Les fondements de la psychiatrie dynamique

Dans les chapitres précédents, nous avons passé en revue les principaux ancêtres de la psychiatrie dynamique (chapitre premier), nous avons décrit sa naissance aux environs de 1775 et son évolution historique de Mesmer à Charcot (chapitre II), enfin nous avons essayé de présenter un tableau d’ensemble de la première psychiatrie dynamique en tant que système ordonné et cohérent (chapitre in). Nous voudrions maintenant examiner son cadre social, économique et culturel, et voir comment la situation dans l’Europe de la fin du xvnr siècle peut expliquer – au moins jusqu’à un certain point – cette première forme de psychiatrie dynamique, et comment les changements intervenus au XIXe siècle ont contribué à susciter de nouveaux systèmes de psychiatrie dynamique. Les systèmes de Janet, de Freud, d’Adler et de Jung furent, à des degrés divers, les héritiers de cette première psychiatrie dynamique, mais ils subirent eux-mêmes l’influence de facteurs sociaux, de courants philosophiques, scientifiques et culturels que nous essaierons de passer en revue aussi brièvement que possible, compte tenu de la complexité d’un tel sujet.

Le cadre social

Nous ne saurions comprendre l’avènement du magnétisme animal et le glissement qui s’opéra entre la doctrine de Mesmer et la pratique de Puységur sans les replacer dans le cadre social de l’Europe de la fin du xvme siècle. Cent quatre-vingts ans sont peu de chose dans l’ensemble de l’histoire de l’humanité, mais il nous est pourtant très difficile de nous représenter la façon de vivre et de sentir de ces ancêtres qui nous ont légué leurs nationalités et leurs langues. Essayons toutefois de nous transporter en imagination dans l’Europe des années 1780 : comme tout nous paraîtrait étrange, comme nous nous sentirions loin de la façon de vivre de nos aïeux ! Il nous faudrait évidemment oublier la bombe atomique, la télévision, la radio, les avions, les autos, le téléphone, le chemin de fer et mille autres inventions et découvertes qui nous paraissent toutes naturelles. Les hommes et les femmes de ce temps nous paraîtraient sans doute presque aussi étrangers que les représentants d’une autre race. Ils étaient effectivement différents de nous, même d’un simple point de vue biologique : ils étaient plus petits, plus vigoureux et plus résistants (on ne connaissait pas encore l’anesthésie chirurgicale, il existait à peine quelques calmants et narcotiques ; les gens étaient habitués à souffrir et à voir souffrir). Les riches eux-mêmes, dans leur luxe, vivaient dans des conditions qui nous paraîtraient terriblement inconfortables. La majorité de la population se contentait d’une nourriture grossière et peu variée.

L’hygiène publique était encore dans l’enfance, les maladies infectieuses sévissaient incomparablement plus qu’aujourd’hui, au point qu’un quart environ de la population portait les marques de la variole. Les égouts, les installations sanitaires et les services de voirie étaient rudimentaires : les gens étaient habitués à la saleté et aux mauvaises odeurs. Pour nous imaginer ce qu’était la vie à cette époque, il nous faudrait oublier encore une bonne partie de nos façons de penser, de nos croyances et des habitudes intellectuelles qui nous sont les plus chères. La plupart des gens ignoraient tout de l’émulation intellectuelle dont nous nous glorifions aujourd’hui. Lisons n’importe quel roman de cette époque, par exemple Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, et essayons de nous représenter ce qu’était concrètement la vie de l’un de ses personnages : une telle vie nous apparaîtrait sans doute d’un ennui insupportable (quant à eux, notre mode de vie leur aurait probablement fait l’effet d’une frénésie dangereuse). La grande majorité de la population vivait à la campagne que hantaient encore les loups et autres bêtes sauvages. Les villes étaient bien plus petites, et même dans les grands centres comme Vienne et Paris, la vie quotidienne était teintée de provincialisme : les gens se connaissaient les uns les autres et formaient des communautés aux liens plus étroits que dans celles d’aujourd’hui.

La conception même de la vie à laquelle s’attachaient nos ancêtres nous paraîtrait tout aussi étrange. Leur mode de pensée était loin de la précision que nous exigeons aujourd’hui. Ils connaissaient sûrement beaucoup de choses curieuses aujourd’hui oubliées, mais ils cultivaient aussi un certain nombre d’idées, de superstitions et de préjugés qui nous paraîtraient absurdes. La plupart des gens n’avaient qu’une idée fort vague de la science. Quelques grands pionniers, tels que Priestley et Lavoisier, faisaient exception au milieu d’une foule de savants amateurs. La physique était surtout utilisée pour amuser ou tromper les gens, ou encore elle servait de passe-temps aux nobles et aux riches bourgeois qui avaient leur cabinet de physique. Le sentiment commençait cependant à s’imposer que l’humanité parvenait enfin à sa majorité, après de longs siècles d’ignorance, sentiment que venait renforcer un flot ininterrompu de découvertes. On saluait en Franklin l’homme qui avait su capter la foudre, tandis que Montgolfier pouvait se glorifier d’avoir inauguré la conquête de l’air. Les explorateurs faisaient part de leurs découvertes de contrées et de peuplades inconnues, en Océanie ou ailleurs. Au terme de son voyage autour du monde, le navigateur français Bougainville publia, en 1771, un ouvrage qui décrivait le prétendu bonheur naturel et l’extrême liberté de mœurs des Tahitiens : il enflamma les imaginations520. Commentant le récit de Bougainville, Diderot en conclut que pour atteindre aux bienfaits de la civilisation et de la morale (qu’il ne reniait pas pour autant) l’humanité avait dû sacrifier son bonheur naturel521. L’homme civilisé, écrivait-il, est le théâtre d’une lutte intérieure entre « l’homme naturel » et « l’homme moral et artificiel » : « tantôt l’homme naturel est le plus fort ; tantôt il est terrassé par l’homme moral et artificiel ; et dans l’un et l’autre cas, le triste monstre est tiraillé, tenaillé, tourmenté, étendu sur la roue », idée qui sera reprise par Nietzsche et Freud. La guerre de l’Indépendance américaine et l’instauration de la première république, outre-Atlantique, avaient suscité un vif enthousiasme en France où l’on se représentait cette nouvelle nation à l’image de l’ancienne Sparte eu de la République romaine. Court de Gébelin (un fervent admirateur de Mesmer) pensait avoir déchiffré les plus anciens mythes et avoir retrouvé la langue primitive de l’humanité. Bref, le public « éclairé » avait le sentiment de vivre une époque des merveilles où rien ne semblait impossible.

Les institutions sociales et politiques n’étaient pas moins différentes des nôtres. On connaissait partout, sous diverses formes, le système monarchique, à l’exception de quelques petites républiques comme les cantons suisses, et nous avons peine à imaginer de nos jours combien il pouvait apparaître incroyable qu’un pays aussi vaste que les colonies britanniques d’Amérique du Nord ait pu adopter une constitution républicaine. Les rois, les empereurs, les princes, les plus grands comme les plus petits, pouvaient compter sur le respect de leurs sujets, mais leur pouvoir était limité par le droit coutumier, les lois ou l’opinion publique. Une des différences les plus fondamentales entre cette époque et la nôtre réside dans la division rigoureuse de la société en classes, théoriquement nombreuses, pratiquement réduites à la distinction entre nobles et roturiers.

