VII. Féminité du garçon : le sexe et la guerre

La virilité et la mère

Freud ne dissociait guère le maternel du féminin. Il ne prétendait d’ailleurs pas avoir élucidé le mystère que représentait à ses yeux la sexualité féminine puisqu’il la considérait comme le « continent noir » de sa théorie. Sa conception du masculin ne pouvait du même coup être correctement articulée à l’autre sexe. Maternel et féminin polarisent, chez l’homme, des gammes fantasmatiques diamétralement opposées. Il est ainsi difficile d’aborder sa sexualité sans se demander pourquoi, dans ses fantasmes, la femme apparaît sous deux registres de représentations qui se tournent le dos. Il la voit mère ou il la voit amante, mais rarement les deux en même temps. Le féminin, la sorcière qui possède le pouvoir d’animer son membre ou la putain devenue maîtresse femme et pouvant l’initier aux arts érotiques, polarise son rapport à la jouissance. Le maternel polarise son rapport à la procréation et à la mort.

Accepter la paternité ne concerne plus l’endroit où la sexualité est gouvernée par la jouissance, mais celui où on en assume les conséquences. Au désir d’explorer tous les plaisirs de la vie et de créer, par le sexe, l’espace de sa propre génération, s’oppose alors celui de perpétuer la vie au-delà de sa propre présence. Le rapport au plaisir et la conscience de sa propre mort gouvernent ainsi les deux premières vectorisations du désir sexuel. Or ce sont là deux vectorisations antinomiques : même lorsqu’il est père, les images du féminin continuent à appeler l’homme à sa sexualité, alors que celles du maternel continuent à l’inhiber.

Dans sa vie fantasmatique, l’homme ne peut pas ne pas être dérangé par les visions de la mère. Aussi assuré soit-il de sa propre phallicité, il ne peut rivaliser avec l’érection, autrement plus puissante, du ventre qui enfante et relève, en miroir à son sexe, du mystère de la vie. Dans ses fantasmes, il ne peut tolérer les images du maternel qu’après avoir nommé son propre désir d’enfant. Or même dans ce cas, on l’a vu, il risque de se retrouver en impasse dans sa sexualité.

L’éjaculation est un petit accouchement dont la fonction première est de recréer la mère. Mais sitôt l’acte consommé, l’homme est renvoyé à l’inutilité de sa propre activité phallique. Le nouvel état de sa compagne n’en appelle plus à ses éjaculations comme à la principale extase de leur communauté. Il la voit vivre une autre extase, celle qui gouverne ses relations à son fœtus. Il peut alors éprouver une certaine difficulté à digérer la grossesse de sa femme.

Comme pour le montrer, certains prennent du poids, en rivalité avec le ventre qui les rend inutiles.

D’autres s’activent exagérément dans leurs activités sociales. Ils arrivent épuisés au pied du lit conjugal, n’ayant toujours pas la garantie qu’ils ont accompli un travail aussi colossal que celui qui pointe dans le ventre de leur épouse. D’autres enfin s’abstiennent de tout rapport car ils fantasment leur sexe comme pouvant blesser le fœtus. Le désir d’enfant est certes partie prenante du désir masculin, mais il ne concerne pas tant le rapport de l’homme à la femme que celui qui le relie à son père, à ses ancêtres et à la réalité de la mort.

Dans les fantasmes et l’inconscient, la virilité se représente comme la capacité d’avoir quitté sa mère. C’est en cela qu’elle est étroitement liée aux images guerrières. Prendre le risque de mourir au combat est une des façons par lesquelles le garçon assure qu’il n’est plus dépendant de sa mère. Prenant ce risque, il la dépossède de la chose la plus précieuse qu’elle lui ait donnée, sa vie, et affirme que dorénavant il en dispose lui-même. C’est pourquoi celui qui revient des combats est auréolé par sa future épouse de toutes les images de la virilité.

Il est intolérable pour la femme que celui qu’elle aime n’arrive pas à quitter sa mère. Qu’elle ait eu des enfants de lui n’y change rien, car ce n’est pas en tant que mère qu’elle est atteinte. C’est en tant que femme. Si l’homme reste dépendant de sa mère, c’est qu’il n’a pas constitué un territoire proprement masculin. Elle ne peut plus idéaliser sa virilité et elle en souffre dans sa féminité. S’il est le père de ses enfants, elle en souffre doublement, car elle n’arrive plus à le présenter comme un père idéalisable.

Telle qu’elle est conçue dans les fantasmes des deux sexes, la virilité se soutient de la constitution d’un territoire équivalent à la perte de la mère. Lorsqu’on dit que le service militaire fait du bien au garçon, on se réfère, consciemment ou inconsciemment, à la constitution de ce territoire proprement masculin. S’il est objecteur de conscience, il assume une autre forme de virilité qui garantit la même chose. Se battre pour ses idées, au prix de son confort ou de sa vie, est un garant de la virilité qui ne concerne pas la mère. Le masculin s’investit autant dans la capacité de constituer et de défendre un territoire matériel qu’un territoire psychique ou spirituel. C’est au nom de la même identité masculine que le prêtre et le soldat tournent tous deux radicalement le dos à la mère. Dans les deux cas, la virilité est conçue comme un abandon de la mère.

Prêtre ou soldat

Plus radical que le guerrier, le prêtre s’interdit de recréer la mère en renonçant à sa sexualité. Devenant père sans avoir eu d’enfants, il s’oppose à la mère en se présentant comme son complément. Le guerrier, à l’inverse, assume un rapport à la territorialité qui valorise sa phallicité. Il présentifie autrement la façon dont le masculin s’oppose au maternel pour pouvoir en être le complément.

Le prêtre renonce à la mère pour se consacrer à l’espace céleste, à l’immanence du père et au domaine de Dieu. Le soldat s’y oppose en participant de ce corps agrandi qu’est le corps d’armée. Il reste ainsi dans la continuité du mouvement par lequel l’adolescent investit la bande comme un substitut du corps maternel. Son activité corporelle tend à recréer une mère qui s’oppose à la sienne et délimite un territoire proprement masculin : c’est la mère patrie, la seule mère à laquelle le guerrier veut bien se référer.

