Treizième leçon

Nous avons vu que le droit de propriété ne pouvait se définir par l’étendue des droits attribués au propriétaire. Ces droits sont de deux sortes. Il y a d’abord les droits de disposer soit par voie d’aliénation, soit par voie de dénaturation, qui semblent plus particulièrement caractéristiques du droit de propriété. Or ils peuvent faire totalement défaut sans que le droit de propriété s’évanouisse. Le mineur, l’interdit, l’homme muni d’un conseil judiciaire ne peuvent pas disposer eux-mêmes de leurs biens et, pourtant, ils en restent propriétaires. Au contraire, le conseil de famille a ce pouvoir de disposer au moins jusqu’à un certain point, sans que pourtant il ait sur la chose un droit de propriété. Reste le pouvoir d’user qui, dans de certaines limites, se retrouve partout où il y a droit de propriété. Le mineur n’use pas des fruits de ses biens ou de ses biens eux-mêmes comme il l’entend, mais il en use, puisque c’est grâce à ces fruits qu’il est élevé. Il n’y a même à cet égard entre lui et l’adulte qui jouit de la plénitude de ses droits qu’une différence de degré ; ce dernier lui aussi ne peut user à volonté de ce qu’il possède, puisque, s’il se conduit en prodigue, il peut être frappé d’interdit. Seulement, si le pouvoir d’user s’observe partout où il y a propriété, il ne peut pourtant caractériser cette dernière, parce qu’il s’observe également ailleurs. Notamment chacun peut user et user librement des choses qui sont res nullius, ou de celles qui sont res communes, qui font partie du domaine publie sans être pourtant propriétaire.

Mais on s’approche déjà de ce qu’il y a de vraiment spécifique dans le droit de propriété si l’on complète et si l’on détermine cette idée de l’usage par l’addition d’un caractère différentiel. Un des traits qui distinguent le droit d’usage qui est particulier au propriétaire de tous les droits similaires, c’est qu’il est exclusif de tout droit concurrent. Non seulement le propriétaire use, mais il peut seul user ; ou bien s’il y a plusieurs usagers simultanés, c’est qu’il y a plusieurs propriétaires. Tout propriétaire a le droit d’écarter de sa chose tout autre sujet que lui. Peu importe la manière dont il en jouit ; ce qui est essentiel, c’est que nul autre ne peut en jouir à sa place. La chose est retirée de l’usage commun pour son usage personnel. C’est bien là, en partie, ce qu’il y a au fond de l’idée d’appropriation. Cependant, nous ne tenons pas encore ce qu’il y a de plus fondamental dans cette notion. L’usage exclusif se retrouve en effet dans un ensemble de cas où il n’y a pas, à proprement parler, de droits de propriété : ce sont ceux où le droit d’usage est établi d’une manière déterminée entre un objet défini et un ou plusieurs sujets définis à l’exclusion de tous autres. Le droit d’usufruit est le type de ces droits. Ce qui montre bien néanmoins que cette première caractéristique est déjà inhérente au droit de propriété, c’est que l’usufruit lui-même est un élément de ce droit ; on le considère générale­ment comme le produit d’un démembrement du droit de propriété. Nous sommes donc bien cette fois dans le cercle des choses qu’il nous faut définir ; mais nous ne sommes pas encore au centre. Il y a encore quelque chose qui nous échappe. Puisque le propriétaire peut coexister à côté de l’usufruitier, c’est que le droit d’usage n’est pas le tout du droit de propriété. En quoi consiste donc le rapport du nu-propriétaire avec sa chose ? C’est un lien moral et juridique qui fait que la condition de la chose dépend du sort de la personne. Si celle-ci vient à mourir, ce sont ses héritiers qui héritent. D’une manière générale, il y a une sorte de communauté morale entre la chose et la personne qui fait que l’une participe à la vie sociale, à la condition sociale de l’autre. C’est la personne qui donne son nom à la chose ou inversement, c’est la chose qui donne son nom à la personne. C’est la personne qui anoblit la chose ou c’est la chose, le domaine qui, s’il a des privilèges inhérents à son fond, les transmet à la personne. Un majorat transmet à celui qui en hérite des droits spéciaux et un titre. Supposez que demain l’hérédité familiale soit abolie, ce lien caractéristique du droit de propriété n’en subsistera pas moins ; car il y aura alors une autre transmission héréditaire ; c’est la société par exemple qui héritera et, par conséquent, la mort du propriétaire actuel continuera à affecter la condition sociale des choses qu’il possède.

