboliser, comme ceux qu'on appelle « normaux » ou « névrosés », en récits structurés. Cette histoire n'est pas connue du psychanalyste. Il en connaît parfois quelques éléments phénoménologiques par l'entourage, et ces éléments sont un point de départ suffisant pour qu'il s'intéresse à cet autre, son interlocuteur atopique.

Le langage de cet observateur sensible, le psychanalyste, même lorsqu'il est sans parole, son écoute et sa présence attentionnée à un autre dans lequel il reconnaît un semblable, alors que celui-là s'en dénie la qualité, constituent une reconnaissance de l'existence symbolique de celui-là, ou de celle-là, qui est encore incapable tant d'assumer que de communiquer son désir ; son désir qui, comme tout désir humain, est constitué de pulsions de vie ou de mort, mais qui, pour le psychotique, est plus ou moins dominé par les pulsions de mort. Le psychanalyste, dans son transfert, se doit de recevoir tout ce qu'exprime le psychotique, en une aussi totale réceptivité que possible, en même temps qu'il doit tenter d'assumer le désir de mort, d'en décrypter les fantasmes rémanents d'angoisse, de rencontres dangereuses déjà éprouvées, et que sa présence à lui, psychanalyste, réveille. Angoisse que le psychotique cherche à fuir ou à surmonter, sans y être encore parvenu totalement. Angoisse à laquelle il tient souvent, parce qu'elle lui est devenue la seule érotisation qui soutienne son liminaire narcissisme.

Par sa lucidité sur ce qu'il éprouve, le psychanalyste médiatise la reconnaissance pour chacun des deux participants à la rencontre : de soi-même à la fois par rapport à soi-même, et par rapport à l'autre. Il médiatise aussi de chacun à chacun et de chacun à soi-même, la liberté d'être ou de n'être pas ici présent. Dans la rencontre interhumaine, il y a deux soi, deux corps séparés, avec, en chacun d'eux, une image de corps et un effet émis et reçu, différent, mais interférents par-delà leur séparation et leur ressenti différent. La rencontre les rend mêmement, c'est-à-dire aussi dans le même moment, librement reconnaissables en tant que séparés ; et, du côté du psychanalyste, le plus totalement possible présent au désir de communiquer par le langage, et sans corps à corps, avec l'autre. Ce mêmement veut dire, ici, que dans un temps et un espace communs aux deux, le temps et l'espace dévolus à leurs rencontres réitérées, leur éprouvé différent mais concomitant recouvre sens de par la communication qui peut en être faite. Ce sens est modifié par celui qui écoute, reçoit et répercute le témoignage de ce qu'il a perçu : qui est sens de la présence modificatrice entraînée en lui par celui auquel il est attentivement présent. Sens dès lors de présence modificatrice pour celui qui constate qu'il est écouté, attendu dans sa vérité, et peut se faire entendre.

Le langage de ces modifications, dues à la rencontre entre un psychotique et un psychanalyste, peut rester inconscient pour les deux participants, ou pour l'un des deux seulement ; son expression peut être infraverbale pour l'un ou pour l'autre, ou pour les deux. Il y a effet de langage dès que la variance est reconnue par chacun comme spécifiant leur rencontre, à aucune autre totalement semblable. Communication peut en être fournie, en partie, hic et nunc, et cela, selon le niveau de maîtrise de l'expression, quelle qu'elle soit, qui existe chez l'un, comme selon l'aptitude à percevoir de l'autre, au moment présent de la rencontre. La communication peut aussi être déposée dans des traces sur le papier, dans la pâte à modeler, dans des gestes faits dans l'espace — langage autiste, préverbal —, elle peut s'exprimer en phonèmes, en paroles, interprétables ou non interprétables immédiatement, par l'autre ou par les deux. Ce sont ces parties différées et diffractées dans des effets parallèles au langage verbal, ou substituées à lui, qu'il s'agit « d'entendre ».

La psychanalyse vise l'étude et le déchiffrement de ce langage inconscient, sous-jacent au langage communiqué consciemment hic et nunc, pendant le temps imparti à une séance ; temps qui est aussi vécu dans un lieu de présence commun à deux êtres humains, dont l'un, le psychanalyste, désire aider, par sa présence, l'autre qui, volontairement, accepte cette formation de travail.

Quel est donc ce travail que le psychanalyste désire soutenir ? C'est l'accession à la vérité dynamique actuelle de celui ou celle qui est là, présent, en face de lui. Son moyen pour y arriver, est cette présence du psychanalyste qui réactualise les pulsions inconscientes refoulées du psychanalysé qu'il écoute.

Dans la rencontre psychanalytique, quand il s'agit de psychanalyse des adultes, névrosés ou non, l'attention du psychanalyste est portée surtout, quoique peut-être pas exclusivement, sur la vérité cachée que transmet le fil des associations du langage parlé. Le psychanalyste prête son oreille au discours de l'analysé ; il n'évite pas d'entendre les récits les plus construits, mais il est spécialement à l'écoute du sens inconscient, fondement véridique de ce « sujet » dont est porteur le discours conscient du patient, qui témoigne plus souvent du personnage social de tout un chacun, que de son authenticité irréductible de sujet de son identité à travers son histoire. Les fantasmes concomitants, tus par l'analysé, transparaissent dans les silences, dans les sautes de thème, dans les lapsus, bref, dans les failles du discours conscient. Ce sont ces fantasmes qui décèlent la dynamique actuelle, inconsciente, du désir.

Lorsqu'il s'agit de tout petits enfants qui ne sauraient encore être séparés corporellement de l'adulte tutélaire sans périr, le psychanalyste, en face de réactions fonctionnelles, somatiques, écoute la mère, le bébé étant de préférence présent aux entretiens. Il tente de comprendre les réactions entraînées au foyer, dans la fratrie, par la naissance de l'enfant, les fantasmes inconscients dans l'éprouvé de la mère par rapport à son monde émotionnel consécutif à la conception, à la grossesse et à l'existence de cet enfant. Il tente de comprendre ce qui fait l'équilibre narcissique actuel de la mère, ses relations au géniteur de l'enfant, ou le rapport qu'a cet enfant pour elle, à des fantasmes œdipiens rémanents ; ou encore le rapport de ce narcissisme de la mère à une détresse actuelle due à la réalité des choses. Bref, le psychanalyste, dans son entretien avec la mère cherche à susciter son dire sur tout ce qui peut provoquer chez l'enfant, venant de sa relation au monde à travers sa mère, une intensification induite de ses pulsions de mort, plutôt que des attitudes a priori ou des réponses qui seraient des stimulations visant à entretenir ses pulsions de vie.

