La première psychiatrie dynamique (1775-1900)

L’expérience accumulée par plusieurs générations de magnétiseurs et d’hypnotiseurs aboutit au lent développement d’un système cohérent de psychiatrie dynamique. Ces pionniers s’étaient attaqués avec audace à l’exploration et à l’utilisation thérapeutique des énergies psychiques inconscientes. Forts de leurs découvertes, ils avaient élaboré de nouvelles théories sur l’esprit humain et la psychogenèse de la maladie. Cette première psychiatrie dynamique constituait un exploit impressionnant, d’autant plus qu’elle s’était surtout développée en dehors de la médecine officielle, sinon en opposition directe avec elle.

N’étant pas l’œuvre d’un seul homme, cette première psychiatrie dynamique, à la différence de la plupart des autres systèmes, ne disposait pas d’un cadre conceptuel rigoureux, capable d’orienter son évolution. Elle devait ses principes fondamentaux à Mesmer et à Puységur. Ces initiateurs furent suivis d’un grand nombre de médecins et de profanes travaillant soit individuellement, soit au sein de divers groupes ou écoles, sans bases théoriques bien définies. Ces groupes souvent rivaux surgirent en France et en Allemagne surtout, puis en Angleterre et en Amérique du Nord. Cette évolution ne fut pas continue : pendant tout le XIXe siècle, elle se fit par vagues successives, avec des flux et des reflux.

Aux environs de 1880, cette première psychiatrie dynamique connut un regain extraordinaire. Grâce à Charcot et à Bernheim elle obtint droit de cité dans les universités et il s’ensuivit un développement rapide. Pendant cette période, une nouvelle psychiatrie dynamique émergea lentement. Les deux systèmes coexistèrent pendant un certain temps, puis, vers 1900, les nouvelles écoles s’imposèrent définitivement, entraînant ainsi le déclin de la première psychiatrie dynamique. Deux faits méritent pourtant d’être soulignés : 1. La plupart des éléments mis en lumière par ces nouvelles écoles – et qui nous apparaissent aujourd’hui comme les plus originaux – étaient déjà contenus en germe dans la première psychiatrie dynamique. 2. Bien que les nouveaux systèmes aient donné l’impression de s’opposer radicalement à l’ancien, ils ne le supplantèrent pas en fait, mais le complétèrent plutôt.

Les traits fondamentaux de la première psychiatrie dynamique

Malgré son caractère multiforme, la première psychiatrie dynamique conserva toujours certains traits caractéristiques :

1. L’hypnotisme était devenu la principale voie d’approche – la via regia – de l’inconscient. La fin du siècle en vit naître d’autres : les médiums, l’écriture automatique, la cristallomancie.

2. On s’intéresse particulièrement à certaines manifestations cliniques (appelées parfois maladies magnétiques) : le somnambulisme spontané, la léthargie, la catalepsie, la dissociation de la personnalité, et, vers la fin du siècle, l’intérêt se concentra de plus en plus sur l’hystérie.

3. Un nouveau modèle de l’esprit humain se dégagea progressivement : il reposait sur le dualisme du psychisme humain, conscient et inconscient. Par la suite, il fut conçu sous la forme d’un faisceau de sous-personnalités, sous-jacentes à la personnalité consciente.

4. De nouvelles théories sur la pathogénie des maladies mentales virent le jour : la notion d’un fluide inconnu fut rapidement remplacée par celle d’énergie mentale. La dernière partie du xix' siècle vit émerger les notions d’activité autonome de fragments désagrégés de la personnalité, et de fonction mythopoïétique de l’inconscient.

5. La psychothérapie recourait surtout à l’hypnotisme et à la suggestion, soulignant en particulier le « rapport » entre le patient et le magnétiseur. De nouveaux types de thérapeutes virent le jour : le magnétiseur, puis l’hypnotiseur, lequel n’était d’ailleurs qu’une variante du premier.

Dans ce chapitre, nous nous proposons d’exposer brièvement les sources de la première psychiatrie dynamique, de passer en revue ses traits essentiels, enfin d’évaluer l’influence que cette première psychothérapie dynamique exerça sur la vie culturelle de ce temps.

Les sources de la première psychiatrie dynamique

Des nombreuses sources de cette première psychiatrie dynamique, trois méritent une attention particulière :

Nous avons déjà montré comment le magnétisme était issu historiquement de l’ancienne pratique de l’exorcisme, et nous avons vu que Mesmer induisait sa « crise » exactement à la façon dont Gassner recourait à son exorcismus proba-tivus : il fallait d’abord faire apparaître le mal pour pouvoir l’éliminer ensuite. La possession finit par disparaître pour être remplacée par les manifestations de la personnalité multiple. Des cas isolés de possession furent néanmoins rapportés pendant tout le XIXe siècle, en particulier dans le sud de l’Allemagne, et, pour les guérir, un homme comme Justinus Kemer appliquait une méthode qui combinait de façon curieuse le magnétisme et l’exorcisme321.

L’ancienne notion de l’« imagination » représente une autre source importante de la première psychiatrie dynamique. A l’époque de la Renaissance, les philosophes et les médecins s’intéressèrent vivement à ce pouvoir de l’esprit humain qu’ils appelaient imaginatio, terme qui avait alors une acceptation bien plus large que de nos jours, incluant ce que nous appelons aujourd’hui suggestion et autosuggestion. De nombreux ouvrages fort connus à cette époque et oubliés aujourd’hui, étaient consacrés à l’étude de Yimaginatio. Dans un chapitre de ses Essais, Montaigne résume certaines des idées de son temps à ce sujet322. L’imagination explique les effets contagieux des émotions humaines. L’imagination, ajoute Montaigne, est une cause fréquente de maladies physiques et mentales ; elle peut même causer la mort, ainsi que tous les effets habituellement attribués à la magie. L’imagination peut engendrer des phénomènes physiques singuliers^ tels que les stigmates, et même la transformation d’un sexe dans l’autre. Mais l’imagination peut aussi être utilisée pour guérir les maladies physiques et mentales. Au XVIIIe siècle, l’Italien Muratori publia un traité, intitulé : Du pouvoir de l’imagination humaine, qui fut beaucoup lu et souvent cité323. Parmi les innombrables manifestations de l’imagination, cet auteur décrit les rêves, les visions, les hallucinations, les idées fixes, les antipathies (c’est-à-dire les phobies), et surtout le somnambulisme. Dans la seconde moitié du xvnT siècle, le somnambulisme fut au centre de toutes les discussions sur l’imagination. On publia un peu partout des histoires extraordinaires sur les somnambules qui écrivaient, traversaient une rivière à la nage ou se promenaient sur les toits pendant les nuits de pleine lune, et dont la vie était mise en danger lorsqu’on les réveillait subitement en les appelant par leur nom. Nous avons peine à nous représenter aujourd’hui à quel point Puységur stupéfia ses contemporains en affirmant que le somnambulisme pouvait être provoqué et interrompu presque à volonté et qu’on pouvait l’utiliser pour explorer les aspects les plus secrets de l’esprit humain.

La troisième source fut l’hypnotisme lui-même qui, au cours de l’histoire de l’humanité, avait été maintes fois découvert, oublié, puis redécouvert324. Sans remonter jusqu’à l’Égypte ancienne, ni même à l’étude de la « magie naturelle » à l’époque de la Renaissance, nous constatons que Gassner guérissait souvent ses malades en les hypnotisant (le récit de l’abbé Bourgeois en témoigne éloquemment). Mesmer lui-même, lors de ses séances de magnétisme, induisait chez certains de ses patients le sommeil hypnotique. Le rapport des enquêteurs signale que « […] tous étaient soumis d’une façon étonnante à celui qui les magnétisait ; ils avaient beau être dans l’assoupissement, sa voix, un regard, un signe les en retirait ». Cependant, ni Gassner, ni Mesmer n’avaient clairement saisi la portée de leur façon de procéder. Il était réservé à Puységur de découvrir, en 1784, que la « crise parfaite » qu’il provoquait chez ses patients n’était rien d’autre qu’un somnambulisme artificiel.

La voie royale pour l’exploration de l’inconscient : l’hypnotisme

De 1784 jusque vers 1880, le somnambulisme artificiel resta la principale voie d’accès à l’inconscient. Puységur parla d’abord de crise parfaite, de sommeil magnétique ou de somnambulisme artificiel, et ce fut Braid, en 1843, qui lui donna le nom d’hypnotisme325.

Dès le commencement, la nature de cet état suscita bien des controverses. Mesmer se refusait à y voir autre chose qu’une forme particulière de sa « crise ». Une polémique s’engagea entre les partisans de la théorie du fluide, qui attribuaient l’hypnose à un prétendu fluide magnétique, et les « animistes » qui ne voulaient y voir qu’un phénomène psychologique. Mais on ne mit jamais sérieusement en doute, au XIXe siècle, l’identité de nature entre le somnambulisme spontané et le sommeil mesmérien326.

Janet devait résumer plus tard les principaux arguments en faveur de cette conception327. Tout d’abord, les individus prédisposés au somnambulisme spontané sont également des sujets de choix pour le magnétisme et l’hypnotisme. Ensuite, il est aisé d’entrer en rapport avec un individu en état de somnambulisme spontané et de le faire passer de cet état à celui de sommeil hypnotique typique. Enfin, celui qui a connu un état de somnambulisme spontané dont il ne garde aucun souvenir à l’état de veille s’en ressouviendra sous hypnose. L’inverse est également vrai.

H subsiste néanmoins une différence fondamentale entre le somnambulisme naturel et le somnambulisme artificiel : ce dernier est dirigé, il reste sous la stricte dépendance d’un homme, le magnétiseur, qui en agence les manifestations et le termine à volonté.

Dès le début, la relation particulière qui s’établit entre le magnétiseur et le sujet magnétisé fut un objet d’étonnement et d’interminables spéculations. Puy-ségur remarquait que Victor ne se contentait pas d’accomplir exactement ses ordres, mais qu’il semblait même les devancer ou les deviner. On se demanda immédiatement si le sujet imposerait des limites à la volonté du magnétiseur et si le magnétiseur pouvait le contraindre à des actes immoraux ou criminels. Ce « rapport », cette relation particulière entre le magnétiseur et le sujet magnétisé impressionna également dès le début les premiers mesmériens. On se rendit rapidement compte que la personne magnétisée se désintéressait de tout ce qui ne concernait pas le magnétiseur et qu’elle ne percevait plus le monde extérieur que par son intermédiaire. On se rendit également compte que les effets de ce rapport se prolongeaient au-delà du sommeil magnétique proprement dit : lors d’une seconde séance, le sujet se souvenait parfaitement de tout ce qui s’était passé la première fois. Le magnétiseur faisait naître ainsi chez son sujet une forme de vie particulière, différente de sa vie consciente habituelle, un état second doué de sa continuité propre et amenant une dépendance croissante à l’égard du magnétiseur.

Une des preuves les plus concluantes et les plus frappantes de l’influence de l’hypnose sur la vie consciente normale était fournie par l’amnésie post-hypnotique et la suggestion post-hypnotique. Les premiers mesmériens remarquèrent que le sujet, une fois revenu à son état normal, ne se rappelait rien de ce qui s’était passé pendant le sommeil hypnotique et ils comparèrent à juste titre cet état à celui qui suit le somnambulisme spontané. Ils découvrirent, bientôt après, qu’un sujet était porté à exécuter à l’état de veille un ordre reçu sous hypnose. Ce phénomène de la suggestion post-hypnotique fut décrit dès 1787328 et fit l’objet d’innombrables expériences menées par Deleuze329 et Bertrand330, plus tard par Bernheim et l’École de Nancy. On sut aussi très tôt – et on ne l’oublia jamais complètement, jusqu’à sa redécouverte par Bernheim331 – que l’amnésie posthypnotique n’est pas totale et qu’il est possible, grâce à certaines techniques, d’amener le sujet à se souvenir à l’état de veille de ce qu’il avait éprouvé sous hypnose.

Quant aux moyens de provoquer le sommeil mesmérien (que nous appellerons désormais hypnose), les premiers magnétiseurs recouraient à la technique mes-mérienne des passes, qu’ils abandonnèrent bientôt au profit de deux autres. La première était celle de la fascination, déjà connue des anciens Égyptiens, de Cornélius Agrippa et d’autres. On demandait au sujet de fixer un point immobile ou légèrement mobile, lumineux ou non, ou encore de fixer simplement les yeux de l’hypnotiseur. Ce fut la méthode popularisée plus tard par Braid, ce fut aussi celle de l’École de la Salpêtrière. L’abbé Faria y adjoignit la technique verbale : il faisait asseoir son sujet dans un fauteuil confortable et lui ordonnait : « Dormez ! » D’autres hypnotiseurs donnaient leurs ordres plus doucement, à mi-voix. Lié-beault et l’École de Nancy adoptèrent la méthode de Faria. Les premiers mes-mériens recouraient à différentes méthodes, comme celle qui consistait à souffler sur les yeux du patient, pour mettre fin à l’état hypnotique.

Les magnétiseurs s’aperçurent très tôt que l’hypnose requérait également d’autres conditions, d’ordre plus général. Ils comprirent parfaitement ce que nous appellerions aujourd’hui la situation hypnotique, se rendant compte que personne ne pouvait être hypnotisé contre sa volonté. Il faut mettre le sujet à l’aise, le rassurer et l’amener à se détendre. Ces pionniers de l’hypnotisme avaient bien compris l’existence d’un élément d’autosuggestion. Braid, puis l’École de Nancy formulèrent cette notion.

Les premiers magnétiseurs qui, à l’exemple de Mesmer, organisaient des séances collectives, avaient également perçu le rôle de la suggestion mutuelle. Ils hypnotisaient d’abord, en présence des autres, un ou deux sujets déjà familiarisés avec les techniques de l’hypnose. Ils avaient remarqué que le simple fait de voir les autres hypnotisés rendait les sujets plus réceptifs. Cette méthode collective fut largement utilisée de Mesmer à Bernheim et Charcot, comme aussi par les hypnotiseurs populaires.

Les premiers magnétiseurs ne comprirent pas, cependant, à quel point l’état hypnotique était façonné par l’hypnotiseur et qu’il requérait un certain apprentissage de la part du sujet. Janet a bien mis en lumière ce dernier point332. Si votre sujet n’a jamais entendu parler de l’hypnotisme, écrivait-il, vous n’avez guère de chances de provoquer chez lui l’état hypnotique typique ; s’il a été sujet au somnambulisme spontané ou à des crises convulsives, il retombera probablement dans ces états déjà éprouvés, ou encore il tombera dans un état nerveux vague et inhabituel, à moins que l’hypnotiseur ne prenne soin de lui expliquer ce qu’il attend de lui, le préparant ainsi à jouer son rôle. C’est ce qui explique aussi pourquoi l’état hypnotique varie d’un hypnotiseur à l’autre, d’une école à l’autre, comme il l’a fait au cours de l’histoire de la première psychiatrie dynamique. C’est ainsi que les premiers mesmériens avaient créé, sans s’en rendre compte, une variété particulière d’état hypnotique dont ils avaient fait le sommeil magnétique typique. L’état hypnotique tel qu’ils l’avaient modelé comprenait diverses manifestations, les unes habituelles et peu éloignées de certains états psychologiques normaux, les autres passablement rares et extraordinaires.

Une des premières caractéristiques du sommeil magnétique, qui frappa les anciens mesmériens, consiste dans une acuité accrue de la perception.

Les sujets hypnotisés sont capables de percevoir des stimuli qu’ils ne remarqueraient pas dans leur état normal ou qui resteraient en deçà du seuil de la perception. Puységur eut la surprise d’entendre Victor chanter à haute voix des airs que lui, Puységur, chantonnait pour lui-même. Victor reconnaissait sans doute ces airs en observant les mouvements involontaires des lèvres de Puységur ; la plupart des gens, en effet, remuent les lèvres quand ils chantonnent. Cette hypersensibilité s’étend à tous les champs de la perception et peut expliquer bien des exemples de prétendue clairvoyance sous hypnose. Fait non moins remarquable, la puissance d’évocation de la mémoire se trouve accrue : un sujet hypnotisé est capable de se souvenir d’incidents très anciens, et apparemment oubliés, de son enfance, de décrire ce qui s’est passé lors du somnambulisme spontané ou artifi-, ciel ou pendant un accès d’ivresse. Cette hypermnésie s’étend à des faits que le sujet n’avait apparemment pas remarqués.

On eut tôt fait de se rendre compte que l’hypnotisme permettait un abord direct, de certains processus psychologiques. Non seulement le sujet déploie une force physique plus grande que celle dont il se sent capable à l’état de veille, mais il peut aussi – spontanément ou sur l’ordre de l’hypnotiseur – devenir sourd, aveugle, paralysé, avoir des hallucinations, des convulsions, de la catalepsie ou des anesthésies. L’anesthésie peut être si totale qu’on a pu avoir recours à l’hypnose pour des interventions chirurgicales. Récamier semble avoir été le premier, en 1821, à pratiquer une intervention chirurgicale sous anesthésie magnétique. Il est surprenant qu’on ait accordé si peu d’attention à une découverte qui aurait pu éviter tant de souffrances. Quand Esdaile entreprit d’utiliser systématiquement l’anesthésie hypnotique en chirurgie, il se heurta au scepticisme et à l’hostilité. Par ailleurs, les mesmériens recouraient volontiers au sommeil hypnotique pour soulager des souffrances physiques et on ne perdit jamais complètement de vue cette application. Sous l’influence de Liébeault notamment, on se rendait généralement compte, dans les années 1890, que la suggestion hypnotique pouvait guérir ou soulager bien des maux physiques (névralgies, rhumatismes, goutte, dysménorrhée, etc.). Charpignon et du Potet333, déjà avant 1850, avaient effectué des expériences sur les modifications physiologiques provoquées sous hypnose.

Dès l’abord, les mesmériens furent frappés par l’aptitude de leurs sujets à afficher des émotions et à jouer des rôles à la perfection, avec toutes les apparences de la sincérité, mieux, semblait-il, que les acteurs les plus expérimentés. Nous avons vu combien Victor impressionna Puységur en témoignant d’une vivacité d’esprit et d’une intelligence plus grandes sous hypnose qu’à l’état de veille. Cette aptitude allait si loin que du Potet parla, en 1849, de métamorphose de la personnalité. Ce phénomène devint le point de départ du problème, encore discuté de nos jours, de la régression hypnotique334.

Les premiers magnétiseurs s’intéressaient trop aux manifestations objectives de l’hypnose pour essayer d’entrer plus avant dans l’expérience subjective de celui qui se faisait hypnotiser. Ils pensaient qu’il s’agissait d’une sorte de sommeil, évidemment d’un type particulier, puisque le sujet paraissait souvent plus éveillé que dans son état habituel. Aucun d’eux ne chercha, semble-t-il, à résoudre cette contradiction apparente, à expliquer cette coexistence du sommeil et de la veille. Il faudra attendre la fin du siècle, avec l’École de Nancy, pour que soient entreprises des recherches systématiques en ce sens. Le meilleur compte rendu que nous ayons d’un sujet hypnotisé reste sans doute jusqu’à ce jour celui d’Eugen Bleuler qui se fit hypnotiser par son collègue, le professeur von Speyr, de Berne.

Von Speyr utilisait la technique de Liébeault par fixation et suggestion verbale. Bleuler s’efforça de se plier aux directives de l’hypnotiseur, tout en essayant de rester aussi conscient que possible. Il se rendit bientôt compte que certains secteurs de son champ visuel semblaient s’évanouir. Puis ces taches obscures s’étendirent et tout le champ visuel se voila. Finalement il ne perçut plus que le contraste entre la lumière et l’obscurité. Il eut l’impression que ses yeux étaient humides ; ils le brûlaient légèrement, mais il se sentait parfaitement détendu. Une chaleur agréable se répandit dans son corps, de la tête aux pieds. Il n’avait aucune envie de bouger ni de faire quoi que ce fût et il lui semblait que ses pensées étaient parfaitement claires. Il entendit l’hypnotiseur lui dire de mouvoir les bras ; il essaya de résister à cet ordre, mais il n’y parvint pas totalement. L’hypnotiseur lui dit ensuite que le dos de sa main était insensible : Bleuler pensa que c’était impossible, et que von Speyr plaisantait en disant qu’il était en train de le piquer (ce qu’il faisait effectivement). Sur l’ordre de l’hypnotiseur, Bleuler s’éveilla comme d’un profond sommeil. Il n’eut pas d’amnésie, et garda le souvenir de la suggestion post-hypnotique selon laquelle il devait se réveiller exactement à 6 heures 15 le lendemain matin. La nuit suivante, il s’efforça, sans succès, de rester conscient du temps qui passait. A 6 heures 15, il se réveilla brusquement : quelqu’un venait juste de frapper à la porte. Bleuler conclut de cette expérience que le processus hypnotique avait affecté son inconscient plus qu’il ne voulait l’admettre consciemment. Deux ou trois autres séances avec von Speyr et Forel eurent les mêmes effets335.

Il serait intéressant de comparer les effets subjectifs résultant des différences de tempérament des sujets ou des diverses écoles d’hypnotiseurs. Des recherches entreprises par Stokvis ont mis en évidence de façon indubitable l’élément de « rôle » joué inconsciemment dans l’hypnose336.

Parmi les innombrables manifestations du sommeil mesmérien, ce qui frappa surtout Puységur et ses continuateurs, fut la lucidité inattendue dont faisaient preuve certains sujets. Cette extraordinaire finesse de perception conduisit les premiers hypnotiseurs à s’engager de plus en plus dans le domaine du merveilleux. Ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, ils avaient l’impression que le patient était non seulement capable de faire le diagnostic de ses propres maladies, d’en prévoir l’évolution et de prescrire un traitement, mais qu’il était en mesure d’en faire de même pour d’autres avec qui on le mettait en rapport. Bien plus, on prétendit que certains sujets hypnotisés – que l’on appelait les « somnambules extralucides » – étaient capables de lire les yeux fermés, de deviner les pensées des autres, de retrouver des objets perdus, voire de prédire l’avenir. Nous savons maintenant que c’était là l’effet de la suggestion réciproque jouant entre le magnétiseur et le magnétisé. Mais contrairement à l’assertion des premiers magnétiseurs, il apparut clairement qu’un sujet hypnotisé était parfaitement capable de mentir, non seulement sous la suggestion de l’hypnotiseur, mais aussi intentionnellement.

Une des questions les plus controversées au sujet de l’hypnotisme fut le phénomène de la régression, reconnu très tôt par certains hypnotiseurs et objet de recherches plus systématiques entre 1880 et 1890. Le sujet hypnotisé régresserait dans le temps, retrouvant par exemple son adolescence ou son enfance ou telle autre période donnée de son passé. Son comportement, ses gestes et sa voix se modifiaient en conséquence. Il semble avoir oublié tout ce qui s’est passé depuis l’instant qu’il est en train de revivre, tandis qu’il est capable de raconter en détail les faits appartenant à cette période de sa vie. S’agit-il d’une régression authentique, c’est-à-dire le sujet revit-il effectivement ce qu’il avait vécu à ce moment-là, ou se contente-t-il de jouer à la perfection ce qu’il croit avoir vécu alors ? Ce problème a été l’objet de vives discussions. Un hypnotiseur célèbre, le colonel de Rochas, conduisit ces expériences jusqu’à leurs limites extrêmes, voire ad absur-dum337. Il réussit ainsi à faire régresser ses sujets jusqu’à leur faire revivre leur toute première enfance, leur naissance et même leur vie fœtale. Suivait alors un intervalle noir, puis le sujet revivait sa vie antérieure, en commençant par la vieillesse et en remontant jusqu’à l’enfance, la naissance, la vie fœtale, puis venait un nouvel intervalle noir suivi du déroulement à l’envers d’une autre vie antérieure. Les sujets de Rochas revivaient ainsi plusieurs vies antérieures, la vie d’un homme alternant toujours avec celle d’une femme. Les descriptions de ces vies antérieures étaient souvent assez plausibles, bien que fréquemment entachées d’anachronismes. Certains en conclurent que de Rochas avait découvert une confirmation expérimentale de la doctrine de la réincarnation. Il suscita davantage de scepticisme quand il prétendit faire vivre par avance, à des adolescents, leurs années à venir. Ce scepticisme ne fit que s’accroître quand il affirma avoir réussi à extérioriser la sensibilité en la transférant du sujet hypnotisé sur un objet. Ainsi, quand il piquait le sujet, celui-ci ne sentait rien, mais quand il piquait l’objet extérieur, le sujet ressentait la piqûre. Pendant tout le XIXe siècle, les écrits sur le magnétisme et l’hypnotisme regorgèrent d’histoires de ce genre. Ce fut sans aucun doute l’une des principales causes de l’opposition des milieux scientifiques à la première psychiatrie dynamique.

La notion de certains inconvénients et dangers inhérents à la pratique de l’hypnotisme ne pouvait que renforcer cette opposition. On soulignait en particulier – et non sans inquiétude – que sous l’effet de l’hypnose le sujet semblait entièrement à la merci de l’hypnotiseur, obéissant même à ses ordres les plus déplaisants et les plus ridicules. Dès 1785, on soulevait ce problème à Paris, se demandant si une femme était capable de résister aux injonctions immorales de son magnétiseur. Tardif de Montrevel affirmait que si un magnétiseur sans scrupule essayait de séduire une femme, elle se réveillerait aussitôt338. Des hommes comme Deleuze, Gauthier, Charpignon n’en soulignèrent pas moins que la plus grande prudence s’imposait au magnétiseur. Teste fit remarquer que le sujet était capable de deviner les désirs les plus secrets du magnétiseur et insistait sur les dangers que comportait cette situation : non seulement ceux de la séduction sexuelle physique, mais aussi le risque d’une relation amoureuse sincère et authentique339. Le Père Debreyne, prêtre et éducateur, qui avait en outre bénéficié d’une formation médicale, fit remarquer que le magnétiseur était habituellement un homme vigoureux et en parfaite santé et qu’il hypnotisait de préférence de jeunes femmes séduisantes (exceptionnellement une vieille laideronne) ; il avait de bonnes raisons de penser qu’une telle relation favorisait au plus haut point la séduction340. Il y avait aussi le risque que le patient révèle un secret important au magnétiseur. Ainsi que nous le verrons plus loin, le problème d’actes immoraux et de crimes commis sous hypnose fut l’objet de débats passionnés entre 1880 et 1890.

Des hypnotiseurs inexpérimentés ou imprudents avaient parfois les plus grandes peines à sortir leurs patients du sommeil hypnotique. Dans une note autobiographique, du Potet raconte comment dans sa jeunesse il avait hypnotisé, en amateur, deux jeunes femmes et combien il fut bouleversé quand il les vit tomber dans un état cataleptique. Il lui fallut quatre heures d’efforts désespérés avant d’arriver à les réveiller341. Non moins sérieux étaient les troubles dont souffrait parfois le sujet après des séances d’hypnose trop longues ou trop astreignantes, mettant en jeu, en particulier, la clairvoyance et l’« extralucidité ». Il arrivait aussi que des personnes aient été hypnotisées à plusieurs reprises sans que l’hypnotiseur ait effectué l’acte destiné à mettre fin au sommeil hypnotique ; il en résultait qu’elles demeuraient dans le « vigilambulisme », c’est-à-dire dans un état de semi-somnambulisme permanent. Ces individus semblaient pleinement éveillés, mais ils restaient extrêmement sensibles à toute suggestion émanant de quiconque venait à leur parler.

Dès que le phénomène de la suggestion post-hypnotique fut connu, on prit conscience des dangers qu’elle comportait et l’on colporta des histoires extraordinaires d’hypnotiseurs sans scrupule qui avaient ordonné des actes insensés à leurs sujets. Nous reviendrons sur ce point à propos des implications juridiques de la première psychiatrie dynamique. Bernheim souligna que, sous hypnose, on pouvait suggérer de faux souvenirs. Une fois réveillé, le patient croira avoir vu ou fait ce que lui aura suggéré l’hypnotiseur342.

Deleuze et les premiers mesmériens décrivirent également les effets fâcheux des séances d’hypnotisme trop fréquentes ou trop prolongées. Les sujets devenaient progressivement des toxicomanes de l’hypnose : non seulement ils éprouvaient le besoin d’y recourir de plus en plus fréquemment, mais ils faisaient preuve à l’égard de leur hypnotiseur d’une dépendance croissante, souvent empreinte d’attirance sexuelle.

Ce fait bien connu fut redécouvert par Charcot qui raconte comment une femme, hypnotisée à trois reprises en l’espace de trois semaines, ne pensait plus qu’à son hypnotiseur au point qu’elle finit par abandonner sa famille pour aller vivre avec lui343. Son mari la ramena à la maison, mais elle souffrit de graves troubles hystériques qui nécessitèrent son hospitalisation. On reprochait également aux traitements hypnotiques prolongés de déclencher des manifestations psychotiques chez des sujets prédisposés.

Enfin, des hypnotiseurs de foire et des charlatans déchaînèrent de véritables épidémies psychiques, surtout parmi les jeunes et les enfants qui s’amusaient à s’hypnotiser les uns les autres344.

Le phénomène de l’hypnotisme étant au cœur de la première psychiatrie dynamique, il n’est pas étonnant qu’il ait donné lieu à d’innombrables théories et spéculations quant à sa véritable nature. L’une des opinions extrêmes était celle des sceptiques qui en niaient purement et simplement l’existence ou qui y voyaient tout au plus une forme d’autosuggestion. A l’autre extrême, les individus portés au mysticisme voyaient dans l’hypnose un trait d’union entre le monde naturel et le monde surnaturel, une possibilité pour l’âme individuelle d’entrer en communication avec l’Ame du Monde. Entre ces deux extrêmes, il y avait place pour toutes les positions intermédiaires. Mesmer et les partisans de la théorie du fluide expliquaient l’hypnose par un fluide physique circulant dans le corps du sujet magnétisé ou entre le sujet et l’hypnotiseur. Plus tard, ces spéculations firent place aux notions d’énergie nerveuse et de zones d’excitation et d’inhibition dans le cerveau. Il est remarquable que, dès le début, l’hypnose ait fait l’objet de théories sexuelles. Dans un appendice secret du rapport d’enquête destiné à Louis XVI, il est précisé que les « crises » présentées par les femmes magnétisées étaient souvent manifestement de nature sexuelle345. Mesmer justifiait son opposition à l’hypnotisme en notant que toute l’attitude de la femme à l’égard de l’hypnotiseur était fortement entachée de sexualité et que les émotions sexuelles jouaient un rôle important chez les hommes hypnotisés346. Quant aux théories psychologiques, d’abord annoncées par Puysegur, puis développées par Bertrand, elles acquirent droit de cité vers la fin du siècle. Nous y reviendrons.