Les nobles se définissaient à l’origine comme des descendants des anciennes familles féodales ; mais peu de familles pouvaient effectivement se prévaloir de cette ancienneté : la plupart devaient leurs titres de noblesse aux services qu’ils avaient rendus à l’État, en assumant des charges publiques, ou encore au simple fait d’avoir acheté très cher des propriétés ou des charges auxquelles était attaché un titre de noblesse. L’aristocratie comportait elle-même toute une hiérarchie et il y avait, par ailleurs, une distinction fondamentale entre la noblesse d’épée et celle de robe. Mais en dehors de ces distinctions, il existait un certain nombre de traits communs : les nobles jouissaient tous de certains privilèges quant aux impôts, à la justice et aux écoles destinées à leurs enfants. Ils avaient le droit de porter l’épée et d’aller chasser où bon leur semblait. Mais ils étaient également soumis à des obligations rigoureuses et se voyaient interdire la plupart des métiers lucratifs. S’ils avaient le privilège de porter l’épée, il leur incombait tout naturellement de défendre leur souverain. Les aristocrates jouaient également un rôle important dans la marine, la diplomatie et le haut clergé. Les châteaux médiévaux, même encore habitables, n’étaient guère prisés : il n’en était plus question que dans les légendes et les « romans noirs ». La haute noblesse préférait de plus en plus vivre à la campagne dans des résidences paisibles tout en ayant un hôtel particulier en ville et en restant aussi proche que possible de la Cour. Cette classe avait donné naissance à un nouveau type de vie en société que caractérisaient une politesse exquise et un art subtil de la conversation dont la France, en particulier, avait le secret : d’où le prestige dont jouissaient la langue et les usages français dans les milieux aristocratiques de toute l’Europe. La haute noblesse se croyait obligée de maintenir un niveau de vie très élevé et très coûteux : des sommes énormes étaient engouffrées dans l’étalage du luxe et dans le jeu. Mais la noblesse, en France surtout, traversait une crise522. Les jeunes nobles français trouvaient de moins en moins de débouchés à leurs ambitions et à leur besoin d’activité. Par ailleurs, la bourgeoisie manifestait de plus en plus son hostilité à l’égard de l’aristocratie dont elle enviait les privilèges. La noblesse française réagissait de façon assez variée : beaucoup s’accrochaient désespérément à leurs privilèges qu’ils tenaient à conserver coûte que coûte. Un assez grand nombre se tournaient vers des activités philanthropiques ; certains même adoptaient les idées républicaines et s’enthousiasmaient pour la guerre d’indépendance américaine. Puisque les activités auxquelles ils pouvaient prétendre étaient assez limitées et que leur vie mondaine n’épuisait pas toute leur énergie, un bon nombre d’entre eux s’efforçaient de trouver de nouveaux exutoires à leur besoin d’activité : ils se lançaient dans des entreprises coloniales ou s’adonnaient à la recherche scientifique qu’ils prenaient fort au sérieux, même si de nos jours nous les qualifierions d’amateurs.

La bourgeoisie était la classe montante ; son nombre et sa puissance allaient croissant. Son mode de vie était très différent de celui de l’aristocratie. Celle-ci se signalait surtout par sa façon généreuse et ostentatoire de dépenser son argent, tandis que la bourgeoisie considérait l’épargne et le travail comme des vertus essentielles. Le prolétariat étaient encore pratiquement inexistant en Europe continentale (la révolution industrielle, qui avait débuté en Angleterre dans les années 1760, n’avait pas encore franchi la Manche). Au bas de l’échelle sociale se trouvaient les paysans qui représentaient la grande majorité de la population. La condition des paysans a fait l’objet d’opinions divergentes : beaucoup d’historiens font une peinture assez sombre de leur vie misérable et de leurs souffrances ; d’autres constatent une nette amélioration de leur situation au cours du XVIIIe siècle. Il est évident que la condition des paysans était dure, même en tenant compte du fait que la vie était plus difficile pour tous à cette époque. Des millions de paysans connaissaient encore le servage en Russie et dans certains pays d’Europe centrale. En Europe occidentale, celui-ci n’avait pas encore totalement disparu, et un prince allemand, le landgrave de Hesse, pouvait encore céder ses sujets mâles comme soldats à des puissances étrangères. Les techniques agricoles étaient encore très rudimentaires par rapport à celles que nous connaissons de nos jours. Les paysans étaient écrasés sous les impôts et astreints à des corvées au bénéfice des seigneurs ou de l’État. La plupart des paysans européens étaient illettrés, parlaient d’innombrables dialectes et comprenaient à peine la langue officielle de leur pays. Mais (presque à l’insu du reste de la population) les paysans avaient leur propre sous-culture, fort développée, faite de coutumes populaires, de pratiques médicales, d’art populaire, d’une littérature orale très riche et d’innombrables traditions, y compris la croyance à des sources et à des arbres sacrés.

Ainsi chaque classe sociale avait son mode de vie bien particulier et les rapports entre les différentes classes étaient fort complexes. Les relations qui unissaient les serviteurs à leurs maîtres aristocrates étaient d’un type assez particulier, qu’il nous est difficile de bien comprendre aujourd’hui. Les familles nobles qui vivaient sur leurs terres entretenaient des liens étroits, de génération en génération, avec les mêmes familles de paysans. Le paysan attaché à la terre de son seigneur passait parfois à son service comme domestique ou l’accompagnait à la guerre comme soldat. Ce genre de relations pouvaient s’étendre sur plusieurs générations. L’attitude du maître à l’égard de son serviteur était évidemment très autoritaire. En Russie, les propriétaires terriens avaient l’habitude de châtier leurs paysans au knout. Et même en France, assez récemment encore, un maître pouvait battre son serviteur et oublier de lui payer ses gages. Néanmoins, le maître et son serviteur étaient fort attachés l’un à l’autre, ce qui se traduisait par un dévouement réciproque et permettait entre eux une grande liberté de langage. Molière, Marivaux et Beaumarchais nous montrent bien ce qu’étaient ces relations et combien elles étaient différentes de celles qui liaient le maître bourgeois et son domestique. Entre le noble maître et son serviteur régnait une relation de despotisme et de soumission, mais aussi de symbiose où se mêlaient étrangement le respect et la familiarité. Entre le bourgeois et son domestique, c’était une relation plus impersonnelle faite d’exploitation et de ressentiment.

Dans une optique moderne, l’histoire du magnétisme animal nous apparaît pleine de paradoxes. Nous avons peine à croire que Mesmer ait pu réclamer des honoraires extrêmement élevés à ses malades pour les rassembler autour d’un baquet rempli d’eau magnétisée, et que de telles pratiques aient pu susciter des crises nerveuses chez des dames de la haute société. Il serait trop facile de n’y voir que charlatanisme et hystérie collective. Nous ne comprenons pas davantage que des membres éminents de la noblesse aient pu donner des sommes énormes à Mesmer, un étranger, pour son prétendu « secret » afin de leur permettre de guérir des malades gratuitement, ou qu’un Puységur ait pu magnétiser un orme pour guérir les malades en les plaçant en cercle autour de cet arbre. Il nous faut enfin expliquer comment les deux vagues du magnétisme animal, celle inaugurée par Mesmer et celle s’appuyant sur la technique de Puységur, ont pu, après la Révolution française, laisser la place à une troisième vague si différente à maints égards quant aux techniques magnétiques. Tout ceci nous apparaîtra cependant moins étrange et moins incompréhensible si nous voulons bien situer ces faits dans le contexte social que nous venons d’esquisser.

La victoire de Mesmer sur Gassner se situait à trois niveaux : c’était la victoire des Lumières sur la mentalité baroque à son déclin, la victoire de la science sur la théologie, et celle de l’aristocratie sur le clergé. Pour comprendre le magnétisme animal à ses débuts, il nous faut le replacer dans l’ambiance de la noblesse et de son système de valeurs. Bien qu’il ne fût pas noble de naissance, Mesmer, qui avait épousé une grande dame de l’aristocratie viennoise, menait une vie de riche patricien et recrutait sa clientèle dans la noblesse. Dans la perspective de l’époque, il était parfaitement naturel qu’il réclamât des honoraires très élevés : il eût été absurde de sa part de soigner gratuitement des gens qui gaspillaient inconsidérément leur argent au jeu ou à d’autres divertissements.