Cependant, le psychanalyste est attentif à l'enfant en lui-même, dans son désir existant de sujet tout réceptif mais promis à l'autonomie ; il tente, au moyen de son savoir théorique et clinique sur les stade précocissimes de la libido, d'éclairer par des paroles directement adressées à ce sujet encore infans, et que la mère64 peut et doit entendre en même temps que l'enfant, ce qu'il exprime par ces symptômes qui ont provoqué l'angoisse des parents et le recours au tiers, le psychanalyste. Le psychanalyste reconnaît ainsi dans ce bébé le sujet d'un désir dépendant des interférences énergétiques libidinales familiales et parentales. Il le reconnaît comme devenu, à cause de sa dépendance, à la fois somatique et émotionnelle, perceptive et réceptrice, le détecteur d'une communication perturbante.

Il y a des psychanalystes pour qui le nouveau-né et le petit enfant ne sont signifiants que du désir de leurs parents, du moins si je les ai bien compris. Pour ma part, si je pense que le désir des parents induit leur enfant par effet de langage, je pense que tout être humain est, dès son origine, à sa conception, lui-même source autonome de désir. Je pense que son apparition vivante au monde (à la naissance) est symbolique, en elle-même, du désir autonome de s'assumer, en tant que sujet tiers de la scène primitive, et sujet unique de l'accomplissement du désir génital conjugué des parents, dont il est le seul signifiant. L'appel à sa personne individualisée, prénommée par les phonèmes que les parents lui ont donnés à l'état-civil, prénom qu'il a toujours perçu au début de sa vie dans les paroles échangées à son propos, même si ses parents, depuis, ne l'appellent que d'un surnom puéril, peut être un appel qu'il perçoit. Cet appel, par la voix du psychanalyste, l'éveille au désir de se séparer de l'induction d'angoisse qu'il reçoit inconsciemment de ses parents, ou de sa seule mère : un désir — celui de sa mère — à quoi il ne peut, sans cet appel, que réagir en se soumettant totalement : vœu, chez la mère, qu'il ne soit que ce qu'il paraît être, son objet partiel, c'est-à-dire dénégation de sa césure natale. Cet appel de l'enfant par son nom, qu'il entend d'une voix nouvelle, l'éveille à être le représentant de ces phonèmes, au lieu d'être le représentant de la seule parole maternelle qui ne peut se dire que par le langage des symptômes de l'enfant ; ou, de même, de la parole informulable du père. Un père qui méconnaît dans sa paternité l'accomplissement d'un désir qu'il désavoue peut dénier chez un enfant sensible le statut d'engendré, sujet d'un désir propre, celui de vivre. Je me souviens d'un bébé de quinze jours, anorexique, dans les bras de sa mère anxieuse, envoyé au psychanalyste par un pédiatre non moins anxieux : j'avais avec la mère ce type d'entretien, dont je parlais tout à l'heure, alors qu'elle tenait dans ses bras son bébé niché contre elle. À chaque propos signifiant de la mère, je m'adressais à la personne du bébé, qui semblait sans perception. La mère me dit : « Vous croyez vraiment qu'il vous entend et qu'il vous comprend ? » Appelant alors le bébé par son nom, comme je l'avais fait précédemment, en scandant à son intention les propos de sa mère, je dis : « Ta mère croit que tu ne comprends pas. Si tu comprends que je te parle, tourne ta tête vers moi, afin que ta mère comprenne, elle aussi, que tu m'écoutes. » À ce moment, sous les yeux bouleversés de la mère, le bébé tourna sa tête vers moi, s'excentrant ainsi de sa position nichée en elle qu'il maintenait depuis le début de la séance.

Ceux qui ont compris, par la psychanalyse, que l'être humain est incarnation symbolique de trois désirs, celui de son père, celui de sa mère, et le sien, en tant que tous trois êtres de langage, n'en seront pas étonnés. On ne peut pas être psychanalyste d'enfant si on n'a pas cette foi en un sujet, sujet de son propre désir, dont témoigne ce corps-là respirant, n'en déplaise à ceux qui projettent sur un bébé leur seule foi en un tube digestif, végétatif, qui n'aurait pas déjà sa pleine signifiance symbolique humaine : c'est-à-dire ceux qui ne croient pas que le vivre d'un bébé encore infans pour autrui soit expression de sa parole, signifiant de son verbe « désirer », inconsciemment devenu chair au moment de la conception ; qui ne croient pas que le développement et la mort, à laquelle cette chair est promise, sont symboles d'une énergie inconnaissable en elle-même, à la recherche de son accomplissement par la médiation de rencontres sensées, créatrices de sens en chaîne, sens que ni la vie de l'homme ni sa mort ne suffisent à signifier. Cette énergie qui nous source et nous enveloppe, l'intelligence de notre chair, celle de nos comportements, de nos gestes et de nos mots, ne sont de ce sens que l'épaississement perceptible, substantiel ou subtil, épaississement du verbe « être » que nous manifestons, mais qui ne nous appartient pas. Nous le signifions à travers nos appels et nos réponses, nos rencontres éphémères entre semblables qui se reconnaissent dans une impuissance qui, seule, est semblable quoique différemment manifestée chez tous ceux de l'espèce humaine. Les émois d'amour, harmoniques subtiles du désir, nous ressourcent à l'être ; mais, hélas, l'être que nous percevons est toujours de chair mortelle, s'il est aussi de paroles qui le dépassent, qui lui pré-existent, et qui lui survivent, dans le temps comme dans l'espace. Toute parole ne peut prendre sens pour nous qu'en repassant par nos souvenirs de perceptions, à travers le défilé inconscient de notre image du corps. Celle-ci est symbole de ce corps charnel que l'expérience du vivre a mutilé, usé, perdu ; mais la douleur ou le plaisir ressentis au décours de cette histoire se sont accompagnés de mots entendus et échangés au cours des rencontres avec nos semblables ; et s'ils ont recouvert pour eux les mêmes émotions que les nôtres, ils ont pris sens de purs signifiants qui ont alors le pouvoir, indépendamment de la présence charnelle, de nous rendre présent à l'autre et de nous rendre l'autre, en son absence, présent. Nous nous plaisons alors à conjoindre à ces mots notre ressenti de sujet individuel ; leur sens évoque l'image inconsciente liée au ressenti disparu. Ces mots sont supports du narcissisme. L'être humain ainsi structuré au fil de ses affects au contact d'autrui, grâce au langage, humanise ses pulsions devenues exprimables selon le code des affects tissés au langage. C'est par ces paroles signifiantes d'un psychisme humain accordé à l'autre, que nous supportons la solitude de la peine et de la joie, l'épreuve de la séparation des autres dans l'espace et dans le temps, la séparation de la mort ; la mort qui, seule, nous assure, par la certitude et l'attente que nous en avons, de la réalité de notre existence, nous qui, sans le langage, n'aurions notion de l’Être que par son apparence caduque de chair éphémère.