Ne pouvant, contrairement à la femme, recréer, à partir de son corps et dans le rapport à l’enfant, l’espace perdu de la relation à sa mère, l’homme doit trouver un autre espace qu’elle, pour pouvoir investir ses identifications féminines et les métamorphoser dans un appareillage viril. Il redoute généralement au plus haut point de devoir découvrir dans un miroir, au-delà de son propre visage, celui d’une mère bien-aimée. Il a tendance à fuir toute identification corporelle à celle qui l’a porté. Si, gamin, on ne l’a pas empêché, comme Hercule Moineau, de pouvoir idéaliser le sexe de son père, il investit sa féminité d’enfant dans l’amour pour le père, dont il soutient alors, imaginairement, la puissance.

Telle est la base infantile qui permet, à l’âge adulte, d’investir la prêtrise ou les armes. Le prêtre soutient l’idéal qu’est pour l’enfant la sexualité de son père, en continuant de renoncer à la sienne. Cherchant dans les deux ce qu’il n’a pas trouvé du côté de son père, il réinvestit sa féminité d’enfant dans le rapport à Dieu. Le soldat reste lui aussi en position féminine face au chef qui le dirige. Il perpétue ainsi un jeu d’enfant, celui où, bataillant avec ses copains, il soutenait l’idéalisation de son père. Enfant, il affirmait que son papa était le plus fort, car il était gendarme. Adulte, il continue à soutenir l’idéalisation de l’enfant pour le père en se donnant des chefs. L’homme se constitue ainsi un territoire proprement masculin, dans lequel la maintenance d’un lien homosexuel au père lui permet de transformer sa féminité d’enfant en un appareillage viril.

C’est pourquoi les images guerrières sont au fondement de l’érotisme viril et jouent un rôle important dans les fantasmes des deux sexes. Être poursuivi par un homme adulte brandissant un puissant couteau est un rêve très fréquent chez l’enfant des deux sexes. C’est souvent un cauchemar qui revient de façon répétitive. En pleine nuit, l’enfant réveille tout le monde comme pour questionner ses parents. En effet, en racontant ses cauchemars, il attend que l’adulte l’informe des mystères de la vie, de la mort et du sexe. D’ailleurs, sitôt qu’on lui explique la symbolique sexuelle de son rêve, il arrête de réveiller ses parents et reprend assez tranquillement le chemin de ses scénarios œdipiens.

À l’âge adulte, la nudité phallique et pénétrante du guerrier n’est plus aussi mystérieuse que dans les rêves d’enfant. Elle n’est pas moins dotée dans les fantasmes d’une forte charge érotique. Les ébats sexuels peuvent certaines fois laisser entrevoir toute une panoplie de représentations militaires, et la brutalité du territoire guerrier y prend alors de délicieuses saveurs. Pourquoi ? Parce que le territoire guerrier est conçu par la pensée fantasmatique comme un des rares territoires d’où la mère soit radicalement exclue. De tout temps, les armes de toutes sortes ont servi à évoquer le pénis. Tous les traités d’érotique amoureuse font un abondant usage des images guerrières car, pour les deux partenaires du débat érotique, la fantasmagorie guerrière exclut toute présence de la mère.

Ancrées dans les fantasmes des deux sexes, les images guerrières correspondent toutefois à des catégories érotiques propres à l’homme. L’identité guerrière a pour lui un répondant sexuel, dans la mesure où elle rend compte de ce qui lui apparaît assez mystérieux dans sa propre construction sexuelle.

Sorcière ou putain

S’il considère sa propre évolution, l’homme ne sait généralement pas comment il est passé de la position féminine de l’enfant à celle, virile, de l’homme adulte. Contrairement à la femme, il ne peut repérer, dans sa sexualité, aucune continuité qui lui permette de succéder à sa mère. Il peut tout au plus succéder à son père. Mais, à la différence de ce qu’il a connu bébé avec sa mère, il n’a eu avec lui aucun rapport charnel. S’il prend son père pour référent de sa construction sexuelle, il est confronté à un mystère, celui que représente la platonicité de l’amour paternel. Être garçon lui interdit encore plus qu’à la fille de se fantasmer dans un rapport de corps avec son père. La métamorphose qui l’a fait passer d’une féminité infantile à l’état d’adulte sexuellement appareillé reste ainsi pour lui toujours assez mystérieuse.

Ce mystère est conçu dans la culture judéo-chrétienne comme celui par lequel Dieu a pu créer Adam à son image. Aucun rapport de corps ne relie Adam et le Créateur. Prise en sa côte, Eve est dans un rapport de corps à Adam, mais lui-même ne peut l’être, dans le rapport à Dieu, puisque Dieu n’est pas censé avoir un corps. Tel est le mystère auquel la chrétienté a cherché à redonner consistance, en y substituant celui de la Sainte Trinité. L’égalité du Père du Fils et de ce qui les réunit – une homosexualité forcément platonique et représentable dans le Saint-Esprit – relève alors du mystère qu’est pour l’homme sa propre maturation sexuelle. Semblable au nœud borroméen6 dans lequel Jacques Lacan voyait aboutir sa propre théorie, le mystère de la sexualité masculine est posé dans la pensée chrétienne comme l’invisible rouage faisant du Père, du Fils et du Saint-Esprit les trois premières faces du mystère divin.

L’énigme de sa propre maturation sexuelle, la métamorphose qui l’a fait passer d’une féminité infantile à la virilité adulte, est ainsi conçue par l’homme occidental comme celle d’une relation au père, d’autant plus homosexuelle que platonique et d’autant plus immatérielle que, à la différence de la fille, elle ne peut être triangulée, dans ses fantasmes, que par la relation au Verbe, à la parole ou au Saint-Esprit. C’est pourquoi, à la différence de ses ancêtres grecs et romains, l’homme chrétien est particulièrement vigilant sur la maintenance platonique de sa propre homosexualité. D’ailleurs, si l’Église catholique en est, peu à peu, venue à institutionnaliser l’abstinence sexuelle des prêtres, ce n’est pas tant pour les protéger de l’utérus que l’exorciste moyenâgeux considérait comme le lieu de séjour privilégié du démon, que pour les engager à une sexualité homosexuelle et platonique qui, vécue dans le rapport à Dieu, est un garant de la foi.

Même s’il ne se destine pas à être prêtre, l’homme considère plus ou moins consciemment l’amour pour le père comme le garant de son identité sexuelle. C’est d’ailleurs ce qui lui permet d’investir la procréation : le plaisir que lui apportent ses enfants provient de la retrouvaille d’une sexualité platonique, en continuité avec celle qu’il a connue avec son père. Cela n’empêche pas qu’il lui faut aussi répondre de l’expansion charnelle de sa sexualité. L’idylle de la mère et de l’enfant ne peut qu’inhiber le masculin puisque la phallicité y est hors de propos. La virilité n’en est que plus dépendante des images de la féminité au sein desquelles trônent la sorcière et la putain qui détiennent chacune à sa façon les clefs des royaumes du plaisir.

