Troisième leçon

En dehors du préjugé historique dont nous avons parlé la dernière fois, il est une autre raison qui a contribué à discréditer le système corporatif, c’est l’éloignement qu’inspire d’une manière générale l’idée de réglementation économique. On se représente toute réglementation de ce genre comme une sorte de police plus ou moins tracassière ou plus ou moins supportable, pouvant bien obtenir des individus certains actes extérieurs, mais ne disant rien aux esprits, et sans racine dans les consciences. On y voit une sorte de vaste règlement d’atelier, étendu et généralisé, auquel les sujets qui le subissent peuvent bien se soumettre matériellement, s’il le faut, mais qu’ils ne sauraient vouloir véritablement. On confond ainsi la discipline établie par un individu et imposée par lui militairement à d’autres individus qui ne sont effectivement pas intéressés à la vouloir, avec une discipline collective à laquelle les membres d’un groupe se trouvent astreints. Celle-ci ne peut se maintenir que si elle repose sur un état d’opinion, si elle est fondée dans les mœurs ; et ce sont ces mœurs qui importent. La réglementation établie ne fait en quelque sorte que les définir avec plus de précision et les sanctionner. Elle traduit en préceptes des idées et des sentiments communs, un commun attachement à un même objectif. C’est donc se méprendre singulièrement sur sa nature que de ne la voir que de dehors, de n’en apercevoir que la lettre. Ainsi considérée, elle peut en effet apparaître comme une sorte de consigne simplement gênante, qui empêche les individus de faire ce qu’ils veulent et cela dans un intérêt qui n’est pas le leur : par suite, il est assez naturel qu’on cherche à secouer cette gêne ou à la réduire au minimum. Mais sous la lettre, il y a l’esprit qui l’anime ; il y a les liens de toutes sortes qui attachent l’individu au groupe dont il fait partie, et à tout ce qui intéresse ce groupe ; il y a tous ces sentiments sociaux, toutes ces aspirations collectives, ces traditions auxquelles on tient et que l’on respecte, qui donnent un sens et une vie à la règle, qui échauffent la manière dont elle est appliquée par les individus. C’est donc une conception singulièrement superficielle que celle de ces économistes classiques pour qui toute discipline collective est une sorte de militarisation plus ou moins tyrannique. En réalité, quand elle est normale, quand elle est ce qu’elle doit être, elle est tout autre chose. Elle est à la fois le résumé et la condition de toute une vie commune qui ne tient pas moins au cœur des particuliers que leur vie propre. Et quand nous souhaitons de voir les corporations se réorganiser sur un modèle que nous tâcherons de déterminer tout à l’heure, ce n’est pas simplement pour que de nouveaux codes se surajoutent à ceux qui existent ; c’est avant tout pour que l’activité économique se pénètre d’autres idées et d’autres besoins que les idées et les besoins individuels, c’est pour qu’elle se socialise. C’est afin que les professions deviennent autant de milieux moraux qui, enveloppant d’une manière constante les divers agents de la vie industrielle et commerciale, entretiennent perpétuellement leur moralité. Quant aux règles, si nécessaires et si inévitables qu’elles soient, elles ne sont que l’expression extérieure de cet état fondamental. Il ne s’agit pas de coordon­ner extérieurement et mécaniquement des mouvements, mais de faire communier des esprits.

