4. Conditions narcissiques différentes de la relation d’objet chez la femme et chez l’homme. La symbolique phallique

L’amour humain se construit dès 1 confiance dans l’autre. L’effusion du cœur pour l’autre est liée à des perceptions externes et internes, à l’occasion d’échanges avec le milieu de vivance de notre organisme. Dans leur genèse, les émois de cœur sont liés étroitement aux sensations de corps, et à la mère nourricière qui est, pour le corps du bébé, soutien et provende. Sa présence porteuse, palpante, manipulatrice, est aussi présence répétitive, source de bien-être, libératrice de malêtre. Cette présence, masse dans l’espace, est morcelable. Le bébé, lui, saisit avec la bouche une tétine d’où jaillit le lait qu’il déglutit. Cette présence est aussi morcelante quand elle sépare la masse du corps du nourrisson de la chaleur du berceau et quand elle lui prend au siège le gâteau odorant de ses excréments qui tactilement irrite ses téguments.

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Cet autre premier, la mère, est donc vitalisante pour le bébé par la médiation de perceptions et de sensations qui la font ressentir partiellement morcelable à la bouche et partiellement morcelante au corps, dans sa masse totale et dans la région du siège.

1 Ce qui est répétitif pour les besoins, c’est électivement la bouche et l’anus, régions cutanéo-muqueuses, limites entre l’extérieur de l’organisme et l’intérieur. Par la disparition de leur tension au contact du corps de l’autre et la réapparition de leur tension pendant l’absence, quand l’enfant éprouve des

besoins, ces régions de reconnaissance du bien-être sécurisant deviennent zones érogènes, d’où l’origine des termes qui, en psychanalyse, ont fait parler Freud de libido au stade oral, libido au stade anal. Et, par raccourcissement, libido orale passive, parce que les pulsions ne sont pas exprimables et actives — dans la mesure où les pulsions sont exprimables. La libido chez l’être humain est donc indissociable de sa relation à l’autre.

— » Pendant les absences de la mère, lorsque l’enfant ressent, par le fonctionnement de son organisme, des variations métaboliques, son besoin de réconfort lui fait désirer sa présence. Elle est liée, cette première autre, à sa vitalisation de façon rythmée et répétitive. Il la connaît et la reconnaît grâce à ses pas, à l’habitus de ses gestes, à l’odeur de son haleine et de son corps, au timbre de sa voix. Et, avant même que ses yeux ne puissent distinguer les traits de son visage, il reconnaît le double éclat qui brille dans le visage de celle qui, elle aussi, le connaît et le reconnaît. Ces perceptions qui, lointaines d’abord, deviennent de plus en plus précises, accompagnent l’approche promise de ce qui manque à son bien-être et créent entre l’enfant et sa mère la confiance.

Au cours des tétées et des changes de ses langes, la sensation de manque diminue, ainsi que le mal-être. Puis, toute sensation désagréable disparue, avec l’apaisement des besoins que médiatisent des échanges substantiels, les zones érogènes bouche et anus sont au repos. Et s’ignorent. Mais dans les bras de sa maman, repu et changé, l’enfant exprime sa satisfaction par des modulations sonores, des réminiscences labiales sensori-motrices qui traduisent son plaisir et qui donnent à entendre aux oreilles de la mère le bien-être de son nourrisson qui, pour elle, sont gratification et joie. La première image que nous avons de notre bien-être et de notre bonheur, c’est donc ce visage retrouvé, image complémentaire à la masse de notre cœur, c’est la voix modulée des propos cajolants dont elle nous a entouré, c'est son odeur et la paix de ses bras nidants.

Cette présence qui pacifie les besoins est aussi dans les moments de tension l’image à laquelle se réfère la faim et la soif,

que le bébé signalise par ses cris, cris dont il perçoit qu’ils la font revenir à lui, soucieuse de ce qui lui manque. Voit-elle qu’il n’a besoin de rien, qu’elle le rassure par quelques paroles, lui enjoigne de dormir et le quitte à nouveau. C’est de sa présence pour la communication dont il a besoin, ou dont il a désir, besoin et désir sont à ce moment-là encore si mêlés. Et c’est elle qui, par sa complicité et sa compréhension, lui fait entendre qu’elle a d’autres choses à faire que de s’occuper de lui, et le bébé, après quelques cris impuissants à la faire revenir, s’endort. Chaque retour de la mère sur un fond répétitif sensoriel, celui des échanges substantiels connus, apporte des perceptions renouvelées et d’autres, inconnues, nouvelles, qui viennent informer l’enfant des modulations de son désir, par ses variations vocales, ses mimiques, sa kinésie différente selon ce qu’elle fait pour lui et avec lui, qui sont le langage de la communication complice entre chaque bébé et sa mère nourrice, langage qui devient l'image subtile du narcissisme premier de son être en son corps et en ses fonctionnements, et enracine au ressenti charnel par le souvenir des perceptions subtiles qui ont accompagné le réconfort du corps l’intelligence de la langue maternelle et du code de communication psychomotrice entre chaque enfant et sa mère.

Une trop longue attente peut épuiser le potentiel de la cohésion existentielle ressentie par le bébé. Cette cohésion dépend de l’entretien de la vitalité de ce lien déjà symbolique à cet être unique pour lui, la mère, qui ainsi peut, du fait de la distension de ce lien dans l’espace et dans le temps, en provoquer la dissociation *.

i Cette dissociation, due à la perte de la mère, à son absence trop longue et répétée ou aux changements successifs de .placements nourriciers, laisse toujours des traces d’angoisse dues ,à la fonction symbolique humaine toujours en activité chez j l’enfant éveillé. Le désir de communication liée à la confiance, elle-même liée à la complicité et à la reconnaissance de l’autre, entraîne le réveil de l’angoisse alors que le corps du bébé est, par une remplaçante inconnue dans les échanges substantiels, apaisé quant à ses besoins.

La distinction entre désir et besoin est alors patente. Lorsque ces épreuves ont été vécues avant 6 à 7 mois, on en perçoit toujours les effets dans les retards de langage et de développement psychomoteur langagier, parfois même dans des troubles organiques et fonctionnels associés du sommeil, de l’appétit et du transit digestif.

Jusqu’à la conquête du langage par l’enfant, qui lui permet des contacts à toute autre personne en confiance, confiance enracinée dans la connaissance de sa mère, et jusqu’à la conquête de son autonomie motrice et de sa continence sphinctérienne, qui font de sa mère l’auxiliaire élective de son corps et de ses i fonctionnements, de ses déplacements dans l’espace, la santé comme la maladie sont toujours chez l’enfant psychosomatiques, comme nous disons, ou plutôt psychophysiques. Et ces 'malaises, ces disfonctionnements, traduisent des atteintes de sa sécurité tant dans son corps dont les sensations qu’il en a sont toutes reliées au souvenir de sa mère, que dans sa relation de confiance avec les autres, qui découlait de sa complicité avec sa mère dans le bien-être et qu’il ne retrouve pas. Il n’est plus disponible pour créer, si sa mère n’est pas avec lui dans son épreuve, des liens de complicité avec l’entourage, et cela jusqu’à sa sécurité retrouvée. Si le bien-être physique peut se retrouver en l’absence de la mère, l’association de ce bien-être physique à

attendu, parce qu'il est remplacé par un autre visage que l'enfant ne reconnaît pas, provoque en lui cette dissociation qu'on a nommée « spliting ». Si cette dissociation se répète souvent, l'enfant peut entrer dariiTcette modalité particulière de la psychose infantile qu’on appelle l’autisme.

son psychisme ne peut se retrouver si la séparation pendant la maladie l’a fait souffrir du manque de communication avec sa mère. Alors, son corps en tant que chose peut devenir pour lui fétiche, ou certaines de ses sensations référées à un souvenir archaïque de sa mère, peuvent devenir des sensations fétiches qui l’isolent de la communication avec le monde extérieur, tout en lui donnant une sécurité narcissique. C’est pourquoi tout enfant souffrant et malade ne devrait pas être séparé, quand il est petit, de sa mère et quand il est plus grand, de la visite fréquente de ses familiers ou de sa mère. Ce n’est pas la maladie qui est à l’origine des perturbations graves que nous voyons chez des enfants, dont on allègue les graves maladies du petit âge pour expliquer leur inadaptation actuelle, ce sont les conditions de relation symbolique perturbée, conditions prolongées trop longtemps de l’absence de la mère et des familiers, qui ont entraîné des blessures symboliques irréversibles pour certains enfants malgré la très bonne santé physique revenue. Trop de temps, trop de choses, trop de sensations se sont passés en l’absence complice de la mère, qui fait que quand ils la retrouvent, ou quand ils retrouvent leur famille, ils ne les reconnaissent pas. Car, dans leur souvenir, il n’était pas le même et, de ce fait, eux ne sont plus les mêmes que ceux qu’il s’attendait à revoir.

Revenons à l’enfant et à sa mère, par laquelle il se connaît. L’enfant et la mère ne sont pas seuls au monde. Très tôt, il entend sa mère parler à d’autres. S’activer dans l’espace où il l’observe à des occupations qui ne lui sont pas destinées. Tout ce qui se passe dans son champ de perception complice à la mère fait partie autant de lui que d’elle. Les familiers sont associés à elle, en tant qu’attributs et compléments de son être et du sien dans un agir que sa mère traduit et auquel ils s’associent. Lorsqu’ainsi associés à elle, ses familiers relaient la mère dans les soins au bébé, établissent avec lui des liens de proximité agréable, ces autres associés à son premier autre, la mère, étoffent la présence de la mère des perceptions venues d’eux, qui l’initient au monde humain et à la société. Ils reprennent avec

leurs voix différentes les phonèmes prononcés par la mère. En s'adressant à lui, le même phonème revient constamment, celui de son prénom, et en s’adressant à eux, la mère prononce aussi, et les autres prononcent aussi des phonèmes qui s’attachent à leur présence et aux dires les concernant. Ainsi, l’enfant se reconnaît et reconnaît dans ces autres une complicité de désir qui organise le champ de plus en plus étendu de son langage, au sens large du terme, qui est encore un langage réceptif tant qu’il ne peut pas lui-même s’exprimer dans la langue maternelle. Cependant, alors qu’un nourrisson a dans ses cordes vocales la potentialité de tous les phonèmes de toutes les langues humaines, très rapidement un enfant élevé dans telle ou telle langue maternelle n’a plus la possibilité de prononcer les phonèmes des langues étrangères. Ce qui prouve que le corps lui-même est potentiellement langage de communication déjà codé selon une cybernétique des mouvements fins de sa musculature interne en rapport avec ce qui rend le désir de communication réalisable. L’initiation de l’intelligence et du coeur passe par le corps qui en est informé. Ses fonctionnements les plus subtils sont marqués de l’écriture, pourrait-on dire, comme un réseau de lignes de force, de traces, laissé par le langage interrelationnel.

Avec toutes ces personnes de son entourage ainsi connues, son désir de communication organise un système complexe interrelationnel allant de lui aux autres, parmi lesquels certains de ces autres deviennent des élus dans la confiance et la complicité partagée. Le désir quant aux objets se différencie par la modulation des émois qu’il éprouve à l’égard de ses amis. Leur I départ, leur absence prolongée, leur disparition, lui est souffrance. Mais la personne essentielle à l’origine de toutes ces relations, qui est sa mère, lui reste encore la plus essentielle des j présences sécurisantes dans la souffrance de toutes les autres j séparations.

À ces premières références archaïques de la relation aux autres, s’articulent ensuite toutes les situations de rencontre I significative de similitude émotionnelle, avec des partenaires

\ Relation d'objet 191

\ ,j.

liés par l’évocation commune d’un plaisir retroüvé'dü contact de j leur personne. On s’accorde dans la joie des retrouvailles, et on J s’accorde dans le regret des séparations.

Si nous n’avions jamais été séparés dans le temps et dans i l’espace de ceux avec qui nous avons éprouvé le plaisir d’être ensemble, nous ne saurions pas ce qu’est aimer. Aimer est ce mouvement du cœur vers l’image de l’absent pour soulager en ! soi la souffrance de son absence. C’est la mise en pensée et en actes de la mémoire des moments de sa présence,, c’est l’invention de moyens de communication avec cet autre, à distance, c’est l’investissement des lieux, des temps, des objets témoins de ces rencontres, qui servent de support au lien symbolique. Le langage échangé avec l’autre, le souvenir des paroles dites, l’invention de paroles pour ressertir de sens les souvenirs que nous avons d’eux, créent un langage intérieur. Le corps lui-même devient par certaines de ses perceptions, occasion de réminiscence des autres. La souffrance de la séparation ressentie en soi-même, et dont l’autre de son côté, témoigne par-delà la distance et lorsqu’ils se retrouvent, fait que deux êtres humains se sentent accordés en désir et en amour par la blessure de leur image du corps, pour chacun d’eux référée dans l’inconscient à l’absence de cet autre dont son cœur a souffert. Si des souffrances du cœur peuvent avoir des répercussions sur des fonctionnements végétatifs du corps, c’est que tout autre est un objet de transfert de liens, beaucoup plus archaïques, qui s’étaient établis à une époque où le fonctionnement biologique et végétatif était lié au désir de communication et s’en était constitué. Toute absence d’un être cher élu, même à l’âge adulte et alors que le lien aux parents archaïques est depuis

1 longtemps oublié, l’autre élu de chair et de corps, dans son absence, réveille les souffrances de l’absence de l’autre primor-'dial, la.mère. Et en l’absence de paroles échangées avec l’être aimé, tout individu retrouve le langage de son corps sous-jacent au langage des paroles, soulagement de sa souffrance, à partir du moment où l’enfant peut exprimer ses sentiments. Et quand l’adulte ne peut plus les exprimer, son corps parle à la place de

son langage verbal. Il n’y a pas que le langage verbal, il y a aussi le langage créatif, mais celui-ci ne devient langage autonome qu a partir de l'autonomie motrice totale de l’enfant, c’est-à-dire assez tard, et lorsqu’il n’a plus besoin en rien de l’auxiliariat d’un adulte pour son corps. C’est alors que l’industrie de ses mains lui permet d’agir et de créer. C’est pourquoi la créativité dans le travail, dans toutes les formes d’art, qui sont des codes de communication avec les autres, et d’expression de soi pour soi-même, sont des remèdes à la souffrance que la fonction symbolique humaine trouve pour son soulagement dans les épreuves du cœur.

Tous les témoignages de la culture sont des effets des souffrances ou des joies du cœur de ceux qui ont ainsi agi et laissé des preuves de leurs émois caractérisant leur communion émotionnelle à distance avec un aimé dont ils étaient séparés ; lorsque nous sommes émus de leurs œuvres, nous accomplissons cette rencontre décodante de leur langage qui cherchait à communiquer ses émois à travers leur art. Tous les autres, avec qui nous communiquons directement ou indirectement de la sorte, ou qui communiquent ainsi avec nous, nous font ressentir notre semblable constitution émotionnelle d’êtres humains qui fonctionnent semblablement et c’est par eux que nous savons qui nous sommes et les joies qu'ils nous donnent nous permettent de nous reconnaître unifiés dans notre être et dans nos fonctionnements, exactement comme lorsque nous étions des bébés, la retrouvaille de notre mère et du langage complice nous faisait nous retrouver heureux.

Mais qu’en est-il des émois concernant le sexe de chaque individu humain ?

Très tôt, tout bébé, par ses perceptions subtiles, reconnaît chez les humains, à partir de ses familiers, la distinction entre masculins et féminins. Ce.qui différencie garçons et filles, c’est que le premier autre du garçon, la mère, par sa féminité, est complémentaire de ses pulsions génitales confuses précocément en activité, tandis que c’est le père qui répond à ce qui dans la mère n’a pas de réponse au guet du désir sexuel de la fille. La

/ —.....— ......

( Relation d’objet 193

mère, en tant que premier autre pour les bébés des deux sexes, informe moins de la nécessaire triangulation humaine existentielle pour la plénitude de la communication le garçon que la fille. Si, dès la naissance, les bébés ne trouvaient que tutelle masculine, ce serait le contraire.

L’homosexualité et l’hétérosexualité des êtres humains est en relation génétique à cette période passive de la petite enfance, où le garçon peut être entièrement satisfait avec sa mère lorsqu’elle vit sans homme et dans un monde exclusif de femmes, tandis que la fille dans un monde de femmes, sans la présence^ d’aucun^ homme, ne peut sentj£ son désir sexuel s'éveiller. Sa mère seule est alors dans sa relationUe complëmen-tàtlôn à elle, la référence de son sexe indifférencié quant aux hommes et aux femmes. De même que la faculté de parler est présente chez tout enfant dont le larynx et l’appareil auditif sont physiologiquement sains, mais qu’il lui faut entendre son premier autre, la mère, parler à un objet autre que lui-même, le bébé, pour accéder au langage, de même la fille qui est physiologiquement saine sexuellement doit non seulement avoir connu des hommes, étant enfant, pour ressentir le désir de communiquer avec eux à travers sa mère et comme elle ; mais il faut qu’elle voit sa mère en accord électif avec un homme, et qu’un homme au moins soit attentif au bébé-fille, pour que son sexe s’éveille à son désir féminin en conformité au comportement de sa mère, et pour savoir que son désir de communication dans le langage, qui peut se satisfaire quant à lui avec les femmes dans une dialectique alternée passive et active, est différent quant aux émois qu’elle éprouve lorsqu’elle parle avec son papa et différent aussi quant au ressenti sexuel attractif qu’elle éprouve à son égard et à l’égard des autres hommes.

Pour la fille, dès la vie foetale, puis orale, la référence phallique de la mère qui, à elle seule, la lui représente, construit bien une image phallique de son corps propre, par introjection de la forme du ' corps phallique de ■ tout' adulte. Mais le narcissisme premier de l’enfant, qui se construit dans la dialectique libidinale interrelationnelle au cours de la vie

/fœtale, puis orale et anale lorsqu’il n’y a que la mère, se construit dans une attitude passive dominante des pulsions qui ne sont actives que dans la parole et le faire, anal et manuel, qui est transféré de l’anal. Pour le sexe et son style féminin attractif,

I dans sa dynamique centripète en relation au phallus objet partiel sexuel génital, elle ne peut le construire. On comprend alors que | l’absence de représentant masculin dans le cadre familier de sa ' vie au foyer, représentant masculin qui s’intéresse à l’enfant et à jj la mère, ce manque invertit le génie sexuel féminin à la racine même du narcissisme de la fille.

Il n’est pas étonnant alors, puisque la situation triangulaire œdipienne ne peut pas s’établir, que l’enfant, chose vivante sortant du corps des femmes comme paraît en sortir un excrément, puisse paraître pour la fille l’objet partiel phallique, substitut soit de fèces magiques, soit de pénis, à ses dépens | morcelé et que, devenue adulte sans avoir vécu d’Œdipe, l’enfant qu’elle met au monde ne lui soit pas un rival, mais au

I contraire gratifiant et annulant la castration primaire, tout au moins si c’est un garçon, pendant tout le long de sa vie, et si

l c’est une fille, jusqu’au moment où elle est attirée par les garçons, ce qui, pour sa mère, est quelque chose d’évidemment monstrueux, puisqu’elle ne l’a pas connu. Elle l’a pourtant eu, cet enfant-fille, me direz-vous, des œuvres d’un homme adulte. Oui, mais cela ne prouve pas qu’elle ait désiré cet homme adulte, et ça ne prouve pas non plus qu’elle ait vis-à-vis de l’enfant une attitude d’amour, qui réfère son bébé au géniteur j de ce bébé ; il peut très bien être référé seulement à sa dépendance amoureuse à la grand-mère maternelle. C’est dans ces cas que la fille, en se développant et en se dirigeant vers son géniteur non aimé et non désiré de sa mère, la fille sert alors d’objet de transfert de sa propre mère en tant que petite fille, et comme le développement de la libido est toujours possible et à tout âge, c’est la fille qui est la rivale de la femme vis-à-vis de son mari. Ce sont des situations pathogènes pour les filles.

