6. Cure psychanalytique à l’aide de la poupée-fleur *

Première observation

On m’amène une fillette de cinq ans et demi, Bernadette, qui présente une apparence de grand retard mental : elle fabule continuellement et ses associations verbales font penser à la schizophrénie ; cependant, il existe un contact affectif, de type agressif (toujours négatif), surtout à l’égard de sa mère.

L’enfant, longue et mince, garde la tête penchée (torticolis congénital ( ?)) ; elle présente un strabisme interne bilatéral, séquelle d’hémiplégie dite obstétricale ( ?), son bras gauche est replié, main gauche sur l’avant-bras, sa jambe gauche est un peu traînante. Elle parle d’une voix monocorde (sans modulations), criant comme si elle était sourde, la bouche crispée dans un sourire stéréotypé, et les propos qu’elle tient sur ce ton glapissant montrent une absence totale de sens critique et d’adaptation à la vie sociale. L’enfant est atteinte d’anorexie dite mentale, elle refuse de manger ; lorsqu’on la force ou qu’elle-même se force à avaler de la nourriture, celle-ci est, en général, partiellement vomie, soit immédiatement, soit un quart d’heure ou une demi-heure après.

Bernadette, qui est née à terme, a manifesté dès sa naissance un refus de téter ou de boire à la cuiller ; lorsque à cinq jours, on essaya de vaincre ce refus, l’enfant se mit à vomir du sang : « Elle faisait aussi du sang par l’anus », me dit la mère. Les vomisse-

* Revue française de psychanalyse, n° 1, 1949.

ments de sang durèrent une dizaine de jours, l’enfant n’étant alimentée que par goutte-à-goutte rectal de sérum glucosé et injections sous-cutanées de sérum de Quinton. Elle fut traitée par des frictions mercurielles. Au bout de dix jours, quelques cuillerées de lait coupé d’eau qu’on augmenta progressivement purent être gardées, mais elle s’alimentait encore mal.

A deux mois et demi, le bébé commença à bien pousser, mais sans reprendre son poids de naissance ; de trois à sept mois, elle parut bien portante, sage et avancée. Puis, à sept mois, on remarqua qu’elle ne se servait ni de sa main gauche ni de sa jambe gauche. Il sembla alors aux parents que, jusque-là, le bébé gigotait des deux bras et des deux jambes. On constata également un strabisme bilatéral interne. On la mit au sulfarsénol. On ne trouva aucun signe de laboratoire dans le sang ni des parents ni de l’enfant. Elle perça ses premières dents à six mois. A sept mois, on lui donna des bouillies ; elle présenta alors des spasmes du pylore et vomit tout ce qui ressemblait à de la bouillie épaisse (purée, compote de pommes, etc.). L’alimentation recommençait à être difficile.

A dix mois, elle se mit à parler. A un an, à marcher, mais en titubant, et la marche s’établit extrêmement difficilement. L’enfant eut des crises de vomissements attribuées par les médecins tantôt à des spasmes pyloriques, tantôt à des crises acétonémiques caractérisées. D’un an à dix-huit mois, l’alimentation et les progrès furent relativement satisfaisants compte tenu de ces difficultés ; puis, à l’âge de dix-huit mois, l’enfant passa quinze jours en refusant toute nourriture et toute boisson. Ces quinze jours furent très angoissants pour la famille et pour l’enfant, qui voulait manger et pleurait de ne pouvoir le faire. Au bout de quinze jours, dans un état de dénutrition inquiétant, l’enfant vomit un bouchon de pâte crue qu’elle avait dû vraisemblablement avaler sans témoin à la cuisine. Vers cette époque, elle fit une crise de nerfs à l’occasion de la visite d’un médecin venu la voir à moto, crise avec spasmes de la glotte et menace d’asphyxie. Pendant longtemps, l’enfant garda de là une véritable terreur du bruit de la moto et fit, chaque fois qu’elle en entendait une, et même au lit, des crises d’angoisse panique. Comme elle avait une très mauvaise vue du fait de son strabisme, c’est à cette vue déficiente qu’on attribua ses nombreuses angoisses (par exemple terreur de monter un escalier, de dormir dans le noir, de lâcher sa mère, à laquelle, pourtant, elle reprochait sans cesse d’être méchante).

Actuellement, c’est, dans ses jeux, une enfant de type paranoïaque, qui punit toujours ses poupées. Outre sa mère, vivent à la maison une bonne avec qui elle se montre très difficile et une sœur de vingt ans qu’elle dit « détester » et dont elle est jalouse. Elle aime bien, me dit-on, son père, qu’elle traite en camarade, et aime également beaucoup la société d’un petit garçon de son âge, Bertrand, qui habite l’immeuble et qu’elle appelle son frère, en l’identifiant à son père. Ces deux personnages sont, pour elle, confondus dans un même amour possessif et sadique.

Devant ce tableau, où je vois dominer l’organicité, et ce dès la naissance, il ne me vient pas à l’esprit (n’ayant encore en psychanalyse d’enfants qu’une expérience modeste) qu’un traitement psychanalytique puisse être de quelque secours ; mais la mère, qui a fait une psychanalyse il y a plus de dix ans et entendu dire qu’aux États-Unis on traite certains enfants arriérés par la psychanalyse, insiste pour que je rencontre l’enfant au moins pendant quelques séances.

Lorsque je vois Bernadette pour cette première fois, nous sommes le 18 novembre 1946. Elle est avec sa mère ; je n’ai pas de contact seule à seule avec elle. Là-dessus, mes propres enfants contractent la coqueluche et comme Bernadette ne l’a pas eue, tout projet de traitement doit être remis. Au moment où je pourrais la reprendre, l’enfant part, comme tous les hivers, dans le Midi. Sa mère me donne des nouvelles : « État de santé de Bernadette stationnaire, un essai de la mettre dans un jardin d’enfants a été tenté, l’enfant y est difficilement supportée, elle ne prend part à aucun exercice ni jeu collectif, elle est incapable de s’intégrer au point de vue moteur, autant qu’au point de vue caractériel. »

Le 28 mars 1947, deuxième séance, la première où je vois l’enfant seule. Elle ne paraît pas attacher d’importance à ma personne mais se parle à elle-même en un monologue glapissant, sur le mode que j’ai décrit plus haut. Elle dessine un sapin tout à fait abstrait (elle dit « sapiner9 » au lieu de dessiner) : un triangle rouge et jaune, qui n’a de vert que les contours ; elle dessine des formes qu’elle appelle des maisons, au milieu desquelles elle met des « boules qui éclatent les maisons ». Elle fabule sur « ses trois filles, ses deux bébés qui toujours chosent dans la bouche, cassent la bouche ou le ventre ». La mère doit s’absenter, j’en parle à Bernadette ; elle semble enchantée du départ de sa mère, très contente à la perspective d’un désir ainsi fantasmé : « papa toute seule ». Quel sens donner à ce syntagme ? On voit là l’expression de son désir d’être fille avec son père pour elle seule. Son corps de fille est vécu par elle comme siège de zone érogène orale et tube digestif confondus avec le corps de la mère qui, partie, absentéise son besoin et son désir de manger, mettant en danger le vivre, pourrait-on dire, somatique ; le désir sexuel génital féminin s’associe à l’homme sous le nom du père avec son sexe, dans la représentation qu’elle a de sa propre personne, comme si grâce à la présence de son père sans la mère elle possédait les deux sexes. Elle fait alors elle-même une coqueluchette peu grave avec toux coqueluchoïde, sans les crachats caractéristiques, mais qui l’oblige à suspendre ses sorties et donc ses séances chez moi. Dès le départ de sa mère, Bernadette fait une crise d’angoisse telle qu’elle ne peut plus manger quoi que ce soit sans vomir immédiatement. Son père a l’idée de lui faire griffonner une soi-disant « lettre » à sa mère et aussitôt l’enfant peut manger. Dès que l’enfant manifeste de l’angoisse à manger, d’elle-même elle « écrit » à sa mère et l’angoisse cède, permettant l’alimentation.

Un jour, la mère téléphone de l’étranger où elle avait dû se déplacer ; immédiatement, Bernadette se met à cracher de façon compulsionnelle.

Troisième séance, le 11 mai. Bernadette ne tousse plus, elle a repris ses séances. Ce jour-là, je note : bon état, craint le retour de sa mère : « Quand maman n’est pas là, je mange mieux. »

Quatrième séance, le 20 mai. Il s’est produit un petit incident ; la maman de son petit ami, pour une histoire entre bonnes, se brouille avec les parents de Bernadette et s’oppose à ce que le petit garçon et elle se revoient. On craint un fort traumatisme, mais Bernadette vient chez moi. A l’école, où on a consenti à la reprendre, elle ne se fait pas d’ami, ne suit pas le rythme des autres ; mais elle aime y aller, et elle devient beaucoup plus gentille avec son père.

2 juin, cinquième séance. Elle semble en bon état. La mère est revenue. Bernadette exprime beaucoup de sentiments négatifs à son égard : « Maman veut pas que je mange, elle veut voir dans mon cardiaque, elle est méchante, elle veut toujours fouiller dans mon cœur, mais c’est pas moi qui dis ça, c’est la guenon qui dit ça. » L’enfant a dû entendre parler de cardia à propos de ses spasmes digestifs et elle fait des associations verbales entre cardia, cardiaque, cœur, ventre et maison : « les boules dangereuses qui éclatent les maisons ». En montrant sa poitrine, elle dit : « On fait éclater tout ça, pour voir dans le cœur, c’est pour soigner. » Elle forge toute une fabulation sur la reproduction sexuée à propos des feuilles de sapin qu’on plante dans la terre et qui poussent. Entre autres propos schizoïdiques que je ne saurais rapporter tous, elle dit : « Si je meurs, j’irai vivre dans ma fille. » Elle exprime en fin de séance beaucoup de choses négatives sur sa bonne : « Méchante, faut la tuer. »

Arrêt du traitement pendant les grandes vacances.

Sixième séance, le 14 octobre. L’enfant revient, elle a passé un meilleur été, dit la mère, elle est moins difficile en société. Elle a toujours le même aspect très anormal ; sa voix criarde et monotone et ses fabulations avec moi et avec son entourage restent inchangées. Elle reproche à son père de ne pas l’écouter, en ces termes : « Ne te lune pas. » Elle a repris l’école, où on veut bien l’accepter à condition qu’elle ne vienne qu’une partie du temps et qu’elle ne prenne part ni aux jeux collectifs, ni aux séances de travaux manuels (école de type actif). Avec moi, elle fabule sans arrêt et donne l’impression d’être de plus en plus schizophrénique. Elle est jalouse, mais de façon adaptée : les seuls propos qu’elle exprime avec une syntaxe compréhensible sont des propos vindicatifs à l’égard, entre autres, d’un de mes enfants dont elle entend les pleurs, ou à l’égard des enfants qui jouent dans une cour de récréation qu’on peut voir de mes fenêtres.

Je décide de séances à quinzaine, seul rythme compatible avec les possibilités familiales.

Septième séance, le 20 octobre. Un jour, elle avait parlé de la « guenon » qui disait tant de choses méchantes sur sa mère. Cette fois, la guenon, qui est une fille, semble avoir une existence hallucinatoire. Cette fille-guenon est très méchante et elle n’est tellement méchante avec l’enfant que parce qu’elle l’aime énormément ; elle aime tellement Bernadette qu’elle veut entrer en elle. Elle veut profiter du moment où Bernadette mange pour être mangée en même temps que les choses et, si Bernadette mange la guenon, elle deviendra guenon. Bernadette m’a rencontrée en entrant dans mon immeuble et elle est furieuse de constater que j’existe « pour de vrai ». « Si la doctoresse existe, c’est que la guenon existe » ; car lorsque Bernadette rentre chez elle, je tiens dans ses fabulations autant de place que la guenon. Quand elle a fini de manger, sa mère l’aperçoit se frappant sur l’estomac à grands coups de poing : elle tape sur la guenon pour la faire sortir. Elle n’est désormais occupée que par ses fabulations ; ses poupées et ses animaux n’ont plus d’intérêt pour elle. (Quand elle est arrivée chez moi, elle détestait ses poupées et ses jouets, mais dormait avec un ours et un chat en peluche.) Les dessins qu’elle me fait représentent tous des formes abstraites, ornées de lettres et de chiffres érotisés : certains sont méchants ou laids ; depuis le sapin du premier jour, les végétaux n’apparaissent plus dans ses dessins, non plus que les représentations d’animaux, ni les représentations de constructions. A l’école, où l’on commence l’apprentissage des lettres, elle devient méchante, et se montre plus inadaptée que l’an dernier.

Devant ce comportement tout à fait narcissique, où l’affectivité est marquée uniquement du signe négatif, je suis frappée de l’allure paranoïaque, autistique et anxieuse que prend le caractère de l’enfant. C’est là que j’ai l’idée de donner à l’enfant une poupée-fleur. Voici comment elle me vient.

Au cours de mon expérience analytique, tant avec les adultes qu’avec les enfants, j’ai pu remarquer à propos du dessin libre qui, en séance avec moi, vient constamment soutenir la clinique, que l’intérêt porté aux fleurs et l’identification à une fleur, plus spécialement à la marguerite, accompagnent toujours le tableau clinique du narcissisme.

J’ai constaté à propos des enfants anorexiques (et j’ai pu faire la même remarque à propos des rêves de deux adultes) qu’ils donnent tous, dans leurs dessins libres, des images de fleurs ou de plantes dont les tiges présentent à un niveau quelconque une solution de continuité avec le sol ou le récipient nourricier et que, lorsque je demande au sujet à quelle place il se serait situé dans le dessin s’il s’y était représenté, il se projette en la fleur à la tige coupée. Chez les grandes fillettes ou les femmes narcissiques, les fleurs coupées ornées de nœuds priment toute autre projection, dans le dessin libre ou dans les tableaux qu’elles disent préférer.

Lorsque la maman me dit devant Bernadette que celle-ci n’aime plus ni ses animaux ni ses poupées, j’ai l’idée de répondre : mais peut-être Bernadette voudrait-elle une poupée-fleur ? A cet instant, Bernadette saute de joie et dit, au plus fort de l’excitation heureuse : « Oui, oui, une poupée-fleur, oui, oui... » « Qu’est-ce que c’est ? » demande la mère ; et moi : « Je ne sais pas, mais on dirait que c’est cela qu’elle aimerait. »

Le narcissisme des enfants à type de libido masculine (garçon ou fille à complexe de virilité) préfère se projeter dans des fleurs phalliques (lis, jonquille, muguet). Les roses, les anémones conviennent à la projection de soi dans le cas d’une libido narcissique de type féminin ; quant aux marguerites, elles sont les premières représentations florales de tous les enfants, filles ou garçons. Elles semblent symboliser la libido d’un sujet qui n’a pas encore pris conscience de son type de génitalité (ou qui en refoule la prise de conscience). J’invitai donc la mère à confectionner une poupée qui, au lieu d’avoir le visage, les bras et les jambes couleur chair, serait entièrement recouverte de tissu vert, jusques et y compris le volume figurant la tête, au demeurant sans visage, et qui serait couronné d’une marguerite artificielle ; cette poupée serait habillée de vêtements évoquant aussi bien le garçon que la fille, par exemple : tissu bleu et rose, culotte et jupette à la fois, et de même tissu.

Huitième séance, 4 novembre. Bernadette revient avec sa poupée-fleur à corolle de marguerite, qu’elle appelle « Rosine » : donc en la féminisant. Elle me dit, à moi cette fois et sans plus parler à la cantonade, mais toujours de sa voix criarde, sans modulations, que cette poupée est horrible, méchante, et me raconte que depuis qu’elle est arrivée à la maison, c’est un enfer. Rosine, poursuit-elle, s’amuse à battre les poupées humaines et les poupées animaux. La poupée qu’elle déteste le plus est Marie-Christine, son souffre-douleur (l’enfant elle-même porte un nom composé dont le premier est Marie, Bernadette n’étant que le nom que je lui donne pour la publication de son cas). Bernadette a donc projeté toute son attitude caractérielle négative sur cette poupée-fleur et, dès lors, elle peut parler.

Je demande :

—    Sais-tu pourquoi elle est méchante ?

—    C’est à cause d’un homme qui avait un bâton et qui lui a donné de mauvaises idées : un drôle d’homme qui avait l’air d’une lune.

(Lune et bâton : derrière et pénis, un siège de garçon ? ou une sphère morcelable, tel l’archaïque sein maternel, et un pénis dangereux ; symboles de mère et de père, tous deux phalliques ?)

On se rappelle qu’elle disait à son père : « Ne te lune pas. » Cet homme est donc le père. En prêtant ses fantasmes à sa poupée, dont elle me relate le discours, elle peut donner libre cours à des propos scatologiques, agressifs et grossiers.