Tels sont les deux éléments constitutifs de la chose appropriée. Or nous avons vu quelles ressemblances ils présentaient avec la chose religieuse. La chose religieuse soutient avec la personne sacrée un rapport d’intime parenté ; elle est sacrée comme cette personne et au même degré que cette personne. Les choses qui sont religieuses, parce qu’elles sont en rapport avec le chef de la religion ou de l’État, le sont à un plus haut degré et à un autre titre que celles qui sont en relations avec des personnages sacrés de moindre importance. Le tabou des choses est parallèle au tabou des personnes. Et tout ce qui modifie l’état religieux de la personne atteint l’état religieux de la chose, et réciproquement. D’autre part, la chose religieuse est isolée, retirée de l’usage commun, interdite à tous ceux qui ne sont pas qualifiés pour s’en approcher. Il semble donc bien que la chose appropriée ne soit qu’une sorte, qu’une espèce particulière de choses religieuses.

Il y a entre ces deux sortes de choses une autre ressemblance qui n’est pas moins caractéristique et montre bien leur identité fondamentale. Ce n’est d’ailleurs qu’un autre aspect de l’une des analogies qui viennent d’être indiquées. Le caractère religieux, partout où il réside, est essentiellement contagieux ; il se communique à tout sujet qui se trouve en contact avec lui. Parfois, si la religiosité est intense, un rapprochement superficiel et court suffit à produire ce résultat ; si elle est médiocre, il faut une mise en relations plus prolongée et plus intime. Mais, en principe, tout ce qui touche un être sacre, personne ou chose, devient sacré et sacré de la même manière que cette personne et cette chose. L’imagination populaire se représente en quelque sorte le principe qui est dans l’être religieux et qui fait son état religieux comme toujours prêt à se répandre dans tous les milieux qui lui sont ouverts.

C’est même en partie de là que viennent les interdictions rituelles qui séparent le sacré du profane ; il s’agit d’isoler ce principe, de l’empêcher de se perdre, de se dissiper, de s’évader. Et c’est pourquoi je disais que cette contagiosité n’est qu’un autre aspect de l’isolement caractérisé des choses religieuses. D’un autre côté, comme le caractère sacré en se communiquant ainsi fait entrer dans le domaine des choses sacrées les objets auxquels il se communique ainsi, on peut dire que le sacré d’une manière générale tire à lui le profane avec lequel il se trouve en contact. D’où vient ce singulier phénomène, c’est ce qu’il est inutile d’expliquer ici, d’autant plus que nous n’en avons pas d’explication bien satisfaisante. Mais la réalité de ce fait n’est pas douteuse ; il suffit pour s’en convaincre de se reporter aux exemples de contagiosité du tabou, que nous avons donnés la dernière fois.