Il serait injuste de reprocher aux premiers mesmériens de n’avoir pas entrepris une exploration scientifique systématique de l’hypnotisme. La psychologie expérimentale n’existait pas encore à cette époque et, ainsi que l’a souligné Janet, Bertrand est digne d’éloge pour son exploration objective et systématique de l’hypnotisme. Deleuze et Noizet à la même époque, puis Despine, Charpignon, du Potet, Durand (de Gros) et d’autres, étudièrent objectivement les manifestations hypnotiques. Janet note que les principales manifestations de l’hypnotisme étaient connues dès le début et que rien d’essentiel ne devait y être ajouté au cours du XIXe siècle.

La plus grande lacune dans l’étude de l’hypnotisme fut dès le début l’incapacité des hypnotiseurs à comprendre toute la portée du rapport qu’ils établissaient avec leur patient. Ils se rendaient bien compte qu’en répétant les séances hypnotiques ils faisaient surgir chez le sujet une vie nouvelle et secrète, mais ils ne reconnurent pas jusqu’à quel point cette vie secrète exerçait une attraction spécifique sur l’hypnotiseur lui-même. Inconsciemment l’hypnotiseur suggérait au sujet plus de choses qu’il ne croyait, et le sujet, en retour, déployait les manifestations que l’hypnotiseur désirait secrètement. Ainsi se développait un processus de suggestion mutuelle : l’histoire de la psychiatrie dynamique abonde en légendes et en mythes fantastiques issus de la collaboration inconsciente entre l’hypnotiseur et l’hypnotisé. On comprend donc pourquoi, pendant tout le XIXe siècle, le phénomène de l’hypnose fut tour à tour objet de fascination et de répulsion. En effet, il sembla d’abord qu’il révélait des aspects nouveaux et mystérieux de l’âme humaine : sensibilité accrue, mémoire plus fidèle, maîtrise de certains processus physiologiques, révélation de capacités insoupçonnées chez le sujet – toutes manifestations susceptibles de conduire à des découvertes merveilleuses. Mais une fois l’exploration engagée, l’explorateur s’égarait la plupart du temps et devenait le jouet d’un fuyant et décevant mirage.

Autres approches de l’inconscient

Pendant tout le XIXe siècle, l’hypnose resta la principale voie d’approche de l’inconscient. Néanmoins, dans la seconde moitié du siècle, vinrent s’y ajouter d’autres techniques dont certaines n’étaient que des variétés de l’hypnose tandis que d’autres étaient vraiment d’un genre nouveau. D’autres encore combinaient l’hypnose classique avec des techniques nouvelles.

Dès le début, les mesmériens avaient vu dans le somnambulisme artificiel une sorte de sommeil (d’où le terme d’« hypnose » forgé par Braid, du grec hypnos, sommeil). Ils distinguaient différents niveaux dans ce sommeil, en fonction de sa profondeur. Plus le sommeil était profond, plus les effets obtenus étaient remarquables. Aussi se montra-t-on d’abord très sceptique quand certains hypnotiseurs, tel du Potet, prétendirent qu’on pouvait amener les sujets à obéir aux ordres de l’hypnotiseur, qu’on pouvait provoquer chez eux la paralysie ou des hallucinations sans les endormir, c’est-à-dire que le sujet restait conscient de ce qui se passait et qu’il s’en souvenait après la séance hypnotique. Cette technique fut largement utilisée par l’hypnotiseur-prestidigitateur Donato, qui l’appelait « fascination ». Bernheim et l’Ecole de Nancy l’utilisèrent sous une forme atténuée qu’ils appelaient la « suggestion à l’état de veille ».

La nouvelle technique issue de la vague spirite du milieu du siècle fut bien plus importante. Peu après 1850, certains médiums en vinrent non seulement à écrire sous la dictée des esprits, mais prêtèrent pour ainsi dire leur plume aux esprits. A Paris, le baron de Guldenstubbe prétendit avoir obtenu ainsi des messages autographes de Platon et de Cicéron. La plupart des médiums, cependant, semblaient se contenter d’écrire en état de transe ce que leur dictaient les esprits, se montrant fort surpris de ce qu’ils avaient ainsi écrit quand on le leur montrait à leur réveil. D y eut de nombreux écrits de ce genre dans la seconde moitié du siècle. Certains psychologues, tels Frederick Myers347 et William James348, comprirent que l’écriture automatique fournissait une voie d’approche de l’inconscient. Ils l’utilisèrent à cette fin, conférant ainsi à cette méthode le caractère d’une technique scientifique. Ainsi que nous le verrons plus loin, Janet utilisera systématiquement l’écriture automatique pour explorer l’inconscient de ses patients.

Une autre technique d’approche de l’inconscient reprenait une ancienne pratique des devins et des diseurs de bonne aventure qui consistait à interroger des miroirs, des boules de cristal, ou simplement la surface de l’eau (lécanomancie), etc. Dans les années 1850, le magnétiseur du Potet traçait un cercle à la craie blanche sur un sol noir, et y plaçait ses patients jusqu’à ce qu’ils aient des visions et des hallucinations349. Vers 1880, Myers et d’autres membres de la Society for Psychical Research en arrivèrent à la conclusion que ces méthodes, tout comme l’écriture automatique, pouvaient servir à révéler les images inconscientes enfouies dans la psyché de leurs sujets.

L’avènement du spiritisme avait donné naissance à un personnage d’un type nouveau : le médium. Le sommeil hypnotique et l’état de transe, que le médium provoque lui-même, présentent bien des traits communs, mais les données fournies par ce dernier sont plus spontanées et ont donc des chances d’être plus originales. La psychiatrie dynamique fit un grand pas en avant à la fin du XIXe siècle, lorsque Floumoy, bientôt suivi par C.G. Jung350, se mit à étudier les médiums de façon systématique.

Ces méthodes se combinèrent finalement les unes aux autres et l’on fit plus tard des expériences où des sujets hypnotisés écrivaient automatiquement et interrogeaient les miroirs. On hypnotisa des sujets déjà hypnotisés, c’était une sorte d’hypnose au second degré. Vers la fin du siècle on s’attacha un peu partout à trouver de nouvelles méthodes d’exploration. Comme nous le verrons plus loin, ces recherches donnèrent naissance à de nouvelles écoles de psychiatrie dynamique.

Entités cliniques typiques : les maladies magnétiques

Bien des systèmes psÿchiatriques sont issus de l’étude approfondie d’une maladie particulière. La psychiatrie organiciste a souvent fait de la paralysie générale ou de l’aphasie la maladie mentale type à laquelle il fallait toujours se référer dans l’étude des autres maladies mentales. La première psychiatrie dynamique s’est développée à partir d’un état particulier : le somnambulisme spontané et l’état correspondant artificiel, l’hypnose. Mais on découvrit bientôt d’autres manifestations étroitement apparentées au somnambulisme. On les.classa avec lui dans un groupe de maladies que l’on appela parfois « maladies magnétiques ».

Nous ne nous attarderons pas sur le somnambulisme, qui resta longtemps le grand centre d’intérêt, parce qu’on y voyait l’exemple le plus typique des merveilles dont est capable l’imagination. L’intérêt porté au somnambulisme dépassait les milieux médicaux, et s’étendait à la philosophie et à la littérature. Qu’il nous suffise de citer l’inoubliable description, par Shakespeare, de Lady Macbeth revivant la nuit certains épisodes de la scène du crime et se trahissant ainsi elle-même. Kleist, dans son Kdtchen von Heilbronn (1868), fournit de même de remarquables descriptions littéraires du somnambulisme. Au point de vue psychiatrique, le problème des relations, chez un même individu, entre l’état de somnambulisme et l’état normal, a été l’objet d’innombrables spéculations au xix® siècle et l’on s’intéressa tout particulièrement au problème de la responsabilité individuelle.

Un autre état clinique, très différent à première vue du somnambulisme, est la « léthargie », sommeil très profond et prolongé, ne présentant aucun trouble physique particulier, mais susceptible de revêtir la forme d’une mort apparente : d’où la crainte, très répandue, d’être enterré vif. Depuis l’antiquité grecque jusqu’au XIXe siècle, la médecine s’est beaucoup interrogée sur la nature et les causes de la léthargie. Y voyant tantôt une maladie spécifique autonome, tantôt une forme de l’hystérie, on a fait remarquer que la léthargie s’observait parfois chez les somnambules et que les manœuvres hypnotiques pouvaient parfois provoquer la léthargie au lieu du somnambulisme artificiel.

La catalepsie représentait un état encore plus mystérieux et plus controversé. Boissier de Sauvages, Lorry et d’autres, au xvuf siècle, en rapportèrent des cas célèbres. En 1785, un médecin de Lyon, Petetin, publia une étude très remarquée sur une jeune femme de 18 ans qui, deux mois durant, avait été terriblement inquiète au sujet de l’état de santé de son enfant gravement malade351. Dès que l’enfant fut guéri, elle souffrit de violentes douleurs épigastriques. Puis ce fut une crise nerveuse au cours de laquelle elle chantait d’une voix merveilleuse ; elle sombra enfin dans un état cataleptique, incapable de tout mouvement et totalement insensible. Elle pouvait toutefois répondre, d’une certaine façon, aux questions qu’on lui posait. Petetin entreprit une série d’expériences sur elle et se rendit compte que son corps entier était insensible, sauf au niveau de l’épigastre où tous ses sens semblaient s’être transférés. Elle entendait, voyait, sentait par son épigastre. Elle était capable, par ailleurs, de percevoir ses organes internes et de prédire les symptômes qui se manifesteraient le lendemain. Petetin rapprocha cet état cataleptique du somnambulisme d’une part, de l’hystérie d’autre part, et proposa une explication fondée sur la distribution des fluides électriques à travers le corps. Après Petetin, Bourdin352 et Puel353 publièrent des études plus objectives, décrivant comme symptômes typiques la disparition de tout mouvement volontaire, la passivité à l’égard des mouvements imposés, la flexibilitas cerea et la persistance des attitudes musculaires imposées au sujet, attitudes normalement difficiles ou impossibles à maintenir longtemps. Les rapports entre la catalepsie et l’hystérie continuèrent à faire l’objet de controverses. Briquet observa que la catalepsie atteignait aussi souvent les hommes que les femmes, tandis que l’hystérie était vingt fois plus fréquente chez les femmes354. Il ajouta néanmoins que la catalepsie s’observait de préférence chez des sujets hystériques ; il en conclut à une certaine affinité entre la catalepsie et l’hystérie. Les hypnotiseurs, de leur côté, observèrent que les sujets qu’ils soumettaient à l’hypnose présentaient souvent un état cataleptique au lieu du somnambulisme classique.

Ces trois états magnétiques, le somnambulisme, la léthargie et la catalepsie, avaient donc pour caractéristiques communes de présenter une affinité inexpliquée avec l’hystérie, de se retrouver souvent chez le même sujet et de pouvoir être provoqués par des manœuvres hypnotiques. Plus tard on adjoignit à ce groupe de maladies magnétiques deux autres états que Prichard appela l’« extase maniaque » et les « visions extatiques »355.

L’« extase maniaque » (ou folie extatique) a été décrite par Prichard comme un état hypnotique doublé d’incohérence mentale. Tandis que le somnambule semble avoir une vision lucide de ses actes, dans l’extase maniaque, le patient souffre de confusion mentale ou coordonne imparfaitement ses pensées : il a un comportement maniaque ou dément. Bien des hypnotiseurs eurent l’occasion d’observer ces états passagers, en particulier sous la forme de confusion hallucinatoire, chez des patients qu’ils étaient en train d’hypnotiser ou encore lors d’une crise hystérique.

Ce que Prichard appelait la « vision extatique » correspondait à une sorte de rêve éveillé chez une personne présentant toutes les apparences extérieures d’une vie normale, si bien que l’on pouvait observer les interférences les plus étranges entre la vie normale et ce rêve éveillé. Une fois sorti de cet état paroxystique, l’individu en garde un souvenir très vivant et il a l’impression d’avoir vécu une aventure fantastique. Selon les propres termes de Prichard, « il est des cas où les impressions conservées après un paroxysme de l’extase se rattachent tellement à des événements ou des objets extérieurs et sont à ce point mêlés de réalité qu’il en résulte une sorte de puzzle étrange ; là est peut-être la véritable explication de bien des histoires étranges et mystérieuses ».

Prichard raconte l’histoire d’un pasteur dont la santé s’était altérée depuis quelque temps, qui, voyant un jour passer un cortège funèbre, lut son propre nom sur le cercueil et vit le cortège entrer chez lui. Ce fut le point de départ d’une maladie grave qui le conduisit à la mort en quelques jours.

Un autre cas : un gentleman de 35 ans environ, se promenant à Londres aux abords de l’église Saint-Paul, rencontra un étranger qui l’invita d’abord à dîner non loin de là, puis lui proposa de monter dans le dôme avec lui. Là, l’étranger sortit de sa poche une sorte de boussole qui se révéla être un miroir magique où l’on pouvait voir, disait-il, tout ce que l’on voulait, à quelque distance que ce fût. Pensant à son père malade, le gentleman le vit effectivement, très distinctement, en train de se reposer dans son fauteuil. Terrifié, il supplia son compagnon de redescendre immédiatement. Mais en le quittant, l’étranger lui dit : « Rappelez-vous que vous êtes l’esclave de l’homme au miroir. » Des mois durant, cet homme resta obsédé par le souvenir de son aventure. Prichard pense qu’il était effectivement monté dans le dôme de Saint-Paul dans un état de rêverie extatique et qu’il fut ensuite incapable de distinguer ce qui s’était réellement passé et ce qu’il avait imaginé.

On trouve des descriptions littéraires de visions extatiques dans plusieurs œuvres de Gérard de Nerval356, dans Gradiva de Wilhelm Jensen357 et, plus récemment, dans Les Vases communicants d’André Breton358, récit autobiographique doublé d’une analyse psychologique du phénomène.

Entités cliniques typiques : l’automatisme ambulatoire

Pendant longtemps, on s’était surtout intéressé aux actes coordonnés dont était capable un individu en état de sommeil somnambulique. Puis on se rendit compte qu’en plein jour un individu d’apparence éveillé pouvait agir de façon très semblable. Mais, comme dans le somnambulisme, ces actes représentaient une rupture par rapport à la vie consciente habituelle. Quand l’individu retrouve subitement sa vie consciente habituelle, il semble ne garder aucun souvenir de ce qui s’est passé.

A titre d’exemple, nous pouvons citer le cas, jadis célèbre, d’un jeune berger allemand, Sôrgel, atteint d’épilepsie. Un jour, parti dans la forêt pour y ramasser du bois, il rencontra un homme, le tua, lui coupa les pieds et but son sang. De retour au village, il raconta tranquillement ce qu’il venait de faire ; puis, ayant retrouvé sa vie consciente habituelle, il ne sembla plus se souvenir de rien. Le tribunal, faisant preuve d’une plus grande compréhension psychologique que bien des juges de nos jours, acquitta Sôrgel, estimant qu’il ne pouvait être tenu pour responsable de ce qui s’était passé359.

Au XIXe siècle, les cas de ce genre suscitèrent de vives discussions. On les interpréta parfois comme des exemples de personnalité multiple transitoire.

Dans les années 1880, Charcot s’intéressa à ces cas, leur consacrant plusieurs de ses célèbres leçons du mardi360. D classa les fugues en fonction de leur étiologie, décrivant des formes traumatiques, épileptiques et hystériques d’automatisme ambulatoire.

Parmi le premier groupe, citons le cas d’une sage-femme de Paris, âgée de 54 ans, appelée chez une parturiente, une nuit de 1885. Elle tomba dans l’escalier, se blessa à la tête, perdit connaissance pendant un quart d’heure environ après quoi elle se rendit chez la parturiente, fit l’accouchement, puis s’endormit. S’entendant appeler par la femme trois heures après, elle fut prise de violents frissons, retrouva son état normal et eut peine à comprendre comment l’enfant était né. Elle ne gardait aucun souvenir de ce qui avait suivi son accident.

Comme exemple d’automatisme ambulatoire épileptique, Charcot cite le cas d’un concierge parisien qui, après avoir encaissé le loyer de tous les locataires de l’immeuble, disparut chaussé seulement de ses pantoufles, et alla passer une semaine sur la Côte d’Azur. Quand il revint à lui, il fut si bouleversé qu’il alla se livrer à la police, demandant qu’on l’arrête. Un expert psychiatre, le docteur Motet, eut toutes les peines à convaincre le tribunal que cet homme n’était pas responsable de son acte.

Un autre épileptique traité par Charcot était livreur d’un grand magasin parisien depuis dix-neuf ans. Un jour, en 1889, il disparut après avoir encaissé 900 francs. Quelques jours plus tard, il reprit subitement conscience en assistant à un concert de musique militaire. D se trouvait à Brest, n’ayant plus que 700 francs en poche. Il se livra spontanément à la police militaire et fut arrêté. Ce même malade avait fait plusieurs autres fugues. Au cours de l’une d’elles, il revint à lui, nageant dans la Seine. Il était allé plus loin, en train, que ne le permettait son billet ; au moment où le train passait sur un pont il sauta par la fenêtre dans la rivière, et c’est là qu’il retrouva sa conscience normale.

Charcot classait dans la catégorie des automatismes ambulatoires hystériques tous les cas ne relevant pas manifestement d’une étiologie traumatique ou épileptique. Certains de ces cas étaient remarquables par la durée des épisodes d’automatisme et le comportement conséquent et cohérent du patient à partir du moment où il avait perdu conscience jusqu’à son brusque « réveil » où il se retrouvait éventuellement dans un lieu qui lui était absolument inconnu, parfois dans un pays lointain. Un des exemples les mieux connus est celui d’un malade de Forel, rapporté par son élève Naef.

En août 1895, un homme de 32 ans, assis dans un café de Zurich, sursauta en lisant le journal : on y rapportait qu’un certain monsieur N., parti quelques mois auparavant pour l’Australie, avait disparu ; on craignait qu’il ne fût mort victime d’un meurtre ou d’une épidémie. Ébranlé par cette nouvelle, il se précipita à son hôtel, fouilla fiévreusement dans ses poches et y trouva un passeport au nom de monsieur N. L’idée qu’il était lui-même monsieur N. lui travaillait l’esprit, mais il n’en était pas tout à fait sûr : il y avait une grande lacune dans ses souvenirs. Il se rappelait seulement qu’un an plus tôt il avait sollicité un poste outre-mer, et des images extrêmement vagues d’un long voyage en mer lui revenaient à l’esprit. Depuis quelques semaines il menait une vie très discrète à Zurich, sortant le moins possible. Dans son désarroi, il alla voir le docteur Forel qui l’admit dans son hôpital du Burghôlzli. Les recherches révélèrent que N. avait été nommé par le gouvernement suisse à un poste officiel en Australie, qu’il avait quitté la Suisse en novembre 1894 et qu’il s’était parfaitement acquitté de ses fonctions pendant six mois. En mai, il était parti en mission officielle pour une ville du centre de l’Australie ; il y avait contracté une maladie épidémique et depuis lors on avait perdu sa trace. Pourtant certains prétendaient l’avoir reconnu plus tard dans un port australien. Effectivement, il était revenu d’Australie à Naples sous un faux nom.

Il était déprimé, épuisé et nerveux. On eut beau essayer de raviver sa mémoire en lui demandant de se concentrer sur certains détails, en le confrontant à sa famille et à un homme qu’il avait connu en Australie, toutes ces tentatives échouèrent.

Forel entreprit alors d’hypnotiser N. et, en partant des souvenirs les plus récents, remonta lentement et progressivement en suivant l’ordre chronologique. A chaque séance hypnotique, il reprenait cette remontée dans le temps là où il l’avait laissée la fois précédente. Le patient fournit ainsi une description détaillée de son voyage de Suisse en Australie, de ses activités dans ce pays, de son voyage au centre de l’Australie où il s’était heurté à des problèmes difficiles et où il était tombé malade. A partir de là, le traitement hypnotique se révéla bien plus difficile. Néanmoins la patience de Forel eut progressivement raison des résistances hypnotiques, et aboutit à une guérison presque complète de l’amnésie361.

Notons que l’amnésie antérograde avait débuté en mai pour prendre fin lors du retour en Suisse, tandis que l’amnésie rétrograde s’étendait jusqu’aux circonstances qui avaient précédé de peu son départ pour l’Australie : c’était comme si tout l’épisode australien avait été annulé dans la mémoire du patient. D’autre part, il n’avait pas cherché à se forger une autre personnalité, si ce n’est qu’il avait pris un nom d’emprunt pour son retour en bateau. (Le compte rendu ne dit pas sous quel nom il vivait à Zurich.)

Notons aussi que la plupart du temps, qu’il s’agisse d’épilepsie ou d’hystérie, le début et la fin de l’état de fugue répondent étrangement aux nécessités de certaines situations. Les deux patients de Charcot étaient tombés dans cet état immédiatement après avoir encaissé d’assez importantes sommes d’argent et ils étaient incapables de rendre compte de la façon dont ils l’avaient dépensé. Revenus à eux, ils se sentaient coupables et adoptaient un comportement d’autopunition. Le second patient de Charcot retrouva toute sa conscience immédiatement après que son « second moi » eut adroitement essayé d’échapper aux conséquences d’un parcours plus long que ne le permettait son billet. Le compte rendu sur le patient de Forel reste extrêmement discret, mais en lisant attentivement l’ensemble du récit, nous pouvons en déduire qu’il devait avoir des raisons personnelles de quitter l’Australie. Dans les cas de ce genre, comme dans ceux de personnalités multiples successives, les auteurs du XIXe siècle n’ont pas suffisamment noté les motivations personnelles, conscientes ou inconscientes, sous-jacentes à ces changements de personnalité. Raymond et Janet, en 1895, furent en fait les premiers à accorder à ces motivations l’attention qu’elles méritaient362.

Entités cliniques typiques : les personnalités multiples

Vers la fin du xvnf siècle et durant tout le XIXe siècle, on connut des exemples de dédoublement de la personnalité. Ils furent considérés d’abord comme des événements extrêmement rares, sinon légendaires. A partir de 1840 on se mit à les étudier plus objectivement, et vers 1880, cette question était une des plus débattues par les psychiatres et les philosophes.

Saint Augustin, dans ses Confessions363, avait déjà réfléchi sur l’unité de la personnalité. Considérant le changement qui s’était opéré en lui depuis sa conversion, il note que son ancienne personnalité païenne, dont rien ne semblait subsister à l’état de veille, n’avait pas totalement disparu puisqu’il lui arrivait encore de se manifester la nuit, dans ses rêves. Il écrit : « Je ne suis donc plus moi, Seigneur mon Dieu ?. Aussi bien, quelle différence entre moi-même et moi-même, dans l’instant qui marque le passage de la veille au sommeil ou le retour du sommeil à la veille ? » Ces réflexions conduisaient saint Augustin à se poser la question de la responsabilité morale du dormeur à l’égard de ses rêves. Plus tard, on s’interrogea de même sur la responsabilité de l’individu quant aux actes commis par sa « seconde personnalité ».

Le phénomène de la possession, si courant pendant des siècles, pourrait être considéré comme un cas particulier de la multiplicité de personnalités. Nous avons déjà parlé des deux formes de possession : la possession lucide (où le sujet a conscience de la lutte que se livrent en lui deux personnalités) et la possession somnambulique (où le sujet n’a plus conscience de son propre moi, tandis qu’un intrus mystérieux semble avoir pris possession de son corps, ses actes et ses paroles appartenant à une individualité dont le sujet ignore tout quand il revient à la conscience). Notons le parallélisme entre ces deux formes de possession et les deux formes principales de la personnalité multiple. Bien plus, de même que la possession pouvait être manifeste ou latente, la personnalité multiple peut être manifeste (c’est-à-dire apparaître et se développer spontanément) ou bien ne se révéler qu’à la suite de manœuvres hypnotiques ou à l’occasion de l’écriture automatique.

Il est possible que des cas de dissociation de la personnalité aient existé de tout temps, indépendamment de la possession, mais sans avoir été compris comme tels. Quelques historiens ont fait appel à des explications de ce genre pour élucider certaines énigmes historiques, comme celle du mystérieux « ami de Dieu de l’Oberland », qui semble n’avoir été qu’une seconde personnalité somnambulique du mystique Rulmann Merswin364. En fait, c’est seulement après la disparition du phénomène de possession que l’on commença à publier des observations faisant état de personnalités multiples, d’abord dans les écrits mesmériens, puis dans la littérature proprement médicale. Dès 1791, Eberhardt Gmelin publiait un cas de umgetauschte Personlichkeit (échange de personnalité) :

En 1789, au début de la Révolution française, des aristocrates français s’étaient réfugiés à Stuttgart. Impressionnée par eux, une jeune femme allemande âgée de 20 ans « échangea » subitement sa personnalité pour une personnalité française. Elle adopta l’allure et les manières des Françaises, lés imitant en tout point, s’exprimant parfaitement en français et parlant l’allemand avec un accent français. Ces épisodes « français » se répétaient périodiquement. Tandis qu’elle vivait sa personnalité française, elle se souvenait parfaitement de tout ce qu’elle avait dit ou fait lors des épisodes français précédents. Redevenue allemande, elle ne se souvenait plus du tout de sa personnalité française. D’un simple geste de la main, Gmelin pouvait la faire glisser d’une personnalité à l’autre365.

Reil s’intéressa beaucoup à ce cas. Il élabora une théorie à ce sujet, rapprochant ce phénomène de celui des rêves. Il cite, entre autres, un rêve rapporté par l’écrivain allemand Lichtenberg : celui-ci avait rêvé qu’il racontait à quelqu’un une histoire malheureuse, mais vraie, quand une tierce personne l’interrompit pour lui rappeler un détail important que lui, Lichtenberg, avait oublié. « Pourquoi son imagination » se demande Reil, « a-t-elle inventé une tierce personne intervenant à l’improviste et le rendant confus ; comment le moi peut-il ainsi donner naissance à des personnalités extérieures à lui-même, faire jaillir des données dont il n’a pas conscience qu’elles sont en lui, au point de l’étonner par l’intervention d’une intelligence extérieure ? »366. Reil avait bien compris que ce problème était fondamentalement le même que celui de la personnalité multiple.

Puis vint une période de rapports vagues sur des cas semi-légendaires. Eras-mus Darwin en rapporte un, très succinctement :

« Je m’étais intéressé jadis à une jeune dame élégante et intelligente qui tombait un jour sur deux dans une profonde rêverie qui durait presque toute la journée. Ces jours-là elle revenait sans cesse sur les mêmes idées dont elle ne se souvenait absolument plus les jours où elle était dans son état normal. Ses amis avaient l’impression que deux esprits vivaient en elle. Ce cas relevait également de l’épilepsie. Elle Ait guérie, avec quelques rechutes, par l’administration d’opium avant le début des épisodes paroxystiques »367.

Un des cas de personnalité multiple les plus célèbres fut celui de Mary Reynolds, d’abord publié, dit-on, par le médecin John Kearsley Mitchell368 vers 1815, puis sous une forme plus détaillée suivie d’une catamnèse, par le pasteur William S. Plumer369.

Mary Reynolds, fille du révérend William Reynolds, était née en Angleterre et n’était encore qu’une enfant lorsque sa famille émigra aux États-Unis. Ils s’établirent près de Titusville, en Pennsylvanie. C’était une région encore peu colonisée, qu’habitaient surtout les Indiens, avec quelques Blancs ; les bêtes sauvages y rôdaient en tous sens. Au printemps de 1811, à l’âge de 19 ans environ, Mary alla se promener dans la campagne, un livre à la main. On la retrouva couchée sur le soi, sans connaissance. Elle recouvra bientôt ses esprits, mais resta en apparence aveugle et sourde pendant cinq à six semaines. Elle retrouva subitement l’ouïe. Quant à la vue, elle se rétablit progressivement. Trois mois plus tard, elle fut retrouvée profondément endormie et, quand elle se réveilla au bout de plusieurs heures, elle avait complètement perdu la mémoire, et même l’usage de la parole. Son état était celui d’un nouveau-né. Elle récupéra cependant rapidement les connaissances qu’elle avait perdues. Cinq semaines après, elle se réveilla un matin dans son état normal et s’étonna du changement de saison, sans avoir conscience que quoi que ce soit d’anormal se fût passé au cours des dernières semaines. Quelques semaines plus tard, elle sombra de nouveau dans un profond sommeil, se réveilla dans son second état et reprit sa vie seconde exactement là où elle l’avait laissée quelque temps auparavant. Ces deux états se succédèrent pendant quinze ou seize ans, jusqu’à ses 35 ans. Elle vécut ensuite en permanence dans son état second, sans plus en sortir, jusqu’à sa mort en 1854.

Ces deux personnalités étaient remarquablement différentes. Dans son premier état, Mary était une personne calme, posée, réfléchie, avec une certaine tendance à la dépression, plutôt lente d’esprit et sans grande imagination. Dans son état second, par contre, elle se montrait gaie, rieuse, débordante d’imagination. Elle était sociable, aimait plaisanter et jouer des tours, elle avait un goût très marqué pour la poésie. Ses deux écritures étaient complètement différentes. Dans chacun de ses états, elle avait conscience de l’existence de l’autre et craignait d’y tomber, quoique pour des raisons différentes dans chacun des deux cas. Dans l’état second, elle jugeait son autre personnalité ennuyeuse et sotte.

