Neuvième leçon formes de l’état. La démocratie

Après avoir défini la démocratie, nous avons vu qu’elle pouvait être conçue et pratiquée d’une manière qui en altérait gravement la nature. Essentiellement, c’est un régime où l’État, tout en restant distinct de la masse de la nation, est étroitement en communication avec elle et où, par suite, son activité atteint un certain degré de mobilité. Or, nous avons vu que, dans certains cas, cette étroite communication pouvait aller jusqu’à une fusion plus ou moins complète. L’État, au lieu d’être un organe défini, le foyer d’une vie spéciale et originale, devient alors un simple décalque de la vie sous-jacente. Il ne fait que traduire en une notation différente ce que pensent et ce que sentent les individus. Son rôle n’est plus d’élaborer des idées neuves, des vues nouvelles, comme il pouvait le faire grâce à la manière dont il est constitué, mais ses fonctions principales consistent à recenser quelles sont les idées, quels sont les sentiments qui sont les plus généralement répandus, ceux qui ont, comme on dit, la majorité. Il résulte de ce recensement même. Élire des députés, c’est tout simplement compter combien telle opinion a de partisans dans le pays. Une telle conception est donc contraire à la notion d’un État démocratique, puisqu’elle fait presque totalement évanouir la notion même de l’État. Je dis presque totalement : car bien entendu, la fusion n’est jamais complète. Il n’est pas possible, par la force des choses, que le mandat du député soit assez déterminé pour le lier complètement. Il y a toujours un minimum d’initiative. Mais c’est déjà beaucoup qu’il y ait une tendance à réduire cette initiative au minimum. Par là, en ce sens, un tel système politique se rapproche de celui qu’on observe dans les sociétés primitives ; car, d’une part comme de l’autre, le pouvoir gouvernemental est faible. Mais il y a en même temps cette énorme différence que, dans un cas, l’État n’existe pas encore, n’existe qu’en germe, tandis que dans cette déviation de la démocratie, il est au contraire assez souvent très développé, dispose d’une organisation étendue et complexe. Et c’est justement ce double aspect contradictoire qui montre le mieux le carac­tère anormal du phénomène. D’une part, un mécanisme compliqué, savant, les rouages multiples d’une vaste administration, de l’autre, une conception du rôle de l’État qui est un retour aux formes politiques les plus primitives. De là un mélange bizarre d’inertie et d’activité. Il ne se meut pas de lui-même, il est à la remorque des sentiments obscurs de la multitude, mais d’un autre côté, les puissants moyens d’action dont il dispose font qu’il est susceptible de comprimer lourdement ces mêmes individus dont il est, par un autre côté, le serviteur.

Nous avons dit aussi que cette manière d’entendre et de pratiquer la démocratie était encore fortement enracinée dans les esprits chez nous. Rousseau, dont la doctrine est la mise en système de ces idées, est resté le théoricien de notre démocratie. Or, en fait, il n’est pas de philosophie politique qui présente le mieux ce double aspect contradictoire que nous venons de signaler. Vue par l’une de ses faces, elle est étroitement individualiste ; c’est l’individu qui est le principe de la société ; celle-ci n’est qu’une somme d’individus. On sait d’autre part, quelle autorité il attribue à l’État. Au reste, ce qui prouve bien que ces idées sont agissantes chez nous, c’est le spectacle même de notre vie politique. Il est incontestable que, vue du dehors, à la surface, elle paraît être d’une mobilité tout à fait excessive. Les changements y succèdent aux changements, avec une rapidité sans exemple ; depuis longtemps, elle n’a pas réussi à s’orienter dans un sens fixe avec quelque persévérance pendant longtemps. Or, nous avons vu qu’il en devait être nécessairement ainsi du moment que c’est la multitude des individus qui donnent l’impulsion à l’État et règlent presque souverainement sa marche. Mais en même temps, ces changements superficiels recouvrent un immobilisme routinier. En même temps qu’on déplore le flux toujours changeant des événements politiques, on se plaint de la toute-puissance des bureaux, de leur traditionalisme invétéré. Ils sont une force sur laquelle on ne peut rien. C’est que tous ces changements superficiels se faisant en des sens divergents, s’annulent mutuellement ; il n’en reste rien, sauf la fatigue et l’épuisement qui caractérisent ces variations ininterrompues. Par suite, les habitudes fortement constituées, les routines qui ne sont pas atteintes par ces changements ont d’autant plus d’empire ; car elles sont seules efficaces. Leur force vient de l’excès de fluidité du reste. Et l’on ne sait en vérité s’il faut s’en plaindre ou s’en féliciter ; car il y a là toujours un peu d’organisation qui se maintient, un peu de stabilité et de détermination où il en faut pour vivre. Malgré tous ses défauts, il est bien possible que la machine administrative nous rende en ce moment de très précieux services.