Quand le psychanalyste rencontre de jeunes enfants mal vivants et qu'il s'engage avec eux à la recherche de leur vérité, il n'est ni pédagogue, ni éducateur, encore moins rééducateur et pas plus médecin. Son rôle est le même que dans son travail de psychanalyste avec des adultes. L'âge physiologique du psychanalysé seul diffère. Ces enfants mal vivants parlent par leur corps interdit, ou non organisé dans ses fonctionnements moteurs. Ils parlent aussi par un corps dont le fonctionnement végétatif est dérythmé ou présente un fonctionnement cybernétique non organisé, voire désorganisé, expression symbolique de leur angoisse à vivre ou de leur détresse. Ils s'expriment par un langage qui se refuse à la parole véridique, ou dans lequel la parole est synonyme d'absence de langage, c'est-à-dire d'absence de communication : sorte de bande magnétique de mots enregistrés dépourvus pour qui les prononce de sens pendant qu'ils sont prononcés. Le psychanalyste qui va à la rencontre de ces enfants doit être à l'écoute du langage du corps et du langage mimique. C'est qu'avant l'instauration de la parole expressive, existe (et perdure encore après l'apprentissage imitatif, passif, du langage verbal et gestuel) la langue des images du corps, inscrite dans les fantasmes se rapportant au narcissisme fondamental, au désir et aux besoins (en tant que supports de désirs y adjacents).

C'est ce langage des images du corps65 que le psychanalyste d'enfant et le psychanalyste de psychotiques doit comprendre et analyser. Ce langage, tous les êtres humains, tant qu'ils sont vivants, le possèdent. L'enfant ne possède que lui, avant d'être initié à son schéma corporel par la déambulation autonome et la rencontre de son image scopique dans le miroir : rencontre qui induira son identification formelle aux semblables de l'entourage, et qui à partir de cette découverte de ce qu'il donne à voir, induira son langage gestuel et langage parlé, phonématique puis grammatical, à se calquer par imitation sur ceux des adultes. Le langage des images du corps qui est, pour un sujet, le signifiant premier de toutes ses rencontres, est accompagné de kynèmes du schéma corporel et, dès que l'enfant sait parler, de phonèmes du langage vocal, à chaque rencontre avec des animaux et des humains. C'est ce langage (narcissique) des images du corps qui entre en résonance, de façon inconsciente, avec tout signifiant, et en particulier avec les paroles au-delà des corps toujours séparés ; ce langage peut aussi s'exprimer muettement par la gestique, dans le schéma corporel, de façon inconsciente.

L'attention et l'écoute totale, pas seulement auditive et intellectuelle, que les enfants ont des adultes, dépassent celles des adultes. Le champ d'attention des adultes est réduit, en général, depuis leur enfance, à l'expressivité consciente de soi, et à la sensibilité par contamination devant l'expressivité d'autrui. L'impressivité et l'expressivité des enfants, non coulées encore dans le moule du langage formel, je veux dire dans le code conventionnel de leur entourage, échappent en grande partie à l'écoute et à l'attention des adultes. Par exemple, les enfants perçoivent et reproduisent les bruits de tout ce qu'ils entendent ; les adultes n'en sont plus capables.

Le savoir éloigne de l'être immédiat. L'impuissance physique et l'inachèvement neurologique de l'enfant font croire à l'adulte que l'enfant n'a pas d'entendement en acte, mais c'est faux. Le sujet, chez l'être humain à l'état d'enfant, (infans veut dire qui ne parle pas), a la même finesse d'entendement qu'il aura à l'état adulte ; seulement, il ne peut pas en témoigner. Chez l'adulte, les mimiques elles-mêmes, conscientes et inconscientes sont, presque toutes, spécifiques du milieu social ou de la région géographique dans laquelle il a été éduqué ; ce qui signifie que dans leurs mimiques et leurs gestes, les adultes dits adaptés ont reçu, à tous les niveaux expressionnels de leur libido, la castration symbolique ; en d'autres termes, ils ont été marqués par la non-réception, à effet inhibiteur, des nombreux moyens de signalisation expressive que recèlent les mobilisations partielles du schéma corporel humain. Ces effets inhibiteurs scellent l'appartenance valeureuse de l'être humain en cours de croissance à un code d'expressivité qui fait de lui un élément cohésif du groupe familial, dont sa survie dépend encore et pour longtemps. La famille dans laquelle il grandit l'informe de lui-même et du monde. Il est nécessaire qu'il devienne un élément langagier, passif ou actif, des désirs et des besoins des sujets qui lui sont le plus proches, et dont l'éthique est une résultante inconsciente des complexes pulsionnels de chacun, remaniés par les interactions et influences de ceux qui jouent de fait le rôle de détenteurs du pouvoir.

Les adultes restent et sont toujours plus ou moins assujettis, plus ou moins conditionnés, il faut dire : toujours plus ou moins aliénés, à leur vérité impressive et expressive fondamentale. Combien de fois n'entendons-nous pas des adultes dire d'un enfant « il ne dit ou ne fait que des bêtises », (c'est-à-dire des choses dépourvues de sens pour moi adulte), alors que l'enfant, au contraire, par tous ses comportements et tous ses dires, parle d'or, et agit authentiquement, animé qu'il est par son désir (inconscient), non encore engagé totalement (avant l'Œdipe), dans l'identification à un élément social responsable. Il ne le deviendra que par l'intégration de la loi que le passé-flamme de l'angoisse de castration œdipienne (l'incandescence du désir génital filial s'y consume impuissant) liera, dans sa libido génitale, à l'interdit de l'inceste. On sait, par exemple, que les adultes n'ont plus la possibilité de prononcer tous les phonèmes dont le gosier humain est capable dans l'enfance ; l'image inconsciente de leur larynx conjointe à celle de leur ouïe est devenue incapable d'émettre, et même souvent d'entendre, des sons qui n'ont pas été validés dans l'échange langagier avec le groupe, lequel est d'abord significatif par la mère, puis par la famille, à travers les phonèmes de la langue maternelle. De même pour l'inceste. L'adulte conscient est incapable d'accomplir un désir génital filial.

Tous les êtres humains sont donc inconsciemment, par leur adaptation langagière au sens large du terme, des traîtres au regard de leur ressenti, qu'ils ont, par habitude prise de ne jamais véridiquement l'exprimer, refoulé plus ou moins précocement. Le ressenti peut alors rester enclavé, sans moyen de se communiquer. La musique est un moyen d'exprimer des tensions physiques et émotionnelles dans un registre auditif autre que le langage ; la musique est une « sublimation » des pulsions et affects référés à l'oralité. Elle utilise en les organisant expressivement les fréquences, schèmes et modulations que le langage parlé a refoulés. La danse permet d'exprimer, par des mouvements et des attitudes expressives, comportementales et langagières, ce que la bienséance a obligé de refouler dans l'expressif gestuel habituel. La danse est une sublimation référée à l'analité. Pulsions et affects peuvent tous être « sublimés ».