Quant à son baquet, c’était un appareil naïf, inspiré des plus récentes découvertes en physique qui passionnaient les aristocrates amateurs de science. Il était naturel que Mesmer, qui croyait avoir découvert un nouveau fluide physique, eût cherché à l’accumuler dans un récipient, à l’instar des physiciens accumulant l’électricité dans une bouteille de Leyde. Mesmer avait calqué sa théorie physique sur la théorie électrique de ce temps, d’où l’idée du « rapport » et de la chaîne des malades que le fluide devait censément parcourir. On peut toutefois se demander pourquoi la plupart de ses malades croyaient éprouver effectivement les effets physiologiques de ce fluide. Qu’il nous suffise de rappeler que l’effet placebo peut être, non seulement produit par des drogues et des médicaments, mais aussi par des agents physiques. Les savants les plus éminents de cette époque n’étaient guère en mesure d’apprécier objectivement les effets physiologiques de l’électricité. Bertrand, physicien qui devint un des adeptes les plus fervents du magnétisme animal, rapporte des histoires étranges sur les premiers expérimentateurs qui ressentaient un choc terrible à la suite d’une décharge électrique (que nous considérerions aujourd’hui tout au plus comme légèrement désagréable) et qui en sortaient si impressionnés et terrifiés qu’ils devaient passer deux jours au lit, tandis que d’autres physiciens se livraient naïvement à des expériences très dangereuses, parfois mortelles pour eux523. Il fallut pas mal de temps pour parvenir à comprendre les véritables effets physiologiques des agents physiques.

Nous pourrions nous demander encore pourquoi ces dames distinguées réunies autour du baquet de Mesmer ne ressentaient les effets de ce prétendu fluide magnétique que sous la forme de crises. Pour comprendre ces manifestations, il faut se rappeler ce qu’étaient les « vapeurs », la grande névrose des dames du monde de cette époque. Deux types de névroses étaient, en fait, à la mode en cette seconde moitié du xvnf siècle : l’hypocondrie, névrose des hommes du monde, était marquée par des accès de dépression et d’irritabilité ; les « vapeurs » étaient la névrose des dames du monde qui s’évanouissaient brusquement et subissaient différentes formes de crises nerveuses. Ces névroses avaient fait l’objet de descriptions détaillées dans des traités qui étaient devenus classiques, tels le Traité des affections vaporeuses de Joseph Raulin524 ou celui de Pierre Pomme525. Les médecins à la mode traitaient les vapeurs en recourant à diverses techniques modernes, comme l’hydrothérapie et l’électricité. Ces dames ne faisaient que suivre la mode en allant chez Mesmer, l’inventeur d’une nouvelle technique thérapeutique et jouissant par ailleurs du prestige de l’étranger (la France cultivait à cette époque une forme assez particulière de xénophilie). La crise suscitée par le baquet n’était rien d’autre qu’un accès de « vapeurs ». On peut donc dire que ces crises étaient une abréaction de cette névrose à la mode, sous l’effet d’une thérapeutique suggestive que son auteur considérait comme une application rationnelle des découvertes les plus récentes de la physique. Pour Mesmer, les succès thérapeutiques qu’il obtenait avec le baquet ne pouvaient que confirmer le bien-fondé de sa théorie : d’où son indignation lorsqu’il prit connaissance du rapport de la commission d’enquête qu’il accusa de prévention contre lui.

Comment expliquer alors ce virage brusque et radical, en 1784, les techniques et la théorie de Puységur supplantant celles de Mesmer ? Là encore, semble-t-il, il nous faut chercher l’explication dans le contexte social. Rappelons d’abord qu’Amand Marie Jacques de Chastenet, marquis de Puységur, était issu de l’une des plus anciennes familles de la noblesse française, qui, au long des siècles, avait fourni à la France plusieurs hommes remarquables, surtout d’éminents soldats, et qu’il avait lui-même connu une brillante carrière militaire. Comme bon nombre d’aristocrates ses contemporains, il avait son cabinet de physique où il s’était livré à diverses expériences sur l’électricité. Il partageait son temps entre la vie militaire et son château de Buzancy où il possédait un vaste domaine, bien de sa famille depuis des générations. Le marquis, tout comme ses deux frères, se rattachait évidemment à l’aile progressiste de la noblesse française, qui conférait à son activité une orientation philanthropique. C’est ce qui explique pourquoi Puységur et les autres membres de la Société de l’Harmonie pratiquaient les cures magnétiques sans réclamer d’honoraires. Vu leur rang social, il allait de soi qu’ils ne pouvaient utiliser leur connaissance du magnétisme à des fins lucratives (puisque, ainsi que nous l’avons rappelé, la noblesse française se voyait interdire à peu près toutes les activités lucratives). Par ailleurs, il n’était pas question qu’ils réclament des honoraires à leurs propres paysans. Tous les aristocrates, disciples de Mesmer, s’accordaient sur ce point, de même que la noblesse alsacienne.

Revenons à Buzancy : nous constatons que le marquis n’organisait pas ses séances collectives autour d’un baquet (comme faisait Mesmer), mais autour d’un arbre qu’il avait magnétisé au préalable, procédé dont Mesmer ne s’était guère servi. Pour Puységur, la magnétisation d’un arbre était une technique scientifique, mais pour les paysans l’arbre avait une signification et un attrait particulier liés aux croyances et aux coutumes populaires. Dans son ouvrage monumental, Le Folklore de France, Sébillot consacre tout un chapitre aux croyances et aux pratiques populaires relatives aux arbres.

Sébillot constate que les forêts et les arbres sacrés étaient probablement les divinités les plus respectées des anciens Gaulois, et que des siècles durant les missionnaires et les évêques chrétiens se heurtèrent à d’énormes difficultés dans leurs efforts pour supprimer le culte des arbres. Si ce culte finit par s’éteindre, ce fut surtout parce qu’on se mit à abattre les arbres pour pouvoir cultiver la terre, plutôt qu’en vertu d’interdits religieux. Néanmoins le culte des arbres, sous une forme plus ou moins déguisée, allait se maintenir jusqu’à nos jours. En 1854 encore, une enquête dénombrait, dans le seul département de l’Oise, 253 arbres, objets d’un culte plus ou moins secret ou déguisé ; on relevait parmi eux 74 ormes et 27 chênes. Par ailleurs, et ceci jusqu’à la Révolution française, certains arbres étaient le heu attitré pour diverses procédures judiciaires, tandis qu’on attribuait à d’autres arbres des vertus prophylactiques ou thérapeutiques. Au xvir siècle, et même plus tard, des malades se faisaient souvent attacher à des troncs d’arbres dans le dessein de transférer leur maladie à l’arbre. Sébillot énumère de nombreuses autres pratiques dont certaines n’avaient pas encore complètement disparu au début du XXe siècle. A la lumière de ces faits, l’histoire de l’orme magnétisé de Buzancy n’apparaîtra plus aussi paradoxale. Le recours aux arbres magnétisés ne disparut pas avec Puységur, mais il semble avoir passé de plus en plus à l’arrière-plan. Le manuel de Gauthier sur le magnétisme, qui lui consacre un chapitre, nous apprend que seules certaines essences étaient jugées propres à la magnétisation, et c’était précisément celles que l’on considérait comme sacrées dans le passé526 527. La dernière mention d’un arbre magnétisé est peut-être celle du roman posthume de Flaubert, Bouvard et Pécuchet. Ces deux excentriques organisent une cure autour d’un poirier magnétisé (ce qui, pour tout lecteur initié, était une absurdité, puisque aucun arbre fruitier n’était susceptible d’être magnétisé)528.

