Pour conclure et à propos de l’Œdipe

Je n’ai pas épuisé toutes les interrogations que soulève la sexualité en général et celle de l’homme en particulier. J’ai surtout cherché à montrer comment se construit un sexe d’homme, en centrant mon propos sur la formation œdipienne de l’enfant mâle. D’un chapitre à l’autre, je me suis efforcé de revenir sur les différentes facettes de l’Œdipe car, d’une façon générale, l’apport de Freud en ce domaine a été assez mal compris, tant par les professionnels que dans le grand public.

Lorsqu’une théorie n’est qu’à moitié vraie et que des disciples s’en emparent, c’est curieusement toujours ses points les plus obscurs et les plus discutables qui sont hissés au rang de dogme et fétichisés par les apprentis sorciers de la profession. Tel est le sort qu’a subi la théorie freudienne. Regardons-y de plus près. Les points forts de cette théorie sont :

1. Considérer que la parole joue le rôle d’un placenta dans la construction psychique et sexuelle ;

2. Avancer que cette construction est régie par une succession de périodes, l’Œdipe, la latence et l’adolescence, qui s’opposent l’une à l’autre par la diversité de leurs objectifs ;

3. Postuler que les parents occupent une place de premier plan dans la formation des fantasmes sexuels.

Or, sur ce troisième point Freud avance des choses contradictoires : d’un côté il situe le père comme le support privilégié des idéaux à travers lesquels le garçon construit sa sexualité. De l’autre, il avance que ce même garçon ne rêve que d’une chose : tuer le père pour prendre sa place dans le lit maternel.

Voilà ce qui a conduit un grand nombre de psychanalystes à croire en la nécessité d’une sévérité paternelle considérée comme seule capable de faire obstacle aux désirs incestueux du garçon. J’espère avoir montré que ce point de vue est totalement inacceptable. D’ailleurs le père qui prendrait un tel énoncé à la lettre n’induirait chez son fils que la mise en place de fantasmes masochistes, sadiques ou homosexuels.

Freud n’a bien sûr pas pu traiter de tout. Il n’a élucidé ni la construction des fantasmes sadiques, ni la façon dont l’inconscient est aussi constitué de celui des parents. Il voyait le sadisme comme une composante de la pulsion de mort, du désir de disparaître, alors que la façon dont les fantasmes se construisent indique exactement l’inverse. C’est bien au contraire pour ne pas avoir envie de disparaître que l’enfant battu peut valoriser le sadisme de son père en l’intégrant à sa propre construction sexuelle. « Je sais bien, se dit-il dans le secret de ses fantasmes, que les coups font mal, mais quand même quelle superbe puissance déploie mon père pour arriver à m’aimer. »

C’est du même coup la façon dont l’inconscient se construit à partir de celui des géniteurs qui n’est pas prise en charge dans la théorie freudienne. Que les fantasmes puissent ramener dans la sexualité toute sorte de choses que les parents n’ont pu eux-mêmes résoudre dans leur propre existence, n’y est pas pris en compte, et c’est en quoi la théorie de l’Œdipe est insuffisante dans sa formulation première.

Freud s’en est quant à lui expliqué. Il voyait les rêves où l’homme coïte avec sa mère comme la vérité d’un désir pur et simple et non comme le retour d’une question d’enfant sur la féminité de la mère ou la virilité du père. C’est pourquoi il a adjoint au complexe d’Œdipe un complexe de castration dans lequel la peur d’être châtré par le père est la seule chose qui contrebalance les désirs incestueux du garçon. En ramenant le complexe de castration à la vraie difficulté du masculin : « Comment faire un avec son sexe ? », je me démarque de la façon dont Freud a lui-même cherché à justifier ce concept. Je ne considère toutefois pas qu’on puisse en faire l’économie, car la castration est avant tout la difficulté du petit homme à assumer son sexe biologique sitôt que la parole lui fait défaut.

En dehors des lacunes propres à une élaboration naissante, la conception freudienne de l’animation sexuelle a surtout négligé deux choses importantes : d’une part ce qui, précédant l’Œdipe, renvoie à la formation des orifices sexuels chez le bébé et le fœtus. De l’autre, tout ce qui dans les objectifs de la période œdipienne tend à intégrer non pas seulement l’existence du sexe, mais aussi celle de la mort.

Je n’ai pas voulu approfondir ici tout le registre des questions qui associent la sexualité à la filiation, à la mort et du même coup à la maladie. Non pas pour l’avoir fait dans mes livres précédents, mais parce qu’y revenir ici aurait doublé le volume de ce livre. Les relations de filiation et les transmissions inconscientes entre le père et le fils sont d’autant plus complexes qu’elles n’impliquent aucun rapport de corps. La loi du sang y est ainsi, beaucoup plus que dans la relation à la mère, dépendante du rôle de placenta que joue la parole dans la construction psychique et sexuelle. De plus, comme je l’ai laissé entrevoir au niveau de l’autisme, la maladie occupe un rôle incontournable dans l’évolution spirituelle et l’intégration de la mort. La résolution d’une maladie grave ou mortelle, un cancer ou un délire, est souvent pour celui qui en fait la traversée, le tremplin d’une évolution spirituelle assez surprenante qui dégage la sexualité de ses attaches néfastes aux parents et aux ancêtres. Etant donné l’importance du sujet, j’ai préféré garder pour un ouvrage ultérieur la paternité, la maladie et la mort.

De la même façon, je n’ai pas traité de la formation des orifices dans la prime enfance. J’ai sur ce point plus longuement hésité car c’est là une approche qui permet de jeter un regard tout à fait nouveau sur les mécanismes de la jouissance érotique. Mais dans la mesure où ce sujet concerne autant la sexualité des femmes que celle des hommes, j’ai là aussi trouvé préférable de le réserver pour un autre livre.