Introduction

Le développement de la sexualité est sous-tendu, selon la psychanalyse, entièrement par l’existence et la structure de la libido. Suivant l’époque du développement psycho-physiologique de l’être humain, Freud a décrit différents stades de l’organisation libidinale. Au cours des stades précoces de la sexualité, celle-ci n’est pas encore au service de la fertilité de l’espèce, mais la prépare, par la structuration subjective, organique et caractérielle de l’être humain, monosexué génitale-ment quant à son appareil reproducteur encore immature.

Toutefois, pour ce qui est de ses émois et de ses désirs, l’être humain est fondamentalement bisexué. Habituellement, l’on donne au terme féminin le sens passif et de réception et au terme masculin le sens actif d’émission, significations qui leur sont échues de leur organisation biologique. Mais, si les pulsions génitales sont toujours à dominantes actives ou passives, la libido, au sens psychanalytique, est toujours active.

La maturité gonadique, caractéristique de la puberté, apporte une poussée libidinale qui précise l’aspect corporel d’une sexualité soit masculine, soit féminine. L’apparition, localisée génitalement, du sperme chez le garçon, de la menstruation cyclique chez la fille, confirme à leurs propres yeux le rôle physiologique qui est dévolu à chacun dans la rencontre sexuelle.

À partir de l’adolescence, physiologiquement repérable, tout se passe comme si la libido, au service de la conservation de l’espèce, cherchait son accomplissement à travers des individus complémentairement sexués.

Le critère inconscient de l’approche et de la recherche de l’être élu semble être toujours la fertilité attendue : un fruit est toujours inconsciemment impliqué, sinon consciemment voulu, lors d’une rencontre entre hommes et femmes.

En se penchant sur les anomalies des comportements sexuels corporels-érotiques et caractériels-émotionnels de ses contemporains, Freud découvrit que toute anomalie de comportement génital organique (subjectivement justifiée ou pas), que tout comportement passionnel, pouvaient être compris à travers l’étude des soubassements inconscients ; là se trouvaient des représentations contradictoires, dynamiquement agissantes, que recélaient les articulations mentales imaginaires du sujet, ses interdits à ses désirs, que l’étude par la méthode des associations libres montraient comme faisant partie de la structuration de la personne datant de la période prégénitale infantile. Il découvrit ainsi le rôle nodal du complexe d’Œdipe et de son corrolaire, l’angoisse de castration, carrefour énergétique spécifiquement humain de cette force impérative qu’il a nommée libido, concourant à la conservation de l’espèce, et des autres forces concourant à la préservation d’un être humain participant à la vie sociale du groupe.

Freud a désigné par le terme de résolution œdipienne la mutation organisatrice de la personne qui résulte du dépassement de ces conflits. Avant l’Œdipe, les étapes prégénitales de la libido, après l’Œdipe, le stade génital et son évolution sociale et culturelle. Freud a décrit le complexe d’Œdipe chez le garçon comme le carrefour énergétique conflictuel de la libido contradictoirement liée à des représentations de corps-à-corps, successivement et diversement érotisés vis-à-vis des deux personnes parentales ; par exemple, le garçon est tenu par le danger d’une désorganisation qui menace de façon endogène sa personne ou son sexe devant la réalisation, dans le corps-à-corps, des représentations de ses désirs génitaux à l’égard de sa mère, de

renoncer à tout désir érotique pour elle et, par extension prudentielle, pour ses sœurs, qui lui sont associées imaginaire-ment.

Avant l’Œdipe, lors des étapes prégénitales de la libido, celle-ci est orientée imaginairement vers les objets parentaux, vers leur personne et vers leur sexe.

V- Au moment de la résolution œdipienne, c’est le drame émotionnel de la castration menaçante qui, quoique endogène, est vécue comme venant du père, en accord avec la mère.

Après la résolution œdipienne, c’est le retour sur la personne du garçon de la libido active, détachée de son objet de convoitise pénienne (la mère), et de la libido passive, détachée de son objet de convoitise attractive anale (le père). Ce dernier y a symboliquement répondu par la marque de sa loi imposée à son fils, marque qui a valeur de castration symbolique, libératrice d’une angoisse insupportable, et d’accession mutante, hors des sortilèges imaginaires, aux pouvoirs de l’homme-en-société.