Nous parlons de cette poupée-fleur :

—    Est-ce seulement cet homme-là, qui lui a donné de mauvaises idées ?

Alors Bernadette se penche vers moi et, à voix basse, à l’oreille,

— c’est la première fois que je l’entends parler tout bas — elle me chuchote :

—    Être méchante pour elle, ça s’appelle être gentille, parce qu’elle a un bras et une jambe qui ne marchent pas.

Je continue à lui parler, moi, d’une voix normale, et je dis :

—    Comment se fait-il que cela la rende méchante ?

Bernadette me répond tout bas, à l’oreille :

—    Je te dis que c’est sa façon d’être gentille, de faire du mal aux autres. Elle n’est pas méchante, elle est malade, tu vas la soigner.

Bernadette repart toute contente d’avoir laissé sa poupée à la doctoresse qui va la soigner.

Neuvième séance, 16 novembre. Elle arrive avec un ours en peluche qu’elle a déguisé en poupée humaine. Elle s’occupe beaucoup de son « enfant », lui ôte son manteau pour qu’il n’ait pas trop chaud, l’installe sur un coin du divan. La mère a eu le temps de me dire, entre deux portes (l’enfant s’est précipitée d’un élan vers mon bureau), que depuis quinze jours Bernadette est transformée au point de vue caractère et, ajoute-t-elle, « la transformation date du lendemain du jour où Bernadette a été en possession de sa poupée-fleur et, surtout, du moment où elle a laissé celle-ci chez vous en traitement. Cette fois-là, en rentrant, Bernadette a rangé tous ses joujoux et négligeant un peu (sans agressivité) ses poupées humaines, elle s’est montrée très attentive à ses animaux en peluche ».

Au début de la séance, Bernadette s’installe à la table et elle dessine en vert, cette fois (et pour la première fois me disant qu’elle aime beaucoup cette couleur), trois marguerites qu’elle appelle Papa, Maman et Bernadette, et dont elle dit qu’« elles s’aiment toutes les trois ».

—    Comment va ma poupée-fleur ? me demande-t-elle tout à coup.

—    Tu sais, je l’ai soignée tous les jours, mais il n’y a qu’une maman pour connaître son enfant. C’est toi qui vas me dire comment tu la trouves.

Et je lui sors du placard sa Rosine. J’assiste alors à toute une scène mimée. L’enfant parle bas à sa poupée, la met à son oreille pour écouter ce qu’elle répond, puis la fait danser sur la table, et tout d’un coup, avec une voix modulée que je ne lui connaissais pas et que je ne lui avais jamais entendue, me dit :

—    Elle est guérie, son bras et sa jambe marchent très bien, tu l’as très bien soignée.

Elle dépose sa poupée-fleur à côté de son ours, sur le divan, et revient s’entretenir avec moi. Elle me montre sa main parétique toujours un peu en griffe et ajoute :

—    C’est une fille de loup, alors pour aimer il faut qu’elle griffe et, comme elle t’aime beaucoup, la fille de loup, elle va te montrer comme elle est forte.

Et elle se met à entrer ses ongles dans la peau de ma main, en disant :

—    N’aie pas peur, il faut qu’elle voie du sang parce qu’elle t’aime.

La voix reste modulée et le restera définitivement.

Quand Bernadette voit les marques de ses ongles dans ma peau, elle est satisfaite et, pour qu’il y ait du sang, elle continue :

—    Est-ce que cela te fait mal ?

—    Oui, un peu, mais je sais qu’elle m’aime.

Alors, avec sa main droite, Bernadette caresse ma main marquée par les ongles de sa main gauche.

—    Celle-là c’est une fille d’humaine, dit-elle en me parlant de sa main droite, elle n’aime jamais, jamais en faisant du mal.

Dixième séance, 10 décembre. Très bons résultats scolaires, amélioration très nette au point de vue moteur. L’enfant peut prendre part aux activités motrices et collectives sans perturber la classe et sans qu’on se moque d’elle. Elle fait d’elle-même des exercices constants avec sa main et sa jambe gauches. Elle se montre très négative contre mon dernier enfant (elle sait par ses parents que j’ai des enfants, elle ne les a jamais vus, mais elle entend courir et crier, jouer dans la maison, et la voix d’une enfant de dix-huit mois, la plus jeune).

—    J’aime mieux mon lapin que ton sale mioche ! Tu ne trouves pas qu’il est moche ?

—    Une maman ne voit jamais les défauts de son enfant ; mais maintenant que tu me l’as dit, peut-être as-tu raison.

Elle, alors :

—    Voilà mon enfant que j’aime.

Et elle dessine un lapin. Et de ce lapin, symbole neutre de sensibilité craintive, elle fait une carcasse à tête de chat, symbole de sensibilité féminine.

Onzième séance, 8 janvier. Elle dessine une forme, dont elle dit :

—    C’est un loup-ange, c’est un homme à l’envers, c’est un bel arbre, c’est un ange des anges.

J’essaie de lui faire faire une rêverie, où elle s’imaginerait suivre ce loup-ange. Il n’y a pas moyen. Je lui dis :

—    Alors, peut-être, imagine que tu vas dans l’eau », thème fantasmatique destiné à explorer les affects du stade oral, et peut-être à déclencher une catharsis par l’onirisme.

Bernadette adhère immédiatement à ce mode de travail :

—    Oui, oui, oui ! Voilà ! Je suis dans l’eau, et il y a un gros poisson qui a avalé sa queue.

Elle rencontre un autre poisson, énorme, qui « change » le premier, car ce premier est trop malheureux. Le poisson bienfaiteur fait cadeau à Bernadette, dans son imagination, d’une boîte contenant une belle poupée. Elle termine en disant d’un ton de regret :

—    C’est malheureux que ce soit un poisson, parce que c’est du pas vrai, et j’aurai jamais cette poupée-là qu’il m’a donnée.

On voit là pour la première fois Bernadette faire la différence entre un fantasme et la réalité.

Douzième séance. Elle tient de nombreux propos agressifs contre sa sœur, une grande jeune fille de vingt ans. En même temps, l’enfant fait des découpages aux formes anguleuses et mime le piquage, l’écrasement, tout en parlant. Les animaux figurés par ses découpages, du moins elle le dit, sont tantôt des bêtes sauvages, tantôt sa sœur. Elle veut que « ça vive » et elle essaye de les faire tenir debout. Et si « ça vit, on peut les faire mourir alors, les images vivantes ». « C’est fait pour être coupé », puisque, en effet, c’est du papier. Ensuite, avec de la terre à modeler, elle fait des billes qu’elle appelle des « pipis ». Moi :

—    Ah, combien as-tu de billes ?

Elle :

—    Un près du pipi, deux près du cœur (en me montrant les deux mamelons sous ses vêtements). Je les aime beaucoup, mes pipis, et eux ils m’aiment beaucoup aussi.

Et elle ajoute trois billes à chacun des animaux découpés ou dessinés.

Treizième séance, 28 février. Débute alors une série de séances que je pourrais dire purement schizophréniques. Pas un moment l’enfant ne tient des propos logiquement sensés. Elle semble très à son aise, sans affectation de confiance, sans minauderies. Je ne donne que quelques exemples, pris à travers le contenu extrêmement riche des propos, et des gestes qui les accompagnent. Je me borne à écouter et à regarder, sans mot dire.

Elle dessine :

—    Tiens, ça c’est une chaise bleue, il ne faut pas la manger, car si on mange tout craque.

Elle dessine un soleil marron. C’est un petit garçon qui vient après elle en traitement, et dont elle est jalouse.

—    Ce sale mioche, tu devrais bien jamais le revoir !

Elle parle de quelque chose qu’elle appelle « attrape-souris ». A ce moment-là, elle touche son estomac. Je pense que c’est de l’estomac qu’elle me parle, et je ne dis rien. Elle dessine des 8 horizontaux, plein les pages, dessins que j’ai toujours vus accompagner les états obsessionnels. Puis des lignes, qui s’enchevêtrent de telle sorte qu’on ne peut voir où en sont ni le commencement ni la fin. Devant tous ces graphiques non figuratifs, elle associe des propos d’agressivité orale, dévoratrice, qui tuent. Aujourd’hui, elle ne m’a dit ni bonjour ni au revoir, et la seule phrase qui m’a été adressée concerne le « sale mioche », le petit client qui la suivait. Nous sommes muettement en excellents rapports.

Quatorzième séance, 13 mars. Bernadette arrive gaie, en train, et commence à fabuler à propos de la guenon qui habite en elle.

—    La guenon veut cracher, pas moi. Mais c’est elle qui m’oblige. J’ai un rouleau dedans de la tête.

Elle se met à psalmodier avec des expressions souriantes et douces, à la manière d’Ophélie. Elle chantonne ainsi, et voici certaines de ses phrases : « Il est fini le vilain sortilège... », modulé très joliment, avec de nombreuses variations. Elle chante : « L’arbre est réparé, le soleil est revenu... », modulant encore, puis me dit, de sa voix normale : « Je vais te le dessiner. » Elle dessine un arbre dont le tronc est raccommodé : « Tu vois, c’est la petite fille sauvée par son père, c’est la petite fille du loup. Tu te rappelles, la petite fille du loup ? Son papa est venu la sauver. » Elle dessine une grande fleur jaune. Elle dit : « C’est moi, la fleur jaune. » Et, avant de partir, elle met du poil à gratter (elle mime de mettre du poil à gratter) dans la fleur, en riant beaucoup.

(C’est une séance où, comme pour la précédente, je ne dis mot ; j’assiste attentivement, en accord tacite.)

Le père et la mère, venus la chercher, me demandent d’espacer les séances. Bernadette est d’accord. Je donne rendez-vous dans un mois.

Quinzième séance, 16 avril. Entre la quatorzième et la quinzième séance s’est produit à la maison un grand événement, à la fois délirant et cathartique. C’est hors de la présence de l’enfant que les parents m’en font le récit.

Bernadette avait voulu que ses parents et sa bonne assistent à une cérémonie qu’elle avait entièrement préparée. Elle était dans une très grande excitation et, devant cet état et son expression égarée, les parents avaient obtempéré. Bernadette avait installé toutes ses poupées et ses animaux en hémicycle, comme des spectateurs, aux pieds des grandes personnes, pour lesquelles elle avait apporté des sièges. Elle avait mis au centre, en jugement, la guenon, une petite figurine de son arche de Noé, objet de sa haine, bouc émissaire tenu pour responsable de son empêchement à manger et à vivre. Bernadette s’était alors livrée à une sorte de danse du scalp assez impressionnante, aux dires des parents, retrouvant les gestes des primitifs dans leurs cérémonies magiques, dansant tout autour de la guenon avec des mouvements plongeants, feignant de fondre sur elle, jusqu’au moment où, à coups de pied, elle détruisit la figurine et, me dit la mère, en se servant autant de sa mauvaise jambe que de la bonne. Cependant, elle n’arrivait pas à la détruire complètement. Exacerbée qu’elle était par l’échec, elle se mit alors dans un état nerveux inquiétant et supplia son père de l’aider. Celui-ci, après une petite hésitation, pulvérisa en quelques coups de marteau le petit objet, mélange de plomb et de plâtre. Cette « cérémonie » se situait vers 10 heures du soir. Dès qu’elle eut perpétré la destruction de la guenon, Bernadette fut transformée, immédiatement apaisée, il se fit en elle un complet revirement nerveux. D’excitée et tremblante de tension qu’elle était, surtout au moment où elle craignait que le père n’arrive pas à détruire complètement la figurine, elle devint totalement calme et souriante. Elle passa une excellente nuit, après avoir mis son singe, l’autre figurine du zoo, sous deux arbres (ce zoo était, en fait, une arche de Noé composée de couples d’animaux). Elle dit alors que le singe pourrait maintenant enfin se reposer, entouré des autres animaux pacifiques de l’arche, en attendant que son père achète une guenon blanche qui, elle, serait une bonne femelle (la guenon lynchée était, comme le singe, de teinte marron, avec des mamelles claires).

La séance, ce jour-là, est encore d’allure schizophrénique. Des bribes de l’histoire de lynchage me sont racontées, que je n’aurais pas comprises si les parents ne m’avaient fait le récit du psychodrame. Ces propos sont entrecoupés de mélopées, de gestes agressifs avec les ciseaux, le papier, les crayons ; et d’une exultation criarde de triomphe, tout cela étant suivi d’une détente qui ramène le calme.

—    Au revoir, madame Dolto.

—    Au revoir, Bernadette.

—    A la prochaine fois !

—    Oui, à la prochaine fois.

Seizième séance, 24 avril. Un mois s’est écoulé. En dehors des séances de psychothérapie, l’état clinique de Bernadette est, aux dires des parents, parfait. Elle fait des progrès d’adaptation sociale tels qu’à l’école on ne ferait plus de différence entre elle et les autres enfants. Elle circule seule dans les rues, la maîtresse lui a même confié des petits pour leur faire traverser la rue, très passante, sur le trajet qui les ramène chez eux, et la vie à la maison semble se dérouler sans aucun conflit. Depuis le lynchage de la guenon, l’anorexie a complètement disparu.

Cette seizième séance est consacrée à la fabrication de quantité d’objets en terre à modeler, tous en forme de cylindre allongé, phallique. Bernadette me dit que personne ne doit y toucher. Quiconque le ferait mourrait immédiatement. Elle a utilisé toute ma réserve de pâte à modeler « pour que personne d’autre ne puisse rien faire après elle », et elle est visiblement convaincue de la puissance destructrice de ces objets pour tout autre qu’elle-même. Elle cherche une place dans un placard qui se trouve là pour les y ranger elle-même, afin que moi, en les y posant, je ne risque pas d’être tuée, car si je les touche, moi aussi je serais tuée.

Dix-septième séance, 20 mai. Bernadette entre et va au placard pour retrouver ses objets, qui n’y sont plus. La pâte à modeler est dans la boîte habituellex. En la trouvant, elle ne pose aucune question et, en contradiction flagrante avec la réalité, déclare :

—    C’est très bien que personne n’ait touché à tout ce que j’avais fait.

Ce jour-là, elle couvre entièrement la table de formes toutes qualifiées de « sac ». Il y aura une vingtaine d’objets concaves, plus ou moins creux et plus ou moins hémisphériques, du type bols, paniers, cuvettes, etc. Elle utilise la totalité de la pâte à modeler et me dit que ces objets faits par elle pourraient me tuer, moi et les femmes. Elle me dit :

—    Fais bien attention à tout ce que je fais, parce que tout ce que je fais est magique, sauf la dernière chose, mais je ne te la dirai pas, celle-là. Celle-là sera vraie.

Chacun des objets est entouré par elle d’une petite ficelle tournée en forme d’anse, ficelle qu’elle m’a demandée et que je lui ai donnée. Le dernier objet qu’elle me fait est très nettement un tombeau, une pierre tombale surmontée d’une croix et, sous cette pierre tombale, elle enferme une petite forme phallique qu’elle appelle épée. Elle ne me dit pas un mot et, avant de partir, dessine un revolver vert et bleu et me dit :

—    Ça, c’est pas dangereux pour toi, et pis c’est qu’une image, c’est pas du vrai !

Dix-huitième et dernière séance, 20 juin. Bernadette vient avec une femme âgée, qui demande à me parler. Croyant que cette

1. Je ne garde pas les objets fabriqués par les enfants. Lorsqu’ils me posent la question, je dis : « On est à aujourd’hui, ce que tu as fait la dernière fois ce n’est pas ce que tu as à faire aujourd’hui. Nous allons voir, tu ne sais pas non plus. » femme, qui l’accompagne souvent, avait une commission à me faire de la part des parents, je l’écoute, dans le salon d’attente. Pendant ce temps, Bernadette file dans mon bureau. La femme me dit, en s’excusant beaucoup d’avoir osé demander à me parler, et en pleurant d’émotion, que Bernadette est pour elle un vrai miracle, que cette petite fille, elle l’a vue naître, c’était une pauvre petite malheureuse que tout le monde avait crue anormale pour la vie, et que maintenant c’est la plus charmante, la plus pleine de cœur et la plus intelligente des petites filles.

En effet, Bernadette va très bien. Son attachement pour moi n’a rien d’apparent, elle ne parle plus jamais de moi. Cela, je l’ai su par la mère au téléphone. Elle est venue à sa séance mensuelle volontiers puisque le rendez-vous était pris. C’est pour me dire merci et me raconter en babillant, comme une petite fille qui n’aurait jamais été malade, les petites histoires de l’école : « et pis tu sais, maintenant je vais très bien ».