Comment expliquer que la même technique des passes suscitait des crises chez les patients de Mesmer, tandis qu’elle plongeait ceux de Puységur dans le sommeil magnétique ? Mesmer avait très souvent provoqué des crises chez ses patients, mais il n’avait presque jamais abouti au sommeil magnétique. Or, àpar-tir de 1784, les cas de somnambulisme se chiffrent par milliers. Là encore, il convient de se reporter à la condition sociale des patients. Quand Mesmer magnétisait une dame du monde, il était naturel de la voir réagir par une crise reproduisant un de ces accès de « vapeurs » dont elle avait l’habitude ! Les paysans et les domestiques, sous l’effet du magnétisme, présentaient une autre manifestation pathologique, elle aussi assortie à leur classe sociale. Mais comment expliquer les capacités insoupçonnées dont faisait preuve le paysan Victor sous l’emprise du sommeil magnétique ? Pour le comprendre il nous faut, sans aucun doute, nous référer à la relation particulière qui unissait un noble français de la fin du xvme siècle à ses paysans. La famille Race était au service des Puységur depuis des générations, vivant sur leur domaine à Buzancy. Le vicomte du Bois-dulier, descendant actuel du marquis de Puységur, écrit :

« Les Race ont été pendant des siècles au service de la famille. Un tableau qui représentait un pique-nique de chasse offert par le maréchal de Puységur, grand-père du magnétiseur, comportait deux valets dont l’un était un Race et un de ses descendants, Gabriel, qui vit toujours, était encore au service de ma mère en tant que garde-chasse en 1914 »529.

Dans les relations de Puységur sur les divers effets du magnétisme chez Victor, nous pouvons noter cet amalgame curieux de familiarité et de respect, dont le ton variait cependant grandement selon que Victor était éveillé ou sous l’emprise du somnambulisme. Dans cet état second, il faisait non seulement preuve de plus de vivacité et d’intelligence, mais témoignait une plus grande confiance au marquis à qui il faisait part de ses soucis et à qui il demandait conseil. Mais il se montrait aussi très franc et ne se gênait pas pour critiquer les erreurs du marquis dans sa façon d’user du magnétisme.

La cure magnétique effectuée par Puységur sur Victor présente deux caractéristiques remarquables : d’abord l’apparition d’une seconde personnalité, plus spontanée et plus brillante que celle de la vie quotidienne ; en second lieu, la qualité du dialogue, voire du marchandage, entre le magnétiseur et le magnétisé, la cure prenant ainsi souvent l’allure d’une thérapeutique dirigée par le patient. Dans le cas de Victor, comme dans tous les exemples de sommeil magnétique de cette époque, nous constatons que le malade établissait lui-même son diagnostic, prévoyait l’évolution de sa maladie et souvent prescrivait lui-même le traitement approprié, ou du moins discutait de celui qui était proposé par le magnétiseur. Tous ces traits, croyons-nous, trouvent eux aussi leur explication dans le contexte social.

L’hypnose a été définie comme la quintessence de la relation de dépendance. Elle revient à abandonner totalement sa volonté à celle d’un autre et elle a bien plus de chances de réussir quand une distance psychologique ou sociale considérable sépare les deux partenaires, l’un étant revêtu de tout pouvoir et prestige, l’autre se montrant passif et soumis. Un observateur critique, le médecin Virey, écrivait en 1818 :

« Ce sont toujours des seigneurs agissant sur des subalternes, et jamais ceux-ci sur leurs supérieurs : il semble que le magnétisme descende bien, mais ne remonte pas. […] Les officiers qui se livraient avec tant d’ardeur au magnétisme dans leurs garnisons opéraient sans doute des merveilles sur de pauvres soldats qui se trouvaient fort honorés que des marquis, des comtes, des chevaliers, etc., voulussent bien faire leurs simagrées sur eux […] »n.

Ces traits se retrouvent tout particulièrement dans les cures menées à Buzancy. Puységur exerçait une emprise puissante sur ses sujets, parce que ses ancêtres étaient les maîtres de ce domaine depuis des siècles et que les paysans les avaient toujours considérés comme leurs seigneurs légitimes. Ce n’est qu’ainsi que s’explique l’autorité exercée par le marquis sur ses sujets et son aptitude à gagner leur confiance et à les rassembler autour de l’orme magnétisé dans un but thérapeutique. Son prestige se trouvait encore rehaussé parce qu’il avait accès à la Cour, par sa brillante carrière militaire, et par les expériences mystérieuses auxquelles il se livrait dans son cabinet de physique.

Pourquoi la nouvelle personnalité se révélant dans l’état de sommeil magnétique apparaissait-elle plus brillante que celle de la vie courante ? Il ne s’agit pas ici d’un cas isolé. Il a été maintes fois observé, dans les cas de possession, que l’« esprit » qui parlait soi-disant par la bouche du possédé témoignait d’une personnalité plus brillante que celle de son hôte. Mühlmann fait remarquer que, dans un pays occupé, les esprits possesseurs ont tendance à s’exprimer de préférence dans la langue de l’oppresseur530 531. On a souvent observé que les paysannes et les servantes hypnotisées usaient d’un langage plus correct que dans leur vie ordinaire. On pourrait qualifier ce phénomène d’identification à une classe sociale supérieure. Nous avons toutes les raisons de penser qu’une attitude semblable se retrouvait chez les paysans et les domestiques français d’avant la Révolution. Un épisode de la biographie de Madame Roland est significatif à cet égard :

Quand elle était encore enfant, sa mère l’avait emmenée dans un château où elle avait affaife et on les avait invitées à dîner avec les domestiques. Cette découverte d’un monde qui leur était entièrement inconnu les frappa vivement. Les servantes calquaient leur façon de s’habiller et de se comporter sur celle de leur maîtresse et les serviteurs de leur côté cherchaient à imiter leurs maîtres : ils ne parlaient que marquis, comtes et autres personnages éminents ; ils discutaient leurs affaires comme s’ils les connaissaient intimement. Les mets et le service étaient exactement les mêmes que ceux des maîtres et le repas fut suivi par des jeux où l’on joua gros jeu, dans le meilleur style aristocratique532.

De même, sans que Puységur en ait eu seulement conscience, Victor souhaitait certainement profondément ressembler à son maître, ou, en langage moderne, s’identifier à lui. C’est encore la relation sociale unissant le maître aristocrate à son serviteur qui peut expliquer pourquoi le traitement magnétique de Victor prit cette forme particulière de thérapeutique de marchandage, trait assez commun à cette époque, mais qui allait disparaître progressivement après la Révolution.

Les composantes sociales du genre de cure magnétique adopté par Puységur sont parfaitement illustrées par les comptes rendus des cures enregistrées à Strasbourg de 1786 à 1788. Le marquis, nous l’avons vu, y avait fondé en août 1785 une filiale très prospère de la Société de l’Harmonie, et de nombreux centres de traitement allaient s’ouvrir en Alsace sous sa direction. Ces comptes rendus sont particulièrement intéressants parce que chaque cas rapporté mentionne le nom, le rang et la profession du magnétiseur et fournit aussi souvent des renseignements précis sur le patient. Le volume publié en 1787 contient le compte rendu de 82 cures, dont 53 effectuées par des nobles : le baron Klinglin d’Esser, 26 ; la baronne de Reich, 13 ; le comte de Lutzelbourg, 6 ; Flachon de la Jomarière, 6 ; le baron de Dampierre, 1 ; le baron Krook, l533. Le compte rendu publié en 1788 rapporte 104 cures, dont 95 précisent le nom du magnétiseur—56 effectuées par des nobles534. Parmi les malades guéris dont le métier est précisé, nous trouvons surtout des paysans, des artisans, des domestiques (la plupart du temps au service de familles bourgeoises ou aristocratiques).