Tout artiste est médiateur d'expressions interdites ou refoulées, quel que soit le secteur langagier où son art s'exerce, où son imagination créatrice libère ce refoulé qui n'a pas pu, en son temps, s'exprimer. Il permet aussi à son vécu actuel, et non plus au seul vécu archaïque, de s'exprimer autrement qu'avec le seul langage courant interpersonnel. Son art est spécifique de sa structure libidinale originale : c'est ce qui, souvent, fait juger les artistes comme de grands enfants. À tort : car les pulsions libidinales de l'adulte, sourcées à un substrat biologique lié à un schéma corporel génital achevé, sont fondamentalement différentes de celles de l'enfant qu'il a été. C'est l'angoisse de castration œdipienne qui, surmontée par l'intégration de l'interdit de l'inceste, confère puissance créatrice et sociale, à l'option artistique par laquelle s'exprime un sujet, dans son authenticité et son originalité irréductible.

Les adultes que l'épreuve de la castration œdipienne génitale n'a pas complètement humanisés dans la concordance vécue de leurs paroles avec les paroles de leurs parents en réaction à leur ressenti et à leurs actes, ou ceux que des traumatismes séducteurs, effectivement venus des adultes, ont mutilés de leur désir dans l'enfance, et rendus en partie invalides au cours de la sexualité prégénitale, gardent une impuissance structurale qui transparaît dans leur langage mimique, leur langage parlé, et même leur langage somatique, et qui fait d'eux des inadaptés momentanés ou des inadaptables définitifs.

Les psychosomatiques, les psychotiques, les névrotiques, peuvent tous certainement être psychanalysés, et retrouver — grâce au transfert où se revit, dans la relation au psychanalyste, les épreuves marquantes de leur histoire — la libido jusque-là indisponible pour la communication et la créativité. Au cours du travail, ressurgit la vérité de leur désir délié de ses angoisses ; la mobilisation des pulsions, ainsi réactualisées dans la communication au psychanalyste, en rend le sujet témoin ; leur mise en langage par la rencontre avec la personne du psychanalyste, leur donne valeur humaine. Leur expression dans le langage les confronte à l'imaginaire du désir, et à la castration de la réalité. Le transfert analysé permet au sujet de reconnaître son désir et d'intégrer ses pulsions à leur fonction symbolique, dans sa relation au monde.

On entend dire souvent que le travail psychanalytique peut être dangereux, qu'il disjoint des couples ou qu'il stérilise des artistes. Eh bien, si leur accession à leur vérité aboutit à la perte de sens pour eux de leurs options préalables, c'est que l'engagement de ces sujets n'avait été qu'un engagement névrotique, et pour les artistes de profession, que leur créativité n'était pas authentique. Ce qu'ils avaient construit s'avère, au travail de la psychanalyse, être un évitement de leur communication, un évitement de leur responsabilité en société, plutôt que ce que l'entourage y voyait, la preuve qu'ils avaient assumé à la fois leur désir et son inscription dans la réalité d'une créativité responsable. Aucun amour vrai, vivant, n'est dissociable par le travail de la psychanalyse. Aucune communication d'un artiste authentique n'est stérilisable par une psychanalyse ; car l'artiste continue de percevoir beaucoup plus que les autres, et donc son désir de le communiquer aux autres demeure. Ce qu'il y a d'authentique chez un être humain ne l'est que plus après une psychanalyse. Mais il est vrai que des êtres qui n'arrivent pas à communiquer, ni à créer dans la vie sociale, ont trouvé des moyens latéraux de s'exprimer dans un art refuge, qui perd pour eux son sens lorsqu'ils ont retrouvé l'authenticité de leur dynamique.

Lorsqu'au cours d'une psychanalyse, le lien conjugal s'avère n'avoir pas d'autre sens qu'imaginaire et névrotique, il peut arriver que le sentiment de la responsabilité, qui se développe et s'affine chez le psychanalysé, lui impose d'accepter la vérité, et d'assumer la rupture de son lien marital. Mais sa responsabilité dans la mise au monde d'enfants, qui peuvent être nés de cette union névrotique, ne lui en est que plus consciente, et plus importante sa part dans leur éducation. Il est certain que de retrouver sa vérité, impose à l'être humain une beaucoup plus grande responsabilité dans ses actes, et dans sa relation aux autres. Une psychanalyse est, lorsqu'elle est conduite jusqu'au bout, un travail d'élucidation de vérité et un éveil au respect de la liberté d'autrui. Pour ma part, je connais beaucoup de couples névrotiques auxquels la psychanalyse de l'un des deux conjoints a rendu la communication possible, couples qui, avant la psychanalyse, n'avaient plus de sens dans leur vie génitale ou dans leur compagnonnage conjugal. Ils étaient, avant l'analyse, et depuis longtemps, intimement séparés, parfois ennemis ou étrangers, parfois (en surcompensation) devenus régressivement dépendants l'un de l'autre dans l'ennui ou le victimat, deux effets beaucoup plus nocifs pour la structure et le développement vers l'autonomie des enfants éduqués au contact de ces parents mal mariés, que ne l'est une séparation officiellement assumée, sinon sans déception, du moins sans conflits.

Mais revenons à notre propos, qui est le travail psychanalytique avec des psychotiques. La psychanalyse, face à des psychotiques, doit s'appliquer à l'étude de fragments de fantasmes, parfois à leurs traces dans les failles inconscientes du langage parlé, dans les contradictions entre les actes et l'expression mimique du visage, ou gestuelle du corps. L'attention du psychanalyste doit dépister, par une observation fine, une érotisation archaïque ou déplacée, orale, anale ou génitale, dans des fragments du soma : zones érogènes, organes ou systèmes d'organes, qui parlent ou crient leur désir méconnaissable dans l'ensemble non cohérent de la personne ; dépister le sens perturbé, enclavé, distordu, que cet érotisme a pris par rapport à l'ensemble. Une telle perception recourt, au cours de la rencontre psychanalytique, à des traces différées et diffractées dans des dessins, dans des modelages, exécutés pour l'analyste, concouramment ou non avec un discours associatif, au cours des moments où le psychanalysé s'exprime à la personne du psychanalyste : expression qui ne se place pas toujours lors des rencontres effectives mais consiste parfois en des messages entre les séances silencieuses ou verbeuses.

La propre psychanalyse du psychanalyste l'a préparé à moins de pour soi, ce qui lui permet d'être attentif à l'autre pour lui-même, et à travers sa seule histoire. Pour le psychanalyste, ces fragments épars, ces traces de fantasmes, présentifient, du côté du psychanalysé, mais aussi du côté du psychanalyste, le phénomène de la rencontre, soit de la rencontre à toute personne quelconque, soit de la rencontre à la personne de cet autre électif avec qui le psychanalysé éprouve à nouveau les émois de son passé, et c'est alors le phénomène du transfert. Mais il n'y a véritablement « rencontre », au sens d'une reconnaissance de langage humain entre psychanalysé et psychanalyste, qu'au moment où le psychanalyste déchiffre le sens inconscient, exutoire ou créatif, du ressenti émotionnel de l'analysé : ce qui, même pour le sujet qui l'a donné, est en tout ou en partie voilé. Quant au dire du psychanalyste, il est parfois nécessaire, quelquefois adjuvant, et son agir a toujours valeur de langage ; il s'en sert pour mieux présentifier à l'analysé ses dires signifiants.