A l’heure actuelle, quatre ans après, la guérison s’est maintenue, et l’enfant se développe, dit-on, tout à fait normalement, suit la classe de son âge et va même au cours de gymnastique. Il reste une toute petite traîne de la jambe quand elle court, que l’on voit à peine quand elle marche. Son bras gauche est maintenu contre elle, mais elle s’arrange pour tenir quelque chose avec, ce qu’elle ne faisait jamais autrefois, puisqu’elle faisait porter ses affaires par les personnes qui étaient avec elle.

Le cas que je viens de relater m’a beaucoup fait réfléchir. Il est visible, et cela a été d’ailleurs confirmé par l’entourage de l’enfant, que le moment-tournant de son comportement s’est situé la semaine où elle est entrée en possession de la poupée-fleur. D’après le récit des séances, il apparaît que cette poupée-fleur a été le support des affects narcissiques blessés de l’âge oral. L’agressivité orale, puis anale, retournée contre elle-même chez cette enfant infirme, atteinte de gros troubles somatiques du tube digestif, s’est projetée dans cette forme tout à la fois humaine et végétale. Ses propos extraordinaires (sa façon à elle d’être gentille, qui s’appelle être méchante pour les poupées animales et pour les poupées humaines) ont été pour moi une révélation. Devant les résultats obtenus avec cette enfant que je soignais en consultation privée chez moi, j’ai eu l’idée de me servir de la poupée-fleur à l’hôpital pour un autre cas, dont les symptômes s’exprimaient dans la zone des pulsions orales.

C’est le cas que je vais relater maintenant.

Deuxième observation

Le 10 octobre 1947, Nicole m’est amenée à la consultation de l’hôpital Trousseau. Elle nous est adressée par l’hôpital Henri-Roussel pour retard mental et mutisme. Nicole est une enfant de cinq ans et dix mois. Elle a été adoptée à l’âge de quatre ans, ainsi que son frère, de dix-huit mois plus jeune qu’elle, par un couple stérile, de très braves gens, niveau petit employé. Ses antécédents sont complètement inconnus. On a su seulement, au moment de l’adoption, que les deux enfants avaient été abandonnés dix-huit mois auparavant, alors que Nicole n’avait pas trois ans. La fratrie comporte un troisième bébé qu’aucun des deux n’a connu, car ils ont été tous deux placés en nourrice bien avant l’abandon complet. Ce troisième bébé, une petite sœur d’un an et demi à la date de cette première consultation à Trousseau, porte le même nom que ses frère et sœur ; les parents adoptifs de Nicole et de son frère auraient été prêts à l’adopter aussi, mais l’œuvre d’adoption en avait déjà disposé du fait qu’à l’époque de sa naissance, suivie aussitôt d’abandon, on ne lui connaissait pas de frère et de sœur aînés.

Nicole et son frère, donc, avaient été confiés bien avant leur adoption à des parents nourriciers indignes, à la campagne. Ceux-ci, me dit-on, s’occupaient d’une dizaine d’autres enfants sans parents. Des plaintes des habitants du village ont attiré l’attention sur eux, d’abord en vain, puis, comme beaucoup de nourrissons mouraient, une enquête s’en est suivie, mais avec les lenteurs habituelles... avant que le couple ne fût écroué et les enfants repris par l’Assistance publique.

Nicole fut alors trouvée dans un état de dénutrition grave, couverte de vermine, à peine vêtue. Quant à son petit frère, il mangeait ses excréments et était accroché par une corde à la niche du chien, auquel il disputait sa pâtée. Les parents nourriciers indignes faisaient un trafic des cartes d’alimentation des enfants qui leur étaient confiés, buvaient et maltraitaient les petits. C’est après quelques semaines de récupération hâtive dans un hôpital que Nicole a été enfin confiée (ainsi que son frère) à ses parents adoptifs, qui me l’ont amenée.

Connaissant ce récent passé, les parents ne s’étaient pas étonnés, au moment de l’adoption (non plus que le médecin qui les suivait à la campagne), du mutisme des enfants, de leur regard anxieux, des habitudes pseudo-perverses qu’ils avaient, de ne pouvoir manger que par terre, avec les mains, ou en mettant directement la bouche par terre ; et de boire sans gobelet, en lapant comme des animaux. Les deux enfants sont maintenant adoptés depuis dix-huit mois. C’est leur médecin qui les a adressés à Henri-Roussel, et c’est de là qu’une personne qui connaissait la consultation de Trousseau me les a envoyés.

La situation est la suivante : la petite fille ne dit qu’une syllabe par mot quand elle veut s’exprimer (le petit garçon, lui, ne parle pas du tout). Elle est extrêmement silencieuse, et joue sans le bruitage caractéristique des enfants. Elle est dissimulée et semble avoir une perversion de la soif (elle se cache pour boire, en lapant, l’huile de la machine à coudre de sa mère qu’elle répand par terre, l’urine, l’eau de vaisselle, l’eau de lessive, l’eau du ruisseau). Elle refuse de boire de l’eau propre, que ce soit dans un verre ou dans une jatte. Elle s’entend bien avec son père adoptif qu’elle aime câliner et avec son petit frère. Elle s’oppose passivement à tout ce qui vient de sa mère adoptive, refusant de l’imiter, de l’aider dans les soins ménagers, salissant ses culottes le jour, pipi et caca ; depuis six mois, l’énurésie nocturne a cessé épisodiquement. Il est absolument impossible de la mettre au contact d’autres enfants. Elle se montre très méchante et, peut-être inconsciemment, en a blessé et brutalisé plusieurs.

Voici quelques exemples du comportement bizarre de l’enfant devant la souffrance :

Elle s’est, un jour, blessée au coude en jouant avec un auto-skif (auto à rames). Pleine de sang, avec une plaie très profonde, l’enfant ne s’est pas plainte. C’est la mère qui l’a découverte dans cet état. Au cours des soins médicaux qui ont suivi, la blessure ayant nécessité quelques points de suture, l’enfant a continué à minauder avec cette expression que je lui vois encore aujourd’hui à la consultation : un sourire stéréotypé ne traduisant rien, si ce n’est de l’angoisse.

Une autre fois, elle a mis son pied dans la baignoire où l’eau bouillante venait d’être versée, avant que la maman rajoute l’eau froide. Bien qu’atteinte d’une brûlure du deuxième degré, dont la mère s’aperçut, l’enfant n’a manifesté aucune douleur et, dans son langage, a nié avoir mis le pied dans l’eau. Conduite chez le médecin, elle ne s’est pas plainte pendant les séances douloureuses de pansement non plus que les jours suivants. Enfin, une fois, elle a émis ce jugement, en parlant très clairement : « Ça fait mieux mal que le bras. »

Le jour de la consultation, aucun test n’est possible, ni avec la psychologue ni avec moi-même, tant le comportement de l’enfant est stéréotypé, minaudant et obtus.

Je pense à une grande débilité mentale. Lorsque je lui propose de faire des graphismes libres, elle trace de petits zigzags et des formes phalliques allongées ou quadrangulaires. Mais voici qu’à ma surprise elle semble chercher quelque chose... C’est une gomme qu’elle a aperçue sur mon bureau et qui n’est pourtant guère visible. Je la lui donne ; avec, elle efface le milieu de ses pages de graphismes, ne laissant que le haut et le bas de la page. Devant ce comportement, je pense qu’il s’agit bien davantage d’angoisse, chez cette enfant traumatisée, plutôt que de débilité vraie, et je me mets à lui parler comme si elle était tout à fait normale. Dès ce moment, Nicole a une mimique du visage extrêmement vivante. Je suggère à la maman, une fois seule avec elle, de ne plus rien exiger de la petite fille, ni preuve d’affection, ni effort d’adaptation à l’existence, comme on pourrait l’exiger d’une enfant de son âge, de ne plus lui demander de parler, de ne plus chercher à l’embrasser, mais de simplement la considérer comme une enfant très petite, qui saurait seulement marcher ; d’être toujours contente d’elle, quel que soit son négativisme apparent.

Je dis à la mère que je veux voir le père adoptif, et qu’il faudra absolument parler ouvertement aux enfants de cette adoption (aux dires de Nicole, elle les prenait tous deux pour ses vrais parents ; quant à eux, ils désiraient plus que tout que les enfants ne connaissent pas leur adoption, qu’ils se croient leurs vrais enfants). Je parle un peu avec la mère, elle pleure à l’idée que ma conception est différente de la sienne, et elle craint que son mari ne veuille pas venir si c’est une condition que je pose pour m’occuper de l’enfant. Je dis : « Ce n’est pas une condition, je voudrais lui parler, nous parlerons ensemble, je pense qu’il faudra le faire un jour ou l’autre, nous verrons. Mais ramenez l’enfant, je ne le lui dirai pas avant que vous ne soyez tous les deux d’accord. » Nous parlons des possibilités de revenir. La mère avait pensé qu’on donnerait des médicaments. Je dis qu’il s’agit d’une psychothérapie, j’explique un peu ce que c’est. Ils habitent très loin de Paris et ne peuvent pas revenir souvent, mais elle essayera. Elle repart un peu rassérénée.

25 octobre. Quinze jours après, un test est possible, la maman étant présente pour traduire le langage de l’enfant, inintelligible pour d’autres que ses proches, et qui rappelle un langage de bébé d’environ dix-huit mois. Tous les mots sont écorchés, toutes les consonnes sont dites en dentales. Le test Binet-Simon, avec réponses ainsi traduites, donne six ans.

La maman m’apprend que, quand elle lui a parlé de la consultation, le père s’est montré compréhensif et que, sans attendre de me voir, les parents ont parlé ensemble devant les enfants de l’époque malheureuse où ils avaient cru qu’ils n’auraient jamais d’enfants, puis du jour où ils ont eu la joie d’apprendre qu’il y avait deux enfants sans parents à tel hôpital, qui leur seraient donnés s’ils voulaient bien les prendre. Les enfants, pendant que les parents parlaient, ne semblaient pas faire attention à ce qu’ils disaient. Quelques jours après, Nicole est venue se blottir contre sa mère, lui a ouvert son corsage, ce que la maman a laissé faire, étonnée, et s’est mise à la téter, ce qui a ému terriblement cette femme. Pendant que la petite restait ainsi blottie contre elle, elle lui a parlé de ce que, avec son mari, ils avaient dit, l’autre jour. Elle lui a parlé aussi de l’ancienne maman, des sœurs de l’hôpital, des dames gentilles, bref Nicole a renoué avec toute cette partie de son passé antérieur au placement chez les mauvais parents nourriciers dont « on ne parle pas, dit la mère, on ne saurait vraiment pas quoi leur dire », ainsi qu’avec la période de l’hôpital qui a précédé l’adoption.

Devant moi, à la consultation, Nicole minaude beaucoup, avec toujours le même sourire figé aux lèvres, un regard anxieux du côté de la porte La maman revient, comme c’était l’usage en fin de consultation de l’enfant, et je dis quelques mots, comme : « Nicole va mieux et peut-être elle aimerait essayer d’aller à l’école maternelle comme les autres petites filles. » Et je dis à la mère : « Continuez d’être tolérante, vous voyez que c’est bon pour elle. »

Troisième séance, 9 décembre. Six semaines ont passé. Stagnation complète. Les parents sont bien intentionnés mais peu compréhensifs. Une école maternelle, pressentie, refuse de prendre l’enfant parce qu’elle est trop inadaptée socialement. Nicole ayant dit un jour que son ancienne maman était méchante, les parents usent alors d’un leitmotiv de chantage : « Si tu ne deviens pas propre et gentille, tu y retourneras. »

Le petit frère, lui, est bien développé physiquement pour quatre ans. Il s’est bien adapté au cadre nouveau et à ses nouveaux parents, et on le donne constamment en exemple à sa sœur aînée. Il commence à parler, sans défaut de prononciation. Les deux enfants s’entendent très bien.

Nous sommes le 9 décembre, et j’ai pu constater avec Bernadette, chez moi, les résultats obtenus avec la poupée-fleur. Nicole me paraît être restée blessée de sa relation à la nourrice à l’âge oral, et je suggère devant elle que la mère lui fabrique une poupée-fleur dont je fais un croquis.

En entendant parler de ce signifiant, poupée-fleur, Nicole, comme l’avait fait Bernadette, saute de joie sur place.

Quatrième séance, 3 janvier. Environ trois semaines après. La transformation est complète depuis la poupée-fleur. Cependant, l’attitude de l’enfant déroute et inquiète gravement la mère.

1. A cette époque, je voyais l’enfant toujours une partie de la séance seule, même si j’avais vu la mère auparavant. Je pense que j’ai eu tort ce jour-là et je ne le ferais plus maintenant.

En effet, Nicole serre parfois sa poupée-fleur dans ses bras, la pressant compulsionnellement sur son cœur. A d’autres moments, elle la lance à la rue ou dans les cabinets. Elle a essayé de la lancer dans le feu. Elle a de longs conciliabules muets et chuchotés avec cette poupée, objet d’émois ambivalents et agressifs. Quand la maman constate des bêtises, Nicole abandonne les mensonges dénégatoires d’autrefois pour mettre en accusation la poupée-fleur, désormais seule responsable de tout ce que sa mère lui reproche. Devant la mère qui me raconte tout cela en présence de l’enfant, je répète les paroles entendues de la bouche de Bernadette :

—    Bien sûr, madame, vous comprenez, la façon d’être gentille pour une poupée-fleur, ça s’appelle des bêtises pour les humains. On est fâché, et pourtant pour elle ce n’est pas mal. C’est parce qu’elle veut être gentille qu’elle fait des choses méchantes.

Nicole est absolument ravie de ce que je viens de dire. Elle acquiesce. Elle se tourne vers sa mère avec des gestes de confirmation de ce que je viens de dire, et ajoute, presque distinctement :

—    Mais oui, c’est ça, je pouvais pas t’expliquer.

La mère est étonnée mais, comme elle est positive, elle est un peu prête à tout, quoique débordée par la situation.

Elle me précise encore que, depuis quinze jours, la poupée-fleur avait disparu, ce qui l’avait ennuyée car elle l’avait faite elle-même. Tout le monde — et apparemment Nicole elle-même — l’a crue alors perdue.

Comme le père et la mère adoptifs avaient acheté tout ce qu’ils pouvaient pour faire plaisir aux enfants, pendant tout ce temps, chose nouvelle pour elle, Nicole s’est intéressée à des animaux en peluche, à des poupées humaines. Et elle a été aussi attirée par les travaux domestiques, voulant faire comme sa mère.

Or, au moment de partir pour venir me voir, voilà qu’elle a demandé à sa mère de mettre l’échelle contre l’armoire pour aller y prendre la poupée-fleur qui était sur le dessus du meuble « parce que Mme Dolto sera contente de la voir et de la guérir tout à fait. Moi j’en voulais plus comme ça ! ».

Elle a même dit à sa mère, en partant de chez elle, qu’elle me la donnerait, qu’elle me la laisserait ; mais, au moment de quitter la consultation, elle est allée reprendre la poupée-fleur et l’a fait me dire au revoir.

Au cours de cette séance, les graphismes de Nicole montrent des progrès considérables. Ce sont des tableaux construits, des maisons construites, des couleurs bien appliquées.

Cinquième séance, 20 avril. Quatre mois ont passé. La mère n’a pas pu revenir : le voyage étant très coûteux, et Nicole, à son avis, allant bien, ça pouvait attendre. Progrès considérables, dit la mère. Elle m’apporte une petite valise pleine de sculptures en plastiline que Nicole a exécutées à la maison. J’avais, à la dernière séance, conseillé à la mère d’acheter de la pâte à modeler. Ces sculptures pourraient être attribuées à un enfant de dix à douze ans. Elles représentent toutes des animaux, et surtout des animaux sauvages vus au jardin zoologique. Nicole parle très bien. Elle a, par exemple, dit à l’infirmière : « Moi, je vais très bien. Et vous, madame, comment ça va ? » avec une parfaite diction.

Mais il s’est passé un petit drame. En même temps que Nicole a découvert les joies de la sculpture, elle s’est mise à sculpter ses excréments et à peindre avec eux les murs de la chambre d’enfants, ainsi que les pieds, le montant et le dossier de son lit et de celui de son frère. La mère, furieuse, offusquée, l’a d’abord punie en l’obligeant à rester au lit une heure. Puis, comme, pendant ce temps-là, elle a recommencé, plusieurs heures. Puis, cela ne servant encore à rien, l’enfant continuant les jours suivants à faire la même chose, la mère l’a exclue de la table familiale pour les repas, sous prétexte qu’elle sentait mauvais. Il semblait que, pour Nicole, ce que sa mère disait ou faisait n’avait aucun rapport avec son besoin de peindre avec ses excréments la chambre d’enfants. Ne sachant plus que faire et ne pouvant venir à Trousseau, la mère a décidé de la laisser en pyjama et couchée dans sa chambre pendant dix jours de suite. Elle reconnaît en même temps que chaque fois qu’elle est allée dans la chambre, Nicole était debout avec de quoi s’amuser et qu’elle-même, débordée par les événements, ne se fâchait pas mais était plutôt découragée.