Voyons ce qu’il en est pour le garçon qui n’est pas éduqué depuis son petit âge avec un homme au foyer. Il est, comme la fille, dès la vie fœtale, puis orale et anale, soutenu dans la référence interrelationnelle phallique représentée par la mère, à se développer dans une image de son corps phallique qui soutient son narcissisme. Mais, au point de vue libidinal, il est à la fois passif oral et actif oral dans la parole et phallique anal et urétro-génital dans son désir masculin pour sa mère. Ses pulsions premières, urétro-génitales, dans le génie de la dynamique centrifuge masculine, peuvent très bien se développer et donc soutenir complètement son narcissisme masculin. Au moment de l’interdit de l’inceste, il y aura des difficultés caractérielles, sans doute, mais avec la puberté et le savoir que les fils ne peuvent pas accomplir leur désir sexuel dans un corps à corps génito-génital à la mère, il ne reçoit pas une véritable castration, mais seulement une information qui l’introduit à la société. Son désir est réprimé, mais il n’est ni refoulé ni sublimé, puisqu’il faut une sublimation pour que le refoulement donne aux pulsions leur satisfaction créatrice. Sa mère vivante continue d’être investie par lui d’amour, alors que pour son sexe, selon l’intensité de ses pulsions, il cherche des satisfactions avec des femmes partenaires de passage. Dans le cas où sa mère est défunte, ou si sa mère n’est pas négative à une des femmes qu’il voit, il peut désirer, comme tout petit garçon le désire, avoir un enfant avec cette femme, qui en fait est un enfanè de désir œdipien transféré sur elle. Si ce bébé qui naît de ses œuvres est un garçon, il a vis-à-vis de lui immédiatement une attitude rivale, car il est le tiers gêneur pour sa relation à sa femme, et il retourne alors à la relation duelle à sa mère, en négligeant à la fois la mère et l’enfant. Si c’est une fille, il peut être momentanément gratifié, quoi que les relations de corps-à-corps du nourrisson à sa maman sont aussi pour lui vues comme une part de sa femme, qui est soustraite à son désir oral pour toute sa personne. En se développant, la petite fille fera attention à lui, du fait de son désir à elle, mais lui n’aura pas vis-à-vis d’elle une attitude paternelle, il aura toujours tendance à ramener cette fille à sa propre mère, la grand-mère paternelle de l’enfant, en mettant en rivalité sa femme et sa mère, par rapport à la façon de s’occuper de cette enfant. Quant à son, ou ses fils, ils sont pour lui dès l’origine des rivaux : rivaux vis-à-vis de sa femme, mais aussi rivaux vis-à-vis de la grand-mère paternelle, quand elle investit normalement ses petits-enfants, garçons ou filles. Mais le père est beaucoup plus sensible à l’élection que sa propre mère fait de ses fils et c’est à ce moment-là aussi que lui vit sur son fils la rivalité meurtrière oedipienne qu’il n’a jamais vécue vis-à-vis d’un homme. Quant au petit garçon, dont le père est ainsi constitué dans son narcissisme, il ne peut pas investir cet homme d’amour, puisque pour qu’un petit garçon s’intéresse à son papa, il faut que ça soit le père qui montre à son garçon une attention élective, une affection, et un soutien à ses impuissances, quand il veut s’affirmer petit garçon, dans des activités personnelles industrieuses risquées et sociales, que les mères ont tendance à freiner, ce qui rend le petit garçon beaucoup plus sensible à une aide virilisante du père. Avec un tel père, le fils ne l’a jamais.

On comprend ainsi le rôle, à la deuxième génération, de l’absence de père à la première génération, que ce soit pour le géniteur ou pour la génitrice. Alors même que consciemment ces adultes, qui n’ont pas eu de père, vous disent qu’ils n’en ont pas souffert.

Laissons pour l’instant ce problème de la formation première des pulsions génitales. La dépendance de l’enfant à tout adulte pendant sa première enfance, jusqu’à l’autonomie qui permet la marche et la station debout, provoque dans le sentir et l’agir de tout petit des hommes sa compréhension de tous les comportements comme des effets de dépendance observés en lui par rapport à l’adulte, hors de lui entre les adultes, ou obtenus de lui quand les adultes agissent à son égard. Et tous ces rapports de dépendance, il les prend pour des apparentements. Tout apparentement de dépendance est partitif, dans le sens d’une paire que font les partenaires, puis il s’agit pour l’enfant d’un couple dans l’opérationnel oral et anal où l’un des agissants le fait pour l’autre, qui le fait agir. Un des éléments domine ou est dominé. Rapport de forces qui n’obéit pas qu’aux relations de masses individuées. Là, le petit d’homme est toujours dominé.

Il l’est aussi par son impuissance motrice et son manque de coordination gestuelle par rapport aux adultes dont sa survie dépend, et cela plus ou moins longtemps, selon la liberté d’initiative que l’adulte, attentif à le protéger de grands dangers, lui laisse prendre.

C’est par l’écoute de la parole d’un être humain en réponse à la parole d’un autre humain, autre que lui-même — sinon c’est la situation dominant-dominé —, qu’il accède à l’éthique du couple qui, auparavant, est un couple magique, sans éthique. Deux créatures humaines ne le sont pour lui que s’il les observe capables de coopération ou de non-coopération concertée dans leurs paroles. En effet, un enfant a priori, dès qu’il parle, parle aux objets, parle aux animaux, et ce n’est que parce que ceux-ci ne répondent pas qu’il fait la différence entre les choses, les êtres animés/animaux et les humains.

Cette conformité du sentir et de l’agir complémentaires, nés de la coopération à ses besoins et à ses désirs concertés, ou du refus de l’adulte à ses désirs, n’entretient sa vie symbolique humaine que s’il y a parole d’une part et que, d’autre part, cette entité maternante dont il dépend pour tout a semblance humaine référée à d’autres humains. Ceci nous fait comprendre le cas particulier des enfants élevés par des animaux, qui se développent alors qu’ils sont potentiellement des humains, en s’identifiant à des animaux et perdent toute relation possible avec des êtres de leur espèce. C’est du fait de la fonction symbolique humaine que ce résultat dans l’évolution de l’enfant le sépare de son image humaine et de sa capacité de reconnaître des semblables, ailleurs que dans l’espèce animale de la femelle qui lui a donné son lait, et des congénères qui, grâce à elle, ont été à son contact. lia plasticité extraordinaire de l’être humain, et en particulier de/son larynx, lui permet d’émettre des signaux de la même sorte que les appels de ces animaux, et ce qui aurait pu devenir un langage au contact d’un code de langage humain, devient une impossibilité pour cet être humain de jamais être introduit au langage des humains adultes, même dans le cas où il est retrouvé par des humains et recueilli par eux.

On voit que le corollaire de cet état de fait entre l’enfant et sa nourrice est la totale, inaltérable et aveugle confiance dans la relation coopérante et coaptante pour la survie qui, dans une identification passive, lui permet de grandir à l’image, en miroir vivant, de qui le représente dans la paire d’apparentement qu’il forme avec l’autre. Soutenu par sa croissance et son développement, par le désir aussi, de nouvelles potentialités du côté de l’enfant par introjection suivie d’identification active de l’enfant à l’adulte nourricier, le rendent une petite personne qui s’ignore encore. Son corps propre, il se le représente à la semblance de l’adulte ; quant à son visage, il l’ignore, bien qu’il connaisse la masse de sa forme céphalique, et qu’il ait les zones érogènes dans le visage, mais l’aspect formel de son visage a pour lui image du visage de l’adulte.

C’est l’épreuve face au miroir qui révèle à l’enfant l’apparence de son corps, de son visage et les limites de son individu dans l’espace. Ses mimiques, ses gestes, ses paroles face à cette image de lui qu’il suppose être un autre enfant apparu dans son champ de vision, qui ne répond pas de façon complémentaire ni concertée, ne lui parle pas, mais réagit toujours par une imitation inversée de ses gestes : c’est après s’être heurté à la surface mystérieuse et plane du miroir, troublante et insolite expérience, qui ne lui délivre son sens de miroir que s’il voit aussi s’y refléter les familiers proches dont la présence n’est pas une illusion, que l’enfant commence à saisir la différence entre l’image visuelle que donne à voir son propre corps et sa face et l’image ressentie, la seule qu’il avait jusque-là, l’image de son désir. La différence entre l’aspect visuel et plastique des autres, et leur représentation réduite et immobile, sensoriellement partielle — portrait, photographie, sculpture, cinéma—, grâce à l’expérience du miroir, il comprend que ces images agrandies ou réduites des personnes de son entourage ne fait que les évoquer dans les pulsions scopiques, ou tactiles quand il s’agit de sculptures, motrices quand il s’agit de cinéma. Il saisit, à cause de son absence de communication avec lui-même dans le miroir, il saisit que le désir d’échange et de communication avec l’évocation seule de l’autre, il ne peut pas l’avoir, car lui n'est pas reconnu par l’autre pendant le même temps qu’il le reconnaît, comme dans l’authentique rencontre dans l’espace-temps commun où les deux apparences, l’une pour l’autre, se signifient que les désirs sont présents chez les deux interlocuteurs partenaires, complémentaires dans la recherche d’un accord pour leur satisfaction.

Il n’empêche que, toute la vie de l’adulte, l’évocation d’un autre, alors que cet autre n’est pas présent, provoque inhibition ou excitation du désir, selon cette évocation. En sont la preuve les silhouettes en contreplaqué de cuisiniers sur les bords des routes, ou les silhouettes en contreplaqué des gendarmes qui débordent d’un arbre comme s'ils étaient prêts à s’y cacher. L’image d’un être humain, avec l’attribut de ses fonctions, suscite immédiatement un effet sur le désir du sujet qui l’aperçoit. La représentation scopique ne joue pas comme telle, mais elle joue du fait de la concertation du langage, resté en mémoire, de la relation inter-personnelle entre le sujet et des adultes qui, par leur apparence, pour les pulsions scopiques, rappellent à son souvenir les relations de langage inhérentes à leur fonction de cuisinier, ou de gendarme. C’est cette évocation qui suscite le souvenir du langage interrelationnel, qui est à l’origine de la structure psychique de la libido ; ça les pulsions, actives et passives, moi les pulsions à la similitude de l’autre premier qui a éduqué l’enfant et à ses relations de langage concerté avec les autres, moi idéal l’adulte en conformité de qui l’enfant veut développer sa libido et surmoi l’inhibition du ça au service de ce moi idéal.

C’est à cause de ces expériences du miroir plan, du cinéma, de la photographie, de l’audio-visuel, et de l’enregistrement vocal, que l’enfant — l’enfant ou l’adulte, d’ailleurs — par personne interposée présente dans ses expériences, comprend l’image qu’autrui se fait de sa personne par le voir, l’entendre, comme lui en a une différente des autres par des pulsions partielles qui sont médiatisées par des images scopiques et auditives. C’est aussi à cause de ces expériences que l’être humain perçoit l’inexorable solitude dans laquelle il est, du fait que le ressenti de son désir dans son authenticité au griffon de sa sensibilité ne s’exprime jamais complètement et qu’aucune complémentarité d’un être humain ami et si proche soit-il, ne peut savoir ce qu’il souffre, ce qu’il jouit, et qu’il lui faut absolument exprimer pour souffrir moins de sa solitude que le narcissisme maintient en équilibre et en cohésion un certain temps, mais qui doit toujours être revivifiée par les contacts avec autrui. C’est aussi parce que cette connaissance qu’il donne de lui-même par la parole et qu’il a des désirs des autres par leurs paroles, véridiques ou mensongères, émane de la voix par le souffle dont le siège est le thorax, que le lieu symbolique de la rencontre des émois du désir et de leur émission et réception est situé dans une masse viscérale symbolique qui répond à la masse charnelle du cœur. D'autant plus que, dans de forts émois, l’être humain sent battre son cœur à un rythme différent de son habitus courant, et que c’est l’alerte à son désir, alors qu’il ne s’y attendait pas.

C’est par la perte ou l’absence, la séparation d’avec ses amis (ceux qui avec lui peuvent faire un couple concerté qui ressource son narcissisme) que l’être humain connaît les épreuves du cœur qui structurent sa personne en tout que lieu et source de désirs qui par les autres peuvent se satisfaire.

- L’être humain découvre alors par ses expériences que, s’il ne peut s’exprimer par le langage et comprendre le langage des autres, il est seul, au milieu d’une multitude où ses choix électifs ne lui permettent que de rencontrer dans les autres le dérisoire écho, miroir auditif, de son cri indifférencié d’aban-donné.

La libido est phallique

Quel que soit le lieu érogène de ses désirs partiels, l’objet de satisfaction partielle du bébé se réfère au phallus. Pour la bouche, c’est le téton érectile qui s’y coapte et d’où jaillit le lait, pendant que ses mains pressentent la forme rénitente et gonflée du sein maternel. Pour l’anus, c’est la forme des fesses et des fèces. Pour le bébé-garçon jusqu’à 25 mois, c’est l’érectilité pénienne dont jaillit le jet urinaire. Ensuite, c’est l’érectilité pénienne au service du plaisir seul, en attendant la puberté avec l’émission spermatique qui conclut l’érecticité érotique. Toutes les formes partielles érogènes sont des formes pleines, qui se réfèrent au phallus, soit le pénis désirant, soit le désir du pénis.

La silhouette générale du corps devenu adulte, dans la station debout, pour l'homme comme pour la femme, renvoie aussi, morphologiquement, au phallus ; de même pour les formes sexuées : pénis renvoyant à la flèche, pour l’homme, seins renvoyant à des dômes de formes diversement phalliques, pour la femme, objets d’attraction pour les pulsions scopiques et tactiles. Le corps propre, donc — objet total phallique, les zones séductrices pour les zones érogènes — aussi phalliques, mais partielles dans leur volume. Quant aux valeurs subtiles ressenties avec les oreilles, les yeux, le nez, la tactilité, elles sont aussi valorisées en référence au phallus, forme oblongue ou trou, qui se complémentent. Le corps des femmes est pour l’homme référé aux valeurs archaïques de sa mère dans la plénitude de sa poitrine, et dans son sexe prometteuse de l’accueil de son pénis érectile, pour lui narcissiquement valeureux. L’homme, pour la femme, est référé aux valeurs phalliques de la différence des sexes découverte dans sa petite enfance, et dans le corps-à-corps ■et le désir que son sexe a du sexe de l’homme se trouve la promesse de sa fécondité. Cet enfant qui, lorsqu’il naîtra, sera le symbole du phallus symbolique, union incarnée de leur double II 'désir de géniteurs. • >    >• >• ;    V

Ce phallisme séducteur, caractéristique de tous les aspects de la libido de l’être humain, est pour ce qui est du substantiel référé à toutes les turgescences formelles du corps, promesse d’une force jaillissante autochtone qui a laissé au narcissisme de chacun un souvenir réunifiant, dans la jouissance éprouvée de l'apaisement de ses désirs ; de cette promesse d’une réconciliation de son corps et de son cœur, la tension de sa libido croît en des zones érogènes, devenues érogènes du fait de la séparation et du retour espéré et de la nouvelle séparation, qui donnait valeur à l’objet du désir lorsqu’il s’éloignait.

C’est pourquoi c’est toujours une représentation imaginaire phallique qui focalise le désir dans son appel à l’autre, pour une communication aussi bien inter-psychique qu’inter-corporelle, qu’inter-émotionnelle rénovatrice et recréante pour chacun, s’il atteint son plaisir. Celui d’une intégrité vivante, retrouvée par la grâce de deux désirs accordés dans leur référence au phallus symbolique, que l’un par l'autre ils s'entraident à conquérir.

Mais, comme nous l’avons vu, c’est à cause de cette distance de l’objet désiré dans son entier, distance ressentie comme absence lorsqu’elle est spatiale, ressentie comme passée ou à venir lorsqu’elle est temporelle, que l’objet du désir de possession charnelle a pris une signifiance imagière et créative phallique chez l’être humain, quel que soit le lieu érogène de ses désirs partiels, quel que soit l’objet que le sujet désire, et quel que soit son sexe. Mais chacun d’eux, chacun de ces humains est fonctionnellement et créativement impuissant, lorsqu’il est réduit à son existence d’individu solitaire, toujours stérile hors des rencontres émotionnelles.

Or, cette distance des corps, grâce à quoi les émois qui ont fait connaître l’amour sont nés, cette distance s’abolit entre les corps enlacés et entre les sexes con-pénétrés dans le coït. Les i désirs du cœur sont-ils contradictoires aux désirs du corps ? Oui, i certes, quand c’est à l’union sexuelle seule que se réduit le J langage entre désirants humains, centré sur les sensations de j leurs corps perdus l’un dans l’autre (ne dit-on pas : ils sont éperdus d’amour ?). Si nulle parole entre eux ne continue d’élaborer le langage de leur amour et les modulations de leurs émois dans la jouissance qu’ils se sont donnée, puis dans l’attente l’un de l’autre où ils sont, alors l’espace et le temps disparus dans le coït les fait l’un pour l’autre accéder à l’inhumain. N’est-ce pas là l’épreuve narcissique frangée d’agonie qui accompagne l’éphémère de toutes nos joies érotiques terrestres ? L’angoisse est proche du désir, d’autant plus proche que le désir est plus grand. Scandée par la naissance, le sevrage, la marche, la continence sphinctérienne, l’autonomie physique et fonctionnelle totale dans l’espace de l’enfant vis-à-vis du corps d’adulte, la différence morphologique des sexes, la disparité des âges, la mort, la corruption de la chair, apparaît notre impuissance à nous signifier autrement que par l’autre et par nos différences : à part celles des corps, visibles, toutes les autres sources de dynamique, de communication, nous ne pouvons les connaître que par le langage, véridique ou pas, qui témoigne de ces différences de pensée et d’émotion entre les êtres.

Toutes ces épreuves mutantes et progressives de l’évolution de la libido sont accompagnées d’angoisse. Elle est inhérente à notre condition d’êtres humains, et trouve dans la fonction symbolique soutenue par l’imaginaire le langage qui nous permet de l’assumer en l’absence d’un autre pour entendre ce langage ; grâce au narcissisme qui nous fait nous prendre nous-mêmes comme objet relais dans l’absence d’autrui, nous élaborons un langage intérieur, nous nous livrons à l’agir créateur, grâce à cette fonction symbolique et par la médiation des paroles, de l’écriture, des arts et des industries, nous trouvons un relatif atermoiement à notre souffrance, sans que cependant, jamais, les pulsions de mort tentatrices et consolatrices pour le sujet solitaire qui s’épuise à désirer la rencontre d’un autre ne nous laissent longtemps apaisés.

L'abandon au sommeil réparateur, hélas, est de courte durée pour qui souffre de désir et d’amour. Au réveil, les pulsions tentatrices et dynamiques de vie reprennent l’être humain aux entrailles. Les remèdes même que la fonction symbolique nous permet de trouver, lorsque ces remèdes sont solitaires, sont dangereux et à leur tour sources d’angoisse. Le langage de la vie intérieure peut obnubiler la vie de l’intelligence dans la ratiocination et la vaticination solitaires. La reviviscence des souvenirs peut corrompre le cœur dans un narcissisme solitaire et la rumination du passé, ou corrompre le désir dans la masturbation mentale de vains projets d’avenir. L’agir créateur lui-même, lorsqu’il est solitaire et que personne dans la société ne le reçoit, ne le reconnaît, ne l’estime, devient un piège et une fuite des autres, si le sujet ne trouve pas un autre qui s’intéresse à son œuvre.

Les enfants eux-mêmes, dont les géniteurs attendent tant le jour de leur naissance lorsqu'ils les ont désirés, leur échappent rapidement et s’ils ne leur échappent pas, c’est l’échec de leur descendance. Toute la vie de l’être humain se passe en espoirs de la conquête phallique, en trouvailles et en joies de l’avoir enfin possédée, et en déceptions de l’avoir perdue et de désirer à nouveau. Il en est ainsi jusqu’à la vieillesse. Peut-être est-ce différent dans la dernière étape, où enfin rassasiés d’illusion phallique nous acceptons de nous découvrir voués à la mort. Peut-être alors le désir dégagé des valeurs que ce corps et ces conditionnements nous ont guidés à chercher atteint-il à la seule symbolique a-sensorielle, a-spatiale et a-temporelle, à la dynamique sans représentation du désir, qui peut-être pour le sujet annonce la jouissance spirituelle tant attendue. Peut-être est-ce cela mourir, c’est l’arrivée au port, aux franges de l’atteinte jouissive, faute d’en connaître, nous pouvons nommer qui nous attendons, le phallus symbolique en personne, en personne ignorée, en personne source de la parole des paroles, réponse à nos sens en étant le sens de nos sens. Par-delà le sensoriel, notre dernier souffle nous ouvrira-t-il le mystère du sens qui nous fait vivre et désirer, et mourir de désirer ?