La putain est censée connaître toutes les techniques de l’extase amoureuse, mais, pour la rencontrer, il faut en passer soit par une mère supérieure, la mère maquerelle, soit par un fieffé bandit, le maquereau. Mal vue des autres femmes, elle ne dispense ses charmes que sous la gouverne de redoutables personnages. La sorcière est celle qui connaît la magie des philtres d’amour. On la représente aussi la nuit, à l’heure où les autres coïtent, à califourchon sur un balai. C’est là qu’apparaît ce que l’homme redoute chez la sorcière : dans ses envolées nocturnes, possède-t-elle, avec son balai, un membre plus puissant que le sien ? Ou serait-ce le sien auquel elle peut faire accomplir des prouesses dont il ignore tout ?

La sorcière et la putain sont ainsi les deux figures de la féminité face auxquelles le garçon a toutes les raisons de concevoir son sexe comme un outil assez rudimentaire. N’est-ce pas d’ailleurs des hommes qui ont brûlé les sorcières ? Et n’est-ce pas la putain qui leur a de tout temps servi d’exutoire à un rejet de la mère imprononçable dans une église ? S’il ne destine pas son sexe à la seule procréation, ce sont pourtant ces deux figures qui déterminent le masculin, le désir de goûter aux philtres ou de ne rien ignorer des techniques de l’extase amoureuse.

À l’adolescence, affronter la féminité et son pouvoir sur l’érection est la dernière étape de la formation sexuelle du garçon. Nous avons vu qu’il ne s’y risque qu’après avoir consolidé les images de sa virilité dans le rapport à ses copains. Lorsqu’il réfère sa sexualité au seul plaisir, et non pas à la reproduction, ce n’est jamais son père que le garçon prend pour confident. Il fortifie ses désirs avec ceux de sa classe d’âge. La bande de copains est alors partie prenante de sa construction sexuelle. S’inscrire dans une bande le protège autant de l’ensorceleuse qui pourrait lui faire perdre la tête que de la putain qui pourrait le séduire.

Face au pouvoir de celle qui anime son membre et pourrait le tenir sous sa dépendance, le garçon n’a, en dehors de Dieu, qu’un seul pouvoir à opposer : celui de la puissance phallique où il se voit guerrier. C’est en bande que le jeune homme affronte assez souvent la putain. Le bordel est alors le lieu d’une homosexualité phallique où, sur un mode guerrier, il s’agit avant tout de gratifier les prouesses de la virilité. C’est aussi en bande, et sur un modèle militaire, que le violeur vénère, d’une façon assez macabre, la puissance phallique de ses ancêtres. S’agit-il là d’autre chose que de faire payer à celle qu’il prend dans ses filets l’endroit où il en a vu d’autres avoir le pouvoir d’ensorceler son père ? Qu’il s’en prenne à la pute, à l’Arabe ou au pédé, c’est toujours une représentation féminine qui avive son sadisme. Ayant généralement vu sombrer son père dans les bras de l’ensorceleuse, c’est souvent un homme qui en veut à la femme de lui avoir pris son père. En bande, il oppose ainsi à la sorcière la puissance d’une homosexualité phallique qui lui donne à nouveau le droit de se choisir un chef.

Ne pouvant reconstruire la perte du corps de sa mère dans le rapport à l’enfant, l’homme contourne cette perte dans le rapport à la bande. Il n’en est pas pour autant, comme se le demandait Freud, un simple « animal de horde ». La bande ne produit pas que de la délinquance. À l’âge adulte, elle produit les clubs, les associations professionnelles, les partis politiques et avec eux toute l’organisation masculine de la gestion du pouvoir. Sous cet angle, les banquiers, les industriels et les hommes d’affaires sont les vrais guerriers des temps modernes.

À l’adolescence, dans la bande des garçons, la sexualité est aussi omniprésente qu’avec la mère mais, du même coup, posée comme forcément extérieure à la bande. Nous avons vu que l’homosexualité grégaire, qui donne sa cohésion au groupe, se substitue au rôle qu’a joué le corps de la mère. La bande est, certes, à cet âge, un substitut du corps maternel, mais sitôt qu’elle se donne un chef ou prend corps dans un parti, elle devient, pour l’homme, un substitut du corps de son père. C’est pourquoi il continue, à l’âge adulte, à soutenir son insertion dans un groupe. L’homosexualité platonique qui soude la bande des hommes est, pour lui, d’une grande réassurance car elle prend le relais de celle qui a régné entre lui et son père. Elle lui permet de réinvestir, dans l’expansion horizontale de sa vie, la tenue verticale des transmissions de père en fils qui, par l’intermédiaire du Saint-Esprit, les posent semblables l’un à l’autre. L’homosexualité grégaire est ainsi à l’âge adulte la plate-forme de l’insertion sociale.

Le western et l’homosexualité du revolver

Ciment des Églises et des armées, l’homosexualité grégaire n’est pas forcément une homosexualité phallique. L’homosexualité phallique est celle du western. Elle est le propre du guerrier. C’est une homosexualité qui, sur le mode de la rencontre virile et du combat singulier, fête l’endroit où les pulsions viriles se construisent dans la rivalité. Le « tendre ennemi » des combats érotiques n’a bien sûr pas place dans la joute virile. Le guerrier ne s’apitoie pas plus sur celui qui tombe au champ d’honneur que le financier ne verse de larmes sur le confrère qui fait banqueroute. Cela ne l’empêche pas d’honorer son ennemi, même après l’avoir tué.

Parmi tous les orifices du corps, le membre viril apparaît comme particulièrement inapte à s’emboîter avec son semblable. Dans les fantasmes, il ne peut donc fêter la rencontre avec son prochain que sur le mode de la sexualité inféconde de l’enfant qui joue au revolver : « Je te tue, tu tombes et on va bien se marrer. » Situant chez son adversaire le lieu d’où il espère avoir confirmation de sa propre force phallique, le guerrier installe, avec celui qu’il combat, une situation érotique médiatisée par la mort qui est au fondement de l’estime qu’il lui porte. Qu’ils servent chacun des étendards adverses ne les différencie pas dans leur nature propre. Bien au contraire, puisqu’ils assument, de la même façon, un destin masculin. Entre eux la mort n’a pas à poser problème. C’est la clef d’un jeu librement consenti. Que l’un des deux risque de disparaître ne peut alors que renforcer l’estime pour celui qui assume, jusqu’au bout, la conséquence de ses choix.