La libido retourne au sujet, dans ce qu’elle avait de génital, désaffecte le pénis et ses désirs incestueux, étant narcissique-ment reportée sur la personne sociale, le développement culturel, les sublimations orales et anales du garçon, en vue du dégagement familial ; s’identifiant à son propre père, mentor désérotisé de ses forces combatives et industrieuses, le garçon s’adapte aux lois du groupe qui régissent les comportements de sa classe d’âge.

Les poussées pubertaires, en réveillant le sexe désaffecté, provoquent la personne du garçon à utiliser ses forces érectiles, réveillées de façon endogène, vers des conquêtes à nouveau sexuelles, mais cette fois délibérément choisies hors du groupe familial, d’autant plus désirées qu’elles sont stimulantes de la fonction excitatoire mâle du dépassement hors de soi, de la combativité et du risque érotique stimulant de la fonction génitale. Le lieu d’appel à son désir est pour lui l’objet qui, hors de ses limites corporelles, lui présentifie son sexe par l’attraction érectile qu’il ressent pour cet objet.

L’extériorité fonctionnelle des organes génitaux masculins, l’extériorité anatomique des organes génitaux par rapport à la cavité abdominale, le lien entre l’érotisation de l’objet et l’excitabilité organique génitale qu’il suscite, tout ce « style » sexuel masculin, explique que ce soit à travers l’étude du développement du garçon que Freud a pu centrer le moment de l’organisation génitale à l’âge du conflit crucial entre les tendances endogènes mâles, agressives-combatives, et les tendances sexuelles mâles.

L’étude analytique de la sexualité masculine et de ses anomalies fut donc la première à être élucidée ; la bisexualité observée chez les garçons, lors de l’étude de leur évolution, était partout rencontrée en biologie, en sociologie ; elle était rendue responsable des anomalies des comportements mâle et femelle des animaux, donc aussi de l’homme, à l’âge de la maturité gonadique. Aussi, parti de l’étude des excitations nerveuses organiques, Freud présageait que les névroses étaient dues à des déterminants chimiques ; cette bisexualité, hormonalement prouvée, était aussi retrouvée dans le développement des filles : la caractéristique non pénienne du sexe féminin, la déconvenance toujours manifestée par les filles à l’époque enfantine de la première découverte de la disparité désavantageuse des formes sexuelles, convenant à la fierté du garçon avantagé, avait fait penser que la sexualité des femmes s’était dépressivement construite sur cette déconvenue ; déconvenue encore vivante, sans doute, d’être représentée dans la société par des revendications sociales d’égalité entre les sexes, dans le contexte social de la fin du xixe siècle.

Le rôle du père dans la sexualité, s’organisant au moment de l’Œdipe, avait fait penser que le père, en tant que personne réelle, avait pour l’individu humain, garçon et fille, une importance structurante exclusive ou presque ; et puis, la poussée pubertaire des filles semblait amener un refoulement encore plus grand que le refoulement déjà observé et à peine surmonté de l’ambition pénienne de la 3e année. Cependant, cette notion d’intensité du refoulement cadrait mal avec une autre observation de Freud, concernant la moralité, disons « élastique », des femmes, qu’il estimait, à juste titre, dépendre d’un surmoi peu solide et, partant, d’une structure psychique labile.

De plus, les études de l’époque sur l’hystérie faisaient paraître réservée aux femmes cette anomalie d’abréaction exhibitionniste de l’angoisse sexuelle, parce que l’hystérie, chez les hommes, était utilisée socialement dans des excitations politiques verbales ou des héroïsmes combatifs à panache spectaculaire, et passait donc cliniquement inaperçue.

La pruderie, pour ne pas dire la pudibonderie du monde bourgeois de l’époque victorienne, marquait l’éducation des filles, au sortir du romantisme, d’un style où le beau sexe, chez les gens aisés, se devait d’avoir les yeux baissés. La chlorose des jeunes filles sévissait, les rendant émouvantes, alors que les mièvreries infantiles devaient les rendre séduisantes. Cette éducation, d’ailleurs, ne s’imposait qu’à partir de la séparation des nourrices campagnardes ou roturières, beaucoup plus libres dans leurs émois et stimulantes de la libido, à l’âge de la sexualité prégénitale.

Dans ces conditions sociales, la répression, à l’époque œdipienne, de la fille bien élevée, n’en était que plus traumatisante : elle tombait sur un terrain déjà fragilisé par l’abandon du premier objet d’identification (la ou les nourrices) non couplé avec le père ; l’introjection de ce premier objet destinait la fillette à devenir active, manuellement industrieuse et verbalement osée, dans les propos directs de la vie mixte, comme dans les propos de l’office, auxquels elle avait été mêlée. Mais son milieu de grande enfance, ses parents et les éducatri-ces, ne lui assuraient protection qu’au prix du renoncement total à cette première identification.