Après le voyage d’une vie dans l’espace-temps de ce corps, est-ce là le destin féminin de la libido ? Oui, je le pense, et je pense que c’en est aussi le destin masculin. Le saurons-nous jamais ?

Et pourquoi notre existence humaine ne serait-elle pas une mesure pour rien, comme la mesure qu’on scande avant de commencer une exécution musicale ? Et puisque nous parlons de mesure, toute notre vie est à la mesure de nos conditionnements aux autres étroitement mêlés dans la communication, aux autres accordés ou non, nous l’avons scandée, cette musique intérieure, nous les avons scandées, nos paroles expressives. Au quitus de notre corps, nos derniers émois d’amour dits à nos compagnons avec notre dernière parole, peut-être sommes-nous comme l’instrumentiste qui dépose l’instrument grâce auquel il jouait la musique pour les oreilles des hommes et pour les siennes. C’est alors une musique inouïe que notre entendement se met à espérer, des émois au-delà de ceux que notre cœur fermé a pu nous faire connaître et qui tous se sont originés des temps de souffrance de nos séparations. Après que notre corps, retourné à la terre, dont il est de tous les éléments assemblés constitué, quelle parole allégée de signes, allégée d'émois, quelle parole imprononçable par notre larynx d’homme entendrons-nous qui signera la vérité de cette longue vie, longue vie d’un instant dans l’éternité ?

" Mais, au cours de cette vie, de jour en jour et d’heure en heure, les femmes rencontrent, ou croient rencontrer les hommes ; même si c’est pour rien au sens de la fin de chacun de nous, et de la fin des fins de tous les êtres humains, ces rencontres donnent dans leur espace-temps, jour après jour, un sens à leurs émois, à leurs désirs, à leurs pensées à leurs actes, et ■y c’est l’objet de notre propos. Aussi, continuons.

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Le complexe d’Œdipe, l’angoisse de castration, la soumission à la loi endogène du désir, le renoncement à l’inceste, l’importance génitale de la chute des dents, la règle des quatre « G »

Les marques de cette épreuve initiatique inconsciente qu’est la chute des dents de lait se retrouvent dans beaucoup de rêves associés à un travail de désinvestissement narcissique archaïque du sujet, comme exprimant dans l’épreuve émotionnelle qu’il vit, le sachant ou non, une sorte de mort partielle acceptée comme seule issue à un conflit libidinal. Le rêveur exprime symboliquement, par le fantasme rémanent de son enfance, celui de la modification de sa bouche qui perd ses dents, que l’agressivité réactionnelle ne lui sert à rien, et qu’il doit l’abandonner dans l’épreuve qu’il traverse. Un autre mode d’adaptation aux événements doit se faire jour en lui qui, au prix d'une mutation, va lui permettre de dépasser le malaise existentiel qu’il éprouve.

Ce fait d’observation dans le contenu onirique des rêves d’adultes me fait penser — et en effet on en a la preuve en observant des enfants — qu’il ne peut jamais être question de complexe d’Œdipe avant l’âge révolu de la chute des dents de lait, et suivi du début de l’acquisition de la dentition adulte. De plus, surtout chez la fille, il ne peut pas être question du complexe d’Œdipe, avant qu’elle ait renoncé à tout secours de corps-à-corps auxiliaire de la part de sa mère. Ce renoncement, amené pour la première fois d'une façon spectaculaire par la chute des dents de lait, s’inscrit à la suite du quitus donné à l’adulte, encore jusque-là auxiliaire occasionnel, dans le corps-à-corps, des impuissances d’un enfant d’avant six ans. Ce quitus avait déjà été précédé du renoncement à la mère dyadique, renoncement rendu possible des deux côtés par l’acquisition de la marche, puis de la déambulation autonome, accompagnée chez l’enfant d’initiatives motrices. Ce renoncement à la mère dyadique était lui-même venu quelque temps après le renoncement à la mère symbiotique qui s’est fait au moment du sevrage, précédé lui-même de l’émoi d’impuissance éprouvé au moment de la naissance : perte de la relation ombilicale jusque-là vitale pour l’individu humain qui, puisqu’il a survécu, a muté ses sensations de symbiose dans le sein en sensations de respiration aérienne et de nourrissonnage au sein de sa mère. Le sevrage et le langage parlé (lien symbolique subtil entre la bouche de l’enfant et l’oreille de la mère, substitutif au lien de bouche au sein dans le corps à corps du bébé à la mère allaitante) sont deux moments mutants signifiant pour l’enfant sa promotion dans son développement vers sa stature adulte future, et ces deux moments, ce sont les dents qui les avaient rendus possibles. Ces partitions successives, inscrites inconsciemment en mémoire dans le corps, privilégient la zone érogène dévolue au corps-à-corps par-delà la dernière séparation, la dernière en date étant la séparation du corps-à-corps pour la motricité dans la vie sociale.

Voyons ce qu’il en est de ces zones érogènes premières. L’une, la bouche, est marquée de déréliction narcissique par la chute des dents. L’autre, la zone cloaco-génitale, a subi en son temps la déréliction qui, en désaffectant l’excrémentation dans la relation d’échange esthétique et éthique avec les autres, n’a laissé que le plaisir érotique de ses fonctions solitaires et, grâce au refoulement des pulsions anales lors de la continence sphinctérienne, a suscité le jeu de ces mêmes pulsions sur le faire industrieux et créatif narcissique et langagier. Il demeure les pulsions auditives, pour le plaisir de l’écoute, les pulsions scopiques pour le plaisir du voir et la curiosité, bien connue des filles, il reste le goût des aliments, mais la morsure impossible et la manducation difficile, l’agacement des gencives travaillées par la poussée de la deuxième dentition modifient le plaisir des gratifications orales. Mais ce qui reste est très important. C’est

/l’érogénéité génitale, et le sens du désir dont nous avons dit que, par rapport au phallus, il est centripète pour l’objet élu incestueux. Et la fille s’engage entièrement vers ce désir génital premier, lorsqu’elle a été, au moment de la castration primaire, fière de sa qualité de fille qui lui a été délivrée dans des paroles de ses parents, et surtout de son père qui la trouvait mignonne et / gentille. Les adultes familiers jouent aussi leur rôle, en la déclarant, comme on dit, « tout le portrait de sa mère ». Et,

/ comme toute petite fille, quelle que soit sa mère, la trouve le j modèle des beautés, cette parole la gratifie et lui permet de passer très facilement la castration primaire et de développer la fierté de son corps féminin et de son sexe, sans plus jamais envier les garçons et leur pénis centrifuge. Le désir de la fille à qui la féminité a vraiment été délivrée comme une valeur se détache aussi du fantasme anal de la gestation et de la parturition, et sa libido génitale s’engage vis-à-vis de l’objet partiel pénien dans un désir avisé centripète.

La chute des dents de lait donne un élan nouveau à son désir d’autonomie par rapport à l’aide de sa mère et de toute femme qu’elle repousse (elle veut, par exemple, choisir dans sa garde-robe ce qu’elle estime la parer au mieux, refusant de mettre les vêtements que sa mère veut lui imposer, elle veut se coiffer à son gré, etc.). Elle veut montrer aux autres et à elle-même, se regardant dans la glace, qu’elle est belle, désirable, et qu’elle sait tout faire aussi bien, sinon mieux, que sa mère au foyer, d’où ses prouesses d’habileté et d’adresse industrieuse. Bref, elle « met le paquet » pour plaire au père et lui faire dire qu’il la préfère à toutes les autres. C’est l’époque pour les petites filles de la prédilection pour les chansons et les contes où la pauvrette gagne les faveurs du roi, à son défaut du prince, le fils du roi (un frère aîné). Après l’avoir séduit : « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ! » Grâce à ce qu’elle a de beau et d’invisible au sexe et qui appelle le pénis de l’homme, elle en obtient la conquête. (Coquette, c’est aussi référence à qué-quette, pénis.) Le paternel conquis, c’est la jouissance de valeurs émotionnelles phalliques et narcissiques, le bonheur et la certitude d’une descendance merveilleuse, phalliquement incestueuse.

N’est à proprement parler œdipienne chez l’enfant des deux sexes, ici nous parlons de la fille, que la combinaison des pulsions archaïques dans ce qu’elles ont de sublimé avec le désir sexuel génital premier que l’enfant vit intensément pour le père, en vue de se marier (mot qui signifie pour l’enfant le couple, dans tous les sens du terme ; encore dans notre langage métaphorique d’adulte, on marie des couleurs, on marie des goûts) et qui implique d’en finir avec l’infériorité ressentie jusque-là à l’égard de la mère. L’enfant veut en finir avec cette triangulation où se mêlent confusément amour et désir.

• ’ Le désir génital parle, veut emporter l’amour de l’homme et gagner les prérogatives réservées jusque-là à la mère, la couche du père et la maternité des œuvres de chair avec lui accomplies. On doit, pour savoir de quoi on parle — et c’est très important dans les actes thérapeutiques vis-à-vis des enfants —, réserver le nom de complexe d’Œdipe à ce désir qui occupe tout l’imagi-haire, celui d’enfantement d’un couple génito-génital dans l’étreinte d'amour et le coït avec son propre géniteur hétérosexuel, adulte surestimé, phalliquement solaire aux yeux de la fille éblouie par lui et subjuguée dans son émotivité et dans son sexe. Sans cet élément, l’Œdipe n’est pas encore complet, et la résolution par la compréhension du dire de l’interdit de l’inceste n’a pas de sens.

Les filles qui ont déjà l’intelligence du langage social, de ce | qui se dit et de ce qui ne se dit pas, n’expriment pas toujours ces sentiments d’amour d’une façon ni verbale, ni claire, dans leur comportement ; et pourtant ces fantasmes ne sont pas seulement inconscients, mais aussi conscients. Il font le sens de leur désir, ils sont toujours accompagnés de sensations génitales. Parfois, la fillette ignorant le sens érotique de celles-ci, peut se croire malade » et attirant l’attention de sa mère à cette zone de ses voies génitales d’une façon vague, provoquer les inquiétudes de celle-ci qui, par ses questions, induit l’enfant dans des maladies

réelles psychosomatiques. En fait, elle est malade d’amour. Parents et médecins cherchent en vain la cause organique qui, soignée, ferait cesser le symptôme érogène devenu pathogène, dans des signes que l'on prend pour des symptômes organiques. Combien de soi-disant cystites, de soi-disant appendicites, d’irritations vulvaires sont de ces émois cachés les traductions somatiques.

Dans un cas que j’ai vu, des spasmes utérins réveillaient l’enfant hurlante la nuit. Une autre avait tellement de ballonnements nerveux qu’on pouvait croire à une grossesse. Après un seul entretien avec les deux fillettes, où elles m’avaient mise sur la voie par leurs dessins et leurs légendes, j’ai pu comprendre que le moment était venu de leur révéler l’interdit de l’inceste, à ces innocentes perdues dans l’impasse, et l’on pourrait presque dire le cul-de-sac psychosomatique d’un Œdipe impossible à résoudre. Ayant compris que leur féminité était en jeu dans ce conflit qui faisait de leurs parents des marionnettes angoissées, sans même en rien dire aux parents, ce qui les aurait inquiétés (les gens sont peu enclins à comprendre de pareils désirs qui leur semblent, chez des fillettes, des signes de perversion, qu’ils ne sont pas), j’ai expliqué à chacune l’interdit de l’inceste et la confusion que toutes les petites filles font entre l’aimance manifestée de leur père à leur égard et l’amour avec désir sexuel qu’il éprouvait pour sa femme, mais non pour elle. J’ai ajouté le dire consolateur que sa maman, comme toutes les autres femmes, avait été aussi une petite fille amoureuse de son papa, le grand-père maternel de l’enfant, et que c’était en comprenant cette loi de la vie des êtres humains que l’on devenait une grande fille. J’ajoutai qu’elle grandirait, qu’elle devie'ndrait comme sa mère, et qu’elle pourrait aimer des garçons, se choisir dès maintenant des amis, des fiancés et, quand elle serait grande, jeune fille, avec un corps de femme, un jour elle aussi aurait un mari, comme leur mère qui avait connu leur papa quand ils étaient tous les deux jeunes gens, et que c’est pour cela, parce qu’ils se sont aimés et désirés dans un rapport sexuel qu’elle-même était née. Ces deux fillettes ont été guéries en moins de

deux séances, et toute leur évolution s’est faite ensuite d’une façon tout à fait favorable.

Une autre fillette m'était un jour amenée dans un état d’angoisse indescriptible : elle ne pouvait plus avancer qu’en donnant la main à un adulte, et en cachant ses yeux avec l’autre main. Cet état s’était déclaré à la suite d’une opération d’appendicite. L’enfant déclarait qu’elle voyait devant elle une porte fermée et qu’elle allait s’y cogner. Elle marchait donc derrière l’adulte qui la conduisait. On avait consulté un psychiatre qui avait parlé des effets de l’anesthésie générale, et prononcé le mot d’hallucination. C’est lui qui avait donné l’adresse d’une psychanalyste, qui se trouvait être moi. À l’anamnèse, l’enfant avait présenté des vomissements qui avaient entraîné « par prudence » une appendisectomie dont le diagnostic était douteux, et l’appendice avait été trouvé sain. Mais la mère était au cinquième mois d’une quatrième grossesse. Ses grossesses étaient bien supportées, mais à leur début elle avait eu des symptômes de vomissements. La fillette de six ans était l’aînée et, en confiance avec moi parce qu’elle était assise, parlait de ses frères et sœurs plus jeunes qu’elle (pas de beaucoup !) comme une aïeule de ses petits-enfants, attendrie et condescendante. On la disait, jusqu’à la brusque éclosion de ses

l symptômes en chaîne, une vraie petite femme à la maison, attentive à ce que sa mère se reposât (jusqu’à la mort !) et que son père ne manquât de rien. Elle était, par ailleurs, très intelligente et brillante scolairement pour son âge. Pour elle aussi, c’est la révélation de l’interdit de l’inceste qui fit disparaître sa « folie » et lui permit de marcher à nouveau, et enfin de vivre comme une fillette de son âge, plus intéressée à ses amis, à ses jeux, qu’à ses frères et sœurs et à son père. Entre nous, le symbolisme de la porte fermée hallucinatoire n’a jamais été abordé. Il avait immédiatement disparu. Mais elle-même avait abordé un fantasme important, celui des microbes que l’homme donne à la femme pour lui faire des bébés. Comment le fait-il ? Il les lui met dans une merveilleuse liqueur qu’il lui fait boire, et puis aussi avec son pipi, là, en montrant le sexe, par là où il va sortir

(le bébé). J’avais hésité à accepter d’entreprendre le traitement de cette enfant, car étant moi-même enceinte, je savais devoir interrompre mon activité psychanalytique pendant la période de l’accouchement et des semaines qui suivraient. J’avais tort, ma situation un peu en avance sur sa mère par rapport à la grossesse a, au contraire, permis à l’enfant un transfert immédiat sur ma personne, et certainement donné crédibilité aux vérités que je lui disais. Bien avant mon propre accouchement, l’enfant était déjà totalement rétablie. Mais, par prudence, je proposais aux parents de me la ramener peu après la naissance de mon bébé. Vous ne serez pas étonnés de son intérêt pour le fait de la naissance de cet enfant, que d’ailleurs elle ne vit pas, elle en parla seulement, mais dans l’appartement elle entendit les cris du nouveau-né. Et c’était un régal de l’entendre se moquer de moi qui pouvait m’intéresser à un bébé qui criait comme un chat imbécile, qui devait être laid, horrible, affreux ; enfin, sur ce bébé j’en ai entendu de vertes et de pas mûres, et des représentations en dessin qui la faisaient se tordre de rire, d’autant plus que c’était un garçon et que, dans sa famille, elle aurait voulu, elle désirait que sa mère eût pour ce quatrième enfant, une fille. C’est alors que je dus répéter que, même si c’était une petite fille, elle ne pourrait pas jouer à la maman avec elle, car ce bébé aurait son papa et sa maman, comme elle, et qu’il lui faudrait attendre d’être femme, d’avoir un mari à elle, pour avoir elle-même des bébés. Sa mine en fut déconfite. Elle m’a dit : « Tu es méchante ! » Nous nous sommes quittées là-dessus. Les parents me parlèrent ensuite devant elle, enchantés de sa guérison totale, de sa gaieté retrouvée, et même de ses petites piques vis-à-vis de ses parents, en prévision d’un enfant qui serait un garçon, car elle voulait une petite sœur, et elle avait demandé à en être la marraine, ce que les parents se proposaient de faire. Mais là, j’intervins, et dis : « Je ne crois pas que ça soit favorable que votre nouveau bébé, si c’est une fille, ait sa sœur comme marraine. » Ce lien de substitut j$ parental n’a aucun intérêt pour le bébé à naître, de redoubler le j lien de responsabilité qu’une grande sœur peut avoir plus tard !

sur une petite sœur. Au contraire, le fait de choisir une marraine parmi les amis donnerait à la nouvelle-née non seulement ses parents, ses frères et sœurs aînés, mais une autre personne hors de la famille qui pourrait l’aimer et se substituer aux parents en cas de malheur. Les parents, heureusement, m’écoutèrent, car il est toujours nocif qu’un enfant œdipien puisse investir un petit frère ou une petite sœur comme le substitut de l’enfant incestueux qu’elle aurait voulu avoir. Non seulement c’est mauvais pour l’aîné, mais c’est catastrophique pour le bébé de six à sept ans de moins, dont l’image maternelle est dichotomi-f sée sur d’une part la mère, et d’autre part la grande sœur qui s’estime des droits maternels, généralement sadiques, sur sa i petite sœur, sa pseudo-fille, pseudo-spirituelle.

Mais laissons là ces exemples, que je n’ai donnés ici que pour illustrer mes dires. Les fantasmes œdipiens peuvent être i verbalisés comme des faits de réalité. Le désir du sujet pour l'objet incestueux est déclaré comme ayant entraîné leur satisfaction de la part de l’objet (mythomanie fréquente qui, [j transférée du père sur un adulte familier entraîne parfois des | conséquences d’erreurs judiciaires), ou, au contraire, une accusation injustifiée de mensonge, socialement dégradant pour une

I /fillette œdipienne qui ne fait pas encore la différence entre |r 'l’imaginaire et la réalité, ce que l’on peut très bien constater dans le flou ou l’invraisemblable de ses témoignages concernant | Ides faits connus de tous.

Une enfant que le père négligeait un tant soit peu après l’avoir adulée quand elle était petite, mais qui lui préférait une ur plus jeune, jeta son dévolu sur un jeune professeur, le seul professeur masculin de son institution. Elle s’en déclara « nceinte. Il se serait à sa demande introduit dans sa chambre par I »'fenêtre laissée par elle ouverte à son intention. Malgré les lénégations horrifiées du jeune homme, l’histoire eut les développements qu’on imagine. La fillette était une des plus brillantes de sa classe, assez développée au point de vue ihysique, elle avait déjà eu une ou deux fois de façon irrégulière menstrues. On n’était pas encore à l’époque des examens

biologiques de la grossesse. Renvoi du professeur, puis renvoi de la fillette qui avait mis le pensionnat en émoi, et comme il s’agissait d’un milieu aisé, l’enfant fut emmenée en Suisse... Après l’examen, négatif, de la commission spécialisée, les médecins de Suisse conseillèrent aux parents de la laisser dans un pensionnat là-bas, où elle profiterait d’une psychothérapie dans laquelle les parents avaient confiance, atterrés qu’ils étaient de cet incident qui avait fait tant de bruit dans leur milieu. C’est de la bouche de cette fillette devenue femme que j’ai connu cette histoire, et en essayant de comprendre avec elle ce qui s’était passé, elle me dit qu’elle n’avait pas compris qu’il s’agissait de quelque chose de grave, à l’époque, lorsqu’elle a commencé ses dires mythomaniaques. Elle savait bien que ce n’était pas vrai, mais elle avait parlé à ses camarades, c’était venu aux oreilles des professeurs, etc. Elle ne pouvait pas revenir en arrière sans perdre la face. Que s’était-il passé avec ce professeur ? Etait-elle en amitié avec lui ? Pas du tout, c’était le professeur de gymnastique, et elle présentait une petite obésité de fillette. Un jour qu’elle n’arrivait pas à faire un exercice, il lui avait dit : « C’est parce que tu es trop grosse, tu devrais manger moins ! » Cette parole l’avait profondément vexée et, sans doute, avait inconsciemment bouleversé les données œdipiennes premières à l’époque où sa mère était enceinte de sa sœur, et où le père, après la naissance de celle-ci, sembla négliger son aînée. Il lui fallait se venger. Mais, à l’époque, elle ne l’avait pas du tout compris. « D’ailleurs, disait-elle, j’en rêvais toutes les nuits, qu’il venait me rencontrer dans mon lit. » « Je me rappelle, disait-elle, que tous les soirs je faisais une comédie à mes parents, disant que je craignais que des voleurs entrent dans ma chambre et m’emmènent, et j’obtenais ainsi de laisser la porte de ma chambre ouverte, et que mes parents laissent aussi leur porte ouverte. Ainsi je pouvais les guetter. Mais, de mon côté, j’entrouvrais ma fenêtre sous les rideaux, en espérant que peut-être quelqu'un viendrait dans mon lit comme dans mes rêves. » Cette fillette devenue femme était tout à fait saine, elle avait ainsi passé son Œdipe d’une façon assez dramatique pour sa famille, et même pour elle, à son insu.