Aussi, ce n’est pas pour des raisons économiques que le régime corporatif me paraît indispen­sable, c’est pour des raisons morales. C’est que seul il permet de moraliser la vie économique. On se fera une idée de la situation actuelle en disant que la majeure partie des fonctions sociales – car aujourd’hui les fonctions économiques sont les plus développées – est presque soustraite à toute influence morale, du moins dans ce qu’elles ont de proprement spécifique. Sans doute, les règles de la morale commune s’y appliquent ; mais ces règles de la morale commune sont faites pour la vie commune, non pour cette vie spéciale. Elles déterminent celles de ses relations qui ne sont pas particulières à l’industrie et au commerce, non les autres. Pourquoi ces dernières n’auraient-elles pas besoin de subir une influence morale ? Que peut devenir la moralité publique si l’idée du devoir est si peu présente dans toute cette sphère si importante de la vie sociale ? Il y a une morale professionnelle du prêtre, du soldat, de l’avocat, du magistrat, etc. Comment n’y en aurait-il pas une pour le commerce et l’industrie ? Comment n’y aurait-il pas des devoirs de l’employé vis-à-vis de l’employeur, de celui-ci vis-à-vis de celui-là, des entrepreneurs vis-à-vis les uns des autres, de manière à atténuer la concurrence qu’ils se font et la régler, à empêcher qu’elle ne se transforme comme aujourd’hui en une guerre non moins cruelle parfois que les guerres proprement dites ? Et tous ces droits et ces devoirs ne peuvent pas être les mêmes dans toutes les branches de l’industrie ; il faut qu’ils varient suivant les conditions de chaque activité spéciale. Les devoirs de l’industrie agricole ne sont pas ceux des industries insalubres, ceux du commerce ne sont pas ceux de l’industrie proprement dite, etc. Une comparaison achèvera de rendre sensible dans quel état nous nous trouvons à cet égard. Dans le corps, toutes les fonctions de la vie viscérale sont placées sous la dépendance d’une partie spéciale du système nerveux, autre que le cerveau : c’est le grand sympathique et le pneumo-gastrique. Eh bien, dans notre société, il y a bien un cerveau qui commande aux fonctions de relation ; mais les fonctions viscérales, les fonctions de la vie végétative ou ce qui y correspond, ne sont soumises à aucune action régulatrice. Qu’on se représente ce que deviendrait la fonction du cœur, des poumons, de l’estomac, etc., s’ils étaient ainsi affranchis de toute discipline ? C’est un spectacle analogue que nous offrent les peuples où les organes régulateurs de la vie économique font défaut. Sans doute, le cerveau social, c’est-à-dire l’État, essaye bien d’en tenir lieu et de s’acquitter de ces fonctions. Mais il y est impropre et son intervention, quand elle n’est pas simplement impuissante, cause des troubles d’une autre nature.

Je ne crois donc pas qu’il y ait de réforme plus urgente que celle-là. Je ne veux pas dire qu’elle suffise à tout, mais elle est la condition préliminaire sans laquelle les autres ne sont pas possibles. Je suppose que demain le régime de la propriété soit miraculeusement transformé ; que, suivant la formule collectiviste, les instruments de production soient retirés des mains des particuliers et attribués à la seule collectivité. Tous les problèmes au milieu desquels nous nous débattons $1’hui subsisteront intégralement. Il y aura toujours un appareil économique, et des agents divers qui collaboreront à son fonctionnement. Il faudra donc déterminer les droits et les devoirs de ces divers agents, et cela dans les différentes formes de l’industrie. Il faudra qu’un corps de règles se constitue, qui fixe la quantité de travail, la rémunération des différents fonctionnaires, leurs devoirs les uns vis-à-vis des autres et vis-à-vis de la communauté, etc. On sera donc non moins qu’aujourd’hui en présence d’une table rase. Parce qu’on aura retiré les instruments du travail de telles mains pour les remettre dans telles autres, on n’en saura pas pour cela de quelle manière ces instruments devront fonctionner, ce que devra être la vie économique, ni faire qu’on en aura ainsi changé les conditions. L’état d’anarchie subsistera donc ; car encore une fois, ce qui fait cet état, ce n’est pas parce que telles choses sont ici et non là, mais parce que l’activité dont ces choses sont l’occasion n’est pas réglée. Et elle ne se réglera pas, et elle ne se moralisera pas par enchantement. Cette réglementation, cette moralisation ne peuvent pas être instituées, ni par un savant dans son cabinet, ni par un homme d’État ; elles ne peuvent être l’œuvre que des groupes intéressés. C’est pourquoi, puisque ces groupes n’existent pas actuellement, il n’est rien de plus urgent que de les appeler à l’existence. Les autres questions ne peuvent utilement être abordées qu’ensuite.