On observe dans ce travail de déchiffrement, que la plupart des fragments amenés par l'analysé, Dominique, dans le cas de l'observation présente, ont pu être reconnus comme des effets de langage différé d'un désir sous-jacent, ou comme des effets d'un langage diffracté dans des fantasmes visant à exprimer, en le figeant, un désir du sujet allant-devenant autonome et masculin ; désir dont la reconnaissance jusqu'à la psychanalyse, n'avait pas été, humainement ni éthiquement, sentie. Différé, d'ailleurs, peut être compris dans les deux sens : c'est-à-dire qu'il s'agit d'un désir imaginé dans un autre temps que celui où Dominique le vit, et où il pourrait le satisfaire, ou dans un autre lieu, ailleurs, grâce à la médiation du fantasme d'un autre corps que le sien : corps qu'il fantasme dans une sensation aliénée, imaginée ailleurs, ou imaginée autre que dans la réalité actuelle de ce corps d'adolescent garçon. Aussi les fantasmes sont-ils les seuls moyens d'expression, pendant toute une partie du traitement : il s'agit d'émois figés depuis la petite enfance, qui doivent trouver le moyen de s'exprimer, qui répondent à une image du corps d'enfant qui n'était pas symbolisable à l'époque, et qui a disparu depuis. Le corps actuel de Dominique ne lui fournit plus les mêmes références qu'autrefois. Il est le lieu de perceptions érotiques inclassables humainement, faute d'échange symbolique au cours de son développement avec géniteurs et fratrie, dans des rencontres interhumaines parlées et sensées du fait de leur propre castration œdipienne. Ce n'est qu'à la fin de ses rencontres avec moi que Dominique parle comme parle un être sain ou névrosé, c'est-à-dire à ma personne, et en réponse à mes dires ou à mes questions. Pendant toute une partie du traitement, il n'est jamais ou presque, question de ma présence dans ses questions, dans ses dires, ni de lui actuel ; mais il agit mystérieusement, il déparle ou parle d'ailleurs, d'autres lieux, d'autres rencontres, d'autres temps, de « personnages » qu'il veut « non préhistoriques » et dans lesquels une partie de sa libido se projette aliénée, prêtée à des corps qu'il invente, étrangers aux caractéristiques des espèces vivantes connues, étrangers à l'espèce humaine, ou inversés de sexe : c'est-à-dire en situation érotique inarticulable à une demande venant de son corps actuel qui s'adresserait à un autre corps actuel.

Le désir paniquant confusément pervers, référencé à tous les stades archaïques libidinaux, non assumé en clair au début de la rencontre à ma personne, est de même espèce que celui que Dominique ressentait répétitivement depuis son entrée dans la psychose, vis-à-vis de toutes les autres personnes rencontrées. La preuve en sont les dires, les modelages stéréotypés et les dessins stéréotypés, les propos où le délire domine, par quoi Dominique s'exprimait semblablement partout depuis des années et que j'ai rapportés en témoignage des deux premières séances. Dans ce discours délirant, on s'en souvient, on pouvait entendre que les autos (autonomie du désir) se réfugiaient et se camouflaient dans le feuillage des arbres (image du corps référée au corps végétatif, dans l'ineffable viscéral de l'angoisse).

À la seconde séance déjà, une modification s'amorce. Le « personnage » est modelé avec deux axes, encadrant le thorax, au lieu d'un seul qu'il avait toujours depuis des années66.

Dans ce contact refusé qui caractérisait Dominique, il m'était absolument impossible, au début du traitement, de le comprendre, mais non de l'écouter, ni de lui prêter mon ouïe en essayant de lui articuler un entendre : qu'on voie la différence des oreilles entre le personnage nouveau et le personnage stéréotypé.

C'est lorsque vient la fin du traitement de la psychose — lorsque devrait venir, si possible, le traitement de la névrose —, que nous comprenons ce que Dominique redoutait de tout être humain. C'était, selon l'expérience acquise au contact des personnes qu'il avait antérieurement rencontrées, la non-reconnaissance de ses angoisses dues à un désir cannibale et incestueux, désir constamment encouragé et surexcité par l'imposition à son corps et à son sexe du corps de sa mère, et par le danger alors éprouvé d'une tentation, à tous les niveaux, de consommation charnelle par et dans son corps : corps qui ne savait même plus, et de moins en moins l'aurait su, s'il était celui d'un mâle ou d'une femelle, de quelque espèce historique, préhistorique, ou hallucinée, para ou anhistorique.

Mais, au début du traitement, ce n'est pas ce que Dominique craignait qu'il nous fallait dépister ; bien plutôt, comment il se ressentait dans sa panique ; et pour le savoir, il me fallait tenter de comprendre dans le transfert comment il ressentait ma présence et faisait ainsi face au fantasme que moi, comme tout un chacun d'ailleurs, je lui procurais. Les représentations modelées et dessinées, par leurs variantes, ont servi d'illustrations, d'images à la fois des fantasmes du corps médiateur, et de barrage à la rencontre avec moi.

Quelques propos déclaratifs de mon fait, en réponse au langage peu courant de Dominique, lui ont apporté l'effet de rencontre. Qu'on se rappelle le moment où il a dit, comme à la cantonnade, en claironnant : « Quelquefois, lorsque je me réveille, je me dis que j'ai subi quelque chose de vrai ? » À quoi j'ai répondu : « Et qui t'a rendu pas vrai. » Aussitôt : « Mais oui, c'est ça, comment le savez-vous ? » Les premiers mots d'un enfant, ou d'un psychotique, sont comme le premier rêve du névrosé adulte. Savoir les enregistrer et les écouter comme pleins du sens de toute la suite est très important, et c'est parce que je lui ai dit que je ne le savais pas par moi-même, mais que c'était lui qui venait de me le faire comprendre, que c'était donc sa propre expression par moi reçue qui m'avait fait lui répondre des mots qu'il ressentait vrais, preuve que je l'avais entendu et que je l'avais compris, c'est cela, qui lui a fait effet d'une écoute nouvelle, l'effet de la rencontre, l'effet que le silence de mon écoute était plein de sens, ce sens dont il parle : « Du bruit, du bruit, et puis tout d'un coup le silence complet qu'on entendrait une mouche voler, j'aime ça. » Effet de silence à plusieurs, après le bruit des paroles, associé sans doute au souvenir du coït des parents dans leur chambre que Dominique occupait quand il était petit, c'est-à-dire le silence de la rencontre créatrice dans l'angoisse des mouches, ôtant quiétude aux vaches laitières (sa mère ou moi) ; signifiant aussi, peut-être de la jalousie persécutrice du témoin que j'étais et dans lequel les souvenirs d'enfant de Dominique se projetaient : moi, témoin auditif et visuel de son comportement avec lui-même, par lequel Dominique présentifiait une sorte de corps à corps constant, revécu en fantasme muet, de façon autiste et stérile.