La nouvelle école de magnétisme animal qui vit le jour après l’ère napoléonienne diffère à bien des égards de celles de ces deux premières périodes. Ce changement s’explique aisément par le bouleversement social issu de la Révolution française, le renversement de la noblesse et la montée de la bourgeoisie. Nous retrouvons encore un certain nombre de nobles parmi les magnétiseurs français, mais la plupart, comme le baron du Potet, viennent de familles ruinées, et la profession est de plus en plus envahie par les bourgeois. Quelle que soit leur origine sociale, les magnétiseurs devaient désormais gagner leur vie. Il ne pouvait donc plus être question de traitement gratuit. Le glissement du magnétisme à l’hypnotisme, vers le milieu du siècle, avait renforcé la structure autoritaire. Le baquet et les arbres magnétisés n’étaient plus de mode. Les méthodes de marchandage et de direction du traitement par le patient lui-même cédèrent le pas aux commandements donnés sous hypnose. Vers la fin du siècle, cette technique deviendra la définition même de l’hypnose. Les hypnotiseurs étaient issus, pour la plupart, de la haute et de la moyenne bourgeoisie, et leurs patients étaient en général des ouvriers, des soldats ou des paysans. Le caractère bourgeois qui marque désormais l’hypnotisme permet peut-être aussi de rendre compte du caractère plus rationnel et plus systématique des théories et des exposés didactiques de l’hypnotisme. Mais, ainsi que nous le verrons plus loin, de nouveaux facteurs sociaux allaient contribuer, vers la fin du xixe siècle, à l’avènement de nouvelles formes de psychothérapie.

Entre-temps, de nouvelles forces économiques et politiques s’étaient manifestées. Nous allons essayer de les passer brièvement en revue pour discerner quelle a été leur influence sur le développement de la psychiatrie dynamique.

Le contexte économique et politique

En même temps que les facteurs sociaux, de puissants facteurs économiques et politiques avaient également contribué à transformer la vie, entre autres la révolution industrielle et le principe des nationalités.

La révolution industrielle, la naissance et le développement d’une industrie à grande échelle, s’est produite en Angleterre entre 1760 et 1830535. Des machines nouvelles et perfectionnées, utilisant des sources d’énergie naturelles et artificielles (l’eau, la vapeur, l’électricité), augmentèrent énormément la production, tout en maintenant les mêmes besoins en main-d’œuvre. Les corps de métiers traditionnels disparurent progressivement pour faire place à une nouvelle organisation de la vie économique reposant sur la notion de profit. Tout cela impliquait une vaste compétition économique qui transforma progressivement le monde en un gigantesque marché que se disputèrent avec acharnement les grandes industries des différentes nations, en même temps que se perfectionnaient les moyens de transport et de communication, ouvrant à leur tour de nouveaux marchés. Les usines surgirent un peu partout, poussant les paysans à quitter la campagne, engendrant une urbanisation à grande échelle et rejetant les masses dans le prolétariat, d’où de graves problèmes sociaux et l’avènement du socialisme. En même temps, un accroissement considérable de la population européenne entraîna une émigration massive vers l’Amérique du Nord et d’autres pays d’outre-mer. Partout dans le monde les « frontières » s’ouvraient à la convoitise du Blanc qui arrivait soit en défricheur prenant possession de contrées nouvelles, soit en colonialiste ou en négociant exploitant le pays et ses habitants536.

La vie politique était dominée par la volonté de constituer des États nationaux. Plusieurs États nationaux avaient progressivement surgi des ruines du féodalisme et de l’antique rêve de l’unité européenne sous l’égide du pape et de l’empereur. Vers la fin du xvnr siècle, l’Espagne, l’Angleterre et la France avaient accédé au statut d’États nationaux unifiés, tandis que l’Italie et l’Allemagne restaient divisées en d’innombrables petits États souverains et que la monarchie autrichienne demeurait un vaste agglomérat de peuples différents réunis sous le sceptre des Habsbourg. Quand la tyrannie de Napoléon souleva contre lui les peuples européens, ce fut un peu partout la renaissance de l’esprit national et ce mouvement ne fut pas freiné par la chute de l’empereur537. Les peuples sous domination étrangère prirent conscience de leur identité nationale étroitement liée à leur langue. On vit proclamer le principe que chaque peuple avait le droit de se constituer en État national. Puisque la nation s’identifiait à la langue, on assista à d’âpres luttes linguistiques dans l’Europe centrale.

Une telle situation devait influencer profondément la science et la culture. Des siècles durant, le latin avait été la langue de l’Église, de l’administration et des universités dans toute l’Europe. Sa suprématie, déjà ébranlée par la Réforme, devait succomber sous l’emprise des nationalismes. En Hongrie, il resta cependant la langue officielle du parlement, de l’État et de l’administration jusqu’en 1840, et tout homme cultivé en Europe occidentale était censé le parler couramment538. Mais dans la plupart des pays, les savants s’exprimaient depuis longtemps dans leur langue nationale, et le latin perdit rapidement son importance après la Révolution française.

Si le latin avait décliné comme langue européenne internationale, ce n’était pas faute de convenir aux sciences : Newton, Harvey et Linné avaient publié leurs découvertes en latin. Mach estime que le latin perdit son empire parce que la noblesse voulait pouvoir goûter les fruits de la littérature et de la science sans avoir d’abord à apprendre cette langue d’érudits539. Condorcet proclamait que l’usage de la langue nationale rendrait accessibles les publications des savants au commun des Français ; il laissait aux savants le soin d’apprendre la langue de leurs collègues étrangers540. Si l’élite recourt à la langue nationale pour la philosophie et les sciences, cette langue, pensait-il, en sortira nécessairement enrichie et perfectionnée. En retour, le peuple aura à sa disposition un outil linguistique plus perfectionné, lui permettant ainsi un accès plus aisé à la culture en général. L’abandon du latin et l’adoption des langues nationales ont, sans aucun doute, puissamment contribué au développement de la science en Europe (en particulier de la psychologie et de la psychiatrie), mais du même coup la science perdit son caractère universel pour devenir une affaire nationale, voire éventuellement une arme politique.

Le contexte culturel : les Lumières

L’histoire de la civilisation occidentale s’identifie, dans une large mesure, à celle de quelques grands mouvements culturels : la Renaissance, le Baroque, les Lumières et le Romantisme, qui se succédèrent depuis la fin du Moyen Age jusqu’au XIXe siècle. Chacun d’eux avait non seulement ses propres orientations philosophiques, littéraires, artistiques et scientifiques, mais comportait un nouveau style de vie et aboutissait à un nouvel idéal de l’homme541. Chacun de ces mouvements avait ses racines dans un pays déterminé dont il continuait à porter certaines marques en s’étendant au reste de l’Europe : la Renaissance et le Baroque avaient été façonnés par l’Italie, les Lumières par la France, le Romantisme par l’Allemagne. Ces mouvements, ainsi que d’autres, moins importants, ne sauraient se définir comme des entités aux limites chronologiques précises : ils s’étendirent lentement d’un pays à l’autre et se recouvrirent les uns les autres.

La Renaissance fleurit en Italie aux xrv* et XVe siècles et pendant une partie du xvT, essentiellement à la cour des princes et dans certaines villes libres, à une époque agitée où la montée de la bourgeoisie commençait à ébranler la féodalité. Elle s’étendit à la France et aux autres pays durant le xvr siècle. Ce mouvement était essentiellement caractérisé par l’intérêt passionné qu’il portait à l’ancienne culture gréco-romaine, non seulement en tant que source de connaissance et d’enseignement, mais en tant que modèle de vie, parallèlement à une prise de conscience de la personnalité humaine, de sa nature et de sa place dans l’univers542. Dans les arts, la Renaissance tendait vers un idéal de formes aux proportions parfaites, aux lignes statiques, et il lui revient d’avoir découvert les lois de la perspective et d’en avoir souligné l’importance. Le type idéal de l’homme de la Renaissance, décrit par Baldassare Castiglione, est de noble naissance, habile dans les exercices du corps, son éducation raffinée comprend les arts, la musique et la littérature, il allie la dignité à la spontanéité et à l’aisance, il se préoccupe assez peu de questions religieuses. La Renaissance exaltait aussi le politique perspicace, le génie puissant et le savant543. Depuis lors et jusqu’à la fin du xixe siècle, il allait de soi qu’une personne cultivée devait posséder parfaitement le latin et le grec, connaître à fond les littératures anciennes, ainsi que celles des classiques modernes dans leurs langues nationales. On ne saurait donc comprendre des hommes comme Janet, Freud et Jung sans prendre en considération qu’ils ont baigné dès leur enfance dans une atmosphère intense de culture classique et que celle-ci imprégna profondément toute leur pensée. Un des aspects négatifs de la Renaissance fut son mépris pour l’homme du commun, l’illettré et le « fou ». Mais on s’intéressait vivement à la maladie mentale et, comme nous l’avons déjà vu, aux manifestations multiples de cette faculté particulière de l’esprit qu’on appelait imaginatio. L’étude de l’imagination, l’un des legs de la Renaissance aux siècles suivants, devait devenir l’une des sources principales de la première psychiatrie dynamique.