Mais, ceci posé, il reste à rechercher ce que doivent être ces corporations, pour qu’elles soient en harmonie avec les conditions actuelles de notre existence collective. Il est clair qu’il ne saurait être question de les restaurer telles qu’elles étaient autrefois. Si elles sont mortes, c’est que, telles qu’elles étaient, elles ne pouvaient plus vivre. Mais alors, quelle forme sont-elles appelées à prendre ? Le problème n’est point facile. Pour le résoudre d’une manière un peu méthodique et objective, il faudrait avoir déterminé de quelle manière le régime corporatif a évolué dans le passé, et quelles sont les conditions qui ont déterminé cette évolution. On pourrait alors préjuger avec quelque certitude ce qu’il doit devenir étant donné les conditions actuelles dans lesquelles se trouvent placées nos sociétés. Or, pour cela, des études seraient nécessaires, que nous n’avons pas faites. Peut-être, cependant, les lignes générales de ce développement ne sont-elles pas impossibles à apercevoir.

Si, comme nous l’avons vu, le régime corporatif remonte jusqu’aux premiers temps de la cité romaine, il ne fut pas à Rome ce qu’il devint dans la suite, au Moyen Age. La différence ne consiste pas simplement en ce que les collèges d’artisans romains avaient un caractère plus religieux et moins professionnel que les corporations médiévales. Ces deux institutions se distinguaient l’une de l’autre par un caractère beaucoup plus important. A Rome, la corporation est une institution extra-sociale, au moins à l’origine. L’historien qui entreprend de décomposer en ses éléments l’organisation politique des Romains, ne rencontre rien sur son chemin qui l’aver­tisse de l’existence des corporations. Elles n’entraient pas, en qualité d’unités reconnues et définies, dans la constitution romaine. Dans aucune des assemblées électorales, dans aucune des réunions de l’armée, les artisans ne s’assemblaient par collèges ; nulle part, le collège comme tel ne prenait part à la vie publique soit en corps, soit par l’intermédiaire d’organes définis. Tout au plus la question peut-elle se poser à propos de trois ou quatre collèges que l’on a cru pouvoir identifier avec quatre des centuries constituées par Servius Tullius (lignarii, aerarii, tubicines, cornucines). Encore le fait est-il loin d’être établi. Très vraisemblablement, les centuries ainsi dénommées ne contenaient pas tous les charpentiers, tous les forgerons, etc., mais ceux-là seulement qui fabriquaient ou réparaient les armes et les machines de guerre. Denys d’Halicarnasse nous dit formellement que les ouvriers ainsi groupés avaient une fonction purement militaire (…) (IV, 17 ; VII, 19), et d’ailleurs que l’on avait réuni sous cette même dénomination d’autres ouvriers chargés de rendre également des services d’autre nature en temps de guerre. On peut donc croire que ces centuries représentaient non des collèges proprement dits, mais des divisions militaires. En tout cas, pour tous les autres collèges, ils étaient certainement en dehors de l’organisation officielle du peuple romain. Ils constituaient donc des arrangements surérogatoires, en quelque sorte, des formes sociales à demi irrégu­lières, ou, du moins, qui ne comptaient pas parmi les formes régulières et il est aisé d’en com­prendre la raison. Ils se formèrent au moment où les métiers commencèrent à prendre quelque développement. Or les métiers ne furent pendant longtemps qu’une forme tout à fait accessoire et secondaire de l’activité collective chez les Romains. Rome était essentiellement une société agricole et militaire. Comme société agricole, elle était divisée en gentes, en curies et en tribus. L’assemblée par centuries reflète plutôt l’organe militaire. Mais il était tout naturel que les fonctions industrielles d’abord ignorées, puis très rudimentaires, n’affectassent d’aucune manière la structure politique de la Cité. C’étaient des cadres qui s’étaient formés après coup, à côté des cadres normaux, officiels ; le produit d’une sorte d’excroissance de l’organisme primitif de Rome. D’ailleurs, jusqu’à un moment très avancé de l’histoire romaine, le métier est resté frappé d’un discrédit moral, ce qui exclut toute idée qu’il ait pu tenir une place officielle dans l’État. Sans doute, avec le temps, les choses changèrent, mais la manière même dont elles changèrent montre bien ce qu’elles étaient au point de départ. Pour arriver à faire respecter leurs intérêts, à obtenir une condition en rapport avec leur importance croissante, les artisans durent recourir à des moyens irréguliers. Pour triompher du mépris dont ils étaient l’objet, les collèges durent procéder par voie de complot, d’agitation clandestine. C’est la meilleure preuve que, d’elle-même, la société romaine ne leur était pas ouverte. Et si plus tard ils finirent par être intégrés dans l’État, par devenir des rouages de la machine administrative, cette situation ne fut pas pour eux une conquête glorieuse et profitable, mais une pénible dépendance ; s’ils entrèrent alors dans l’État, ce ne fut pas pour y occuper la place à laquelle leurs services pouvaient, à ce qu’il semble, leur donner des droits, ce fut tout simplement pour pouvoir être plus étroitement surveillés et contrôlés par le pouvoir gouvernant : « La corporation, dit Levasseur, devint la chaîne qui les rendit captifs et que la main impériale serra d’autant plus que leur travail était plus pénible ou plus nécessaire à l’État » (1, 31). En résumé, tenus en dehors des cadres normaux de la société romaine, ils n’y sont finalement admis que pour y être réduits à une sorte d’esclavage.