Mais cette rencontre continuait de me situer parmi les personnes très dangereuses ; puisque j'étais reconnue valable par son entourage, je devais être semblable aux autres, et de connivence avec eux. Je devais être aussi contaminée de cette incompréhension et de cette réprobation dont son entourage faisait montre vis-à-vis de son angoisse, je veux dire de cet habitus symptomatique qui faisait de lui un ségrégué. Aussi le transfert fut-il très ambivalent dans la confiance et la méfiance, jusqu'à la quatrième séance.

C'est peu à peu, par des effets de rencontre de sens, que, grâce à mon écoute, dans le transfert, je suis venue à sa périphérie, cohésive, proche, mais extérieure à lui, qui devenait à son tour cohésif, non morcelé par moi en qui, sans corps à corps, il se mirait, en qui il mesurait l'espace expressionnel dans lequel il pouvait dorénavant se situer, se référer, et communiquer (avec moi) sans danger d'être coopté, ou détruit par un désir (le mien) qu'il projetait à l'instar du sien, mutilateur cannibale.

C'est ainsi que, dans le transfert, le psychanalyste devient le symbole de la cohésion de la personne en cours d'élaboration, de la personne du psychotique. En même temps, il devient le représentant de la mémoire attestée d'un ressenti répétitivement éprouvé et qui prend sens de réconciliation libidinale narcissique. Ce processus advient du fait que l'exprimé du psychanalysé est toujours reconnu valable par le psychanalyste, même s'il ne le comprend pas consciemment. Ce phénomène est en lui-même symbolique d'une rencontre authentique avec un spécimen humain67 dont la semblance réveille le reste des traces du passé, sans entraîner l'effet décohésif d'une déstructuration sensori-cénesthésique. La variance actuelle de ce qui est perçu par le sujet au contact du psychanalyste appelle l'évocation de ressentis semblables, d'intensité diverse, dans d'autres circonstances, dans des rencontres qui se sont produites ailleurs, en d'autres moments et en d'autres lieux, avec d'autres personnes, d'autres vivants, d'autres choses ; mais cette rencontre, ici et maintenant, est garante de la dynamique du corps ici présent, et non pas d'un corps emporté dans sa réalité avec l'imaginaire retrouvé. Tout cela n'est possible que dans le phénomène du transfert, par la médiation de ce que l'analysé exprime et de ce que l'analyste prouve qu'il reçoit. L'analyste lui-même n'est atteint ni sentimentalement, ni sensoriellement par les fantasmes : le psychanalysé le retrouve semblable. Sa réalité demeure semblable au cours des séances, quelle que soit l'angoisse ou la violence des pulsions exprimées par le psychanalysé. L'analyste peut alors être calmement considéré en sa place et son rôle d'imaginaire, que l'autre clive du champ symbolique : au lieu d'être confondu dans un corps à corps agi, ce qui pourrait se passer s'il y avait corps à corps ludique ou maternant, s'il n'y avait pas le colloque à distance des corps entre analysé et analyste.

Pour étudier le langage diffracté et différé dans le comportement, les dessins, les modelages et le discours de l'analysé, le psychanalyste est face à des fantasmes (voire à des fantasmes de fantasmes68), des masques en pelure d'oignon, pourrait-on dire, « résistances » qu'il doit totalement respecter, s'il veut secourir le sujet dans son rapport à lui-même, reconnu masqué, mais libre aussi de le rester.

Lorsque le sujet a trouvé une expression, ou une compréhension de son expression, chez le psychanalyste, de quels moyens ce dernier dispose-t-il pour provoquer la reconnaissance de l'effet conscient de rencontre ? Il dispose, à mon avis, d'une verbalisation qui déclare les événements effectivement vécus par le sujet, tout de suite, actuellement, dans la séance, en les interprétant comme probablement associés à un événement historique antérieurement vécu, ou en les rapprochant d'un événement dont lui, le psychanalyste, a eu connaissance soit par un dire antérieur de l'analysé, soit par une information venue de l'entourage responsable, les parents. Le psychanalyste doit d'ailleurs dévoiler les sources de son information, lorsqu'elle n'a pas été donnée en présence de l'analysé. Je parle ici d'un sujet forclos, aliéné, aussi bien que d'un sujet encore trop enfant pour qu'il ait pu fixer les coordonnées des événements auxquels il a été mêlé émotionnellement, qui l'ont marqué, et dont les propos qu'il tient — comme les fantasmes accompagnant ses dessins et modelages pendant les séances — dévoilent, en le déguisant en même temps, le style libidinal de l'époque où il les a vécus sans les intégrer. Sont alors interprétables des traces qui renvoient à la totalité du fait historique vécu, parce que évoquées à nouveau dans le transfert. Et c'est cette référence au fait vécu qui est l'analyse du transfert.

Outre cela, le psychanalyste dispose de sa propre compréhension, celle que lui a apportée l'expérience de sa propre psychanalyse, celle de nombreuses observations d'enfants sains, au décours vécu de leurs époques prégénitales ; époques où ils réagissent spontanément par des moyens de défense, des réactions de simulation ou des réactions créatrices, symboliques, mythomaniaques, aberrantes, ou encore par des réactions appelées symptômes, à des épreuves d'impuissance ou de castration ; toutes réactions qui dans le cas d'enfants dits normaux, soutiennent, le temps qu'il faut, leur narcissisme, et contribuent à structurer leur personnalité face aux épreuves réelles et aux traumatismes que tous les humains rencontrent avec des intensités différentes.

Il me semble impossible de s'occuper de psychotiques sans avoir connaissance et compréhension des enfants de moins de 3 ans. Beaucoup de troubles somatiques des adultes viennent de la forclusion des moyens d'expression propres aux émois prégénitaux récurrents dont les sujets sont le théâtre, dans telles de leurs relations émotionnelles, électives ou non, je veux dire ressenties ou non par eux comme érotiques, mais qui le sont. Je pense à ces réactions psychosomatiques dues à certaines rencontres dans le travail, rencontres du patron, de collègues, qui provoquent des tensions ; ou à ces régulations de tensions parfois critiques dans des familles où vivent ensemble des enfants d'âges divers, chaque participant étant en cours de développement à un niveau libidinal différent. Il y a alors, pour certains d'entre les enfants, des épreuves liées à la vie en commun, dont ils sont parfois touchés jusqu'à être ébranlés ou détruits dans leur structure psychique par le comportement des autres représentants de la fratrie : non pas à cause de ces comportements en eux-mêmes, mais à partir de ce que, dans l'imaginaire, ils représentent pour eux, par rapport aux instances inconscientes de leur psyché, toujours référés qu'ils sont, de près ou de loin, à l'un des parents : il semble à l'enfant qu'un des parents se trouve supplanté dans son rôle, par rapport à lui ou par rapport à l'autre parent, par ce frère ou cette sœur, qui à l'occasion devient l'interlocuteur valable du deuxième parent, à la place du conjoint. La triangulation œdipienne, base de la structure de tout être humain jusqu'à la fin du complexe d'Œdipe, est ainsi fragilisée ou disloquée.

