VIII. L’anus, la névrose et l’inhibition virile

Névrose et absence de désir

La névrose est un trouble de l’identité sexuelle. L’idée d’avoir à vivre sa sexualité s’y accompagne d’angoisses paralysantes, de culpabilité dévastatrice ou de toute autre forme d’inhibition à vivre. Le névrosé ne sait généralement pas quoi faire de sa souffrance, car il ne peut pas la localiser dans son corps. Il ne souffre en effet pas de son corps, mais d’une défaillance de – l’appareil fantasmatique qui permet de vivre sa sexualité. Il ne peut voir son sexe comme le simple outil d’une communication qui affine, transcende ou surpasse l’usage des mots, car il est héritier de la façon dont ses parents y ont associé tous les maux de la terre. Confrontés à leurs désirs sexuels, les névrosés produisent toutes sortes de symptômes, aussi tenaces qu’étranges. Chez les hystériques, ce sont des paralysies mentales ou physiques qui suppriment tout état désirant. Dans l’obsession, l’obligation d’accomplir d’interminables rituels bouche tout accès à son propre désir. Telles sont les deux premières formes de la névrose avec lesquelles s’est révélée l’extraordinaire efficacité thérapeutique de la seule parole. La cure psychanalytique repose sur cet étonnant constat : les symptômes névrotiques viennent en place de paroles sur le sexe qui n’arrivent pas à se dire et se dissolvent ainsi par l’usage des mots.

L’hystérie et l’obsession sont l’apanage des deux sexes. Ce sont les deux premières formes de l’inhibition sexuelle ou les deux faces symptomatiques de la bissexualité humaine. Trouble de la mobilité féminine, l’hystérie est plus fréquente et plus démonstrative chez la femme. Trouble de la mobilité masculine, l’obsession est plus spectaculaire chez l’homme.

L’homme obsessionnel

De tous les troubles de l’identité masculine, la névrose obsessionnelle est l’un des plus surprenants, car c’est celui qui génère la plus étrange et la plus tenace immobilité. Cette névrose se caractérise, en premier, par l’incapacité d’atteindre son propre désir. Sitôt qu’une envie se présente à eux, les hommes obsessionnels s’inventent toutes sortes d’obligations ou de rituels qui les détournent de leur projet. Annulant toute possibilité de rencontrer l’inconnu, ils annihilent ainsi, en eux, toute agressivité phallique. S’ils fréquentent un psychanalyste, ils sont ponctuels comme des horloges. Ils n’arrivent jamais cinq minutes en avance ou en retard. Ils ne prennent jamais non plus le risque de manquer un seul rendez-vous. Ils ont tendance à utiliser l’analyste comme un « bon sein », mais ils le font avec une ponctualité militaire et la respectueuse distance que l’on doit à une divinité. Ils sont ainsi d’une immobilité stupéfiante.

Dans l’économie globale du corps, la bouche est la frontière de l’interne. Elle gère les entrées matérielles, la nourriture et l’air, mais elle gère aussi toute la symbolique des entrées sexuelles et affectives. Le baiser résonne à l’entrejambe et préside au coït. L’anus est, lui, la frontière de l’externe. Il gouverne les sorties. Il est plus difficile de le concevoir comme un organe de la communication affective et sexuelle. Cela s’entend pourtant chaque fois que deux automobilistes se prennent à partie. À un « je t’encule » répond généralement un « je t’emmerde » ou vice versa. L’analité sert alors de support à une agressivité qui rejette. « Emmerder » ou « faire chier » quelqu’un, c’est envahir les frontières de son espace propre. Lorsqu’ils mettent en jeu l’anus, les fantasmes érotiques concernent ainsi les frontières psychiques de la personne. C’est ce qu’on entend lorsque deux adolescents rieurs disent d’un troisième : « il est chié ce mec-là. »

À forte tonalité anale, l’éthique obsessionnelle est une éthique de frontières. L’homme obsessionnel élimine systématiquement tout désordre qui pourrait surgir dans sa relation à autrui. Toute idée sale ou encombrante doit être rejetée. Il ne prend jamais le risque d’empiéter, ne serait-ce qu’en pensée, sur le territoire de l’autre. Il exclut ainsi toute possibilité d’être fécondé par une pensée nouvelle. C’est ce qui le rend particulièrement stable mais aussi étrangement immobile. L’invisible frontière qu’il promène avec lui fait que les paroles qu’on lui adresse semblent ne jamais pouvoir l’atteindre.