Affronter un être que l’on méprise, un inférieur ou un plus faible, n’a aucun intérêt dans la logique guerrière. Un tel acte ne réclame aucune qualité virile. Il est autrement plus valeureux – et du même coup plus jouissif – de se battre avec quelqu’un qu’on estime, dont on apprécie et redoute la force. La puissance de l’ennemi valorise la sienne, car c’est d’elle, en dernier ressort, que dépend la tenue de ses propres valeurs viriles. Le code de l’honneur soutient cette dimension de l’homosexualité phallique. Le duel et les idéologies du combat le valorisent, car l’honneur est, pour le guerrier, ce qui garantit la droiture de sa phallicité.

L’homme peut avoir peur de la sexualité, car il y voit un outil capable de le projeter au-delà de sa propre existence. L’extase érotique lui fait ressentir son être comme dégagé de toute attache à la gravité terrestre. Lorsqu’il éjacule, il voit son corps se projeter vers une vie qui, se détachant de lui, ne peut que lui parler de sa propre mort. S’il assume de procréer, c’est qu’il voit dans son sexe le seul outil en sa possession capable de contourner ou de transcender la mort.

Alors que la fille attribue à la sorcière et à l’utérus le pouvoir de transcender la mort, le garçon l’attribue à sa phallicité. C’est pourquoi il aime particulièrement jouer aux cow-boys et aux Indiens. « Tu me tues, je tombe et on va bien se marrer » est un jeu où le « bien se marrer » veut dire : jouer aux hommes et à connaître, par la mort, ce que l’utérus ne semble connaître que par la vie. Le prêtre et le soldat valorisent tous deux cet endroit où la phallicité adulte apparaît à l’enfant comme un outil qui permet de dépasser la question de la mort.

Le prêtre transcende sa sexualité dans le rapport à Dieu. Il devient père sans avoir eu à en passer par une femme. C’est ce qui lui permet, en retour, d’être le garant de l’immortalité du père, du Dieu créateur dont il soutient l’immanence. Le soldat est aussi garant de l’immortalité du père. Il l’est en participant de ce corps agrandi qu’est la horde ou le corps d’armée. Dès qu’elle se donne une tête ou un chef, la horde devient pour lui un substitut du corps de son père. C’est dès lors l’immortalité du Vaterland allemand, du père patrie ou du roi dont sa mort est le garant.

On voit ainsi que le guerrier est loin d’être quelqu’un qui méprise la vie. Jouer sa phallicité au risque de la perdre est, pour lui comme pour le prêtre, la consécration d’un idéal d’immortalité. Pour tous deux, l’amour du garçon pour le père se retrouve dans la soutenance d’un père agrandi aux dimensions de l’âge adulte.

Le guerrier ne valorise pas la mort. Il l’assume dans sa fonction nécessaire. Il n’affronte la sienne que pour éviter à d’autres de devoir le faire. Le code de l’honneur garantit que l’on ne touchera pas aux femmes et aux enfants. Mais c’est pour lui, et pour lui seul, que le guerrier cultive la capacité de se défaire de la peur de la mort. Celle qu’il risque au combat perdrait tout sens si elle ne se soutenait d’un idéal de vie. Il l’affronte au nom d’un idéal de transcendance, celui qui, au niveau collectif, sacrifie sa vie à une cause supérieure et qui, au niveau individuel, associe la virilité à la capacité de vaincre la peur de la mort.

À une époque où le nucléaire remet en cause l’image traditionnelle du guerrier, la culture occidentale valorise d’autant l’homosexualité phallique. C’est elle qui est à la base du western comme du film.noir. « On se tire dedans et on s’allonge » s’y soutient, comme dans l’enfance, d’un troisième terme : «… et on va enfin savoir ce qu’il en est de Dieu »

De tout temps, l’homme a éprouvé du plaisir à affronter son semblable car c’est, dans ses structures fantasmatiques et imaginaires, l’enjeu d’un affrontement supérieur. La femme qui veut s’interposer entre deux hommes est toujours malvenue. Les hommes, eux, ne s’y trompent pas. Si deux amis en viennent aux mains, ils forment cercle pour saluer le combat.

Avant d’en arriver à l’unification de l’Europe, nous avons traversé des guerres religieuses et nationalistes aussi violentes que celles qui ensanglantent, de nos jours, le Proche-Orient. Celles qui, comme la guerre de Cent Ans, nous ont opposés aux Anglais ont imprimé sur notre folklore et nos habitudes langagières une marque tout à fait particulière dans sa tonalité sexuelle.

Contrairement à la France, la tradition anglo-saxonne n’exclut pas la femme de la transmission du pouvoir. En l’absence d’un garçon, la fille est destinée à régner. Le chauvinisme français apparaît, à ce niveau, dans les chansons de troupes qui, fêtant la boisson, les amoureux et le roi de France, invectivent violemment la reine d’Angleterre qui, comme dit la chanson, « [leur] a déclaré la guerre ». On entend ainsi la stupéfaction du soldat français face à un peuple qui se laisse gouverner par une femme.

En matière d’homosexualité guerrière, l’Angleterre semble l’un des plus vieux compagnons de la France, si l’on s’en tient à la symétrie des expressions que l’on se renvoie de chaque côté de la Manche. « Filer à l’anglaise » évoque la couardise qui, du point de vue du soldat français, serait celle des Anglais. To take french leave, s’éclipser à la française, donne, dans une symétrie parfaite, le point de vue anglais.

Le soldat est connu pour sa paillardise. Le dialogue sexuel entre les deux pays n’est pas dépourvu de piquant. Qualifiés de « capotes anglaises », les préservatifs sont en anglais des french letters. Les uns accusent leurs ennemis de se vêtir le sexe pour coïter. Les autres ricanent de l’inconséquence du camp adverse dans l’écriture de ses lettres d’amour. Associant l’organe masculin à un stylo privé d’encre ou de sperme, les french letters, on le sait, permettent d’utiliser le sexe comme une page destinée à rester blanche.