A l’avènement de la psychiatrie dynamique, la Renaissance avait fait son temps, et le mouvement culturel suivant, le Baroque, était encore florissant en Espagne et en Autriche. Le Baroque correspondait à l’essor de pouvoirs politiques centralisés, le monarque s’efforçant d’attacher étroitement à sa personne la noblesse et la bourgeoisie. On ne cherchait plus ses modèles de vie dans l’antiquité grecque et romaine, mais auprès des figures idéalisées des grands monarques (tels le roi d’Espagne et le Roi-Soleil en France), dans les grands empires comportant un cérémonial compliqué, des costumes recherchés et un mobilier très ornementé. Le Baroque était aussi étroitement lié au mouvement de la Contre-Réforme. Dans le domaine des arts, le Baroque remplace l’idéal de la Renaissance de la parfaite proportion statique par celui du mouvement, du changement et de la croissance. C’est l’époque du colossal, de la démesure, de l’exagération. Pour Baltasar Graciân, l’homme idéal est de naissance noble, a reçu une éducation raffinée, la religion et l’honneur lui sont sacrés ; il recherche avant tout, mais sans ostentation, la grandeur intérieure ; il est « l’homme aux vertus et aux réalisations majestueuses »544. Dans un style souvent ampoulé, la littérature baroque se plaisait à raconter l’histoire de héros ayant à faire face à des dangers et à des obstacles incroyables et qui étaient les jouets du destin. Le Baroque vit se constituer de grands systèmes philosophiques en même temps que les découvertes se multipliaient dans tous les domaines de la science. Selon Sigerist, l’intérêt porté par le Baroque au mouvement et aux métamorphoses a trouvé son expression en médecine avec la découverte, par Harvey, de la circulation du sang et ses études embryologiques545. En psychiatrie, il avait tendance à construire de vastes systèmes et à établir des classifications exhaustives. Malheureusement le Baroque fut aussi l’une des époques où sévirent le plus les procès de sorcellerie et la croyance en la possession démoniaque. On ne saurait comprendre la naissance de la psychiatrie dynamique vers la fin du xvm* siècle en dehors de la perspective culturelle et historique du déclin du Baroque et du triomphe des Lumières. Ainsi que nous l’avons vu, cette situation est parfaitement illustrée par l’affrontement, en 1775, entre Gassner, prêtre pieux et exorciste convaincu, et Mesmer, le laïc, fils des Lumières et aux prétentions scientifiques.

Troeltsch a défini le troisième de ces grands mouvements culturels, celui des Lumières (l’Aufklàrung), comme « le mouvement spirituel conduisant à la sécularisation de la pensée et de l’État »546, selon la célèbre définition de Kant :

« Les Lumières, c’est la sortie, pour l’homme, de sa minorité, dans laquelle il s’était lui-même enfermé. La minorité, c’est l’incapacité d’user de sa propre raison sans se laisser guider par un autre. L’homme est lui-même responsable de cette minorité si elle procède, non d’un manque de puissance de raisonnement, mais d’un manque de décision et de courage l’empêchant d’en faire usage sans se faire guider par un autre. Sapere aude ! Aie le courage de faire usage de ta propre raison ! – telle est la devise des Lumières »547.

Cette accession aux Lumières, très étroitement liée à la montée et à la prise de conscience de la bourgoeisie, a commencé en France aux environs de 1730, pour s’étendre ensuite rapidement sur l’Angleterre et l’Allemagne. Elle connut son plus grand essor aux environs de 1785. Dans chacun de ces pays, elle revêtit une forme un peu différente. En France, ce mouvement prit une orientation politique et assez souvent antireligieuse. En Angleterre, il se caractérisa par un intérêt particulier pour les questions économiques. En Allemagne, il s’accommoda des cadres de la religion établie et fut adopté par les princes régnants, sous la forme du despotisme éclairé, dont le représentant le plus typique fut Frédéric II, roi de Prusse. En dépit d’une attitude despotique, il se voulait et se proclamait le premier serviteur de son peuple, à l’encontre du souverain baroque typique, Louis XIV, proclamant : « L’État, c’est moi. » Mais partout s’imposa la conviction que l’homme accédait enfin à sa majorité, au terme d’une très longue période d’ignorance et d’esclavage, et qu’il pouvait désormais, sous la direction de la raison, mettre le cap sur un avenir de progrès illimités548. La caractéristique la plus fondamentale du mouvement des Lumières fut son culte de la raison, où il voyait une entité universelle et permanente, identique pour tous les hommes de toute époque et de tout pays. La raison s’opposait à l’ignorance, à l’erreur, au préjugé, aux superstitions, aux croyances imposées, à la tyrannie des passions et aux égarements de l’imagination. Dans cette perspective, l’homme se voyait défini comme un être social, la société elle-même étant faite pour l’homme. Le type de l’homme idéal relevait soit de l’aristocratie, soit de la bourgeoisie et il lui revenait de diriger sa vie en accord avec les exigences de la raison et avec celles de la société. En France, il était représenté par l’« honnête homme », homme social par excellence. En Angleterre, il était davantage orienté vers les affaires publiques et s’intéressait vivement aux problèmes économiques. La philosophie des Lumières était optimiste et pratique, proclamant que la science pouvait et devait être utilisée pour le bien-être de l’homme. Le progrès ne s’entendait pas dans son sens purement matériel, il comportait aussi un aspect qualitatif et moral, impliquant du même coup des réformes sociales. Ce mouvement se caractérisait encore par sa foi dans les vertus de l’éducation et un vif intérêt pour tous les problèmes s’y rapportant.

Dans le domaine scientifique, il répudia le principe de l’autorité et entreprit d’appliquer l’analyse, réservée jusque-là aux mathématiques, aux autres branches du savoir, y compris l’étude de l’esprit humain, de la société et de la politique. La psychologie s’appliqua à décomposer l’esprit en ses éléments fondamentaux – les sensations et les associations – pour reconstituer ensuite, dans un mouvement de synthèse, l’édifice entier de l’esprit humain. Dans la même ligne, des hommes comme Rousseau essayèrent d’imaginer l’évolution de la société en partant d’individus isolés se réunissant et se liant par un « contrat social ». Jusque-là la science avait été l’œuvre individuelle de quelques grands savants isolés, entretenant entre eux une active correspondance. Le mouvement des Lumières suscita tout un réseau de sociétés savantes publiant des comptes rendus de leurs travaux. Les membres de ces sociétés, dont beaucoup n’étaient que des amateurs, se faisaient un devoir d’assister aux réunions et de faire part de leurs découvertes.