Le traitement des obsessionnels est délicat. La question des excréments et de la propriété apparaît centrale dans leur discours. Elle empiète étrangement sur leur vie sexuelle. Le rapport à l’anus se met en place dans la relation à la mère. L’analité constitue alors les frontières psychiques du corps. Ce n’est donc pas en les référant à un père qu’on leur permet de comprendre leurs réactions outrancières à l’égard des excréments.

Freud raconte qu’un de ses clients obsessionnels ne pouvait le payer qu’avec des billets de banque soigneusement lavés et repassés. Cet homme n’aurait pu se permettre de régler quiconque avec « des billets sales, couverts de microbes des plus dangereux et pouvant être nuisibles à qui les toucherait7 ». Sa sexualité consistait à masturber en cachette des jeunes filles de bonne famille. Il avait mis au point un ingénieux système pour pouvoir se retrouver au lit avec elles, mais il n’en gardait pas moins un farouche sens de la dignité et de la bienséance, qui lui interdisait, au-delà de ces jeux enfantins, de compromettre l’honneur des jeunes filles.

Mettant l’accent sur la dimension anale de ses fantasmes, Freud associa la masturbation de la jeune fille dont il lui parlait à l’étonnante propreté des billets avec lesquels il était payé. Il lui dit : « Mais ne croyez-vous pas lui nuire en touchant ses organes avec des mains sales8 ? » L’homme en fut à ce point choqué qu’il rompit toute relation avec le Professeur.

Il n’y a souvent rien de pire pour un client qu’une interprétation lui apparaissant à moitié vraie. Il est vrai que les billets que cet homme donnait à Freud devaient rester aussi immaculés que les jeunes filles dont il parlait. Mais en lui renvoyant ainsi sa question, Freud la resituait dans le rapport homosexuel au Professeur ou au père qu’il était venu consulter. Or renvoyer, d’entrée de jeu, à un homme obsessionnel la question, impensable pour lui, de son homosexualité, c’est le confronter à la plus infranchissable des frontières. Les obsessionnels souffrent avant tout d’inhibition virile. Celui-ci consultait Freud car il souffrait surtout d’immobilisme dans son rapport aux jeunes filles. Lui présenter le spectre de l’homosexualité ne pouvait que l’immobiliser doublement ou le faire fuir.

L’homosexualité est impensable pour un obsessionnel, car l’anus ne renvoie, pour lui, qu’à la mère. Ces hommes ont souvent eu des mères qui ont précocement pris possession de leur derrière. Qu’elles aient abusé des suppositoires ou des lavements, elles ont compensé l’interdit de tout contact avec le pénis de leurs fils par un intérêt tout maternel pour ses excréments. Si, à l’âge adulte, l’homme obsessionnel donne l’impression de serrer les fesses, c’est qu’il redoute de retrouver dans ses relations aux autres les secrets d’un érotisme anal qui était celui de sa mère.

En naissant, l’enfant n’a pas la maîtrise de son anus.

Ses sphincters sont immatures. Il doit accomplir tout un travail de maturation physique et psychique, afin de pouvoir gérer lui-même la fermeture et l’ouverture de cet orifice. Avant qu’il n’en prenne lui-même possession, l’enfant vit son corps comme la propriété de la mère. La maîtrise de la propreté coïncide avec le moment où il peut danser sur la pointe de ses pieds. C’est le moment où il prend possession de son corps, mais il lui faut, pour cela, en déposséder sa mère. On le voit en observant les enfants dans n’importe quel square. À cet âge, sitôt que maman les appelle, ils n’ont qu’un seul plaisir : partir en courant.