Le mal reconnu, d’où vient-il ? C’est une conception fausse, mais les conceptions fausses ont des causes objectives. Il faut qu’il y ait dans notre constitution politique quelque chose qui explique cette erreur.

Ce qui paraît l’avoir produite, c’est ce caractère particulier de notre organisation actuelle, en vertu duquel l’État et la masse des individus sont directement en rapports et en communica­tions, sans qu’aucun intermédiaire s’intercale entre eux. Les collèges électoraux comprennent toute la population politique du pays, et c’est de ces collèges que sort directement l’État, au moins l’organe vital de l’État, à savoir l’assemblée délibérante. Il est donc inévitable que l’État formé dans ces conditions soit plus ou moins un simple reflet de la masse sociale, et rien de plus. Il y a là deux forces collectives en présence : l’une énorme parce qu’elle est formée de la réunion de tous les citoyens, l’autre beaucoup plus faible, parce qu’elle ne comprend que les représentants. Il est donc mécaniquement nécessaire que la seconde soit à la remorque de la première. Du moment où ce sont les particuliers qui élisent directement leurs représentants, il n’est pas possible que ces derniers ne s’attachent pas exclusivement à traduire fidèlement les désirs de leurs mandants, ni que ceux-ci ne réclament pas cette docilité comme un devoir. Sans doute il serait d’une politique plus haute de se dire que les gouvernants doivent jouir d’une grande initiative, qu’à cette seule condition, ils pourront s’acquitter de leur rôle, que dans l’intérêt commun, ils doivent voir les choses autrement et d’un autre point de vue que ne le fait l’individu, l’homme engagé dans ses autres fonctions sociales, et que, par conséquent, il faut laisser l’État agir conformément à sa nature. Mais il y a une force des choses contre laquelle les meilleurs raisonnements ne peuvent rien. Tant que les arrangements politiques mettent les députés en contact immédiat avec la foule inorganisée des particuliers, il est inévitable que celle-ci leur fasse la loi. Ce contact immédiat ne permet pas à l’État d’être lui-même.

Voilà pourquoi certains esprits demandent que les membres des assemblées politiques soient désignés par un suffrage à deux ou à plusieurs degrés. Il est certain, en effet, que le seul moyen d’affranchir le gouvernement est d’inventer des intermédiaires entre lui et le reste de la société. Sans doute, il faut qu’il y ait communication continue entre lui et tous les autres organes sociaux ; mais il faut que cette communication n’aille pas jusqu’à faire perdre à l’État son individualité. Il faut qu’il soit en rapports avec la nation sans s’absorber en elle. Et pour cela, il faut qu’ils ne se touchent pas immédiatement. Le seul moyen d’empêcher une force moindre de tomber dans l’orbite d’une force plus intense, c’est d’intercaler entre la première et la seconde des corps résistants qui amortissent l’action la plus énergique. Du moment que l’État sort moins immédiatement de la foule, il en subit moins fortement l’action ; il peut davantage s’appartenir à lui-même. Les tendances obscures qui s’agitent confusément dans le pays ne pèsent plus du même poids sur ses démarches et n’enchaînent plus aussi étroitement ses résolutions. Seulement, ce résultat ne peut être pleinement atteint que si les groupements qui viennent ainsi s’interposer entre la généralité des citoyens et l’État sont des groupements naturels et permanents. Il ne saurait suffire, comme on l’a cru quelquefois, d’intercaler simplement des sortes d’intermédiaires artificiels créés uniquement pour la circonstance. Si l’on se contente, par exemple, de faire constituer un à un par collèges électoraux comprenant l’universalité des citoyens, un collège plus restreint qui, soit directement, soit par – l’intermédiaire d’un autre collège encore moins étendu, désignerait les gouvernants, et qui, une fois sa tâche faite, disparaîtrait, l’État ainsi constitué pourrait bien jouir d’une certaine indépendance, mais alors, il ne remplirait plus suffisamment l’autre condition caractéristique de la démocratie. Il ne serait plus en communication étroite avec l’ensemble du pays. Car dès qu’il serait né, l’intermédiaire et les intermédiaires qui auraient servi à le former, ayant cessé d’exister, il y aurait un vide entre lui et la multitude des citoyens. Il n’y aurait pas, entre eux et lui, cet échange constant qui est indispensable. S’il importe que l’État ne soit pas sous la dépendance des particuliers, il n’est pas essentiel qu’il ne perde jamais leur contact. Cette communication insuffisante avec l’ensemble de la population est ce qui fait la faiblesse de toute Assemblée qui se recrute de cette manière. Elle est trop séparée des besoins et des sentiments populaires ; ceux-ci n’arrivent pas jusqu’à elle avec une suffisante continuité. Il en résulte qu’un des éléments essentiels de ses délibérations lui fait défaut.