Si les enfants sont dans un état de disponibilité particulière ou de surmenage, ils sont encore plus vulnérables à ces perturbations. Alors, les dimensions clés de l'équilibre de chacune de leurs étapes libidinales révolues peuvent être remises en question par contamination : par exemple, entre 10 et 20 mois le tabou du cannibalisme, lorsqu'ils voient un puîné téter ; ou bien celui du meurtre, surtout entre 2 et 3 ans, lorsqu'ils entendent parler valeureusement, par un représentant du Moi idéal du moment, de la mort donnée à dessein ou reçue au cours d'un combat ; ou bien il y a déstructuration des bases narcissiques par l'assistance à des faits humiliants pour les parents ou l'audition de propos dévalorisants, vrais ou faux, concernant les parents, s'ils sont venus de personnes respectées par l'enfant, alors que ses parents sont encore les représentants de son Moi idéal : c'est le cas chez un enfant qui n'a pas passé l'épreuve du complexe d'Œdipe ou est aux prises avec son angoisse spécifique. L'acquis au contact des parents qui a servi de base de départ, puis de tremplin ou de soutien aux attitudes culturelles, donc à la fonction symbolique structurante de sa personne, peut être ainsi fragilisé, ou même détruit69.

Il y a, au cours du développement de l'être humain, des mutations érotiques dues à la fois au développement physiologique du corps et aux expériences imaginaires, et surtout aux perceptions sensorielles non verbalisées que l'enfant a dû assumer. Leur symbolisation, nécessaire pour que ces expériences soient dépassées, dépend en partie des paroles et des réactions émotionnelles des adultes, de la confirmation ou de l'infirmation, à cette époque même, de la valeur éthique des expressions libidinales que l'enfant donne de ce qu'il pense, de ce qu'il voit, de ce qu'il fait, ou de ce qu'il voit faire. Les personnes parentales auxquelles il ne peut pas faire autrement que de chercher à s'identifier, en tant que représentantes, dans des corps adultes, de lui-même allant-devenant adulte, sont particulièrement importantes. Ainsi, à travers le phénomène de la rencontre, tel qu'il se produit entre un psychanalysé et son psychanalyste, dans la relation de transfert, c'est lui-même en tant que sujet situé ailleurs qu'en son corps et l'informant, que retrouve le sujet : grâce à la relation de transfert et à travers le prisme d'une historicité partagée avec les êtres vivants du même groupe humain, familial et social, libidinalement investi relativement au phallus, c'est-à-dire à l'indiscutée valeur.

C'est pour cela que dans chaque cas, toutes les personnes qui ont contribué à définir la structure du sujet, semblent, pour celui-ci, par leur désir, intriquées au sien, en tant que cause de ses difficultés. Les sentiments de malaise, de culpabilité, cherchent des responsables, sinon des coupables. Dans le public, non informé de psychanalyse, ou pas assez informé, on tient encore des propos du genre : c'est à cause de ceci qu'il est devenu comme cela. Avec des parents comme ça..., etc. Or, ce ne sont pas toujours les événements de la réalité, ni le comportement éducatif de parents, exceptionnels ou banaux, qui sont la véritable cause des troubles psychotiques ou névrotiques. Il s'agit d'une dialectique. Que les personnalités de l'entourage parental ou éducateur aient été, ou soient encore, infirmées par rapport à une pseudonormalité qui n'existe pas dans l'éducation, ou désadaptées à la société par rapport à des critères toujours flous, ou qu'elles aient disparu, n'importe pas ou importe peu, dès lors que cela peut se dire : surtout à partir au moment où l'enfant est en psychanalyse.

Ce n'est pas non plus l'événement réel — qui revient en souvenir, ou qui est resté fixé en mémoire —, qui importe, de par lui-même. Mais l'émoi contaminé de dépersonnalisation, ou de distorsion valorielle humaine, que le sujet en a éprouvé, auquel il a survécu et auquel il lui faut accepter de renoncer. En effet, cet émoi, ayant été narcissisant à sa manière, du fait seul que le sujet en son corps en a survécu, il est très difficile au sujet d'y renoncer, que le souvenir fasse partie de son mythe personnel ou qu'il y en ait des témoins. Il lui faut passer pour cela par le transfert grâce auquel tout se réactualise, puis ensuite faire son deuil du psychanalyste — son compagnon de travail —, en même temps que de son passé.

Tout ce qui dans les dires, les événements enregistrés ou les comportements parentaux, laisse entendre que l'inceste, le meurtre, le cannibalisme, sont des désirs permis, des désirs dont seule l'impuissance due à la condition enfantine, découlant de la prématurité, temporise la satisfaction, tout cela constitue effectivement des expériences traumatiques. L'éducation protégée où l'enfant est tenu dans l'ignorance des épreuves réelles de ses parents, maintenu par eux dans un statut d'ignorant sexuel et politique, est aussi une éducation traumatisante, parce que sans délimitation par des paroles entre l'imaginaire et la réalité. Mais ces expériences traumatiques survenues au cours du développement sont concomitantes de la construction du narcissisme du sujet, et sont de ce fait intimement liées à son être au monde. C'est pourquoi un éclairage intellectuel, ce qu'on appelle une « prise de conscience », ne peut suffire à libérer la dynamique de l'inconscient. Il faut d'abord que s'établisse la relation du narcissisme du sujet à son psychanalyste. Puis, par le travail de l'analyse, le déroulement des associations libres, l'étude des rêves, il faut que le psychanalysé revive, en relation à son analyste, des états émotionnels archaïques, qu'il confronte ainsi son monde imaginaire à la réalité, confrontation pénible et souvent bouleversante, épreuve que la relation à l'analyste permet de supporter, et dont dépend la retrouvaille de l'ordre symbolique perdu. Toute rencontre d'un sujet ainsi précocement traumatisé tout au long d'une éducation protégée éveille tôt ou tard, exprimés dans la relation de transfert, des désirs inscrits comme éthiquement valables dans leur visée vers leur accomplissement mais qui, par la déshumanisation, la décréativité dont leur accomplissement serait maintenant porteur dans la réalité, aboliraient les images humaines de soi, s'ils apparaissaient ailleurs que dans la relation analytique. Or, l'image humaine de soi est en société le support habituel et nécessaire du narcissisme sain. De plus, pour le sujet lui-même, l'abolition en tout ou partie de l'image du corps, c'est l'affleurement des pulsions de mort. Aussi, pour éviter cet affleurement, le sujet préfère-t-il inscrire son narcissisme dans les fantasmes d'un soi-même autre que référé à son propre corps, ou autre que référé à ce corps sexué génitalement qui est le sien dans sa réalité, ou même autre qu'humain, ce qui peut le conduire à délirer. Il préfère aussi prêter ses pulsions de mort à un autre être humain, à l'analyste qui paraît en effet, grâce au transfert, représenter, réactualisé dans le temps et l'espace, soit le sujet lui-même, soit un personnage pour lui réel, actuellement ou dans son enfance, soit encore un personnage symbolique ou fantomatique, ou même magique.