Tout autre fut leur situation au Moyen Age. D’emblée, dès que les corporations apparais­sent, elles se présentent comme le cadre normal de cette portion de la population qui était appelée à jouer dans l’État un rôle très considérable ; c’est le tiers état ou la bourgeoisie. En effet, pendant longtemps, bourgeois et gens de métiers n’ont fait qu’un. « La bourgeoisie au XIIIe siècle, dit Levasseur, était exclusivement composée de gens de métiers. La classe des magistrats et des légistes commençait à peine à se former ; les hommes d’étude appartenaient encore au clergé ; le nombre des rentiers était très restreint parce que la propriété territoriale était alors presque toute aux mains des nobles ; il ne restait aux roturiers que le travail de l’atelier ou du comptoir et c’était par l’industrie ou par le commerce qu’ils avaient conquis un rang dans le royaume » (1, 191). Il en est de même en Allemagne. La bourgeoisie est la population des villes ; or, nous savons que les villes en Allemagne se sont formées autour de marchés permanents ouverts par un seigneur sur un point de son domaine. La population qui venait se grouper autour de ces marchés et qui devint la population urbaine était donc faite essentiellement d’artisans et de marchands. Les villes furent dès le principe des foyers d’activité industrielle et commerciale et c’est ce qui distingue les groupes urbains des sociétés chrétiennes des groupes qui y correspondent ou paraissent y correspondre dans d’autres sociétés. L’identité des deux populations était telle que les deux expressions de mercatores ou de forenses et celle de cives sont synonymes ; de même jus civilis et jus fori. L’organisation des métiers fut donc l’organisation primitive de la bourgeoisie européenne.

Ainsi, quand les villes, d’abord dépendances seigneuriales, s’affranchirent, quand les com­munes se formèrent, la corporation, le corps de métier qui avait devancé ce mouvement, devint la base de la constitution communale. En effet, « dans presque toutes les communes, le système politique et l’élection des magistrats sont fondés sur la division des citoyens en corps de métiers » (1, 193). Très souvent, on votait par corps de métier et on choisissait en même temps les chefs de la corporation et ceux de la commune. « A Amiens, par exemple, les artisans se réunissaient tous les ans pour élire les maires de chaque corporation ou bannière ; les maires élus nommaient ensuite douze échevins, qui s’en adjoignaient douze autres ; et l’échevinage présentait à son tour aux maires des bannières trois personnes parmi lesquelles ils choisissaient le maire de la commune… Dans quelques cités, le mode d’élection était encore plus compliqué, mais dans toutes, l’organisation politique et municipale était étroitement liée à l’organisation du travail » (1, 183). Et de même que la commune était un agrégat de corps de métiers, le corps de métier était une commune au petit pied. C’est lui qui avait été le modèle dont l’institution communale était la forme agrandie et développée.