Or le caractère qui fait qu’une chose est la propriété de tel sujet présente la même contagiosité. Il tend toujours à passer des objets dans lesquels il réside à tous ceux qui entrent en contact avec les premiers. La propriété est contagieuse. La chose appropriée, comme la chose religieuse, tire à elle toutes les choses qui la touchent et les approprie. L’existence de cette singulière aptitude se trouve attestée par tout un ensemble de règles juridiques qui ont souvent déconcerté les jurisconsultes : ce sont celles qui déterminent ce que l’on appelle le droit d’accession. Le principe peut s’en exprimer ainsi : une chose à laquelle s’en ajoute (accedit) une autre de moindre importance lui communique sa propre condition juridique. Le domaine qui comprenait la première s’étend ipso facto à la seconde et la comprend à son tour. Celle-ci devient la chose du même propriétaire que celle-là. Ainsi les fruits, les produits de la chose appartiennent au propriétaire de celle-ci, alors même qu’ils en sont détachés. En vertu de ce principe, les petits des animaux appartiennent au propriétaire de la mère ; la même règle s’applique aux esclaves. C’est qu’il y a contact immédiat entre la mère et le petit et non entre ce dernier et le père. De même tout ce que gagne l’esclave ressortit au fonds dont il est dépendant, au maître qui est propriétaire de ce fonds. Le fils de famille est, comme nous avons vu, possédé par le pater familias. Les droits du pater familias s’étendent par contagion du fils à tout ce que ce dernier gagne. Je construis une maison avec mes matériaux sur le fonds d’autrui, la maison devient la propriété du propriétaire du fonds. Celui-ci pourra être tenu de m’indemniser, mais c’est à lui que le droit de propriété est acquis. C’est lui qui jouit de la maison ; s’il meurt, ce sont ses héritiers qui héritent. L’alluvion qui se dépose le long de mon fonds s’ajoute à ce fonds et mon droit de propriété s’étend aux choses ainsi annexées. Ce qui montre bien qu’il s’agit ici d’une contagion produite par le contact, c’est quand il y a séparation, quand le champ est borné, par conséquent isolé juridiquement et psychologiquement de tout ce qui l’entoure, le droit d’accession ne s’exerce pas. De même, quand les arbres de mon voisin poussent leurs racines dans le terrain que je possède, la communauté s’établit et mon droit de propriétaire s’étend à ces arbres. Si, dans tous les cas, c’est la chose la plus importante qui tire à elle la chose la moins importante, c’est que, comme ces deux droits de propriété sont en conflit, c’est naturellement celui qui a le plus de force qui a exercé le plus de puissance attractive. Non seulement le droit se propage ainsi d’une manière générale, mais il se propage même en gardant les mêmes caractères spécifiques. Ainsi le fonds des patrimoines est, dans une multitude de sociétés, inaliénable. Or cette inaliénabilité se propage du fonds aux objets qui sont le plus constamment en rapports avec ce fonds, à savoir les bêtes de somme ou de trait. Et ce qui prouve bien que cette seconde inaliénabilité est dérivée de la première, c’est qu’elle disparaît plus tôt et plus facilement. Il y a bien des droits où il subsiste encore des traces de l’inaliénabilité des immeubles, alors que tout souvenir de l’inaliénabilité des instruments agricoles s’est effacé.

Ainsi, de tous côtés nous voyons des analogies frappantes entre la notion de la chose religieuse et la notion de la chose appropriée. Les caractères de l’une et de l’autre sont identiques. Nous avons vu d’ailleurs que, en fait, la communication du caractère sacré produit très souvent une appropriation. Consacrer est une manière d’approprier. C’est qu’en effet qu’est-ce que consacrer, sinon approprier une chose à un dieu ou à un personnage sacré ; faire cette chose sienne ? Imaginez donc une sorte de convention de dignité et d’efficacité secondaire à l’usage des simples particuliers, qui soit à la disposition de tout le monde ; et l’on peut prévoir qu’elle sera indistincte de l’appropriation. Mais si ce qui précède nous prépare à admettre la possibilité de cette consécration, il nous reste à en faire voir la réalité.

Pour cela, il nous faut observer la forme de la propriété la plus ancienne que nous puissions observer, c’est-à-dire la propriété foncière. C’est seulement à partir du moment où l’agriculture s’est établie que l’on peut observer vraiment une propriété de ce genre. Jusque-là il n’existait qu’un droit vague de tous les membres du clan sur l’ensemble du territoire occupé. Un droit de propriété défini n’apparaît qu’au sein du clan, des groupes familiaux restreints se fixent sur des portions déterminées du sol, y mettent leur marque et y résident à demeure. Or il est certain que ce vieux fonds familial était tout imprégné de religiosité, et que les droits, les privilèges dont il était investi étaient de nature religieuse. Déjà ce fait qu’il était inaliénable en est une preuve. Car l’inaliénabilité a le caractère distinctif des res sacrae et des res religiosae. Qu’est-ce en effet que l’inaliénabilité, sinon une séparation plus complète, plus radicale que celle qui est impliquée dans le droit d’usage exclusif ? Une chose inaliénable, c’est une chose qui doit appartenir toujours à la même famille, donc non seulement dans l’instant actuel, mais à tout jamais, elle est retirée de l’usage commun. Non seulement les personnes qui sont situées en dehors d’elle ne peuvent pas en jouir présentement, mais elles ne pourront jamais en jouir.