Différemment, mais aussi mythomaniaques et calomnieux, car dans le premier cas la fillette ne se doutait absolument pas que ses déclarations étaient calomnieuses pour le jeune professeur de gymnastique, ces fantasmes de désir peuvent être projetés comme venant d’un adulte que la fillette accuse de la tourmenter de sa poursuite. Ces fantasmes peuvent venir d’un rêve œdipien censuré et où la personne du père est remplacée par une image d’homme prise dans son entourage, parmi même des étrangers qu’elle ne connaît pas du tout. Ils peuvent encore donner lieu à un véritable délire de persécution dont l’enfant serait l’objet de la part de sa mère (les méchantes marâtres des contes) qui soi-disant, veut sa mort, ou veut l’empoisonner, ou lui faire quitter la maison, jalouse qu’elle est — dans l’imaginaire de l’enfant — de l’amour de son mari pour sa fille.

Il y a des cas où l’enfant œdipienne arrive à désunir le couple de ses parents par la ruse de ses médisances sur sa mère, auxquelles la pauvre femme ne comprend rien, et le père encore moins. Les pères sont aveugles, bien sûr, puisque l’aimance autant que l’amour est aveugle. Ces fantasmes peuvent parfois, dans certains cas où l’angoisse de castration inhérente à la crise œdipienne est très grande, conduire la mère à demander aux organicistes pour l’enfant, au psychiatre pour le père ou pour l’enfant, ou maintenant aux psychanalystes, de l’aide dans le cas de fantasmes qui prennent la forme pseudo-délirante ou celle de comportements « dingues » de l’enfant qui bouleverse l’équilibre familial. Dans la plupart des cas de la vie courante, ces fantasmes sont assez bien refoulés chez les filles, ou même s’ils ne sont pas refoulés, du fait du style de la libido génitale et du désir dont la dynamique par rapport au phallus est centripète chez elles, les filles peuvent rester sans manifester, guettant des réactions du père supposé séduit par elles. Mais elles ne savent si elles peuvent oser y croire. En fait, toutes les filles au moment de la crise œdipienne sont des « érotomanes au petit pied à l’égard de leur papa. Dans leur sommeil des rêves délicieux où les pulsions du désir sont satisfaites alternent avec des rêves d’angoisse, la mort de la mère, la mort du père, ou une poursuite affolante d’un méchant gorille qui aurait le visage de papa. Les fillettes ne racontent pas facilement à leur mère ces rêves. Elles les racontent plus facilement à leur père, mais surtout à leurs petites copines, à l’école, et des fantasmes vont rebondissant dans le groupe des petites filles, toutes aux prises avec le même problème.

Toute théorie du complexe d’Œdipe doit, me semble-t-il, poser ainsi les caractéristiques constitutives de l’approche du moment de la verbalisation claire de l’interdit de l’inceste, accompagnée des promesses du désir autorisé dans les relations extra-familiales et d’un avenir où les désirs génitaux de la fille dans la loi, cette fois, la loi de la relation entre adultes, pourra lui apporter, si elle s’y prépare, les joies qu’elle attendait des rencontres incestueuses.

Pour clarifier les idées sur ce problème œdipien, j’ai élaboré la règle suivante, que j’appelle la règle des quatre « g ». Lorsque nous avons à soigner une fillette perturbée — pour un garçon cette règle est la même d’ailleurs —, il s’agit par les associations libres, les récits de l’enfant, ses fantasmes, c’est-à-dire une fois que l’enfant est mis en confiance et qu’il parle volontiers de toute sa vie fantasmatique, il s’agit de repérer si sont bien groupées les quatre représentations subjectives (fantasmesj concernant un désir conforme au sexe qui est le siem

1.    L’objet hétérosexuel géniteur est valorisé et, de '^--jfaçon directe ou indirecte, son sexe est aussi valorisé.

2.    Le sexe de l’enfant est pour lui un objet de fierté, sa féminité ou sa masculinité, sa féminité ici puisqu’il s’agit des filles, et sa personne est pour elle objet de son narcissisme. Elle se trouve jolie.

3.    Les relations génito-génitales sont intéressantes et elle en est curieuse.    ^ j

4.    Elle désire avoir des enfants, et dit facilement que V ce serait son père leur papa.

Enfin, l’enfant parle de ses rêves agréables, qui sont des satisfactions de désir génital à peine déguisées où le père joue un rôle et des rêves d’angoisse où la mère joue un rôle néfaste, ou bien des rêves où l’enfant est au désespoir de malheurs qui lui arrivent, cependant que si l’interlocuteur dit : « et si ça arrivait pour de vrai, et pas dans un rêve », l’enfant enchaîne immédiatement en disant : « mais je m’occuperais de tout à la maison, je ferais tout ce que maman fait ». Enfin, ces fantasmes ne sont oedipiens en tant que mûrs pour que l’enfant reçoive l'interdit de l’inceste, que si le sujet est parvenu pratiquement à l’autonomie de sa conduite, de son entretien, c’est-à-dire que si la fillette est capable, dans sa réalité, de se passer de toute aide de l’adulte, ce qui implique que son insertion au groupe est entièrement médiatisée et symbolique quant à la puissance libidinale d’une enfant de son âge. Ces longs développements ont leur importance, nous le verrons, pour expliquer les écueils des poses incomplètes ou perverties quand le désir est inverti par rapport à l’objet, ou que l’enfant dénie valeur à sa féminité, et par conséquent, lorsque, la notion sociale de l’interdit de l’inceste arrivant au cours de la croissance de l’enfant, la résolution, en tant que libération du conflit d’angoisse et désir noué, ne peut se faire. Non libéré de ses désirs archaïques génitaux ni de son angoisse à représentations castrantes, mutilantes, éviscérantes, l’enfant d’une part est fragile en société au point de vue psychique, d’autre part ses pulsions ne sont pas à son service pour être utilisées dans des sublimations créatrices.

 ! Il faut dire que les écueils sont très souvent provoqués par les difficultés sociales et familiales exogènes, alors que tout du conflit oedipien est endogène. Ces difficultés venues du milieu i extérieur provoquent des névroses surajoutées à la névrose due à

I un conflit non résolu. Ces difficultés peuvent être provoquées >p« r un contre-Œdipe de parents névrosés et encore infantiles, ou ; par l’absence de ceux-ci ou de l’un des deux, ou encore par leurs Attitudes réellement perverses caractérisées. Surimposées au sujet arrivé à l’âge de résoudre le complexe d’Œdipe et concernant leurs fantasmes et leur effleurement à la conscience, ces difficultés rendent parfois impossible la pose de l’Œdipe à partir de trois ans, puis son développement jusqu’à son acmé, la crise œdipienne, et la résolution de ce complexe spécifique de la formation de la personne humaine.

Résumons ainsi cette théorisation de l’Œdipe : les conditions libidinales endogènes théoriquement nécessaires à l’atteinte du niveau de résolution du complexe d'Œdipe sont : l’existence subjective des fantasmes des quatre « G » et l’existence subjective en milieu social mixte d’âge et de sexe de l'autonomie pratique en ce qui concerne tous les besoins corporels du sujet et ses libres initiatives les concernant.

J’ajoute qu’il n’y a pas de complexe d’Œdipe véritablement abordé tant que l’enfant n’a pas perdu sa denture de lait, et qu’il ne peut pas y avoir de résolution œdipienne, au sens des symbolisations qui accompagnent ce moment déterminant avant que la bouche de l’enfant n’ait retrouvé une denture tout à fait fonctionnelle, c’est-à-dire ait conduit sa deuxième dentition jusqu’aux dents de 12 ans encore à apparaître après l’Œdipe. Ceci vient de l’angoisse qui accompagne la perte des dents de lait, angoisse structurante, qui soutient l’enfant à dépasser l’angoisse liée aux conflits archaïques qui se réveillent au moment de la castration œdipienne. Je détaillerai plus loin les raisons de cette prise de position.

L’observation des enfants en psychanalyse, comme celle des enfants en cours de croissance, nous montre que le terme de complexe d’Œdipe ne doit être réservé qu’aux phénomènes sexuels conflictuels qui surviennent après la constitution de l'autonomie de la personne de l’enfant dans ses rapports d’entretien et de maintenance de son propre corps : c’est-à-dire, pour la fille, quand elle sait vivre en société en l'absence de tutelle maternelle dont elle doit s’être sevrée d’elle-même, mais surtout quand elle sait consciemment qu’elle a accepté le fait que le couplage dans des rapports sexuels procréatifs entre deux corps est concerté entre deux personnes adultes et libres. Les conditions mêmes pour l’obtention de cette image du corps

complet et génitalisé impliquent toute une dialectique émotionnelle de la libido, archaïque, orale et anale (dans son érotisme additif et dans son érotisme soustractif) et un développement physiologique et émotionnel que l’enfant n’atteint qu’après un minimum d’épreuves angoissantes vécues dans son propre corps ; épreuves synonymes pour lui de promotion quand elles sont dépassées et qu’il en constate après coup la valeur mutante dans ses relations à tout autrui des générations précédentes à la sienne, et des générations postérieures à la sienne dans sa famille, et pas seulement lorsqu’il est sans conflit avec ceux de sa classe d’âge. Il faut savoir que, dans les familles nombreuses, l’existence de frères et sœurs aînés ou puînés complique la résolution œdipienne du fait de la rivalité des aînés vis-à-vis de leurs cadets, et inversement dans les prévalences affectives qu’ils essayent d’obtenir des parents, et que d’autre part les plus jeunes peuvent servir à obturer l’angoisse de la stérilité incestueuse par la représentation d’enfants incestueux dont les petits peuvent servir aux plus grands.

Cette phase œdipienne qui, de sa pose à sa résolution, ne devrait, pour une santé psychique de femme, durer que jusqu’à \ 8 à 9 ans maximum (constitution de la nouvelle denture) se prolonge parfois indûment, du fait de l’impossibilité pour la fille de poser une des valeurs fantasmatiques que j’ai nommées sous le nom de « quatre G » ou encore la condition corollaire qui est l’autonomie effective dans sa conduite. Une des entraves fréquentes à la pose de l’Œdipe et à sa conclusion dans la résolution œdipienne, l’abandon de l’amour incestueux, est la confusion subjective des entrailles excrémentielles avec les entrailles utéro-annexielles. bette confusion est, d’une part, le fait de l'angoisse endogène de castration et de viol ressentie par la fille à cause de son désir de l’objet incestueux, relié à sa localisation génitale d’échange corporel que la notion du tabou incestueux, tant homosexuel qu’hétérosexuel, n’a pas éclairé par sa verbalisation claire, et, d’autre part, le fait d’une relation souvent névrotique de la mère et du père de la fillette jouant à

son égard leur position œdipienne résiduellement non résolue 4.

Après la perte des espoirs œdipiens, toujours narcissiquement éprouvante, le fonctionnement inter-relationnel vivant et créatif de la libido de la fille se rétablit. Mais un mode de vie est résolu. Une mort sexuelle à la famille, après une mort sexuelle de ses parents pour l’enfant, a été vécue de façon irréversible sans qu’aucun être vivant prothétique phallique maternel ou paternel puisse en éviter l’épreuve endogène, spécifique de la croissance humaine. Et c’est cette irréversibilité spatiale et temporelle entièrement acceptée et qui consiste à s’accepter veuve de son père et bréhaigne qui permet la sublimation des pulsions ainsi refoulées quant au désir en ce qu’il a d’incestueux à tous les niveaux de la libido, et l’obtention du fruit de cette expérience dénarcissisante et doublement mortifère qui porte le nom de résolution œdipienne pour la fille.

Une des épreuves organiquement perceptibles et réflexivement angoissantes pour tous, comme je l’ai dit, est la chute des premières dents, parce qu’elle angoisse tous les enfants. Elle les fait mourir à un mode de sentir et d’agir d’une zone érogène qui a été élective et qui l’est encore, entre 6 et 7 ans. Tout ce qui touche à la bouche et au goût, à la parole, pour les filles (qui ont la langue bien pendue) est très investi de libido active et passive orale dans toutes les pulsions sensorielles de la sphère orale. Le pouvoir séducteur du sourire a disparu, une bouche édentée n’est pas belle à voir, et le plaisir gustatif est très obéré par les difficultés fonctionnelles de la mâchoire. La fille est non seulement gênée pour le plaisir de parler, de manger, pour se faire entendre, parfois même elle est ridiculisée ; toujours la chute des dents de lait l’enlaidit à ses yeux dans le miroir, et en face du visage pour elle parfait de sa mère, le sien ne fait pas le

poids pour séduire les mâles. Pour certaines filles qui ont eu une grande difficulté à accepter le caractère non pénien de leur sexe, la chute des dents réveille une angoisse de castration de cette époque qui pouvait paraître endormie, et les rêves des petites filles en disent long sur ce réveil d’une mauvaise acceptation de la castration primaire, que grâce à la perte des dents de lait elles peuvent alors surmonter, quand elles ont la certitude que les dents définitives repoussent et leur font un sourire de jeune fille.

Il n’y a pas de mère imaginaire ou réelle à qui régresser, qui puisse empêcher cette épreuve réelle, sensorielle, organique et narcissique et inter-relationnelle. Lorsque sa denture définitive a remplacé la précédente, cette expérience physiologique a porté son fruit physiologique, et c’est cette intégrité nouvelle de la bouche, après sa dévastation, qui est par elle-même inconsciemment, et consciemment, le dépassement d’une épreuve qui s’est montrée initiatique pour triompher d’une angoisse, celle d’une zone érogène archaïquement dominante blessée, puis rénovée, transfigurée.

Un exemple à l’appui de ce que je viens de dire : une jeune femme venue en psychanalyse pour un vaginisme qui empêchait les rapports sexuels avec un jeune époux duquel elle était très amoureuse, et lui autant d’elle, au cours de sa cure psychanalytique, après un certain nombre de mois, bien sûr, a rêvé qu’elle donnait à manger du beefsteack à son vagin, et que son vagin trouvait ça délicieux. Les associations portaient sur l’époque de sa perte des dents de lait, où la mère puritaine n’admettait pas que sa fille ne mangeât pas la viande pas tendre qu’elle l’obligeait à ingurgiter, de même qu’elle lui interdisait les plaisirs de gourmandise que toutes les petites filles aiment, avec des desserts agréables. Et cette enfant, en revivant ces scènes dramatiques d’impuissance à manger cette viande et les puni- ! tions qui s’ensuivaient, éprouvait encore la souffrance qui avait été la sienne de n’être en rien, dans ces difficultés de fillette, comprise par sa mère. Bien sûr, ce n’était pas la cause à elle seule du vaginisme, mais c’est un exemple de ce que l’agressivité dans

les voies génitales féminines, agressivité de défense contre la mère inhumaine, peut, chez la fille, lui faire souhaiter des dents au vagin ; à tel point que ces dents fantasmatiques dans ses rêves, traduisaient non pas son agressivité vis-à-vis de son mari, qu’on aurait pu croire être la cause de son vaginisme, mais au contraire le signe qu’elle réinvestissait tout son corps et son sexe du narcissisme oral qui lui avait été interdit par sa mère. Dans ses souvenirs d’enfance, elle se rappelait que son père, rarement là, car il avait un métier de voyageur, disait quand il revenait à sa femme, que son beau sourire et ses dents éclatantes ne quittaient pas son souvenir quand il était loin d’elle. La petite fille entendait ce compliment d'homme amoureux, et son infériorité narcissique à l’époque de la chute de ses dents, conjointe à la soi-disant sévérité de sa mère vis-à-vis des devoirs et des plaisirs qu’une petite fille doit toujours soumettre au contrôle de sa mère, avait donné une configuration particulière à son Œdipe, qui avait joué autant sur sa personne vis-à-vis de son père que sur le nécessaire réinvestissement oral de son vagin, avant que la guérison totale de son vaginisme ne puisse advenir. C’est après avoir analysé ces rêves cannibaliques vaginaux qu’elle put les raconter à son jeune époux, ce qui les mit tous deux en hilarité, hilarité qui se conclut une semaine environ après ces rêves, par enfin la défloration, jusque-là impossible, et un plaisir orgastique complet.

Chez cette femme, ce rêve de vagin denté était articulé à une absence de frigidité envers son homme ; au contraire, dans les cas que j’ai eu à analyser où les femmes souffraient de frigidité, mais non de vaginisme, ce sont des rêves de chute de toutes leurs dents d’adultes qui accompagnaient chez ces femmes la retrouvaille de leur féminité sensible dans le coït. On voit là qu’un même rêve, quand on l’analyse et selon la période de la vie à laquelle l’analyse du contenu latent du rêve se réfère, peut signifier chez une femme le contraire de ce qu’il signifie chez une autre. Dans le cas de ces femmes frigides, la chute de la denture était une acceptation de la perte de la mascarade féminine qui camoufle chez beaucoup de femmes une inversion du désir ; les dents dans le cas des femmes frigides peuvent être le symbole du pénis qu'elles veulent s’imaginer garder, dans une revendication masculine axée sur un désir centrifuge génital, alors que les pulsions génitales de la femme vaginique dont j’ai parlé plus haut étaient, par rapport à la dynamique phallique, centripètes.

Pour en revenir et en finir avec les castrations archaïques qui précèdent les autres castrations chez la fille, il me faut parler de la cicatrice ombilicale, première expérience mutante, tout à fait oubliée. Cela n'empêche que la masturbation ombilicale peut exister chez les filles qui n’éprouvent pas de tentation, ni même d’image, de masturbation vaginale, ni clitoridienne. La chute des dents s’inscrit comme une semblable expérience mutante, mais cette fois consciente. Il m’a paru dans les observations qu’elle existait encore, présente de différentes façons parmi des représentations inconscientes de la castration, comme blessure narcissique réveillée par des épreuves de la vie des adultes, encore plus chez les filles qui ont été nourries au sein que chez celles nourries au biberon, et plus chez celles nourries au sein plus longtemps que d’autres.

Le sevrage oro-mamellaire de la mère, charnellement et expérimentalement phallomorphe partielle pour la zone buccale partielle, serait donc pour la fille dans l’arrière-plan du renoncement génito-génital, que ça soit au père ou à la mère, c’est-à-dire que le rêve de la chute des dents de lait peut aussi bien recouvrir, quand on en analyse le contenu latent, un signe de recherche de refuge dans une homosexualité réconfortante, qu’un signe d’impuissance à séduire les hommes.

Le premier phallus, en image formelle et fonctionnelle, serait le mamelon perfusant. Sa première perception sensori-émotion-nelle et imaginaire complémentaire de forme, serait la langue en U coaptée au palais, et sa première condition de fonction vitalisante serait la succion, qui établit le continuum muqueux oral de l’enfant avec les muqueuses du sein maternel. Ce serait le premier mode de relation vivante scandée par des sensations rythmiques pulsatiles amorties sur un fond pulsatile circulatoire et respiratoire, entretenu et modulé pour le plaisir, autant par la satisfaction d’un besoin que par celle du désir de reconnaître l’odeur de la mère qui, lorsque l’enfant la contemple et que la mère parle, surtout quand elle parle en même temps qu’elle donne le sein à l’enfant, établit une continuité vibratoire entre le corps de la mère et le corps de l’enfant pendant la tétée, avec une symbiose des états affectifs de la mère et de ceux de l’enfant.