Récapitulons. D’abord ignorée, méprisée, extérieure à la constitution politique, voilà la corpora­tion devenue l’élément fondamental de la commune. D’un autre côté, nous savons ce qu’a été la commune dans l’histoire de toutes les grandes sociétés européennes ; elle en est devenue avec le temps la pierre angulaire. Par conséquent, puisque la commune est une réunion de corporations, et qu’elle est formée sur le type de la corporation, c’est celle-ci, en dernière analyse, qui a servi de base à tout le système politique qui est issu du mouvement communal. Tandis qu’à Rome, elle était hors cadre, elle a été le cadre élémentaire de nos sociétés. On voit que, chemin faisant, elle a singulière­ment crû en dignité et en importance. Et voilà une raison de plus pour rendre invraisemblable l’hypothèse d’après laquelle elle serait appelée à disparaître. Si, à mesure qu’on avance dans l’histoire jusqu’au XVIe et au XVIIe siècle, elle devient un élément plus essentiel de la structure politique, il y a bien peu de chances pour que tout à coup elle se trouve avoir perdu toute raison d’être. Il est au contraire beaucoup plus légitime de supposer qu’elle est appelée dans l’avenir à jouer un rôle plus vital encore que dans le passé.

Mais en même temps, les considérations qui précèdent nous donnent les moyens d’entrevoir et ce qui fait qu’elle est tombée en décadence depuis deux siècles environ, c’est-à-dire ce qui l’a empêchée d’être à la hauteur du rôle qui lui incombait, et ce qu’elle doit devenir pour s’y mettre. Nous venons de voir que, telle qu’elle s’est constituée au Moyen Age, elle est étroite­ment solidaire de toute l’organi­sation de la commune. Les deux institutions sont proches parentes. Or, il n’y avait à cette solidarité aucun inconvénient tant que les métiers eux-mêmes avaient un caractère communal. Tant qu’en principe, chaque artisan, chaque marchand n’avait de clients que ceux qui habitaient la même ville que lui, ou ceux qui s’y rendaient des environs au jour du marché, le corps de métier, avec son organisation étroitement 6 suffisait à tous les besoins. Mais il n’en fut plus de même enfin quand la grande industrie fut née. Car, par nature, elle déborda les cadres municipaux. D’une part, elle n’a pas nécessairement son siège dans une ville, elle s’établit sur un point quelconque du territoire, à la campagne aussi bien qu’à la ville, en dehors de toutes agglomérations, là où elle peut s’alimenter le plus économiquement possible, et d’où elle peut rayonner le plus loin et le plus facilement. De plus, sa clientèle se recrute partout ; son champ d’action ne se limite à aucune région déterminée. Une institution aussi étroitement engagée dans la commune que l’était la corporation, ne pouvait donc servir à encadrer et à régler une forme de l’activité sociale qui se trouvait aussi complètement indépendante de la commune. Et en effet, dès qu’elle apparut, la grande industrie se trouva en dehors du vieux régime corporatif. Ce n’est pas qu’elle ait été pour cela affranchie de toute réglementation. C’est l’État qui, directement, joue pour elle le rôle que le corps de métier jouait autrefois pour les métiers urbains. Le pouvoir royal accorde aux manufactures des privilèges en même temps qu’il les soumet à son contrôle. De là, le titre de « Manufactures royales » qui leur était accordé. Bien entendu, cette tutelle directe de l’État n’était possible qu’autant que ces manufactures étaient encore rares, et peu développées. Mais de ce que la vieille corporation ne pouvait, telle qu’elle existait alors, s’adapter à cette forme nouvelle de l’industrie, et de ce que l’État ne pouvait remplacer la vieille discipline corporative que pour un temps, il ne s’ensuit pas du tout que toute discipline se trouvait désormais inutile, mais seulement que l’ancienne corporation devait se transformer pour pouvoir continuer à remplir son rôle dans les nouvelles conditions de la vie économique. Et puisque le changement survenu consistait en ceci, que l’industrie, au lieu d’être locale et municipale, était devenue nationale, il faut simplement conclure de tout ce qui précède que la corporation elle aussi devait se transformer pareillement, et qu’au lieu de rester une institution municipale, elle devait devenir une institution publique. Ce que prouve l’expérience des XVIIe et XVIIIe siècles, c’est que le régime corporatif, s’il restait modelé sur des intérêts municipaux, ne pouvait pas convenir à des industries qui, par l’ampleur de leur sphère d’influence, affectaient les intérêts généraux de la société, et d’un autre côté, que l’État à lui seul ne pouvait pas davantage remplir cet office, parce que la vie économique est trop vaste, trop complexe, trop étendue, pour qu’il puisse en surveiller et en régler utilement le fonctionnement. Mais alors, l’enseignement qui se dégage des faits n’est-il pas que la corporation doit prendre un autre caractère, qu’elle doit se rapprocher de l’État sans s’absor­ber en lui, c’est-à-dire qu’elle doit, tout en restant un groupe secondaire, relativement autonome, devenir nationale. Elle n’a pas su se transformer à temps pour se plier à ces nouveaux besoins, et c’est pourquoi elle a été brisée. Parce qu’elle n’a pas su s’assimiler la vie nouvelle qui se dégageait, la vie s’est tout naturellement retirée d’elle ; et c’est ainsi que le corps de métier est devenu ce qu’il était à la veille de la Révolution, une sorte de substance morte et de corps étranger, qui ne se maintenait plus que par la force d’inertie dans notre organisme social. Et c’est pourquoi un moment vint où il en fut expulsé violemment. Mais cette extirpation ne donnait pas satisfaction aux besoins qu’il n’avait pas su lui-même satisfaire. Et c’est ainsi que la question reste entière devant nous, rendue seulement plus critique, plus aiguë par un siècle de tâtonnements et d’expériences douloureuses. Il ne semble pas qu’elle soit insoluble.