La frontière qui les sépare de la chose ne pourra jamais être franchie. On remarquera que, à certains égards, le droit d’aliéner ou de vendre est loin de représenter le point le plus élevé que puisse atteindre le droit de propriété ; l’inaliénabilité a plutôt ce caractère. Car nulle part l’appropriation n’est aussi complète et aussi définitive. C’est là que le lien entre la chose et le sujet qui possède atteint son maximum de force, là aussi que l’exclusion du reste de la société est la plus rigoureuse.

Mais cette nature religieuse du fonds se révèle dans sa structure même. Les usages dont nous allons parler ont été surtout observés chez les Romains, les Grecs et dans les Indes. Mais il n’est pas douteux qu’ils sont d’une grande généralité.

Chaque champ était entouré d’une enceinte qui le séparait nettement de tous les domaines environnants, privés ou publics. C’était une bande de terre de quelques pieds de large qui devait rester inculte et que la charrue ne devait jamais toucher (Fustel de Coulanges). Or, cet espace était sacré, c’était une res sancta. On appelait ainsi des choses qui, sans être absolument parlant divini juris, c’est-à-dire du domaine des dieux, l’étaient pourtant d’une manière approximative, quodam modo, comme dit Justinien. Violer cette enceinte sacrée, la labourer, la profaner constituaient un sacrilège. Celui qui avait commis un tel crime était maudit, c’est-à-dire déclaré sacer, lui et ses bœufs et, en conséquence, tout le monde pouvait impunément le tuer. « Il était condamné à la stérilité et sa race à la mort ; car l’extinction d’une famille, telle était aux yeux des anciens la suprême vengeance des dieux. »

Nous savons, d’ailleurs, par quelle opération religieuse était régulièrement entretenu le caractère religieux de cet espace. « A certains jours marqués du mois et de l’année, le père de famille faisait le tour de son champ en suivant cette ligne ; il poussait devant lui des victimes, chantait des hymnes et offrait des sacrifices » (Fustel de Coulanges). C’était le chemin suivi par les victimes et arrosé de leur sang qui constituait la limite inviolable du domaine. Les sacrifices avaient lieu sur de grosses pierres ou des troncs d’arbres érigés de distance en distance et qu’on appelait termes. Voici comment Siculus Flaccus décrivait la cérémonie. « Voici, dit-il, ce que nos ancêtres pratiquaient : ils commençaient par creuser une petite fosse et dressant le terme sur le bord, ils le couronnaient de guirlandes d’herbes et de fleurs. Puis, ils offraient un sacrifice ; la victime immolée, ils en faisaient couler le sang dans la fosse, ils y jetaient des charbons allumés, des grains, des gâteaux, des fruits, un peu de vin et de miel. Quand tout cela s’était consumé dans la fosse, sur les cendres encore chaudes, on enfonçait la pierre ou le morceau de bois. » C’est cet acte sacré que l’on répétait chaque année. Le terme ou la borne prenait ainsi un caractère éminemment religieux. Avec le temps, ce caractère religieux se personnifia, s’hypostasia sous la forme d’une divinité déterminée ; ce fut le dieu terme, dont les différents termes placés autour des champs furent considérés en quelque sorte comme autant d’autels. Ainsi, une fois le terme posé, aucune puissance au monde ne pouvait le déplacer. « Il devait rester au môme endroit de toute éternité. Ce principe religieux était exprimé à Rome par une légende : Jupiter, ayant voulu se faire une place sur le mont Capitolin pour y avoir un temple, n’avait pas pu déposséder le dieu terme. Cette vieille tradition montre combien la propriété était sacrée, car le terme immobile ne signifie pas autre chose que la propriété inviolable. » Ces idées et ces pratiques n’étaient pas d’ailleurs particulières aux Romains. Pour les Grecs aussi les limites étaient sacrées, devenues (…). On retrouve les mêmes cérémonies de bornage dans l’Inde (Manou, VIII, 245).