Tout en racontant cela, la mère ne paraît pas agressive, et elle n’a pas dû se montrer bien méchante, à voir la bonne entente qu’il y a entre Nicole et elle pendant qu’elle raconte les faits. Mais Nicole ne peut pas renoncer à ses jeux excrémentiels et sa maman ne sait comment se tirer de cette impasse. Dès qu’elle lui met ses vêtements, l’enfant les souille d’excréments.

Il me semble alors que Nicole passe par la même phase qui s’était caractérisée pour Bernadette par une identification aux animaux, des affects négatifs étant supportés pour Bernadette par la guenon bouc émissaire. Je conseille donc à la mère de Nicole de lui faire une poupée animale, constituée d’un corps humain en étoffe marron ou grise, habillée d’un costume ni garçon ni fille, jupette et culotte, par exemple, en même tissu, avec, au lieu d’une tête humaine, une tête animale, au choix de l’enfant. L’idée m’en vient car, à ma consultation, Nicole a apporté dans ses bras un ours habillé mais sans tête, et la mère m’a dit que lorsque, chez elle, elle avait voulu lui recoudre la tête, Nicole l’a aussitôt arrachée, préférant l’animal sans sa tête. Cela m’a fait penser que le corps animal sans la tête correspondait à des instincts du stade anal, non maîtrisés, et qu’un corps d’allure humaine, mais à la tête animale, permettrait une projection cathartique des frustrations du stade anal subies par cet enfant.

De juin à novembre. De fait, au mois de juin, j’apprends par une lettre de la mère que, dès la fabrication de la poupée animale au corps humain et à tête de « lapine », choix fait par l’enfant, après qu’elle eut hésité entre lapin et chat (voir Bernadette), les jeux excrémentiels ont disparu. J’apprends aussi que l’enfant, qui a continué à sculpter la pâte à modeler, commence surtout à s’intéresser énormément aux besognes domestiques et a beaucoup progressé à l’école, qu’un essai à l’école dans une classe intermédiaire entre la maternelle et le cours préparatoire (le village n’ayant pas de vraie maternelle) a même réussi : la directrice, après une tentative de quelques jours, a dit à la mère que l’enfant lui paraissait tout à fait adaptée maintenant, et même d’une intelligence particulièrement vive, qu’elle était très adroite de ses mains par rapport aux autres enfants, que la maîtresse la trouvait amusante et attachante, et qu’elle était tout à fait admise par les autres enfants.

Un incident — je l’apprends toujours dans cette lettre de juin

— est pourtant encore intervenu qui a inquiété un moment les parents et la maîtresse : Nicole a refusé, un jour, de manger. Sa mère, après avoir, en vain, un peu insisté, a pensé à moi et aux épisodes antérieurs et décidé de laisser Nicole agir comme elle le voulait. Cela se passait en début de semaine. La journée s’est écoulée sans que Nicole veuille ni manger ni boire, mais elle est restée gaie, gentille, coopérante et est allée à l’école. Le soir, sa mère lui a dit :

—    Tu devrais boire du lait, ou de l’eau.

Nicole a répondu :

—    Pas encore.

Le lendemain, même manège. Nicole, à l’école, s’est montrée fatiguée, n’a pas voulu jouer à la récréation. Elle a dit à sa maîtresse :

—    Maman m’a privée de manger jusqu’à samedi.

La maîtresse, qui connaissait les difficultés de Nicole, les quinze jours où elle était restée couchée par punition, l’épisode des jeux excrémentiels, ne s’en est étonnée qu’à demi. Les jours suivants, Nicole a continué à être très gentille, refusant toujours de manger, exigeant de venir à table, mais sans avoir de couvert. La mère, au bout de trois jours, a commencé à s’inquiéter. Nicole s’est assise à table, regardant manger son père surtout, mais aussi sa mère et son frère avec des yeux de loup et, selon les mots de la mère, une grande intensité et une grande fascination dans le regard. Elle a suivi la fourchette qui allait de l’assiette à la bouche, observant comment on mastiquait et comment disparaissaient les aliments. Sa mère, ignorant que Nicole avait parlé à la maîtresse, lui a proposé, à plusieurs reprises, de manger un peu, ou de boire :

—    Tu vas être trop fatiguée, tu ne pourras plus aller à l’école.

Elle s’est heurtée toujours au refus de l’enfant.

Nicole, donc, refusait de manger mais allait à l’école. Quand elle revenait, la mère la trouvait assise ou couchée. Le jeudi, exténuée, elle a accepté, enfin, seule avec sa mère qui l’aida à le boire, parce qu’elle ne voulait pas le faire elle-même, un bol de café au lait le matin et à quatre heures ; et, avant de se coucher, elle a bu deux grands verres d’eau, et dit à sa mère :

—    Samedi, je mangerai, ça sera fini.

« J’aurais aimé vous la ramener à Trousseau, mais ce n’était pas possible », m’écrit la mère. Nicole elle-même lui a déclaré : « C’est pas la peine de le dire à la doctoresse, il faut pas que je mange. »

Le vendredi soir, en quittant l’école, très fatiguée, elle a annoncé à la maîtresse, qui se demandait ce qui se passait :

— Demain je pourrai manger, maman me l’a dit.

Le samedi, Nicole affamée s’est remise bel et bien à manger, et cette fois sans plus reparler de l’incident.

A quelque temps de là, la mère a rencontré la maîtresse et celle-ci lui a parlé de ce « Maman ne veut pas que je mange jusqu’à samedi ». Avait-elle agi de la sorte pour faire mal juger sa mère adoptive ? m’a demandé la mère de Nicole. « Je ne crois pas, ai-je répondu, je pense que la maman qui ne voulait pas qu’elle mange n’était pas vous, c’était une idée de maman datant de sa période affamée chez les parents nourriciers. »

Quoi qu’il en soit, le samedi où elle s’est remise à manger, elle a dit à la maîtresse : « Ça y est, je peux manger maintenant », et elle a ajouté ces mots que la maîtresse a répétés à la mère sans comprendre ce qu’elle avait voulu dire : « Comme ça, l’embêtante, elle est morte, et elle m’embête plus maintenant. »

C’est depuis cet épisode que la guérison s’est avérée complète. Je n’ai pas eu de nouvelles jusqu’au mois de novembre 1948 où, à notre demande, on répond : « L’enfant va très bien, elle sait presque lire, tout va bien à la maison et en société et le petit frère suit la même voie. »

Discussion de ces deux premières observations concernant l’utilisation de la poupée-fleur en psychothérapie psychanalytique 10

J’ai donné dans le détail le protocole des deux premières cures au cours desquelles j’ai utilisé la poupée-fleur en tant qu’élément délibérément introduit dans le traitement psychanalytique pour être le support du transfert.

J’ai dit comment l’idée première de recourir à cet objet m’était venue, à propos du cas particulier de Bernadette. L’enchaînement des faits qui s’ensuivit me parut tellement remarquable, quant à la rapidité de l’évolution du traitement, que j’ai voulu expérimenter une seconde fois le même procédé dans le cas de Nicole, que je voyais à l’hôpital Trousseau, quoique la conduite de celle-ci fût en apparence diamétralement opposée à celle de Bernadette ; mais ce cas me paraissait répondre à un diagnostic psychanalytique identique : comportement hystérique, procédant d’une blessure narcissique au stade oral, ayant empêché l’intégration des règles communes aux humains de notre société : règles qui supposent la sublimation des émois propres à ce stade, fondamental pour ce qui concerne la structuration du psychisme.

L’essai fut un nouveau succès dans le cas. L’étude comparée des deux observations m’a semblé digne d’être menée de très près.

Le cas de Bernadette. On peut distinguer deux phases.

Pour la première phase, tout se passe en séances ; dans la seconde, le travail va se faire autant à la maison qu’aux séances.

Première remarque : Nous avons assisté en l’espace d’un instant (cet instant ayant été préparé par tout un travail avant que s’effectue le transfert sur la poupée-fleur, support qui, en l’occurrence, jouait le rôle d’objet auxiliaire de la doctoresse) à la disparition de la phonation monocorde, à la disparition de la mimique figée en sourire stéréotypé, et à celle de la posture de la tête en torticolis, posture que l’enfant avait présentée depuis la station debout et la marche. Toutes ces disparitions se sont avérées définitives. Quant à la voix, l’apparition de modulations et d’intonations a suivi la transformation, également de façon définitive.

Comment ce revirement s’est-il produit ?

Reprenons l’observation. A la huitième séance, il y eut cet épisode de la voix chuchotée, avec la bouche de Bernadette à mon oreille. Ce chuchotement qui s’adressait à moi, mais qui fut à l’origine de sa transformation vocale avec toutes les autres personnes, avait été précédé d’un autre comportement, par lequel il semble que l’enfant ait parcouru la distance qui la séparait de l’accès libre au langage échangé. Bernadette, avant de me parler, non pas d’elle-même mais de cette insupportable méchante fille, avait d’abord véritablement scotomisé ma présence : l’être avec lequel elle a commencé à exprimer vraiment ce qu’elle ressentait a été cette poupée-fleur dite « méchante », ou plutôt, comme la suite le dira, elle-même projetée dans la poupée-fleur, au cours de la scène muette et mimée d’« échange » de bouche à corolle et de corolle à oreille. L’enfant traduisait des émois instinctuels d’agressivité, libérés grâce à la projection dans la poupée du sentiment de culpabilité. Ainsi, dans ce colloque avec elle-même (un Moi auxiliaire la référant au Moi Idéal qu’est la mère, parlant au Moi côté Ça, ou plutôt au pré-Moi frustré), elle s’est en quelque sorte pardonné à elle-même d’être le théâtre d’émois mal adaptés. Elle m’a ensuite exprimé, sans encore donner un son à sa voix, la relation de cause à effet qui existait entre son infirmité corporelle (intriquée pour elle à l’angoisse archaïque, en collusion avec l’angoisse primaire de castration, condition de toute fillette), et ses troubles d’adaptation à la société dans les conditions particulières qui étaient les siennes. Elle a pu aussi exprimer son sentiment de frustration par rapport aux autres fillettes, tant sur le plan de la vie végétative que sur ceux des vies motrice et affective : un sentiment qui avait entraîné une angoisse d’insécurité précoce dans les échanges vitaux sous tous leurs aspects, ainsi que des blessures narcissiques également précoces, sinon pour elle, du moins pour ses parents et les médecins anxieux.

Deuxième remarque : Après cette transformation, intervenue dans la sphère orale, nous avons assisté à la disparition de l’habi-tus infirme, de la maladresse spectaculaire des mouvements, de leur incoordination, de tous ces symptômes moteurs qui rendaient l’enfant inapte à la vie en collectivité, et en faisaient un spectacle pour les autres qui ne pouvaient pas ne pas la remarquer partout où elle passait.

Cependant, la faiblesse congénitale du côté gauche organiquement infirme, la parésie, l’atrophie légère, les troubles vaso-moteurs demeuraient. Seule l’attitude psychique affective de l’enfant à l’égard de son corps avait changé et suffisait à transformer l’allure de son infirmité, non seulement d’un point de vue statique, mais aussi du point de vue des fonctions dynamiques ; de sorte que l’enfant pouvait désormais s’intégrer à la communauté sociale et compenser par l’intelligence et l’adresse le handicap entraîné par cette infirmité anatomique qui grevait son existence en face des autres enfants.

Troisième remarque : Le comportement de Bernadette avec son entourage a changé dès le moment où elle a projeté sur la poupée-fleur bouc émissaire tout ce qui l’avait fait souffrir dans les expériences vécues. Elle a pu s’intéresser aux autres êtres (d’abord à son ours en peluche) d’une façon maternelle. Elle a cessé de détester tout le monde, comme elle disait, et comme elle faisait.

Quatrième remarque : Le type et l’évolution du transfert que l’enfant a vécu sur la poupée-fleur est très particulier. Je crois que l’objet végétal impose au sujet une attitude particulière, qui fait toute l’originalité et l’efficacité curative du procédé. Mais, ce qu’il faut aussi remarquer, c’est que la tête de la poupée n’a ni yeux, ni nez, ni bouche, pas d’issues de communication, et qu’elle n’a ni pieds, ni mains, ni devant, ni dos. Je crois que c’est extrêmement important si l’on pense que le nourrisson tout petit ne sait pas qu’il a un visage : le visage de ce qu’il ressent, c’est celui de sa mère. Ici aussi, il n’y a pas de visage. Une enfant qui déjà s’est vue dans le miroir est soutenue, en revanche, à ne pas projeter dans la poupée-fleur sa personne d’aujourd’hui : elle peut y projeter son ressenti tout à fait archaïque.

Bernadette a fait supporter à la poupée-fleur, par projection, toute la charge culpabilisante des méfaits dont a été victime son entourage. Elle était ainsi faite. Elle était le lieu de sensations pénibles venant d’une part de son état viscéral et moteur, d’autre part de son épreuve actuelle : angoisse de castration liée au complexe d’Œdipe. A tout cela, la poupée-fleur a « réagi » à la place de Bernadette, mais sur un mode exempt, quant à elle, de toute intentionnalité, sans aucune visée opposante ou négativiste. « Sa façon à elle d’être gentille s’appelle pour les autres être méchante. » Il semble que c’est cette impossibilité de projeter sur cet objet des actes délibérément bons ou mauvais, donc des intentions, une éthique donnée par la mère dès l’âge oral lorsqu’elle parlait à l’enfant, qui fait l’efficacité de la projection de soi sur une figure végétale humanisée. Je crois qu’on peut appeler première étape la phase de neutralisation du Surmoi, qui jusque-là bloquait l’expression, tant mimique que vocale, de l’enfant.

Cinquième remarque : Nous assistons ensuite, à la faveur de l’effacement du Surmoi, à la conquête de l’expression libre de celles des intentions motrices qui étaient jugées mauvaises par le Moi (en liaison avec le Moi Idéal, introjection des parents). Avant de trouver toute seule la solution dans la projection de soi sur un animal néfaste, Bernadette prend conscience de son ambivalence, je crois plus juste de dire : de la dualité qui existe en elle.

Alors que la main du côté infirme exprime son amour pour moi de façon sadique (griffer, mordre jusqu’au sang, « c'est sa façon d’aimer »), ébauche de désir cannibale et destructeur, du côté sain, la main droite traduit l’amour par tendresse et caresses.

Selon l’un ou l’autre côté du corps, parétique ou non, la saisie par la conscience du sujet (Bernadette) d’un même élan positif vers l’autre (moi en tant qu’objet, personne entière), d’un même émoi, va trouver une expression contradictoire, résultat de la confluence de deux processus contradictoires d’identification à l’objet aimé. Il s’ensuit que Bernadette appréhende à la fois son propre Moi et l’objet aimé sur le mode de la dualité éthique, ce qui va entraîner par choc en retour un conflit de sensations et de perceptions. L’enfant était au fait de tout cela et confrontée à des élans aux conséquences aussi mauvaises que bonnes (et parfois plus mauvaises que bonnes). Elle préférait ignorer la réalité, trop pénible, trop dangereuse pour le sentiment de son unité intérieure. Elle ressentait celle-ci comme infirmée par son hémiplégie. Bernadette reproduisait ainsi avec moi les traumatismes répétés des premiers jours de sa vie. L’expérience a montré que cette revi viscence lui a permis de libérer la libido restée fixée à ce stade. Non seulement le traumatisme de la naissance avait été violent, mais encore les premières pulsions vitales, téter, boire (vécues avec angoisse par les parents) avaient provoqué souffrance digestive et vomissements de sang. On peut comprendre qu’en Bernadette tout élan vers un mieux vivre, toute « envie » déclenchait une angoisse, liée à un sentiment de menace, de souffrance, de danger, de perte d’intégrité. Pour le nourrisson Bernadette, vivre avait été l’équivalent de souffrir. Ce qui lui en restait, c’était le sentiment que tout ce qui est vie est menace, que tout ce qui est bon, tentant, est empoisonné, et jusqu’à la mère elle-même : « Quand elle est là je suis pas bien, et quand elle est pas là, je suis encore pas bien. »

Pour Bernadette, se débarrasser de sa mère, de sa présence, liée dès l’origine aux expériences douloureuses de l’âge oral, c’était, par association, tenter de retrouver le droit de vivre tranquille, et de se débarrasser de la souffrance. Nous voyons là la source de l’attitude paranoïaque de Bernadette vis-à-vis de sa mère, de son attitude sans issue : car, parmi les adultes qui entouraient Bernadette, la mère et le père étaient les seuls à chercher à la comprendre et à l’aider, malgré les grandes difficultés que donnait l’enfant. Elle-même, Bernadette, aimait leurs personnes en tant que sujets, mais leur présence corporelle était associée à son corps qui souffrait. Bernadette devenait un sujet qui ne se sentait cohérent que dans un désir pervers (sans castration) du Moi, tel qu’il se projetait dans la guenon.