Imaginez en effet que, sur toute l’étendue du territoire, les différentes industries soient groupées d’après leurs ressemblances et leurs affinités naturelles en catégories distinctes. A la tête de chacun des groupes ainsi constitués, placez un conseil d’administration, une sorte de petit parlement désigné par l’élection ; que ce conseil ou ce parlement ait – dans une mesure à déterminer – le pouvoir de régler ce qui concerne la profession – rapports des employés et des employeurs, conditions du travail, salaires, rapports des concurrents entre eux, etc. – et la corporation sera restaurée, mais sous une forme entièrement neuve. La création de cet organe central, préposé à la direction générale du groupe, n’exclurait d’ailleurs aucunement la formation d’organes secondaires et régionaux placés sous son contrôle et sa dépendance. Les règles générales qu’il établirait pourraient être spécialisées, diversifiées sur les différents points du territoire par des chambres industrielles ayant un caractère plus régional, de même qu’aujourd’hui, au-dessous du Parlement, se trouvent les conseils départementaux et munici­paux. Et ainsi la vie économique s’organiserait, se réglerait, se déterminerait sans rien perdre de sa diversité. Cette organisation ne ferait d’ailleurs qu’introduire dans l’ordre économique la réforme qui s’est produite dans toutes les autres sphères de la vie nationale. Les coutumes, les mœurs, l’adminis­tration politique, qui auparavant avaient un caractère local, qui variaient d’un point à l’autre du territoire, sont allées de plus en plus en s’unifiant et en se généralisant ; et les anciens organes autonomes, tribunaux, pouvoirs féodaux ou communaux, sont devenus de plus en plus des organes secondaires et subordonnés de l’organisme central qui s’est ainsi formé. N’est-il pas vraisemblable que l’ordre économique doit se transformer dans le même sens et de la même manière ? Ce qui existait au principe, c’était une organisation locale, communale ; ce qui doit s’y substituer, c’est non pas une absence complète d’organisation, un état d’anarchie, mais une organisation générale, nationale, unifiée, mais complexe, où les groupe­ments locaux d’autre­fois survivraient encore, mais comme de simples organes de transmis­sion et de diversi­fication.