Le dialogue érotique entre les deux peuples ne perd rien de son mordant dans l’expression française « les Anglais ont débarqué » qui désigne la venue des règles. L’envahissement de l’ennemi anglo-saxon est associé aux structures étatiques qui le gouvernent. Le sang des combats que provoque le débarquement des soldats anglais sur les côtes françaises n’est pas donné comme garant de leur virilité. Il est à l’image de la femme qui les gouverne. En place des troupes guerrières, l’expression substitue la vision d’une reine que la virilité masculine et ses conséquences, la grossesse, ne retiennent pas au foyer. C’est le sang de ses menstrues et, à travers lui, celui d’une femme sexuellement insatisfaite qui envahit le territoire national.

L’uniforme dans les fantasmes féminins

Le désir d’exercer sa puissance sur le corps féminin en le fantasmant comme un territoire à conquérir particularise l’érotisme viril. Il est le propre des pulsions masculines et concerne tout homme. Mais il l’est indépendamment des images guerrières qui animent ou non ses fantasmes sexuels.

Les fantasmes ne présentent pas que des visions agréables. Ceux qui, chez l’homme, dialoguent le rapport au combat, au pouvoir, au meurtre ou à la guerre se structurent à l’âge oedipien. Les identifications guerrières du garçon dépendent de son père, de l’attitude consciente ou inconsciente qu’a adoptée ce dernier face à l’une ou l’autre des dernières guerres qui ont ensanglanté la planète. Elles peuvent aussi être gouvernées par la présence occulte d’un grand-père ou d’un ancêtre plus éloigné. Elles ne se construisent en tout cas pas dans le rapport au féminin. Comme tout ce qui concerne la mort, elles s’articulent à la verticalité ancestrale dont le garçon est héritier.

L’engagement politique, la militance ou le choix des armes se soutiennent ainsi d’une libido qui n’est pas dirigée vers l’autre sexe, mais qui a pour but de réparer ou de soutenir l’idéal qu’a représenté aux yeux de l’enfant la virilité du père. Il s’agit d’une libido dont les ressorts homosexuels se nouent dans l’ancestral et dans laquelle l’homme a du même coup souvent beaucoup de mal à se repérer lui-même.

Comme Don Juan l’a montré, l’héritage ancestral peut être parasité par toutes sortes de fantômes. L’arrogance guerrière et la violence virile sont, encore beaucoup plus fréquemment que la sexualité, gouvernées par les fantômes des ancêtres. D’ailleurs, du point de vue masculin, cette agressivité ne concerne pas les femmes. Elle ne concerne que l’amour platonique, consciemment ou inconsciemment, qui relie l’homme à son père. Qu’il ait adopté l’uniforme ou refusé d’en assumer la charge, se prendre pour un guerrier n’a donc en soit rien de « bandant » pour un homme.

Autre chose est de répondre aux désirs de l’autre sexe en jouant de la prestance que confère l’uniforme. Mais c’est alors dans les fantasmes féminins que l’image du soldat est gage de virilité. L’homme, ne devant en répondre que par l’érection, ne peut guère y voir quelque chose de sérieux. S’y prêter ne le soulage pas moins de la solitude qui, dans ses propres fantasmes, réfère les images guerrières à l’homosexualité et à la mort.

Qu’il ait enduré la souffrance physique ou investi la gloire, ce qui arrête, en premier, la femme dans sa rencontre avec le soldat est qu’il ait pu vivre cette aventure sans elle. Comment a-t-il pu supporter l’abstinence sexuelle ? Voilà ce qui l’intrigue. Il s’est autorisé là quelque chose dont elle ne pouvait être. Le territoire qui est le sien l’exclut en tant que femme et excite d’autant sa convoitise. L’érotique qui en découle est celle de l’intimité des corps dévoilant, à travers les batailles, tous les paysages fantasmatiques qui lui auraient été, jusque-là, interdits en tant que femme. Elle pourra ainsi recevoir comme un don céleste les modalités les plus variées de la paillardise. Car, mises en relation avec l’abstinence sexuelle nécessaire au soldat, elle y trouve enfin une place qu’elle peut reconnaître comme sienne.

La beauté de l’uniforme peut, bien sûr, servir ses coquetteries à elle. Mais même dans ce cas, le code érotique n’y voit aucun inconvénient. À la multiplicité de ses toilettes répond l’unicité de l’uniforme. Et même si des hommes différents se succèdent sous le même uniforme, elle les apprécie chaque fois pour la même unité. Apprécié dans l’unicité de leur sexe, les hommes n’ trouvent, eux, généralement rien à y redire.

Les fantasmes sexuels qui auréolent le beau légionnaire le présentent dans l’aridité du désert. Ils évoquent la puissance et la vigueur des bêtes sauvages. On l’imagine ainsi, comme un fauve assoiffé de désir, et le port de l’uniforme redonne visage humain à cette fantasmagorie sauvage et animalière.

Le marin évoque d’autres paysages fantasmatiques. Les jeunes filles jouent à toucher son pompon. Elles fantasment sur la floraison rouge qui orne sa tête. Elles-mêmes n’établissent pas toujours le rapport entre ce jeu et la rougeur de la tumescence virile. Le langage le leur rappelle : « toucher le pompon », c’est décrocher le gros lot. Dans les fantasmes féminins, le marin est ainsi prometteur de plaisirs aussi extrêmes que passagers. Son domaine est l’océan et on l’imagine facilement ne prenant pied sur terre que pour assouvir sa sexualité.

Le pompier est aussi fantasmé au regard de ses activités professionnelles et de leur valeur sportive. Toujours prêt à éteindre les incendies, on lui attribue la même promptitude à calmer le feu du désir. Le « pompier de service » se présente, dans les fantasmes féminins, comme celui qui est toujours prêt à mettre l’agilité de ses qualités professionnelles au service d’une dame. À l’inverse, « faire un pompier à un homme » donne l’image d’une promptitude féminine à calmer le feu de la verge.

Le flic et le gendarme sont des personnages apparemment moins auréolés d’érotisme. Ils apparaissent pourtant fréquemment dans les rêves des femmes. Dans ceux où elles se reprochent leur peu d’appétit sexuel, c’est le gendarme qui fait irruption pour leur rappeler la loi de la différence sexuelle et le droit où il est de les soumettre à son bâton. Les images du gendarme ou du flic apparaissent ainsi comme un support privilégié des fantasmes de viol. À la différence des autres uniformes, le gendarme était déjà présent dans l’enfance et le rapport aux parents. Il fait partie du guignol enfantin. Le beau légionnaire, les petits marins et le pompier de service sont des représentations propres à l’adolescence et à l’âge adulte. C’est ce qui les différencie du gendarme qui, aux yeux de l’enfant, représente une des dimensions les plus mystérieuses du masculin.