C'est pourquoi la rencontre d'un sujet sous tension de pulsions de mort, ce qui est le cas du psychotique, est la réalité que l'analyste doit assumer sans fantasme, c'est-à-dire sans valeur narcissique pour lui-même, afin que ces sujets traumatisés et psychotiques puissent poursuivre leur dangereuse option, leur dangereux pari de perdurer humain dans ces rencontres envahies de toutes les résonances inconscientes pulsionnelles de vie ou de mort qui seraient non maîtrisables si elles n'étaient pas symbolisées dans un transfert.

Chez le psychotique, les pulsions de vie provoquent le surgissement de l'angoisse de mort qui étreint son corps propre, paralyse les mécanismes de défense et peut même abolir tout dynamisme ; alors surgissent, désintriquées des pulsions de vie, les pulsions de mort grâce auxquelles l'angoisse disparaît ; mais les pulsions de mort n'ayant pas de symbolisation possible, leur prévalence est infirmatrice d'éthique.

Chez le névrosé, il n'y a jamais qu'angoisse de castration d'une zone érogène en relation avec un désir que le Sur-Moi interdit : cette angoisse est toujours confirmatrice de vie pour son corps propre, dont l'image est conservée grâce à l'angoisse de castration, qui chez l'adulte n'est jamais dissociable du désir génital auquel il donne sa valeur. Le narcissisme est alors éthiquement survalorisé par l'angoisse, laquelle confirme au sujet sa face humaine qui, indissociable de son corps, le spécifie comme être de raison, responsable de sa parole et de ses actes. C'est l'angoisse, en effet, qui est l'épreuve par laquelle il ou elle a, au moment de l'Œdipe, puis de nouveau à la puberté, subi la loi dont le dire, par l'autorité respectée (père ou substitut), l'intègre à la société des humains.

Telle est l'expérience psychanalytique que la thérapeutique des psychotiques m'a permis d'acquérir, quant à la rencontre interhumaine spécifique que médiatise le transfert, quand la forclusion des pulsions libidinales s'est symbolisée par la déraison et l'aberrance incarnées. En effet, les symptômes sont des effets symboliques de l'information, à un moment libidinal nodal au cours de la structuration ou de l'évolution du sujet, de son Idéal du moi par un Moi idéal, lequel était présentifié par une instance éducatrice au langage mystificateur, perverti, ou au langage absent. L'Idéal du moi non gardé, et non confirmé par une éthique génitalement orientée dans le sens masculin ou féminin du schéma corporel, conformément à l'espace-temps actuel, à chaque moment du schéma corporel expérimenté du sujet, le décentre de la parole et le livre, comme magiquement, aux pulsions de mort et à la dislocation de l'image d'un corps qui a « perdu la face » : la face, lieu du lien symbolique du corps d'un être humain et de sa parole.

Je dirai, pour conclure, qu'il est évident que toutes ces réflexions je ne me les suis pas faites pendant le temps du travail et des rencontres avec Dominique. Toutes les réflexions que j'ai notées au cours de ce cas, et celles que j'ai consignées ci-après, sont dues à la relecture des séances, notées par moi mot à mot ou presque, dont les modelages étaient par moi croqués en cours d'exécution dans leurs états successifs, qu'ainsi j'enregistrais. À ces séances, en les relatant, j'ai réfléchi après coup. J'ai réfléchi au sens de ce que Dominique manifestait, tant par ses dires que par ses expressions graphiques et plastiques, et par le courant modulé de sa communication transférentielle. Moi, tout yeux, tout oreilles, toute présente à sa rencontre, je sentais que j'étais le résonateur de sa vérité, qui se communiquait à lui à travers moi, sa psychanalyste. Que j'en aie compris le sens sur le moment, ce n'est pas vrai. J'écoutais, j'enregistrais, « ça » réagissait en moi spontanément. Lorsque je croyais comprendre, je parlais selon ce que je comprenais. Que je l'aie mieux compris après, oui, d'une certaine façon. Quoi qu'il en soit, comme on le voit, c'est un travail à deux dans lequel nous étions engagés, et, par le témoignage que j'en donne, j'espère que ce travail deviendra un travail à plusieurs, et même à beaucoup.

Dominique et moi sommes deux représentants de deux mondes qui sont arrivés à communiquer. Doués tous les deux de langage, moi plus adaptée au langage du plus grand nombre, lui moins ; moi moins méfiante de lui que lui de moi ; moi pensant, à tort ou à raison, que son habitus dénommé psychotique l'empêcherait d'accomplir sa vocation créatrice humaine, j'essayais, par ma compréhension, de l'y faire parvenir. Le lecteur trouve ici consigné le témoignage de cette relation symbolique ; laquelle fixe aussi un moment passager de la recherche psychanalytique de notre temps, à quoi mon désir est de contribuer.


62 Les pulsions de mort, référées aux émois archaïques oraux, provoquent la phobie du contact et l'angoisse de morcellement. Les pulsions de mort référées aux émois archaïques anaux et urétraux provoquent des compulsions obsessionnelles : idéatives et verbales de rejet ignominieux, ou motrices, à contenu vérificateur, scatologiques, conjuratoires et blasphématoires. Les pulsions de mort, référées aux émois génitaux, provoquent des angoisses de maladies incurables, de mutilation sexuelle, de rapt, de viol, de meurtre. L'angoisse de l'imminence de la réalisation des fantasmes susdits vis-à-vis de l'objet de transfert et vice versa est une des manifestations de la situation analytique.

63 On dit de l'analyste qu'il a une attention « flottante » ; ce mot doit être compris. Ce n'est pas une attention distraite, comme le croient certains. Il s'agit d'une écoute disponible à toutes les traces signifiantes, d'une présence à l'autre aussi dépourvue de barrages que possible. La formation du psychanalyste l'y prépare.

64 Le père aussi s'il est présent ; et s'il ne l'est pas, le psychanalyste doit toujours le rendre présent en paroles, en se référant à lui, par-delà son absence à l'entretien.

65 Cf. ci-dessous.

66 Voir p. 1 et 1.

67 Cf. sur le Moi et ses rapports au Je, ci-dessous, p. 1.

68 Cf. dans le cas de Dominique la vache qui rêve qu'elle est un bœuf, ci-dessus p. 1 (4e séance).

69 Les symptômes consécutifs à ces blessures sont très variés, depuis le « caprice » (micro-hystérie), toujours signe d'angoisse, jusqu'aux dysfonctionnements divers dans le langage, l'écriture, la scolarité, l'indifférence au jeu, en passant par des états de dévitalisation organique qui entraînent l'angoisse de l'entourage, la visite médicale, et les inutiles ou nuisibles thérapeutiques symptomatiques de style vétérinaire. Parfois les symptômes affectifs inconscients affaiblissent le terrain organique et entraînent, par moindre résistance aux germes pathogènes, de graves maladies organiques. La petite et la grande enfance sont les époques du psychosomatique dominant la santé comme la maladie. (Voir Psychanalyse et Pédiatrie.)