Les tendances rationnelles, pratiques et optimistes, de ces hommes convergeaient dans leur souci de réformes et d’aide aux membres les plus défavorisés de la grande famille humaine. Ils proclamaient les principes de la liberté religieuse et de la tolérance réciproque entre les diverses religions existantes, ainsi qu’en témoigne éloquemment Lessing dans son drame philosophique, Nathan le Sage (1779). Ils luttaient pour l’émancipation des protestants dans les pays catholiques, celle des catholiques dans les pays protestants et celle des juifs dans toute l’Europe, et au sein des communautés juives on chercha à se libérer des chaînes trop rigides de l’orthodoxie juive traditionnelle et du mode de vie qu’elle prescrivait549. Le mouvement pour l’abolition du servage et de l’esclavage avait lui aussi ses racines dans l’idéal des Lumières. Le protestantisme vit se développer en son sein un mouvement appelé rationalisme, parfaitement défini par le titre même d’un des ouvrages de Kant, La Religion dans les limites de la simple raison. Dans la foi même on soulignait la composante de la raison plutôt que l’obéissance aveugle à la tradition ou l’élan mystique550. On chercha à « rationaliser » les miracles (c’est-à-dire à trouver de prétendues explications scientifiques aux miracles bibliques). Roskoff a montré que la croyance aux démons s’évanouit progressivement dans les milieux touchés par les idées des Lumières, ce qui explique en partie la disparition progressive des procès de sorcières551. En ce qui concerne la justice, les hommes mus par l’idéal des Lumières s’élevaient contre la torture et d’autres abus atroces encore très courants à cette époque. Ce mouvement en faveur d’une réforme judiciaire et pénale trouve l’une de ses meilleures illustrations dans le célèbre traité de Beccaria, Dei Delitti e dette Pene (1764), et dans l’activité philanthropique de Howard en faveur d’une amélioration des conditions de vie dans les prisons et les hôpitaux.

On sous-estime habituellement l’influence du mouvement des Lumières sur la médecine552. C’est à lui que nous devons les débuts de la pédiatrie, de l’orthopédie, de l’hygiène publique et de la prophylaxie, entre autres, avec, en particulier, la campagne pour la vaccination contre la variole. Il a exercé une grande influence sur la psychiatrie, à commencer par sa laïcisation. Bien des symptômes attribués jusque-là à la sorcellerie ou à la possession étaient rattachés à des maladies mentales. Des efforts méritoires furent entrepris pour essayer de comprendre scientifiquement la maladie mentale. Les progrès rapides de la mécanique et de la physique inspirèrent l’adoption de modèles mécanicistes en physiologie et la réduction de la vie psychique à l’activité du système nerveux. Du fait même de l’importance attribuée à la raison, on voyait essentiellement dans la maladie mentale un trouble de la raison. On pensait qu’il fallait en chercher la cause, soit dans un trouble organique, en particulier une lésion du cerveau, soit dans le déchaînement des passions. Aussi les tenants des Lumières enseignaient-ils les principes de ce que nous appellerions aujourd’hui l’hygiène mentale, reposant sur l’éducation de la volonté et la subordination des passions à la raison. Kant intitule un chapitre de l’un de ses ouvrages : « Du pouvoir qu’a l’esprit de se rendre maître de nos sentiments morbides par le simple jeu de la décision » ; il y indique comment surmonter l’insomnie, l’hypocondrie et divers troubles organiques grâce à un régime approprié, une respiration correcte, un travail systématique entrecoupé de périodes de détente complète et l’instauration de solides habitudes, et surtout en multipliant les actes de volonté pleinement conscients553. L’intérêt porté à la maladie mentale se révèle également dans le nombre croissant de traités consacrés à ce sujet publiés dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, certains suivant déjà un plan semblable à celui de nos manuels modernes.

Mais surtout, c’est à cette époque qu’on s’efforça pour la première fois de réformer les hôpitaux psychiatriques, efforts entrepris vers la fin du siècle par quelques-uns des représentants les plus éminents de l’esprit des Lumières : Chia-rugi, Tuke, Daquin et Pinel. Même en dehors du monde médical on commença à s’intéresser aux malades mentaux : des hommes comme le pasteur alsacien Ober-lin recueillirent chez eux des malades mentaux, essayant de les soigner en combinant le traitement moral et le travail554. Ce fut également l’esprit des Lumières qui inspira Itard dans ses efforts pour mettre au point une éducation spéciale pour les déficients mentaux, l’abbé de l’Épée dans son activité en faveur des sourds-muets et Haüy en faveur des aveugles.

On ne saurait surestimer l’importance historique et culturelle des Lumières : l’esprit des Lumières représente l’ossature de toute la civilisation occidentale moderne. Les principes de liberté de religion, de pensée et de parole, les principes de justice sociale, d’égalité, le principe de l’assistance sociale considérée comme un des devoirs de l’État et non comme un acte de charité, le principe de l’enseignement obligatoire et gratuit, mais aussi les réalisations positives des révolutions française et américaine, tous ces acquis de la civiüsation moderne, nous les devons pour une grande part à l’esprit des Lumières, de même que la naissance de la psychiatrie moderne.

Mais l’esprit des Lumières comportait aussi des aspects négatifs. On avait tendance à mettre tous les hommes sur le même plan, à sous-estimer leurs différences physiques et mentales, ainsi que l’originalité des différentes traditions culturelles. D’où une conception simpliste des émotions où l’on ne voyait que des facteurs de perturbation de l’esprit rationnel, sans reconnaître leur fonction propre. Tout en faisant progresser la méthodologie historique, l’esprit des Lumières manquait de perspective historique. Malgré l’importance accordée à la raison, on manquait d’esprit critique ; c’est pourquoi la science restait encore au stade que Bachelard a appelé préscientifique555. Bien des savants de l’époque des Lumières offrent un curieux mélange de rationalisme et de spéculations irration-. nelles. Les sciences de la nature, par exemple, étaient entachées d’innombrables spéculations. La découverte par Newton de la loi de la gravitation universelle fascinait les savants, qui se mirent dès lors en quête d’une force universelle : le feu, le phlogistique, l’électricité, voire le magnétisme animal. Un peu partout on se mettait également à la recherche du « monde primitif », un monde qui aurait existé aux origines de l’humanité, monde doué d’une connaissance suprême et d’une sagesse insondable. On pensait que ce monde avait été détruit par une catastrophe, mais que des éléments de ses traditions avaient été transmis par une chaîne ininterrompue de quelques sages initiés. Ce monde primitif, certains le situaient dans l’Atlantide submergée, d’autres en Asie centrale. Boulanger supposait que la civilisation humaine avait été détruite à plusieurs reprises pour être reconstruite à chaque fois par une poignée de survivants. La plus récente de ces catastrophes, disait-il, était celle du déluge biblique dont l’humanité avait cherché à refouler l’intolérable souvenir et qui n’en avait pas moins survécu dans d’innombrables mythes à travers le monde, mythes que Boulanger s’efforçaitd’interpréter (le baptême chrétien, par exemple, n’était pour lui que le rappel symbolique des eaux du déluge)556. D’autres croyaient que la sagesse du monde primitif, ainsi submergée, avait été consignée dans les hiéroglyphes indéchiffrables de l’ancienne Égypte. Un roman à succès de l’abbé Terrasson, Séthos, décrivait longuement la vie des sages Égyptiens et leurs rites mystérieux557. Les rites maçonniques étaient censés reproduire quelques-uns de ces rites antiques et mystérieux. Antoine Court de Gébelin publia une série d’ouvrages énormes et magnifiques dans lesquels il proposait une reconstitution, jusqu’en ses moindres détails, de ce monde primitif, à partir des mythes de la Grèce et d’autres pays, tentant même de reconstituer la langue primitive de l’humanité à partir d’une analyse des langues existantes558. Il est significatif que Court de Gébelin devint un des disciples les plus enthousiastes de Mesmer : beaucoup croyaient, en effet, que Mesmer avait redécouvert un des secrets du monde primitif.