Pour que le contact ne soit jamais perdu, il faut que les collèges intermédiaires ainsi inter­calés ne soient pas simplement constitués pour un instant, mais qu’ils fonctionnent eux-mêmes d’une manière continue. En d’autres termes, il faut qu’ils soient des organes naturels et normaux du corps social. Il en est de deux sortes qui peuvent jouer ce rôle. Il y a d’abord les conseils secondaires préposés à l’administration des districts territoriaux. Par exemple, on peut imaginer que les conseils départe­men­taux ou provinciaux, élus eux-mêmes directement ou indirectement, il n’importe, soient appelés à s’acquitter de cette fonction. Ce serait eux qui désigneraient les membres des conseils gouverne­mentaux, des assemblées proprement politiques. C’est à peu près cette idée qui a servi de base à l’organisation de notre Sénat actuel. Mais ce qui permet de douter qu’un tel arrangement soit le plus conforme à la constitution des grands États européens, c’est que les divisions territoriales du pays perdent de plus en plus de leur importance. Tant que chaque district, commune, cercle, province, avait sa physionomie propre, ses mœurs, ses coutumes, ses intérêts spéciaux, les conseils préposés à son adminis­tration étaient des rouages essentiels de la vie politique. C’est en eux que se concentraient immédiatement les idées et les aspirations qui travaillaient les masses. Mais aujourd’hui, le lien qui rattache chacun de nous à un point du territoire que nous occupons est infiniment fragile et se brise avec la plus grande facilité. Aujourd’hui, nous sommes ici, et demain, nous serons là ; nous nous sentons aussi bien chez nous dans telle province que dans telle autre, ou tout au moins, les affinités spéciales qui ont une origine territoriale sont tout à fait secondaires et ne sont plus d’une grande influence sur notre existence. Alors même que nous restons attachés au même endroit, nos préoccupations dépassent infiniment la circonscription administrative où nous nous trouvons résider. La vie qui nous entoure immédiatement n’est même pas celle qui nous intéresse le plus vivement. Professeur, industriel, ingénieur, artiste, ce ne sont pas les événements qui se produisent dans ma commune ou dans mon département qui me concernent le plus directement et qui me passionnent. Je puis même vivre régulièrement ma vie tout en les ignorant. Ce qui nous attire beaucoup plus, c’est, suivant les fonctions que nous avons à remplir, ce qui se passe dans les assemblées scientifiques, ce qui se publie, ce qui se dit dans les grands centres de production ; les nouveautés artistiques des grandes villes de France ou de l’étranger ont pour le peintre ou le sculpteur autrement d’intérêt que les affaires municipales ; et on en peut dire autant de l’industriel qui est par la nature de sa profession, en relations avec toutes sortes d’industries et d’entreprises commerciales répandues sur tous les points du territoire et même du globe. L’affaiblissement des groupements purement territoriaux est un fait irrésistible. Mais alors, les conseils qui président à l’administration de ces groupes ne sont pas en état de concentrer et d’exprimer la vie générale du pays ; car, la manière dont cette vie est distribuée et organisée ne reflète pas, au moins en général, la distribution territoriale du pays. Voilà pourquoi ils perdent de leur prestige, pourquoi on brigue moins l’honneur d’y siéger, pourquoi les esprits entreprenants et les hommes de valeur cherchent un autre théâtre pour leur activité. C’est que ce sont des organes en partie déchus. Une assemblée politique qui s’appuie sur une telle base ne peut donner qu’une expression bien imparfaite de l’organisation de la société, du rapport réel qui existe entre les différentes forces et fonctions sociales.