Sixième remarque : La poupée-fleur, en devenant le support de cette perversion, a, en grande partie, débarrassé Bernadette de la dimension négative de son ambivalence par rapport à sa vraie mère, et d’un contre-effet d’angoisse de culpabilité. L’enfant se libère de son caractère paranoïaque par la projection dans des animaux : la fille-loup, projection de l’objet partiel main gauche de son corps, côté infirme (neuvième séance), et la guenon, personnage fantasmé, représentant le Moi, frustré de n’être pas semblable aux autres humains.

Au tableau clinique d’enfant haineuse, despotique, cahotique, querelleuse, persécutée-persécutrice, jamais détendue, va succéder, à la suite de la perte d’intérêt pour la poupée-fleur bouc émissaire, une étape d’apaisement.

La seconde phase du traitement a été constituée, après le désinvestissement de la poupée-fleur, par l’investissement positif des poupées animales, à l’exclusion d’une seule, image persécutrice qui était en réalité un personnage imaginaire, dont elle avait trouvé la représentation dans la petite figurine de son zooarche de Noé, le petit singe miniature marron qui avait des mamelles visibles, alors que l’autre singe miniature, l’époux de cette guenon, n’en avait pas.

Ce fut une phase absolument indépendante de toute intervention de ma part. J’ai compris cette étape comme nécessaire en tant qu’elle introduisait le support d’une projection pour les émois du stade anal. La guenon était le bouc émissaire des sentiments de culpabilité angoissants liés aux pulsions sexuelles de Bernadette, confusément consciente du point de départ de ces pulsions dans sa zone ano-uro-génitalex. Cette zone n’était-elle pas, elle aussi, le lieu d’une infériorité de forme, d’une « infirmité », et là par rapport au mâle (son père, « l’homme lune avec un bâton », et Bertrand, son petit camarade, étaient tous deux constamment assimilés l’un à l’autre dans les propos de l’enfant et, semble-t-il, confondus dans un même mode d’appréhension affective, tous deux étant perçus comme des garçons, possesseurs de pénis).

La guenon est d’abord, pour Bernadette, le support de ses émois agressifs à l’égard de la mère. Cette agressivité, attribuée à un être extérieur, est à rapprocher de celle attribuée à la main gauche du corps propre (neuvième séance). Elle est sadique par bonnes intentions. C’est parce qu’elle aime Bernadette que la guenon veut entrer dans elle par la bouche et, par sa présence, la transformer en femelle animale, la privant ainsi de tout avenir féminin humain (qui se construit, chez les petites filles, par complicité harmonieuse avec la mère et introjection et identification à elle).

Septième remarque : Après la survenue du fantasme de la guenon (quatorzième séance) qui a suivi des comportements maternants centrés sur le lapin et (treizième séance) le dire sur les trois billes, clitoris et mamelons, l’enfant semble traduire sa crainte que la guenon — symbole d’une attitude femelle ennemie

1. Dès la toute petite enfance de Bernadette, l’observation du siège de leur bébé angoissait les parents (émission de sang par l’anus).

des règles sociales — n’entre en elle-même en même temps que la nourriture, du fait de l’absorption affective (introjection des émois angoissés) de la mère dès les premiers jours de la vie de Bernadette. La guenon sert d’objet de projection du malaise de vivre qu’il faut fuir, ce malaise qui accompagnait tous les soins au corps, aussi bien à la sphère orale (au visage) qu’à la sphère anale (dans les langes). De fait, l’enfant se nourrit des émois qui accompagnent tous les soins donnés par la mère à son corps. Et dans ce qu’il ressent, toutes les satisfactions corporelles ou les souffrances qu’il éprouve seul avec lui-même, en son berceau, en l’absence de la mère, ont le visage, l’aspect apparent de la mère. Quand tout va bien pour le nouveau-né, la mère qui apaise sa faim et sa soif et qui est satisfaite des belles selles de son bébé est associée au plaisir de vivre au stade végétatif passif pour tout le corps, en même temps qu’au plaisir du fonctionnement des zones orale et anale.

La nourriture impossible, douloureuse et dangereuse, le sang dans les langes, ont ici transformé la mère et les personnes qui s’occupaient de Bernadette au cours de ses épreuves digestives (le docteur à la motocyclette y compris), en êtres déclencheurs d’angoisse, d’insécurité, donc d’émois négatifs, liés à leur présence dans la réalité. Au contraire, téléphoner à sa mère, lui écrire, était rassurant. La mère de l’étape orale avait été réanimée par la première phase de transfert positif sur l’objet végétal imaginaire quand j’avais dit : « peut-être veut-elle une poupée-fleur » et qu’elle avait sauté de joie : « oui, oui, oui, une poupée-fleur ! » (exactement d’ailleurs comme plus tard Nicole). La matérialisation de cet objet imaginaire a permis de décharger sur lui, dans la réalité, l’angoisse de la dyade mère-nourrisson, puis de la désin-vestir quand toute l’agressivité a été exprimée. J’ai cru comprendre que, dans l’étape projetée sur la guenon, il s’agissait du même processus, mais cette fois avec la mère archaïque de l’étape anale.

Dans le cas de Nicole, c’est « Maman qui ne veut pas que je mange ». En fait, pour Bernadette, la « Maman » n’est pas la maman de la réalité car, si cette maman-ci fait défaut, l’enfant peut encore moins manger que lorsque la mère est à la maison, et ne retrouve la possibilité relative d’apaiser sa grande faim qu’en la rendant présente dans ses fantasmes, en pensant à elle (la lettre pendant l’absence). Dans ce retour consolateur à la relation d’amour à l’objet tout entier parlant, la mère réelle, l’enfant peut affronter, subjectivement plus fort (en participant à la force rassurante de sa vraie mère, imaginée et à laquelle elle parle, donc présente en pensée, mais non pas dans l’espace du fait de la rémanence d’angoisse que sa présence apportait), le danger réel qui se cache dans la nourriture, articulé à la vie végétative-danger (mère-danger) de la petite enfance, dont son corps a conservé la mémoire.

Dès que la figurine à mamelles claires du singe en plâtre surnommé guenon, objet réel, a supporté la responsabilité coupable de l’investissement négatif de libido anale pour la mère, l’enfant a pu se sentir en droit (donc responsable mais non coupable) de lutter contre ses émois œdipiens avec une agressivité sadique anale, et contre le souvenir de la mère anxieuse de son siège, puis de ses anomalies motrices. Bernadette le faisait au nom de son Moi, déjà enrichi par l’agressivité orale remise à sa disposition depuis la poupée-fleur, et soutenu par son identification aux adultes et à son entourage qui l’aimait pour elle-même, au-delà de son infirmité.

Elle a pu ainsi retrouver l’amour tendre pour sa mère et la faculté de manger librement qui, physiologiquement, avait été un problème des premiers jours de la vie, sans doute lié à un traumatisme néo-natal (ou à une maladie neurologique vers la fin de la vie fœtale). Presque aussitôt, Bernadette a montré un comportement gestuel de fillette coopérante à la maison et de femme, en aidant des enfants à son école.

Huitième remarque : La nécessité de la cérémonie magique du lynchage spectaculaire de la guenon semble avoir été celle d’abréa-gir toute la libido anale investie dans le symptôme obsessionnel (l’anorexie), intriquée à la difficulté d’échanges sociaux narcissi-sants par impossibilité d’une motricité aisée à l’âge de la marche.

Au cours de cette cérémonie, tout ce qui représentait pour l’enfant la société, le monde réel (les parents, la bonne) et le monde fantasmatique (ses jouets, ses animaux, ses poupées) a participé : c’est-à-dire a partagé en spectateur, dans la scène psychodramatique de Bernadette, la responsabilité du jugement et de l’exécution infamante radicale. Ces spectateurs passifs étaient une force secourable, des témoins en accord avec Bernadette. Le père, en se décidant à agir et en cassant le fétiche du mal, lui a permis d’accomplir le meurtre de la partie négative anale qui était en elle et qui la rendait, contre le gré de l’autre partie, paranoïaque. De cette scène a surgi un Surmoi unifiant, fragile, mais sain, c’est-à-dire adapté aux exigences du Moi ainsi qu’à celles d’un Moi Idéal pré-œdipien encore, mais déjà génital et féminin, garant de la possibilité post-œdipienne d’un Idéal du Moi adapté à la société. L’écrasement définitif de la guenon marron méchante pour son bon singe de mari (marron lui aussi, mais bon, et on sait que Bernadette avait dessiné le soleil marron) était un acte sadique perpétré en coopération active avec le père. Cette aide nécessaire du père fut quelque chose comme un coït sur le plan des fantasmes sexuels de l’âge anal, par lequel était réduite à l’impuissance l’image néfaste de la femelle archaïque du bon singe, c’est-à-dire, je crois, la mère introjectée, projetée, fantasmée en tant que source du sentiment de culpabilité œdipienne. Or la mère qui dans la réalité était consentante, puisqu’elle assistait à la scène, compatissante et attentive à Bernadette, s’avérait ne pouvoir être confondue avec la mère fantasmatique.

Le fait indubitable, c’est que, à dater de cette scène de lynchage de la guenon si spécialement investie, Bernadette sort définitivement transformée et accepte les réalités sociales. Son adaptation sociale, deuxième étape du traitement, dont la première avait été la réadaptation de l’enfant à elle-même, est manifestement liée à cette destruction de la petite guenon marron sur laquelle elle a focalisé son fantasme de la guenon qui voudrait entrer en elle par la bouche ; de la même façon, les changements dans la façon d’être et de s’exprimer (posture, mimiques, gestes, voix) avaient été liés à l’épisode de la poupée-fleur aimée puis désavouée, quoique jugée irresponsable. Enfin, a pu succéder, à cette projection de l’éthique et du narcissisme oral blessé, une totale « guérison par la doctoresse ».

Si j’ai relaté les propos de la vieille femme qui accompagnait Bernadette, c’est qu’ils exprimaient bien la rapidité de la transformation radicale de l’enfant pour son entourage familier.

Certains de ceux qui ont lu cette observation m’ont demandé : « Et le strabisme, qu’en est-il advenu ? »

Voici les faits : quand Bernadette est arrivée chez moi, elle était depuis six mois en traitement de rééducation par une méthode de gymnastique oculaire d’origine anglaise, et son strabisme interne, quoique très apparent pour moi, était aux dires de la mère très amélioré par rapport à ce qu’il avait été. Hélas, au sortir de la première visite chez moi, tout l’acquis de ces mois de rééducation était perdu. Avec les exercices prescrits repris par la mère, la « correction » se refaisait mal, et ne tenait pas. Après l’épisode de la poupée-fleur, le strabisme diminua beaucoup et, à la fin de 1948, peut-être les exercices aidant, l’enfant ne présentait plus qu’un léger strabisme monoculaire, à peine visible, et seulement aux moments de plus grande fatigue.

Comparaison entre les deux observations

Si l’on compare maintenant les deux observations, on est frappé par l’analogie du processus de guérison psychosensorielle chez Nicole et chez Bernadette. Nous n’avons pas une observation aussi détaillée pour Nicole que pour Bernadette, puisque je n’eus avec Nicole que cinq séances, étalées sur une période de sept mois. Je rappelle qu’à l’hôpital ces séances à ma consultation se passent devant un public constitué exclusivement, à part la surveillante, par quelques psychanalystes. L’enfant est assis à la même table, carrée, que moi, non pas en face, mais à ma gauche, sur le côté de la table perpendiculaire au mien. Derrière mon dos, un mur. Derrière l’enfant, personne. Face à l’enfant, une fenêtre. Sous la fenêtre, à ma droite et face à elle, donc, quatre ou cinq personnes en blouse blanche comme moi. Dans la pièce circule l’infirmière.

Les parents qui accompagnent l’enfant sont à côté de l’enfant, sur des chaises, à sa droite et à ma gauche, pendant la première partie de chaque visite. Pendant la seconde partie, l’enfant reste seul avec moi et les assistants qui n’ont qu’un rôle de présence muette. Il arrive souvent que les enfants, en arrivant et en partant, aillent dire bonjour et au revoir à tous. Dans l’ensemble et à part cas exceptionnels, l’assistance est confondue avec moi-même en une même coloration transférentielle. Seule l’infirmière qui entre, va et vient, très discrète, à travers les salles d’attente et de consultation, se voit attribuer une valeur un peu différente.

Dans le cas particulier de Nicole, les conseils à la mère concernant la vérité à dire aux enfants pour leur adoption avaient été donnés hors de la présence de l’enfant, à la fin de la première consultation, où j’avais eu d’abord un entretien avec l’enfant devant sa mère.

Ce qui m’a frappée dans ces deux cas, c’est l’attitude semblable des deux enfants vis-à-vis de la poupée-fleur : très positive d’abord, puis ambivalente, enfin négative quand la poupée-fleur est prise comme bouc émissaire responsable mais non coupable des pulsions inadaptées de l’enfant. La mobilité retrouvée de la mimique traduit la disparition de l’angoisse ; puis c’est le déblocage de la liberté d’expression orale laryngo-pharingienne : bruitage, puis parole ; enfin, l’expression verbale parfaite, sans que soit intervenue aucune rééducation de la parole. Même attitude de désaveu de la poupée-fleur qu’on rejette loin de sa vue, mais que l’on amène à Mme Dolto pour la guérir et la rendre, donc, de nouveau acceptable par l’enfant qui l’aime malgré sa « perversion » — que l’enfant justifie dans ses dires.

Chez Nicole, c’est la disparition de la perversion du goût, de la dipsomanie, de la perversion des sensations (voir « ça fait mieux mal » : elle ressentait masochiquement la douleur physique comme agréable). La construction d’une personnalité semblable à celle des autres enfants se projette alors dans les graphismes, expression d’une sublimation oro-uro-anale. Toutes ces transformations sont permises par le transfert sur la poupée-fleur des émois agressifs pervers qui lui ont été imposés en exemple à l’âge oral. Enfin, pendant les quatre mois qui ont séparé la quatrième séance de la cinquième, le travail psychanalytique a continué seul, sans nécessiter de visite à Trousseau. Les étapes ont donc été les mêmes pour Nicole que pour Bernadette.

Voyons de plus près la comparaison :

1. Chez Bernadette les impulsions motrices sadiques, socialement mauvaises, sont projetées sur deux fantasmes : une guenon, animal femelle imaginaire que la figurine du zoo miniature sert à représenter, et une fille de loup imaginaire, représentée par la main infirme.

Nicole, elle, fabrique des objets nombreux et petits, qui représentent, de façon plastiquement très réussie, des animaux sauvages mais neutres, vus en réalité au zoo. Ce qui correspond à une sublimation ou à l’intégration d’une partie de la libido sadique anale (l’adresse manuelle), tandis que, dans le même moment, Nicole investit une autre partie notable de cette même libido anale en retrouvant de l’intérêt pour ses excréments et les jeux excrémentiels jusque-là liés à des symptômes anxieux non intégrables au Moi, qui n’avaient pu passer par un stade de récupération valorisante.

Peut-on parler ici de libido du Moi et de libido d’objet, termes introduits par Freud pour distinguer deux modes d’investissement de la libido, selon qu’elle prend pour objet soit la personne propre, soit un objet extérieur ? Je ne crois pas encore, car ni chez l’une ni chez l’autre il n’y a encore ni Moi ni objet. Plus exactement, si chez Bernadette il y a une relation d’objet, celle-ci est obérée par la relation à un objet parasitant son Moi du fait de son infirmité, un objet archaïque maternel, mêlé à son Moi ; pour Nicole il n’y a pas encore de Moi, puisque l’enfant ne parle pas.

Chez Bernadette il y avait une infirmité, passant, si l’on peut dire, par le tracé médian du corps : un côté du corps n’était pas au même niveau de pré-Moi que l’autre côté. Un côté du corps, le côté paralysé, n’avait pas la parole, était représenté par cet animal qui n’avait pas la parole. Au contraire, chez Nicole, ni l’un ni l’autre des deux côtés de son corps, qui était sain, n’avait la parole.