Son état second inquiétait vivement sa famille, parce qu’elle faisait preuve d’excitation et d’excentricité. Elle allait se promener dans les bois sans se soucier des loups et des ours et tenta même un jour de capturer un serpent à sonnettes. Par ailleurs, elle était sous le charme d’un de ses beaux-frères. Dès qu’elle s’endormait, elle se mettait à raconter les événements de la journée, riant parfois de tout cœur en se remémorant les tours qu’elle avait joués.

On cite habituellement le cas de Mary Reynolds comme un exemple de dissociation complète de personnalités. Il est pourtant clair, à lire le Révérend Plumer, que la dissociation n’était pas toujours aussi complète. Dans son état second, avant d’avoir réappris à lire, et alors qu’elle ne se souvenait plus d’aucun récit biblique, elle racontait des rêves qui témoignaient à l’évidence d’une connaissance de la Bible, comme aussi du souvenir de sa sœur Eliza qui était morte et dont elle ne se souvenait absolument pas quand elle était éveillée.

Ce cas fut connu du grand public grâce au livre de Macnish, The Philosophy of Sleep, et fut souvent cité en France sous le nom de « la Dame de Macnish »370. En 1889, le docteur S. Weir Mitchell, fils de John Kearsley Mitchell, publia un compte rendu plus complet de l’histoire de Mary Reynolds en s’appuyant sur les notes de son père. Certains lecteurs ne s’aperçurent pas, semble-t-il, que Mary Reynolds et « la dame de Macnish » n’étaient qu’une seule et même personne et pendant un certain temps on cita séparément les deux cas, comme deux exemples de dédoublement de la personnalité. Ceci montre, entre parenthèses, à quel point le récit de John Mitchell était vague371.

Ce fut Despine père qui, en France, inaugura l’étude vraiment objective de la personnalité multiple en publiant l’histoire d’« Estelle » sous forme de monographie détaillée372. Despine était un omnipraticien qui avait été nommé inspecteur médical de la station thermale d’Aix-les-Bains. Il recourait à l’occasion au traitement magnétique.

En juillet 1836, la mère et la tante d’Estelle, jeune Suissesse alors âgée de 11 ans, l’amènent à Despine. Ses médecins de Neuchâtel avaient diagnostiqué une grave paralysie due à une lésion de la moelle épinière. Estelle, qui avait perdu son père lors d’une épidémie en 1832, était une enfant gâtée. En novembre 1834, tandis qu’elle jouait avec un enfant de son âge, celui-ci l’avait légèrement bousculée, et elle était tombée sur son séant. Depuis lors, elle se plaignait de douleurs de plus en plus vives qui devinrent finalement intolérables. Tous les autres traitements ayant échoué, on l’envoya à Aix. Elle voyagea cinq jours en berline, couchée sur le dos dans une sorte de grand panier garni d’un matelas rempli de duvet. Les fenêtres de la voiture étaient hermétiquement fermées et munies de rideaux. A chaque arrêt, elle était un objet d’attraction ; les gens accouraient nombreux pour la voir transporter dans l’auberge locale. A l’exception de sa mère et de sa tante, personne ne pouvait la toucher sans lui arracher des cris. Elle était absorbée dans des rêveries diurnes, des visions fantastiques et des hallucinations et oubliait immédiatement ce qui se passait autour d’elle.

Le praticien, alors âgé de 60 ans, s’attacha vivement à sa jeune malade. Dans son livre, il exprime son admiration pour son intelligence et le courage avec lequel elle supporta son épreuve. Despine entreprit avec précaution un traitement hydrothérapique et électrique qui améliora lentement son état. En décembre, la mère raconta à Despine qu’Estelle était réconfortée chaque soir par un chœur d’anges. Ce fut une révélation pour le médecin qui comprit soudain que la maladie d’Estelle était un cas d’« extase », donc susceptible d’être guéri par le magnétisme animal. Estelle refusa d’abord obstinément de se laisser magnétiser, mais, sur les instances de sa mère, elle accepta finalement ce traitement à la condition qu’elle n’y serait soumise que lorsqu’elle le voudrait elle-même et aussi longtemps seulement qu’elle le souhaiterait, et que par ailleurs on lui répéterait textuellement tout ce qu’elle aurait dit dans cet état somnambulique. Le traitement magnétique débuta fin décembre 1836. Sa mère écrivait un journal de la cure et Despine en utilisa de longs extraits dans son livre. Le praticien n’avait aucune peine à provoquer chez elle le sommeil magnétique qui était toujours suivi d’amnésie. Dans cet état, Estelle prescrivait elle-même son traitement et son régime. Au bout de quelques séances, un ange consolateur lui apparut dans son sommeil magnétique : elle l’appela Angéline et engagea des conversations très animées avec lui (évidemment, seules les reparties d’Estelle purent être notées). Ce fut désormais Angéline qui mena le traitement. Le régime proscrivait tous les mets qu’Estelle n’aimait pas ; il fallait par contre lui donner tout ce qu’elle désirait, y compris de la neige. Il était interdit de la contredire. L’ange avait dit : « Laissez-la faire tous ses caprices : elle ne cherchera pas à profiter de la situation. »

A partir de janvier 1837, Ëstelle vécut une double vie. Dans son état « normal » elle était toujours paralysée. Le moindre mouvement provoquait des souffrances atroces. H fallait la couvrir de coussins, de couvertures, d’édredons ; elle aimait sa mère et réclamait constamment sa présence ; elle s’adressait respectueusement à Despine en le vouvoyant. Dans son état magnétique elle devenait capable de bouger, se mettait à marcher, raffolait de la neige et ne pouvait supporter la présence de sa mère ; elle s’adressait à Despine sur un ton familier en le tutoyant. Elle ne pouvait marcher que si elle avait de l’or sur elle. Certaines autres substances avaient au contraire une influence inhibitrice.

Vers la fin janvier 1837, elle se mit à glisser spontanément dans des états magnétiques, alternant toutes les douze heures avec son prétendu état normal où elle était incapable de faire le moindre pas. Dans son état magnétique elle marchait, courait, voyageait en voiture sans se fatiguer. Elle adorait jouer avec la neige et en manger. Elle ne pouvait toutefois pas supporter certaines choses, les chats en particulier, dont la vue la faisait tomber dans un état cataleptique, et seule une friction avec de l’or pouvait l’en sortir. Despine était particulièrement frappé de la différence entre ses deux régimes : dans son état normal elle ne supportait que fort peu d’aliments, tandis que dans l’état magnétique elle mangeait abondamment de tout. Tout se passait comme si elle avait eu deux estomacs, l’un pour ses périodes de crise, l’autre pour son état éveillé.

Au début de mars 1837, Despine dut quitter Aix pour quelques jours. Ainsi qu’elle l’avait prédit, Estelle souffrit d’hallucinations et de troubles divers durant son absence et sa famille dut supporter en silence toutes ses extravagances. A la fin de mars, Estelle prédit qu’elle allait voir un gros ballon qui éclaterait et que cette vision serait suivie d’une nette amélioration de son état. Cette prophétie se réalisa le 14 avril, et alors, pour la première fois, elle fut capable de faire quelques pas à l’état de veille. Son état magnétique connut lui aussi une amélioration. Elle fut capable de nager, de faire des excursions en montagne, tout en conservant ses préférences et ses aversions.

En juin on assista à la fusion lente et progressive de son état normal avec son état hypnotique. Le 13 juin, le traitement de Despine prit fin et Estelle retourna à Neuchâtel avec sa mère. La nouvelle de sa guérison était déjà connue dans sa ville natale où les journaux publièrent son histoire, l’appelant « la petite ressuscitée ». Elle fut graduellement débarrassée de ses phobies : elle pouvait désormais rencontrer un chat sans tomber dans un état cataleptique.

La remarquable étude de Despine fut rapidement oubliée, en partie parce qu’il n’était qu’un omnipraticien, en partie aussi parce que son livre ne fut jamais réédité, et devint introuvable. Janet souligna à plusieurs reprises l’importance de cette observation, dont il s’inspira pour ses propres recherches. Un des aspects les plus intéressants de l’histoire d’Estelle est la façon dont Despine dirigea son traitement. L’état « normal » d’Estelle était en fait son état pathologique tandis que l’état « anormal » ou magnétique représentait son état sain. Despine amena celui-ci à s’exprimer pleinement, ce qui permit la fusion entre les deux états et le triomphe de la personnalité saine. Le compte rendu de Despine montre comment, dans une première étape, il s’était efforcé d’entrer en rapport avec l’enfant qui, dans son état magnétique, devint dépendante de lui, tandis qu’elle faisait preuve d’hostilité à l’égard de sa mère : il libéra ainsi Estelle de son attachement excessif pour sa mère. L’absence de Despine révéla à quel point la dépendance d’Estelle à son égard était forte. D semble que Despine se soit ingénié à relâcher progressivement cette dépendance jusqu’à ce qu’Estelle fût capable de retourner à Neuchâtel avec sa mère.

D serait intéressant de savoir ce que devint Estelle après sa guérison mémorable. Les ouvrages ultérieurs de Despine n’y font aucune allusion. Mais puisqu’il donne une fois le nom complet d’Estelle, il a été possible de l’identifier. Elle appartenait à une famille très connue de Neuchâtel. Elle était la fille d’un marchand suisse qui s’était établi à Paris, ville où elle était née le 18 mars 1825. Après sa guérison elle passa la plus grande partie de sa vie en France, se maria au Havre et y mourut, le 15 décembre 1862, sans laisser d’enfants373.

Classification et formes de personnalités multiples

Les observations de personnalités multiples se faisant de plus en plus nombreuses au XIXe siècle, il devint nécessaire de distinguer les variétés cliniques de ce phénomène et d’essayer de les classer. Des diverses classifications proposées, voici sans doute la plus rationnelle :

1. Personnalités multiples simultanées.

2. Personnalités multiples successives :

a. mutuellement conscientes l’une de l’autre ;

b. mutuellement amnésiques ;

c. amnésiques dans un seul sens.

3. Agglomérats de personnalités.

Nous essayerons de passer rapidement en revue ces diverses formes, citant à chaque fois un ou deux exemples cliniques parmi les plus typiques, y compris des observations récentes quand elles présenteront un intérêt particulier374.

Personnalités multiples simultanées

On parle de personnalités multiples simultanées quand elles sont capables de se manifester distinctement en même temps. Rappelons qu’on ne saurait parler de personnalités multiples quand il s’agit seulement de deux foyers d’attention ou de deux courants de conscience (comme il arrive chez les mystiques, les poètes, les artistes, les inventeurs), ou encore quand un individu joue un rôle sur la scène. Pour qu’il y ait personnalité multiple, il faut que chaque personnalité ait le sentiment de sa propre individualité, excluant l’autre ou les autres.

De tels états sont très rares. Cependant même un individu normal peut faire l’expérience de semblables impressions quand il passe du sommeil à l’état de veille ou inversement. Nous avons vu comment saint Augustin s’étonnait des résurgences de son ancienne personnalité païenne et des contradictions surgissant entre celle-ci et sa nouvelle personnalité chrétienne.

Floumoy signale des états passagers analogues chez son médium Hélène Smith :

« C’est un état de conscience sui generis impossible à décrire adéquatement et qu’on ne peut se représenter que par analogie avec ces états curieux, exceptionnels dans la vie éveillée, mais moins rares en rêve, où l’on se sent changer et devenir quelqu’un d’aujre.

Hélène m’a plus d’une fois raconté qu’elle avait eu l’impression de devenir ou d’être momentanément Léopold. Cela lui arrive surtout la nuit ou le matin au réveil ; elle a d’abord la vision fugitive de son protecteur, puis il lui semble qu’il passe peu à peu en elle, elle le sent pour ainsi dire envahir et pénétrer toute sa masse organique comme s’il devenait elle, ou elle, lui »375.

Décrivant les expériences effectuées sur lui-même avec la mescaline, Giovanni Enrico Morselli rapporte qu’il se sentait, comme les lycanthropes du temps jadis, métamorphosé en un animal sauvage dont il percevait distinctement même la couleur376.

Plus complexe apparaît le phénomène du surgissement de souvenirs d’une vie antérieure qui s’imposent parfois, avec la vivacité d’une hallucination, à une personne qui garde pourtant une pleine conscience de sa propre identité et de sa situation spatio-temporelle. Telle est, par exemple, la curieuse histoire d’une patiente de Max Bircher, « Ikara ».

Ikara, femme mariée habitant Zurich, avait perdu sa mère à l’âge de 13 ans et avait connu une enfance et une jeunesse malheureuses. C’était une personne active, pratique et sérieuse, mais elle menait une vie imaginaire secrète qu’elle dissimulait soigneusement à son entourage. A l’âge de 15 ans, elle s’aperçut soudain, à son grand étonnement, qu’elle avait conscience de la façon dont se passait un accouchement, comme si elle en avait fait personnellement l’expérience. A 25 ans, elle commença à avoir des souvenirs très vifs d’événements vécus dans une vie antérieure par une personne à qui elle s’identifia. Elle passa deux ans dans la maison de santé de Bircher, et celui-ci rapporte une dizaine de ces manifestations d’interférence d’une vie antérieure. Ces réminiscences avaient un caractère personnel et vivant, mais se rapportaient à un mode de vie totalement différent de celui de la patiente. Dans cette vie antérieure, Ikara était une femme vigoureuse qui vivait dans une hutte primitive, à l’orée d’une forêt, au milieu de sauvages vêtus de peaux de bêtes. Elle raconta un jour comment elle avait volé une poule, puis l’avait dévorée toute crue. Elle avait encore le goût du sang dans la bouche quand des hommes en colère la menacèrent de leurs gros bâtons ; elle chercha refuge dans une grotte voisine ; là, sa vision s’interrompit brusquement. Bircher était persuadé qu’il s’agissait d’authentiques réminiscences d’une vie antérieure que cette femme aurait vécue à une époque préhistorique. Il est fort regrettable qu’il n’ait pas étudié en détail les antécédents personnels de sa patiente377.

La coexistence, au sein d’une même conscience, de deux personnalités est un état exceptionnel qui ne saurait durer longtemps. Même quand ces deux personnalités sont conscientes l’une de l’autre, l’une d’elles domine toujours, et parfois la présence de l’autre est simplement ressentie à l’arrière-plan. Aussi le cas de la patiente de Cory se rattache-t-il plutôt au premier groupe des personnalités multiples successives.

Personnalités multiples successives, mutuellement conscientes

Ce type de personnalités multiples ne semble pas très fréquent. Le cas publié par Charles E. Cory en représente un des exemples les plus caractéristiques :

Cory rapporte le cas d’une femme de 29 ans dont la personnalité s’était scindée en deux – la personnalité A et la personnalité B – à la suite du choc provoqué trois ans auparavant par le suicide de son père. Pendant quelque temps elle souffrit de troubles moteurs, d’hallucinations et d’une grande instabilité d’humeur. Un soir, tandis qu’elle jouait du piano, elle eut l’impression qu’à l’intérieur d’elle-même quelqu’un lui demandait de respirer profondément, essayant ensuite d’emprunter sa voix pour chanter. Plusieurs semaines s’écoulèrent jusqu’àce que la personnalité B eût appris « à se manifester pleinement et à prendre possession de son corps ». Depuis lors, les deux personnalités se manifestèrent alternativement, mais en restant toujours conscientes l’une de l’autre.

« A » restait la personnalité normale et habituelle, conformément à son caractère antérieur. C’était une femme vive et cultivée, bien élevée, mais plutôt timide et inhibée. Elle chantait assez mal. Elle avait reçu une éducation rigide, à la maison comme au pensionnat ; les questions sexuelles n’étaient jamais abordées. « B » était une femme apparemment plus âgée, plus hardie, mais toujours très digne et sérieuse ; elle prétendait être la réincarnation de l’âme d’une cantatrice espagnole. Elle chantait fort bien et avec assurance, elle prononçait l’anglais avec un fort accent espagnol. Elle parlait parfois une langue qu’elle prétendait être l’espagnol, mais qui était en fait un mélange de mots espagnols sans suite et de mots inventés à consonance espagnole. Elle était très égocentrique et manifestait des passions violentes, la sexualité était son principal centre d’intérêt. Elle croyait être d’une beauté sensuelle et fascinante, disait avoir été danseuse, courtisane et maîtresse d’un grand seigneur.

A et B disaient s’entendre parfaitement, mais se considéraient comme deux personnes parfaitement distinctes, comme deux amies. Chacune ne connaissait l’autre que dans la mesure où celle-ci voulait bien se révéler à elle. Chacune s’intéressait à l’autre, était consciente de sa présence et savait parfaitement ce qu’elle faisait. Elles pouvaient regarder ensemble la même chose ou lire en même temps le même livre. Il semblait cependant que B ne dormait jamais. Elle prétendait mieux connaître l’enfance de A que ne le faisait cette dernière. Elle se disait aussi l’ange gardien de A, qu’elle aurait jadis hypnotisée. Elle était manifestement la personnalité dominante.

Cory réussit à hypnotiser séparément chacune de ces deux personnalités. Il découvrit que, sous hypnose, A se souvenait de choses dont elle n’avait pas conscience dans son état normal, mais dont B avait déjà parlé sans avoir besoin d’être hypnotisée. Un jour, sous hypnose, B tomba inopinément dans un délire de terreurs et de souffrances : elle avait vu le corps d’un amoureux qui s’était suicidé. « Au plus profond de son subconscient elle recèle un musée d’horreurs. »

Le compte rendu de Cory comporte quelques allusions à de probables facteurs psychogènes. Au pensionnat, A avait connu trois petites filles de Mexico qui parlaient espagnol entre elles. Peu de temps après la mort de son père, elle avait fait connaissance avec un homme, de plusieurs années son aîné, qui avait des traits espagnols et dont la mère était effectivement espagnole. Par ailleurs, la patiente avait souffert d’un très fort refoulement sexuel et de violents conflits intérieurs. Cory note que « ses deux “moi” rapportaient à cet ancien conflit intérieur ».

Soulignons, enfin, que la patiente de Cory n’avait jamais mentionné que B pourrait être une reviviscence d’une vie antérieure de A (comme dans l’histoire d’Ikara). B était censée représenter la réincarnation d’un esprit. Il est remarquable que B ait entretenu des relations amicales avec une coterie d’adeptes du spiritisme qui l’encourageaient dans ses prétentions et sur qui elle exerçait une influence tyrannique378.

Personnalités multiples successives, réciproquement amnésiques

Dans ce groupe, les personnalités A et B ne savent rien l’une de l’autre. C’était le cas de la jeune patiente de Gmelin, dont la personnalité française ignorait tout de la personnalité allemande et réciproquement. On cite habituellement Mary Reynolds comme un exemple typique de ce groupe, mais, ainsi que nous l’avons vu, il arrivait parfois que sa seconde personnalité eût quelque connaissance de la première. Il nous faut être très prudents dans l’utilisation d’observations anciennes qui ne témoignent pas toujours du souci d’exactitude que nous exigerions de nos jours. L’une des premières observations dignes de foi que nous ayons de personnalités multiples réciproquement amnésiques, est le cas d’Ansel Boume, publié par Hodgson379 et examiné par William James380.

Ansel Boume était né en 1826. Fils de parents divorcés, il avait eu une enfance malheureuse, puis avait travaillé comme charpentier dans de petites villes de Rhode Island. Athée convaincu, il avait déclaré publiquement, le 28 octobre 1857, qu’il préférerait devenir sourd-muet plutôt que de mettre les pieds à l’église. Quelques instants après il perdit l’ouïe, la parole et la vue. Le 11 novembre, il vint à l’église, montrant un message écrit annonçant sa conversion. Le dimanche suivant, le 15 novembre, il se leva en pleine assemblée de plusieurs centaines de fidèles, proclamant que Dieu l’avait guéri de ses infirmités. Ce prétendu miracle lui valut un prestige énorme ; dès lors il partagea son existence entre son travail de charpentier et une activité de prédicateur itinérant. Quelques années plus tard, il perdit sa femme, se remaria, mais ce second mariage ne fut pas heureux.

Trente ans après sa conversion, Ansel Boume disparut un jour de son domicile à Coventry (Rhode Island). Il était allé à Providence, avait encaissé 551 dollars à la banque, puis avait rendu visite à son neveu qu’il aimait beaucoup ; après quoi on perdit sa trace.

Deux semaines plus tard, un certain Albert Brown arrivait à Norristown (Pennsylvanie) ; il loua un petit magasin, acheta de la marchandise et ouvrit un modeste commerce de papeterie-mercerie et de divers petits articles. Notre homme menait une vie discrète et retirée. Le 14 mars, il se réveilla de bon matin, complètement désorienté : il avait retrouvé son ancienne personnalité d’Ansel Boume et ne parvenait pas à comprendre ce qu’il venait faire en ce lieu. D appela ses voisins qui pensèrent qu’il était devenu fou. Finalement son neveu vint à Norristown, liquida le stock de marchandise et ramena son oncle à Coventry. Ansel Boume n’avait gardé aucun souvenir de ce qu’il avait fait pendant ces deux mois sous le nom d’Albert Brown.

En 1890, William James hypnotisa Ansel Boume et lui fit retrouver, dans cet état, sa seconde personnalité, celle d’Albert Brown. Brown ignorait tout de Boume, mais fournit un récit cohérent de ce qu’il avait fait pendant ses deux mois à Norristown. Tous ses dires susceptibles d’un contrôle objectif se révélèrent exacts. Sa fugue s’expliquait manifestement par une profonde insatisfaction et les souffrances que lui valait le tempérament querelleur de sa seconde femme. Il avait disparu juste après avoir encaissé une assez forte somme d’argent. Sa nouvelle identité, Albert Brown, de Newton (New Hampshire), masquait à peine son identité véritable, Ansel Boume, de New York (État de New York). H est curieux qu’Albert Brown n’ait rien remarqué d’anormal dans ses papiers, son chéquier, etc., qui portaient le nom d’Ansel Boume et qui ne le quittèrent pas. Il serait intéressant de connaître les circonstances qui lui firent retrouver sa première personnalité et combien d’argent il lui restait à ce moment-là.

S.I. Franz a publié, en 1933, un cas plus récent et plus détaillé de personnalités multiples réciproquement amnésiques :

En décembre 1919, la police de Los Angeles arrêta un homme qui parcourait les mes d’un air hébété. Cet homme, qui arborait des médailles militaires anglaises et françaises, affirmait n’avoir gardé aucun souvenir de sa vie avant 1915 et être très préoccupé par le problème de son identité. Une vieille dame de la Californie assura qu’elle reconnaissait en lui son fils disparu, mais lui ne put reconnaître en elle sa mère. Franz chercha à élucider ce cas au moyen d’enquêtes officielles et en interrogeant son patient.

Ses papiers étaient établis au nom de Charles Poulting, originaire de Floride, mais il n’avait pas l’air d’un Américain d’origine. Il avait l’accent irlandais. Il pensait qu’il pourrait être canadien et portait un intérêt inexplicable à l’État de Michigan. Il avait beaucoup voyagé, aux États-Unis et ailleurs. Ses souvenirs commençaient à partir de février 1915, mais ils présentaient des lacunes importantes, y compris après cette date. Il avait participé à la Première Guerre mondiale en France, en Belgique et en Afrique orientale anglaise. Avec une émotion intense, il parla à Franz de ses expériences de guerre dans la jungle africaine et lui raconta comment, après avoir échappé à la captivité allemande avec un autre soldat, il avait vu son compagnon dévoré par des léopards.

Tandis que Poulting cherchait ainsi à récupérer ses souvenirs, la police le retrouva, en mars 1930, errant dans les rues, complètement désorienté. Il déclara à Franz que son nom était Charles Poultney, il indiqua la date et le lieu de sa naissance, son adresse à Dublin, le nom de ses parents, de ses frères et sœurs, de sa femme et de ses deux enfants. On pensa qu’il avait été à Dublin en septembre 1914. Il était venu aux États-Unis en 1913 et avait vécu dans le Michigan. Il n’avait aucun souvenir de ce qui s’était passé après septembre 1914. « C’était un homme de 42 ans dont les souvenirs et l’expérience de la vie s’arrêtaient à 27 ans. »

Franz essaya de lui faire retrouver les souvenirs de la seconde partie de sa vie, en lui montrant des cartes des pays où l’on savait qu’il avait séjourné. En étudiant la carte de l’Afrique orientale anglaise, Poultney fut soudain profondément ému en montrant du doigt une petite ville : là, dit-il, il avait eu un petit singe apprivoisé qui avait été dévoré par les léopards. (D’un point de vue dynamique, cette émotion se rapportait manifestement au souvenir bien plus terrifiant d’avoir vu son compagnon dévoré par les léopards dans cette même région.) Cette abréac-tion émotionnelle libéra tout un flot de souvenirs. « En quelques minutes il revécut quinze années de sa vie. Il s’était retrouvé et reconnu. »

L’histoire de ce patient était ainsi découpée en trois périodes d’inégale longueur, que Franz appela les personnalités A, B et C. La personnalité A (Poulting) allait de sa naissance à septembre 1914. La personnalité B ne s’étendait que sur quelques mois, de septembre 1914 à février 1915 : ce fragment de personnalité avait été éliminé, probablement sous l’effet d’un traumatisme psychologique sur les champs de bataille du nord de la France. La personnalité C partait de février 1915 et s’étendait jusqu’à 1930, date à laquelle Franz commença à s’occuper de lui. Au début du traitement, le patient n’avait conscience que de sa personnalité C ; il avait complètement oublié A et B. Après son épisode de confusion mentale, il avait retrouvé A mais avait perdu B et C. Franz parvint à réunir A et C, mais non le chaînon intermédiaire, B, d’où le titre de son livre : Persons One and Three381.

Personnalités multiples successives, amnésiques dans un seul sens

L’expression signifie que la personnalité A ne sait rien de la personnalité B tandis que cette dernière a conscience non seulement d’elle-même, mais aussi de la personnalité A. La célèbre patiente d’Azam, Félida, représente le prototype de cette catégorie de personnalités multiples. Eugène Azam (1822-1899), professeur de clinique chirurgicale à la faculté de médecine de Bordeaux, s’était intéressé à l’hypnotisme à une époque où il était en discrédit dans les milieux scientifiques. De 1858 à 1893, il observa et étudia par intervalles le cas d’une femme, Félida X., à propos de laquelle il créa le terme de « dédoublement de la personnalité ». Il fit plusieurs communications sur sa patiente à différentes sociétés médicales, puis rassembla ses observations, les compléta et les publia en 1887 avec une introduction de Charcot382.

Félida était née à Bordeaux en 1843. Son père, capitaine dans la marine marchande, mourut quand elle était encore très jeune. Elle eut une enfance difficile ; elle dut travailler de bonne heure comme ouvrière couturière pour gagner sa vie. Vers l’âge de 13 ans, elle présenta quelques symptômes hystériques. Elle était d’un caractère morose, parlait peu, travaillait avec ardeur, mais se plaignait constamment de maux de tête, de névralgies et d’une multitude de symptômes. Presque chaque jour, elle avait sa « crise » : elle éprouvait de violentes douleurs dans les tempes, puis tombait pour une dizaine de minutes « dans un accablement profond, semblable au sommeil ». Quand elle revenait à elle, c’était une personne toute différente, gaie, vive, parfois exaltée, complètement débarrassée de ses douleurs. Cet état durait habituellement quelques heures, puis elle retombait pour quelques instants dans son état léthargique qui la ramenait à sa personnalité ordinaire. Azam note que, dans son état ordinaire, Félida faisait preuve d’une bonne intelligence moyenne, mais qu’elle se révélait plus brillante dans son état second où elle se souvenait parfaitement non seulement de ce qui s’était passé lors de ses accès antérieurs, mais aussi de toute sa vie normale. Dans son état normal, elle ignorait tout de son état second : elle n’en avait connaissance que par ce que les autres lui en disaient. De temps en temps, Félida présentait un autre genre de crise, qu’ Azam appelait son troisième état, caractérisé par une violente angoisse et des hallucinations terrifiantes.

Un jour Félida consulta Azam pour des nausées et un glonflement de l’abdomen. Azam diagnostiqua une grossesse, mais Félida protesta : elle ne comprenait pas comment ce pourrait être possible. Peu après, dans son état second, elle lui dit en riant qu’elle savait bien qu’elle était peut-être enceinte, mais qu’elle en prenait assez gaiement son parti. Elle épousa un ami d’enfance à qui elle s’était abandonnée dans son état second, elle donna naissance à son enfant et sa santé s’améliora notablement. Elle ne vint plus voir Azam qui la perdit de vue pendant seize ans. Tous ses symptômes réapparurent lors de sa seconde grossesse.

Parmi les divers symptômes de Félida, Azam décrit des troubles nerveux végétatifs assez particuliers, qui allèrent en empirant. C’est ainsi qu’elle présentait des hémorragies pulmonaires et gastriques sans aucun signe de lésion organique. La nuit, un peu de sang s’écoulait continuellement de sa bouche. Chaque partie de son corps, par exemple la moitié du visage, était susceptible d’enfler subitement.

En 1876, Azam retrouve Félida, alors âgée de 32 ans et tenant une petite épicerie. Elle présentait toujours les mêmes symptômes. Mais maintenant les rapports entre sa personnalité première et sa personnalité seconde s’étaient inversés, c’est-à-dire que les périodes de personnalité seconde étaient beaucoup plus longues que celles de sa personnalité « normale ». Son état « normal » empira. Dans son état second elle se sentait mieux et plus libre, se souciait davantage de sa toilette, était plus affectueuse à l’égard de sa famille. Elle se souvenait de sa vie entière. Pendant les courtes périodes où elle retrouvait sa personnalité première, elle oubliait une bonne partie de ce qu’elle avait vécu (puisqu’elle ignorait tout de son autre personnalité), elle était plus laborieuse, mais d’humeur maussade et désagréable à l’égard de son mari. A tous égards, le prétendu état normal se montrait moins souhaitable que l’état second ou anormal. Les onze accouchements de Félida se déroulèrent toujours en condition « normale ». Quel que fût l’état où elle se trouvait, elle le qualifiait de « normal » et l’autre d’anormal.