Puisque, au contraire, la vie professionnelle prend de plus en plus d’importance à mesure que le travail se divise davantage, il y a tout lieu de croire que c’est elle qui est appelée à fournir la base de notre organisation politique. Déjà, l’idée se fait jour que le collège professionnel est le véritable collège électoral, et parce que les liens qui nous attachent les uns aux autres dérivent de notre profession beaucoup plutôt que de nos rapports géographiques, il est naturel que la structure politique reproduise cette manière dont nous nous groupons spontanément. Supposez constituées ou recons­tituées les corporations d’après le plan que nous avons indiqué : chacune d’elles a à sa tête un conseil qui la dirige, qui administre sa vie interne. Ces divers conseils ne sont-ils pas merveilleu­sement en état de jouer ce rôle de collèges électoraux intermédiaires dont les groupes territoriaux ne peuvent plus s’acquitter que faiblement ? La vie professionnelle n’est jamais suspendue ; elle ne chôme pas. La corporation et ses organes sont toujours en action et par conséquent, les assemblées gouvernementales qui en seraient issues ne perdraient jamais le contact avec les conseils de la société, ne risqueraient jamais de s’isoler en elles-mêmes et de ne pas sentir assez tôt et assez vivement les changements qui peuvent se produire dans les couches profondes de la population. L’indépendance serait assurée sans que la communication fût interrompue.

Une telle combinaison aurait d’ailleurs deux autres avantages qui méritent d’être notés. On a souvent reproché au suffrage universel tel qu’il est actuellement pratiqué son incompétence radicale. On fait remarquer, non sans raison, qu’un député ne saurait résoudre avec connaissance de cause les innombrables questions qui lui sont soumises. Mais cette incompétence du député n’est qu’un reflet de celle de l’électeur ; c’est cette dernière qui est la plus grave. Car puisque le député est un mandataire, puisqu’il est chargé surtout d’exprimer la pensée de ceux qu’il représente, ceux-ci doivent se poser également les mêmes problèmes et, par conséquent, s’attribuer la même compétence universelle. En fait, à chaque consultation, l’électeur prend parti sur toutes les questions vitales qui peuvent se poser dans les assemblées délibérantes et l’élection consiste dans un recensement numérique de toutes les opinions individuelles qui sont émises de cette manière. Est-il nécessaire de faire remarquer qu’elles ne sauraient être éclairées ? Il n’en serait plus de même si le suffrage était organisé sur la base corporative. Pour ce qui concerne les intérêts de chaque profession, chaque travailleur est compétent ; il n’est donc pas inapte à choisir ceux qui peuvent le mieux conduire les affaires communes de la corporation. D’un autre côté, les délégués que ces derniers enverraient aux assemblées politiques y entreraient avec leurs compétences spéciales, et comme ces assemblées auraient surtout à régler les rapports des différentes professions, les unes avec les autres, elles seraient composées de la manière la plus convenable pour résoudre de tels problèmes. Les conseils gouvernementaux seraient alors véritablement ce qu’est le cerveau dans l’organisme : une reproduction du corps social. Toutes les forces vives, tous les organes vitaux y seraient représentés suivant leur importance respective. Et dans le groupe ainsi formé, la société prendrait vraiment conscience d’elle-même et de son unité ; cette unité résulterait naturelle­ment des relations qui s’établiraient entre les représentants des différentes professions ainsi mises étroitement en contact.

En second lieu, une difficulté inhérente à la constitution de tout État démocratique c’est que, comme les individus forment la seule matière agissante de la société, l’État, en un sens, ne peut être l’œuvre que d’individus, et que, pourtant, il doit exprimer tout autre chose que des sentiments individuels. Il faut qu’il sorte des individus et que, cependant, il les dépasse. Comment résoudre cette antinomie dans laquelle s’est vainement débattu Rousseau ? Le seul moyen de faire avec des individus autre chose qu’eux-mêmes, est de les mettre en rapports et de les grouper d’une manière durable. Les seuls sentiments supérieurs aux sentiments individuels sont ceux qui résultent des actions et des réactions qui s’échangent entre les individus associés.