Ajoutons à cela des lectures stupides où rien de sexuel ne devait transparaître, afin que la virginité fût soi-disant préservée, confondue avec le retard de maturité émotionnelle et l’ignorance, qui surchauffaient les émois de fantasmes angéliques irréalisables. La fausse mystique fleurissait.

Quoi d’étonnant alors, dans ce contexte social où les observations psychanalytiques furent d’abord faites, que la sexualité des femmes ait été observée comme étant infantile et clitoridienne et que le mariage, auquel la plupart d’entre elles allaient sans aucune préparation (elles n’avaient même pas été averties de leurs règles, survenues comme un cataclysme honteux), ne fasse que contresigner un désaveu de leur sexe, que père et mère avaient, d’un commun accord, à la fois pour des raisons éthiques et pour plus de commodité, voulu rendre muet.

Certaines, pour des raisons diverses, dont la principale était l’éducation par leur mari ou leur amant, se « démutisaient » fort bien, génitalement parlant ; mais celles-là n’étaient pas étudiées par les psychanalystes. Et, d’ailleurs, elles faisaient rapidement « parler d’elles », si leur sexualité transparaissait, rayonnante et attirante dans le monde. Que l’on se rapporte, pour ne citer que cela, aux attendus du jugement d’immoralité qui condamnait Flaubert pour son livre Madame Bovary. Si donc une femme était heureuse en amour, elle se devait de jouer la femme froide, pour paraître « comme il faut ». Si donc le sexe d'une femme était éloquent, elle se devait de rester muette sur ce qu’elle en ressentait.

Voilà, je pense, nombre de raisons tant biologiques que sociologiques, qui ont rendu plus difficile l’étude du comportement sexuel féminin.

Bien qu’après les deux dernières guerres, la société ait changé, que les femmes, aient, partout en Europe, obtenu des droits civiques égaux avec les hommes, que les enfants des classes aisées et moyennes soient nourris naturellement ou artificiellement par leur mère, et élevés par leurs géniteurs, que les connaissances littéraires et scientifiques soient ouvertes aux filles comme aux garçons, des difficultés dans cette étude demeurent.

f~ Le concept freudien de libido signifie « la force quantitativement variable permettant de mesurer les processus et les transformations dans le domaine de l’excitation sexuelle ». N’oublions pas cette définition. Mais cette force, médiatisée par

des pulsions (et nous savons qu’au niveau organique ces pulsions sont concomitantes de phénomènes chimiques), ne peut être étudiée que dans son objectivation, autrement dit par sa manifestation exprimée vis-à-vis de l’objet de cette pulsion par le sujet lieu-de-désir. Pour le psychanalyste, il s’agit d’une libido devenue cliniquement observable sinon par l’observation directe, du moins par l’étude des dynamismes inconscients.

Qui dit étude, dit en même temps observateur et observé ; d’autre part, cette étude demande pour se faire, à être médiatisée par un langage, comportement, mimique, verbalisations venus de l’observé ; langage qui, pour être entendu, reçu et compris par l’observateur, doit trouver — nous le savons trop bien — un observateur lui-même impliqué inconsciemment et qui accepte de s’impliquer consciemment dans ce qu’il perçoit. ^Nous savons très bien, nous autres psychanalystes, combien cette condition rend notre témoignage difficile, combien /d’erreurs dues à nos structures, à nos projections, à nos résistances, nuisent à notre disponibilité. La théorisation, qui est un moyen de communication après observation, est à bannir pendant l’observation, et ceci est une des plus difficiles résistances à vaincre, car la théorie protège des risques de l’observation impliquante.

Autre écueil : l’observé, pour un psychanalyste, peut être un objet au sens libidinal du terme, c’est-à-dire que ce dernier peut y chercher une représentation connue autrefois et, pour lui, complémentaire, ou bien il peut y reconnaître son propre narcissisme actuel et présentifié.

pbrsque l’objet étudié, une patiente en analyse ou une femme dahs la vie, est observé par une femme — fût-elle psychanalyste, donc avertie de ces écueils —, il semble que les difficultés susdites soient encore plus grandes que pour un psychanalyste masculin. Et cela, à cause de ses composantes maternelles qui peuvent induire de façon exogène une régression intertransfé-rentielle, ejitravant le travail 'endogèné.