Azam suivit Félida jusqu’en 1887, et publia plusieurs études complémentaires à son sujet. Son état second devint de plus en plus l’état prédominant, sans toutefois éliminer l’autre complètement. Tant qu’Azam la suivit, Félida présenta de brèves rechutes dans son état normal premier. Les troubles nerveux végétatifs empirèrent au point qu’elle eut de fréquentes hémorragies de toutes les muqueuses, bien qu’elle ne présentât aucun signe de maladie organique sérieuse.

La plupart des cas de personnalités multiples sont de ce type : amnésie à sens unique. Comme nous l’avons vu, B connaît parfaitement A, tandis que A ignore tout de B. Par ailleurs, S.W. Mitchell souligne que, dans tous les cas connus, la personnalité B apparaît plus libre et plus gaie, tandis que la personnalité A semble inhibée, obsédée et déprimée. Myers, puis Janet notèrent qu’il ne convenait pas, comme l’avait fait Azam, de qualifier la personnalité A de normale et la personnalité B d’anormale. En fait, c’est la personnalité A qui est malade, tandis que la personnalité B peut être interprétée comme un retour à l’ancienne personnalité saine, d’avant l’installation de la maladie.

Parmi de nombreux exemples de personnalités multiples de ce type, nous en choisirons un autre, celui d’Elena, la patiente de Morselli, qui représente peut-être le cas le plus remarquable de personnalité multiple jamais publié. Morselli suivit et traita Elena pendant trois ans383. Le compte rendu qu’il publia dans une revue italienne nous offre une monographie très détaillée d’un cas de ce type.

En mai 1925, Morselli reçut, dans sa clinique psychiatrique de Milan, Elena F., professeur de piano âgée de 25 ans. Elle s’adressa à lui dans un français parfait. Morselli lui demanda pourquoi elle ne lui parlait pas en italien, sa langue maternelle. Elle lui répondit, apparemment surprise, qu’elle était en train de parler italien. Elle souffrait d’une impression d’étrangeté et de mystère, elle se plaignait de ce que les gens lisaient ses pensées, et disait entendre des voix qui proféraient de terribles accusations contre elle. Elle assura Morselli que son père était mort, ce qui était faux. Tandis que Morselli la soumettait à un examen neurologique, elle tomba pendant un court instant dans un état léthargique, puis, s’exprimant cette fois-ci en italien, elle manifesta sa surprise de voir Morselli qu’elle ne reconnut pas.

A partir de ce moment, les personnalités française et italienne se manifestèrent alternativement. Elena croyait toujours parler italien. Dans son état français elle parlait l’italien à la française et inversement. Outre ces deux personnalités, elle traversait de temps à autre des états délirants, avec des hallucinations terrifiantes où elle voyait, par exemple, son père tuer sa mère (Azam avait également décrit des états semblables sous le nom de « troisième état » de Félida).

La personnalité italienne d’Elena ignorait tout de son pendant français, tandis que sa personnalité française avait conscience d’elle-même et de sa personnalité italienne. La personnalité française était manifestement psychotique, tandis que la personnalité italienne semblait moins gravement atteinte.

Une enquête faite par Morselli révéla que le père d’Elena était un industriel âgé de 66 ans, et que sa mère, âgée de 62 ans, était une femme gravement névrosée et alcoolique. La vie à la maison était devenue insupportable en raison des violentes scènes entre les parents. Elena avait toujours été maladive. Toute sa passion et toute son énergie allaient à la musique. Elle manifestait une profonde aversion pour les questions sexuelles et n’avait jamais vécu d’aventure amoureuse. Des maladies pulmonaires, parmi d’autres, lui avaient valu de passer de longues périodes dans des stations climatiques. Les troubles mentaux avaient commencé à la suite d’un séjour avec son père dans un village au bord du lac Majeur.

La thérapeutique de Morselli reposait sur deux principes : 1. Voyant que la personnalité italienne était la plus saine, il s’efforça d’y maintenir Elena le plus longtemps et le plus souvent possible. Il découvrit qu’il pouvait la faire glisser à volonté de la personnalité française à la 'ersonnalité italienne en lui faisant lire à haute voix une cinquantaine de vers de Dante. 2. Il chercha à élucider avec elle son passé, sans recourir à l’hypnose. Morselli était frappé par son apparente ignorance des réalités sexuelles et par certaines lacunes dans sa mémoire : elle n’avait gardé aucun souvenir des semaines passées avec son père au bord du lac Majeur ; elle ne se rappelait même pas le nom du lieu.

Elena retrouva progressivement ses souvenirs oubliés au prix d’abréactions émotionnelles terrifiantes. Elle se rappela avoir été la victime des désirs incestueux de son père (ce qui fut confirmé par d’autres témoignages). Elle gardait en particulier un souvenir horrible de ses tentatives de lui introduire sa langue dans la bouche. Elle s’était ainsi réfugiée dans sa personnalité française pour essayer d’oublier la « langue » de son père et ses autres tentatives incestueuses.

Morselli s’efforça ensuite d’unir les personnalités française et italienne, de les fondre en une autre personnalité. Les symptômes psychotiques s’atténuèrent progressivement. Le traitement s’était donc avéré efficace, mais peu de temps après avoir quitté l’hôpital, en juillet 1927, Elena mourut d’une infection rénale.

Un autre cas très remarquable de personnalité multiple est celui de Mario-Fiacca, dont l’observation fit l’objet d’une publication par un autre éminent psychiatre italien, Beppino Disertori, en 1939384.

Il s’agissait d’un saltimbanque entré dans le service de Disertori en 1937 à l’âge de 30 ans, après une longue suite de vicissitudes parmi lesquelles figuraient le choc nerveux qu’il avait subi à la suite d’une explosion et une encéphalite léthargique avec ses séquelles. Au moment où Disertori l’observa, ce malade présentait deux états alternants de sa personnalité, caractérisés chacun par des symptômes neurologiques, végétatifs et psychiques différents. Toutes les nuits, et parfois aussi dans la journée, le malade entrait en somnambulisme et l’on notait alors une amélioration considérable de ses symptômes d’hypertonie extrapyramidale et de bradycinésie ; en revanche, apparaissaient alors une anesthésie et une analgésie complètes, au point qu’il fut possible de l’opérer d’un phlegmon sans le secours d’un anesthésique. Au cours de ces périodes, le malade devenait Fiacca, c’est-à-dire qu’il régressait de dix ans, se croyait en 1927 à l’époque où on le nommait Fiacca ; il donnait alors à Disertori et aux personnes présentes les noms de compagnons avec lesquels il avait vécu au cirque en 1927. Lorsqu’il reprenait sa personnalité habituelle, le patient perdait son anesthésie et son analgésie, les symptômes post-encéphaliques se renforçaient, il revenait à l’année 1937, se désignait par son vrai nom de Mario, et identifiait correctement ceux qui étaient autour de lui. Épisodiquement apparut un autre état de la personnalité à caractère délirant : le malade se croyait au paradis – un paradis dont la description correspondait à ce qu’il avait vu dans un film sur la Divine Comédie. Lorsqu’il était Mario, le patient ne connaissait rien de Fiacca ; lorsqu’il était Fiacca, il se souvenait de ses états somnambuliques antérieurs mais ne savait rien du Mario de 1937. L’interprétation que Disertori donne de ce cas est principalement fondée sur les théories de Pavlov.

Agglomérats de personnalités

Longtemps, les seuls cas publiés furent ceux de « dédoublement de la personnalité ». Mais on s’aperçut ensuite que l’esprit humain ressemblait à une sorte de matrice dont pouvait surgir toute une série de personnalités, capables de s’affirmer comme telles. Les mesmériens avaient découvert qu’en soumettant aux procédés hypnotiques un patient déjà hypnotisé, une troisième personnalité pouvait éventuellement apparaître, aussi différente de la personnalité magnétique habituelle que celle-ci l’était de l’individu normal, à l’état de veille. Pierre Janet fut un des premiers à effectuer des expériences systématiques avec Lucie, Léonie et Rose – pour étudier ces sous-personnalités hypnotiques multiples. Il montra combien il était important de prendre ou de donner un nom : « Une fois baptisé, le personnage inconscient est plus déterminé et plus net, il montre mieux ses caractères psychologiques »385.

Ces agrégats de personnalités peuvent aussi se manifester spontanément, encore qu’il soit toujours difficile de savoir dans quelle mesure, par ses suggestions conscientes ou inconscientes, l’investigateur ne hâte pas la manifestation et la multiplication de ces personnalités. Parmi les cas les plus connus nous citerons ceux de Miss Beauchamp à qui Morton Prince consacra une monographie restée classique.

Christine Beauchamp, née en 1875, avait 23 ans quand Morton Prince fit sa connaissance en 1898. Elle était alors étudiante dans un collège de la Nouvelle-Angleterre. C’était une jeune fille cultivée, mais très timide, qui passait tout son temps à lire. Elle avait un vif sentiment du devoir, était travailleuse, scrupuleuse, fière et réservée, et elle éprouvait une réticence morbide à parler d’elle-même, Elle souffrait de maux de tête, de fatigue et d’aboulie, et c’est pourquoi elle consulta Morton Prince qui la prit en traitement. Prince savait que Miss Beau-champ avait perdu sa mère à l’âge de 13 ans, qu’elle avait toujours été malheureuse à la maison et qu’elle avait souffert de plusieurs traumatismes psychiques entre 13 et 16 ans, au point de s’être un jour enfuie de la maison.

Pour la libérer de ses troubles neurasthéniques, Prince entreprit de l’hypnoti-ser, ce qui fut facile. Sous hypnose elle perdait la réserve artificielle qu’elle gardait à l’état de veille, mais à part cela elle présentait la même personnalité de base. Quelques semaines plus tard, Prince eut la surprise de constater que, lorsqu’il l’hypnotisait, elle présentait selon les cas deux états différents (qu’il appela B II et B ÙI, réservant BI à sa personnalité à l’état de veille). Tandis que BII correspondait à la personnalité ordinaire de Miss Beauchamp (avec des traits de caractère renforcés), B III en était exactement le contraire : elle était gaie, vive, insouciante, insubordonnée et il lui arrivait souvent de bégayer. B I (Miss Beau-champ dans son état normal) ignorait tout de ses deux sous-personnalités hypnotiques ; BII connaissait BI, mais non BIII. Quant à BIII, elle connaissait parfaitement BI et B II. La seconde sous-personnalité hypnotique, BIII, que Prince appela Chris, choisit elle-même le nom de Sally. Elle n’avait que dédain et mépris pour BI qu’elle trouvait stupide. Sally n’avait cependant pas la culture de Miss Beauchamp et ne parlait pas français. Bientôt Sally manifesta indirectement sa présence dans la vie de Miss Beauchamp en lui suggérant des mots et des actes stupides : c’était là une sorte d’acting out. Quelques mois plus tard, Sally entra directement en scène sous la forme d’une personnalité alternante manifeste qui savait tout ce qu’avait pu dire ou faire Miss Beauchamp, et celle-ci restait toujours perplexe et déconcertée, parce qu’elle ne savait jamais quels mauvais tours Sally lui avait joués dans l’intervalle.

Plus tard émergea une nouvelle personnalité, B IV, « l’Idiote » : il semblait s’agir d’une personnalité régressive. Prince découvrit alors que Miss Beauchamp avait souffert d’un choc nerveux à l’âge de 18 ans. De 1898 à 1904, dit Prince, toutes ces personnalités jouèrent « une comédie des erreurs, parfois grotesque, parfois tragique ». Prince connut des moments difficiles, mais il réussit finalement à fondre toutes ces personnalités en une, la véritable Miss Beauchamp. Prince décrivit les détails de ce traitement – que l’on pourrait qualifier de thérapeutique de groupe – dans son ouvrage The Dissociation ofa Personality^6.

Quelque compliqué que puisse paraître ce cas, il l’est pourtant moins que celui de Doris, publié par Walter Franklin Prince386 387. Ce cas, bien trop long et trop complexe pour être analysé ici, comporte plusieurs énigmes très difficiles à expliquer, comme le fait que Tune des sous-personnalités (Doris Malade) se laissa progressivement absorber par la personnalité primaire (la Véritable Doris), tandis qu’une autre (Margaret) s’effaça lentement en diminuant d’âge progressivement et disparut avec tous ses souvenirs, alors qu’une autre encore, la Véritable Doris Dormante, « cessa simplement de se manifester ».

Remarques générales sur la multiplicité de personnalités

Nous avons vu que ceux qui ont étudié les personnalités multiples ont décrit des cas de plus en plus complexes, allant de brèves fugues dans le cadre de l’automatisme ambulatoire aux cas de personnalités multiples prolongés, extraordinairement complexes et mystérieux. Plusieurs auteurs se sont appliqués à décrire des cas atténués et atypiques. On expliquait les manifestations du double par une sorte de projection de la personnalité secondaire. Binet en France388, Lucka en Allemagne389 ont décrit les phénomènes de dépersonnalisation et de fausse reconnaissance comme des formes passagères, atténuées, du dédoublement de la personnalité.

Pour expliquer ces phénomènes, diverses théories ont vu le jour. La discussion se situa d’abord entre les associationnistes, qui parlaient de dissociation mentale et de perte de contact entre les deux principaux groupes d’associations, et les organicistes, qui défendaient l’idée d’un trouble organique cérébral. Plus tard, vers la fin du XIXe siècle, on mit en lumière les facteurs de motivation, de rôle, de régression et de progression mettant en jeu l’ensemble de la personnalité ; comme nous le verrons, ce sera surtout le point de vue de Floumoy. Gardner Murphy conclut que « la plupart des cas de personnalités multiples semblent essentiellement représenter les efforts de l’organisme pour vivre, à des moments différents, des systèmes de valeurs différents »390. Les cas de personnalités multiples illustrent ainsi de façon dramatique le fait que l’unité de la personnalité n’est pas une donnée naturelle de l’individu, mais qu’il lui revient de la réaliser lui-même au prix d’efforts tenaces qui pourront éventuellement s’étendre sur toute la durée de sa vie.

Après 1910, on assista à un mouvement de réaction contre la notion de multiplicité des personnalités : on allégua que les chercheurs, de Despine à Prince, s’étaient laissés duper par des patients mythomanes et que, sans s’en rendre compte, ils avaient eux-mêmes créé les manifestations qu’ils observaient. Les nouvelles psychiatries dynamiques s’intéressent peu aux problèmes de la multiplicité de personnalités. De nos jours, cependant, un regain d’intérêt s’est manifesté. En Italie, Morselli391 a décrit deux cas remarquables, celui d’Elena, dont nous avons déjà parlé, et celui de Marisa392 dont l’électro-encéphalogramme se révéla différent dans ses deux personnalités. En Suisse, Binder a publié deux cas de dédoublement de la personnalité : dans l’un de ces cas la personnalité seconde envoyait des lettres anonymes à la première qui, de son côté, participait aux recherches entreprises pour en retrouver l’auteur393. Aux États-Unis il y eut le cas sensationnel de Thipgen et Cleckley, qui suscita un vif intérêt et dont on tira même un film394.

Entités cliniques typiques : l’hystérie

Du point de vue clinique, le tout premier centre d’intérêt de la psychiatrie dynamique fut le somnambulisme. Puis ce fut le tour des personnalités multiples. Enfin, vers la fin du XIXe siècle, c’est l’hystérie qui passa au premier plan, et c’est ainsi que l’on parvint à une synthèse entre les théories des hypnotiseurs et celles de la psychiatrie officielle.

Pendant vingt-cinq siècles l’hystérie était restée une maladie étrange, aux symptômes incohérents et incompréhensibles. La plupart des médecins y voyaient une affection spécifiquement féminine qu’ils rattachaient à des perturbations des fonctions utérines. A partir du XVIe siècle, certains médecins soutinrent que l’hystérie avait son siège dans le cerveau et qu’elle pouvait aussi, à l’occasion, frapper des hommes. En France, Briquet fut le premier à entreprendre une étude objective et systématique de l’hystérie, étude qu’il publia en 1859 dans son célèbre Traité de l’hystérie395.

Spécialiste des maladies internes, Briquet avait été chargé d’un service d’hystériques à l’hôpital de la Charité de Paris. Il ne tarda pas à s’apercevoir que ces patientes étaient très différentes de ce que l’on prétendait et que l’hystérie n’avait jamais fait l’objet de recherches sérieuses. En l’espace de dix ans, avec le concours de son équipe hospitalière, il étudia 430 hystériques. Il définit l’hystérie comme « une névrose de l’encéphale dont les phénomènes apparents consistent principalement dans la perturbation des actes vitaux qui servent à la manifestation des sensations affectives et des passions ». Il dénombra un cas d’hystérie masculine pour vingt cas d’hystérie féminine, ce qu’il attribua à la plus grande émotivité des femmes. Briquet s’opposa absolument à la thèse, alors communément admise, qui rattachait l’hystérie à des obsessions ou des frustrations sexuelles (il constata que l’hystérie était pratiquement inexistante parmi les religieuses, tandis qu’elle se rencontrait fréquemment parmi les prostituées de Paris). Il attacha une grande importance aux facteurs héréditaires (25 % des filles d’hystériques devenaient hystériques à leur tour). Il s’aperçut aussi que l’hystérie était plus fréquente dans les couches sociales inférieures, et plus fréquente à la campagne qu’en ville. Il trouva également que l’hystérie était la conséquence d’émotions violentes, de chagrins prolongés, de conflits familiaux, d’amour déçu chez des sujets prédisposés et hypersensibles.. Charcot devait reprendre, plus tard, l’essentiel de cette conception de l’hystérie.

Entre-temps, les magnétiseurs et les hypnotiseurs avaient amassé de nombreuses observations sur l’hystérie et ses rapports avec le somnambulisme et les autres maladies magnétiques. On en arriva finalement à concevoir l’hystérie comme une synthèse grandiose de tous ces divers états. Cette nouvelle conception de l’hystérie s’appuyait sur trois ordres d’arguments.

On constatait d’abord l’association fréquente de plusieurs de ces états chez des hystériques comme chez d’autres malades. On savait depuis longtemps que les hystériques présentaient aisément des états léthargiques, cataleptiques ou extatiques. En 1787, Petetin soutenait que la catalepsie n’était qu’une forme spéciale de l’hystérie. Lors d’une crise hystérique, le sujet pouvait passer successivement par des phases de léthargie, de catalepsie, de somnambulisme, d’extase ou d’hallucinations. On retrouvait aussi fréquemment chez des hystériques des manifestations de personnalités multiples, et le passage d’une personnalité à l’autre débutait souvent par une crise de léthargie ou par tout autre état magnétique.

Par ailleurs, l’hypnose pouvait provoquer des manifestations très proches de ces divers tableaux cliniques. Dès le début, on considéra l’hypnose elle-même comme un somnambulisme artificiel. On s’était bientôt aperçu que l’hypnose pouvait amener des états léthargiques, cataleptiques, extatiques, certaines formes d’hallucinations, ainsi que des métamorphoses passagères de la personnalité. C’était même à l’occasion de séances d’hypnotisme répétées qu’on avait découvert le phénomène de la dissociation de la personnalité. Les premiers magnétiseurs avaient déjà décrit des personnalités apparues sous l’effet du magnétisme, personnalités qui se choisissaient même parfois des noms mesmériens396 397.

Enfin, l’expérience avait montré que l’hypnotisme pouvait guérir toutes ces affections, du moins lorsque les conditions étaient favorables. Les premiers magnétiseurs avaient déjà à leur actif des guérisons apparemment miraculeuses de sujets hystériques et, comme nous l’avons déjà vu, ce fut la guérison de paralysies hystériques graves, par la suggestion hypnotique, qui valut à Charcot une réputation de médecin-sorcier.

La théorie d’après laquelle l’hystérie a pour cause des désirs sexuels frustrés ne fut jamais complètement abandonnée : non seulement elle resta enracinée dans l’esprit du public, mais elle fut aussi soutenue par des gynécologues et de nombreux neurologues. Ainsi que nous l’avons déjà noté, Charcot s’inspira largement des conceptions de Briquet qui contestait la théorie sexuelle de l’hystérie. Charcot s’accordait avec Briquet pour refuser de réduire l’hystérie à une névrose sexuelle. D reconnut néanmoins que la composante sexuelle jouait un grand rôle dans la vie de ses patientes hystériques, ainsi qu’en témoigne le livre de son disciple Paul Richer sur la grande hystérie11. Les hallucinations et les actes d’un sujet en état de crise hystérique, disait Richer, peuvent être la réactualisation d’un traumatisme psychique antérieur (par exemple la fuite devant un chien enragé), mais ils se rapportent la plupart du temps à un épisode de nature sexuelle (soit à un événement dramatique, comme une tentative de viol, soit à des scènes d’amour plus ou moins passionnées).

Le même sujet peut, en d’autres occasions, avoir des hallucinations dirigées par son imagination. La crise hystérique peut aussi être l’expression des désirs les plus secrets du sujet. Tel était le cas de l’une des malades de Richer, tombée amoureuse d’un homme qu’elle n’avait vu qu’une seule fois et qui, dans son délire hystérique, donnait libre cours à des sentiments qu’elle dissimulait soigneusement dans son état normal.

Vers la fin du xixe siècle, on chercha à opérer une synthèse entre la théorie sexuelle de l’hystérie et celle du dédoublement de la personnalité, élaborée par la première psychiatrie dynamique. Binet déclarait en 1887 : « Je tiens pour suffisamment établi le fait que, d’une façon générale, deux états de conscience s’ignorant mutuellement peuvent coexister dans l’esprit d’un sujet hystérique. » En 1889, il proclamait : « Le problème que je cherche à résoudre est de comprendre comment et pourquoi s’installe chez des sujets hystériques une dissociation de la conscience »398. Un gynécologue américain, A.F.A. King, proposa une réponse : la clé du problème, dit-il, c’est que l’individu obéit à deux principes physiologiques, à savoir, le « principe d’autoconservation » et le « principe de reproduction »399.

Dans certaines circonstances, la vie civilisée peut empêcher une femme de satisfaire le « principe de la reproduction ». Le processus hystérique serait donc l’expression du fonctionnement automatique de cette tendance, et parce que ce processus est incapable d’atteindre son but, il ne peut que se manifester de façon répétée, pendant des mois et des années.

A l’appui de sa théorie, King s’était livré à une analyse phénoménologique détaillée de la crise hystérique. Il remarque d’abord que si « des centaines de cas d’hystérie ont été observés chez des hommes », il n’en reste pas moins que cette maladie atteint le plus souvent des femmes entre la puberté et la ménopause, en particulier celles qui n’ont pu satisfaire leurs désirs sexuels. Les crises sont plus fréquentes au printemps et en été, elles surviennent davantage chez les femmes oisives que chez celles qui sont engagées dans la lutte pour l’existence. La crise ne se manifeste jamais quand la malade est seule. La femme est apparemment inconsciente, mais en fait il n’en est rien. Au cours de sa crise elle ne paraît pas réellement malade, « sa beauté n’en est pas altérée » et souvent elle se révèle particulièrement séduisante pour les hommes. Tant qu’elle est dans cet état, un léger attouchement lui causera de violentes douleurs, qu’une ferme pression, voire des gestes rudes feront disparaître. La crise terminée, la femme se sent toujours honteuse de ce qui s’est passé. Elle cherche à susciter la sympathie, mais plus on lui en témoigne, plus son état empire. Bref, « il y a une méthode dans sa folie » : tout son comportement semble viser un but précis, et elle « donne l’impression de jouer un rôle ». Elle se comporte en tous points comme une femme qui s’exposerait délibérément au viol, tout en en rejetant apparemment l’idée. La théorie du dédoublement de la personnalité permet de comprendre pourquoi la patiente ne se rend pas compte du rapport existant entre ses crises et ses besoins sexuels. Cette conception de l’hystérie était remarquablement proche de celle formulée à la même époque à Vienne par Moritz Benedikt.

Il est intéressant de noter que cette conception de l’hystérie est sous-jacente à la description de Salammbô par Flaubert, dans son roman publié en 1859 : c’est le portrait d’une jeune fille hystérique, souffrant d’obsessions sexuelles, dont elle ne saisit pas la véritable nature, mais qui n’en dictent pas moins tous ses sentiments, ses attitudes et ses actes. Ses troubles névrotiques disparaîtront quand elle se sera donnée au chef ennemi, se sacrifiant elle-même pour son pays400.

Charcot fut le premier à effectuer la synthèse entre les deux traditions, celle des hypnotiseurs et celle de la psychiatrie officielle. Il se rallia à la théorie de Briquet, voyant dans l’hystérie une névrose de l’encéphale chez des sujets constitutionnellement prédisposés (éventuellement des hommes), et soulignant son origine psychogène. D’autre part, Charcot mit sur le même plan l’hypnose et l’hystérie et reprit sans même s’en rendre compte la conception des anciens magnétiseurs quant à l’équation entre le somnambulisme, la léthargie et la catalepsie. Il rapprocha aussi de l’hystérie un certain nombre de cas d’automatisme ambulatoire et de dédoublement de la personnalité.

Au-delà de cette synthèse clinique, on fit appel aux notions de la première psychiatrie dynamique pour expliquer le mécanisme même de l’hystérie. Charcot décrit parfois l’hystérie comme un état de semi-somnambulisme permanent, conception que Sollier développa plus tard en appelant cet état le « vigilambulisme ». Une autre conception, esquissée par Binet et développée par Janet, faisait de l’hystérie un état permanent de dédoublement de la personnalité. En fait, ces conceptions ne marquèrent pas seulement le sommet de la première psychiatrie dynamique, mais servirent de point de départ à la construction de nouvelles théories, en particulier celles de Janet, Breuer, Freud et Jung.

Nouveaux modèles de l’esprit humain

L’étude et la pratique du magnétisme et de l’hypnotisme avaient conduit leurs adeptes à s’interroger sur la constitution de l’esprit humain. Deux sortes de modèles se dégagèrent : d’abord d’une conception dualiste de l’esprit humain (dipsychisme), puis une conception pluraliste (polypsychisme), voyant dans l’esprit humain un agrégat de sous-personnalités.

Le dipsychisme

Les premiers magnétiseurs furent très frappés par la nouvelle vie qui se manifestait pendant le sommeil magnétique, vie dont le sujet n’avait pas conscience, et par la révélation d’une personnalité souvent plus brillante, vivant sa vie propre, sans solution de continuité d’une séance à l’autre. Pendant tout le XIXe siècle, on s’intéressa vivement au problème de la coexistence entre ces deux « esprits » et de leurs relations mutuelles. D’où la notion de la « dualité du moi » ou « dipsychisme ».

Dès l’abord, les idées divergèrent sur la question de savoir s’il fallait considérer cet autre esprit, celui qui restait caché, comme « fermé » ou « ouvert ». Selon la première conception, cet esprit caché est « fermé », en ce sens qu’il ne comporte que des données qui, à un moment ou un autre, ont traversé l’esprit conscient, en particulier des souvenirs oubliés ou éventuellement les souvenirs d’impressions fugitives de l’esprit conscient, ou encore les souvenirs de rêves éveillés ou de jeux de l’imagination. Certains auteurs pensaient que ces données oubliées pouvaient subir un développement autonome, indépendant du cheminement de l’esprit conscient. La théorie du dipsychisme fut exposée en particulier par Dessoir dans un ouvrage célèbre à l’époque, Das Doppel-Ich (le double-moi), paru en 1890, dans lequel il développe l’idée de deux niveaux de l’esprit humain ayant chacun ses caractéristiques propres401. Chacun de ces deux « moi » comporte, à son tour, des chaînes d’associations complexes. Dessoir parlait d’Oberbewusstsein et d’Unterbewusstsein, de « conscience supérieure » et de « conscience inférieure ». Cette dernière se manifesterait en partie dans nos rêves et de façon plus claire encore pendant le somnambulisme spontané. L’hypnose provoquée revient à évoquer le moi secondaire qui prend ainsi, pour un temps, le devant de la scène. Quant au dédoublement de la personnalité, Dessoir pensait que la seconde personnalité était devenue suffisamment forte pour supplanter la personnalité principale et contester sa prééminence. Chacun, ajoutait-il, porte en soi les germes du dédoublement de la personnalité. D’autres auteurs, après Dessoir, complétèrent cette théorie, rassemblant d’abondants matériaux où figuraient l’inspiration, le mysticisme et les manifestations du spiritisme402.

D’autres auteurs affirmaient que l’inconscient était « ouvert », c’est-à-dire virtuellement en communication avec un mystérieux monde extra-individuel. Rappelons que les premiers magnétiseurs allemands croyaient que le sommeil magnétique permettait à certains sujets de communiquer avec l’Ame du Monde, d’où leur aptitude à voir dans le passé et à prédire l’avenir. Certains, comme le somnambule Alexis, à Paris, soutenaient que l’histoire de l’humanité était préservée intégralement. Alexis se disait capable, en état de sommeil magnétique, de voyager dans le temps et dans l’espace et d’être ainsi témoin de tout événement d’une époque quelconque du passé. On racontait qu’il avait ainsi retrouvé de nombreux objets perdus403. D’autres prétendaient que, sous l’effet du sommeil magnétique ou de la transe médiumnique, l’homme avait accès aux souvenirs de ses vies antérieures. Avant même la grande vague spirite des années 1850, certains magnétiseurs affirmaient que le sommeil magnétique permettait de communiquer avec des esprits désincarnés. D’autres, enfin, pensaient que l’inconscient était capable d’appréhender des réalités supérieures, soit directement, soit sous forme de symboles universels.