Il en était de même des portes et des murs. « Muros sanctos dicimus quia poena capitis constituta sit in cos qui aliquoid in muros deliquerunt. » On a cru que le mot ne visait que les portes et les murs des villes. Mais cette restriction est arbitraire. L’enceinte de toutes les maisons est sacrée, disaient les Grecs. Dans un très grand nombre de pays, c’est sur le seuil que cette religion atteint au maximum. De là l’usage de soulever la fiancée au-dessus du seuil avant de l’introduire, ou de faire un sacrifice expiatoire sur le seuil. C’est que la fiancée n’est pas de la maison. Elle commet donc une sorte de sacrilège à fouler un sol sacré, sacrilège qui, s’il n’est pas prévenu, doit être expié. D’ailleurs c’est un fait général que la construction d’une maison est accompagnée d’un sacrifice analogue à celui qui a lieu lors de la limitation du champ. Et ce sacrifice avait pour objet de sanctifier ou les murs, ou le seuil, ou le tout à la fois. On emmurait les victimes dans les murailles ou dans les fondations ; on en ensevelissait sous le seuil. De là, son caractère sacré. C’était une opération analogue à celle qui avait lieu pour déterminer l’enceinte d’une ville. Ces solennités sont bien connues : la légende de Romulus et de Remus en perpétue le souvenir. Or elles avaient lieu pour les maisons particulières comme pour les domaines publics.

Ainsi ce sont des raisons religieuses qui font que la propriété est la propriété. Elle consiste, en effet, d’après ce que nous avons dit, dans une sorte d’isolement de la chose qui la retire de l’espace commun. Or cet isolement est un produit de causes religieuses. Ce sont des opérations rituelles qui créent aux abords du champ ou autour de la maison une enceinte qui rend les uns et les autres sacrés, c’est-à-dire inviolables sauf pour ceux qui ont fait ces opérations, c’est-à-dire pour les propriétaires et tout ce qui dépend d’eux, esclaves et animaux. Un véritable cercle magique est tracé autour du champ qui le met à l’abri des empiétements et des usurpations parce que, dans ces conditions, empiétements et usurpations sont des sacrilèges. Mais si l’on comprend bien que de ces pratiques est résultée cette appropriation de la chose ainsi isolée, on ne voit pas encore comment ces pratiques elles-mêmes ont pu prendre naissance. Quelles sont les idées qui ont déterminé les hommes à accomplir ces rites, à abandonner ainsi aux dieux la périphérie de leurs domaines, à en faire une terre sacrée ? Il y aurait, il est vrai, une réponse bien facile. C’est que ces pratiques n’étaient que des procédés artificiels employés par les individus pour faire respecter leurs biens. Les propriétaires auraient utilisé les croyances religieuses pour tenir à distance les intrus. Mais la religion ne descend au rang de procédé que quand la foi qu’elle inspire n’est plus bien vive. Les usages que nous venons de rappeler sont beaucoup trop primitifs pour avoir été des artifices destinés à sauvegarder des intérêts temporels. D’ailleurs, ils étaient aussi gênants que commodes pour les propriétaires dont ils enchaînaient la liberté. Car ils ne leur permettaient pas de modifier la configuration du champ, de le vendre s’ils en avaient envie. Une fois l’enceinte consacrée, le maître lui-même n’y pouvait plus rien modifier. C’était donc une obligation qu’il subissait plutôt qu’un moyen inventé par lui dans son intérêt. S’il procédait comme nous venons de dire, ce n’est pas parce que cela lui était utile, c’est parce qu’il devait procéder ainsi. (Caractères terribles de certains de ces sacrifices. Un enfant est sacrifié.) Mais quelles sont les raisons de cette obligation ? Fustel de Coulanges a cru les trouver dans le culte des morts. Chaque famille, dit-il, a ses morts ; ces morts sont ensevelis dans le champ. Ce sont des êtres sacrés – car la mort en fait presque des dieux –, ce caractère s’étend par conséquent à la terre où ils reposent. Par le seul fait qu’ils y résident, ce sol est à eux ; et par conséquent, il est par cela même religieux. On conçoit que ce caractère se soit étendu du petit tertre qui servait à la sépulture domestique à tout le champ. Ainsi s’explique-t-on l’inaliénabilité de la propriété qui s’établit de cette manière. Car les vrais propriétaires de ce domaine, ce sont ces êtres divins ; or leur droit est imprescriptible. Les vivants ne peuvent pas en disposer librement parce que ce droit n’est pas à eux.