Que la thérapeutique psychanalytique soit, depuis longtemps déjà, appliquée efficacemment par des femmes, n’infirme en

rien ce que je viens de dire, car la personne du psychanalyste, si elle est douée de caractéristiques corporelles féminines, permet aux patients des deux sexes un style de transfert des positions régressives de la libido, que facilite la connotation passive et maternelle du psychanalyste. Autrement dit, le fait que la psychanalyse puisse être pratiquée avec succès par des femmes, est dû aux moindres résistances à l’association libre des patients. Si nous sommes payés, c’est pour savoir que c’est le sujet, en psychanalyse, qui se soigne seul et que nous sommes là —-personne sociale méthodologiquement engagée dans ce contact interhumain —, comme présence : soutien d’image oii„compagnon narcissique ou objectai, Jeurre vivant et contractuel, dan ? le temps imparti aux séances de contact interhumain, dont le temps seul est rétribuable et rétribué. La présence du psychana- : lyste attentivement passif, et parfois verbalement actif, permet au psychanalysé une médiatisation destinée à l’élucidation de ses pulsions en vue de ce travail seulement, et non en vue d’un accomplissement au sens de correspondance organo-psychique entre lui et l’analyste.

Le psychanalysé, celui qui fait son analyse, est plus ou moins entravé dans le déroulement de son travail par la prégnance de la personne du psychanalyste, des attendus inconscients qu’il croit en percevoir, des projections différenciées que sa personne supporte plus ou moins facilement. C’est là souvent la raison du choix d’un psychanalyste femme et, comme il y a le jeu dans cette profession, comme dans toute autre, de l’offre et de la demande, c’est là aussi la raison de leur succès. Le sujet décidé à faire une analyse se méfie parfois moins d’une femme. De même que, si nous avons à rencontrer un bovin dans un champ clos, nous préférons généralement rencontrer plutôt une vache qu’un taureau, de même l’analysé préfère que l’entité bizarre qui s'appelle « psychanalyste » et qui reste assise derrière lui, soit une femme plutôt qu’un homme. Sans compter avec le fait qu’il est plus facile en effet à une femme de rester des heures durant physiquement immobile, attentive et réceptrice...

Je souhaite, pour ma part, intéresser ici les lecteurs au témoignage d'une femme sur les femmes. Sous le thème général de « la libido féminine et de son destin », je vais essayer, dépouillant le mot destin de ses résonances fatales, magiques ou déterministes, de témoigner en femme, en mère et en psychanalyste pratiquant depuis vingt ans \ des faits d’observation que j’ai pu glaner, concernant la sexualité dans son développement chez les filles, ne retenant ici que les traits que j’ai pu rencontrer chez le plus grand nombre.

Pour ce qui est des manifestations passionnelles et érotiques chez les femmes, la plupart de mes observations ne vient pas seulement des psychanalyses classiques de femmes, mais aussi d’une documentation clinique extrêmement abondante, qui est due au fait que je reçois beaucoup de parents pour des enfants et des adolescents qui présentent des troubles du développement psycho-social. Dans ces occurrences, je reçois toujours les deux p^ents,., ensemble d’abord et parfois séparément ensuite, ou accompagnés des grands-parents. Dans ma pratique, je conduis .toujours une anamnèse aussi approfondie que possible et, souvent, lorsque~pTusieurs enfants présentent des troubles névrotiques dans une famille, je conseille une psychothérapie aux parents eux-mêmes. Et c’est ainsi que l’on découvre — a posteriori et parce que l’enfant détecteur de troubles est en voie de guérison —, que les parents vivaient avec des symptômes névrotiques jusque-là ignorés d’eux et l’on apprend, pour peu que l’on guide l’entretien, ce qui se passe dans la vie sexuelle des femmes, au su ou à l’insu des intéressés. Je raconterai ici des faits vécus rassemblés au cours de vingt-deux ans de pratique et je ferai part au lecteur de quelques-unes de mes réflexions de femme, impliquée dans son travail et dans ses observations, qui confirment ou infirment les hypothèses théoriques.