Par cela même, le régime corporatif serait mis à l’abri d’un autre vice qui lui a été justement reproché dans le passé : c’est l’immobilisme. Tant que la corporation avait son horizon limité par l’enceinte même de la cité, il était inévitable qu’elle devînt facilement prisonnière de la tradition, comme la cité elle-même. Dans un groupe aussi restreint, les conditions de la vie ne peuvent pas changer beaucoup, l’habitude exerce donc sur les gens et les choses un empire sans contrepoids et les nouveautés finissent même par être redoutées. Le traditionalisme des corporations, leur esprit de routine, ne faisait que refléter le traditionalisme ambiant, et il avait les mêmes raisons d’être. Seulement, il survécut aux causes qui lui avaient donné naissance et qui le justifiaient primitivement. L’unification du pays, l’apparition de la grande industrie qui en est la conséquence, eut pour effet d’étendre les perspectives et par suite d’ouvrir les consciences à des désirs nouveaux comme à des idées nouvelles. Non seulement des aspirations se firent jour, qui étaient alors inconnues, besoin de plus de confort, d’une existence plus aisée, etc. ; mais encore une mobilité plus grande s’établit dans les goûts, et comme la corporation ne sut pas changer en même temps, comme elle ne sut pas s’assouplir, comme elle garda inflexiblement les vieilles coutumes, elle fut hors d’état de répondre à ces exigences nouvelles. De là, une nouvelle cause qui tourna contre elle les volontés. Mais des corpo­rations nationales ne seraient pas exposées à ce danger. Leur ampleur, leur complexité, les protégerait contre l’immobilité. Elles renfermeraient dans leur sein trop d’éléments et d’éléments divers pour qu’une uniformité stationnaire fût à craindre. L’équilibre d’une telle organisation ne peut jamais être que relativement stable, et par suite serait en parfaite harmonie avec l’équilibre moral de la société qui a le même caractère et n’a rien de rigide. Trop d’esprits différents y seraient en activité pour que des réarrangements nouveaux ne fussent pas toujours en préparation et comme à l’état latent. Un groupe étendu n’est jamais immobile (Chine) 7, parce que les changements y sont incessants.

Tel nous paraît être le principe fondamental du système corporatif qui seul peut convenir à la grande industrie. Ces lignes générales indiquées, il resterait à résoudre bien des questions secondaires que nous ne pouvons traiter ici. Je n’aborderai que les plus importantes.

D’abord on se demande souvent si la corporation devrait être obligatoire, si les individus devraient être tenus de s’y affilier. La question me paraît être d’un intérêt très restreint. En effet, du jour où le régime corporatif serait établi, ce serait une telle faiblesse pour l’individu de rester isolé, que de lui-même, et sans qu’il fût besoin de l’y contraindre, il s’y rattacherait. Une fois qu’une force collective est constituée, elle attire à elle les isolés, et tous ceux qui se tiennent en dehors d’elle ne peuvent se maintenir. D’ailleurs, je comprends mal le scrupule que certains éprouvent à admettre en ce cas la possibilité de l’obligation. Chaque citoyen aujourd’hui est obligé d’appartenir à une commune ; pourquoi le même principe ne s’appliquerait-il pas à la profession, d’autant plus qu’en fait la réforme dont nous parlons aurait finalement pour résultat de substituer la corporation professionnelle au district territorial comme unité politique du pays.

Une autre question plus importante est de savoir quelles seraient dans l’organisation corporative la place et la part respective des employeurs et des employés. Il me paraît évident que les uns et les autres devraient être représentés dans l’assemblée chargée de présider à la vie générale de la corporation. Celle-ci ne pourrait s’acquitter de sa fonction qu’à condition de comprendre dans son sein les deux éléments. Mais on peut se demander si, à la base de l’organisation, une distinction ne serait pas nécessaire ; si ces deux catégories de travailleurs ne devraient pas désigner séparément leurs représentants, si les collèges électoraux, en un mot, ne devraient pas être indépendants ; tant du moins que leurs intérêts seront aussi manifestement en antagonisme.