Il est bien certain que les lieux de sépulture étaient particulièrement sacrés. On ne pouvait les vendre. Et si la loi romaine permettait à une famille de vendre son champ (quoique la vente fût difficile et se heurtât à toutes sortes de difficultés), elle devait toujours rester propriétaire des tombeaux. Mais est-ce à dire que le droit de propriété ne soit qu’une extension de cette religion du tombeau ? La théorie est exposée à un grand nombre d’objections :

1• Si, à l’extrême rigueur, elle peut expliquer la propriété du champ, elle ne rend pas compte de la propriété de la maison. Car les morts n’étaient pas enterrés dans les deux endroits à la fois. Il est vrai que Fustel de Coulanges n’a pas reculé devant la contradiction. Quand il explique comment le foyer est sacré, il imagine que, jadis, sous la pierre du foyer on ensevelissait les ancêtres, et quand il explique pourquoi le champ est sacré, il invoque la présence des morts au sein du champ. Ils ne pouvaient pourtant pas être ici et là à la fois ;

2• Les faits sur lesquels il appuie son hypothèse que les morts étaient enterrés dans le champ sont d’ailleurs peu nombreux et peu probants. Il n’y a pas un fait latin et les quelques textes allégués sont très peu démonstratifs. Un tel usage en tout cas était loin d’être aussi général que le caractère sacré, inviolable et inaliénable de la propriété foncière ;

3• Mais ce qui est plus décisif, c’est que la manière même dont la religiosité du champ était répartie contredit cette explication. Si elle avait pour foyer le lieu de sépulture, c’est là qu’elle devrait être maximum et elle devrait aller en décroissant de ce point à la périphérie. C’est au contraire à la périphérie qu’elle est le plus élevée. C’est là que se trouve la bande de terre réservée au dieu terme. Ce n’est donc pas le tombeau familial qu’elle protège, c’est tout le champ. Si elle n’avait d’autre objet que d’isoler les tombes des ancêtres, c’est autour de ces tombeaux, et non à la limite extrême du domaine qu’aurait été tracée cette ligne d’isolement.

Cette erreur de Fustel de Coulanges vient de la conception trop étroite qu’il s’est faite du culte domestique. Il l’a ramené au culte des morts, alors qu’en réalité il est beaucoup plus complexe. La religion familiale n’est pas seulement la religion des ancêtres, c’est la religion de toutes les choses qui participent à la vie de la famille, qui y jouent un rôle, de la moisson, de la végétation des champs, etc. Plaçons-nous à ce point de vue compréhensif et peut-être les pratiques que nous avons décrites deviendront-elles intelligibles. Il faut se rappeler que, à partir d’un certain moment de l’évolution, la nature tout entière a pris un caractère religieux. (…) Tout est plein de dieux. La vie de l’univers et de toutes les choses qui sont dans l’univers est rattachée à une infinité de principes divins. Le champ jusque-là inculte est habité, possédé par des êtres religieux conçus sous une forme personnelle ou non et qui en sont les maîtres. Il a comme tout au monde un caractère sacré. Or ce caractère le rend inabordable. Peu importe que ces êtres religieux soient des démons naturellement malins ou des divinités plutôt bienveillantes. L’agriculteur ne peut pénétrer dans le champ sans empiéter sur leur domaine ; il ne peut labourer, remuer le soi, sans les troubler dans leur possession. Il s’expose donc, s’il ne prend pas les précautions nécessaires, à leur colère qui est toujours redoutable.