Le risque féminin et la dialectique phallique

L’enfant introjecte une manière de sentir dérivée du sexué que les voluptés orales et anales ont préformée, en référence à la dialectique des fonctions complémentaires de zones érogènes passives et de l’objet partiel érotique présent-absent. Cette manière de sentir à la phase d’intérêt dominant pour le sexuel génital, qui commence après la continence sphinctérienne et la marche délibérée, apparemment sans liaison à des besoins, et sans autre but que le plaisir qu’au toucher l’enfant trouve à sa zone vulvaire, est signalisée par le petit phallus partiel, ce bouton que la fille a à son sexe, mais qui lui fait réaliser qu’elle n’a pas le pénis et que ce petit clitoris dérisoire, peut-être érogène, n’est pas spectaculaire. C’est cependant parce qu’elle ne l’a pas que la fille apprend qu’elle est une fille.

(Les filles se dessinent avec un sac contenant des biens consommables, alors qu’elles dessinent les garçons avec une canne ou un bâton, et qu’elles dessinent différemment le bas du corps des filles vêtues, qu’elles ne dessinent les garçons. Les filles ont des jupes, et deux jambes terminées par de jolis petits souliers pointus, mais, de nos jours surtout, les filles peuvent avoir des pantalons dans les dessins des fillettes. Cependant, ce qui est manifeste dans tous les dessins d’enfants, c’est que les pantalons de filles ont deux jambes de même dimension, alors que les pantalons de ces messieurs les garçons ont toujours une jambe qui, à la racine du bassin, est plus large que l’autre, comme si, d’une façon inconsciente, elles laissaient dans la forme géométrique qui représente une des jambes de pantalon la place pour y camoufler le pénis qu’elles savent toujours présent chez les garçons.) Quant à l’éthique orale et à l’esthétique, dans ces dessins, elles sont représentées par la pipe, la belle cravate, chez le garçon, et chez les filles le bon goût des nœuds, des coiffures, des bijoux. Aux fillettes on octroie, parfois, une belle fleur sur la robe à l’endroit du sexe, et dans les bras un poupon. En introjectant une éthique sociale à travers des médiateurs référentiels culturels oraux de son sexe — par exemple, le beau visible, le bon goût, le bien-parler —, l’enfant développe des qualités sociales de personne correspondant à l’éthique anale, où tout échange juste est un troc à sens utilitaire, où l’additif et le soustractif sont toujours profitables. Ce troc additif se porte au bénéfice de sa sexualité diffuse, dans et sur tout le corps, mais ressenti gratification clitorido-vulvaire dans la solitude mastur-batoire. Dans l’imaginaire, cette sexualité, encore non humanisée, puisque l’Œdipe n’est pas vécu, est représentée par un objet à roulettes, ou à pattes — animal, camion, train, tout jouet que l’enfant tire, articulé à lui d’une façon cordonnale, dépendante de lui, comme lui l’est à son père et à sa mère, et plus tard sur lequel il s’assoit, l’enfourchant pour le localiser en son sexe. Tout ceci ressort de l’observation de dessins d’enfants, dans lesquels ils se montrent narcissisés. C’est leur portrait, avantageux.

Tout objet du désir libidinal, quel que soit le stade considéré, est préfiguration du phallus, jusqu’au moment génital de la claire option sexuelle pour la dominante érogène de l’ouverture attractive vulvo-vaginale, signalisée par l’ambiguë excitation phallique clitoridienne, et l’excitation érectile du pourtour vaginal. Cette dominante sexuelle génitale est orientée par le désir du pénis masculin pour qu’il y pénètre, c’est-à-dire un désir centripète qui valorise la fillette, et ce qu’elle ressent, c’est la disponibilité orbiculairement turgescente et castrée de pénis d’un sexe ouvert, que la fille ne connaît qu’indirectement par l’attraction de sa personne focalisée par l’autre, le personnage masculin possesseur d’un phallus, dont elle espère qu’il le gratifiera d’une pénétration jouissive au lieu électif de leur disparité corporelle génitale.

L'enfant en arrive donc dans la dialectique sexuelle génitale phallique au désir de pénétrance effectuée ou subie — selon qu’il est garçon ou fille —, mais ce désir réveille l’angoisse de castration de style dental-oral (morcellement) et de style expulsif lingual ou anal (séparation). Sans compter que l’accouchement de sa mère, pour cet enfant, a pu être critique pour le fœtus qu’il était avant de naître, l’angoisse de castration réveille une insécurité de toutes les images du corps, quel que soit l’objet avec lequel son désir brigue d’entrer en relation de corps à corps génital. Cette dialectique de pénétration voluptueuse centripète, subie ou désirée (que l’on fait subir à l’autre dont le sexe est troué, pour le garçon, avec sa dynamique phallique centrifuge), réveille chez la fille l’angoisse de viol articulée au naître (au trop manger) oral qui fait menacer d’éclatement l’intérieur, aux maux de ventre spastiques de l’époque anale, à toutes les sensations trop violentes pour les oreilles, pour les yeux (tics des yeux, surdité, bégaiement) et, chez les filles particulièrement, une angoisse de viol de leur corps par la mère, auquel leur corps s’identifie si elles osent imaginer une naissance consécutive à la pénétration correspondant aux réalités biologiques du coït. Comment se vengera-t-elle, celle-là ? L'importance chez les enfants des deux sexes de l’angoisse de castration et de l’angoisse de viol liées à la tentation génitale que l’adulte suscite dans l’enfant, le situe par rapport au sexe, pénétratif phallique chez le garçon, attractif phallique chez la fille.

Il faut le dire, c’est le phallisme urétral et non le phallisme anal du garçon qui, chez lui, va dominer, car il a l’expérience des retours réguliers d’érections, comme du retour régulier des excréments. Il se sent conservateur, puisque son pénis est toujours là, gardien et maître du phallus, grâce à la pérennité de ce sexe dans sa forme flaxide pendant les intervalles des érections, alors qu’il n’a rien qui demeure à l’anus pendant les

intervalles des défécations. Le garçon est moins castré phallique devant, que derrière à la période ano-urétrale.

Quant à la fille, l’angoisse de castration primaire suractive l’investissement plastique et sténique membré de sa personne. L’angoisse latente se traduit, chez elle, très souvent par des gestes de membres collés au corps, alors qu’au contraire le sentiment de sa fierté féminine lui donne des gestes de grâce de ses bras et de ses jambes, dans tous ses jeux de danse, auxquels elle aime tant se livrer pour plaire à ces messieurs. Dans les formes représentées, quand la fille est encore sous le coup de la castration primaire, elle évite que les prolongements phalliques des objets, les membres des animaux, les branches d’arbres, les bras des humains, puissent être atteints par des éléments supposés castrateurs (mutilateurs) : c’est dû à l’angoisse de castration et de viol rapteur projetée sur autrui et émanant de leur comportement actif oral sur leur désir de rapter le phallus, et toute représentation phalliques qui s’y associe allégoriquement. Le mouvement des petites filles refermant les bras sur leur poitrine, serrant les cuisses, refermant les bras sur les poupées fétiches du pénis paternel, fétiches de leur propre boudin fécal, fétiches de leur phallus moral (tous les discours, monologues, psychodrames, avec leurs poupées) et la protection des seins encore absents sont les gestes traduisant ces mécanismes gestuels de défense à cette angoisse de castration inconsciente, grâce à laquelle elles se sentent davantage filles.

Quant à l'angoisse de viol, chez le garçon comme chez la fille, au moment de la castration primaire, elle réveille toutes les sensations trop fortes subies douloureusement dans les divers lieux réceptifs du corps, particulièrement dans les lieux creux et sensibles, la saignée du coude, le creux poplité aux membres inférieurs, les trous auditifs, oculaires, et les issues limites cutanéo-muqueuses — bouche, anus, méat urinaire, narines. , Chez le garçon, l’investissement de cette angoisse de viol , provoque une image trouée de sa personne, en contradiction avec le génie masculin qui l’habite, et qui lui fait valoriser j davantage tous les investissements actifs et phalliques. Afin de > fuir ses angoisses de castration imaginaire consécutives à la découverte de l’absence de pénis chez les filles, le garçon investit davantage, en compensation, tous les comportements phalliques de sa personne et de son sexe, et de ce fait, s’engageant très tôt dans une dialectique spectaculaire et exhibitionniste phallique, dès l’époque ano-urétrale, il va développer une sensibilité pénienne et, avec elle, les fantasmes de pénétration de l’objet préférentiel, la mère, et entrer beaucoup plus vite que la fille dans la période de la situation œdipienne et des composantes qui entraînent fatalement l’angoisse qui l’accompagne. C’est, pour un garçon, une économie de libido narcissique s’il peut prêter à son père la responsabilité causale de son renoncement au retour régressif (« marsupial ») à sa mère, ou aux tentatives de possession agressive, au viol de sa mère, dont le désir pour elle est tout à la fois revendicateur, récupérateur, et destructeur du dangereux idéal maternel qui avait été le sien avant de savoir qu’elle n’avait pas de pénis. L’angoisse de castration relative à la personne du père est, du fait de tout cela une nécessité chez le garçon, ainsi que l’imaginaire certitude de la présence du pénis paternel inclus dans le vagin de la mère, comme si, derrière l’image qu’il se fait de la mère, le père en était le gardien jusqu’à l’intérieur de celle-ci.

Chez la fille, c’est différent. L’angoisse de viol valorise chez elle l’image phallique de l’autre qui lui donne de plus en plus de sensations aux zones creuses et trouvées des issues de son corps, aux orifices muqueux. La terreur qu’elle a de ce viol, dans les fantasmes, valorise sa féminité et entretient le fantasme de la pénétration au-delà de tous les anneaux orbiculaires frontières surinvesties, orifices vulvaire et anal en particulier. (Le symbolisme des bagues avec la pierre, représentation métaphorique du clitoris à l’ouverture vaginale.) Axé dans une dialectique phallique, possédant le pénis et cherchant à l’enfouir dans les trous passifs de l’autre, ou ne possédant pas le pénis et cherchant à l’attirer dans ses trous actifs, tel est le génie de la dialectique phallique des sexes, garçon et fille, au début de l’âge œdipien,

et au cours de la pose des composantes de l’Œdipe, quant à l’investissement du fantasme érogène génito-génital.

Pour le garçon, l’objet électif est la mère et les parents \ féminins proches qui intéressent le père et, pour la fille, c’est le père en tant qu’objet de désir sexuel de la mère s’il l’est, ou tout *utre homme qui l’est. C’est le père, cependant, même si un autre homme existe, c’est le père, indépendamment du fait qu’il vive ou ne vive pas avec sa mère, qui plus que tout autre homme est représentatif du style patriarcal que la société lui confère ; puisque c’est son patronyme que légalement la fille porte, et si elle ne porte pas le nom de son père, c’est celui de son grand-père maternel qu’elle porte, dans le cas où son père ne l’a pas |i. légalement reconnue.

’ > Après l’Œdipe résolu, qui s’accompagne obligatoirement de |f la scène primitive vécue, c’est-à-dire le fantasme du coït des j ; i parents et le fantasme insupportable de n’avoir pas existé avant, j' et d’être né de ça, la dialectique phallique restera la même, mais le renoncement à l’enfant de l’attraction incestueuse permet au sujet de surmonter les plus grosses angoisses de castration et de viol, grâce à l’investissement d’une responsabilité des voies génitales qui lui a été dévolue par les explications des adultes en réponse à ses questions. La fille projette alors dans l’avenir la réussite de son désir génital, puisqu’il lui est permis que son corps, devenu femme, puisse plaire à des garçons extrafamiliaux. Cette réussite promise, dans la loi, lui fait espérer une réussite sociale et une fécondité humaine pour laquelle, dès la résolution œdipienne, elle se prépare par des sublimations de toutes ses pulsions, et l’accès aux puissances féminines en

société.

|i

Pour que l’on puisse parler de libido génitale en tant que telle et non pas seulement d’érotisme partiel génital, il faut encore que le don de soi à l’autre pour le plaisir de l’autre, autant que pour-le sien, soit valorisé par une promesse du plaisir, « connu valorisant éthiquement pour les femmes que la fillette Voit couplées avec des hommes dans la société ; et il faut aussi qu’elle sache que l’homme valorise chez la femme qu’il gratifie

-rwntr-*,    .

(félon pénfs 'dans le coït, la femme qui l’accueille et y prend du plaisir en même temps que lui.

La mutation de libido post-œdipienne en libido génitale vraie n’est achevée, que lorsque la libido narcissique de la femme devenue mère se décentre et investit son enfant ou l’œuvre commune à elle et son conjoint, non pas possessivement, mais pour la joie d’y voir signifier leur commune participation à cet enfant ou à cette œuvre ; ce qui veut dire que la mère permette, par son comportement nourricier et éducatif, à l’enfant d’acquérir jour après jour son autonomie en se séparant d’elle, et de librement accomplir son Œdipe, c’est-à-dire son destin personnel et sexuel.

On voit que le rôle des paroles entendues par la jeune fille des personnes qu’elle estime dans la société, et le rôle d’exemple reçu des femmes dans leur comportement maternel peuvent jouer sur leur éthique génitale et fausser l’évolution totale de sa génitalité, pourtant passée par la résolution œdipienne. Il n’est que d’entendre certaines femmes mépriser les prostituées, non pas parce qu’elles font un métier qui concerne l’activité sexuelle— dans des coïts peu satisfaisants pour elles autrement que sur le plan économique, mais parce que pour elles, pour les femmes dites sérieuses, les prostituées sont des femmes qui, à leurs yeux, « aiment ça », et « aimer ça », c’est pas bien, c’est pas jolj« J Quant à ce que l’on entend dire sur les attitudes maternelles, il n’est pas rare d’entendre des femmes se targuer fièrement d’être plus mères que femmes ; entendons par là qu’à partir du moment où la vie leur a donné des enfants en charge, c’est sur eux qu’elles investissent leur libido raptrice, orale et anale, et sans le savoir,( leur libido génitale incestueuse,) rémanente de l’Œdipe. J **7"”" -----------‘ " '

Quand une jeune fille s’est constituée entière, féminine au sens social du terme, et féminine au sens affectif et sexuel potentiel alors qu’elle est encore vierge, c’est que la passivité et l’activité de ses pulsions sont mises au service de sa personne pour des réalisations sociales, et que les pulsions passives ont investi son sexe d’une façon conforme à la dynamique centripète de l’érotisme génital féminin par rapport au pénis. La fille peut alors se développer vers une discrimination de l’objet qui n’était pas possible tant que, n’ayant pas vécu la scène primitive, chaque garçon porteur de pénis représente pour elle tout le phallisme subjugant, d’autant plus attirant que la fille veut ignorer, par refoulement, le désir qu’elle a de son propre père et de son pénis. Elle attend alors, en le déniant ou en l’espérant, de la rencontre de n’importe quel mâle porteur de ce pénis envié, la certitude d’être femme.

Après la scène primitive vécue imaginairement comme une sorte de choc salutaire, où sa tierce participation dynamique dans l’incarnation de son être à son origine lui a été signifiée comme un désir de l’être avant même que de le savoir, elle peut dire oui, ou non, à ce qu’elle désire et à qui lui demande d’être sa compagne, parce qu’elle sait que la complémentarité génitale prend sa valeur d’une entente à la fois charnelle, affective et intellectuelle (dans les cas les plus heureux), et qu’elle engage sa responsabilité sans se soumettre, subjuguée, à qui la désire. Elle peut ainsi devenir femme et secondairement peut-être, mère, d’une façon tout à fait saine.

Mais il est rare qu’une jeune fille qui se targue de se marier \ pour avoir des enfants soit une jeune fille saine. C’est \ généralement, entre 12 et 18 ans, le cadet des soucis d’une fille, j Elle est engagée dans un narcissisme qui doit servir sa recherche des garçons qui lui plaisent, et c’est parce qu’un garçon lui plaira et qu’elle l’aimera, qu’alors elle souhaitera un enfant, avec une libido authentiquement génitale.

Une jeune fille saine célibataire n’attend pas du seul contact des corps le droit d’avoir un sexe, ni celui d’être une personne à part entière. C’est la connaissance claire du désir de sa mère dans la vie génitale avec l’homme qui a été son géniteur qui lai en a délivré la possibilité. On peut dire qu’elle a introjecté sa mère, sauf son sexe génital, son père sauf son sexe génital, et elle situe son Moi dans le devenir de sa personne devenue sensée, c’est-à-dire autonome quant à son sexe, qui a sens du fait de son désir totalement castré de ses visées incestueuses archaïques.  À l’identification de sa mère et des femmes, elle est motivée par son propre sexe féminin, médiateur du phallus dans l’amour pour celui par qui elle choisit de se faire choisir, comme vecteur de son désir et compagnon de vie.

Une jeune fille ou une femme qui aime un homme, au moment de ce choix, fantasme que ce choix est définitif même isi l’expérience montre qu’il ne le sera pas, parce que le don d’elle-même qu’elle fait n’est valorisé dans sa dialectique sexuée féminine que s’il est total, complet, engageant sa vie, son corps, son cœur, et sa descendance, et qu’elle assume à la fois le risque du viol et celui de la mort, ultime castration. La valeur subjective du phallus pour la femme vient d’une rencontre à ce prix.

La dialectique imagière de la rencontre, le corps et le cœur, le désir et l’amour

Les désirs partiels, nous l’avons vu, sont sexués dans la dialectique des zones érogènes et de leurs objets partiels. Le désir de communication entre deux individus est métaphore d’objet partiel, quand il n’est pas échange d’objets partiels. Ces échanges dans la communication sont créatifs de sens entre deux êtres présents et accordés sur le même sens ou sur le même désir. Le désir a pris son sens dès l’époque des besoins, de ne jamais se rassasier de la présence de l’autre par les plaisirs substantiels du corps qui satisfont les besoins. Le désir se caractérise par sa maintenance d’une continuité de lien à l’autre, par lequel il se connaît et le connaît, et par lui est initié au monde. Cette maintenance est entretenue par la variation infinie de plaisirs subtils sensoriels à distance de cet autre qui, par les perceptions que l’enfant en a, est reconnu de lui. Comme tout être humain est sexué, les perceptions sensorielles que, dès la naissance, nous avons des autres, sont aussi en similitude ou en différence de sexe. Un lien de paroles et d’émois s’établit entre l’enfant et le premier autre — sa mère — et l’autre de l’autre, et ainsi de suite, au jour le jour cela fait que, en même temps que l’enfant se connaît masse dans l’espace-temps continu par son corps, s’élabore un lieu d’émois de cœur à cœur qui rythment son temps et donnent valeur à son être.

Les valeurs qui investissent son individu viennent des plaisirs et peines qui modulent pour l’enfant, dans sa rencontre avec les autres, ce lien d’aimance, et qui l’initient aux valeurs que lui délivre l’autre aimé et qui l’aime. Ces valeurs qui se modulent proviennent chez l’enfant de sa confiance en qui détient, pour lui, valeur de représentant phallique. L’adulte pour l’enfant, à son insu, est son image future d’individu quand il aura atteint sa pleine stature après la croissance ; il est grand, debout, fort, multipalpé, et gratifiant par toutes les sensations de vitalisation qu’il apporte à l’enfant, gratifiant aussi par les perceptions qu’il en a — odeur, audition, vision. L’enfant incorpore partiellement quelque chose de cette grande masse adulte en lui, et exprime quelque chose de lui que l’adulte prend, reçoit, en modulant son langage ou non. L’enfant garde en lui l’image des variations modulées des perceptions de cet autre, de ces autres valeureux, grâce auxquels il conserve aussi en mémoire un savoir qu’il en a reçu, à l’occasion des échanges corps-à-corps, et des échanges subtils à distance des perceptions dans l’espace.