Enfin, il est bien certain que toute cette organisation devrait être rattachée 8 à l’organe central, c’est-à-dire à l’État. La législation professionnelle ne pourra guère 9 être qu’une application particulière de la législation générale, de même que la morale professionnelle ne peut être qu’une forme spéciale de la morale commune. Il y aura toujours certes toutes les formes de l’activité économique des particuliers 10 qui impliquent cette réglementation commune. Celle-là ne peut être l’œuvre d’aucun groupe particulier.

Dans ce qui précède, nous n’avons fait qu’indiquer brièvement les fonctions qui pourraient être créées dans la corporation. C’est qu’on ne peut guère prévoir toutes celles qui pourraient lui être confiées dans l’avenir. Le mieux est de se borner à celles qui, dès à présent, pourront lui être réservées. Au point de vue législatif, les principes généraux du contrat de travail 11, de la rétribution des salariés, de la salubrité industrielle, de tout ce qui concerne le travail des enfants, des femmes, etc., ont besoin d’être diversifiés selon les industries, et l’État est incapable de cette diversification. Voilà la tâche législative indispensable 12. Le [? ?] des caisses de retraite, de prévoyance, etc., ne peut être [réservé sans danger 13 aux caisses de l’État], déjà surchargées de fonctions diverses et trop loin des individus. Enfin, les règlements des conflits du travail, qui ne peuvent être absolument [codifiés en forme de loi] 14, nécessitent des tribunaux spéciaux, qui, pour pouvoir juger en toute indépendance ont des droits 15 aussi variés que les formes de l’industrie.

Voilà la tâche judicieuse 16 qui, dès aujourd’hui, pourrait être donnée aux corporations restaurées et renouvelées. Cette triple tâche devrait être donnée dans ces trois [? ?] organes ou groupes d’organes ; ce sont là des problèmes pratiques que l’expérience seule déciderait. L’essentiel, ce serait de constituer le groupe, de lui donner une raison d’être en lui assignant avec autant de circonspection que l’on voudrait quelques-unes des fonctions dont nous venons de parler. Une fois qu’il serait formé et qu’il aurait ainsi commencé à vivre, il se développerait de lui-même, et nul ne peut prévoir où s’arrêterait ce développement. Non seulement, comme je le disais au début, les autres réformes ne pourront être abordées utilement que quand celle-ci sera accomplie, mais encore il est très possible que les premières naîtront spontanément de la seconde. Si quelque réorganisation du droit de propriété doit se produire, ce n’est pas le [?] de son [côté ? ?] qui peut dire en quoi elle consistera. Quiconque sait combien la vie sociale est complexe, quelle place elle fait aux éléments les plus contradictoires, sait aussi le simplisme des formules qui courent. Il est bien peu probable qu’un jour on arrive à un état où les moyens de production seraient séparés logiquement des moyens de consommation, où il ne resterait rien de l’ancien droit de propriété, où la situation d’employeur aurait disparu, où toute hérédité serait abolie, et il n’est pas de prévision humaine qui puisse dire quelle part ces faits de l’organisation future…

quelle part du passé qui survivra toujours, quel… à l’avenir.

Ce partage ne peut se faire que spontanément, sous la poussée des faits, de l’expérience. Qu’on organise la vie industrielle, c’est-à-dire qu’on lui donne l’organe dont elle a besoin, et cet organisme de lui-même, en entrant en contact avec les autres organes sociaux, deviendra une source de transformations que l’imagination ne peut guère anticiper. Ainsi non seulement le régime corporatif est… ?


6 Après « étroitement » il y a lieu d’insérer sans doute un mot oublié : probablement « locale ».

7 « Chine » – lecture douteuse.

8 Lecture probable.

9 Ibid.

10 On peut lire aussi peut-être : « (dans) toutes les formes de l’activité économique, des portions… »

11 « travail », lecture douteuse.

12 Cette courte phrase est de lecture douteuse. La phrase précédente également, quant aux sept premiers mots du moins.

13 « réservé sans danger » = lecture incertaine, plutôt = « remis sans danger entre les mains de l’État ».

14 Lecture très incertaine.

15 Lecture très incertaine.

16 Lecture très incertaine.