Lorsque l’enfant en est là, si la mère continue à trop mettre le nez dans son derrière, elle l’inhibe dans toutes ses facultés motrices. Si elle décide, à sa place, des lavements qui lui sont nécessaires, elle lui interdit de prendre possession de cette partie de son corps. Dans ses fantasmes, l’enfant en conclut que son postérieur a pour rôle de donner du plaisir à la mère et, à l’âge adulte, tout ce qui rappellera l’anus aura une valeur incestueuse.

La jouissance et l’érotisme anaux vont ainsi de pair avec la motricité corporelle, le plaisir de posséder son propre corps ou celui de l’autre. C’est se sentir activement responsable de la mobilité animale du corps. Dans les fantasmes sexuels, c’est le plaisir de modeler, de fabriquer, de masser, de caresser, de conduire son partenaire ou de se faire conduire, sur le mode de l’attelage et de la chevauchée, qui donne au sexe sa pleine puissance animalière et terrestre.

Le blocage des pulsions anales s’exprime, à l’inverse, comme une incapacité à user de son corps.

C’est ce qui frappe chez les obsessionnels. Le surgissement de leur propre désir crée chez eux une panique très particulière. La simple idée d’un rapport sexuel bouleverse leur immobilité. Ils usent alors de toutes sortes de rituels qui les immobilisent à nouveau et leur permettent de rester dans un état de permanente hésitation face à ce qu’ils désirent. En eux-mêmes, ils hésitent constamment entre deux choses sans pouvoir accomplir aucune des deux. « Ou bien, se disent-ils, j’appelle Martine… ou bien j’appelle Julie. » Ils y passent des heures, incapables de décrocher le téléphone.

Cette encombrante immobilité qui les conduit à tourner en rond vient de l’enfance. Lorsque leur mère ne les a pas précocement dépossédés de leur anus, à l’inverse, mais toujours en fonction d’elle, les cabinets ont été le seul lieu de solitude auquel ils avaient droit. Ce sont en tout cas des enfants qui ont été dépossédés de la possibilité de jouer. À l’âge où le gamin acquiert la maîtrise de ses sphincters, en partant sitôt que maman l’appelle, l’homme obsessionnel était, d’une façon ou d’une autre, un enfant tenu en laisse.

Le jeu est nécessaire au développement du corps et de l’esprit. Il concourt à la maîtrise de sa propre mobilité et prépare à celle dont on use dans l’érotisme. La mère de l’obsessionnel a généralement usé de son droit sur le corps de l’enfant pour lui interdire d’aller jouer un peu trop loin de ses jupes. Elle le justifie par une attention exagérée pour son transit intestinal. Cela peut lui être utile dans son économie à elle, pour éviter d’avoir à penser son rapport à un homme adulte. Comme la mère d’Hercule Moineau, elle s’occupe méticuleusement de son garçon, mais au lieu de se fixer sur son prépuce, elle se fixe sur son anus. Elle lui interdit de s’absenter ou de traîner dans la rue, d’avoir des amis ou de fréquenter des voyous : elle est responsable de sa santé.

Pour cela, elle a généralement abusé de la mort comme d’un maître autrement plus puissant que le père. Elle a bercé l’enfant avec une complainte qui lui montre, aux quatre coins de l’univers, le cadavre que peut devenir le corps, sevré de la bonté maternelle qui lui a donné vie. Elle lui a rebattu les oreilles avec la mort d’enfants qui le précèdent et dont elle n’a jamais pu porter le deuil. Ou alors, c’est celle d’hommes de sa famille, dont la disparition a définitivement entravé son espoir en l’amour. Ou encore, elle l’a pris pour seul confident de l’irrémédiable et terrible douleur où l’a plongée la mort de sa propre mère. Elle lui a de toute façon présenté sa destinée d’homme comme malheureusement et inévitablement liée à la violence, à la guerre et à la mort. Elle lui a ainsi très concrètement laissé entendre que le moindre désir est sous la dépendance de ce maître tout-puissant qu’est la mort. On comprend du même coup pourquoi l’obsessionnel souffre de la peur de se liquéfier au moindre surgissement de son désir.