Des échelles de valeurs s’élaborent ainsi, dans leurs rapports au phallus réel et au phallus symbolique, qui est toujours informé d’une ligne imaginaire de ce lien de l’enfant à l’autre adulte, modèle envié de lui-même. Les valeurs de plaisir pour l'enfant se heurtent aux valeurs de déplaisir que ses comportements provoquent à l’adulte. Tout ce qui vient de l’enfant monte vers l’adulte, et tout ce qui vient de l’adulte descend vers l’enfant. C’est là la symbolique phallique, encore dans les valeurs éthiques et esthétiques.

r* L’enfant est initié ainsi au phallus réel et au phallus symbolique par la crédibilité concernant la réalité qui s’incorpore à son être, liée auditivement et visuellement au manifesté par l’adulte concernant ses agissements, et donc les désirs qui ont commandé à ces agissements expressifs de ce désir. Quant à l’enfant lui-même, il est référé au phallus quant à son sexe, à partir du moment où il perçoit le sens d’avoir ou ne pas avoir aux génitoires le pénis. Ce que l’adulte reçoit, de ce qu’exprime l’enfant, en manifestant du plaisir, donne valeur éthique et esthétique à l’enfant : c’est beau et bien. Ce que l’adulte rejette, c’est laid et mal. Ce que l’adulte ne remarque pas, il ne le reçoit pas, et ce n’est rien, en tant que valeur pour l’enfant dans sa relation à l’autre, mais ça peut être agréable ou désagréable, ressenti dans le corps de l’enfant. Mais il n’y a pas de signifiant pour l’exprimer ni le valoriser.

Ces valeurs, nées de la communication langagière et gardées en sa mémoire, informent le sujet humain au cours de son enfance de son narcissisme coexistentiel à son savoir concernant son être, son avoir, son faire, dans un accord qui a été, par des expériences, ressenti concerté avec l’adulte tutélaire. Ainsi, le possible et l’impossible concernant les modes de satisfaction que vise son désir dans la réalité discriminent pour lui ce qui est de cette réalité, et ce qui est fantasmes irréalisables, qu’ils se rapportent à un passé révolu, ou qu’ils se rapportent à un futur pas encore accompli. Ce possible et cet impossible se heurtent au conditionnement de la réalité substantielle de son corps et matérielle de l’environnement et de la nature des choses. Ils se heurtent aussi au désir des autres, ou à leur absence de désir à son égard, qui ne signifient pas valeur à son désir, ou à leur désir complice du sien, mais aussi à leur désir contradictoire au sien qui, alors, inhibe les fantasmes qui viseraient à leur réalisation, parce que l’image de l’adulte en mémoire intervient pour freiner les pulsions de ce désir. C’est alors, comme nous avons vu, que la symbolisation par le langage peut à un moment utiliser ces pulsions ; lorsqu’elles ne sont pas ainsi utilisées, elles retournent au corps comme des riens, mais comme ces riens sont des forces dynamiques, elles agissent en provoquant des dysfonctionnements végétatifs dans son organisme.

L’impossible désir, à l’âge oral, arrive avec le sevrage, et nous l’avons vu, contribue à la symbolisation du langage, pour que le lien à l’autre continue et apporte des satisfactions orales par un circuit plus long entre l’enfant et l’adulte, le circuit du langage parlé. De même, dans l’analité, les comportements interdits par l’adulte sont relayés par les mains et le corps devenu adroit grâce à la maturation neurologique et à la croissance, et les pulsions anales, grâce à des éléments médiateurs que sont les objets partiels, les choses, les pulsions anales se satisfont dans une expression de désir dans l’activité et dans la passivité vis-à-vis de ces objets.

À l’introjection et à la projection pour le psychisme, qui sont des métaphores des échanges digestifs dans le lien d’aimance à l'autre, suit une identification à partir du moment de l’autonomie motrice. Nous avons vu que cette identification, qui s’accompagne d’une discrimination de plus en plus fine des perceptions, fait découvrir à l’enfant la différence sexuelle, et la réalité de son sexe masculin ou féminin, à partir de quoi l’identification à l’objet parental de son sexe devient pour lui prévalente.

L’être humàin accède ainsi à une autonomie de sa conduite dans le milieu social familier étendu au milieu que fréquentent ses familiers, et développe une conduite qu’on peut dire morale, étant donné qu’elle est soumise à des valeurs introjectées. Elle est toujours, cette conduite, en quelque chose aliénée aux valeurs éthiques et esthétiques du milieu familial crédible, avec lequel il est en harmonie.

La fille s’aime, si elle se sent aimée de ses parents, et valorisée par les dires et les comportements des voisins. Si sa mère, dans l’observation qu’elle en a par rapport aux autres femmes et aux autres hommes, particulièrement son père, paraît objet de valeur, elle est encore plus motivée à une identification totale à elle. La dynamique des pulsions génitales alors s’éveille, nouvellement prévalente. Centripète pour la fille, par rapport à l’objet de valeur possédant le pénis, le père, les hommes. Son aimance pour la mère continue, mais son aimance pour le père devient prévalente à celle de la mère, d’autant plus si le père, lui, valorise sa fille dans son langage verbal et comportemental.

Mais, bientôt, les génitoires de la fille exigent un corps à corps conforme à ceux dont elle a l’intuition entre sa mère, à qui elle veut s’identifier, et son père, dont elle veut éprouver les mêmes plaisirs que la mère éprouve avec lui. Son désir impérieux se focalise sur le corps de l’objet parental hétérosexuel incestueux, et sur son sexe, pour un corps-à-corps génito-génital, et pour avoir un enfant, comme sa mère a eu au moins un enfant, elle-même, et peut-être d’autres après elle. ^ ce moment, les valeurs imagières d’aimance à l’égard de l’adulte-modèle se modifient autant qu’à l’égard de l’adulte qu’elle désire sexuellement. La dynamique de son désir sexuel génital prend tellement de force qu’elle parle plus fort dans son narcissisme que les valeurs gardées en mémoire du passé oral et anal, transférées et métaphorisées dans le langage.

Le désir du passage à l’acte sur le corps présent de l’objet tentateur, pour obtenir le plaisir attendu de l’objet incestueux, se fait de plus en plus fort. Les fantasmes exigent de se réaliser. L’aimance est balayée pour l’adulte du même sexe, devenue rivale gênante. L’aimance est aussi balayée en ce qu’elle était seulement lien de cœur à cœur, avec l’adulte hétérosexuel, le désir parle dans le corps de la fillette quand le père est présent, l’amour remplit son corps et son cœur de désir et d’aimance brûlante en son absence, et fait souffrir l’enfant incestueux des affres de la déréliction quand le père présent ne satisfait pas son désir de corps-à-corps.

Pourquoi l’autre se refuse-t-il, ne la recherche-t-il pas autant qu elle le recherche ? Son désir et sa séduction n’ont-ils pas de valeur à ses yeux ? Pourquoi la mère continue-t-elle d’être sa préférée, de partager sa couche, et peut-être de mettre au monde des bébés ? N’est-elle pas belle, puisque la réalité ne vient que des témoignages valoriels que l’adulte donne à l’enfant dans le langage ? Toutes ces questions, pour elle brûlantes, stimulent son accès à des qualités de valeur qui mènent la fille jusqu’au moment de la chute des dents de lait qui, en effet, lui donne un

visage qui n’est pas beau, un sourire qui n’est pas celui des femmes.

Mais si elle n’a pas reçu, en paroles, l’explication de cette \ non-satisfaction qui la fait souffrir, de cette non-justification par l’autre de son désir, sa denture réfectionnée fait se renouveler les espoirs de son désir incestueux, et c’est ainsi que la fille peut continuer à guetter très longtemps et à attendre très longtemps les manifestations du désir chez son père. Elle peut aussi, lorsque son désir ne trouve aucun moyen médiateur de continuer d’espérer, se sentir devenir un rien, puisque l’objet ne prend pas attention à elle, et elle se nie narcissiquement dans son sexe et régresse à des satisfactions prégénitales et même, parfois, à des satisfactions de dépendance de son corps pour ses besoins, pour ses malaises et, narcissiquement piégée, se met à nier l’existence de l’autre, dont l’image même la fait trop souffrirrC^est le refoulement stérile du désir génital qui s’opère. Stérile à double sens. Stérile parce que ses pulsions génitales ne sont pas confirmées comme valables, et stérile parce que le désir de fécondité qui existe confusément chez toute fille et qui n’a reçu aucune réponse précise concernant les lois de la transmission de la vie et la façon de laquelle elle est née par désir de ses parents l’un pour l’autre, et par désir de la mettre au monde, peuvent refouler hors du Moi son désir d’enfanter. N’ayant pas reçu de castration œdipienne, c’est-à-dire de paroles concernant le non-désir et le non-amour de son père pour une rencontre génito-génitale avec elle, la fille peut ainsi atteindre la puberté et le désir de fécondité reparaît dans cette part d’elle-même que sont les pulsions de mort, c’est-à-dire de l’individu sans histoire et sans valeur, de l’individu femelle de l’espèce humaine, et la rendre objet indifférencié pour n’importe quelle rencontre masculine qui la rendrait féconde ; alors que, personnellement, en tant que sujet, elle ne l’a ni désirée, ni n’en connaît les modalités de corps-à-corps, le coït. Son corps va à la rencontre ' d’un autre corps, ou subit cette rencontre génito-génitale qui n’a pas pris de sens, puisque l’adulte aimé d’amour et désiré à l’époque œdipienne n’a pas révélé à l’enfant les valeurs

humanisantes de ce désir hors de son accomplissement incestueux.

La révélation verbale de l’interdit de l’inceste, loi des sociétés humaines, apporte à la fille dans sa souffrance un très grand soulagement. De plus, la révélation du désir qui, lorsqu’elle sera formée et adulte, lui permettra de choisir un objet hétérosexuel hors de la famille et librement, de concert avec la personne qu’elle choisira, cette révélation redonne valeur à son corps de fille et après un moment d’intégration de ce dire verbalisé par une personne crédible et signifiée aussi par son père qui, animé pour elle d’aimance chaste, n’éprouve aucune difficulté à lui parler de cette loi et à lui dire que ses sentiments vis-à-vis d’elle n’ont pas changé, et que l’aimance chaste dont elle est investie par lui n’est pas rivale des amours qu’elle pourra développer pour des garçons qu’elle désire hors de la famille, et qui la désireront si elle sait les conquérir, cette révélation redonne à la fille son narcissisme en même temps qu’elle l’humanise dans sa génitalité. Elle n’a plus aucune raison de fuir dans des comportements « bien » ou « mal », qui la font remarquer en société, ou par des replis pathogènes sur son corps, ce « rien de valeur » qui détruisait son narcissisme. La fixation amoureuse qui faisait ses pensées s’orienter vers le père, son cœur s’orienter par rapport aux émois venus de lui, son sexe la brûler de désir pour lui, cette fixation amoureuse est dissoute.

Que reste-t-il alors ? Il reste une aimance chaste pour les parents et les proches familiers, il reste un corps qui est l’objet du narcissisme de la fille en tant que phallique, et qu’elle vise à rendre le plus agréable à voir possible, en vue de séduire les garçons extra-familiaux. Nous le savons, entre 8 et 12 à 13 ans, l’intensité des pulsions génitales diminue et cette période dite de, latence est une période d’adaptation culturelle et sociale de la fille. Quand la puberté redonnera aux pulsions génitales leur intensité, le moi de la fille, déjà ébauché avant la crise œdipienne en conformité au moi-idéal que représentait la mère en référence au père, s'est détaché de cette référence prévalente du fait de la castration œdipienne et du savoir des conditions de sa naissance. La mère n’est plus idéalisée, pas plus que le père. Ils sont devenus des objets de sa réalité vis-à-vis desquels elle retrouve une aimance chaste, en continuité avec l’aimance de son enfance. La fille entre alors dans cette période de latence, étoffant son narcissisme des fruits de la sublimation des pulsions œdipiennement castrées que le surmoi, introjectant l’interdit de l’inceste, soutient dans des conduites adaptées aux lois de la société et aux valeurs sociales de son groupe.

L’aimance exprimée dans toutes les formes de langage se développe socialement vis-à-vis des objets homo- et hétérosexuels avec lesquels des relations chastes apportent confirmation de sa valeur à la fille. Des émois et des désirs fugitifs éveillent l’amour pour certains objets. Des filles qui sont en conformité de sensibilité à elle, et des garçons qui éveillent en elle des désirs sensuels qui la confirment dans sa valeur féminine. L’aimance chaste dans la confiance et le cœur-à-cœur langagier demeure pour les objets familiaux, les parents, les frères et soeurs, les proches, s’ils ont aux yeux de la société valeur sociale et culturelle, et s’ils restent chastes à son égard comme son surmoi veille à ce qu’elle le reste au leur, et s’ils respectent dans sa personne les désirs licites qui l’attirent de temps à autre, en amitié et en amour, vers des objets hétérosexuels rencontrés en société.

L’image que la fille a de son corps est faite d’un ensemble : tête, lieu symbolique de ses pensées, de son contrôle existentiel, coeur, lieu symbolique de ses émois, et son corps dans son entier, tête, tronc et membres, lieu de son Moi. Ce corps a valeur phallique pour son narcissisme. Quant à ses entrailles féminines, la plupart du temps silencieuses, elles se rappellent à son attention lors de sensations voluptueuses vulvo-vaginales passagères, dans des rencontres qui stimulent sa féminité à exprimer ses sentiments. Mais sa tête garde le contrôle de ses émois et de ses désirs, ainsi que de son agir en référence à un idéal du moi qui naît de la succession de rencontres de femmes admirées d'elle, pour lesquelles elle a parfois des flammes, inconsciemment homosexuelles, des professeurs admirées pour leur culture, ou des femmes estimées valeureuses en société et qui, parlant avec elle, guident en elle les affinités de ses désirs à trouver leur expression la plus adéquate par le travail, la culture, les activités sociales, la présentation d’elle-même, qui lui permettent d’advenir à une image d’elle-même qui la rendra désirable pour le type d’idéal masculin qu’elle élabore peu à peu à la rencontre des hommes ; elle vit dans l’attentejde sa maturité sexuelle totale et la certitude qu’elle rencontrera le garçon qu’elle aimera et désirera et qui répondra à son amour et à son désir.

Lorsqu’avec la puberté et l’établissement de ses cycles menstruels, les pulsions génitales reprendront leur intensité, une certaine rémanence des mutations de son enfance se fera jour dans ses rêves et dans ses fantasmes, dans le retour de souvenirs. C’est au ventre alors, partie centrale de son corps que, devenue femme, elle situe le lieu d’appel inconscient d’une fécondité à laquelle elle sait, depuis qu’elle est réglée, qu’elle est corporelle-ment disponible. La façon dont le surmoi œdipien a joué dans la castration du lien d’amour et de désir incestueux et la façon dont les fantasmes rémanents d’éviscération supposée, que la mère ferait subir à son enfant incestueuse et rivale, la régulation des menstrues est marquée ou n’est pas marquée de troubles psychosomatiques. Cette fécondité dont son corps est maintenant capable donne un sens métaphorique de modification créatrice mutante pour son être tout entier, à la réflexion et à la prévision de la défloration du premier coït.

L’accomplissement de son désir, en appelant celui d’un partenaire consentant qui y répondrait, la confirmerait comme femme et lui donnerait le sens de sa féminité intuitivement connue depuis son enfance ; mais peut-être la rendrait-il féconde en même temps que femme et égale de sa mère, dont elle a appris que c’est elle-même qui avait rendu sa mère telle, dans son origine germinale dans ses entrailles de femme, par la médiation du géniteur, son père ? Cette fécondité dans les pulsions de mort toujours sous-jacentes aux pulsions de vie, parle aux entrailles de tout individu féminin advenu à la maturité génitale. Mais, pour le sujet, son narcissisme et son sentiment de responsabilité dépendant à la fois de son histoire, de sa castration œdipienne, de ses sublimations, de son idéal du moi, cette responsabilité engage une autre vie, celle d’un homme ou d’une femme qui naîtrait d’un coït, même dans l’amour, mais dans un amour qui ne s’avérerait pas durable avec le géniteur de cet enfant qu’ils auraient ensemble conçu.

La procréation d’un enfant met en jeu non seulement la responsabilité de la mère vis-à-vis de l’enfant, mais la relation d’un enfant à ses deux lignées, paternelle et maternelle ; une femme consciente de ses pouvoirs féminins sait qu’il faut une longue confiance dans l’amour entre partenaires et qu’il faut une longue concertation entre eux pour que des pulsions génitales authentiques, engageant le temps de l’éducation de l’enfant dans leur entente préalable, préludent à cet acte important ; procréer un enfant lui semble maintenant facile, mais l’accueillir humainement est une autre question, qui exige d’elle une maturité sociale qu’elle ne se sent peut-être pas avoir encore acquise, et une maturité sociale de son partenaire dans laquelle il lui faut avoir une totale confiance.

Ceci explique qu’une femme encore vierge, devant l’imminence du premier coït avec un homme dont elle est éprise, éprouve aussi de l’angoisse, pour des raisons dues à sa lucidité autant qu’au sens qu’elle donne au don d’elle-même ; elle montre une tendance à atermoyer cet accomplissement qu’elle désire et à fuir l’homme qu’elle aime d’autant plus qu’elle est attirée par lui. Bien des hommes amoureux ne comprennent pas ce comportement décevant et contradictoire des jeunes filles ou des femmes vierges. Il est pourtant le garant d’une maturité psychique et génitale chez la femme. L’homme authentiquement amoureux de cette femme-là, pour les qualités de sa personne, ne s’y trompe pas. Il affermit sa détermination, il ' engage sa parole, donne des preuves de son amour à celle qui « n’attendait que cela pour se donner à lui. Au contraire, l’homme ' en chasse, qui n’est pas prêt à engager sa responsabilité dans le coït, ni dans l’amour, ni dans les conséquences génétiques de son butinage des premières fleurs, s’adresse plutôt aux filles sensuelles, immaturés, ou écervelées, pour le plus grand dommage de sa maturation génitale, car il n’y gagne rien (sauf des hymens à son tableau de chasse) ; pour le plus grand dommage des femmes abandonnées aussitôt par leur amant, et restées seules avec un enfant à charge, pour le plus grand dommage de l’enfant, orphelin de père avant de naître, et amputé de relations symboliques à sa lignée paternelle et parfois même à sa lignée maternelle.

On a beaucoup parlé dans la littérature des déflorations aux conséquences catastrophiques, et il y en eut du temps de nos aïeules et de nos mères, tant du fait de l’impréparation des femmes, que de l’impréparation des hommes devant les réticences de leur nouvelle épousée, qui ni au désir de l’homme, ni à l’amour pour la personne de cet époux, ne s’était engagée, mais seulement à la fidélité, sans savoir ce qu’il en était des rapports de corps-à-corps, ni ce qu’il en était des qualités viriles ou émotionnelles de cet homme vis-à-vis des femmes. Si elle avait été conviée à donner son avis, elle avait accepté celui-là parce qu’on le lui proposait, et parce qu’il avait à ses yeux le rôle de médiateur à une vie sociale de femme, mais non encore parce qu’elle l’aimait. Elle-même, son époux l’avait choisie comme signe de son établissement, plus que de son amour. Le premier coït signait un contrat d'affaires, il était mené comme une attaque à l’arme blanche. La jeune femme pourtant n’aurait demandé que peu de paroles d’amour, et un peu de concertation pour se révéler, outre le beau parti qu’elle était, une belle et douce présente au rendez-vous des noces. Car, pour une femme, il ne suffit pas de la sécurité économique ni de l’engagement matrimonial pour s’ouvrir à l’homme ; ces conditions pruden-tielles sont même accessoires pour l’amour et le désir. Ce qui lui importe, c’est la réciprocité du cœur et du désir qui sont fruits de langage, jeux de plaisir partagés, joie et tendresse, force et douceur qui d’abord la confirment en son narcissisme de la valeur phallique qu’est sa séduction au moment même où elle désire s’abandonner et jouir de ce total don d’elle-même qui, aux

sources de son narcissisme, la convie à la jouissance et à un orgasme accordé.

De nos jours, le coït déflorateur, pas plus que les relations sexuelles qui le suivent, ne présentent plus les risques d’enfantement auxquels avant la pilule, les femmes ne pouvaient que difficilement et rarement parer. Dans l’amour et les rencontres du désir, une part importante, l’engagement de la responsabilité à l’égard de sa descendance, est maintenant laissé à la liberté de la femme. Du fantasme de la fécondité avant de savoir ce qu’il en est de l’amour et du désir, elle est maintenant libérée. L’homme ne peut plus y contraindre une femme qui n’est pas consentante, pourvu seulement qu’elle ait été instruite à temps des moyens anticonceptionnels féminins et qu’elle ait assez de jugeote, de prévoyance, et de maîtrise d’elle-même pour y recourir.