Le polypsychisme

Ce terme semble avoir été forgé par le magnétiseur Durand (de Gros). Il prétendait que l’organisme humain était constitué de segments anatomiques ayant chacun son propre moi et que tous ces moi étaient soumis à un moi général, le Moi en Chef, représentant notre conscience habituelle. Dans cette légion, chaque sous-moi a sa conscience propre, est capable de perception et de mémoire, ainsi que d’opérations psychologiques complexes. L’ensemble de ces sous-moi constitue notre vie inconsciente. Durand (de Gros) alla jusqu’à soutenir que, pendant une intervention chirurgicale sous anesthésie, certains de ces sous-moi souffraient atrocement, tandis que le moi conscient ignorait totalement ces souffrances. L’hypnose écarterait le moi principal, permettant ainsi à l’hypnotiseur d’avoir directement accès à un certain nombre de sous-moi404. La théorie du polypsychisme fut reprise et développée dans une perspective philosophique par Col-senet qui la rattacha à la conception leibnizienne d’une hiérarchie de monades405.

Les magnétiseurs et d’autres chercheurs réunirent un grand nombre de données psychologiques en faveur de cette théorie. Dès 1803, Reil rapprochait le phénomène de la dissociation de la personnalité de ce que l’on observe parfois dans certains rêves normaux :

« Les acteurs se présentent, les rôles sont distribués. Le rêveur n’assume que le rôle qu’il peut rattacher à sa propre personnalité. Tous les autres acteurs lui apparaissent comme des étrangers, et pourtant eux-mêmes et toutes leurs actions sont bien la création de l’imagination du rêveur. Nous entendons ainsi des gens parler des langues étrangères, nous admirons le talent d’un grand orateur, nous nous étonnons de la profonde sagesse d’un maître qui nous explique des choses dont nous ne nous souvenons pas avoir jamais entendu parler »406.

De tels rêves offrent le modèle d’un agrégat complexe de personnalités : le rêveur s’identifie à l’une d’elles, tandis que les autres continuent à mener une vie indépendante et se montrent même mieux informés que lui. Ainsi que nous l’avons vu au chapitre premier, le chaman vivait au milieu d’une légion d’esprits dont certains lui étaient favorables et soumis, les autres hostiles. Il en va de même du possédé : il peut non seulement être possédé par un ou plusieurs esprits, mais (comme le possédé de Gadara) par toute une « légion ». Le spiritisme nous a familiarisés avec le personnage du médium capable d’évoquer une foule d’esprits, parfois répartis en groupes selon une sorte d’ordre hiérarchique, ainsi qu’en témoigne le célèbre médium américain, Mrs. Piper. Nous retrouvons une situation semblable dans certains cas complexes de personnalités multiples comme ceux de Miss Beauchamp et de Doris Fisher, lesquelles avaient un grand nombre de personnalités, chacune possédant son rôle propre et toutes étant reliées entre elles par un système complexe de rapports interpersonnels. La théorie du double-moi se révélait insuffisante pour expliquer ces cas, et l’on sentit la nécessité du concept de polypsychisme. G.N.M. Tyrrell définit parfaitement cette notion de polypsychisme issue à la fois de la recherche médicale et de la tradition magnétique : « La personnalité est une multiplicité dans l’unité sous une forme qu’il est presque impossible de définir avec des mots »407. Cette multiplicité de personnalités signifie qu’il existe différents niveaux de profondeur et un certain ordre hiérarchique. « Il en ressort nécessairement que l’identité du moi ne correspond pas à une unicité numérique telle que nous la concevons habituellement […]. Le moi n’appartient pas à ce genre d’unité que nous attribuons à l’unicité numérique. »

On ne saurait trop souligner l’influence que ces deux modèles de l’esprit, le dipsychisme et le polypsychisme, ont exercée sur les constructions théoriques des nouvelles psychiatries dynamiques. Le dipsychisme, sous sa forme « fermée », représente le modèle dont Janet devait tirer sa notion du subconscient et Freud sa première théorie de l’inconscient en tant qu’ensemble de tous les souvenirs et tendances refoulés. La théorie de l’inconscient de Jung se rattache à la forme « ouverte », en ce sens que l’inconscient individuel est ouvert à l’inconscient collectif des archétypes. Freud et Jung passèrent l’un et l’autre d’un modèle dipsychique de la personnalité humaine à un modèle polypsychique. C’est ainsi que Freud remplaça son premier modèle (conscient-inconscient) par un modèle ternaire (le moi-le ça-le surmoi) tandis que Jung élabora un système encore plus complexe.

Les notions de psychogenèse et de maladie

Une des affirmations les plus constantes de la première psychiatrie dynamique fut celle de la psychogenèse d’un certain nombre de maladies mentales et physiques. La notion de psychogenèse reposait surtout sur les guérisons obtenues à l’aide du magnétisme ou de l’hypnotisme. On édifia ainsi diverses théories pathogéniques.

La théorie du fluide

Mesmer pensait avoir découvert l’existence d’un fluide physique universel dont l’équilibre ou les perturbations expliquaient la santé et la maladie. Ses disciples distinguèrent trois causes possibles de la maladie : insuffisance, mauvaise répartition, mauvaise qualité du fluide. On pensait que le magnétiseur, grâce au « rapport », transmettait au patient son propre fluide, plus efficace et meilleur, rétablissant ainsi l’équilibre chez le malade. Certains magnétiseurs réussirent à faire voir ce fluide à leurs malades qui en décrivaient l’aspect et la couleur. Quand Puységur eut démontré la nature psychologique de la cure magnétique, la théorie du fluide n’en continua pas moins à avoir cours parallèlement à la théorie psychologique pendant tout le XIXe siècle. La théorie du fluide devait réapparaître plusieurs fois sous une forme modernisée, telle, aux environs de 1880, la théorie de l’« Od » de Reichenbach ; aujourd’hui encore, ses adeptes croient que des ondes cérébrales se transmettent de l’hypnotiseur au sujet hypnotisé.

Lorsque la théorie du fluide tomba en discrédit, on eut recours à des théories psychologiques, comme celles du pouvoir de la volonté (Puységur) et, plus tard, l’idée de force psychologique ou d’énergie nerveuse. A la fin du XIXe siècle, la plupart des hypnotiseurs et un certain nombre de médecins « officiels » attribuaient la maladie à une insuffisance d’énergie nerveuse. En dépit de son caractère imprécis, cette conception se retrouve à travers toute la première psychiatrie dynamique ; elle devait être développée ultérieurement par Janet, Freud, Jung et d’autres.

L’idéodynamisme

La pratique de l’hypnotisme avait montré qu’une idée imprimée sous hypnose pouvait se développer ensuite de façon autonome et se réaliser dans l’exécution de la suggestion post-hypnotique. Les premiers magnétiseurs s’étonnaient de ce fait qui s’accordait pourtant très bien avec les théories d’un Herbart en Allemagne ou avec la philosophie d’un Laromiguière en France408. On fut ainsi tout naturellement amené à penser que certains symptômes morbides pouvaient provenir d’idées imposées à l’esprit sous forme d’une suggestion quelconque. Ce point de vue prévalut de plus en plus dans la seconde moitié du XIXe siècle. Lié-beault écrivait en 1873 :

« […] une idée suggérée pendant le somnambulisme actif, qui, devenue fixe et, au sortir de cet état même, inconsciente jusqu’à son développement complet, on la voit, malgré l’activité ordinaire de la pensée, continuer sa trajectoire dans l’organisme avec un entraînement que rien n’arrête. Il y a plus : tandis que l’esprit est occupé aux actes habituels de la vie, qu’il les accomplit sciemment et avec une entière liberté, plusieurs de ces idées, imposées dans le même état passif antérieur, ne cessent pas davantage leur mouvement latent, et aucun obstacle ne peut les empêcher de suivre leur fatale pente »409.

Dans une leçon sur la paralysie hystérique, donnée en mai 1885, Charcot fait allusion à un phénomène bien connu :

« […] il est possible de faire naître par voie de suggestion, d’intimation, un groupe cohérent d’idées associées, qui s’installent dans l’esprit, à la manière d’un parasite, restant isolées de tout le reste, et peuvent se traduire à l’extérieur par des phénomènes moteurs correspondants. En conséquence, l’idée ou le groupe d’idées suggérées se trouvent dans leur isolement à l’abri du contrôle de cette grande collection d’idées personnelles depuis longtemps accumulées et organisées qui constituent la conscience proprement dite, le moi »410.

Charcot en concluait que la paralysie hystérique naissait d’une manière semblable quoique spontanément. C’est ainsi qu’on en arriva à la conception que de petits fragments isolés de la personnalité pouvaient continuer à mener une existence propre, invisible et se manifester par des troubles cliniques. Janet parlait d’idées fixes subconscientes et déclarait :

« Il faudrait parcourir toute la pathologie mentale et une partie de la pathologie physique pour montrer les désordres que produit une pensée exclue de la conscience personnelle […] L’idée, comme un virus, se développe dans un endroit de la personne que le sujet ne peut atteindre, agit subconsciemment, trouble la conscience et provoque tous les accidents de l’hystérie ou de la folie »411.

Plus tard, lorsque Jung définit ce qu’il appelait un « complexe », il l’identifia à ce que Janet avait appelé l’idée fixe subconsciente.

L’ancienne théorie de l’imagination, rejetée par Mesmer et remplacée par sa théorie du fluide, fut considérée comme surannée au cours du XIXe siècle. Pourtant, quand la théorie du fluide se trouva rejetée à son tour, il fallut trouver une nouvelle explication capable de rendre compte de l’apparition, de la disparition et des métamorphoses des symptômes variés et mystérieux présentés par les sujets hypnotisés atteints de maladies magnétiques ou hystériques. L’ancien terme de « suggestion » revint en faveur, en même temps que la notion d’autosuggestion : ces deux termes en vinrent à recouvrir tout ce que l’on attribuait jadis à l’imagination.

Vers la fin du XIXe siècle, médecins et magnétiseurs se rendirent compte de plus en plus que les hystériques et les sujets hypnotisés avaient tendance à simuler, plus ou moins consciemment, toutes sortes de symptômes et qu’ils cherchaient à engager les hypnotiseurs ou les médecins dans les situations dans lesquelles ils se mettaient eux-mêmes. Le terme de « mythomanie », créé plus tard par Dupré, pouvait s’appliquer à un grand nombre d’hystériques. En fait, la mythomanie se révélait comme un aspect particulier d’un phénomène plus général, la fonction mythopoïétique de l’inconscient. A l’exception de quelques études brillantes, comme celle de Floumoy sur le médium Hélène Smith, cette fonction ne suscita pas l’intérêt qu’elle méritait et il est regrettable que les nouveaux systèmes de psychiatrie dynamique n’aient pas comblé cette lacune.

Les procédés psychothérapiques

Le XIXe siècle fut une grande époque pour la psychothérapie. En 1803, Reil, dans son ouvrage Rhapsodien, présentait un programme complet de méthodes psychothérapiques destinées à guérir les maladies mentales. En France, en Angleterre et aux États-Unis, on appliqua avec plus ou moins de succès diverses méthodes de thérapie morale. Les magnétiseurs et les hypnotiseurs consacrèrent tous leurs efforts à la guérison des maladies nerveuses et physiques.

La thérapeutique mesmérienne, qui consistait en une magnétisation par le moyen de passes, visait à provoquer une crise. Comme nous l’avons vu, cette crise constituait à la fois la révélation patente des symptômes et le premier pas vers la guérison. C’était en fait une variété de ce que nous appellerions aujourd’hui une thérapeutique cathartique.

Avec Puységur, le somnambulisme artificiel était devenu l’arme thérapeutique par excellence et devait le rester jusqu’à la fin du siècle. Il faut souligner que l’hypnotisme peut déployer ses effets thérapeutiques de bien des façons. Parfois le malade est soulagé grâce aux effets bienfaisants du sommeil hypnotique lui-même, dont certains sujets donnaient des descriptions enthousiastes. Un des patients de Bjerre, par exemple, parle « […] d’une sensation absolument merveilleuse, d’une impression de concentration du moi sur son propre corps, comme si l’on était isolé à l’intérieur de son moi. Toutes choses disparaissent pour ne laisser subsister que la seule conscience du moi. Cette concentration représente le repos le plus absolu que l’on puisse imaginer »412.

D’après Bjerre, « l’hypnose est un plongeon dans l’état originel de repos propre à la vie fœtale ». Ainsi utilisée, l’hypnose agissait comme un sédatif puissant.

Parfois, mais certainement pas dans tous les cas, l’hypnotisme agissait par suggestion, c’est-à-dire par une idée directement implantée dans l’esprit passif du sujet. Mais cette action a souvent été mal comprise. Les suggestions hypnotiques n’étaient pas nécessairement imposées de force au sujet. On peut noter, il est vrai, une tendance à la suggestion autoritaire que l’on peut suivre historiquement de Faria à Liébeault et à l’École de Nancy, en passant par Noizet. Ces suggestions autoritaires étaient surtout efficaces chez des personnes occupant une position subalterne dans la vie, habituées à obéir (soldats et manœuvres), chez des sujets à volonté faible ou acceptant aisément de se soumettre à la volonté de l’hypnotiseur. Toutefois, même dans ces cas, le pouvoir de la suggestion autoritaire n’était pas illimité. Si le sujet n’était pas disposé à obéir, la suggestion autoritaire échouait complètement ou n’amenait guère qu’une amélioration temporaire des symptômes. Ceux-ci finissaient par réapparaître ou étaient remplacés par d’autres.

Un autre genre de traitement hypnotique, qui n’a pas fait l’objet d’une attention suffisante, mettait enjeu une sorte de marchandage entre le patient et l’hypnotiseur. Ce procédé rappelle ce qui se passait souvent dans l’exorcisme, les longues discussions entre l’exorciste et les esprits mauvais, l’esprit possesseur acceptant finalement de quitter le malade à une date fixée et sous certaines conditions. Les traitements hypnotiques offraient assez souvent un spectacle analogue. Au cours de son sommeil somnambulique, le malade prédisait l’évolution de ses symptômes et indiquait la date exacte de sa guérison définitive. Il pouvait aussi prescrire son propre traitement. Ce n’était pas une tâche facile pour le magnétiseur de trouver un compromis acceptable par le malade, sans s’exposer à se laisser lui-même manœuvrer pas son patient. L’histoire d’Estelle nous en offre un exemple typique : tout en cédant en apparence à ses innombrables caprices, Des-pines s’efforçait de faire disparaître progressivement ses symptômes, chaque progrès accompli devant être accepté par la malade. Ce genre de thérapeutique hypnotique, assez répandu dans la première moitié du xixe siècle, fut abandonné par la suite, car les Écoles de la Salpêtrière et de Nancy recouraient essentiellement aux ordres donnés sous hypnose. Néanmoins, même chez Bernheim, on rencontre à l’occasion des vestiges de cette ancienne méthode413. C’est ainsi que Bernheim dit à une femme atteinte d’aphonie hystérique qu’elle retrouverait bientôt la voix et qu’elle connaissait elle-même la date de sa guérison. La malade lui répondit que ce serait « dans huit jours » : effectivement, huit jours après, elle retrouva la parole.

Vers la fin du xixe siècle, on commença à recourir à une nouvelle méthode de traitement hypnotique : la méthode cathartique, qui se proposait de mettre au jour et d’attaquer la racine inconsciente du symptôme. On peut néanmoins se demander dans quelle mesure certaines cures dites « cathartiques » n’étaient pas le résultat d’un compromis entre le malade et le médecin, sans même que ce dernier en ait eu conscience.

La suggestion à l’état de veille, le troisième grand procédé thérapeutique, avait été utilisée dès le début du XIXe siècle sous le nom de fascination. Liébeault, Bernheim et l’École de Nancy y recouraient abondamment dans les années 1880. La suggestion repose sur la notion d’« idéodynamisme », c’est-à-dire, selon Bernheim, la tendance d’une idée à se réaliser dans un acte. D’après lui, l’état hypnotique était l’effet d’une suggestion destinée à faciliter une autre suggestion. Autrement dit, il n’existait pas de différence fondamentale entre la suggestion sous hypnose et la suggestion à l’état de veille. Vers la fin du xixe siècle, on utilisa si abusivement le terme de « suggestion » qu’il finit par perdre toute signification.

Le médiateur thérapeutique : le rapport

Tous ces procédés psychothérapeutiques avaient en commun un même trait fondamental : l’instauration et l’utilisation du « rapport ». Ce terme, d’abord utilisé par Mesmer, se transmit de génération en génération parmi les magnétiseurs et les hypnotiseurs jusqu’au début du xxe siècle, tandis que la notion elle-même évoluait et s’affinait progressivement. Mesmer semble avoir emprunté le mot à la physique contemporaine : dans certaines expériences, alors très populaires, les gens formaient une chaîne en se touchant les uns les autres, se transmettant ainsi de proche en proche le courant électrique produit par une machine ; ils étaient ainsi mis en « rapport » les uns avec les autres. Mesmer, de la même façon, mettait ses patients directement en rapport avec le « baquet », ou les mettait en rapport les uns avec les autres. Quand il magnétisait un patient, il se considérait lui-même comme la source du fluide magnétique avec lequel le malade devait entrer en rapport en respectant certaines règles. Il est difficile de préciser dans quelle mesure Mesmer lui-même se rendait compte que le rapport qu’il établissait ainsi avec ses malades était plus qu’un simple rapport physique. Puységur, en tout cas, comprit parfaitement la nature psychologique de ce rapport. En lisant les écrits des premiers magnétiseurs, on ne peut manquer d’être frappé par l’importance extraordinaire qu’ils attribuaient au rapport.

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En fait, ce phénomène du rapport n’était pas aussi nouveau qu’il pourrait sembler de prime abord. Ceux qui pratiquaient l’exorcisme le connaissaient déjà. Aldous Huxley note que « la relation entre l’exorciste et le possédé est probablement encore plus étroite que celle entre le psychiatre et le névrosé »414. La relation spécifique qui s’établit entre le confesseur et son pénitent était évidemment bien connue et Noizet s’y référait probablement quand il appelait le magnétiseur le « directeur », par allusion au « directeur de conscience »415.

Par-delà ces analogies, le rapport magnétique se distinguait par quelques traits caractéristiques qui furent l’objet de nombreuses études de la part des premiers mesmériens. Es étaient surtout frappés par la sensibilité particulière du sujet magnétisé à l’égard du magnétiseur, par son aptitude à percevoir ses pensées, et même ses sensations corporelles. On savait que l’inverse était également vrai, et, dès 1784, on parlait de « réciprocité magnétique w416.

On savait aussi, dès le début, que ce rapport magnétique pouvait se teinter d’érotisme, puisque les enquêteurs attirèrent l’attention du roi sur ce point dans un appendice secret ajouté à leur rapport. Nous avons vu que l’on avait aussi soulevé le problème de la séduction, éventualité écartée en 1785 par Tardif de Mont-revel, lequel admettait néanmoins qu’un certain attachement platonique pouvait se développer entre le magnétiseur et le magnétisé417. En 1787, un romancier écrivait que la situation pouvait devenir aisément dangereuse si le magnétiseur masculin et la femme magnétisée étaient jeunes tous les deux, puisque le magnétiseur se montrait actif tandis que le sujet magnétisé restait entièrement passif418. En 1817, un certain Klinger publia une curieuse étude en latin où il comparait longuement le commercium magneticum (le rapport magnétique) et l’acte de la génération419. En Allemagne, on s’appliqua à étudier la structure du rapport du point de vue de la « sympathie », notion élaborée par les promoteurs de la philosophie de la Nature. Friedrich Hufeland420 déclarait que le rapport magnétique représentait la relation la plus intime qui se puisse imaginer entre deux humains, la seule qui puisse supporter la comparaison avec celle du fœtus avec sa mère. Hufeland estimait que toute guérison réalisée grâce au magnétisme animal passait par les mêmes étapes que l’embryon et le fœtus dans le ventre de sa mère.

Tous les magnétiseurs français se livrèrent à une étude détaillée du rapport et soulignèrent la différence entre le rapport proprement dit et l’influence persistante, c’est-à-dire la prolongation du rapport entre les séances. Aubin Gauthier distinguait soigneusement la « crise magnétique » (le somnambulisme artificiel) de l' « état magnétique », durant lequel le magnétiseur pouvait encore exercer une certaine influence sur son sujet. Charpignon affirmait qu’il arrivait assez fréquemment qu’entre les séances d’hypnose un sujet ait une vision de son magnétiseur si claire et si conforme à la réalité qu’il n’en ressentait aucun trouble421. En Allemagne, von Schubert notait la fascination exercée sur le sujet par tout ce qui venait de son magnétiseur. Certains malades n’acceptaient de boire que ce qui avait été touché par le magnétiseur. Von Schubert notait encore que ces malades étaient tout disposés à adopter les théories médicales du magnétiseur et qu’ils y conformaient les prescriptions qu’ils dictaient eux-mêmes pour leur propre cure422.

Les magnétiseurs allemands Gmelin et Heinecken avaient aussi remarqué que des sujets magnétisés par le même magnétiseur éprouvaient un attrait irrésistible l’un pour l’autre. Un auteur écossais anonyme avait observé exactement les mêmes phénomènes : les patients qu’il avait magnétisés se sentaient très attirés les uns par les autres, ils se donnaient mutuellement des « noms mesmériens » et se considéraient comme frères et sœurs423.

La notion de rapport, qui s’était imposée si vigoureusement et si nettement au début du XIXe siècle, s’obscurcit quelque peu par la suite, en partie du fait de l’insistance de Braid sur l’auto-hypnose et sur le rôle du sujet hypnotisé. Ni Charcot ni Bernheim n’attachèrent beaucoup d’importance au rapport. Mais après 1885, il y eut un regain d’intérêt pour le rapport, à la suite des premières expériences de Janet sur « Léonie ». Cherchant une explication plausible à ces manifestations de suggestion mentale, Ruault se livra à une analyse approfondie de la structure du rapport entre l’hypnotiseur et son sujet424. Il trouva que les pensées du sujet restaient constamment fixées sur la personne de l’hypnotiseur, non seulement pendant les séances elles-mêmes, mais aussi dans les intervalles. Au cours des séances hypnotiques, le sujet se montrait hypersensible à l’égard de l’hypnotiseur, au point de percevoir ses gestes les plus discrets. L’habitude et l’entraînement développaient entre eux un processus de compréhension mutuelle par gestes, dont ni l’un ni l’autre n’était conscient. Le sujet devenait sensible aux moindres nuances des pensées de l’hypnotiseur, sans se rendre compte comment cela pouvait se faire et sans que l’hypnotiseur lui-même en fût conscient. D’autre part, le sujet s’était laissé former par le magnétiseur, il croyait en lui et en ses pouvoirs surnaturels. Ruault ajoutait que bien des magnétiseurs inculquaient à leurs patients l’idée qu’ils ne pourraient jamais être magnétisés par quelqu’un d’autre. Certains renouvelaient même cette suggestion à la fin de chaque séance ou encore remettaient à leurs patients un talisman en leur recommandant de toujours le porter sur eux. C’est ainsi que l’influence du magnétiseur devenait suffisamment puissante pour qu’il fût capable de magnétiser ses sujets à distance, parfois même involontairement. Ce résultat confirmait la foi du magnétiseur en ses propres pouvoirs et renforçait son assurance, ce qui, en retour, accroissait son emprise sur ses sujets.

En 1889, Janet, dans son Automatisme psychologique, fait brièvement allusion à cette question425. Il souligne le caractère électif du rapport, notant que le sujet présentait une sorte d’hallucination négative – nous parlerions aujourd’hui de « scotome » – pour tout ce qui ne touchait pas directement le magnétiseur. Moll, en 1892, insistait lui aussi sur ce facteur426. Au Congrès international de psychologie de Munich, en 1896, Janet présenta une théorie complète sur le rapport et l’influence somnambulique427. Il avait analysé en détail ce qui se passait dans l’esprit de ses patients entre les séances hypnotiques et avait découvert que dans une première phase (influence proprement dite) on assistait à une très nette amélioration apparente. Un sujet hystérique était libéré de la plupart de ses symptômes : il se sentait plus heureux, plus actif et plus intelligent et ne pensait guère à son hypnotiseur. Suivait une seconde phase, celle de la passion somnambulique, où le patient éprouvait un besoin croissant de voir son hypnotiseur et de se faire hypnotiser. Ce besoin tournait souvent à la passion. Suivant les cas, on pouvait observer un amour ardent, de la jalousie, une crainte superstitieuse ou un profond respect, ces réactions s’accompagnant du sentiment d’avoir été accepté ou rejeté. Le sujet voyait parfois son hypnotiseur dans ses rêves ou dans des hallucinations. Janet découvrit un fait très important : les suggestions post-hypnotiques étaient exécutées surtout pendant la phase d’influence somnambulique et beaucoup moins pendant celle de passion somnambulique. Il soulignait les incidences thérapeutiques de ces observations.

Janet développa cette communication et la publia de nouveau un an après, en 1897428. S’appuyant sur ses expériences menées avec trente patients, il confirma que les suggestions post-hypnotiques étaient efficaces aussi longtemps que subsistait l’influence somnambulique. Janet analysa en outre les sentiments du sujet à l’égard de son hypnotiseur pendant la phase de passion somnambulique : il y trouva un mélange, variable d’un patient à l’autre, de passion érotique, d’amour maternel ou filial, ainsi que d’autres sentiments toujours mêlés d’une certaine sorte d’amour. Le facteur essentiel, chez le patient, restait néanmoins le besoin de direction. De ces observations résultaient deux considérations d’ordre thérapeutique : en premier lieu le thérapeute devait exercer une maîtrise totale sur l’esprit du patient ; après quoi il devait lui apprendre à vivre et à agir sans lui en espaçant graduellement les séances. Il fallait aussi que le patient prît conscience de ses propres sentiments.

Les recherches de Janet sur l’influence somnambulique suscitèrent un vif intérêt et encouragèrent d’autres observations sur le même sujet. Solfier se rallia à la description de Janet, ajoutant une autre constatation tirée de sa propre expérience : le sujet attachait une grande importance au fait que l’hypnotiseur connaissait beaucoup de choses sur lui, surtout quand il avait eu des expériences de régression429. Le patient avait alors l’impression que l’hypnotiseur l’avait connu pendant toute sa vie.

Il est clair que les idées avaient bien évolué depuis la théorie électrique du rapport, imaginée à l’origine par Mesmer. Cette notion changeante avait fait l’objet de toutes sortes d’explications psychologiques compliquées de la part des magnétiseurs et des hypnotiseurs avant d’aboutir à la conception de Janet qui voyait dans l’« influence » un mélange de sentiments particuliers éprouvés à l’égard de l’hypnotiseur, auxquels s’ajoutait un besoin de direction, relation qui constituait une arme thérapeutique puissante dans les mains de l’hypnotiseur.

Le psychothérapeute

Les magnétiseurs et les hypnotiseurs constituaient une nouvelle catégorie de guérisseurs, présentant bien des points communs, mais aussi d’importantes différences avec tout ce qui avait existé jusque-là. Non seulement les uns et les autres voyaient en Mesmer et en Puységur les grands fondateurs de leur science, non seulement ils professaient des doctrines et des techniques semblables, mais ils avaient leurs assocations, leurs revues et leur déontologie propres.

Il nous est difficile aujourd’hui d’imaginer ce qu’étaient ces hommes, ce qu’ils pensaient, comment ils s’acquittaient de leur pratique quotidienne. Nous pouvons cependant nous en faire quelque idée en lisant certains de leurs plus anciens manuels, comme ceux de Deleuze, de Bertrand, de Charpignon et surtout celui d’Aubin Gauthier430. Le magnétiseur, dit Gauthier, doit être en bonne santé pour ne pas rendre malade son sujet ; s’il lui arrive de tomber malade, il faut qu’il se « purifie » avant de reprendre son travail. Il doit mener une vie « sage et bien réglée », vivre sobrement, « tout faire pour être dans un état de calme et de repos constant », être digne et réservé, parler peu. Il doit aussi être rigoureusement honnête, voire scrupuleux. Pour devenir magnétiseur, il faut passer par une formation appropriée, lire les œuvres de Mesmer, Puységur, et tous les classiques du magnétisme. L’ancien principe de Puységur, selon lequel le magnétiseur ne devait jamais accepter aucun honoraire pour son traitement, n’est plus recevable, dit Gauthier, parce qu’un homme qui a consacré autant de temps à l’étude du magnétisme ne peut pas se charger de traitements gratuits. Le magnétiseur est même en droit de demander des honoraires plus élevés que le médecin, puisqu’il doit avoir toutes les qualités du médecin plus une bonne santé et la connaissance du magnétisme. Un médecin, en effet, ne donne que ses connaissances et ses talents personnels, tandis que le magnétiseur donne sa propre vie : il donne sa santé au malade en le magnétisant. Il est de la plus haute importance pour le malade qu’il sache choisir le magnétiseur approprié : certains magnétiseurs guérissent mieux certaines maladies que d’autres. Un magnétiseur ne doit jamais commencer un traitement s’il n’est pas sûr de pouvoir le terminer car il est souvent très dangereux d’interrompre un traitement commencé. Avant de commencer le traitement, le magnétiseur et le patient doivent s’entendre sur les honoraires, fixer le jour et l’heure des séances. Il faut être exact et exiger que le malade le soit. Le malade n’aura aucun secret pour son magnétiseur en ce qui concerne sa maladie, et ne lui cachera aucun fait susceptible d’aider à la comprendre. Pendant la durée du traitement le malade renoncera à tout excès, mangera modérément et s’abstiendra de fumer. La durée du traitement sera variable, d’une semaine à six mois ou même davantage, mais on ne devra jamais donner à un malade plus de deux séances par jour. Le magnétiseur tiendra un journal pour chacun de ses malades, où il consignera l’essentiel de chaque séance. On ne devra jamais hypnotiser une femme qu’en présence de son mari ou d’un autre témoin. Il faut s’imposer comme règle absolue de ne jamais se livrer à une expérience quelconque sur ses patients. Les observations cliniques suffiront largement à satisfaire la curiosité scientifique du magnétiseur. Gauthier proposait pour les magnétiseurs un « serment du magnétiseur » inspiré du serment d’Hippocrate.