Cela posé, les rites que nous avons rapportés apparaissent comme singulièrement semblables à d’autres rites bien connus qui les éclairent : ce sont les sacrifices des prémices. De même que le sol est chose divine, la moisson qui germe sur ce sol contient, elle aussi, un principe de ce genre. Il y a dans la semence qui est déposée dans la terre une force religieuse qui se développe dans les tiges du blé et qui, finalement, arrive dans le grain à son expression dernière. Les grains de blé sont donc eux aussi sacrés, puisqu’ils ont en eux un dieu, et qu’ils sont ce dieu manifeste. Par suite, les mortels ne peuvent y toucher tant que certaines opérations n’ont pas abaissé de quelques degrés la religiosité qui réside en eux de manière à en rendre l’utilisation sans danger. C’est à quoi servent les sacrifices de prémices. Ce qu’il y a de plus éminent et par suite de plus redoutable dans cette religiosité est concentré dans une gerbe ou un certain nombre de gerbes, qui sont généralement les premières gerbes et ces gerbes sont sacrées ; personne n’y touche, elles appartiennent à l’esprit ou au dieu de la moisson ; on les lui offre sans qu’aucun mortel ose s’en servir. Alors le surplus de la moisson, tout en conservant encore quelque chose de religieux, se trouve pourtant débarrassé de ce qui en rendait l’abord trop dangereux. On peut l’employer pour des usages vulgaires, sans s’exposer à des vengeances divines, car le dieu a reçu sa part et il a reçu sa part par cela seul qu’on a éliminé de la moisson ce qu’elle avait de trop divin. On a empêché le principe sacré qui y résidait de passer dans le profane, puisqu’on le sépare du profane et que, par le sacrifice, on l’a maintenu dans le domaine du divin. La ligne de démarcation des deux mondes a donc été respectée : et c’est l’obligation religieuse par excellence. Ce que nous venons de dire de la moisson pourrait se répéter identiquement de tous les produits de la terre. Voilà d’où vient la règle qui interdit aux hommes de toucher aux fruits, quels qu’ils soient, avant d’en avoir réservé les prémices et de les avoir offertes aux Dieux. Il n’y a pas de religions qui ne connaissent cette institution.

Or les analogies avec la cérémonie religieuse du bornage sont frappantes. Le champ est sacré, il appartient aux dieux, par suite il est inutilisable. Pour le faire servir à des usages profanes, on va recourir aux mêmes procédés que pour la récolte ou la moisson. On va le décharger de l’excès de religiosité qui est en lui afin de le rendre profane ou tout au moins profanable sans péril. Mais la religiosité ne se détruit pas ; elle ne peut que se transposer d’un point sur un autre. Cette force redoutée qui est dispersée dans le champ, on va donc la retirer, mais il faudra la transférer ailleurs. On l’accumule à la périphérie. C’est à quoi servent les sacrifices que nous avons décrits. On concentre sur un animal les forces religieuses qui sont diffuses dans le domaine ; puis cet animal, on le promène tout autour du champ. Partout où il passe, il communique au sol qu’il foule le caractère religieux qui est en lui et qu’il a retiré du champ. Ce sol devient sacré. Pour mieux y fixer cette religiosité redoutable, on immole l’animal et on fait couler dans le terrain même qui a été creusé pour cela le sang de la victime parce que le liquide sanguin est le véhicule par excellence de tous les principes religieux. Le sang, c’est la vie, c’est l’animal même. Dès lors la bande de terre qui a servi de théâtre à cette cérémonie est consacrée ; c’est en elle que se trouve reporté ce que le champ avait de divin. Aussi est-elle réservée, on n’y touche pas, on ne la laboure pas, on ne la modifie pas. Elle n’est pas aux hommes, elle est au dieu du champ. Tout l’intérieur du domaine se trouve dès lors à la disposition des hommes qui peuvent s’en servir pour leurs besoins ; mais par cela même que la religiosité a été comme repoussée à la limite du terrain, celui-ci se trouve ipso facto comme entouré d’un cercle de sainteté qui le protège contre les incursions et les occupations du dehors. Il est probable d’ailleurs que les sacrifices que l’on faisait dans ces circonstances avaient plus d’une fin. Comme malgré tout, l’agriculteur avait troublé la possession des Dieux, commis une faute qui l’exposait, il était utile de le racheter. Le sacrifice, du même coup, opérait ce rachat. La victime se chargeait de la faute commise et l’expiait pour le compte des coupables. Et alors (par contrecoup) grâce aux opérations ainsi conduites, non seulement les divinités étaient désarmées, mais elles étaient transformées en puissances protectrices. Elles veillaient sur le champ, elles le défendaient, elles en assuraient la prospérité. Nous pourrions répéter les mêmes explications à propos de pratiques qui étaient en usage lors de la construction d’une maison. Pour construire une maison, il a fallu troubler les génies du sol. On les a donc irrités et tournés contre soi. Ainsi toute maison nous est interdite ; elle est tabou. Pour pouvoir y pénétrer, il faut un sacrifice préalable. On immole ces victimes sur le seuil, ou sur les pierres de la fondation. Par là est racheté le sacrilège dont on s’est rendu coupable en même temps qu’on change la vengeance à laquelle on se serait exposé en dispositions favorables et les démons courroucés en génies protecteurs.