Dans l’enfance, la petite fille rêvait d’un bandit qui la poursuivait avec son grand couteau. Le regard sévère d’une mère adorée lui interdisait toute question sur la sexualité. Beaucoup plus tard, elle raconte à son analyste qu’elle n’a entr’aperçu qu’une seule fois le sexe de son père. Elle s’en souvient comme d’une vision d’horreur. Elle a maintenant une trentaine d’années. Elle souffre de frigidité vaginale et son mari s’en plaint. Elle est plutôt gauchiste dans ses options idéologiques. C’est alors qu’en rêve, un horrible CRS fracture, à coups de hache, la porte de sa chambre et la viole avec une étrange sauvagerie. Son mari est là, ébahi et complice, qui sourit au spectacle. Au réveil elle a une sensation d’horreur et de jouissance étroitement mêlées. Elle pense à la frigidité de sa mère. Quant à la sienne ? Son analyste n’en entendra bientôt plus parler.

Associé à la loi plutôt qu’au sexe, si le gendarme évoque le masculin, c’est avant tout celui du père. Il a ainsi, pour la femme, un attrait semblable à celui du juge ou du curé. L’érotique qui en découle est celle de la transgression incestueuse. Défaisant la raideur des costumes de la loi, elle y fait apparaître une virilité inattendue.

L’homme se prête volontiers à l’animation des fantasmes féminins concernant sa phallicité. S’il peut alors user de l’apparat militaire ou des artifices guerriers, c’est surtout pour rendre hommage aux représentations de l’autre sexe sur sa propre virilité.

Les jeux érotiques ne mettent en scène que des fantasmes. Ceux qui s’y adonnent ne cherchent pas à croire que le destin du guerrier puisse se jouer dans un lit. Au lit, la femme peut jouer à l’ennemi vaincu et lui au tyran militaire. Le jeu est une parodie. Cela fait partie des plaisirs que l’on y trouve. Dans le rôle du soldat conquis, la femme déjoue l’implacable logique du destin militaire. La soumission qu’elle parodie fait basculer dans le plaisir une scène qui, ailleurs, en appelle à la mort pour pouvoir se conclure, mais la logique d’une telle érotique s’articule à celle du maître et de l’esclave.

Le sadomasochisme et l’érotique du maître et de l’esclave

À une époque où les banquiers et les hommes d’affaires sont les nouveaux guerriers de notre temps, l’érotique sadomasochiste apparaît, de son côté, comme une érotique étonnamment commercialisable. Elle présente, à la devanture des sex-shops, tous les gadgets de la parade guerrière. Elle fleurit dans le cinéma bon marché, où la figure du SS est cadrée comme un modèle de virilité. J ouant de l’incapacité à digérer le sexe dans son rapport à la mort, elle étale une crudité qui n’est qu’une forme abâtardie de l’érotique du maître et de l’esclave. Les fantasmes qui alimentent alors l’érotisme prennent racine dans un passé assez lointain, puisqu’ils s’expliquent au regard d’une époque où les esclaves existaient réellement.

Dans l’Antiquité, les soldats vainqueurs adoptaient ceux qu’ils avaient vaincus, en en faisant leurs esclaves. Ils les intégraient à leur vie domestique, familiale et sexuelle. Le statut d’esclave était ainsi réservé à ceux qui, n’ayant pu vaincre la peur de la mort, se démettaient, pour continuer à vivre, de tout droit à leur virilité. Le guerrier n’ignorait rien du sort qui lui était réservé en cas de défaite. Devant la victoire de l’envahisseur espagnol, les soldats incas se jetèrent du haut de gigantesques falaises pendant que leurs épouses s’étranglaient avec leurs nattes. Assiégés par les Romains dans la forteresse de Massada, les guerriers hébreux en firent autant. « Vaincre ou mourir », l’idéal guerrier prétend à la capacité de ne pas laisser sa vie à l’ennemi. Du même coup, ceux qui devenaient esclaves étaient ceux qui, n’ayant pu vaincre la peur de mourir, renonçaient à cet idéal viril qui attribue à la phallicité le pouvoir de vaincre toute peur de la mort. Vis-à-vis du vainqueur, l’esclave était ainsi relégué dans une position féminine homologue de celle de l’épouse ou de l’enfant.

L’érotique du maître et de l’esclave est ainsi avant tout une érotique homosexuelle, où celui qui assume d’être l’esclave du guerrier adopte la position féminine et bissexuée de l’enfant. En fonction des désirs de son maître, il peut aussi bien servir sexuellement de femme qu’accepter que la sienne ne serve plus sa virilité défunte mais celle du maître qui dorénavant le gouverne. Il peut aussi être éduqué comme un enfant, afin de pouvoir accomplir ce que réclame son nouveau statut. Il est de toute façon en position d’enfant, puisque le guerrier lui a rendu la vie qu’il était en droit de lui prendre.

Dans la jouissance sexuelle et les fantasmes, l’érotique du maître et de l’esclave ne présente que la fin de l’histoire. Elle repousse au loin les visions sanglantes de la guerre, ne mettant en scène que le repos du guerrier. Baignée dans la volupté des musiques qui clament la victoire, elle vénère le triomphe de la phallicité sur la mort. Son paysage est celui où la puissance phallique côtoie la renaissance à la vie d’esclave. Elle associe la fête et le sexe au retour des puissances guerrières qui réintègrent le corps maternel et la douce patrie, en prenant virilement possession du corps de l’esclave. C’est une érotique qui génère du plaisir sexuel dans la mesure où elle installe l’organe masculin en position de souverain.

De quelque côté que l’on se place, la dualité du maître et de l’esclave n’est, dans l’érotisme, que prometteuse de plaisir, puisqu’elle ne privilégie qu’un seul décor : la victoire phallique. Qu’on se soumette au braquemart tyrannique du vainqueur ou que, à l’inverse, on vibre de la puissance que confère la possession du glaive, le jeu a pour visée de donner au membre viril la place d’une divinité redoutable et supérieure qui règne en maître sur le terrain.