Les sociétés médicales soulevèrent un autre problème à cette époque en prétendant réserver la pratique du magnétisme aux docteurs en médecine. Les magnétiseurs non médecins s’opposèrent énergiquement à cette prétention. En 1831, l’Académie de médecine de Paris déclara que les magnétiseurs non médecins pouvaient être autorisés à pratiquer, à condition qu’ils se soumettent à une surveillance médicale : ils devaient périodiquement faire contrôler leur journal par des médecins. Mais cette disposition resta pratiquement lettre morte.

Nous possédons un certain nombre d’intéressantes autobiographies de magnétiseurs, surtout de magnétiseurs itinérants. Un des magnétiseurs français les plus célèbres, le baron du Potet de Sennevoy, rapporte dans son autobiographie qu’il était né en 1796 d’une famille d’aristocrates ruinés"1. Il reconnaît avoir été un écolier médiocre et un enfant indiscipliné. Ayant entendu parler du magnétisme, il en fit l’essai sur deux petites filles : il fut saisi de terreur quand, plusieurs heures durant, il fut incapable de les arracher à leur état magnétique. Cet incident le porta néanmoins à croire qu’il jouissait de puissants pouvoirs magnétiques. Il partit pour Paris afin d’y étudier le magnétisme, mais il ne tarda pas à rompre avec ses collègues pour fonder sa propre école. Orgueilleux et arrogant, du Potet était convaincu qu’il était l’incarnation du magnétisme et qu’il avait une mission à accomplir. Après avoir introduit la technique du « miroir magique », il se tourna progressivement vers la magie et semble avoir été atteint d’un véritable délire de grandeur. Le comte de Maricourt, un autre hypnotiseur très connu à cette époque, avait passé son enfance à Naples où il avait été initié au magnétisme par un vieux prêtre irlandais et un vieux médecin italien qui le pratiquaient tous deux. Les premiers essais de Maricourt furent presque aussi malheureux que ceux de du Potet. De retour en France, il assista à la démonstration qu’un magnétiseur ambulant fit pour les élèves de son collège. L’un d’eux fut sujet à des troubles graves après s’être laissé magnétiser. Mais le jeune Maricourt ne se laissa pas décourager. Dès son arrivée à Paris, il alla voir le magnétiseur Marcil-let et son célèbre somnambule Alexis. Plus tard il se rallia aux théories de Du Potet et publia une longue comparaison entre le puységurisme (qui utilisait le sommeil magnétique) et le potétisme (état de fascination sans sommeil). Il passa 431 finalement au spiritisme et étudia les relations entre les vivants et les esprits désincarnés432.

L’autobiographie de Charles Lafontaine, bien que tombée dans l’oubli, est une œuvre captivante433. Né en 1803, il se targuait lui aussi d’appartenir à l’une des plus anciennes et des plus nobles familles de France. Son père occupait un poste administratif assez important, et le jeune Charles avait commencé par travailler avec lui. Mais, souhaitant devenir acteur, il quitta sa famille pour Paris où, pendant plusieurs années, il fit partie de diverses troupes d’acteurs connaissant des hauts et des bas. Un jour, il lui arriva de magnétiser une femme, qui se révéla une somnambule très lucide, et de découvrir par la même occasion qu’il était doué lui-même d’un grand pouvoir magnétique. Lafontaine raconte que, du jour où il se fit magnétiseur, il fût rejeté par sa famille, ses amis, toutes ses connaissances, qui le traitèrent comme un paria. Il se consacra entièrement au magnétisme, qui devint sa seule raison de vivre, et il mena dès lors une vie de voyages et de combats. Il donnait de grandes démonstrations publiques qui dégénéraient parfois en bagarres et obligeaient la police à intervenir. Il traitait aussi de nombreux malades en privé. S’il faut en croire son récit, il lui suffisait d’arriver quelque part pour que les aveugles voient, que les sourds entendent et que les paralytiques se mettent à marcher. A Rennes, il fit jouer en la magnétisant une actrice et lui enseigna un rôle qu’elle joua ensuite à ravir sur la scène, devant un large public, tandis qu’elle n’en savait pas le premier mot et qu’elle n’en eut aucun souvenir à l’état de veille. A Londres, Lafontaine obtint un tel succès que les voleurs eux-mêmes avaient peur de lui, de sorte qu’il put fréquenter impunément les tavernes les plus mal famées. A la suite d’un séjour de Lafontaine à Manchester, un chirurgien du nom de Braid se convertit au magnétisme et se fit le promoteur du braidisme. L’autobiographie de Lafontaine se lit comme un amusant roman d’aventures.

Celle d’Auguste Lassaigne mérite elle aussi une mention spéciale, malgré son style ampoulé434. Né à Toulouse en 1819, Lassaigne travailla d’abord dans une fabrique tout en lisant des histoires fantastiques et en s’exerçant à la prestidigitation pendant ses heures de loisir. Ses tours lui valurent un tel succès qu’il décida finalement d’en faire son métier. Pendant une de ses tournées il rencontra une jeune fille de 18 ans, Prudence Bernard, qui était atteinte de somnambulisme. Il observa le traitement que lui faisait subir un magnétiseur, et son incrédulité à l’égard du magnétisme s’évanouit. Il ne tarda pas à se faire l’apôtre de la doctrine magnétique. Il épousa Prudence, l’emmena avec lui dans ses tournées, la magnétisant en public, car son somnambulisme naturel était devenu artificiel. Lassaigne se considérait comme investi d’une mission sacrée : il voyait dans le magnétisme une science sacrée qui touche au plus profond mystère de la nature humaine. Il reconnaissait cependant qu’il pouvait y avoir, dans ces mystères, quelque chose de très humain. Il notait que le magnétisme pouvait déterminer une « indicible volupté » chez la femme magnétisée et que « si le magnétiseur est aimé, la sensation est infiniment plus agréable ». Il disait de Prudence : « Dans l’état de veille, c’est une femme ; dans l’état de sommeil, c’est un ange. »

Il pensait que la mission de Prudence était de ramener la France à la Vraie Foi et il la comparait à Jeanne d’Arc. Son livre déborde d’invectives amères contre les détracteurs du magnétisme. Il contient aussi des remarques curieuses relatives à l’influence du mariage sur les relations entre le magnétiseur et sa somnambule. Le moindre différend conjugal fera échouer l’expérience somnambulique. « Le magnétisme », concluait Lassaigne, « est la science de l’avenir ».

Mais il faut préciser que ces autobiographies ne nous renseignent que sur une catégorie de magnétiseurs. En fait, la plupart des magnétiseurs étaient des hommes calmes, réservés, qui, outre leur activité professionnelle ou médicale, pratiquaient le magnétisme sur quelques patients, notant soigneusement leurs observations dont ils discutaient ensuite dans de petites sociétés locales. C’est avec de tels praticiens que Janet entra en relation quand il était jeune professeur au Havre. Janet répétait que c’étaient ces hommes-là qui avaient découvert tout ce que Charcot, Bernheim et leurs contemporains s’imaginaient avoir découvert eux-mêmes.

Le retentissement culturel de la première psychiatrie dynamique

La première psychiatrie dynamique exerça une profonde influence sur la philosophie, la littérature et même les beaux-arts. Trois courants principaux se succédèrent : le magnétisme animal, le spiritisme, puis la doctrine de l’hypnotisme et du dédoublement de la personnalité.

En 1787, un écrivain, Charles de Villers, qui avait été officier d’artillerie sous les ordres de Puységur, publiait un roman, Le Magnétiseur amoureux, où il exposait toute une théorie philosophique déduite du phénomène du magnétisme.

Dès 1790, le magnétisme animal s’était à ce point répandu en Allemagne qu’il était devenu presque habituel d’aller consulter des somnambules sur des questions de maladie ou de santé, pour leur demander leur avis sur une question pratique, et même éventuellement pour une direction spirituelle. Ce mouvement rencontrait aussi, évidemment, une forte opposition, et les ennemis du mesmérisme avaient beau jeu de le tourner en ridicule. On racontait qu’en 1786 une actrice avait si parfaitement simulé la maladie et le somnambulisme qu’elle avait mystifié plusieurs médecins435. Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse et successeur indigne du grand Frédéric, fut lui-même la victime d’une intrigue extraordinaire machinée par quelques courtisans sans scrupules. Ils firent appel à une pauvre bossue qui était somnambule et qu’ils magnétisèrent en lui demandant de parler comme si son esprit était directement en communication avec Dieu Tout-Puissant. Les prétendues paroles divines qu’elle transmettait au roi lui étaient dictées, naturellement, par ceux qui lui faisaient jouer ce rôle. Ils obtinrent ainsi du roi tous les honneurs et bénéfices qu’ils convoitaient et influencèrent ses décisions politiques, jusqu’au jour où ils entrèrent en conflit avec la comtesse de Lichtenau, maîtresse du roi. Le roi cessa dès lors de croire la somnambule, qui tomba en disgrâce436.

En dépit de tels incidents, le mesmérisme ne cessait de progresser en Allemagne. De 1790 à 1820, il était non seulement professé par des hommes comme Gmelin, Kluge et Kieser, mais il avait acquis droit de cité dans les universités de Bonn et de Berlin. Des médecins de renom, tels que Wolfart, Hufeland et Reil, étaient convaincus de son efficacité. Parmi les philosophes et les écrivains plusieurs restaient sceptiques. Goethe, par exemple, ne manifesta jamais aucun intérêt pour le mesmérisme. Mais les promoteurs de la philosophie de la Nature acclamaient le magnétisme comme une découverte faisant époque. Schelling voyait dans le somnambulisme magnétique un moyen d’établir une communication entre l’homme et l’Ame du Monde et de fonder une métaphysique expérimentale. Fichte se montrait plus critique, mais, après avoir été témoin de démonstrations sur des somnambules, il en tira des conclusions sur la relativité du moi et comprit que l’individualité humaine pouvait être altérée, divisée ou assujettie à la volonté d’un autre437. Schopenhauer, qui avait été profondément impressionné par les démonstrations publiques du magnétiseur Regazzoni en 1854, exprima à plusieurs reprises, dans ses écrits, l’intérêt qu’il portait au magnétisme438. « Sinon du point de vue économique et technique, mais certainement du point de vue philosophique, le magnétisme animal est la découverte la plus pleine de sens (Inhaltsschwer) qui ait jamais été faite, même si, pour l’instant, elle soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout »439.

L’influence du magnétisme se fit également sentir chez les théologiens protestants et catholiques, et un groupe de philosophes mystiques catholiques lui attribuèrent une importance toute particulière. Windischmann préconisait un « art de guérir chrétien » qui serait exercé par des prêtres associant les sacrements de l’Église et la science du magnétisme440. Ennemoser proposait de magnétiser les enfants dans le sein de leur mère, de même que les arbres des champs441. Ringseis se fit l’apôtre d’une « médecine chrétienne allemande »442. Nous avons déjà vu le vif intérêt qu’avait suscité parmi les philosophes et les théologiens Friedericke Hauffe, la voyante de Prevorst, et comment Clemens Brentano, après sa conversion, avait passé cinq ans à Dülmen, recueillant les révélations de Katharina Emmerich.

La littérature de l’époque reflète le même intérêt pour le magnétisme. Il n’y a guère de poètes romantiques allemands qui aient échappé à l’influence du magnétisme. Plus que toute autre, l’œuvre d’E.T.A. Hoffmann en est imprégnée. On pourrait tirer de ses romans et de ses contes un manuel complet sur le magnétisme443.

Hoffmann voit dans le somnambulisme magnétique une véritable pénétration d’une personne dans une autre, ce qui en ferait un phénomène comparable à la possession. Dans l’état de somnambulisme, le sujet magnétisé (l’élément passif féminin) est en sympathie profonde avec le magnétiseur (l’élément actif masculin), mais il y a plus : le magnétiseur joue également le rôle de médiateur (Minier) entre le sujet magnétisé et l’harmonie universelle. La séance magnétique n’est d’ailleurs qu’un cas particulier d’un phénomène bien plus général. Les gens se magnétisent les uns les autres inconsciemment et involontairement : d’où la formation de « chaînes magnétiques » qui lient les individus les uns aux autres. Le monde entier n’est qu’un immense système de volontés où le plus faible est toujours dominé par le plus fort. Le pouvoir inconnu, dont le magnétiseur est l’instrument, est à double tranchant : il peut être orienté vers le bien ou vers le mal. Le mauvais magnétiseur est une sorte de vampire moral qui anéantit son sujet. Le sujet magnétisé est habituellement de tempérament faible, naïf, crédule et hypersensible. La relation magnétique peut donc être bonne (amicale, paternelle) ou mauvaise (démoniaque). Les notions de dédoublement de la personnalité et de double se retrouvent fréquemment dans l’œuvre de Hoffmann.

Hoffmann a décrit des cures magnétiques, en particulier dans un conte intitulé Das Sanktus444. Bettina, une cantatrice, avait perdu sa belle voix au grand désespoir du maître de chapelle et du médecin qui s’était montré incapable de la guérir. Il trouvait sa maladie très mystérieuse : Bettina était capable de parler à haute voix mais son aphonie réapparaissait dès qu’elle essayait de chanter. Elle ne faisait aucun progrès. La maladie avait débuté un dimanche de Pâques quand, après avoir chanté quelques solos, elle avait quitté l’église tandis que le ténor entonnait le Sanctus. Un magnétiseur, voyant qu’elle s’apprêtait à partir, lui avait dit de ne pas encore quitter l’église. A partir de cet instant elle avait été incapable de chanter. Le magnétiseur qui avait été involontairement la cause de sa maladie s’offrit à la guérir. Tandis que Bettina écoutait derrière la porte, il raconta au maître de chapelle l’histoire d’une femme qui avait perdu sa voix à la suite d’un acte impie et qui l’avait retrouvée dès qu’elle eut déchargé sa conscience. Revenant trois mois après, le magnétiseur trouva Bettina guérie. Cette histoire montre qu’une guérison magnétique n’est pas toujours et nécessairement l’effet d’un ordre imposé au sujet, mais qu’elle peut aussi être effectuée par des procédés psychologiques plus raffinés. La maladie de Bettina tirait son origine d’une suggestion malencontreuse faite à un moment où elle se sentait coupable, mais elle ne se rendait pas compte de la véritable cause de sa maladie. Le magnétiseur lui en fit prendre indirectement conscience, et nous trouvons déjà, ici, le mécanisme de la guérison cathartique.

Le mesmérisme rencontra plus de résistance et de scepticisme en France qu’en Allemagne. Bien des gens le refusaient d’emblée, comme Napoléon s’adressant en ces termes à Puységur :

« Si elle [votre somnambule] est si savante, qu’elle nous dise quelque chose de neuf. […] Qu’elle dise ce que je ferai dans huit jours. Qu’elle fasse connaître les numéros qui sortiront à la loterie »445.

Le magnétisme s’était vu condamner par l’Académie, et les universités n’avaient que mépris pour lui. Parmi les psychiatres, on rapportait que les expériences menées dans les hôpitaux de Pinel et d’Esquirol avaient été un échec, et l’on racontait que Georget s’était laissé mystifier par une hystérique. Les milieux religieux se montraient très réservés ou même franchement hostiles. Pourtant en 1846, le Père Lacordaire, le célèbre prédicateur dominicain, déclara dans un de ses sermons à Notre-Dame qu’il croyait au magnétisme, et il en parla en ces termes : « […] par une préparation divine contre l’orgueil du matérialisme, […] Dieu a voulu qu’il y eût dans la nature des forces irrégulières, irréductibles à des formules précises […] »446. L’influence du magnétisme se fit davantage sentir dans certains groupes de philosophes spiritualistes, mystiques et ésotériques, mais aussi dans les milieux romantiques. Plusieurs écrivains de renom s’intéressèrent fort au magnétisme.

Balzac croyait au magnétisme, le recommandait comme traitement et à l’occasion le pratiquait lui-même. Le magnétisme joue un rôle dans plusieurs de ses œuvres447. Paul Bourget a montré que la « théorie de la volonté », exposée dans Louis Lambert, correspondait à la théorie du fluide magnétique telle que l’interprétait Deleuze448. Dans Ursule Mirouet, autre ouvrage de Balzac, un médecin sceptique est introduit chez un magnétiseur qui s’occupe d’une somnambule dont l’esprit est capable de se rendre en n’importe quel endroit du monde. A la demande du médecin, l’esprit de la somnambule s’en va visiter sa maison dans une ville de province et lui raconte ce qui s’y passe à l’instant même ; elle lui révèle même ce que sa pupille dit dans ses prières. De retour chez lui, le médecin se rend compte que tous les détails donnés par la femme sont exacts. Alexandre Dumas se croyait doué de pouvoirs magnétiques, et des expériences magnétiques eurent lieu dans sa villa449. Dans un de ses romans historiques, il présente Cagliostro, non comme l’imposteur qu’il fut en réalité, mais comme un grand magicien et magnétiseur450. Flaubert, dans un épisode de Bouvard et Pécuchet, son roman posthume, nous fournit une description humoristique de ce que le magnétisme pouvait devenir quand il était pratiqué par des personnes inexpérimentées et autodidactes. Ses deux personnages organisent des séances collectives autour d’un poirier magnétisé et essaient de guérir une vache malade. Mais le magnétisme était exploité encore davantage par les écrivains populaires. Le Magnétiseur, de Frédéric Soulié, fut un roman à succès de l’époque451. Un magnétiseur allemand, aux intentions scélérates, magnétise une femme atteinte de maladie mentale, qui lui révèle un événement secret dont elle avait été témoin dans le passé et qu’elle avait maintenant complètement oublié dans son état normal. Le magnétiseur exploite alors ce secret pour la faire chanter.

En Angleterre, Robert Browning composa un poème passablement obscur, Mesmerism (1855), où un magnétiseur ordonne à distance à une femme de venir chez lui par une nuit pluvieuse. Il est consterné par l’influence que son esprit peut exercer sur une autre personne et il prie Dieu de faire en sorte qu’il n’abuse jamais de ce pouvoir452.

Aux États-Unis, on fut plus lent à s’intéresser au magnétisme, mais il prit une grande importance dans les années 1830. Nous avons déjà fait allusion aux rapports entre le magnétisme et les origines de la Christian Science et du spiritisme. Edgar Poe fut vivement impressionné par la doctrine du magnétisme. On a conjecturé qu’il était l’auteur d’un livre anonyme exprimant la croyance en la réalité du fluide magnétique qu’un somnambule était censé voir, « blanc comme la lumière » et faisant jaillir des étincelles brillantes453. Son récit, The Facts in the Case ofMr Valdemar, est bien connu. L’esprit d’un mourant est retenu dans son cadavre par un magnétiseur de ses amis. Quelques semaines plus tard, quand son esprit est enfin libéré, le cadavre tombe instantanément en putréfaction454. Notons, en passant, que ce récit traversa l’Atlantique à une époque où Poe n’était pas encore connu en France, ce qui expliqua peut-être qu’en maints endroits on l’ait pris à la lettre et que Mabru l’ait cité comme un exemple des inconcevables absurdités auxquelles croyaient les magnétiseurs455.

Le thème du dédoublement de la personnalité, qui devait inspirer tant d’écrivains de la seconde moitié du XIXe siècle, apparut dans la littérature sous la forme du « double », c’est-à-dire de la projection d’une personnalité seconde456. Nous trouvons le prototype de ce genre littéraire dans Les Élixirs du Diable de Hoffmann :

Le moine Médard, après avoir bu un élixir magique qu’il avait trouvé dans son monastère, voit sa personnalité transformée en celle d’un scélérat. Envoyé à Rome par ses supérieurs, il y commet des crimes et s’enfuit. Mais il rencontre son double : un moine venant du même monastère, qui avait commis les mêmes crimes et qui souffrait des mêmes sentiments de remords. Le double boit le reste de l’élixir et devient fou, ce qui lui vaut d’être enfermé dans un asile. Médard se rend à la Cour et reprend sa vie criminelle. Le double reparaît, il est accusé des crimes de Médard, est arrêté et condamné à mort. Médard confessé ses péchés puis prend la fuite, suivi par le double qui disparaît. Médard reprend conscience dans un asile d’aliénés italien et, après avoir fait pénitence, il retourne dans son monastère où il retrouve la paix de l’esprit457.

Ce roman est remarquable comme anticipation de la notion jungienne d’ « ombre » : Médard a projeté son ombre (la face sinistre de sa personnalité) sur un autre être, d’où sa vie criminelle et déséquilibrée. Une fois la culpabilité acceptée et l’ombre assimilée, il réussit une intégration supérieure de sa personnalité. Edgar Allan Poe interprète autrement la notion du double dans son William Wilson :

Le narrateur a remarqué dans son école un autre garçon qui se trouve porter le même nom, être né le même jour, lui ressembler étrangement, sauf qu’il parle à voix basse. Il déteste ce garçon et il arrive à être si effrayé à sa vue qu’il s’enfuit de l’école. Il s’engage dans une vie de débauche, mais aux instants critiques le double réapparaît toujours inopinémer* et l’accuse, jusqu’au jour où Wilson le tue. En mourant, le double lui apprend qu’il s’est tué lui-même et qu’il est donc lui-même mort458.

Ici le double représente la conscience morale dans son aspect traditionnel d’une lutte, à l’intérieur de l’homme, entre le bien et le mal (comme, plus tard, dans Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde). Le Double de Dostoïevski exprime une conception toute différente :

Goliadkine, petit employé de bureau, commence à se conduire d’une façon excentrique qui attire l’attention de ses supérieurs et de ses collègues. Tout à coup, il rencontre un homme qui a exactement la même physionomie que lui et qui est vêtu de la même façon. Le lendemain, le double est introduit au bureau comme nouvel employé : il porte le même nom que Goliadkine, est né le même jour que lui, – il s’adresse à lui avec déférence et lui demande de le protéger. Goliadkine le loge chez lui. Mais progressivement le double devient de plus en plus arrogant, il lui prend son poste, vit à ses dépens et détourne de lui ses amis. Goliadkine est de plus en plus bouleversé, jusqu’au jour où le double le pousse dans la voiture qui doit le conduire à l’hôpital psychiatrique459.

Dans ce roman, le double incarne manifestement la personnalité morbide d’un homme en train de devenir psychotique, cet « autre lui-même » mystérieux, d’abord très discret, puis prenant progressivement la domination sur le moi sain.

La grande vague du spiritisme, partie des États-Unis en 1848 et qui s’étendit à l’Europe dans les années 1850, repoussa pour quelque temps le magnétisme à l’arrière-plan. Les expériences de spiritisme furent à la mode et les grands médiums devinrent les vedettes du jour. Il y eut toute une littérature prétendument écrite par des esprits ou dictée depuis l’autre monde. Lors de son exil à Jersey, Victor Hugo se livra à des expériences de spiritisme au cours desquelles son fils Charles lui servait probablement de médium. Eschyle, Shakespeare et les esprits d’autres hommes illustres dictaient de magnifiques vers français qui avaient tout l’air d’habiles imitations de la poésie de Victor Hugo460. L’astronome Flammarion, adepte enthousiaste du spiritisme, publia des révélations dictées par les esprits de personnages illustres, entre autres une Genèse prétendument dictée par l’esprit de Galilée461. Certains médiums, de culture passablement médiocre, écrivirent des romans qui, dans certains cas et à en croire certains critiques, avaient une valeur littéraire inattendue.

L’exemple le plus connu est probablement celui de Pearl Lenore Curran, née de parents anglais en Illinois en 1883. Bien que l’un de ses oncles ait été médium, elle ne semble pas s’être jamais intéressée au spiritisme. Pourtant, en 1912, elle se mit à faire des expériences avec le tableau Oui-ja. Les lettres lui vinrent de plus en plus vite, puis des images mentales très vives s’imposèrent à elle. Brusquement, le 8 juillet 1913, elle reçut une communication d’une femme qui se présentait sous le nom de Patience Worth et qui prétendait avoir vécu dans une ferme du Dorsetshire, en Angleterre au XVIIe siècle. Elle dicta à Mrs. Curran un grand nombre d’œuvres littéraires, y compris des poèmes et des romans. Quelques-uns de ces romans et un choix de ces poèmes ont été publiés462. Cette production littéraire était écrite dans divers vieux dialectes anglais assez particuliers, qui n’avaient jamais été parlés. Ces dialectes (un dialecte différent pour chaque œuvre), ainsi que les connaissances historiques dont témoignaient les romans, déconcertèrent les experts. Casper S. Yost463 et Walter Franklin Prince464 qui interviewèrent Mrs. Curran conclurent que son cas était un exemple exceptionnel de la puissance créatrice du subconscient465.

La pratique de l’écriture automatique mena tout naturellement à celle du dessin automatique. Les médiums et les membres des groupes spirites ne tardèrent pas à y recourir466. Le dramaturge Victorien Sardou se rendit célèbre par ses dessins curieux qui étaient censés représenter des vues de la planète Jupiter où figuraient, entre autres, les maisons de Zoroastre, du prophète Élie et de Mozart. Fernand Desmoulins, peintre de profession, exécutait dans ses transes, avec une rapidité surprenante et même dans l’obscurité, les portraits de personnes décédées. D y eut bientôt suffisamment de ces dessins automatiques pour rendre possibles des études sur l’esthétique des esprits. Jules Bois dégagea les caractéristiques essentielles de ces productions artistiques issues de l’inconscient : il y trouvait une tendance à l’asymétrie, aux détails surabondants et superflus, au remplacement des lignes nettes par des lignes « équivoques », mais aussi à l’irrégularité dans la production. Il estimait que les productions artistiques des médiums avaient exercé une nette influence sur l’école symboliste qui était apparue aux environs de 1891.

La vague spirite reflua progressivement, et la mode revint au magnétisme sous une forme modernisée, l’hypnotisme, et au problème du dédoublement de la personnalité. Le sujet qui passionnait le plus le public était celui de la séduction ou du crime sous hypnose. Charpignon lui avait déjà consacré une étude sérieuse en 1860467. Dans les années 1880, cette question suscita un intérêt considérable parce que l’École de Nancy croyait unanimement à la possibilité de tels crimes, et ce fut l’objet de discussions et de controverses dans les journaux, les revues et les romans. L’École de la Salpêtrière, pour sa part, n’admettait pas la possibilité de tels crimes, si bien que lorsqu’on invoquait l’hypnotisme pour expliquer un crime devant les tribunaux, il s’ensuivait toujours des batailles d’experts entre les représentants des deux Écoles. Bernheim ne prétendait évidemment pas que n’importe qui pouvait être poussé au crime sous hypnose, mais il pensait que cela pouvait se produire dans certaines circonstances chez un sujet amoral n’offrant aucune résistance à la suggestion criminelle ou chez un individu faible qui commettrait le crime dans un mouvement impulsif, un épileptique par exemple, ou encore, indirectement, chez un individu auquel on aurait inspiré des idées de persécution qui pourraient l’amener à commettre un crime. Il était également possible de suggérer de faux souvenirs à un sujet et d’en faire ainsi un faux témoin. Bernheim croyait aussi que l’autosuggestion jouait un rôle important dans maints cas criminels : certains criminels, disait-il, sont des victimes de l’autosuggestion et ne sont pas responsables de leurs actes468. En Allemagne, Schrenck-Notzing croyait fermement à la criminogenèse hypnotique et décrivit toute une série de crimes susceptibles d’être commis sous l’effet de l’hypnose ou de la suggestion469.

Nous avons peine à imaginer aujourd’hui avec quelle ardeur on recourait, dans les années 1880, aux notions d’hypnotisme et de suggestion pour expliquer d’innombrables faits historiques, anthropologiques, sociologiques, comme la genèse des religions, des miracles et des guerres. Gustave Le Bon vulgarisa une théorie de psychologie collective qui comparait l’« âme collective » de la foule au sujet hypnotisé et le meneur à l’hypnotiseur470. La notion de suggestion servit de base à de véritables systèmes d’éducation. On s’intéressa vivement à des sujets qui, sous hypnose, jouaient du théâtre, faisaient de la peinture ou chantaient merveilleusement471.

L’hypnotisme inspira une foule de romans. Certains choisissaient pour thème un crime commis à l’état de veille mais confessé sous hypnose472 ou bien confessé sous l’effet d’une suggestion de la victime mourante, à son meurtrier473. Dans d’autres romans le criminel hypnotisait un innocent de façon à lui faire commettre un crime sous sa direction, mais le véritable criminel était découvert si l’expert psychiatre était assez avisé pour hypnotiser l’auteur de l’acte criminel474. Le roman le plus célèbre sur le thème de l’hypnotisme fut probablement Trilby, un roman à succès de George du Maurier475. Trilby, la fille d’un lord anglais, avait été élevée à Paris comme couturière, puis posait comme modèle chez un artiste. Un perfide professeur de musique, Svengali, l’hypnotisa et en fit une brillante cantatrice, puis il l’épousa. Mais elle ne pouvait chanter que dans l’état de transe hypnotique, tant que Svengali la fixait des yeux du haut de sa loge. Il advint que Svengali mourut d’une syncope cardiaque au début d’une représentation et Trilby, qui n’était plus hypnotisée, devint incapable de chanter ; sa carrière se termina ainsi en catastrophe. Le Horla, nouvelle écrite par Maupas-sant, alors qu’il souffrait déjà de graves troubles nerveux, est tout aussi intéressant pour notre propos476. Un homme est saisi d’angoisse en s’apercevant que des événements étranges et inexplicables se produisent dans sa maison, comme si des êtres mystérieux invisibles l’avaient envahie. Il part pour Paris où, assistant à une séance hypnotique, il est stupéfait de voir une femme recevoir un ordre sous hypnose et l’exécuter ponctuellement le lendemain, sans savoir elle-même pourquoi elle agit ainsi. Le héros est consterné en reconnaissant que c’est là justement ce qui se passe dans son propre esprit : « Quelqu’un possède mon âme et la gouverne ! Quelqu’un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées. Je ne suis plus rien en moi, rien qu’un spectateur esclave et terrifié de toutes les choses que j’accomplis. »

Les romans inspirés par le thème du dédoublement de la personnalité furent tout aussi nombreux. En France, un roman populaire de Gozlan, Le Médecin du Pecq, eut un grand succès à l’époque. Lors d’une fugue somnambulique, un jeune homme riche, mais névrosé, hospitalisé dans une maison de santé, met une jeune femme enceinte, ce dont il n’a eu aucune conscience à l’état de veille477. Le médecin éclaircit la confusion où il se trouvait en analysant les rêves que le jeune homme lui raconte chaque matin.