Les obsessionnels ont été des enfants dont on a court-circuité les processus désirants, en les forçant littéralement à se satelliser autour du corps de la mère. Ne supportant pas que l’enfant s’éloigne pour jouer, uriner, ou toute autre occupation, sa mère le contraint à toujours rester sous son regard. À la différence de la psychose, cette satellisation s’effectue à une distance suffisante pour qu’il soit protégé de l’inceste, mais insuffisante pour construire la mobilité d’une fantasmatique autonome qui prenne le père pour modèle L’homme obsessionnel aime son père autant qu’il l’ignore, car sa mère ne le lui a jamais présenté comme un garant de sa génitalité à elle. C’est le corps de l’enfant, vivant et satellisé autour de ses jupes maternelles, qui est, pour elle, le seul garant de sa génitalité. Cette circularité du désir se retrouve à l’âge adulte dans cette façon très caractéristique qu’ont les obsessionnels de tourner en rond.

Ne pouvant, dans l’économie sexuelle de sa mère, référer sa présence aux testicules d’un géniteur, l’homme obsessionnel peut entretenir toutes sortes de rapports secrets avec le fantôme de son père. Il peut le rencontrer furtivement dans le miroir, au moment où il y cherche son propre reflet. Il peut aussi le faire surgir chaque fois qu’il pense à se masturber. L’idée d’un cadavre ou d’un squelette se mettant à bander est souvent au centre de ses fantasmes. Revient ainsi l’endroit où les paroles d’un père lui ont radicalement manqué.

L’homme obsessionnel conçoit souvent son père comme un étranger. Une longue et silencieuse fréquentation ne leur a jamais vraiment permis de se connaître. Entre lui et son père, tout un réseau de frontières interdisent la moindre intimité. Entre lui et sa mère, la mort est un dieu autrement plus puissant que le père. Dans ses fantasmes, l’homme obsessionnel ne peut ainsi souvent rêver de rencontrer son père qu’en invoquant son cadavre. Cette fantasmagorie surréaliste et macabre peut être au centre de ses inhibitions sexuelles. Comme dans le poème de Victor Hugo, où l’œil regarde Caïn du fond de la tombe, les yeux du père répondent à ses inhibitions phalliques. Soit ce sont des yeux interdicteurs qui surgissent pour immobiliser la main dans son rapport à l’entrejambe. Soit, à l’inverse, c’est le fantasme d’un regard approbateur qui apparaît au moment du coït.

Invoquant le père et la mort comme les deux faces indissociables du mystère pouvant répondre de sa sexuation, l’obsessionnel maintient ainsi un rapport assez étrange à son père : la complaisance fantasmatique avec laquelle il assujettit le règne paternel à celui du cadavre est, précisément, ce qui l’empêche de se reconnaître comme le descendant d’une lignée d’hommes. Il fantasme d’autant plus sur la présence vitale d’un père mort qu’il ne rencontre jamais le fantôme de son grand-père. L’obsessionnel ignore ainsi que son père a pu être un enfant. S’il implore son fantôme, c’est avec l’espoir que celui-ci lui serve de guide pour sortir de l’inlassable circularité où son désir est prisonnier.

Aux yeux de la féminité, l’homme obsessionnel est toujours un mystère. Il l’est autant dans le rapport secret qui le relie à son père que dans l’accomplissement des interminables rituels et des lourdes tâches qu’il se doit d’accomplir. Mais il l’est surtout dans ses inhibitions sexuelles.

Entre un « ou bien » et un « ou bien » se dessine l’immobile hésitation de l’obsessionnel. L’idée d’avoir à choisir entre deux femmes ne peut donc que l’immobiliser doublement. Il ne rend pas sa femme malade parce qu’il prend une maîtresse. Il l’exaspère parce qu’il n’arrive pas plus à en prendre une qu’à lui offrir des fleurs à elle. Pris entre deux femmes, l’obsessionnel se réimmobilise, incapable de savoir où adresser sa phallicité. Entre un « ou bien l’une… ou bien l’autre », ses pas le conduisent à tourner en rond sur une ellipse. Il élargit ainsi, sans en modifier la structure, le territoire affectif qui l’a satellisé, enfant, autour des jupes maternelles. C’est d’ailleurs souvent seulement dans l’entre-deux-femmes qu’il trouve un peu de repos, car cet « entre-deux » est pour lui le seul moment de solitude où il se sente exister pour son propre compte.