L’homme et la femme n’y trouvent toutefois pas le même bénéfice. Pour elle, la position de l’ennemi vaincu lui permet de s’octroyer une place dans un territoire masculin, celui du soldat, dont elle est normalement exclue. Les bras du guerrier sont fantasmés comme une puissance supérieure à la mère. Se donnant au vainqueur, c’est sa mère qu’elle dépossède de son corps d’enfant.

S’autorisant à contempler sa propre puissance phallique, l’homme, de son côté, retrouve les idéalisations infantiles d’un sexe, revolver, missile ou transformeur qui, comme la lampe d’Aladin, lui donne le pouvoir de réaliser tous ses fantasmes. Mais si, au lit, il préfère la parodie militaire aux voyages spatiaux, c’est que cette parodie le soulage du poids d’une homosexualité phallique qui, le faisant homme, l’assigne à soutenir les emblèmes guerriers.

L’homme ne peut, pas plus que la femme, prendre pour vrais les fantasmes qui lui présentent son sexe comme une arme pouvant tuer. Il lui est pourtant plus difficile qu’à elle de se soustraire à cette fantasmagorie. Il lui faut soutenir l’image culturelle qu’on lui renvoie de sa virilité, quitte à aller en vérifier le bien-fondé sur un champ de bataille. L’identification au guerrier est redoutable, car elle ne renvoie qu’à l’homosexualité et à la mort. Comment, de plus, peut-il donner sens à ses identifications guerrières, dans une société où la technologie a transformé tout combat en vulgaire boucherie ? Admises ou rejetées, les identifications guerrières sont généralement, pour l’homme, d’un poids assez lourd à porter. S’il trouve au lit plaisir à jouer de la parodie militaire, ce n’est donc certes pas parce qu’il a la nostalgie des champs de bataille. C’est parce que l’érotisme déjoue ainsi la logique mortelle de l’homosexualité phallique, au profit d’un paysage qui ne rend pas la virilité aussi dangereuse.

Malléable comme un objet qui ne répond que de son propriétaire, l’esclave est d’ailleurs là pour en répondre. L’érotique du dominateur peut utiliser toutes sortes de gadgets comme le fouet, les liens ou le bâillon. Donnant à tous ces objets fétiches la fonction de préservatifs militaires, elle ne déploie une telle activité que pour mieux garantir que le paysage érotique ne présentera rien d’autre que le repos du guerrier.

Dominateur ou dominé jouent tous deux dans le registre où les fantasmes ne deviennent dangereux qu’à condition qu’on les prenne pour seule réalité. Adorant le braquemart qui prend possession de son corps, l’esclave se charge de redonner aux fantasmes leur fonction illusoire. Accordant à l’organe viril un pouvoir semblable à celui des gadgets qui parodient la torture, le féminin n’a qu’à user de ses charmes pour mettre en lumière que la puissance phallique du dominateur n’est pas plus dangereuse que le revolver en plastique qu’il brandissait dans l’enfance.

Donjuanisme et auto-érotisme

L’érotisme guerrier installe plus certainement la femme sur un territoire masculin qu’il n’assure l’homme de sa propre virilité. Pour lui, si les fantasmes où il se voit guerrier sont seuls capables de mobiliser son sexe, c’est qu’il lui faut exorciser, dans le libertinage, une dimension homosexuelle de sa sexualité. Mais, face à l’autre sexe, c’est le risque de se complaire dans une forme d’auto-érotisme phallique, où la vénération de l’érection risquera de masquer tout autre paysage.

Toutes les variantes du libertinage sont certes, pour l’homme, dans la continuité de sa structure œdipienne. Mais les fantasmes guerriers sont en continuité avec une construction homosexuelle de son sexe dont les mécanismes échappent généralement à sa conscience. Enfant, si son univers familial lui a interdit de se fantasmer dans un rapport sexuel à sa mère, cela ne l’a pas empêché de jouer au gendarme et au voleur et de mettre ainsi en scène, dans ses scénarios infantiles, une construction de son sexe qui ne réfère qu’à l’homosexualité et à la mort. À l’âge adulte, l’homosexualité et la mort sont de toute façon pour l’homme les représentants les plus énigmatiques de son identité sexuelle. Le libertinage repousse alors surtout la nature homosexuelle de ses fantasmes de mort. C’est sous cet angle qu’on considère généralement la sexualité du soldat, lorsqu’on tolère complaisamment sa paillardise.

La phallocratie repose sur une homosexualité d’autant plus forte que méconnue. Elle peut s’exprimer dans la passion des armes comme dans celle de l’autre sexe. Elle installe sa propre virilité comme un obélisque à partir duquel se mesure le territoire de ses conquêtes. Le don juan est souvent un homme qui souffre dans ses identifications guerrières. Il peut, comme nous l’avons vu, souffrir d’un père dramatiquement atteint dans sa phallicité. Mais, s’il souffre ainsi de son père, c’est surtout parce que ce dernier n’a pas pris la peine de le reconnaître comme un homme et l’a ainsi violenté dans sa féminité d’enfant.

Un autre de mes clients avait eu pour mère une femme grandement libertine. Intelligente, elle ne tolérait pas qu’un homme obtienne ses faveurs sans considérer qu’elle avait aussi un fils. Le gamin avait été couvert de cadeaux par un nombre impressionnant de « beaux-pères », tous fort connus dans le monde des arts, de la politique ou des affaires. Mais aucun d’eux ne l’avait regardé autrement que comme un petit caniche, dont il fallait satisfaire les caprices pour arriver à ses fins. Chaque fois qu’armé de sa féminité d’enfant il avait cherché, à travers l’un d’eux, un père un tant soit peu fiable, il s’était vu rejeté comme un animal encombrant. À l’âge adulte, sa fantasmagorie était tout animalière. Grand don juan, il voyait les femmes comme de dangereuses lionnes qu’il s’exerçait à dresser ou de robustes juments qu’il chevauchait à la cravache. Répétant la façon dont les hommes l’avaient séduit et rejeté dans sa féminité d’enfant, sa seule passion sexuelle consistait à séduire toutes les Belles au Bois Dormant de la création, pour les rejeter violemment sitôt qu’elles ouvraient les yeux sur lui.

Pour l’homme, la jouissance libertine valorise surtout sa propre puissance phallique. Elle ne s’adresse et ne s’articule à la féminité que comme à un atout de sa propre virilité. Elle ne le met donc pas forcément au contact d’un territoire proprement féminin. N’en concluons pas que le don juan n’aime pas les femmes. Il ne peut en apprécier une pour sa différence, car il redoute de retrouver, à travers ses émois à elle, l’horreur qu’a été pour lui la situation féminine de l’enfant.