Appliquons l’idée à l’organisation politique. Si les individus viennent chacun de leur côté apporter leur suffrage pour constituer l’État ou les organes qui doivent servir à le constituer définitivement, si chacun fait son choix isolément, il est presque impossible que de tels votes soient inspirés par autre chose que des préoccupations personnelles et égoïstes : du moins celles-ci seront prépondérantes, et ainsi un particularisme individualiste sera à la base de toute l’organisation. Mais supposons que de telles désignations se fassent à la suite d’une élaboration collective, le caractère en sera tout différent. Car quand les hommes pensent en commun, leur pensée est en partie l’œuvre de la communauté. Celle-ci agit sur eux, pèse sur eux de toute son autorité, contient les velléités égoïstes, oriente les esprits dans un sens collectif. Donc, pour que les suffrages expriment autre chose que les individus, pour qu’ils soient animés dès le principe d’un esprit collectif, il faut que le collège électoral élémentaire ne soit pas formé d’individus rapprochés seulement pour cette circonstance exception­nelle, qui ne se connaissent pas, qui n’ont pas contribué à se former mutuellement leurs opinions et qui vont les uns derrière les autres défiler devant l’urne. Il faut au contraire que ce soit un groupe constitué, cohérent, permanent, qui ne prend pas corps pour un moment, un jour de vote. Alors chaque opinion individuelle, parce qu’elle s’est formée au sein d’une collectivité, a quelque chose de collectif. Il est clair que la corporation répond à ce desideratum. Parce que les membres qui la composent y sont sans cesse et étroitement en rapports, leurs sentiments se forment en commun et expriment la communauté.

Ainsi le malaise politique a la même cause que le malaise social dont nous souffrons. Il tient lui aussi à l’absence d’organes secondaires placés entre l’État et le reste de la société. Ces organes nous ont déjà paru nécessaires pour empêcher l’État de tyranniser les individus ; nous voyons maintenant qu’ils sont également indispensables pour empêcher les individus d’absorber l’État. Ils libèrent les deux forces en présence, en même temps qu’ils relient l’une à l’autre. On voit combien est grave cette absence d’organisation interne que nous avons déjà eu tant de fois l’occasion de signaler. C’est qu’en effet elle implique comme un ébranlement profond, et, pour ainsi dire, le ramollissement de toute notre structure sociale et politique. Les formes sociales qui, jadis, encadraient les particuliers et servaient ainsi comme d’ossature à la société, ou bien ont disparu, ou bien sont en train de s’effacer, et sans que des formes nouvelles en tiennent lieu. Il n’est donc plus resté que la masse fluide des individus. Car l’État lui-même a été résorbé par eux. Seule, la machine administrative a gardé sa consistance, et continue à fonctionner avec la même régularité automatique. Sans doute, la situation est loin d’être sans exemple dans l’histoire. Toutes les fois que la société se forme ou se renouvelle, elle passe par une phase analogue. En effet, finalement, c’est des actions et des réactions directement échangées entre les individus que s’est dégagé tout le système de l’organisation sociale et politique ; quand donc il arrive qu’un système a été emporté par le temps sans être remplacé par un autre au fur et à mesure qu’il se décomposait, il faut bien que la vie sociale remonte en quelque sorte à la source première d’où elle dérive, c’est-à-dire aux individus, pour s’y élaborer à nouveau. Puisqu’ils restent seuls, c’est directement par eux que fonctionne la société. Ce sont eux qui s’acquittent d’une manière diffuse des fonctions qui revenaient aux organes disparus ou qui reviendront aux organes qui font encore défaut. Ils suppléent d’eux-mêmes à l’organisation qui manque. Telle est notre situation, et si elle n’a rien d’irrémédiable, si même il est permis d’y voir une phase nécessaire de notre évolution, on ne peut méconnaître ce qu’elle a de critique. Une société faite d’une matière aussi instable est exposée à se désorganiser sous l’effet de la moindre secousse. Rien ne la protège contre les choses du dehors ou du dedans.

Ces considérations étaient nécessaires pour arriver à expliquer dans quel esprit doivent être entendus, pratiqués, enseignés les divers devoirs civiques, par exemple : le devoir qui nous ordonne de respecter la loi, et celui qui nous prescrit de participer à l’élaboration des lois par notre vote, ou, plus généralement, de participer à la vie publique.