L’analité obsessionnelle de l’homme peut apparaître comme un univers incompréhensible. Une de mes clientes, elle-même un peu hystérique, me raconta comment elle avait failli tourner de l’œil en dînant avec un obsessionnel. L’homme, assez fin et très cultivé, la courtisait depuis longtemps. Elle m’en avait déjà parlé, étonnée qu’un homme ait besoin d’autant de temps avant de pouvoir se déclarer. Or, voilà qu’enfin il se décide à l’inviter à dîner chez lui. Il vivait seul dans un petit studio où tout était impeccable. En s’asseyant sur un fauteuil recouvert d’une housse de plastique transparent, elle se sentait glacée de toutes parts. L’apéritif la réchauffa. Suite à quoi l’homme passa à la cuisine. Elle lui proposa de l’aider. Mais comme il refusait, elle se contenta de le suivre son verre à la main.

Elle s’étonna de le voir enfiler des gants de caoutchouc et un tablier de plastique. Il avait prévu des biftecks accompagnés de légumes cuits à l’eau. Une nourriture diététique et saine comme il le lui avait fait remarquer. Elle fut alors comme fascinée par la façon dont il manipulait les instruments culinaires. Les gants n’effleuraient jamais le moindre aliment. Il utilisait la cuillère et l’écumoire avec une précision mécanique et un sens de l’hygiène qui lui évoquaient plus la salle d’opération que la cuisine.

Sur une poêle Tefal qui semblait sortir droit du magasin, les deux petits biftecks frissonnaient. Il les manipulait du bout de la fourchette. L’attention méticuleuse qu’il leur portait et la stérilité hygiénique qui émanait de chacun de ses gestes provoquèrent chez elle une vision étrange. Elle vit en place des biftecks deux étrons qui frissonnaient. Elle eut un haut-le-cœur, prétexta un malaise et ne put rien avaler de la soirée.

La sodomie

Si les obsessionnels souffrent particulièrement de la difficulté à maîtriser les ressorts de l’érotisme anal, il y a là, d’une façon générale, quelque chose d’assez masculin. L’homme n’aime pas avoir à répondre de cette partie de son corps. L’anus étant, dans l’image de son corps, le seul endroit par lequel il puisse imaginer se faire pénétrer, c’est un orifice qui évoque surtout à l’homme une forme imparfaite de la féminité. La femme est dans une autre position. Son analité infantile peut se sublimer dans la grossesse : donner forme au corps de l’enfant. Elle s’investit ainsi dans la gestation et l’expulsion du fœtus. Ne pouvant en faire autant, l’homme ne peut sublimer son analité d’enfant que dans la possession du corps de la femme. Son plaisir sera alors de la maîtriser, de la posséder, de s’approprier son corps comme la preuve de son pouvoir à lui.

Le besoin de sodomiser sa partenaire est ainsi une voie sexuelle qui tend à dépasser l’endroit où l’obsessionnel échoue. Mais le plaisir que prend l’homme à la sodomie est, lui aussi, proportionnel à la façon dont la mère a précocement pris possession de l’anus de son garçon. Abusif, l’usage des lavements ou des suppositoires est toujours vécu, dans les fantasmes de l’enfant, comme un plaisir qu’il procure à sa mère. Le garçon en est encombré différemment de la fille. Ce simulacre de coït que représente l’usage de la canule ou du suppositoire dévalorise ses érections. Dans ses fantasmes, il a tendance à en conclure que les choses se passent ainsi car sa mère doit se priver du plaisir qu’il pourrait lui procurer en la pénétrant par l’anus. Retournant la situation par laquelle il a découvert cette jouissance féminine imparfaite qui pour lui caractérise l’anus, il revalorise ainsi son pénis et le désir de pénétrer. À l’âge adulte, il pourra retrouver ce désir avec une intense tonalité érotique dans toutes les situations réelles ou imaginaires qui évoquent les rapports du pénis et de l’anus. Ce genre de retournement est propre à la vie fantasmatique, on l’a vu. Les fantasmes sexuels prennent aisément la forme d’un déni, puisque leur fonction première est de permettre au sujet de se voir actif dans la jouissance d’un autre.