Là encore, nous voyons le rôle non seulement des médecins, des mass media, mais surtout de l’éducation à l’autonomie des jeunes filles, non pas pour en faire des écervelées qui ne donnent plus à l’amour la saveur d’un engagement du cœur, ni au désir partagé le sens langagier de la rencontre symbolique qui fait le charme et la joie des rencontres de corps entre hommes et femmes, mais pour que l’épreuve d’un amour qui s’avérerait non durablement partagé ne soit pas compliquée avant même que les amants s’en aperçoivent, de la responsabilité d’une épreuve qu’on aurait pu éviter à un enfant conçu contre le gré conscient des parents.

Nous connaissons tous des cas d’enfants que ni l’un ni l’autre de ses parents séparés ne peut ou ne veut assumer, ou que ni l’un ni l’autre ne veut laisser en garde à l’autre en cas de séparation officielléT Ce sont des conditions déplorables pour un enfant jeune que tant d’entre eux doivent payer du prix de l’immaturité de leurs parents. La dédramatisation légale de l’avortement au cours des premières semaines, hélas pour certaines mis au même rang que les moyens anticonceptionnels, est aussi, bien qu’il doive rester un recours exceptionnel, étant donné ses effets très / profonds dans l’inconscient des mères et de leurs jeune* enfants /

vivants (tous les psychanalystes ont des preuves indubitables qu’ils perçoivent et réagissent toujours aux avortements de leur

l mère, quoique resté secret), parfois même pour le père, cette f dédramatisation de l’avortement, moindre mal que la survie pour le foetus conçu contre le gré de ses géniteurs et porté dans ' l’angoisse ou le rejet symbolique de sa mère, permet aux femmes ; de ne pas mettre au monde un enfant qui d’avance est amputé de toutes les chances auxquelles il a droit aux yeux de parents aimants et responsables, et d’abord celui d’être accueilli par eux avec joie, sa place qui l’attend, déjà prête, au foyer et dans leur cœur.

Les rencontres corps-à-corps dans le coït, grâce aux progrès biologiques et à l’évolution des mœurs, n’engagent donc plus aveuglément les femmes dans des maternités qu’elles savent ne ! pas pouvoir assumer. Il reste néanmoins que le coït, accomplissement du désir quand c’est par lui qu’elle y est suscitée, demeure pour la femme quant à sa personne un acte qui l’engage vis-à-vis d’elle-même et de l’homme beaucoup plus que lui vis-\ à-vis de lui-même et de la femme.

Revenons un instant à la façon dont se structure la fille à partir du moment de son indépendance totale dans l’autonomie de son corps quant aux rencontres pénétrantes dans son corps. Tous les corps-à-corps qui pénètrent dans les limites cutanées d’un être humain sont, pour les deux sexes, ressentis dangereux, trop additifs, angoisse de viol, angoisse de mort, ou trop soustractifs, angoisse de castration, de rapt, pour le corps et pour le cœur.

Il n’y a pas de corps sans tête, dans l’expérience vécue à partir de la marche. Et il n’y a pas de cœur sans sexe, à partir des émois qui initient l’enfant à la valeur de tous ses comportements. Toute la vie prégénitale conduit l’être humain des deux sexes, à son insu, à valoriser sa tête, son corps et ses membres, dans des rapports sexués que son cœur seul humanise dans le langage, par une hiérarchie des valeurs éthiques et esthétiques, en rapport avec les dires et les expressions de ses parents par rapport à ses comportements. Ce que l’adulte déclare bien est bien. Ce que l’adulte ne reçoit pas, auquel il ne prête pas attention, reste à l'enfant dans ses perceptions sans jugement de valeur. C’est rien. Ce que l’adulte rejette, c’est mal. C’est au visage, situé à la tête de l’adulte, plus grand et plus fort que l’enfant, par le jeu des issues, ouvertes ou fermées, par le jeu des mimiques muettes ou bruitées, harmonisées ou désharmonisées, aussi par les dires verbalisés, que l’enfant connaît ce qui plaît ou déplaît à l'adulte, et méconnaît et rejette ce qui n’est pas ainsi reçu de l’adulte tutélaire eg qui il a confiance et qui est crédible. Nous avons vu qu’autour de 3 ans, après la constatation de la différence des garçons et des filles au sexe, lorsqu’elle est dépassée, un moment arrive où, questionnant sur sa naissance, l’enfant reçoit ou ne reçoit pas de réponse. De toute façon, quelle que soit la réponse, il se fait des fantasmes concernant le début de sa vie, et par l’observation des femmes enceintes comprend seul que cette anomalie du ventre des femmes qui disparaît lorsqu’il y a un bébé dans le berceau, prouve que cet enfant y avait poussé, dans ce ventre de femme, même si rien ne lui en est dit.

Nous savons que les fantasmes des filles concernant la conception sont des fantasmes oraux, alors que les fantasmes des garçons sont généralement des fantasmes de pénétration par objet contondant. La fille qui a accepté la réalité de son sexe, qui la soumet à l’identification des femmes, est alors mue, comme nous l’avons dit, par un désir du pénis de l’autre dans une dialectique qui s’ignore encore comme génitale, et qui est de dynamique passive et centripète par rapport à l’objet partiel. Pour le garçon, c’est l’inverse. À cet âge dit pré-œdipien, la scène primitive dans la réalité de l’acte génito-génital entre homme et femme, est insoutenable parce que liée à une image du corps issue d’une dialectique où l’actif triomphe par destruction partielle ou totale de l’objet passif au stade oral, anal et phallique. Pour le garçon, l’acte délibéré de l’initiative pénétrante formellement agressive dans le jeu érotique dont il a l’intuition dans le couple, cet acte délibéré lui incombant, il est tenu d’y renoncer, consciemment et inconsciemment vis-à-vis de l’objet maternel, du fait de l’effet créatif de l’imaginaire conjoint à une réalité de rencontre qui, sur le plan symbolique, provoquerait la destruction de sa structure cohésive psychocaractérielle et physico-somatique.

On entend parfois dire un slogan à un garçon qui frappe les filles, un garçon agressif et batailleur envers le beau sexe : « On ne bat pas une femme, même avec une fleur. » Ce slogan est tout à fait opposé au génie masculin de l’érotisme phallique. Il est valable, par contre, au moment de la crise oedipienne, quand la femme est l'objet incestueux désiré. L’inhibition que cette injonction cultive soulage un moment son angoisse de castration qui, en boomerang, l’atteindrait s’il jouait son désir en agressant véritablement sa mère. Par ailleurs, chez les filles, le fait que les garçons soient forts, qu’ils aiment à battre, est pour elles un signe de leur valeur. C’est pourquoi, quoique les mères en disent, dans les familles, les filles se débrouillent pour être battues par les garçons.

Une enquête faite dans un hôpital où, dans une salle de chirurgie, la majorité des femmes y étaient pour soigner des sévices et des fractures subies de leur homme, a montré que ,S0 % d’entre elles trouvaient normal et signe d’amour de

l’homme le fait_qu’il batte_sa_femme. Elles regrettaient

•seulement que certains exagèrent.

Revenons à la fille, à cette époque prégénitale où son complexe d’Œdipe commence à se poser dans le désir de s’identifier à sa mère par rapport à son père. Son image prégénitale de son corps et de son sexe féminin l’engage dans l’attente du pénis de l’homme qu’elje arrivera à séduire. Naturellement, si c’est possible, cet homme sera son père. La survalorisation phallique de celui-ci peut, par là-même, demeurer dans ce statu quo œdipien sans trop d’angoisse si la mère est indifférente, et sans castration œdipienne, car même en sachant par l’observation en société que l’inceste n’est pas en usage, la fille ne veut rien en savoir de ce qu’il en est de la relation sexuelle à proprement parler génitale. Elle est soumise, tout simplement, à son père et si celui-ci n’est pas chaste dans son amour pour sa fille, elle peut même renoncer pour lui à l’échelle des valeurs du bien et du mal qu’elle avait construite dans l’enfance avec lui. C’est ce qui se passe dans le cas d’un viol incestueux, qui n’est pas aussi rare que l’on pense, et qui est catastrophique pour l’avenir symbolique de la fille, bien qu’il ne détruire pas sa cohésion dans la soumission au père, qui s’accorde avec sa cohésion sociale. Mais c’est aussi catastrophique pour les enfants incestueux qui peuvent naître de ces relations de filles à leur père. Quant à la relation incestueuse de la fille à un frère aîné, elle est extrêmement fréquente, et la fille, elle, n’est pas consciente quand ces relations commencent, qu’elles ne sont pas dans l’ordre éthique de la société, du fait de la survalorisation phallique de l’objet familial, frère ou père.

J’ai connu une jeune femme qui, d’ailleurs, paraissait sans âge, et qui avait été, sa mère étant décédée quand elle avait 8 ans, la maîtresse de son frère qui avait à cette époque 14 ans, et qui l’était restée pendant dix ans, dans des rapports sexuels quotidiens, soi-disant ignorés par le père qui, par ailleurs, buvait. Elle n’était pas folle, elle était même intelligente et, dans la société, généreuse et dévouée. Son frère étant parti dans un pays lointain grâce à un engagement militaire, elle s’était adonnée à des œuvres chrétiennes à l’occasion desquelles elle avait rencontré son mari qui, toute sa vie, ignora les rapports incestueux que sa femme avait eus avec son beau-frère. Il s’étonnait seulement qu’elle n’ait jamais voulu le revoir et qu’elle s’arrangeât lorsqu’il venait en permission en France pour n’être jamais là lorsqu’il venait la voir. Quand elle m’en a parlé, elle m’a dit avoir découvert très lentement, une fois devenue adulte, que ce fait de l’inceste entre sœur et frère n’était pas aussi courant qu’elle le croyait, et elle en avait gardé rancune à son frère, mais pas plus que cela. Elle était, à l’époque où je l’avais connue, une assez bonne mère, avec les enfants qu’elle avait eus de son mari, qu’elle avait épousé assez tardivement. Mais, lorsqu’elle me raconta l’événement, elle me dit qu’elle se croyait stérile quand elle a épousé son mari, car lorsqu’elle était jeune fille, elle aurait beaucoup voulu avoir des enfants avec son frère, ce qui horrifiait celui-ci, à son grand étonnement. Et c’était la paternité de son frère, qu’elle avait apprise par une lettre, qui l’avait décidée à se marier. Elle ne faisait pas de rapprochement avec cette annonce de la paternité de son frère, et ne l’a fait qu’en m’en parlant, me disant que c’est parce qu’elle était jalouse qu’il ait eu des enfants avec une autre femme qu’elle s’était décidée à se marier pour essayer, elle aussi, avec un autre homme, d’avoir des enfants.

Le prestige de l’homme, double représentant phallique par son corps et par son pénis, est tel que la plupart des femmes amoureuses adoptent toutes les opinions de leur homme, et, passivement soumises à leur désir, acceptent tout de lui. Certaines d’entre elles acceptent même des mariages qui restent non consommés pendant des années. Un médecin que je connais a même vu une femme largement ménopausée, veuve depuis quelques années et sans enfant, qui parlait de son défunt mari avec amour et tendresse mais qui, au moment du toucher vaginal régulier dans une consultation générale, s’inquiéta ; elle ignorait qu’elle eût un trou devant. Et, délicatement questionnée par ce médecin, il apprit d’elle que les rapports sexuels avaient toujours été des rapports de pénétration anale. Désireuse d’être mère, elle avait consulté des médecins, mais son mari l’accompagnait toujours, prenait à part celui-ci et jamais le médecin n’avait osé faire à cette femme un toucher vaginal après le colloque avec le mari. Elle s’entendait dire chaque fois : « Madame, vous êtes tout à fait normale, attendez, vous serez peut-être enceinte un jour. » Et ce jour ne vint jamais. Cette femme, pensez-vous peut-être, était vraiment naïve et peu douée en désir sexuel. Peut-être, mais ce cas n’est pas extraordinaire, étant donné l’immaturité dans laquelle une fille peut rester. Celle-ci, enfant unique, avait un père idéalisé, mort quand elle était très jeune, et sa mère l’avait mariée avant de mourir. Son mari lui avait servi de père et de mère à la fois, il était, comme son père, officier, et avec elle plein de délicatesse, disait-elle. Elle estimait qu’il l’avait rendue très heureuse, à part le fait qu’elle n’avait pas d’enfant. Heureusement pour l’enfant, d’ailleurs. Père et mère à la fois, c’est cela que bien des femmes cherchaient, et peut-être cherchent encore dans un époux, narcissiquement flattées qu’elles sont d’être leur femme, doué qu’est à leurs yeux de petites filles géantes l’homme prestigieux qu’elles aiment, fidèles et soumises.

La psychanalyse nous a appris que les rapports de corps-à-corps de l’enfant à l’adulte servent symboliquement, toujours, la relation interhumaine créatrice ; tout échange du corps avec un autre objet est ressenti bon ou mauvais, selon que les pulsions actives ou passives sont apaisées (le sujet est justifié), ou suractivées (le sujet est soumis à une tension accrue qui le modifie dans son ressenti, mais qui peut aussi, par cette tension, trouver sa catharsis autrement ou sublimer ses pulsions dans une activité transférée sur un autre objet que celui qu’il aurait voulu intéresser). S’il n’y a ni modification ni justification par l’autre d’un désir, c’est-à-dire si l’autre ne le justifie ni n’y prête attention, le contact, l’essai d’échange correspond à une non-rencontre, le sujet dans cette activité mû par son désir, a été « rien » pour l’autre, et par refoulement et non humanisation de son désir par le langage, il peut ignorer toujours son désir génital.

Mais tout ce qui est de son sexe, en ses profondeurs vivantes et potentiellement voluptueuses, la femme, sans l’accord .concerté et le témoignage de l’homme qui jouit en elle et qui, peut-être, la fait jouir, mais qui la quitte et s'endort aussitôt après le coït et ne lui en reparle jamais, elle qu| n’avait pas de [pots avant cette expérience du coït pour savoir ce qu’était son jouir, elle n’en a pas davantage après, et elle ne sait pas que pour Jiui son désir à elle est indifférent, ou que son désir à elle n’est _pas « rien » pour lui. Combien de couples légitimes en sont là, de couples riches d’enfants, où la femme, n’ayant pas eu 'l’occasion de rencontrer d’autres hommes ou s’en défendant, trop occupée, fidèle par tradition, ne s’éveille jamais et devient plus ou moins frigide sans le savoir ! Nous voyons ces couples • lorsque leurs enfants, qui se développent bien jusqu’à l’âge icedipien et même parfois jusqu’à la puberté, à partir de ce ^moment tombent soit dans des états caractériels, soit dans une espèce de vie larvaire où rien ne les intéresse, ou bien encore présentent des symptômes graves névrotiques alors qu’ils ont des réussites scolaires remarquables ; comme d’ailleurs les pères de ces enfants qui sont très travailleurs et jamais à la maison, et les mères qui s’exténuent dans le travail domestique, toute la responsabilité des enfants leur restant à charge. Leur sexe nié, devenu endormi, elles trouvent des compensations dans des satisfactions de dépendance pécuniaire vis-à-vis de l’homme, ou parfois, travaillant au-dehors pour assurer le budget, elles sont écrasées de travail, et nient alors avec humeur la valeur de leur homme : « Vous savez ce que c’est que les hommes ! pourvu que la table soit mise, que les enfants soient couchés, que le ménage soit fait, tout va bien avec eux ! » Elles ajoutent parfois, après ce tableau : « Oh, nous avons une entente parfaite, les enfants ne nous voient jamais nous disputer ! » Et pour cause, ils ne les voient non plus jamais s’aimer.

Si maintenant nous revenons à la fillette qui est entrée dans l’Œdipe, c’est à partir de la notion de promesse de fécondité, par la fameuse question concernant sa naissance, ou ses enfants plus tard, qu’elle apprend de sa mère qu’elle se mariera, et si sa mère est intelligente, elle répondra au jour le jour à ses questions concernant le désir et l’amour. C’est alors seulement que commence, pour la fille, le moment de son éducation génitale, c’est-à-dire l’initiation symbolique aux correspondances de désir et d’amour au service du bonheur réciproque que se donnent un homme et une femme, et au service d’une fécondité responsable dans le lieu survalorisé des sensations voluptueuses de son sexe creux, si sa mère l’autorise par ses paroles à en fantasmer le sens pour un homme qui ne serait pas son père, en l’initiant ainsi à l’interdit de l’inceste.

Une semblable éducation verbale sexuelle des filles est à faire aussi par la mère cette fois, ne serait-ce que pour lui délivrer le droit à sa génitalité future et la libérer, pour son désir sur des objets hétérosexuels, de l’interdit qui la marque si profondément dans son premier désir. En effet, il est nécessaire qu’un adulte crédible, de confiance et qu’elle sait l'aimer, lui délivre son droit à une génitalité autre qu’incestueuse alors même qu’elle peut n’en pas imaginer d’autres. Elle pourrait, sans ces paroles qui lèvent l’interdit, dénier valeur à l’existence saine et au sens des sensations qu’elle perçoit, dont elle peut très mal parler, mais dont elle est très heureuse de savoir par une femme qu’elles ont un sens. En l’absence de ces paroles initiatrices d’une femme, le désir peut rester inhibé, et l'apparition des règles à la puberté, et des pulsions génitales, peut de nouveau subir un refoulement, si la mère et le père, dans des conversations banales, n’autorisent pas la fille à des amitiés mixtes et à des fantasmes amoureux pour des objets hétérosexuels de rencontre.

Mais, quelle que soit la préparation d'une fille par l’éducation à la rencontre sexuelle future avec l’homme qu elle aimera, et qu’elle désirera, c’est cependant les paroles de cet homme à l’occasion de leur rencontre sexuelle qui vraiment la révéleront à elle-même. Ce n’est rien de ce qu’elle a pu entendre dire, ni lire dans la littérature. Parce que quoiqu’elle ait comme fantasmes et comme langage préalable au coït, ce sont pour elle des fantasmes et des mots tant que dans le corps-à-corps elle n’a pas éprouvé le jouir et qu’elle n’a pas été dans sa jouissance confirmée par l’appréciation éthique et esthétique que l’homme lui témoigne ; ce qui dans leur rencontre crée les racines d’un amour durable parce que la rencontre était authentique et, de rencontre en rencontre, l’amour de ce couple s’affinera. Mais si le langage disparaît entre eux, le désir pour la femme vis-à-vis de l’homme peu à peu s’éteindra dans l’absence de paroles . C’est par les expressions de ses désirs et de ses émois que l’être humain qui ne se connaît jamais — et une femme quant à son sexe ne se connaît jamais —, se fait connaître afin d’exister

1. Tout le monde sait que si l’on ne fait pas compliment sur son plat à une cuisinière, elle pense qu'il est raté, même si elle l’a goûté et trouvé quant à elle bon. Si on ne dit rien à un peintre sur une des toiles qu'il expose et dont il est satisfait, le voilà dénarcissisé (d’où les gloses abracadabrantes dont sont si gratifiés les peintres). Dire quelque chose c’est donner sens de rencontre en plaisir.

responsablement et de fuir le rien qui le néantise. Les rencontres de corps à corps pour ce qui en est des femmes, lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de rencontres de coeur à cœur, de langage esthétique, de langage émotionnel, sont des non-rencontres, au sens humain du terme.

Allons encore un peu plus loin. La tête est le lieu symbolique des pensées, du contrôle existentiel, de la conduite humaine. Le cœur est le lieu symbolique de nos émois, de nos sentiments. Le corps est le lieu symbolique de notre moi, et c’est pour la femme dans son corps aux formes limitées, aux issues érogènes délimitées, que se trouvent les lieux de médiation des satisfactions du plaisir. C’est au ventre, partie centrale du corps, que la femme situe le lieu d’appel à l’homme qui, si elle l’aime, est toujours référé par fantasmes à la fécondité, que ce soit pour l’éviter ou pour la désirer. Cette fécondité a sens métaphorique de modification créatrice de son être tout entier, et c’est à cause de cette profondeur de son désir qu’à l’ouverture de son sexe l’appel à la rencontre pénétrante du sexe masculin prend sens véritablement génital. Mais, si entrailles féminines et sexe sont étroitement articulés entre eux, ventre et cœur sont aussi intriqués l’un à l’autre pour la femme, du fait qu’ils sont situés dans la même masse insécable du tronc chez la femme, et si peu différenciés aussi dans sa dialectique génitale que le don véridique du cœur, chez elle, aime à se compléter par le don de son corps, ou plutôt par son abandon, et que bien souvent, sans expérience encore de rencontres sexuelles, ou dans l’expérience non révélatrice de cette rencontre, elle se croit amoureuse d’une personne de l’autre sexe, par le seul fait qu’elle désire recevoir en elle son pénis, à partir du moment où elle est subjuguée par sa présence.