Après 1880, les romans ayant pour thème le dédoublement de la personnalité surgirent partout. Jules Claretie se documenta soigneusement à la Salpêtrière avant d’écrire L’Obsession. C’est l’histoire d’un peintre, obsédé par l’idée que sa personnalité seconde peut par instants prendre la domination de son corps, sans jamais pouvoir prévoir de quel méfait cet « autre » veut se rendre coupable478. Finalement le peintre sera guéri par un médecin alsacien qui lui suggère qu’il assiste à la mort et à l’enterrement de « l’autre ». Sœur Marthe, de Charles Epheyre, fut un autre roman sensationnel de cette époque : lors d’un séjour à la campagne, un jeune médecin est appelé à soigner une jeune orpheline s’apprêtant à se faire religieuse479. Il hypnotise Sœur Marthe pour la guérir de ses troubles nerveux, mais voici qu’apparaît une autre personnalité : celle d’Angèle qui se sait la fille d’un homme fortuné, héritière d’une grande fortune (dont la sœur ne paraissait avoir aucune idée). Angèle est amoureuse du jeune médecin et décide de s’enfuir avec lui. Mais le matin du jour fixé, tandis qu’elle s’apprête à prendre le train, la personnalité de Sœur Marthe réapparaît soudain, et elle est profondément consternée de ce qu’elle allait faire. Elle prononce ses vœux et meurt peu de temps après de la tuberculose. Peu de lecteurs de la Revue des Deux Mondes soupçonnèrent que derrière le pseudonyme d’Epheyre se cachait l’illustre physiologiste Charles Richet. Minnie Brandon, de Hennique, fut un autre succès. Un jeune Français est amoureux d’une jeune Anglaise, charmante et distinguée, Minnie, qui se transforme malheureusement en une abominable mégère, dès qu’elle a bu une goutte d’alcool : c’est Brandon480. La lutte entre Minnie et Brandon aboutit finalement à la victoire de cette dernière, et le jeune homme, à son grand regret, doit les quitter l’une et l’autre. Le héros du roman de Mintom, Le Somnambule, a un sort plus lamentable encore : digne pasteur protestant, excellent époux et père, l’état somnambulique fait de lui un criminel qui séduit et viole des femmes et tue des enfants, sans que sa personnalité normale en ait le moindre soupçon481. La pièce de Paul Lindau, Der Andere482, obtint elle aussi un vif succès : lors de son enquête sur un crime, un juge s’aperçoit qu’il en est lui-même l’auteur, ou plus exactement que c’est sa personnalité seconde et insoupçonnée qui a tué. Mais le chef-d’œuvre de ce type de littérature reste probablement le roman de Stevenson, Le Docteur Jekyll et M. Hyde483. Ce roman est particulièrement intéressant par la façon même dont il a été conçu et écrit. Stevenson assure que pendant des années il avait connu une vie onirique intense. Dans ses rêves, « le petit peuple » venait à lui et lui suggérait des idées pour ses romans. C’est cette coupure entre sa personnalité à l’état de veille et sa personnalité onirique qui lui aurait suggéré le thème de son roman. Il ajoutait que bien des détails du roman lui avaient été dictés par le « petit peuple »484.

Il convient de noter qu’outre quelques romans et pièces de qualité, il y eut, dans les années 1880, un foisonnement de romans et de littérature à bon marché, complètement oubliés aujourd’hui, qui utilisaient les thèmes du somnambulisme, du dédoublement de la personnalité et des crimes commis sous hypnose, et qui contribuèrent certainement à façonner la mentalité de cette époque.

En fait, on assista à une évolution : progressivement, les thèmes simplistes du début furent remplacés par des thèmes plus subtils. Nous avons vu que Binet, Lucka et d’autres auteurs indiquaient qu’en dehors des cas dramatiques d’éclatement de la personnalité, on pouvait observer tous les intermédiaires entre la véritable scission de la personnalité et la multiplicité d’aspects de la personnalité normale. Ce courant se retrouve également dans la littérature. Certains auteurs choisirent pour thème de leurs romans le passage soudain d’un aspect de la personnalité à un autre. Paul Bourget, dans L’Irréparable (1883), raconte l’histoire d’une femme parfaitement épanouie, insouciante et gaie avant son mariage qui se métamorphose subitement en un être déprimé et angoissé485. Un des personnages du roman, un philosophe à la manière de Ribot, est chargé d’expliquer cette métamorphose au lecteur. Dans Le Jardin secret486, Marcel Prévost raconte l’histoire d’une femme qui abandonne sa personnalité en se mariant. Treize ans plus tard, en tombant par hasard sur son journal de jeune fille, elle redécouvre sa personnalité antérieure. Cette découverte la rend plus lucide et plus consciente du monde environnant. Elle se rend compte que son mari la trompe, et elle songe à divorcer. Mais après un long conflit intérieur elle décide de rester avec lui et de réorganiser sa vie. Elle garde sa seconde personnalité, mais à un niveau de conscience supérieur.

Au début du xxe siècle, les écrivains s’engagent dans des descriptions plus subtiles encore des multiples aspects de la personnalité humaine, de leurs interférences et de la structure polypsychique de l’esprit humain, comme le montrent les œuvres de Pirandello, de Joyce, d’Italo Svevo, de Lenormand, de Virginia Woolf et surtout celle de Marcel Proust. L’histoire classique du dédoublement de la personnalité n’est plus guère à la mode ; Marcel Proust n’y fait allusion qu’une seule fois dans toute son œuvre : lors des conversations mondaines dans le salon de Madame Verdurin, quelqu’un raconte le cas d’un malade, très honnête dans sa personnalité habituelle mais qui, dans sa personnalité seconde, deviendrait un « abominable gredin »487. Il est intéressant de noter que cette histoire avait été publiée par le professeur Adrien Proust, le père de l’écrivain, comme un cas psychopathologique intéressant488. Marcel Proust, quant à lui, analysa inlassablement les innombrables manifestations du polypsychisme, les multiples facettes de notre personnalité. Pour lui, le moi humain est composé de beaucoup de petits « moi », distincts bien que situés côte à côte et plus ou moins étroitement unis entre eux. Notre personnalité change ainsi d’un instant à l’autre, suivant les circonstances, les lieux et les personnes que nous rencontrons. Tel événement touchera certains aspects de notre personnalité, tandis qu’il laissera les autres indifférents. Dans un passage célèbre, l’auteur décrit comment la nouvelle de la mort d’Albertine est ressentie successivement par les divers aspects de sa personnalité. En général, nous n’avons pas accès à notre vécu passé, mais certains aspects de notre moi passé peuvent soudain réapparaître, ressuscitant ainsi le passé. Un de nos « moi » passés occupe alors le premier plan, c’est lui qui nous apparaît le plus vivant. Parmi nos nombreux « moi » se trouvent aussi des éléments héréditaires. D’autres (notre moi social, par exemple) sont le résultat des idées que les autres se font de nous et de l’influence qu’ils exercent sur nous. C’est là ce qui explique le flux incessant de notre esprit qui résulte de ces métamorphoses de la personnalité. L’œuvre de Marcel Proust est particulièrement intéressante à cet égard parce que ses analyses subtiles n’ont pas été influencées par Freud ni par les autres représentants de la nouvelle psychiatrie dynamique. Ses sources universitaires n’allaient pas au-delà de Ribot et de Bergson. On pourrait fort bien tirer de son œuvre un traité de l’Esprit qui montrerait ce que serait sans doute devenue la première psychiatrie dynamique si elle avait continué à se développer selon sa ligne propre.

Les philosophes de profession s’intéressèrent surtout aux phénomènes de l’hypnotisme et de la personnalité multiple. Ces phénomènes marquèrent profondément Taine489 et Ribot490. Janet prétend que l’histoire de Félida était le grand argument utilisé en France par les psychologues positivistes contre l’école de psychologie philosophique dogmatique de Cousin. « Sans Félida, on n’aurait sans doute pas créé une chaire de psychologie au Collège de France »491. Fouillée voyait dans les phénomènes de l’hypnotisme et du somnambulisme une confirmation de sa théorie des « idées-forces ». Cependant, un de ses biographes soupçonne que l’hypnotisme a probablement inspiré plutôt que confirmé cette conception492. Bergson avait eu une expérience personnelle de l’hypnotisme : tandis qu’il enseignait à Clermont-Ferrand, de 1883 à 1888, il avait activement participé à des séances d’hypnotisme organisées en privé par Moutin, médecin dans cette ville493. Bergson lui-même fit quelques expériences remarquables sur la simulation inconsciente chez des sujets hypnotisés494. Plus tard, dans un de ses principaux ouvrages, Bergson affirma que dans les procédés de l’art on retrouve sous une forme atténue, raffinée et spiritualisée les procédés par lesquels on obtient ordinairement l’hypnose495.

Les critiques littéraires recouraient également à la notion du dédoublement de la personnalité pour expliquer certaines énigmes. Dans son interprétation de Novalis, Spenlé émit une hypothèse de ce genre496. Tandis qu’il était encore enfant, Novalis s’était créé une personnalité seconde, faite de rêves éveillés et d’imaginations. Cette personnalité seconde grandit avec lui, et, tout en menant une vie en apparence normale d’ingénieur des mines, Novalis proclamait son rêve poétique supérieur à toute réalité. Paul Valéry expliqua de façon analogue la personnalité de Swedenborg, le grand mystique suédois : à l’âge de 55 ans, ses yeux « s’ouvrirent au monde spirituel »497. H vivait simultanément dans deux mondes, le monde réel et un « monde spirituel » où il était en relation continue avec les anges et les esprits. Comme le remarque très justement Valéry, il ne s’agissait pas là d’une confusion entre deux mondes, comme chez un délirant, mais de la superposition de deux mondes entre lesquels Swedenborg pouvait aller et venir comme il l’entendait.

La première psychiatrie dynamique s’intéressa beaucoup au phénomène de la création littéraire : elle recourait souvent aux notions de dédoublement de l’esprit, de dipsychisme et de polypsychisme, mais aussi à l’idée de pouvoirs mystérieux de l’esprit.

L’hypnotisme fournit un premier modèle de l’esprit humain, celui d’un double moi : un moi conscient, mais limité, le seul dont l’individu ait conscience, et un moi subconscient, bien plus vaste, ignoré par le conscient, mais doué de pouvoirs de perception et de création mystérieux. Le phénomène de l’inspiration pouvait s’interpréter comme l’irruption (plus ou r_)ins intermittente) dans le conscient de matériaux psychiques accumulés dans le subconscient. Francis Galton exprimait une idée semblable : « D semble qu’il y ait dans mon esprit une salle d’audience, où la pleine conscience reçoit deux ou trois idées à la fois, et une antichambre remplie d’idées plus ou moins voisines, juste au-delà de la perception de la pleine conscience »498. Un travail fécond de l’esprit implique une « affluence nombreuse », une combinaison ordonnée des idées présentes dans « l’antichambre » et une facilité d’écoulement. Il arrive parfois que des matériaux accumulés fassent spontanément irruption dans l’esprit : « alors la dividualité remplace l’individualité et une fraction de l’esprit communique avec une autre fraction comme avec une personne différente ».

Chabaneix499 élabora une conception bien plus complexe en distinguant différents niveaux de subconscient diurne et nocturne, et en décrivant divers types de relations entre le subconscient et le conscient (contact intermittent ou permanent, influence pu non de la volonté) dont il soulignait l’importance pour la création artistique, scientifique ou littéraire.

Le phénomène de l’inspiration était souvent comparé à celui de la personnalité seconde, qui connaît un long développement souterrain puis émerge soudain pour quelques instants ; d’où l’impression d’une dictée par un être mystérieux, même si ce n’est pas d’une manière aussi frappante que chez Mrs. Curran avec « Patience Worth ». C.G. Jung interprétait le Zarathoustra de Nietzsche comme l’œuvre d’une personnalité seconde qui s’était développée silencieusement jusqu’au jour où elle fit irruption500. Pour reprendre les termes mêmes de Nietzsche :

« Alors, amie, soudain un devint deux

Et Zarathoustra passa à mes côtés… »

Une autre théorie de la création littéraire s’appuyait sur le modèle polypsychique de l’esprit humain : puisque l’esprit humain est un agrégat de sous-personnalités, on concevra sans peine qu’un grand romancier, tel Balzac, ait pu conférer à beaucoup d’entre elles une identité, un métier, des traits de caractère, puis les laisser évoluer selon leur ligne propre. Parlant de la multitude de personnages parfaitement différenciés apparaissant dans les romans de Balzac, Jules Romains conjecture que chacun d’entre eux correspondait à une des « personnalités embryonnaires » de l’auteur, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de personnalités inconscientes ou refoulées, mais « de systèmes psychologiques complets, organiques et individualisés, chacun d’eux ayant en lui-même tout ce qu’il fallait pour fournir, au contact des événements de la vie et du conditionnement social, une destinée complète d’homme ou de femme »501. Jean Delay attribue lui aussi au romancier ce pouvoir de développer les sous-personnalités qu’il porte en lui-même à l’état latent et d’en faire des personnages littéraires502. Il insiste aussi sur le processus de la « création d’un double » : quiconque écrit un journal tend à laisser apparaître une personnalité seconde qui émergera graduellement à travers ce journal, si bien qu’une relation particulière s’établira progressivement entre l’auteur du journal et son second moi fictif. Ce second moi peut arriver à prendre vie, pour ainsi dire, sous la forme d’un personnage littéraire dans lequel l’auteur incarnera ses problèmes personnels et déversera ses « poisons » (comme Goethe dans Les Souffrances du jeune Werther et André Gide dans André Walter).

On aborda enfin le processus de la création littéraire à partir de la notion de « cryptomnésie ». Ce terme, qui semble avoir été créé par Floumoy, désigne un phénomène que les magnétiseurs et les hypnotiseurs connaissaient fort bien. Dans l’état de transe hypnotique, surtout dans le cas de la régression hypnotique, un individu peut fort bien rapporter quantité de faits que son moi conscient et éveillé a complètement oubliés. Notre véritable mémoire, notre mémoire secrète, est ainsi bien plus vaste que notre mémoire consciente. D’autres exemples de cryptomnésie peuvent s’observer dans les rêves, dans les états fébriles ou dans d’autres états physiques503. Floumoy montra que les « romans de l’imagination subliminale » vécus par son médium Hélène Smith se rapportaient pour une large part aux souvenirs « cryptomnésiques » de livres qu’elle avait lus dans son enfance et qu’elle avait ensuite oubliés. La cryptomnésie permet aussi d’expliquer les cas de pseudo-plagiat littéraire. Jung, par exemple, découvrit que tout un paragraphe du Zarathoustra de Nietzsche provenait d’un article du quatrième volume des Blatter von Prevorst (la revue éditée par Justinus Kemer) ; or, il est avéré que Nietzsche dans sa jeunesse avait lu cette publication. Ce plagiat était très probablement inconscient, puisque le texte original est maladroitement déformé et qu’il est inséré de façon tout à fait inutile dans l’histoire de Zarathoustra194. Depuis lors, on a découvert bien d’autres exemples de pseudo-plagiat : certains auteurs semblent même y être particulièrement enclins. Ici encore, il faut citer Nietzsche. Lou Andreas-Salomé assure que la substance entière de sa Généalogie de la morale lui venait de Paul Rée, qui avait entretenu Nietzsche de sa conception : Nietzsche écouta attentivement Rée, fit siennes ses idées, puis, plus tard, lui témoigna son hostilité504 505. Selon H. Wagenvoort, Nietzsche était doté d’une capacité exceptionnelle pour assimiler très rapidement les idées des autres et oublier ensuite l’origine de ces idées506. Ainsi quand cette idée se présentait à nouveau à son esprit, il ne la reconnaissait pas pour étrangère et croyait sincèrement l’avoir conçue lui-même. C’est ainsi, toujours selon Wagenvoort, que Nietzsche emprunta à La Bible de l’humanité de Michelet l’essentiel des idées qu’il devait développer dans son Origine de la tragédie. Suivant d’autres critiques littéraires, la plupart des idées en apparence les plus originales de Nietzsche lui venaient d’Emerson, par voie de cryptomnésie507. De fait, la cryptomnésie semble être un processus si fréquent que Paul Valéry a pu y voir la principale source de la création littéraire : « Plagiaire est celui qui a mal digéré la substance des autres : il en rend les morceaux reconnaissables »508.

Déclin de la première psychiatrie dynamique

L’histoire de la première psychiatrie dynamique semble paradoxale : pendant un siècle entier (de 1784 à 1882), de nouvelles découvertes cherchèrent vainement à s’imposer, et, quand elles furent enfin acceptées par la « médecine officielle » avec Charcot et Bernheim, elles connurent à peine vingt années de succès brillants, suivies d’un déclin rapide. Ces vicissitudes de la première psychiatrie dynamique ont intrigué bien des chercheurs. Janet pensait qu’il y avait des modes, non seulement dans la manière de vivre, mais aussi en médecine. Après 1882, le monde médical s’engoua pour l’hypnotisme : des publications sur ce sujet parurent par centaines, jusqu’à ce qu’on atteignît un point de saturation et qu’on abandonnât cette mode. Cette explication peut être vraie, mais ce déclin rapide était dû sans doute aussi à des facteurs inhérents à l’hypnotisme lui-même.

En parcourant les publications de cette époque sur l’hypnotisme, on peut se faire une idée sur la nature de ces facteurs. Beaucoup d’hypnotiseurs, d’abord enthousiasmés par l’hypnotisme, s’aperçurent bientôt de ses inconvénients. N’importe qui n’était pas capable de devenir un bon hypnotiseur, et le meilleur hypnotiseur lui-même n’était pas capable d’hypnotiser n’importe qui. Il devint évident que bien des patients se prétendaient hypnotisés alors qu’il n’en était rien. Benedikt rapporte qu’il avait permis à certains de ses étudiants d’hypnotiser des malades venant en consultation : ces malades prétendaient être tombés dans le sommeil hypnotique, mais avouaient ensuite aux médecins plus âgés qu’ils avaient seulement fait semblant pour faire plaisir aux jeunes médecins509. On rapportait des cas semblables, non seulement à propos de Charcot (comme nous l’avons déjà vu), mais aussi de Forel, de Wetterstrand et d’autres hypnotiseurs expérimentés dont les malades prétendaient même être guéris parce qu’ils n’osaient pas contredire leurs médecins autoritaires.

Il arrivait aussi à des sujets de feindre l’hypnose pour se libérer plus facilement de secrets pénibles qu’ils aimaient été gênés de révéler sans cette mise en scène. Il en fut probablement ainsi dès les tout premiers débuts du magnétisme. Nous avons déjà rapporté l’étrange histoire d’un homme qui s’était fortement attaché à un ami auquel il accordait la confiance la plus absolue à l’état de veille, mais qui, sous l’effet de la crise magnétique, raconta au comte de Lutzelbourg que ce prétendu ami le trahissait et lui faisait du tort, et qui expliqua même ce qu’il fallait faire pour transférer cette connaissance de la « crise » à l’état de veille510. On pourrait citer bien d’autres exemples semblables. Le docteur Bonjour511, psychothérapeute suisse, observa en 1895 que certains malades révélaient sous hypnose des choses pénibles qu’ils prétendaient ignorer à l’état de veille, et dont ils finissaient pourtant par avouer qu’ils avaient toujours eu connaissance, mais n’avaient pas osé en parler.

Un inconvénient plus grave était la tendance à la simulation inconsciente qui se manifestait chez beaucoup de sujets hypnotisés, et qui les amenait à deviner les intentions de l’hypnotiseur et à s’y conformer. C’est ainsi que Bernheim écrit : « On ne saurait croire avec quelle finesse certains hypnotisés flairent, si je puis dire ainsi, l’idée qu’ils doivent réaliser ; un mot, un geste, une intonation, les mettent sur la voie »512. Bergson, qui avait fait quelques recherches sur la prétendue lecture de la pensée sous hypnose, concluait : « […] un sujet, lorsqu’il reçoit l’ordre d’exécuter un tour de force tel que la lecture de la pensée, se conduira de très bonne foi comme ferait le moins scrupuleux et le plus adroit des charlatans, il mettra inconsciemment en œuvre des moyens dont nous soupçonnons à peine l’existence, une hyperesthésie de la vue, par exemple, ou de tout autre sens […]

inconsciemment aussi, nous lui aurons suggéré nous-mêmes cet appel à des moyens illicites en lui donnant un ordre qu’il est incapable d’exécuter d’une autre manière »513. Crocq, médecin belge, raconte comment, après avoir obtenu des résultats merveilleux avec l’hypnotisme, il finit par se rendre compte de certains faits :

« J’ai beaucoup pratiqué l’expérimentation hypnotique et j’ai obtenu des choses en apparence merveilleuses. C’est pourquoi je suis devenu excessivement prudent. J’ai provoqué d’ufte manière réellement surprenante l’extériorisation de la sensibilité, la visibilité des effluves magnétiques et électriques et j’ai failli être victime de mes sujets, tant les expériences réussissaient bien. Mais l’observation attentive des faits m’a convaincu qu’il s’agissait tout simplement d’auto-suggestions. Il ne faut pas oublier que le sujet hypnotisé cherche, par tous les moyens possibles, à satisfaire son hypnotiseur, à réaliser non seulement ses ordres mais encore ses pensées. Le somnambule scrute le cerveau de l’hypnotiseur qui ne se met généralement pas en garde contre la sensibilité extraordinaire que peut acquérir son sujet et qui ne se rend pas toujours compte qu’un indice, imperceptible pour les sujets éveillés, devient un signe de la plus haute importance pour le sujet endormi »514.

Crocq ajoutait qu’il en était de même pour l’hystérie : « […] je pose le principe suivant : Si vous voulez vous tromper, expérimentez sur des hystériques. »

Delbœuf, un autre Belge, qui avait visité la Salpêtrière et l’Ecole de Nancy en 1886, commentait les différences frappantes entre les résultats obtenus par Charcot, par Bernheim et par l’hypnotiseur ambulant Donato515. Delbœuf en concluait que non seulement l’hypnotiseur exerce une action indéniable sur son sujet (« tel maître, tel disciple »), mais que le sujet hypnotisé exerce de son côté une influence suggestive encore plus forte sur son hypnotiseur (« tel disciple, tel maître »). Le premier sujet hypnotisé imprime dans l’esprit de l’hypnotiseur une méthode, ainsi que l’attente de certains résultats, qui lui serviront de référence quand il traitera d’autres sujets. En outre, l’hypnotiseur qui a contracté telle ou telle habitude transmettra sa méthode et ses théories à ses disciples, d’où l’existence d’écoles rivales ayant chacune le monopole de phénomènes hypnotiques spécifiques. Il est intéressant de noter, en passant, que ces observations de Delbœuf ont été confirmées récemment à la suite de recherches nouvelles et personnelles effectuées par Martin Orne516. Il n’est pas étonnant que l’on ait souvent comparé la situation hypnotique à une folie à deux « dans laquelle on ne sait pas lequel est le plus fou des deux ». Dans les dernières années du XIXe siècle, ces observations négatives s’accumulèrent au point de donner lieu à une puissante réaction contre l’utilisation de l’hypnotisme et contre les théories de l’époque sur l’hystérie. On trouve, parmi les chefs de file de cette réaction, des hommes qui avaient mené pendant des années des expériences sur la métalloscopie, l’action des médicaments à distance et le transfert des symptômes d’un malade sur un autre. Janet, qui s’était montré très prudent, et avait effectué des expériences sur l’hypnotisme et sur les hystériques sans se laisser prendre au piège, fut un des rares à ne retenir des doctrines de la première psychiatrie dynamique que ce qui avait fait ses preuves. «

Le rejet de la première psychiatrie dynamique fut aussi brusque et irraisonné que l’avait été la mode qui lui avait valu un tel succès dans les années 1880. Cette première psychiatrie dynamique se vit ainsi rejetée, en dépit de la résistance de certains de ses adeptes qui étaient en train de découvrir des faits nouveaux et riches en promesses. Telles étaient, par exemple, les nouvelles méthodes de catharsis hypnotique, avec lesquelles Janet expérimentait depuis 1886, suivi par Breuer et Freud en 1893 et 1895, et sur lesquelles nous reviendrons en d’autres parties de ce livre. Il y avait aussi la méthode imaginée par Oskar Vogt, qu’il appelait « hypnose partielle »517. Cette méthode nécessitait des sujets aisément hypnotisables, capables par ailleurs de garder leur esprit critique sous hypnose. On demandait au sujet hypnotisé de concentrer son attention sur un fait ou un souvenir précis, ce qui lui permettait d’explorer le substratum inconscient d’un sentiment particulier, présent ou passé, d’une association, d’un rêve ou d’un symptôme psychopathologique. Notons, en passant, que cette forme particulière d’hypnose s’apparente de près à celle décrite par Ainslie Meares sous le nom de « Y-State »518. Frederick Myers, qui avait parfaitement conscience des pièges et des aberrations de l’hypnotisme, de l’hystérie et du dédoublement de la personnalité, soulignait avec insistance les progrès authentiques que ces notions nous avaient valu dans notre connaissance de l’esprit humain et ceux que l’on pouvait encore en attendre dans l’avenir519. Il notait, par exemple, que la personnalité seconde n’était pas nécessairement inférieure à la personnalité principale, qu’elle représentait parfois, au contraire, un net progrès (c’était là une idée que Jung devait développer plus tard). Quoi qu’il en soit, « les découvertes successives des stupéfiants, des narcotiques proprement dits et des anesthésiques ont représenté trois étapes importantes dans notre maîtrise croissante du système nerveux » – et la découverte de l’hypnose représentait un pas de plus. L’hypnose permettait à bien des sujets de goûter une détente et une liberté d’esprit dont ils étaient incapables à l’état de veille : « J’ose affirmer que la transe hypnotique […] n’est pas sans présenter quelque analogie avec le génie, tout autant qu’avec l’hystérie. Pour des sujets sans grande éducation, l’hypnose a représenté l’état mental le plus élevé auquel ils aient jamais eu accès ; mieux comprise et appliquée à des sujets de plus haut niveau, elle devrait permettre des envols de la pensée plus libres et plus soutenus que ceux auxquels nous font accéder nos efforts à l’état de veille, au long de nos journées agitées et fragmentaires. Un jour viendra peut-être, expliquait Myers, où l’homme ne se contentera pas de passer alternativement de la veille au sommeil, mais où d’autres états coexisteront avec ces deux états fondamentaux ». Myers rappelait enfin que l’hypnose comptait à son actif des guérisons remarquables et définitives. Se tournant vers l’avenir, il estimait que notre connaissance de ces états pourrait s’amplifier et être utilisée selon trois onentatmns nouvelles : le progrès moral, grâce à « des suggestions hypnotiques salutaires » 1 acquisition d « un état d’insensibilité à l’égard de la douleur physique » ; enfin, l’accroissement de notre puissance psychique, grâce à la dissocia-üon des composants de l’être selon des méthodes nouvelles et originales Ces prédictions de Myers devaient se concrétiser dans la méthode d’autosuggestion de Coué, dans la technique de l’accouchement sans douleur, et dans le traitement autogène de Schultz.

Mais il est évidemment plus facile de rejeter en bloc un système qui a incorporé des erreurs que de se livrer à la tâche difficile de séparer le bon grain et ivraie, et pour conclure avec Janet : « l’hypnotisme est bien mort… jusqu’à ce qu’il ressuscite ». J M

Conclusion

La première psychiatrie dynamique représentait un système de connaissances parfaitement structuré qui, malgré ses inévitables fluctuations, constituait bien plus une unité organique qu’on ne semble le reconnaître aujourd’hui Dans l’opi-mmCàTUne’ia Pre ? ière p^chiatrie dynamique a fait place, aux environs de 19U0, à des systèmes de psychiatrie dynamique entièrement nouveaux Cependant un examen attentif des faits montre qu’il n’y eut pas de brusque révolution mais au contraire un passage progressif de l’une aux autres, et que les nouveaux systèmes de psychiatrie dynamique ont retenu bien plus de la première psychia-tne dynamique qu’on ne le croit généralement. L’influence culturelle de la première psychiatrie dynamique a été très profonde et durable et elle imprègne encore la vie contemporaine à un degré insoupçonné.

nn0Uyf, aUX systèl”es de psychiatrie dynamique qui avaient incorporé de nombreux éléments de la première, assimilèrent aussi des connaissances provenant d autres sources. Ces nouveaux systèmes de psychiatrie dynamique ne sauraient se comprendre en dehors du climat social et culturel qui caractérisa le xixe siècle. C est à un rapide survol de ce conditionnement historique que sera consacré le chapitre suivant. M M


321 Justinus Kemer, Geschichten Besessener neuerer Zeiten. Beobachtungen aus dem Gebiete kakodamonischer-magnetischer Erscheinungen […] nebst Reflexionen von CA. Eschenmayer über Besessensein und Zauber, 2e éd. augm., Karlsruhe, G. Braun, 1835.

322 Montaigne, Essais (1581), éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1940, p. 110-120.

323 Lodovico Antonio Muratori, Délia Forza délia Fantasia Umana, Venise, Presso Giam-batista Pasquali, 1745.

324 Otto Stoll, Suggestion und Hypnotismus in der Vôlkerpsychologie, 2' éd., Leipzig, Von Weit und Co., 1904.

325 James Braid, Neurhypnology ; or, the Rationale ofNervous Sleep, Considered in Relation with Animal Magnetism, Londres, John Chruchill, 1843.