Mais ceux-là seuls peuvent se servir du champ et de la maison qui ont accompli les rites nécessaires dont nous venons de parler. Seuls, ils ont racheté le sacrilège commis, seuls, ils se sont concilié la bonne grâce des principes divins avec lesquels ils sont entrés en rapport. Les divinités avaient un droit absolu sur les choses ; ils se sont en partie substitués à elles pour tout ce qui concerne ce droit, mais ceux-là seuls qui ont opéré cette substitution peuvent en bénéficier. Seuls, par conséquent, ils peuvent exercer le droit qu’ils ont ainsi conquis, pour ainsi dire, sur les dieux. Le pouvoir d’user et d’utiliser leur appartient donc exclusivement en propre. Avant que l’opération ne fût effectuée, tout le monde devait rester à l’écart des choses qui étaient complètement retirées de l’usage profane ; maintenant tout le monde est tenu à la même abstention, eux seuls exceptés. La vertu religieuse qui, jusque-là, protégeait le domaine divin contre toute occupation et tout empiétement s’exerce désormais à leur profit ; et c’est elle qui fait le droit de propriété. C’est parce qu’ils l’ont ainsi mis à leur service que ce domaine est devenu leur domaine. Un lien moral s’est formé par le sacrifice entre eux et les dieux du champ et, comme ce lien existait déjà entre ces dieux et le champ, la terre s’est ainsi trouvée rattachée aux hommes par un lien sacré.

Voilà comment ce droit de propriété a pris naissance. Le droit de propriété des hommes n’est qu’un succédané du droit de propriété des dieux. C’est parce que les choses sont naturellement sacrées, c’est-à-dire appropriées par les dieux, qu’elles ont pu être appropriées par les profanes. Aussi le caractère qui fait la propriété respectable, inviolable et qui, par conséquent, fait la propriété, n’est pas communiqué par les hommes au fonds ; ce n’est pas une propriété qui était inhérente aux premiers, et de là est descendue sur les choses. Mais c’est dans les choses qu’il réside originairement, et c’est des choses qu’il est remonté vers les hommes. Les choses étaient inviolables par elles-mêmes, en vertu d’idées religieuses, et c’est secondairement que cette inviolabilité, préalablement atténuée, modérée, canalisée est passée entre les mains des hommes. Le respect de la propriété n’est donc pas, comme on le dit souvent, une extension aux choses du respect qu’impose la personnalité humaine, soit individuelle, soit collective. Il a une tout autre source, extérieure à la personne. Pour savoir d’où il vient, il faut chercher comment les choses ou les hommes acquièrent un caractère sacré

.