On a dit parfois que le respect des lois, dans une démocratie, venait de ce fait que la loi exprimait la volonté des citoyens. Nous devons nous y soumettre parce que nous les avons voulues. Mais comment la raison vaudrait-elle pour la minorité ? C’est elle pourtant qui a le plus besoin de pratiquer ce devoir. Nous avons vu de plus que, en effet, le nombre de ceux qui, soit directement, soit indirectement, ont voulu une loi déterminée, ne représente jamais qu’une infime partie du pays. Mais, sans même insister sur ces calculs, cette manière de justifier le respect dû aux lois est des moins propres à l’inculquer. En quoi le fait d’avoir voulu une loi la rend-elle respectable même pour moi ? Ce que ma volonté a fait, ma volonté peut le défaire. Essentiellement changeante, elle ne peut servir de base à rien qui soit stable. On s’étonne parfois que le culte de la légalité soit si peu enraciné dans nos consciences, que nous soyons toujours si prêts à en sortir. Mais comment avoir un culte pour un ordre légal qui peut être remplacé du jour au lendemain par un ordre différent, sur une simple décision d’un certain nombre de volontés individuelles ? Comment respecter un droit qui peut cesser d’être le droit, dès qu’il cesse d’être voulu comme tel ?

Ce qui fait vraiment le respect de la loi, c’est qu’elle exprime bien les rapports naturels des choses ; surtout dans une démocratie, les individus ne la respectent que dans la mesure même où ils lui reconnaissent ce caractère. Ce n’est pas parce que nous l’avons faite, parce qu’elle a été voulue par tant de voix, que nous nous y soumettons ; c’est parce qu’elle est bonne, c’est-à-dire conforme à la nature des faits, parce qu’elle est tout ce qu’elle doit être, parce que nous avons confiance en elle. Et cette confiance dépend également de celle que nous inspirent les organes chargés de l’élaborer. Ce qui importe par conséquent, c’est la manière dont elle est faite, c’est la compétence de ceux qui ont pour fonctions de la faire, c’est la nature de l’organisation spéciale destinée à rendre possible le jeu de cette fonction. Le respect de la loi dépend de ce que valent les législateurs et de ce que vaut le système politique. Ce qu’a de particulier à cet égard la démocratie, c’est que grâce à la communication établie entre les gouvernants et les citoyens, ceux-ci sont mis en état de juger la façon dont les gouvernants remplissent leur rôle, donnent ou refusent leur confiance avec une connaissance de cause plus entière. Mais rien de plus faux que cette idée que c’est seulement dans la mesure où elle est expressément vouée à la rédaction des lois, qu’elle a droit à notre déférence.

Reste le devoir de voter. Je n’ai pas à étudier ici ce qu’il pourra devenir dans un avenir indéterminé, dans des sociétés mieux organisées que les nôtres. Il est bien possible qu’il perde de son importance. Il est bien possible qu’il y aura un moment où les désignations nécessaires pour contrôler les organes politiques se fassent comme d’elles-mêmes, sous la pression de l’opinion, sans qu’il y ait à proprement parler de consultations définies.

Mais aujourd’hui la situation est tout autre. Nous avons vu ce qu’elle a d’anormal ; pour cette raison, elle crée des devoirs tout spéciaux. C’est sur la masse des individus que repose tout le poids de la société. Celle-ci n’a pas d’autre soutien.

C’est donc légitimement que chaque citoyen, en quelque sorte, se transforme en homme d’État. Nous ne pouvons pas nous cantonner dans nos occupations professionnelles parce que, pour l’instant, la vie publique n’a plus d’autres agents que la multitude de forces individuelles. Seulement, les raisons mêmes qui rendent cette tâche nécessaire, la déterminent. Elle tient à un état anomique qu’il faut, non pas subir, mais travailler à faire cesser. Au lieu de présenter comme un idéal cette inorganisation que l’on qualifie à tort de démocratie, il faut y mettre un terme. Au lieu de nous attacher à conserver jalousement ces droits et ces privilèges, il faut remédier au mal qui les rend provisoirement nécessaires. Autrement dit, le premier devoir, c’est de préparer ce qui nous dispensera de plus en plus d’un rôle pour lequel l’individu n’est pas fait. Pour cela, notre action politique consistera à créer ces organes secondaires qui, à mesure qu’ils se forment, libèrent à la fois l’individu de l’État et l’État de l’individu, et dispensent de plus en plus ce dernier d’une tâche pour laquelle il n’est pas fait.