326 Au dire de Janet, cette théorie a été soutenue par Bertrand, Deleuze, Braid, Noizet, Lié-beault, Charcot et l’École de la Salpêtrière. Puységur parle effectivement de « somnambulisme magnétique » dès 1809, in Suite des mémoires pour servir à l’histoire et à l’établissement du magnétisme animal, 2e éd., Paris, Cellot, 1809, p. 221.

327 Pierre Janet, Les Médications psychologiques, Paris, Alcan, 1919,1, p. 267-271.

328 Mouillesaux, cité dans Rudolf Tischner, « Franz Anton Mesmer. Leben, Werk und Wir-kungen », Münchner Beitrage zur Geschichte und Literatur des Naturwissenschaften und Medizin, I, n°* 9/10 (1928), p. 541-714.

329 J.P.F. Deleuze, Instructions pratiques sur le magnétisme animal, Paris, Baillière, 1825,

p. 118.

330 A. Bertrand, Traité du somnambulisme, Paris, Dentu, 1823, p. 298-299.

331 Comte de Lovenhielm, Bibliothèque du magnétisme animal, V (1818), p. 228-240.

332 Pierre Janet, Les Médications psychologiques, op. cit., I, p. 281-283.

333 J. Charpignon, Physiologie, médecine et métaphysique du magnétisme, Paris, Baillière, 1848, p. 364-365.

334 Baron du Potet, cité par Pierre Janet dans Les Médications psychologiques, op. cit., I, p. 141.

335 Eugen Bleuler, « Zur Psychologie der Hypnose », Münchener medizinische Wochenschrift, XXXVI (1889), p. 76-77.

336 Berthold Stokvis, « Selbsterleben im hypnotischen Experiment », Zeitschrift fur Psychothérapie, VI (1956), p. 97-107.

337 Albert de Rochas, Les Vies successives. Documents pour l’étude de cette question, Paris, Chacomac, 1911.

338 Tardif de Montrevel, Essai sur la théorie du somnambulisme magnétique, Londres, novembre 1785.

339 Alphonse Teste, Manuel pratique du magnétisme animal, 3' éd., Paris, Baillière, 1846, p. 486-493.

340 P.J.C. Debreyne, Pensées d’un croyant catholique, Paris, Poussielgue-Rusand, 1844, p. 340-457.

341 Baron du Potet, La Magie dévoilée, ou principes de science occulte, 3' éd., Paris, Vigot, 1893, p. 1-58.

342 H. Bernheim, « Les hallucinations rétroactives suggérées dans le sommeil naturel ou artificiel », Premier Congrès international de l’hypnotisme expérimental et thérapeutique (Paris, 8-12 août 1889), Paris, Doin, 1890, p. 291-294.

343 J.M. Charcot, Leçons du mardi à la Salpêtrière. Policlinique, 1888-1889, Paris, Progrès médical, 1889, p. 247-256.

344 Parmi les publications modernes, voir en particulier J.H. Schultz, Gesundheitsschadi-gungen nach Hypnose, Ergebnisse einer Sammelforschung, Halle, C. Marhold, 1922.

345 Reproduit dans Claude Burdin et Frédéric Dubois, Histoire académique du magnétisme animal, Paris, Baillière, 1841.

346 Theodor Meynert, Klinische Vorlesungen über Psychiatrie auf wissenschaftlichen Grundlagen, Vienne, W. Braumüller, 1889-1890, p. 197.

347 Frederick Myers, « Automatic Writing », Proceedings of the Society for Psychical Research, 01 (1885), p. 1-63 ; IV (1886-1887), p. 209-261.

348 William James, « Automatic Writing », Proceedings of the American Society for Psychical Research, I (1885-1889), p. 548-564.

349 Baron du Potet, La Magie dévoilée, ou principes de science occulte, Paris, Pommaret et Moreau, 1852.

350 Théodore Floumoy, Des Indes à la planète Mars. Étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, Paris et Genève, Atar, 1900 ; Esprits et médiums, Genève, Kündig, 1909.

351 Petetin, Mémoire sur la découverte des phénomènes que présentent la catalepsie et le somnambulisme, symptômes de l’affection hystérique essentielle, Lyon, 1785 ; Mémoire sur la découverte des phénomènes de l’affection hystérique essentielle et sur la méthode curative de cette maladie, 2' partie, 1785.

352 Claude-Étienne Bourdin, Traité de la catalepsie, Paris, Rouvier, 1841.

353 J.T. Puel, De la catalepsie, Paris, Baillière, 1856.

354 P. Briquet, Traité clinique et thérapeutique de l’hystérie, Paris, Baillière, 1859.

355 James Cowles Prichard, A Treatise on Insanity and OtherDisordersAffecting the Mind, Londres, Sherwood, Gilbert and Piper, 1835, p. 454-458.

356 Gérard de Nerval, Octavie (1842), in Œuvres, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1952, p. 305-312.

357 Wilhelm Jensen, Gradiva. Ein pompejanisches Phantasiestück, Dresde et Leipzig, C. Reissner, 1903.

358 André Breton, Les Vases communicants, Paris, Édition des cahiers libres, 1932.

359 Anselm Feuerbach, Aktenmassige Darstellung merkwürdiger Verbrechen, 2 vol., Gies-sen, Heyer, 1828.

360 J.M. Charcot, Leçons du mardi à la Salpêtrière, op. cit., p. 317-322.

361 M. Naef, « Ein Fall von temporârer totaler teilweise rétrograder Amnesie (durch Suggestion geheilt) », Zeitschrift fur Hypnotismus, VI (1897), p. 321-354.

362 F. Raymond et Pierre Janet, « Les délires ambulatoires ou les fugues », Gazette des hôpitaux, LXVIII (1895), p. 754-762.

363 Saint Augustin, Confessions, X, paragr. 41.

364 A. Jundt, Rulman Merswin et l ’ami de Dieu de l ’Oberland. Un problème de psychologie religieuse, Paris, Fischbacher, 1890.

365 Eberhardt Gmelin, Materialen für die Anthropologie, I, Tübingen, Cotta, 1791, p. 3-89.

366 Johann Christian Reil, Rhapsodien über die Anwendung der psychischen Kurmethode auf Geisteszerriittungen, Halle, Curt, 1803, p. 71-78 et 93-96.

367 Erasmus Darwin, Zoonomia, or the Laws of Organic Life, 3e éd., Londres, Johnson, 1801, H, 131.

368 J.K. Mitchell est censé avoir publié l’histoire de Mary Reynolds dans le Medical Repo-sitory en 1815 ou au cours des quelques années suivantes. Mrs. Alice D. Weaver, bibliothécaire de l’Académie de médecine de New York, a parcouru la collection tout entière sans trouver mention d’un article ou d’une lettre du Dr. Mitchell concernant le cas de Mary Reynolds.

369 Reverend William S. Plumer, « Mary Reynolds : A Case of Double Consciousness », Harper’s New Monthly Magazine, XX (1859-1860), 807-812.

370 Robert Macnish, The Philosophy of Sleep, 3e éd., Glasgow, W.R. M’Phun, 1836, p. 187.

371 Pierre Janet, Les Névroses, Paris, Flammarion, 1909, p. 246-259.

372 Dr Despine père, De l’emploi du magnétisme animal et des eaux minérales dans le traitement des maladies nerveuses, suivi d’une observation très curieuse de guérison de névropathie, Paris, Germer, Baillière, 1840.

373 L’auteur est redevable de ces détails à M. A. Schnegg, l’archiviste de Neuchâtel, et à M. H. Jung, consul de Suisse au Havre.

374 Parmi les études générales sur la personnalité multiple, les plus importantes, par ordre chronologique, sont :

Théodule Ribot, Les Maladies de la personnalité, Paris, Alcan, 1888.

H. Bourru et P. Burot, Variations de la personnalité, Paris, Baillère, 1888.

J.M. Charcot, Leçons du mardi à la Salpêtrière, Paris, Progrès médical, 1889.

Alfred Binet, Les Altérations de la personnalité, Paris, Alcan, 1892.

Max Dessoir, Dos Doppel-Ich, Leipzig, Giinther, 1892.

Frederick Myers, Human Personality and Its Survival from Bodily Death, 2 vol., Londres, Longmans, Green and Co., 1903.

T.K. Oesterreich, Phanomenologie des Ich, Leipzig, Barth, 1910.

Morton Prince, The Unconscious, New York, Macmillan and Co., 1914, p. 147-310.

T.W. Mitchell, « Divisions of the Self and Co-Consciousness », in Problems of Personality : Studies Presented to Dr Morton Prince, Macfie Campbell ed., New York, 1925, p. 191-203. Pierre Janet, L’Évolution psychologique de la personnalité, Paris, Chahine, 1929, p. 483-506. W.S. Taylor et Mabel F. Martin, « Multiple Personality », Journal of Abnormal and Social Psychology, XXXIX (1944), p. 281-300.

Gardner Murphy, Personality, New York, Harper and Row, 1947, p. 433-451.

375 Théodore Floumoy, Des Indes à la planète Mars, op. cit.

376 G.E. Morselli, « Mescalina e Schizofrenia », Revista de psicologia, XL-XLI (1944-1945), p. 1-23.

377 Max Bircher-Benner, Der Menschenseele Not, Erkrankung und Gesundung, Zurich, Wendepunkt-Verlag, 1933, II, p. 288-310.

378 Charles E. Cory, « A Divided Self », Journal of Abnormal Psychology, XTV (1919-1920), p. 281-291.

379 Richard Hodgson, « A Case of Double Consciousness », Proceedings ofthe Society of Psychical Research, VII (1891-1892), p. 221-255.

380 William James, The Principles of Psychology, 2 vol., New York, Holt, 1890.

381 S.I. Franz, Persons One and Three. A Study in Multiple Personalities, New York, McGraw-Hill, Inc., 1933.

382 Étienne Eugène Azam, Hypnotisme, double conscience et altération de la personnalité, préface de J.M. Charcot, Paris, Baillière, 1887.

383 G.E. Morselli, « Sulla dissoziazione mentale », Rivista sperimentale di freniatria, LIV (1930), p. 209-322.

384 Beppino Disertori : « Sulla biologia dell’ isterismo », Rivista sperimentale difreniatria, LXIII (1939).

385 Pierre Janet, L’Automatisme psychologique, Paris, Alcan, 1889, p. 318.

386 Morton Prince, The Dissociation ofa Personality, New York et Londres, Longmans, Green and Co., 1906.

387 Walter Franklin Prince, « The Doris Case of Quintuple Personality », Journal of Abnormal Psychology, XI (1916-1917), p. 73-122. James H. Hyslop et Walter Franklin Prince, « The Doris Fisher Case of Multiple Personality », Journal of the American Society of Psychical Research, X (1916), p. 381-399,436-454,485-504,541-558,613-631,661-678.

388 Alfred Binet, La Suggestibilité, Paris, Schleicher, 1900.

389 Emil Lucka, « Verdoppelungen des Ich », Preussisclie Jahrbücher, CXV, n° 1 (1904), p. 54-83.

390 Gardner Murphy, Personality, New York, Harper and Row, 1947, p. 433-451.

391 G.E. Morselli, « Le Personalita altemanti », Revista de psicologia normale, patologica eapplicata, XLII (1946), p. 24-52.

392 G.E. Morselli, « Personalita alternante e patologia affetiva », Archivio de psicologia, neurologia i psichiatria, XIV (1953), p. 579-589.

393 Hans Binder, « Das anonyme Briefschreiben », Schweizer Archiv fiir Neurologie und Psychiatrie, LXI (1948), p. 41-43, et LXII, p. 11-56 (cas d’Alber F. et Beinrich L.).

394 Corbett H. Thipgen et Hervey Cleckley, The Three Faces of Eve, New York, Mac Graw-HiU, Inc., 1957.

395 P. Briquet, Traité clinique et thérapeutique de l’hystérie, Paris, Baillière, 1859.

396 Anonyme, Mesmerism : Its History, Phenomena, and Practice : with Reports of Cases developed in Scotland, Édimbourg, Fraser and Co., 1843, p. 101-106.

397 Paul Richer, Études cliniques sur l’hystéro-épilepsie ou grande hystérie […], Paris, Delahaye et Lecrosnier, 1881.

398 Alfred Binet, On Double Consciousness. Experimental Psychological Studies, Chicago, Open Court Publishing Co., 1889-1890.

399 A.F.A. King, « Hysteria », The American Journal of Obstetrics, XXIV, n° 5 (mai 1891), p. 513-532.

400 C’est ce qu’a bien compris et développé Jules de Gaultier, Le Génie de Flaubert, Paris, Mercure de France, 1913, p. 101-110.

401 Max Dessoir, Das Doppel-Ich, Leipzig, Günther, 1890. (Les éditions ultérieures se sont enrichies de faits empruntés à Binet, Janet Myers, Gumey et d’autres.)

402 Richard Hennig, « Beitrâge zur Psychologie des Doppel-Ich », Zeitschrift fur Psychologie, XLIX (1908), p. 1-55.

403 Le Sommeil magnétique expliqué par le somnambule Alexis en état de lucidité, introduction de Henry Delaage, Paris, Dentu, 1856.

404 J.-P. Durand (de Gros), Polyzoïsme ou pluralité animale chez l’homme, Paris, Imprimerie Hennuyer, 1868. J.-P. Philips (pseudonyme de Durand), Électro-dynamisme vital, Paris, Baillière, 1855. J.-P. Durand (de Gros), Ontologie et psychologie physiologiques, Paris, Bail-hère, 1871.

405 Edmond Colsenet, Études sur la vie inconsciente de l’esprit, Paris, Baillière, 1880.

406 J.C. Reil, Rhapsodien über die Anwendung der psychischen Kurmethode auf Geistes-zerrüttungen, op. cit., p. 93.

407 G.N.M. Tyrrell, Personality ofMan, Baltimore, Penguin Books, Inc., 1947, p. 158-160 et 198.

408 D’après G. de Morsier, le principe de l’idéodynamisme a été introduit en psychiatrie par Esquirol, qui l’avait repris de la psychologie des « facultés de l’âme » enseignée par Laromiguière dont il avait suivi les cours. Voir G. de Morsier, « Les hallucinations », Revue d’oto-neuro-ophtalmologie, XVI (1938), p. 244-352.

409 A.A. Liébeault, Ébauche de psychologie, Paris, Masson, 1873, p. 176.

410 J.M. Charcot, Leçons sur les maladies du système nerveux, in Œuvres complètes, El, p. 335-337.

411 Pierre Janet, L’Automatisme psychologique, op. cit., p. 436.

412 Poul Bjerre, The History and Practice of Psychoanalysis, trad. angl., éd. revue, Boston, Badger, 1920, p. 198-217.

413 Hippolyte Bernheim, De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, Paris, Doin, 1886.

414 Aldous Huxley, The Devils ofLoudun, New York, Harper and Row, 1952, p. 183.

415 Noizet, Mémoire sur le somnambulisme et le magnétisme animal, adressé en 1820 à l’Académie royale de Berlin, Paris, Plon, 1854, p. 96.

416 Anonyme, La Vision, contenant l’explication de l’écrit intitulé : Traces du magnétisme et la théorie des vrais sages. A Memphis, Paris, Couturier, 1784, p. 22-26.

417 Tardif de Montrevel, Essais sur la théorie du somnambulisme magnétique, op. cit.

418 Villers, Le Magnétiseur amoureux, Genève, 1787.

419 J.A. Klinger, De Magnetismo Animali, Wirceburgi, Nitribit, 1817.

420 Friedrich Hufeland, Über Sympathie, Weimar, Verlag des Landes-Industrie Comptoir,

1811, p. 110.

421 Charpignon, Physiologie, médecine et métaphysique du magnétisme, 2e éd., Paris, Baillière, 1848.

422 Gotthilf Heinrich von Schubert, Antsichten von der Nachtseite der Naturwissenschaft, Leipzig, Weigel, 1808.

423 Anonyme, Mesmerism : Its History, Phenomena, and Practice : with Reports of Cases developed in Scotland, op. cit., p. 101-106.

424 Albert Ruault, « Le mécanisme de la suggestion hypnotique », Revue philosophique, XX (1886), (U), 676-697.

425 Pierre Janet, L’Automatisme psychologique, op. cit., p. 283-290.

426 Albert Moll, « Der Rapport in der Hypnose », Schriften der Gesellschaft fur psycho-logische Forschung, Leipzig, Abel, 1982, III, IV, p. 273-514.

427 Pierre Janet, « L’influence somnambulique et le besoin de direction », III. Intematio-naler Kongress fur Psychologie in München, 1896, Munich, J.F. Lehmann, 1897, p. 143-147.

428 Pierre Janet, « L’influence somnambulique et le besoin de direction », Revue philosophique, XLIII (1897), (I), p. 113-143.

429 Paul Sollier, L’Hystérie et son traitement, Paris, Alcan, 1901, p. 161.

430 Aubin Gauthier, Traité pratique du magnétisme et du somnambulisme, Paris, Baillière, 1845, p. 20-75 et 309-354.

431 Baron du Potet, La Magie dévoilée, ou principes de science occulte, 3e éd., op. cit,, p. 1-58.

432 R. comte de Maricourt, Souvenirs d’un magnétiseur, Paris, Plon, 1884.

433 Charles Lafontaine, Souvenirs d’un magnétiseur, 2 vol., Paris, Germer-B. Baillière, 1886.

434 Auguste Lassaigne, Mémoires d’un magnétiseur, contenant la biographie de la somnambule Prudence Bernard, Paris, Baillière et Dentu, 1851.

435 Lichtenbergs Magazin fur das Neueste aus der Physik und Naturgeschichte, IV (1786), p. 201-203.

436 Henry Brunschwig, La Crise de l 'État prussien à la fin du XVIIIe siècle et la genèse de la mentalité romantique, Paris, PUF, 1947, p. 197-200.

437 Xavier Léon, Fichte et son temps, H, Fichte à Berlin (1789-1813), 2e partie, Paris, Colin, 1927, p. 280-282.

438 Wilhelm Gwinner, Arthur Schopenhauer aus persônlichem Umgang dargestellt, Leipzig, Brockhaus, 1922.

439 Arthur Schopenhauer, Versuch iiber das Geistersehn und was damit zusammenhüngt, in Parerga und Paralipomena I, Sümtliche Werke TV, Leipzig, Reclam, n.d., p. 304.

440 K.J.H. Windischmann, Versuch über den Gang der Bildung in der heilenden Kunst, Francfort, Andrea, 1809. Über Etwas, das der Heilkunst Noth thut, Leipzig, Cnobloch, 1824.

441 Joseph Ennemoser, Der Magnetismus nach der allseitigen Beziehung seines Wesens, seiner Erscheinungen, Anwendung und Entrütselnung, Leipzig, Brockhaus, 1819. Der Magnetismus im Verhaltnis zur Natur und Religion, Stuttgart et Tübingen, Cotta, 1842.

442 Johann Nepomuk von Ringseis, System derMedizin, Regensburg, Manz, 1841.

443 Paul Sucher, Les Sources du merveilleux chez E.T.A. Hoffmann, Paris, Librairie Félix Alcan, 1912.

444 E.T.A. Hoffmann, Das Sanktus, in Samtliche Werke, Rudolf Frank éd., Munich et Leipzig, Rosi, 1924, IX, p. 143-163.

445 Comte de Las Cases, Le Mémorial de Sainte-Hélène (1823), éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1956, p. 918.

446 Henri Lacordaire, Conférences de Notre-Dame de Paris, n, Paris, Sagnier et Bray, 1847, p. 467-470.

447 Fernand Baldensperger, Orientations étrangères chez Honoré de Balzac, Paris, Champion, 1927.

448 Paul Bourget, Au service de l’ordre, Paris, Plon, 1929,1, p. 243.

449 Joseph Adolphe Gentil, Initiation aux mystères secrets de la théorie et de la pratique du Magnétisme, suivie d’expériences faites à Monte-Cristo chez Alexandre Dumas, Paris, Robert, 1849.

450 Alexandre Dumas, Mémoires d’un médecin, Joseph Balsamo, Paris, Fellens et Dufour, 1846-1848.

451 Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, 2 vol., Paris, Dumont, 1834.

452 Voir Jérôme M. Schneck, « Robert Browning and Mesmerism », Bulletin ofthe Medical Library Association, XLIV (1956), p. 443-451.

453 Joseph Jackson ed., The Philosophy of Animal Magnetism by a Gentleman of Philadelphia, Philadephie, 1928.

454 Edgar Allan Poe, « The Facts in the Case of Mr Valdemar », The American Review (December 1845). Mesmerism in Articulo Mortis. An Astounding and Horrifying Narrative, Showing the Extraordinary Power of Mesmerism in Arresting the Progress ofDeath. By Edgar A. Poe, Esq., of New York, Londres, Short and Co., 1846.

455 G. Mabru, Les Magnétiseurs jugés par eux-mêmes. Nouvelle enquête sur le magnétisme animal, Paris, Mallet-Bachelier, 1858, p. 512-517.

456 On trouvera une bibliographie relative à ce sujet dans E. Menninger-Lerchenthal, Der Doppelgünger, Berne, Hans Huber, 1946.

457 E.T.A. Hoffmann, « Die Elixiere des Teufels », in Sâmtliche Werke, op. cit., IV, p. 13-365.

458 Edgar Allan Poe, William Wilson, d’abord publié dans le Gentleman’s Magazine de Burton (octobre 1839).

459 Fedor Dostoïevski, Le Double, d’abord publié dans le périodique Otechestvenniya zapiski (1846).

460 Gustave Simon, Les Tables tournantes de Jersey, Paris, Conrad, 1923.

461 Camille Flammarion, Les Habitants de l’autre monde, révélations d’outre-tombe, Paris, Ledoyen, 1862-1863.

462 Patience Worth, The Sorry Taie : A Story ofthe Time of Christ, New York, Holt, Rinehart and Winston, Inc., 1917. Hope Trueblood, New York, Holt, Rinehart and Winston, Inc., 1918. The Pot upon the Wheel, Saint Louis, The Dorset Press, 1921. Light from Beyond, Brooklyn, Patience Worth Publishing Co., s.d. Telka. An Idyll of Médiéval England, New York, Patience Worth Publishing Co., Londres, Routledge and Kegan Paul, 1928.

463 Casper S. Yost, Patience Worth : A Psychic Mystery, New York, Holt, Rinehart and Winston, Inc., 1916.

464 Walter Franklin Prince, The Case of Patience Worth. A Critical Study of Certain Unu-sual Phenomena, Boston Society for Psychical Research, 1927.

465 G.N.M. Tyrrell, Personality of Man, op. cit., p. 134-143.

466 Jules Bois, Le Miracle moderne, Paris, Ollendorf, 1907, p. 145-163.

467 Charpignon, Rapports du magnétisme avec la jurisprudence et la médecine légale, Paris, Baillière, 1860.

468 Cité par Crocq, L’Hypnotisme scientifique, Paris, Société d’éditions scientifiques, 1900, p. 267-269.

469 Baron von Schrenck-Notzing, « La suggestion et l’hypnotisme dans leurs rapports avec la jurisprudence », in IIe Congrès international de l’hypnotisme (Paris, 1900), Paris, Vigot, 1902, p. 121-131.

470 Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Paris, Alcan, 1895.

471 Émile Magnin, L’Art et l’hypnose, Paris, Alcan, 1907.

472 Hector Malot, Conscience, Paris, Charpentier, 1888.

473 Gilbert Augustin Thierry, Marfa. Le Palimpseste, Paris, Dumont, 1887.

474 Jules Claretie, Jean Montas, Paris, Dentu, 1885.

475 George du Maurier, Trilby, New York, Harper and Row, Publ., 1894.

476 Guy de Maupassant, « Le Horla » (1886), in Œuvres complètes, XII, Paris, Louis Conrad, 1927.

477 Léon Gozlan, Le Médecin du Pecq, 3 vol., Paris, Werdet, 1839.

478 Jules Claretie, L’ObsessionMoi et l’autre, Paris, Lafitte, 1908.

479 Charles Epheyre, « Sœur Marthe », Revue des Deux Mondes, XCIII (1889), p. 384-431.

480 Léon Hennique, Minnie Brandon, Paris, Fasquelle, 1899.

481 William Mintom, Le Somnambule, Paris, Ghio, 1880.

482 Paul Lindau, Der Andere, New York, I, Goldmann, 1893. Adaptation française : Le Procureur Hallers, in Petite Illustration, n° 46, Paris, janvier 1914.

483 Robert Louis Stevenson, The Strange Case of Dr. Jekyll and Mr. Hyde, Londres, Longmans and Co., 1886.

484 Robert Louis Stevenson, « A Chapter on Dreams », in Across the Plains, with Other Memories and Essays, New York, Scribner’s Sons, 1892.

485 Paul Bourget, L’Irréprochable, Paris, Lemerre, 1883.

486 Marcel Prévost, Le Jardin secret, Paris, Lemerre, 1897.

487 Marcel Proust, « Le Temps retrouvé », in A la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, 1961, H !, p. 716.

488 Adrien Proust, « Automatisme ambulatoire chez un hystérique », Bulletin médical, IV (1890), (I), p. 107-108.

489 Hippolyte Taine, De l’intelligence, 2 vol., Paris, Hachette, 1870.

490 Th. Ribot, Les Maladies de la mémoire, Paris, Baillière, 1885. Les Maladies de la personnalité, Paris, Alcan, 1885.

491 Pierre Janet, The Major Symptoms ofHysteria, New York, Macmillan, 1907, p. 78.

492 Elizabeth Ganne de Beaucoudrey, La Psychologie et la métaphysique des idées-forces chez Alfred Fouillée, Paris, Vrin, 1936, p. 87-88.

493 Gilbert Maire, Bergson, mon maître, Paris, Grasset, 1935.

494 Henri Bergson, « Simulation inconsciente dans l’état d’hypnotisme », Revue philosophique, XXII (1886), (II), p. 525-531.

495 H. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, Alcan, 1889.

496 E. Spenlé, Essais sur l’idéalisme romantique en Allemagne, Paris, Hachette, 1904.

497 Paul Valéry, « Svedenborg », Nouvelle Revue française, CLVI (1936), p. 825-844 ; Œuvres, éd. Pléiade, I, Paris, Gallimard, 1957, p 867-883.

498 Francis Galton, « Antechamber of Consciousness », reproduit dans Inquiries into Human Faculty, Londres, Dent, 1907, p. 146-149.

499 Paul Chabaneix, Physiologie cérébrale. Le subconscient chez les artistes, les savants et les écrivains, Paris, Baillière, 1897.

500 C.G. Jung, Zarathoustra-lectures (inédit), Zurich, Institut C.G. Jung, printemps 1934. Ces vers de Nietzsche sont tirés d’un poème, « Sils-Maria », probablement dédié à Lou Andreas-Salomé.

501 Jules Romains, Souvenirs et confidences d’un écrivain, Paris, Fayard, 1958, p. 113-114 et 235-239. Saints de notre calendrier, Paris, Flammarion, 1952, p. 46-47.

502 Jean Delay, La Jeunesse d’André Gide, 2 vol., Paris, Gallimard, 1956-1957.

503 Entre autres exemples, voir Henry Freebom, « Temporary Réminiscence of a long-for-gotten Language during the Delirium of Broncho-Pneumonia », The Lancet, LXXX (1902), I, p. 1685-1686.

504 C.G. Jung, Zur Psychologie und Psychopathologie sogenannter occulter Phünomene, Leipzig, Oswald Mütze, 1902.

505 Lou Andreas-Salomé, Friedrich Nietzsche in seinen Werken, Vienne, Cari Konegen, 1894, p. 189-190.

506 H. Wagenvoort, « Die Entstehung von Nietzsches Geburt der Tragôdie », Mnemosyne, Ser. 4, XII (1959), p. 1-23.

507 Régis Michaud, Autour d’Emerson, Paris, Bossard, 1924.

508 Paul Valéry, Autres Rhumbs, Paris, Gallimard, 1927. Réédité dans Œuvres, éd. Pléiade, II, Paris, Gallimard, 1960, p. 677.

509 Moritz Benedikt, Hypnotismus und Suggestion. Eine klinisch-psychologische Studie, Leipzig et Vienne, Breitenstein, 1894, p. 66-67.

510 Comte de Lutzelbourg, Extraits des journaux d’un magnétiseur attaché à la Société des Amis réunis de Strasbourg, Strasbourg, Librairie académique, 1786, p. 47.

511 Docteur Bonjour, « La psychanalyse », Bibliothèque universelle et Revue suisse, 125e année, vol. 97 (1920), p. 226-239 et 337-354.

512 H. Bernheim, « De l’action médicamenteuse à distance », Revue de l’hypnotisme (1888), p. 164.

513 Henri Bergson, « Simulation inconsciente dans l’état d’hypnotisme », loc. cit.

514 Crocq, « Discussion d’une communication de Félix Régnault », in IF Congrès international de l’hypnotisme, op. cit., p. 95-96.

515 D. Delbœuf, « De l’influence de l’éducation et de l’imitation dans le somnambulisme provoqué », Revue philosophique, XXXII (1886), n° 2, p. 146-171.

516 Martin T. Orne, « Implications for Psychotherapy Derived from Current Research on the Nature of Hypnosis », American Journal of Psychiatry, CXVHI (1962), p. 1097-1103.

517 Oskar Vogt, « Valeur de l’hypnotisme comme moyen d’investigation psychologique », in IIe Congrès international de l’hypnotisme, op. cit., p. 63-71.

518 Ainslie Meares, « The Y-State, an Hypnotic Variant », International Journal of Clinical and Experimental Hypnosis, Vin (1960), p. 237-241.

519 Frederick W.H. Myers, « Multiplex Personality », The Nineteenth Century, XX (1886), p. 648-666.