Les modalités du plaisir que peut prendre la femme à se faire sodomiser ont, pour elle aussi, les mêmes racines. Tout comme le garçon, elle découvre ces lieux de jouissance que sont la bouche et l’anus dans le rapport à sa mère. Le clitoris joue pour elle le même rôle que le pénis du garçon. Bébés, ils éprouvent tous deux une jouissance semblable, au moment de la toilette. Dans l’image du corps de la fille, le seul orifice qui soit véritablement interdit à la mère est le vagin. Renforcé par les images de la virginité prénuptiale, cet interdit est primordial dans sa construction sexuelle. C’est un des pivots de son autonomie corporelle.

La fille peut se sentir frustrée que la féminité de sa mère ne puisse la prendre pour objet de jouissance. Cela lui est pourtant nécessaire pour comprendre qu’elles n’ont, ni l’une ni l’autre, de pénis, mais que les hommes en ont un. Dans ses fantasmes, la mère n’ayant pas accès à ce coffret que représente le vagin, seuls les hommes en possèdent la clef. Le prince charmant détient ainsi la clef d’une jouissance qui lui permet de renoncer à celle qu’elle a, comme le garçon, connue avec sa mère. Rejetant sa mère, elle investit l’homme dans ses fantasmes sexuels. Or ce processus de maturation sexuelle implique bien sûr que la mère puisse se passer du corps de sa fille et ne l’utilise pas en remplacement d’une jouissance qu’elle ne trouve plus avec son époux. Si la mère porte une attention exagérée au clitoris ou à l’anus de son enfant, elle entrave la construction des fantasmes qui permettent à sa fille de se passer d’elle plus tard. L’érotisation précoce de l’anus provoque alors chez elle les mêmes fixations que chez le garçon.

La femme est toutefois moins sujette que l’homme à la névrose obsessionnelle. Elle peut plus facilement sublimer ses pulsions anales dans la grossesse, et ses tendances à l’obsession dans les activités ménagères. Lorsque sa mère a abusé avec elle du suppositoire ou de la canule, elle est moins encombrée que le garçon par la position qu’on lui a imposée. La jouissance anale a ainsi pour la femme un statut semblable à la jouissance clitoridienne. Ce sont deux formes de jouissances qui restent en continuité avec la jouissance infantile. Le plaisir de se faire pénétrer par l’anus plutôt que par le vagin a ceci de particulier qu’il ne rompt pas forcément avec celui qu’on a connu avec sa mère. Mais ne se fixer que sur l’anus ou le clitoris émane généralement d’une difficulté inconsciente à la quitter.

Le clitoris et l’anus ne sont toutefois pas comparables. La jouissance clitoridienne est indépendante du pénis. Celle que procure l’anus ne l’est pas. Lorsque la mère abuse de sa fille, celle-ci peut fantasmer qu’elle agit ainsi pour compenser la tristesse de ne pas avoir de pénis. C’est à partir de là qu’elle fantasmera qu’un homme la sodomise pour se donner la garantie que le pénis est plus fort que la mère. À l’âge adulte, son goût pour la sodomie aura, dans ce cas, la fonction de déloger la mère d’un endroit où elle a pris possession de sa fille. L’érotique dans laquelle se déploie la sodomie est alors celle du maître incontesté qu’incarne le pénis. C’est un maître tyrannique qui, sur le mode de la toute-puissance maternelle, impose sa loi et ses désirs, d’une part, au corps de la fille qu’il domine, de l’autre, à la mère qui pourrait continuer de prétendre à ses droits sur le corps de sa fille. Mais si l’homme et la femme ne peuvent, par le sexe, que faire vibrer les seules résonances fantasmatiques de l’anus et du pénis, vont-ils beaucoup plus loin que l’endroit de solitude où s’immobilise l’homme obsessionnel ?


7 Sigmund Freud, Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 227.

8 Id., Ibid.