Il ne semble pas que Nicole, quant à elle, ait mis d’intention maligne, ni voulu exprimer d’opposition agressive envers sa mère adoptive, dans ses jeux excrémentiels ; mais son affection pour sa mère et son désir de s’intégrer à la vie commune de la famille étaient trop ténus. Nicole n’avait pas encore de Moi Idéal, ou il était trop faible à côté du plaisir érotique anal brut que ses jeux lui procuraient. N’oublions pas que cette enfant avait été abandonnée par sa génitrice au moment de la naissance de son frère, et que, celui-ci l’ayant suivi de peu dans l’abandon, ils avaient été ensuite négligés et rejetés, maltraités par des parents nourriciers indignes. La mère nourricière n’avait pas investi dans le langage les fonctionnements érotiques sadiques anaux.

Chez Nicole, comme chez Bernadette, la solution fut trouvée spontanément ; le transfert affectif sur une poupée animale à forme humaine fit virer le comportement et permit à l’enfant de s’adapter aux règles de la société. Nicole fit d’elle-même la projection sur un lapin, après avoir hésité pour le chat. C’est à dessein que je n’avais pas suggéré l’idée de la guenon, peut-être à tort, mais je préfère toujours laisser l’enfant mener ses propres fantasmes. Bernadette a contracté les deux représentations, lapin et chat, par combinaison de l’une et de l’autre dans un seul désir au cours de la dixième séance. Elle avait parmi ses joujoux personnels, déjà, avant son traitement, une Arche de Noé avec de nombreux couples d’animaux. Mais ce n’était pas le cas de Nicole, et l’on voit comment elle s’est servie d’une visite dans la réalité au zoo de Vincennes pour trouver des objets de projection qu’elle a fabriqués elle-même.

Il semble que, dans ces deux cas, le processus de la cure par la poupée-fleur ait été le suivant :

-    Libération des émois tendres-sadiques propres à l’éthique cannibale de l’âge oral.

-    Récupération d’un narcissisme sans angoisse, succédant à une situation de narcissisme anxieux phobique.

2. Pour Bernadette, l’angoisse tentait de s’abréagir par l’agression sur autrui, par une attitude activement perverse (sadique) vis-à-vis de l’entourage et passivement perverse (masochique) vis-à-vis d’elle-même.

Pour Nicole, l’angoisse était maintenue dans les limites du refus de parler aux adultes, ressentis comme dangereux ; elle ne les attaquait pas, mais se dérobait sans extérioriser d’agressivité ; vis-à-vis d’elle-même, elle semblait éviter de s’entendre exister, mais ne se détestait pas ; au contraire, sa dipsomanie traduisait sur un mode régressif sa recherche d’identification à un animal, mais aussi sa recherche pour compenser ses frustrations passées par le retour à une première mère de l’époque où elle n’avait pas de mains à sa disposition, du fait de la non-motricité du nourrisson. Le geste de téter sa mère adoptive indique bien que Nicole avait été un nourrisson sain avant son premier placement en nourrice, mais qu’il n’y a pas eu de processus de sevrage (castration orale, dont la sublimation est la relation orale à la mère par-delà la suppression du contact de la bouche au mamelon).

3.    Une fois le narcissisme oral récupéré, l’enfant étant désormais libre de s’exprimer sans se sentir coupable, le pré-Moi se sent renforcé par l’énergie rendue utilisable de pulsions antérieurement fixées au stade oral du développement de la libido, désormais castrées et symbolisables. Les échanges sont dès lors sans angoisse, et chacune des fillettes peut évoluer vers l’expression des émois du stade anal.

Pour Bernadette, l’extériorisation de ses pulsions prenait une forme verbale (voir huitième séance), traduction grossière, scato-logique, de fantasmes délinquants, délirants et obsessionnels.

Pour Nicole, cela se traduisait sur le mode de la coprophilie compulsionnelle, manuelle, irrésistible.

Mais, pour toutes deux, il s’agissait bien d’extériorisation narcissique des pulsions du stade anal.

4.    Chez toutes deux, l’adaptation à la société se fait par dissociation des émois instinctuels en deux groupes : ceux qui ne sont pas acceptables par le Surmoi sont projetés sur une figure animale jusque-là aimée ; l’enfant participe au choix de cette figure, mais comme séduite passivement, homosexuellement passive, pourrait-on dire : la figure animale joue au fond le rôle d’un Moi auxiliaire archaïque pour les pulsions prégénitales féminines et passives ; puis, dans un second temps, la figure animale est sacrifiée comme bouc émissaire, chargé de toute la culpabilité de l’enfant quant à « son être ».

Pour Bernadette, la présence de la guenon, sans qu’elle y soit pour rien, gâche la vie de toutes les autres créatures. Quant à sa main infirme, dite fille de loup (représentation de Poralité cannibale neutre), sa façon d’aimer est sous-tendue par une sorte d’éthique sanguinaire (peut-être l’éthique fœtale, vampirique, et celle du nouveau-né, cannibale, mais aussi l’éthique du temps où une maman dans les langes ramassait et prenait pour elle le sang). La guenon représente un désir impuissant de communication interpsychique de sujet à sujet, la fille de loup griffe représente le désir partiel pour l’objet partiel.

Je pense que les deux figurines sacrifiées sont des boucs émissaires aussi bien de la culpabilité motrice anale que de la culpabilité des pulsions génitales œdipiennes, impuissantes à se dire, cette culpabilité venant de la rivalité avec la mère actuelle.

Chez Bernadette, cette projection est chargée d’une extrême tension. La guenon est en totalité inacceptable.

Chez Nicole, il s’agit d’un ours. Celui-ci est inacceptable s’il est pourvu d’une tête, mais devient acceptable moyennant la décapitation, mutilation qui symbolise la suppression de la conscience de sa responsabilité et même de la culpabilité de ses pulsions ano-vaginales.

Comment ne pas rapprocher ces faits de l’image que ces enfants entendaient donner d’elles-mêmes au monde extérieur, et aussi de la façon dont elles se situaient par rapport à la société avant leur traitement ? Bernadette faisait des rêves de puissance magique, de supériorité magique, niant l’existence de la réalité, elle voulait toute la pâte à modeler pour elle-même, se voulait forte, terrorisante. Nicole, au contraire, se donnait l’air d’une grande débile, pathologiquement passive, jouissant d’être rejetée, d’être blessée douloureusement, méconnue, impuissante (elle est même restée dix jours au lit), faible, petite. Bernadette était perverse-paranoïaque, Nicole perverse-masochique.

5. La guérison, chez toutes deux, a suivi l’investissement tendrement positif d’un mammifère craintif et aimable, doux à caresser, sans défense et plein de charme, le lapin, plus ou moins affectivement parent, à leurs dires à toutes les deux, du chat : symbole presque généralement rencontré de la sexualité femelle, de la zone érogène vulvaire cherchant à provoquer les caresses et animée de pulsions partielles érotiques passives : le chat et le lapin, deux animaux très doux, le lapin plus phobique que le chat qui, lorsque quelque chose lui déplaît, se dérobe et fuit.

Je sais que cette étude critique et tous ces commentaires prêteront à discussion. C’est d’ailleurs dans ce but que je les formule. Pour ma part, ce sont les processus de guérison seuls qui comptent. Mais, sur les faits, les observations qui les accompagnent, j’ai réfléchi à ma façon, comme chacun de nous devant toute expérience.

Lorsque j’eus l’expérience de ces deux guérisons cliniques, je ne savais pas encore quelles en seraient les suites lointaines, ni que la guérison serait définitive pour les deux fillettes. Je me demandais s’il ne s’était pas agi, avec l’introduction de cet objet de transfert, de l’utilisation sur le mode magique d’une de mes propres projections.

Les faits eussent-ils été les mêmes si la poupée-fleur avait été lancée dans le circuit affectif du sujet par un autre ou une autre que moi-même ? La poupée végétale n’était-elle pas, pour l’enfant, le support d’une idée venant de moi, donc un objet me représentant, moi, en partie, et qui, de ce fait, ne serait qu’un des aspects de transferts particuliers ? La poupée-fleur n’aurait-elle aucun rôle par elle-même ? Il fallait faire des observations plus nombreuses. Je m’y appliquai et je chargeai aussi quelques-uns des assistants qui, à ma consultation, étaient témoins de l’évolution du cas de Nicole, de m’apporter leurs observations. La réponse à cette question me semble avoir été donnée par l’observation de Jeanne.

Observations partielles ou résumées concernant l’emploi de la poupée-fleur dans d’autres cas

Observation 1 : Monique, sept ans.

Vue à notre consultation de Trousseau, elle présente depuis deux ans une incontinence d’urine permanente et, au début du traitement, une incontinence temporaire des matières fécales, qui n’a pas persisté. L’infirmité de l’enfant, d’âge scolaire, et d’un excellent niveau mental, a entraîné des passages dans des services d’urologie, des interventions douloureuses de sondage, séparation des urines, lavage de vessie. Au début, on avait diagnostiqué des colibacilles. Ils ont disparu rapidement. Mais l’incontinence, elle, restait inchangée. Après l’échec des médications organiques, la suspicion de simulation ou de pithiatisme a entraîné un traitement dit de psychothérapie armée, par des piqûres douloureuses à but d’intimidation. Là aussi, échec total. Bref, après ces deux années, l’enfant est aiguillée sur notre consultation, à la fois pour son incontinence d’urine rebelle, et pour son comportement.

Monique présente un visage et un port figés très remarquables. L’inhibition mimique est complète. La voix est inaudible. A l’école comme à la maison. Elle a des insomnies jusqu’à deux ou trois heures de la nuit. Elle est lente, apathique, toujours triste d’apparence, sans jamais pleurer cependant, et sans jamais se plaindre. Sa passivité est telle que l’enfant — d’âge mental supérieur de deux ans à son âge réel, au test Binet-Simon — est incapable de suivre l’école, tant à cause de son comportement vis-à-vis des autres qu’à cause de son rythme de travail. Elle ne parle jamais, ni aux adultes ni aux enfants. Si on la questionne, elle répond parfois « oui » sur le temps de l’aspiration, ou ne répond rien, mais jamais « non » ni quoi que ce soit d’autre. Son inexpressivité gestuelle, mimique et sonore, est totale.

Elle reste seule des heures entières, immobile, silencieuse, à tripoter des objets sans les regarder. Elle fait cependant correctement, mais très lentement, ses devoirs, à condition qu’ils lui soient imposés. Elle ne joue pas à la poupée, elle n’a aucun objet chéri. Elle mange régulièrement, peu, et sans montrer aucune gourmandise. Elle n’est jamais activement opposante. Elle aime bien sa famille, son père, sa mère, son frère aîné de deux ans et cette famille qui se dit sans conflits.

Elle vient régulièrement à la consultation, bien tenue, « tirée à quatre épingles ». Sa mère est consciencieuse, sans douceur, sans grâce, sans indulgence, inquiète, active et criaillante, toujours prête d’un coup d’œil à faire signe à sa fille de se tenir droite, ou d’ôter ses coudes de la table. C’est une mère visiblement obsédée de propreté et de savoir-vivre, et qui dit : « On ne saurait pas comment la punir, rien ne l’intéresse », et : « Si on se fâche ? Plus on se fâche et plus elle est idiote le jour, et moins elle dort la nuit. » Mais cette femme aime son enfant, et souffre de la voir « toujours triste et pas comme les autres ». Les séances sont

muettes. Monique s’assoit, me regarde, dessine à ma demande.

Le transfert améliore quelque peu la situation : l’incontinence diurne disparaît immédiatement, puis très vite l’incontinence nocturne ; mais il n’y a toujours pas de contact social, mimique ou verbal avec personne et pas même avec moi (en dehors du « bonjour madame, au revoir madame », toujours sur l’aspiration, si la mère est là, et seulement en entrant et en partant). Il est vrai que, comme je l’ai expliqué ailleurs, à l’hôpital, je ne suis pas seule avec l’enfant. Les dessins de Monique sont sans vie, comme elle. C’est la représentation stéréotypée d’objets usuels, les traits sont rigides, sans que jamais soit dit ce que cela représente. Parfois, elle écrit : casserole, table. Jamais de variante, jamais de dessins d’imagination, jamais de thèmes inventés ni de rêves, jamais de couleur.

Au bout de quelques séances, Monique est visiblement très positive à mon égard. Sa mère dit que c’est encore pour venir à la consultation qu’elle montrerait « le moins de lenteur ». Je lui fais donner une poupée-fleur. Elle montre immédiatement une grosse fixation positive à cet objet. Elle ne s’en sépare plus, couche avec elle, vient avec elle à la consultation à la séance suivante.

La mère annonce que, depuis qu’on lui a donné cette poupée, l’enfant est plus gaie ; elle l’a surprise à chanter toute seule plusieurs fois. La mère s’éloigne, je reste avec Monique, je lui propose de me raconter une histoire inventée. Comme toujours c’est impossible, elle se tait.

Moi :

—    Laisse-toi conduire par ta poupée-fleur. Peut-être qu’elle t’emmènera, et que tu me raconteras où elle t’emmène.

Immédiatement le barrage est rompu. L’enfant devient très loquace et parle son fantasme extemporané, à un rythme rapide. Elle me raconte tout ce que sa poupée-fleur fait, et ce qu’elle lui dit. Il y a de longs arrêts attentifs où elle suit sa rêverie.

Moi :

—    Alors, que se passe-t-il ?

Aussitôt elle enchaîne. Elle arrive à fantasmer une histoire riche en contenu analysable et, en quelques séances, c’est par l’intermédiaire des propos et des actes prêtés à la poupée-fleur que les émois agressifs de l’enfant s’expriment.

L’amélioration sociale et l’autonomie de l’enfant sont déclenchées. Sa mimique gestuelle, son rythme de vie, se sont animés. L’angoisse cède. Hélas pour la mère ! En arrivant à la consultation, la mère, devant la fille, dit tous les progrès qu’elle voit, puis :

— Mais voilà, mademoiselle se permet de me répondre, maintenant, de discuter mes ordres ; mademoiselle sourit quand je fais des remontrances ; mademoiselle se met à mentir, elle se chamaille avec son frère et, vous me croirez si vous voulez, mais votre poupée-fleur qu’elle fait semblant d’aimer quand elle vient ici, on la retrouve partout jusque dans les cabinets et sous toutes mes affaires. Mes affaires. Et puis elle ne fait plus dans ses culottes, mais maintenant elle salit ses vêtements, devient brouillon, désordre ; elle qui était si appliquée, elle prend des manières pas jolies. Ah, qu’elle était mignonne, pourtant, avant !

Observation 2 : Anne, cinq ans et demi.

Est amenée à la consultation par l’infirmière de la garderie maternelle où elle séjourne du matin au soir depuis deux mois. Elle présente des troubles psychopathiques.

Instable, retardée, guère de contrôle sphinctérien, pas de contact affectif avec l’entourage adulte. Vis-à-vis d’un seul enfant, un garçon plus petit qu’elle, elle se montre attentive, accapa-reuse, despotique et jalousement agressive. Par moments, elle est dangereuse pour les autres, de par l’inconscience de ses gestes brusques. Jamais de sourire, une voix sans modulation, un langage pour elle-même, fait de syllabes difficilement compréhensibles. Impossible d’obtenir d’elle la moindre obéissance aux injonctions collectives : s’asseoir, se coucher, jouer à un jeu, s’habiller. De plus, elle refuse toute nourriture et fait des crises nerveuses violentes et impulsives si on essaye de la faire manger. Elle est pourtant bien portante, pas trop maigre, il paraît qu’elle mange la nuit avec sa mère.

L’enfant est née pendant la guerre, d’un ménage israélite d’artisans fourreurs, assez âgés, en pleine période de persécution. Chassés de Paris, les parents fuyaient à travers la France. A la naissance d’Anne, il y avait deux garçons, de quinze et de dix-sept ans. Le second, parti en Palestine, a été tué au combat quand la petite Anne avait trois ans. Les parents ne sortent pas d’un deuil pathologique, mêlé de revendications agressives à l’égard de cet enfant tué qui, parti contre leur gré, n’avait jamais voulu les écouter et n’avait peur de rien. Lui seul, de par l’affection qu’elle avait pour lui et lui pour elle, était capable de faire obéir Anne. Actuellement, le frère de vingt ans est encore le seul de la famille « qu’elle craint », dit la mère, « mais il est dur avec elle et lui fait mal en la frappant ». « Elle semble le chercher. »

Quand l’enfant est née, la mère n’a pas pu la nourrir. Elle se procurait difficilement du lait : Juive, ses cartes d’alimentation n’étaient pas en règle. Anne a présenté dès la sortie de la maison d’accouchement des troubles digestifs graves et continuels jusqu’à cinq mois, une nervosité extrême. A cinq mois, comme elle était dans un état désespéré, la mère l’a confiée à une assistante sociale qui promettait de l’emmener dans une crèche de la Croix-Rouge en Suisse. Anne y est restée jusqu’à dix-huit mois sans revoir sa mère et sans que celle-ci en eut aucune nouvelle. Elle y était devenue calme, splendide et gaie, sans problèmes, lui avait-on dit quand, la guerre finie, l’enfant avait été rendue à sa mère.