Quant aux recherches théoriques par lesquelles je me laisse parfois tenter, j’engage le lecteur à ne les envisager que sous l’angle d’une sécurisation rationnelle et scientifique ; elle peut m’aider, pour un temps, à circonscrire des processus de

dégagement, au cours de conduites observées dans l’évolution difficile des psychanalyses ou les difficultés critiques de certains enfants en cours de croissance et pour lesquels on me demande d’apprécier les dégâts en devenir et de tenter de les aider par des psychothérapies à mieux les résoudre. Lorsqu’une théorisation m’aide à la fois à comprendre un processus de déstructuration et à justifier en analyse une attitude contre-transférentielle (qui est suivie d’une réorganisation libidinale sur un narcissisme récupéré du sujet en traitement), je la prends comme valable jusqu’à son écueil, tout en sachant ce que ce critère de valabilité (plus que de valeur) a de discutable.

Pour ce qui est de la libido, concept théorique, j’essairai de l’étudier par ses objectivations, suivant en cela la méthode que nous a léguée Freud et que, à sa suite, les psychanalystes des deux sexes ont développée selon ses principes conceptuels. Et puisque je parle ici de libido génitale, il faudra bien qu’au-delà des faits, je tente de structurer la masse des données à l’aide de la théorie économique de la libido objectale.

Depuis les débuts de la psychanalyse, beaucoup de recherches ont été faites qui conduisent à éclaircir les premières relations objectales. Des psychanalyses prolongées d’adültës ont pëîmis de voir apparaître, dans le transfert, des,,modes de relations datant des relations duelles, carmibaliques et morcellantes, de l’enfant à sa .mère. Mélanie Klein nous a beaucoup appris sur lés relations d’objets précoces que l’on peut retrouver dans les psychoses, où la libido narcissique est repliée, avec la force des pulsions physiologiques génitales, au niveau d’expression érotique du nourrisson.

Il est certain que l’observation psychanalytique des adultes soumis à de très longues analyses confirme l’existence archaïque d’une libido interhumaine de style cannibalique — où l’éthique du bon et du mauvais objet joue un rôle indéniable. Pour ma part, l’observation des enfants traumatisés précocément et de ceux qui ont, dès la naissance, présenté des troubles interrelationnels, m’a apporté la preuve des stades précoces de la libido,. par rapport auxquels les stades oral et anal sont déjà des stades

très élaborés. Il nous a semblé depuis en retrouver les traces dans les rêves des adultes et plus particulièrement dans les symptômes psychosomatiques : névroses d’organes ou parfois psychoses de système d’organes.    ;

Il n’est certainement pas étranger à notre étude de nous pencher sur ces recherches, car ce qu’on appelait souvent autrefois (et parfois maintenant encore) la « sphère sexuelle », dans les observations médicales, traduit bien tout le fonctionnel confus touchant à l’organicité déréglée du système génito-urinaire chez l’homme et, chez la femme, du système génito-urinaire-intestinal, auquel est lié aussi le fonctionnel mammaire, le fonctionnel vocal (bien connu des oto-rhino-laryngologistes) et la caractérologie des comportements passionnels, tant émotionnels que sexuels.

Les progrès actuels de la chimie et de la biologie permettent d’éclairer les notions de sexe chromosomique somatique et de sexe gonadique, confirmant aussi l’existence chimique de facteurs endogènes aux manifestations sexuelles. Mais ces notions ne peuvent nous renseigner sur les représentations mentales qui mènent le jeu des interrelations humaines — utilisant telles possibilités sexuelles, mâles ou femelles repéra-bles par l’étude biologique ou chimique, dans des comportements psychologiques organisés, socialement féconds, à la recherche du partenaire complémentaire, ou bien dans des comportements dévoyés de leurs accomplissements érotiques ou sublimés dans des activités culturelles.

La science biologique n’explique pas l’absence d’appétit sexuel chez des femmes biologiquement « féminines », ni l’absence d’orgasme chez des femmes fonctionnellement normales, ni l’incapacité d’enfanter, avec des hommes féconds, des femmes saines dont aucune condition physiologique n’explique la stérilité, et qui peuvent être fécondes avec d’autres hommes. De plus, dans toutes les homosexualités cliniques, les observations attestent l’absolue virilité de l’homme ou féminité de la femme, dans leurs caractères sexuels somatiques et gonadiques, tant chromosomiques que chimiques. Dans beaucoup d’hétérosexualités cliniques, au contraire, elle atteste de caractères sexuels peu différenciés.

Non, ce n’est pas maintenant ni demain que la chimie ou l’anatomie pathologique pourront éclairer la subjectivité des forces sexuelles d’attraction, malgré les progrès de la science, de laquelle Freud lui-même attendait la clef des problèmes qu’il étudiait.