Le cœur en lui-même est le siège symbolique des modes d’aimance. Il s’est élaboré au cours des années d’enfance et de jeunesse, années de dominance orale et anale, puis de dominance génitale relative au phallus, désiré dans une dynamique centripète pour la fille, mais toujours reliée à des relations de corps, les uns pour les autres phalliquement valeureux.

La perte des sensations des « limites de son corps, telles qu’elles existent depuis la conquête de la station debout et de la marche, dans les coïts et les sensations de volupté qui, à l’approche de la rencontre, émeuvent la femme et bouleversent son habitus, apporte une relaxation qui autrement n’existe qu’aux abords du sommeil et modifie pour la femme les modes tant émotionnels qu’existentiels connus de son moi qui, pour son narcissisme, est associé à la prestance de sa cohésion corporelle, à la grâce concertée avec elle-même de sa conduite à laquelle la maîtrise de son tonus musculaire est nécessaire. Le coït avec l’homme auquel elle livre l’accès aux régions creuses de son sexe, inconnues d’elle-même, ôte à son narcissisme les repères de son conditionnement. Pour elle, chez qui le deuil du pénis centrifuge au moment de la castration primaire, puis le deuil de l’enfant imaginaire du père, puis le deuil de la séduction du père, n’avaient été surmontés pour beaucoup que grâce à la surcompensation phallique de leur personne sociale, aboutissant souvent à la mascarade féminine et aux potentialités de la frigidité, pour elle dans les meilleurs cas, grâce à une éthique d’intériorisation des affects en un lieu inviolé, l’excitation sexuelle par l’autre présent confirme sa castration, non du clitoris, mais de l’image de son corps pré-génital puis œdipien puis, même, postœdipien, tandis qu’il apporte aussi une focalisation de toutes ses pulsions au service du plaisir dans l’accueil en elle de l’homme. Ce processus qui la laisse sans force est nécessaire à ce qu’en ce lieu inconnu d’elle-même puisqu’il n’est pas visible et qu’il échappe aux valeurs éthiques et esthétiques, elle soit disponible à l’aventure de la jouissance.

Pendant le coït, la première qui lâche le contrôle est la tête, représentante de la conscience et du sens critique inhibiteur. Puis, ce sont les membres squelettiques, incapables de continuer leur étreinte tonique dès que l’excitation vaginale croît. Enfin, si la jouissance croît encore, disparaissent-les références mêmes de ce qui faisait le corps pour l’autre et pour soi, l’extérieur et le corps pour soi, l’intérieur, de ce qui faisait le cœur qui aimait sans contact, et le sexe qui à distance désirait le contact et

l'intromission. Cette déréalisation est ressentie comme une menace pour toutes les références narcissiques du sujet, c’est-à-dire quelque chose qui affleure la mort.

Or, ce néant, ce rien que doit risquer la femme dans le coït, c’est ce qu’elle a eu le plus à craindre au cours de la structuration de sa conscience de sujet pour une existence sociale consciente. j Humiliée dans son cœur ou dans son sexe au cours de sa vie virginale, peut-être encore peu sûre de sa séduction, si l’homme ne l’en rassure par des paroles d’amour pendant le coït, elle peut être envahie par l’impression qu’elle n’est, pour son partenaire, qu’un objet de jouissance, ce qui signe la perte de sa valeur comme sujet.. C’est peut-être la raison de la fréquente frigidité primaire. C’est sûrement la raison de la frigidité secondaire aux déflorations mal faites, ou aux coïts d’habitude pour un partenaire pourtant aimé, mais peu enclin aux jeux préliminaires, aux paroles de tendresse, sans lesquelles l’homme lui paraît dans le coït n’être motivé que par le rut ; alors qu’il ne l’est peut-être pas, mais ne pense pas à le dire, sûr qu’il est de son amour pour sa partenaire, et non éduqué qu’il a été à la différence entre homme et femme, quant au conditionnement personnalisé du désir pour chaque femme qui n’est pas que femelle, et qui demande, pour que le désir continue en elle d’être vivant, qu’il lui parle de son amour pour elle et du plaisir qu’il éprouve aux rencontres sexuelles avec elle. J’en connais plus d’un, authentiquement amoureux de leur femme, qui ont ainsi par leur silence dans leurs relations sexuelles avec elle gâché leur couple, pourtant si bien parti. Mais voilà, ils ne savaient pas que pour une femme les choses ne vont pas sans d*rÇ-

C’est la hiérarchisation narcissisante de références perceptives répétées et imaginairement conservées en mémoire qui a permis à la fille, lorsqu'elle était jeune, de se construire selon des valeurs éthiques et des valeurs esthétiques tout au long de sa jeunesse. La personne de la fille tout au long de son adolescence s’est construite dans son adaptation sociale à son sexe vierge, selon une morale qui ne touchait qu’une éthique et une esthétique phallique, celle de ce qui se voit. Ses comportements actifs, passifs, créatifs, étaient toujours ressentis bien lorsqu’ils étaient agréables pour elle, utiles et structurants pour l’individu par rapport à son groupe social, et mal dans le cas contraire. Tout ceci ne sert plus à rien dans la déréalisation narcissique qui accompagne le coït dont la femme jouit. Quant à ses émois, je veux dire ceux de son cœur, voilà que lorsqu’elle commence à jouir, après une accélération de ses battements, violents au cours de l’excitation, ce cœur, lui aussi, devient totalement inconscient, subjugué et anéanti, par l’étrangeté de la jouissance qui lui fait perdre la tête. C’est ce qu’on appelle une fille perdue : celle qui s'est trouvée femme avec un homme. Pour peu que ses émois de cœur ou de sexe aient été, au cours de son enfance, un peu moqués, tournés en dérision, ce que fait si facilement l’entourage, quand il voit une jeune fille rougir à l’approche d’un jeune homme, le danger du don d’elle-même s’associe inconsciemment à la perte de sa valeur.

Il y a des femmes pour lesquelles les rapports sexuels conjugaux sont ressentis comme des abus de confiance, sinon comme des viols, du fait du manque de formation sexuelle et érotique du mari, de son inhibition émotionnelle, dont triomphe son seul besoin de décharger, confondu pour lui tout innocemment avec la preuve de son amour ; car il est fidèle, et très souvent très satisfait de sa femme, mais il ne sait pas médiatiser dans un climat de plaisir aux jeux interpersonnels et sexuels cet amour, et surtout il ne sait pas faire suivre de propos affectueux la satisfaction érotique ainsi obtenue, pour lui mais non pour elle. La cause de cette particularité de la conscience de sa féminité pour une femme vient du fait que la mise en place des références hiérarchisées du cœur et du corps est abstraite pour ' la fille concernant son sexe —, ni repérable ni justifiable pour j elle sans les dires de son partenaire, et sans la réalité ressentie effectivement amoureuse de leurs rapports, pour ce qui en est de ' ‘ lui, qui par son silence semble les dévaloriser.

En effet, dans les fantasmes solitaires des filles et des femmes, il n’y a aucune réponse à l’amante qu’elles seront ni mémoire très longue pour l’amante qu’elles ont été quelquefois.

Les témoignages de la littérature érotique ne les concernent que par l’imaginaire et les représentations qu’elle peut en faire, mais ils ne les instruisent en rien sur elles-mêmes dans la réalité d’aujourd’hui. C’est peut-être la raison pour laquelle les femmes sont si rarement voyeuses. Mais la raison principale, c’est l’absence hors du perceptible, pour elles, dans la réalité du coït et les conditions que j’ai dites, d’une référence aux perceptions de l’autre ; le corps sans cœur n’a pas de sens pour elles et la dialectique sexuelle signifiée n’est possible que lorsque sont formulées des références éthiques et esthétiques qui autrement sont absentes, puisque son sexe est invisible.

Les mots n’ont pas pour les femmes le même sens que pour les hommes et les mêmes mots pour deux femmes, concernant leur sensation de désir, plus encore que pour deux hommes concernant leur volupté sexuelle. Chez l’homme, il semble que ça soit différent, et que les mots concernant leur volupté sexuelle et leur désir leur permettent de parfaitement se comprendre quand ils en parlent entre eux. Il semble, par exemple, s’entendre quand ils parlent du nombre de leurs saillies, de l’abondance de leur sperme. Leur narcissisme viril paraît s’en conforter. Ce sont preuves tangibles. Ceci est certainement dû à l’extériorité de leur sexe, par rapport à leur corps, d’une part, et, d’autre part, au contrôle qu’ils ont ,. jusqu’au moment de l’orgasme dans l’acte sexuel. Les hommes sont tous voyeurs. On penserait à faire des réunions de strip-( tease d’hommes, pour les femmes, elles n’auraient pas de succès.

Toutes ces particularités spécifiques des femmes en général, bien que, comme je l’ai dit, chaque femme est différente d’une autre, me semblent expliquer ces choix et ces fixations objectales génitales à proprement parler insensées auxquelles nous assistons chez elles, cela parce que dans l’intimité des échanges sexuels « rien ne ressemble plus à rien » et si seules les sensations voluptueuses qu’apporte narcissiquement le sentiment d’aimer qui la désire, ou de désirer qui ne l’aime ni ne la désire, sont recherchées, en référence à cette absence d’éthique concernant leur féminité sexuelle. La voie est alors ouverte pour

le désir le plus absurde, le plus abscons (le plus privatif de toute signification éthique ou esthétique pour elle-même et pour autrui), le désir pervers qui est peut-être encore pour certaines un moyen de défense phallique contre le danger féminin de la rencontre hétérosexuelle dans le coït.

La femme génitale quant à ses pulsions, plus encore que l’homme, est par nature soumise au danger de pulsions de mort, attractives pour son narcissisme au moment de l’angoisse de castration primaire, quand elle est jeune, attractives encore au moment de l’angoisse de viol liée au désir, et encore attractives vis-à-vis des objets de son choix, au moment vécu du don génital de sa personne, de l’abandon de son corps, et de l’abandon total de son narcissisme, condition de sa jouissance : c’est-à-dire, quand son unique amour coïncide vitalement avec son unique désir.

Il est possible aussi que la prévalence liminaire potentielle des pulsions de mort auxquelles les femmes peuvent être soumises en même temps qu’à leurs pulsions génitales passives lorsqu’à leur partenaire le don d’elles-mêmes les fait s’abandonner et qu’elles en assument le risque pour leur narcissisme génital avec l'homme, attire narcissiquement l’homme et qu’elle éveille chez lui l’angoisse de castration primaire, celle de l’époque où l’inquiétante nudité des filles, aperçue pour la première fois, le fascinait jusqu’à l’horreur, à tel point qu’il ne pouvait en croire ses yeux. Une femme ainsi livrée dans l’amour le fascine encore, mais valorise la possession de son pénis, stimule son tonus phallique dans ses valeurs affirmées de mâle. Il est possible aussi que l’angoisse de viol, qui peut se réveiller inconsciemment en elles, puisqu’elle a été liée chez la fille, après l’acquisition de sa fierté d’appartenir au sexe qui la faisait semblable à sa mère, au ressenti du premier désir génital dans sa dynamique centripète relative au phallus suscite chez l’homme un désir marqué par la dynamique vivante, agressive, centrifuge, qui date de sa libido phallique urétro-anale. Il se sent stimulé dans la conformité à ses fantasmes de prouesses garçonnières spectaculaires phalliques, qui l’excitent à faire preuve de sa force face à cette femme sans défense. Il peut être à son insu éveillé au sadisme rémanent des pulsions archaïques. Les moins évolués des hommes se sentent alors enclins à user sur la femme de violences corporelles. Les plus différenciés génitalement quant à leur virilité de sujet focalisent au pénis la force érectile et le désir de pénétrer la femme. La totale disponibilité corporelle que la relaxation dans la jouissance qui croît produit chez la femme, du fait de la focalisation du désir sur ses voies génitales profondes, sa sensibilité désertant le revêtement cutané, tout à l’heure si sensible aux caresses, la femme, pour l’homme, semble devenir sa chose. Et puis, ce désir de la femme impensable et incroyable pour un homme d’être prise et pénétrée, désir qui fait horreur à tout homme viril et pire encore, peut-être, le désir d’une femme éprise, d’être au cours de chaque coït fécondée par l’homme. En effet, ce désir d’enfanter est un fantasme toujours présent dans l’inconscient d’une femme lorsqu’elle jouit, fantasme qui lui en fait parfois à son insu en formuler la demande, mêlée à ses gémissements de plaisir, si chirurgicalement castrée qu’elle soit, ou si protégée soit-elle par des moyens anticonceptionnels. Ce désir n’est-il pas le signal, à l’acmé de la jouissance dans le coït, de la prévalence des pulsions de mort du sujet chez la femme ? N’est-ce pas la preuve de la présence, en deçà du sujet, du spécimen anonyme et indifférencié de l'espèce qui, à travers chaque femme, dans l’intensité de son jouir, retrouve la conformité aux impératifs de la survivance de l’espèce, au moment où de son être historique et différencié elle perd le contrôle ? Aux oreilles de son partenaire, n’est-elle pas devenue objet femelle insensé, que toute logique de sujet a déserté ?

La spécificité dynamique d’une femme — tant dans son désir génital, sa référence au phallus réel et symbolique dont l’homme aimé d’elle est le seul médiateur pour elle, tant dans les conditionnements de sujet qui structurent sa personnalité, son agir, ses pensées, ses fantasmes, ses émotions qui font la grâce de leurs rencontres langagières et leur permettent de se comprendre, de travailler et de mener ensemble oeuvre sociale —, lorsque la même femme est sa partenaire dans le jouir du

coït, cette spécificité, l’homme dont elle se croyait aimée ne la comprend plus. Ces particularités de la libido génitale dans son destin féminin sont-elles la cause de la crainte éprouvée par tant d’hommes attirés par des femmes authentiquement génitales et aussi par leur intelligence et leurs qualités de cœur désirables, cette crainte qui les prend à partir du moment où elles les désirent et se mettent à les aimer , d’amour ? Il leur semble qu’alors tout en elles qu’ils croyaient connaître et comprendre leur devient étrange. Est-ce la raison qui faisait dire à Freud que les femmes n’ont pas de surmoi, comme un petit garçon dirait :

« elles n’ont pas de zizi ? » Alors qu’y comprendre ? Dans la dialectique de la rencontre corps-à-corps du désir entre hommes et femmes, de la rencontre de l’amour, de la rencontre de langage, quelles innombrables questions sont posées aux hommes quand ils demeurent avec la même femme ? ! Il leur semble aborder à des rives incertaines, où leur narcissisme s’ébranle et perd pied.

Beaucoup préfèrent ne pas persévérer, car ils redoutent avec la même femme, pourtant séduisante, le danger qui pourrait s’y tapir. Les femmes n’ont-elles pas été vues comme suppôts du diable ? Est-ce parce que se sentant sollicités par elles à les suivre ils s’affolent du « jusqu’où » cela va les entraîner ? Les plaisirs des femmes quand elles ne se contentent pas d’objets partiels comme au temps de leur jeunesse immature, aux demandes desquelles quand les hommes désirent les femmes ils aiment à.' répondre, ces plaisirs lorsque la femme a atteint par l’homme à ; la jouissance approchée du phallus symbolique, les suscitent, dans leur sensibilité et leur être même. Le prix en est inconnu.^ Le prix, 1 epri. Est-ce toujours la conséquence de cette identifi-> cation ou cette rivalité qui, dans leur dialectique masculine, les maintient à leur tonus dans la société des hommes, ou bien est-ce cette introjection encore plus archaïque du désir de l’autre qui, leur rappelant leur enfance auprès de la mère, est prête à resurgir ? Or, la femme génitale dans sa focalisation de désir et d’amour sur l’homme qu’elle aime, ne connaît plus ces processus archaïques. Elle se contente d’être elle-même (toute castration

vécue et acceptée dans l’amour qui la fait vivre et aimer). Ou est-ce la pulsion épistémologique, si fondamentale à l’intelligence masculine, dans sa référence au phallus symbolique et qui, s’appliquant à la femme y perd tous repères ? Le sens de leur jouissance, à ces femmes, touche quant à eux à l’abscons, et devant ce gouffre ils craignent le vertige.

C’est que de son intégrité gardée, l’homme se demande ce qu’à son narcissisme l’amour et le désir de cette femme risquent de lui coûter. Alors qu’elle, c’est devant le premier coït qu’elle avait tendance à fuir, c’est devant la première jouissance qu’elle a senti en elle une mutation se faire. Lui, maintenant, c’est à son tour de fuir devant cet amour et le désir de cette femme qui lui doit sa sereine maturité et la fidélité de son désir pour lui. Quelle est la métamorphose en sa totale maturité ignorée que l’homme en la pressentant, fuit ? Orphée, sa fidélité maladroite à Eurydice et son désir scopique les a payé de sa vie. Serait-il plus adroit qu’Orphée ? Ne vaut-il pas mieux s’en séparer, avant de cette femme qui, coït après coït, lui dérobe la forme toujours invisible de son désir qui, étreinte après étreinte, du sens de son amour le laisse dans l’ignorance ? Ignorance et invisibilité, deux repères qui, un jour ou l’autre, font à l’homme lâcher prise de la femme, parce qu’à leur tour, pour l’homme, elles font affleurer ses pulsions de mort insupportables au narcissisme et à la cohésion masculine. Toujours est-il que l’observation clinique et sociale en fait foi, la plupart du temps, si ce n’est toujours, en quelque chose la fréquentation de telle femme aimée et désirée tout à la fois devient à l’homme lassante, tout au moins en amour sinon en désir ou vice-versa.

Telle est la dialectique pour une femme de la rencontre du corps et du coeur conjoints dans son désir et son amour génital pour un homme et tel est son effet dans le destin des femmes :

— Soit être quittée dans la réalité des rencontres de corps ou quittée dans la réaÜtéHes rencontres de cœur, parfois même les deux, par l’homme qui au phallus symbolique à son insu l’a conviée et initiée, l’attirant en deçà et au-delà de sa réalité.

— Soit devoir quitter celui qui, au rôle de phallus partiel réel seul l’a faite en son corps et son cœur advenir.

La femme, mue par le désir génital devenu sa raison et sa déraison de vivre, ne peut et ne désire rien savoir du phallus imaginaire qu’elle représente pour l’homme et que c’est à sa conquête qu’il est, quand il la désire dans la réalité ou dans son imaginaire, lui qui est du phallus la représentation pour elle concrète dans la réalité, et qui permet sa maturation libidinale et affective. Lui, qui est pour elle en sa personne le représentant phallique de ce qui, d’elle-même, demeure quand elle perd ses références corporelles et imaginaires. C’est encore lui, présent-absent par son phallus partiel qui la fait jouir, qui l’initie au langage de femme que, sans lui, avec personne ni avec elle-même, elle ne saurait parler.

Mais l’homme qui, en son corps, a le phallus partiel voué à la génitalité, en son cœur mû à donner plus qu’à prendre est dans son désir et son amour pour elle en quête de son dépassement, en quête lui aussi du phallus symbolique. Or, la femme ne lui procure que le risque de lui dérober ce qu'il a, et fait reculer à mesure qu'il la connaît l’espoir de lui donner ce qu’il cherche, le secret de ce qui la rend sans pénis heureuse et sereine. Il ne peut supporter qu’elle reçoive de lui l’initiation au phallus symbolique — que lui a-t-elle donc avec cautèle dérobé ? — admettre qu’elle n’ait pas comme lui et de la même façon, à l’unisson, le constant désir du phallus partiel narcissisant pour lui, ou du phallus dans la réalité quand elle connaît l’amour qui, par lui, la fait vivre. Il ne peut pas admettre non plus que, restée narcissique quand elle l’est, elle n’ait pas pour son corps à lui le même culte qu’elle l’a pour le sien, et pour son objet partiel à lui, le pénis, le même culte que lui-même lui porte...

 


4 * î

1. Voir, au chapitre I, les observations de la fréquence de la non résolution oedipienne chez la femme et ses conséquences cliniques, l’homoet l’hétéro-sexualité concomitantes, la contamination névrotique des descendants, c’est-à-dire des enfants en cours d’Œdipe par des parents qui n’ont pas résolu l’Œdipe.