Alors, en huit jours, elle se détraque, ne dort plus, refuse de manger, perturbe la famille par ses troubles du caractère, agressivité passive, obstruction continuelle à toute activité de sa mère, par l’inquiétude qu’elle donne à celle-ci, et par l’insomnie qu’elle entraîne pour tous (tout le monde vit dans une seule pièce), y compris les clients de l’hôtel où ils demeurent : certains d’entre eux demandent le renvoi de la famille.

Depuis, l’âge mental et caractériel reste inchangé. Le couple morbide, angoissé, mère-fille, s’est réinstallé comme dans les premiers mois. La mère n’a pu reprendre aucun travail à domicile à cause de son enfant, que personne ne veut garder. L’école la refuse. La mère la confie pendant la journée à une garderie de la Croix-Rouge, en souvenir de la Croix-Rouge suisse et dans l’espoir que son enfant s’y rééduquera comme la première fois. Mais elle la reprend tous les soirs.

Il n’est pas question de faire subir un traitement psychanalytique à Anne, du fait de la situation matérielle de la famille. Ce sont des conseils pédagogiques et une surveillance psychiatrique que l’assistante sociale de la Croix-Rouge vient nous demander.

Je conseille à la responsable de la garderie où l’enfant vit du matin au soir, comme je le fais dans les cas d’anorexie mentale, qu’on fabrique une poupée-fleur et qu’on note ses réactions.

La poupée est d’abord très jalousement aimée. L’enfant ne la quitte pas. Puis elle manifeste une grosse agressivité injurieuse à son égard. Au repas qui suit la scène agressive, Anne mange de la soupe seule pour la première fois, et redemande une deuxième assiette.

Depuis ce premier jour, la poupée est le centre des émois affectifs de l’enfant. Anne se montre positive et attentive, reste assise à l’habiller jusqu’à une demi-heure de suite, lui parlant avec des mots bien adaptés qu’elle n’emploie jamais. Elle est ensuite très agressive, bat la poupée, la piétine, la jette, puis va la reprendre et la cajole. Au fur et à mesure de ces décharges ambivalentes, l’anorexie a complètement disparu, le langage est devenu compréhensible, les réactions plus saines. L’enfant se stabilise. Un jour, elle « enracine », dit-elle, sa poupée dans un tas de sable et ce jour-là elle se montre positive vis-à-vis de tout l’entourage et commence à s’intéresser aux animaux en peluche de la crèche et aux jeux collectifs. Une note linguistique : après avoir recherché la poupée-fleur qu’elle avait « enracinée » (race, racisme), elle demande à la stagiaire de la garderie, surprise, un beau chiffon pour habiller le « thorax » de la poupée-marguerite.

Observation 3 : à propos de quelques enfants d’âges différents, bien adaptés psychiquement.

Avant trois ans, grande attirance, attirance préférentielle pour les poupées-fleurs, par rapport aux autres poupées. Les enfants réagissent à leur égard, pour qui les observe, comme ils réagiraient avec des poupées humaines ou des poupées animales qui les intéresseraient. La différence est l’élan avec lequel ils vont vers ces poupées, alors qu’ils montrent toujours un temps d’arrêt, d’observation, d’hésitation, devant des poupées animales ou humaines nouvelles.

Après trois ans, les poupées-fleurs sont pour les enfants sains sans grand attrait et n’attirent pas particulièrement leur curiosité. Ils sont passivement positifs vis-à-vis d’elles, se montrent amusés, avec des airs un peu condescendants : « Tiens, elle n’a pas de bouche ! » « Tiens, elle n’a pas d’œil ! » « Comment elle peut manger ? » « Tiens, elle n’a pas de mains ! » « Tiens, elle n’a pas de derrière ! » Puis, la mettant la tête en bas, ils écartent les jambes et disent : « Tiens, elle n’a rien ! » Quelquefois même ils font craquer l’entrejambe et sortent le kapok qu’il y a à l’intérieur : « Elle a rien ! » Puis ils s’en désintéressent et s’occupent à autre chose.

Observation 4 : Georges, six ans.

Retardé global de deux ans, tant au point de vue psychomoteur qu’au point de vue pondéral et statural. Pas de troubles du caractère. Très positif et affectueux avec ses parents, qui l’aiment beaucoup, et ses trois frères plus jeunes que lui et qui sont « normaux » (c’est-à-dire qu’ils se portent bien et sont sans problèmes).

Sa mère me l’amène pour recevoir des conseils pédagogiques.

Dans mon bureau, il s’amuse, pendant que sa mère parle, à faire une pyramide appuyée au mur avec tout ce qu’il trouve dans mon placard aux accessoires (dont je ne me sers pas en psychothérapie, mais que j’utilise souvent pour le diagnostic des petits). Les guignols sont mis en bas de la pyramide, puis les poupées humaines, puis les poupées animales, ours, lapin, loup, mouton, puis, couronnant la pyramide, les trois poupées-fleurs : le bleuet et la rose de part et d’autre de la poupée-marguerite qui domine l’échafaudage. Tout ça s’est fait muettement, pendant que sa mère me parle. Il nous interrompt alors et dit à sa mère, en montrant les poupées-fleurs :

— C’est elles les reines, et celle-là, la marguerite, c’est la plus belle. Moi j’en voudrais une aussi.

Observation 5 : Jeanne, six ans.

Observation que je dois à l’obligeance de Mme C., directrice d’une école nouvelle. Cette observation s’est passée à l’insu de Jeanne.

Intelligence, bonne scolarité au cours élémentaire, mais inhibition de toute expression verbale, mimique, motrice libre. Enfant unique, silencieuse, sensible. Parents très occupés chacun séparément hors du foyer. Quand ils partent, Jeanne, si ce n’est pas un jour d’école, descend chez sa grand-mère ou reste seule, et prend ses repas chez la grand-mère. Quand les parents rentrent, elle est prête à remonter avec eux pour aller se coucher..

A l’école de type actif où elle se plaît beaucoup, survint, il y a quelques semaines, une poupée-fleur pour la classe de maternelle. Le bruit s’en répandit parmi les autres petits, et chacun eut à l’égard de cette poupée des réactions diverses. Jeanne avait été fascinée. « Qu’elle est belle ! » s’était-elle exclamée. Elle l’avait prise et serrée contre son cœur un moment, puis l’avait laissée et était repartie avec sa classe. Cette école a une cantine à midi, à laquelle très peu d’enfants d’âge de Jeanne restent déjeuner. Un jour, la directrice est inquiète de ne pas la voir à la récréation qui suit la cantine. Elle la cherche et, voyant la porte de la classe de maternelle entrebâillée, regarde. Jeanne s’était glissée seule et était près du placard des jouets. Elle avait sorti la poupée-fleur et lui parlait fort en la grondant, en lui faisant une véritable scène, haineuse, hurlante, tout à fait inattendue chez cette enfant douce qu’on avait jamais vue ni opposante ni agressive. La directrice ne se fit pas voir, s’en alla, entendit encore les paroles véhémentes de l’enfant quelque temps, puis la petite sortit et retourna à la récréation, où elle se mit à jouer avec les autres enfants, très activement. Depuis lors, à peu près toutes les trois ou quatre semaines, l’enfant retourne à l’heure qui suit la cantine dans la classe maternelle. Elle reprend la poupée-fleur et lui fait une scène. Cette poupée lui sert d’objet de projection pour une agressivité libératrice, de quérulence revendicatrice. Elle lui reproche d’être égoïste, de ne pas s’occuper d’elle, de l’oublier, de la laisser seule. Pendant les intervalles des scènes qu’elle fait à la poupée-fleur, Jeanne ne s’en occupe absolument pas, ne semble pas la voir, et surtout elle n’en a jamais parlé à personne. Ce qui est remarquable, c’est que, de scène en scène, l’enfant devient plus gaie, plus communicative avec l’entourage, plus vive dans sa motricité oculaire, et beaucoup plus expressive en paroles avec tout le monde, elle qui était si timide.

Observation 6 : François, neuf ans et demi.

Observation que je dois à l’obligeance du docteur B.

Enfant apathique, inhibé, à comportement puéril, retardé social et scolaire ; âge au test non verbal, onze ans ; âge au Binet-

Simon, sept ans. Il a appris à lire à six ans avec une maîtresse et sa mère. Il a lu avec sa maîtresse beaucoup plus vite qu’avec sa mère (fait fréquent d’ailleurs à cet âge chez les garçons en cours de complexe d’Œdipe). En avril 1946, à sept ans, après un épisode infectieux, François ne sait plus ni lire ni écrire. Depuis deux ans et demi, il semble n’avoir pas progressé mentalement. Le docteur B. le voit régulièrement pour une psychothérapie à sa consultation d’hôpital. L’enfant n’adhère guère à ce traitement ; « cela ne lui déplaît pas de venir », dit la mère.

Le 9 mai 1949, le docteur B. donne à François une poupée-fleur.

Entre le 9 et le 13, date de la séance suivante, apparition d’une anorexie presque complète qui inquiète beaucoup la mère. Celle-ci réagit violemment contre ce nouveau symptôme.

Le 13 mai, le docteur B. donne à la mère des conseils de tolérance à ce symptôme passager et sans doute nécessaire pour l’évolution de l’enfant.

Le 16 mai, l’anorexie a disparu. Le docteur B. a une première séance de contact réel avec François, dont l’imagination et l’expression verbale sont totalement débloquées. La mère constate sa gaieté nouvelle. Le traitement a évolué très rapidement avec récupération de l’agressivité orale, puis anale, telle que nous l’avons vue dans les autres cas.

Observation 7 : Marie-Claire, six ans.

Observation que je dois à l’obligeance de Mlle G.

Enfant conduite à la psychothérapie pour une névrose d’angoisse (phobie, obsession). Les principales sources d’angoisse de Marie-Claire sont : la peur que sa mère ne tombe à l’eau, la peur de s’empoisonner en suçant ses doigts, la peur des garçons, elle ne peut ni les approcher ni leur parler. Peur d’embrasser son père ou son grand-père, boulimie insatiable, besoin obsessionnel d’être servie la première, d’avoir des provisions dans ses poches et dans ses mains par peur de manquer de nourriture ; insomnies jusqu’à plus de minuit : avec des pleurs inconsolables et sans qu’elle dise si elle a un cauchemar.

Enfant née à huit mois, allaitement artificiel. Pendant toute sa petite enfance, elle hurlait après chaque biberon pour en avoir davantage. Mais le docteur qui suivait l’enfant interdisait à la mère de forcer la dose de lait. L’enfant s’endormait de fatigue après avoir trop crié.

A huit mois, diarrhée grave pendant l’été. Développement apparemment normal ensuite, quoiqu’elle soit nerveuse et agitée. Tous les incidents de santé depuis lors donnent des symptômes digestifs (famille hépatique, c’est ce qu’a dit le docteur).

En psychothérapie, en deux mois et demi, énorme amélioration. Les séances sont occupées par la mise en scène des fantasmes suivants : voler la nourriture de la petite sœur, boire du lait, manger des fruits, des bouillies.

Vivre dans un chalet de montagne dont la cave est un souterrain plein de boutiques où il y a beaucoup de nourriture et de joujoux.

Faire des provisions.

La poupée-fleur est donnée à Marie-Claire après ces deux mois et demi de traitement, donc en cours d’amélioration.

Aussitôt, Marie-Claire veut la démolir.

—    D’abord elle est pas belle, Maman l’a pas faite comme je voulais. Je voulais un pétale, elle en a fait sept.

Elle la relègue dans un coin agressivement, et ne veut plus la voir (elle ne lui a tout de même pas arraché six pétales, comme beaucoup d’enfants le font avec les pétales des vraies marguerites.)

Après une semaine, Marie-Claire reparle spontanément de sa poupée-fleur.

—    Je ne la vois plus, je suis bien contente. Elle est laide et méchante, elle bat toutes les autres poupées, elle les tape, on peut plus vivre avec elle.

Après deux semaines, Marie-Claire reparle encore en séance, toujours spontanément, de la poupée-fleur (qu’elle continue à ne pas vouloir voir).

—    Elle est méchante. D’abord, elle a quatre estomacs. Je l’ai vu en regardant dans sa gorge. Et puis elle fait du lait, et aussi du pipi, et puis elle fait du beurre et aussi du caca.

Mlle G. : — Que mange-t-elle ?

Marie-Claire : — Elle mange que de l’herbe et qu’un seul brin par jour.

Elle va chercher la poupée pour la frapper, elle va ensuite la

jeter dans la pièce voisine pour qu’elle ne gêne pas le jeu.

Et Marie-Claire guérit de tous ses troubles phobiques très rapidement.

Observation chez les adultes de quelques comportements provoqués par les poupées-fleurs

Observation 1 : Mlle S.

Je demande à un professeur de dessin dans les écoles d’État, qui est aussi artisane en poupées par vocation, de me fabriquer quelques exemplaires de poupées-fleurs. Elle montre une certaine résistance, qu’elle rationalise en arguant de la laideur de l’objet, de son invendabilité, etc. Je lui explique que c’est pour des enfants « anormaux » dont les mamans ne sont pas assez adroites pour les fabriquer. J’obtiens alors d’elle qu’elle m’en fabrique quelques-unes. Elle vient me livrer les modèles, et me raconte en riant l’anecdote suivante :

— J’ai d’abord trouvé ça idiot, je peux vous le dire. Mais puisque c’était pour des fous, c’était sans importance que ça soit monstrueux. Je me suis énervée là-dessus, moi qui ne m’énerve jamais sur les enfants. Cela m’arrive d’ailleurs souvent de m’énerver sur les poupées que je fais, et je passe toujours mes colères en les attrapant comme si elles pouvaient me comprendre. Ah, elles en entendent, en fin de journée, quelquefois ! Eh bien, jamais je ne m’étais autant énervée que sur celle-là. Un soir, j’étais à bout de nerfs. J’avais comme les nerfs noués sur l’estomac, la tête en feu. Je n’arrivais à rien, je ne voulais pas m’arrêter, je n’avais pas faim, j’avais mal à la tête, je ne voyais plus clair, je me promenais dans la pièce avec la poupée à bout de bras en la secouant sans pouvoir parler. (Elle me montre le geste qu’on fait en secouant la salade humide dans un panier pour l’essorer.) Tout à coup, je sens la colère monter. J’ai envie de lui dire des sottises. Je la mets face à mon visage, comme quand, en les fabriquant, j’attrape les autres poupées, et tout d’un coup me voilà partie à rire toute seule, à rire, à rire, mais quel rire ! ma colère complètement tombée. « Ma fille, tu ferais mieux de dîner et d’aller te promener, c’est ce dont tu as besoin. » J’avais très faim, et immédiatement j’ai fait mon dîner en chantant.

Elle conclut :

—    Si ça agit comme ça sur les gens qui sont furieux et qui ne sont pas fous, je me suis dit que ça peut faire du bien aux enfants malades. Je ne l’aurais pas cru avant de m’être passé cette colère-là. Les poupées ordinaires, quand je les dispute, ça ne me passe pas mon énervement aussi vite. Il faut dire aussi que je ne me suis jamais sentie aussi en colère contre elles que contre celle-là. Et voyez, maintenant, cela ne me gêne plus d’en fabriquer, j’aime mieux en faire d’autres, mais je les trouve jolies aussi.

Observation 2 : M. B., trente-cinq ans.

Observation de Mme M., psychanalyste.

Dépression très grande. Choc depuis la mort de son père quand il avait seize ans. A subi sans succès électrochocs, narcoanalyse. Mis en présence d’une poupée-fleur, il dit :

—    Je ne peux avoir de contact avec des êtres sans tête, ils n’ont pas de conscience, je ne vois pas leurs yeux. Elle m’agace, cette fleur. J’ai envie de la couper. Mais je ne peux leur (sic) en vouloir, je ne peux leur faire du mal. Ça me produit une gêne considérable. Si j’imagine une fleur mâle et femelle qui s’unissent, ça me paraît incomplet. Incomplet parce qu’il n’y a qu’une force aveugle qui les guide. La tête, c’est ce qui empêche la force aveugle. Quelque chose qui ne peut être contrôlé, ça rend ridicule.

Cette séance paraît avoir produit un déblocage. Il a vécu visiblement quelque chose qui l’a beaucoup ému, beaucoup gêné. Aux séances suivantes, il parvient à raconter tout ce qu’il a ressenti comme castrations dans son enfance. De plus en plus, il se libère, et parvient à parler. Une cure psychanalytique antérieure n’avait amené aucun progrès, il lui était impossible de parler. A présent, progrès énormes en deux mois ; il apporte des rêves et associe. Une analyse classique est devenue possible.