L’homme ne peut s’attacher à une femme en particulier qu’à partir de sa propre féminité d’enfant. C’est parce qu’il est tout d’abord bissexué que l’être humain développe, à l’âge adulte, la capacité de comprendre le fonctionnement de l’autre sexe. Lorsqu’il est attiré par une femme, l’homme projette ou retrouve chez elle une partie manquante de son être : la féminité infantile que son identité mâle ne lui a pas permis de développer. S’il apprécie une certaine féminité, c’est qu’il y retrouve les qualités qu’enfant, il a lui-même attribuées au féminin, sans pouvoir en développer les charmes. Il retrouve ainsi chez la femme aimée la partie de lui-même qui ne pouvait combler son père. Encore faut-il que ce dernier ne l’ait pas violenté dans sa féminité d’enfant.

Le rapport de l’homme à la féminité dépend de la façon dont son propre père l’a lui-même considéré dans sa féminité d’enfant. La féminité du garçon correspond à un état de mutation qui prend le père pour modèle. Si ce dernier accepte qu’il en soit ainsi, le fils assume une féminité dont il se sépare à l’adolescence. Si, inversement, le père y voit un défaut de virilité, l’enfant en est blessé et ne peut du même coup que rejeter toute image de sa féminité. Le don juan est souvent un homme qui, blessé dans sa féminité d’enfant, tend à se prouver le contraire. Cet auto-érotisme phallique n’exclut en effet de la femme que la possibilité de s’identifier à elle. Il survalorise le fonctionnement du pénis et peut s’y astreindre, comme le montre Fellini dans son Casanova, avec la mécanicité d’une arme ou d’une marionnette.

Don Juan comprend bien sûr les femmes, autrement il ne saurait pas les séduire. Mais s’il endosse les armes érotiques, c’est avant tout pour ne pas avoir à s’identifier à elles. Soldat du sexe, il vénère ses qualités viriles, mais il a peur de ne pas pouvoir les maintenir en vie sur n’importe quel champ de bataille. Embrochant l’interminable bataillon des tendres ennemies, il ne peut que les voir disparaître sitôt qu’il les a embrochées : confondant celle de son enfance et celle de la femme, la féminité doit automatiquement périr. Ce n’est donc pas en elle que Don Juan s’investit, mais dans la seule vivance de son sexe. Voilà en quoi le donjuanisme s’apparente à l’érotisme guerrier. Il n’use pas du sexe pour exorciser le poids d’une homosexualité phallique qui associe l’identité masculine à la mort. Il en use pour exorciser tout risque d’avoir à se retrouver dans une position féminine.

Fils de soldat, le Don Juan de ce livre évitait autant de toucher à ses identifications féminines qu’à ses identifications guerrières. Il jouait abondamment des deux dans ses scénarios érotiques. Mais c’était uniquement pour répondre aux fantasmes de l’autre sexe ou « aux idées bizarres mais nécessaires » à l’une ou l’autre de ses conquêtes pour atteindre l’orgasme.

Bataillant avec des jupons, l’érotique donjuanesque se présente comme une bouffonne parodie du guerrier, car c’est une érotique qui s’applique surtout à repousser les fantasmes qui pourraient évoquer une construction homosexuelle de son sexe et un rapport au père qui n’a eu dans l’enfance ni mot ni visage : Don Juan n’arrêtait pas de me dire qu’il n’avait jamais éprouvé la moindre pulsion homosexuelle. En revanche, il me fantasmait aisément comme un horrible castrateur. Dans son rapport à moi, il redoutait d’autant plus l’homosexualité phallique du guerrier qu’il ignorait tout d’une homosexualité platonique un tant soit peu structurante. Il donnait l’impression de n’avoir jamais rien attendu d’un autre homme. Il faisait étalage de ses qualités viriles. Il s’y accrochait comme à un étendard. Mais, en dehors du fait qu’il avait choisi un homme pour analyste, il ignorait tout d’un rapport premier à son père et de la construction homosexuelle de son sexe. C’est d’ailleurs ce qu’il a retrouvé dans sa relation à moi : le renvoi des images féminines entre lui et son père.

Ayant un père qui s’était vu condamné à la position féminine d’un homme asexué, pour Don Juan, l’image d’un homme réduit à la féminité était, avant qu’il ne me rencontre, un point de focale fantasmatique susceptible de déclencher la plus vive angoisse. J’étais moi-même assis et tout ouvert par les oreilles. Cette position féminine du père freudien que je représentais contribua à faire surgir ses fantasmes sur mon incapacité à contenir ses terreurs incestueuses.

Brandissant l’horreur d’un désir sexuel pour sa mère, il s’agitait alors sur mon divan, comme un fœtus courant le risque de se liquéfier dans sa propre matrice et l’univers de ses fantasmes. Il lui était alors visiblement impossible de référer sa sexualité à celle d’un père.

L’impuissance de son père lui avait interdit de continuer à s’identifier à lui. À ce moment de son analyse, nous l’ignorions tous deux, mais à travers l’angoisse que je sois moi-même incapable de comprendre son problème, il était pourtant déjà en train de le retrouver. Projetant sur moi l’impuissance féminine d’un père châtré, il essayait de croire, avec horreur, que j’étais démuni de tout ressort phallique pouvant faire obstacle à la violence incestueuse de sa propre virilité. Méconnaissant le renvoi des images d’une féminité masculine entre lui et son père, il évitait d’avoir à questionner la construction homosexuelle de son sexe.

D’une façon ou d’une autre, le don juan repousse ainsi du côté de l’enfer toute vision homosexuelle de la construction de son sexe. Il dévalorise les fantasmes guerriers car il n’y voit qu’une identité de carnaval. Mais, ne pouvant associer le sexe à la mort et à la reproduction, il redoute d’autant plus l’homosexualité phallique, car, comme dans la pièce de Molière ou l’opéra de Mozart, il n’attend, en fait, qu’une seule chose : l’arrivée du Commandeur.


6 Le nœud borroméen est formé de trois anneaux, dont la propriété est de laisser les deux autres détachés sitôt que l’on brise l’un des trois. Ce petit casse-tête mathématique a fortement marqué les dernières élaborations du patriarche français de la psychanalyse.