Observation 3 : Mlle F.

Observation de Mme M.

Trente ans. Agoraphobe. A peur de tuer sa mère. Quatre ans de psychanalyse avant de venir chez Mme M. La patiente fait spontanément, un jour, un modelage après une rêverie sadique ; une fleur avec un bébé dedans. A la séance d’après, elle voit chez sa psychanalyste une poupée-fleur.

— Ça ne ressemble à rien. Ce que je trouve le plus terrible, c’est cette prétention à ressembler à une créature humaine. C’est absurde de vouloir vivre quand on n’est pas intelligent. C’est quelque chose à vous donner des cauchemars, des nausées... Les hommes peuvent se battre contre les autres hommes, mais pas contre ces êtres-là. Ça me fait penser à tous ces gens estropiés et horribles. C’est une mauvaise copie de ce qui devrait être normalement.

Elle parle alors de son analyse précédente.

La psychanalyse avec X. c’était un supplice pour moi. J’en étais complètement bouleversée. Le docteur disait que je devais avoir une opinion sur lui et que je devais la lui dire. Atroce ! J’essayais de me le représenter comme un pur esprit. J’avais chaud de la tête aux pieds, ça ne voulait pas sortir, j’avais creux dans ma tête, il me disait que c’était pas vrai, il fallait se mettre en exhibition pénible devant un homme. Je m’efforçais de lui retirer sa personnalité. Ce qui était terrible, c’était le silence. J’étais dans la situation d’un gosse qui aurait à recevoir une paire de claques.

Observation 4.

Observation envoyée par un psychiatre d’hôpital aux États-Unis. Cette observation était accompagnée de quelques photos du jeune homme et de ses premières réactions à la poupée-fleur.

Jeune homme schizophrène ; absorbé en lui-même ; ne parle à personne. Il ne peut sortir. Devant la porte de sa chambre, il hésite plus d’une demi-heure à passer le seuil. Se déplace avec des airs mystérieux, fige les gestes en cours, s’immobilise. Insomnies. Mange peu, indifférent à ce qu’il mange. Semble vouloir parler en s’approchant des infirmiers, se ravise et s’en va. Depuis six mois, ne parle plus. Son médecin est venu au Congrès de psychanalyse de Londres, où j’ai présenté la première communication sur les poupées-fleurs.

Il en fait fabriquer une par une infirmière, et la donne au jeune homme qui glousse de joie, serre la poupée-fleur contre son cœur, la cajole, l’embrasse, la met sur le dessus de sa tête, se promène avec elle, puis s’assoit, la fait danser sur ses genoux, se couche par terre, la fait marcher sur son corps, ne s’en sépare plus, et sort en ville avec les autres malades en montrant à sa poupée-fleur tout ce qui peut l’intéresser. Par moments, il lui raconte des histoires, la met dans la poche de sa veste, et elle est alors le compagnon grâce auquel il peut entrer en contact avec tout le monde. Il dit aux autres ce que la poupée pense d’eux, et entre en conversation grâce à cela. Il s’est mis à jouer aux cartes, il y joue très bien, ce qu’on ne savait pas depuis trois ans qu’il était dans ce même hôpital ; lorsqu’il y a une difficulté, il a un colloque avec la poupée-fleur pour savoir qu’elle carte il va jouer.

Observation 5.

Due à l’obligeance du médecin-responsable d’un asile-hospice de campagne.

Une jeune femme, entrée à dix-sept ans dans cet asile, a trente-deux ans aujourd’hui. Personne ne vient plus la voir. Voici deux ans que mon correspondant la connaît. D’après le personnel, elle est depuis son entrée dans le même état : anorexique, inhibée à l’extrême, figée, indifférente. On n’a plus entendu le son de sa voix depuis cinq ans. On la lève le matin, elle s’assoit, on l’amène à table, elle chipote, émiette du pain, indifférente à toute injonction. Elle accepte parfois de son infirmière, qui la fait manger, quelque nourriture. Parfois pas. On la ramène à sa chaise ; on la couche. Le médecin-chef a lu l’observation sur la poupée-fleur que j’ai publiée. Il a l’idée d’essayer avec cette malade. En passant pour sa visite, il lui dit :

— J’ai quelque chose pour vous, mademoiselle, et lui dépose sur les genoux une poupée-fleur. Elle ne bouge pas de la journée, la poupée restant sur ses genoux. Quand on veut la séparer de la poupée pour l’emmener déjeuner, elle pleure. L’infirmière la lui rend, elle se calme. Le soir, pour la coucher, même chose. Si on lui retire la poupée, elle pleure. Le troisième jour, elle cache la poupée dans son giron et se couche avec elle. Environ une semaine plus tard, comme le médecin repasse, la malade fait dire :

—    Bonjour docteur,

par la poupée. Il répond à la poupée :

—    Bonjour.

La malade sourit. L’après-midi, elle se lève, et va mettre la poupée à la fenêtre, lui chuchote des mots en riant, puis va demander à la lingerie du fil, une aiguille et de l’étoffe, elle veut faire une robe à sa poupée. Elle parle aux infirmières de ce que pense et veut la poupée. Elle dit ses frustrations ; qu’elle a été malade, que tout le monde l’a oubliée, la poupée. Heureusement qu’elle va la consoler, etc. Trois mois après, épisode de colère classique et de brouille avec la poupée-fleur. Elle se décide à la laisser dans son placard, et va aux ateliers, puis jouer au ballon. L’anorexie a disparu. Elle devient coopérante et chantonne en faisant le ménage. Elle a repris huit kilos, il y a bon espoir.

Conclusion et hypothèses de travail

Après l’étude critique de mes deux premières observations, et à la suite de nombreux autres cas où fut utilisée la poupée-fleur (je n’en cite ici que quelques-uns), j’ai cru possible de dégager l’hypothèse suivante concernant son action thérapeutique.

La représentation plastique figurée d’une créature végétale, tenant de la forme humaine par son corps et de la forme florale par sa tête, sans qu’il y ait visage, ni mains, ni pieds, permettrait à l’enfant, et en général à tout être humain, la projection d’émois instinctuels restés fixés au stade oral de l’évolution de la libido, fixés là du fait que l’histoire vécue du sujet a bloqué l’évolution précisément à ce stade ou l’y a fait régresser.

Cette projection et les réactions qui en résulteraient vis-à-vis de la poupée conduiraient le sujet à Yabréaçtion d’une libido orale restée active de façon pathogène, inEîbitrice pour lui, non sublimable et non intégrable au « Moi ».

L’expérience semblerait montrer que la libido orale ainsi libé-

rée aurait sa source, selon les cas, soit dans des émois historiquement vécus à l’époque orale du développement affectif de l’individu, étape qui s’est accompagnée de jrosses frustrations^, soit à un stade ultérieur du développement, après un refoulement de la libido, qui s’est traduit par une régression de type oral, ou anal, passif ou actif, qui a pu prendre diverses formes : enclave psychosomatique, viscérale, inhibition motrice ou caractérielle, barrage à l’expression de fantasmes et d’émois associés à ceux du stade oral et ano-urétral, fantasmes et émois en tout cas pré-œdipiens.—

Le comportement du sujet à l’égard de la figurine, supposée par lui douée de pensée et de sentiments, lui permettrait dans une première phase de prendre conscience de ses émois instinctuels, en les manifestant ; et il pourrait, dès lors, réagir à l’égard de cette manifestation, dont la responsabilité lui aurait été ainsi artificiellement ôtée. Il pourrait, en somme, exprimer un blâme dévalori-f    sant    lorsque ses émois éveillent en lui un sentiment de malaise,

et chercher alors à en trouver la solution, sans être comme auparavant le théâtre de l’émoi instinctuel en même temps que le responsable du malaise qui l’accompagne.

*    En effet, le sujet qui a exprimé au bénéfice d’un autre objet

des émois dont il ne se reconnaît pas consciemment responsable peut en tirer le profit de la mise à distance et de la « réflexion ». Ce terme de réflexion doit être entendu au sens surdéterminé d’image réfléchie comme dans un miroir, et de pensée qui revient pour se réinfléchir vers sa source, le sujet. La source pensante et sentante, le Moi, n’est plus désormais, du point de vue de la tension énergétique, après l’extériorisation qui a déchargé l’angoisse, semblable à ce qu’il était avant cette extériorisation, écrasé sous l’effet de la tension provoquée par une libido refoulée , ou impuissante à s’exprimer, autant qu’à se sublimer.

Cette hypothèse ne vaut peut-être pas grand-chose. Elle m’a aidée à donner une interprétation des faits que j’ai observés et relatés. Elle me semble confirmée par les observations que j’ai pu faire par la suite, et que d’autres font quotidiennement ; qu’il s’agisse d’associations spontanées dans le domaine végétal faites par des adultes forfuitement mis en présence de la poupée-fleur, ou de son utilisation délibérée avec des enfants, soit en milieu

familial ou scolaire, soit au cours d’une psychothérapie. Mon hypothèse me semble également confirmée par des cas d’adultes névrosés en cours de psychothérapie ou pour lesquels le traitement psychanalytique stagne avant l’introduction de la poupée-fleur. C’est particulièrement frappant dans le cas de certains grands anxieux, pour qui des tentatives de traitement psychanalytique classique avaient échoué faute qu’ils puissent parler.

Une constatation générale se dégage : la poupéerjfleur provoque /l’extériorisation de pulsions à prédominance £raie,Net certaine-/ ment aussi anale, par un mécanisme intriqué d’identification-\ projection, combiné à la scotomisation, du Surmoi actuel, ou J plutôt à une diminution de sa force coercitive, diminution suffi-^ santé pour permettre l’expression de la libido qu’il tenait refoulée.

Il y a certainement, même quand les réactions sont nulles en apparence, déclenchement de fantasmes plus ou moins conscients. Dans un cas que j’ai observé, les rêves de la nuit suivant le jour où l’adulte avait aperçu la poupée-fleur ont été enrichis d’agressivité prégénitale dans leur contenu manifeste, et les associations du patient ramenèrent tout ensemble émois du stade oral et souvenirs de cette chose bizarre qui ressemblait à une fleur aperçue l’autre jour, à laquelle aucun signifiant n’avait été donné, ni par elle, ni par moi. Cette patiente en analyse avait aperçu l’objet sur le panier à jouet, et avait seulement dit :

—    Qu’est-ce que c’est que ça ?

—    C’est un joujou, vous savez que je vois aussi des enfants.

—    Comme c’est curieux !

C’était tout ce qu’elle avait dit.

L’anorexie mentale et les troubles de la phonation par angoisse, les états anxieux à prédominance de symptômes psychosomatiques touchant le tube digestif, s’améliorent très vite et cèdent rapidement à condition que le comportement de l’entourage reste aussi neutre que possible aux réactions inattendues du sujet.

Dans les cas signalés ici, la rapidité du traitement psychothérapique est remarquable. Cependant, le processus de guérison est exactement celui de tout traitement psychanalytique.

Lorsque, après une première expérience, j’utilisais pour la seconde fois la poupée-fleur, je pensais que le raccourcissement du temps nécessaire au traitement, ou plutôt du nombre de

séances qui me semblait indubitablement lié à la poupée-fleur, était déjà au point assez intéressant en psychothérapie analytique.

Dans une cure psychanalytique d’allure classique, le transfert, analysé en tant qu’il est dirigé électivement sur la personne du psychanalyste, permet au sujet, le temps aidant, .dejrevivre les émois de toutes les étapes historiques de son évolution libidinale. Cette situation de transfert permet au sujet d’abréagir ses pulsions refoulées, de se comprendre à travers ces abréactions et d’abandonner son modus vivendi névrotique pour en adopter un autre, plus en rapport avec les réalités du monde extérieur actuel et avec sa situation actuelle, telle qu’elle se réalise au jour le jour, et non plus telle qu’il la perçoit à travers des fantasmes remontant à la petite enfance.

Cependant, nous nous heurtons souvent, chez certains sujets que nous appelons narcissiques, à des résistances dues à une angoisse dont les psychanalyses successives n’ont pas réussi à déeharger la tension ; soit que le sujet ne puisse pas suffisamment les expliciter ; soit qu’il ne trouve pas dans la personne du psychanalyste, qui a pour lui une réalité sociale trop prégnante, un support d’émois instinctuels prégénitaux ; soit parce que le langage (mots, images et gestes) qui traduit les émois prégénitaux est trop éloigné de celui du Moi de la personnalité postpubertaire, consciente, qui occupe actuellement une part importante dans la libido du sujet. Il est possible aussi que les émois des stades prégénitaux (surtout en ce qui concerne le stade oral et le stade anal à son début), comme ils sont des émois de participation objectaux, aient besoin, pour s’exprimer dans le transfert, d’une réciprocité de comportement, nuisible à d’autres égards à la marche du traitement psychanalytique.

Je pense à ces adultes muets en analyse, et aussi très inhibés dans la vie, qui sont induits à parler et à s’exprimer de façon absolument débondée lorsque je pose la question : « Qu’est-ce que vous pensez de ça ? » en leur présentant une poupée-fleur que je leur mets en main. Ils s’extériorisent alors d’abord par leur mimique, et soudain ils se mettent à parler, parfois à exploser en paroles agressives ou attendries, devant la figuration concrète d’une créature imaginaire qui, si elle vivait, serait par nature, comme ils le sont devenus eux-mêmes par angoisse, privée de parole et sans liberté d’action. Peu à peu, tout ce qu’ils avaient en eux de négatif ou de positif, d’illogiquement émotif, d’agressif ou de tendre mais indicible, et qui ne pouvait trouver d’autre expression que l’angoisse, trouve issue dans un contenu analysable, riche d’associations affectives, émotives, sensorielles, cœnesthésiques, de jeux de physionomie. La poupée-fleur semble être alors un objet médiateur, qui ouvre la voie à l’expression des émois prélogiques de ce genre.

Enfin, l’utilisation des poupées-fleurs peut être d’un grand secours en psychothérapie analytique comme au début d’une psychanalyse classique, pour faire saisir sur le vif au sujet, par sa propre expérience immédiatement vécue, ce que sont les phénomènes de projection, d’identification et de transfert. Je pense à ces patients qui viennent en désespoir de cause, sur le conseil de leurs innombrables médecins organicistes, avec le diagnostic de maladies psychosomatiques. L’un d’eux (un ulcéreux digestif) me dit un jour, et il avait bien raison :

—    Je ne suis pourtant pas fou, j’ai bien la tête sur les épaules, je ne m’en laisse pas conter, et je ne suis pas un malade imaginaire, j’ai trop à faire pour avoir le temps de m’écouter !

Ayant aperçu sur le coin d’une table de mon bureau une pou-pée-fleur et vu mon regard observer son regard attiré par l’objet, il continua, mi-riant, mi-sérieux :

—    C’est un jouet ? ou c’est pour faire des tests ? (Il se méfiait.)

Je ne lui répondis pas et lui mis l’objet dans la main. Il le prit,

le regarda, stupéfait, littéralement « abasourdi » puis, au bout d’un moment, souffle coupé :

—    Ah, ça alors !... Ah, ça alors ! Ah, ben alors ! C’est complètement idiot... Je vous demande pardon, je vous dis ce que ça me fait, ah ça alors ! Mais votre truc c’est pour les fous, ce machin-là ! Ah, non, faut pas se foutre de moi ! C’est pas fait pour moi, des trucs comme ça ! Mais c’est vrai, vous soignez peut-être des vrais fous ? Ah, ben alors ça, qu’est-ce qu’ils vont chercher, les docteurs pour les fous !

Et puis :

—    Ah ! ah ! ah ! ah ! laissez-moi rire !

Il entrait de plain-pied dans le monde de ses fantasmes. Nous parlâmes de sa vie, du début de ses troubles, etc. Il revint la semaine suivante. Divan. Et d’emblée :

— Vous savez, votre machin, là, la poupée, je ne sais pas ce que c’est, votre bidule qu’a l’air d’une femme qu’aurait pas de tête... ce truc vert avec comme une fleur, une pâquerette, je crois bien, eh bien ça m’a travaillé. Et puis moi qui ne rêve jamais, mon ulcère me réveille toujours, eh bien je commençais une crise quand je suis venu la semaine dernière, eh bien ça m’a foutu la paix. Et puis j’ai fait des tas de rêves. Ça vous intéresse ?

Et le voilà entré dans l’analyse.


9 C’est une des formes du langage dit schizophrénique : les substantifs sont déclinés comme des verbes ce qui montre que, pour l’enfant, tout substantif inclut une dynamique.

10 Revue française de psychanalyse, n° 1, 1950 (revu et augmenté).