La naissance de la psychiatrie dynamique peut donc être interprétée comme une manifestation de l’esprit des Lumières, à la fois dans ses tendances rationnelles et irrationnelles. Mesmer était foncièrement un représentant de l’esprit des Lumières. Il se considérait lui-même comme un savant qui prolongeait les recherches de Newton. Sa connaissance assez superficielle de la physique le conduisit à échafauder de prétendues théories physiques, qui n’étaient pas plus spéculatives d’ailleurs que celles de bien d’autres physiciens amateurs : dans l’atmosphère générale de l’époque, bon nombre de ses contemporains pouvaient le considérer comme un savant authentique.

Puységur et les membres de la Société de l’Harmonie témoignaient d’un autre aspect de l’esprit des Lumières, à savoir son orientation philanthropique, sa volonté de mettre les découvertes scientifiques et leurs bienfaits à la disposition de tous les hommes, au lieu de les réserver aux quelques privilégiés qui pouvaient s’en offrir le luxe. En Alsace, la Société de l’Harmonie créa plusieurs centres gratuits, ouverts à quiconque avait besoin de se faire magnétiser. (A notre connaissance, c’est le premier exemple, attesté par l’histoire, d’un traitement psychiatrique gratuit, accessible aux plus défavorisés.)

Le magnétisme était donc une création des Lumières. L’ironie du sort lui valut d’être très rapidement repris à son compte et réinterprété sous une forme entièrement différente par le mouvement culturel suivant, le Romantisme. Cet antagonisme et cette interférence entre les Lumières et le Romantisme imprègnent d’ailleurs toute l’histoire de la psychiatrie dynamique, de Mesmer à l’époque moderne : les théories de Janet remontent nettement aux traditions des Lumières, tandis que Freud et Jung pourraient être définis comme des épigones tardifs du Romantisme.

Le contexte culturel : le Romantisme

Le Romantisme est né en Allemagne, où il atteignit son apogée entre 1800 et 1830, pour décliner ensuite, tout en s’étendant à la France, l’Angleterre et d’autres pays. Son influence fut telle qu’il imprégna toute la vie culturelle en Europe, tout au long du xix' siècle. Dans son sens le plus étroit, le Romantisme était constitué par quelques petits groupes, aux liens assez lâches, de poètes, d’artistes et de philosophes du début du XIXe siècle. Dans son sens le plus large il définit un vaste mouvement exprimant une conception particulière de la vie559.

On a souvent vu dans le Romantisme une réaction culturelle contre les Lumières : tandis que l’esprit des Lumières soulignait la valeur de la raison et de la société, le Romantisme avait le culte de l’irrationnel et de l’individuel. Les tendances mystiques qui avaient été refoulées à l’arrière-plan par les Lumières se voyaient à nouveau libérées. Une théorie politique voyait dans le Romantisme un mouvement de réveil national, fondé sur le principe des nationalités. C’est en Allemagne que ce mouvement s’affirma le plus vigoureusement en raison des circonstances politiques malheureuses qui avaient marqué ce pays des siècles durant : après avoir subi la guerre de Trente Ans, l’Allemagne avait été réduite à l’impuissance politique par Richelieu, Louis XIV et Napoléon ; elle était restée divisée en une infinité de petits États souverains, et constituait ainsi une nation sans État. Sa langue et sa culture elles-mêmes étaient menacées par des influences excessives de l’étranger. Le Romantisme rendit à l’Allemagne le sentiment de son identité nationale et contribua ainsi à sa résurrection politique. Bmnschwig explique l’essor du Romantisme par le déséquilibre démographique sévissant en Allemagne vers la fin du XVIIIe siècle560. La population urbaine de ce pays avait subi un accroissement prodigieux ; une nouvelle génération de jeunes bourgeois et intellectuels, privés de débouchés concrets et affrontés à une réalité assez terne, adoptèrent une attitude irrationnelle, se tournant vers le passé ou l’avenir lointains et vivant constamment dans l’attente de miracles, en religion, en médecine, en amour, dans le travail et dans la vie quotidienne.

Quoi qu’il en soit de ces tentatives d’explication, le Romantisme offre un certain nombre de traits caractéristiques :

1. Tout d’abord son profond sentiment de la nature, l’opposant à l’esprit des Lumières qui s’intéressait essentiellement à l’homme, comme en témoigne le vers si souvent cité de Pope : « Le véritable objet d’étude de l’homme, c’est l’homme lui-même. » Le Romantisme se tournait vers la nature dans un sentiment de profond respect, avec Einfühlung (empathie), se sentant irrésistiblement attiré par ses profondeurs et cherchant à découvrir la véritable relation de l’homme à la nature. Ce sentiment de la nature s’exprime dans la poésie lyrique romantique, mais également dans les spéculations de la philosophie de la Nature. On pourrait même le retrouver dans l’intérêt porté par les physiologistes aux rythmes et à la périodicité observés dans l’organisme humain et à leurs rapports avec les mouvements cosmiques.

2. Par-delà la nature visible, le romantique cherchait à pénétrer les secrets du « fondement » (Grand) de la nature où il voyait en même temps le fondement de sa propre âme. Les voies susceptibles de mener à ce fondement ne se réduisent pas au pur intellect, mais incluent aussi le Gemüt, c’est-à-dire les profondeurs les plus intimes de la vie émotionnelle. D’où l’intérêt porté par le Romantisme à toutes les manifestations de l’inconscient : les rêves, le génie, la maladie mentale, la parapsychologie, les puissances cachées du destin, la psychologie animale. D’où aussi son intérêt pour les contes populaires et le folklore, pour toutes les expressions spontanées du génie populaire. C’est ce qui explique également son enthousiasme pour le magnétisme. Ce principe, appelé aussi « la part d’ombre de la nature », renfermait tous les symboles universels ainsi que la semence de toutes les choses à venir. Des penseurs comme Christian Gottlieb Heyne, Friedrich Schlegel, Creuzer et Schelling entreprirent une étude systématique des mythes et des symboles, où ils ne voyaient plus des erreurs historiques ou des notions abstraites, mais des forces vives et des réalités authentiques.

3. La troisième caractéristique du Romantisme consiste dans sa sensibilité au « devenir » (Werden). Tandis que les hommes des Lumières croyaient en la raison étemelle se manifestant constamment dans le progrès de l’humanité, le Romantisme enseignait que toutes choses étaient issues de raisons séminales dont l’éclosion devait engendrer les individus, les sociétés, les nations, les langues et les cultures. La vie humaine ne se réduisait pas à une longue période de maturité succédant à une phase plus brève d’immaturité, mais représentait un processus spontané de déploiement à travers une série de métamorphoses (C.G. Jung parlera d’individuation). Le Bildungsroman, roman décrivant le processus de l’évolution intellectuelle et sentimentale d’un individu, devint une des formes littéraires préférées et inspira probablement aux psychiatres l’idée de raconter l’histoire d’une maladie en la replaçant dans le cadre de la vie du malade.

4. Le Romantisme s’intéressait à chaque nation et à chaque culture particulière, et pas seulement à la société en général. Les romantiques allemands ne se contentèrent pas de rendre à la langue et à la culture allemandes la place qui leur revenait, mais se mirent avec passion à l’étude d’un grand nombre d’autres cultures, avec leurs folklores, leurs contes populaires, leurs mythes, leur littérature et leurs philosophies. Leur Einfühlung pour d’autres cultures se révèle éloquemment dans l’étonnante perfection de leurs traductions d’auteurs étrangers ; les poètes romantiques réussirent, par exemple, à faire de Shakespeare un poète national allemand. Friedrich Schlegel proclamait : « Un homme authentiquement libre et cultivé devrait être capable de s’accorder à volonté, philosophiquement ou philologiquement, en tant que critique ou en tant que poète, dans la perspective historique ou rhétorique, aussi bien aux anciens qu’aux modernes, à la façon dont on accorde un instrument de musique, et ceci à tout moment et à tout niveau »561. Selon Novalis, « l’homme parfait doit être capable de vivre de façon égale en divers lieux et au sein de divers peuples »562.

5. Le Romantisme engendra une nouvelle forme de sensibilité à l’histoire, cherchant, pour ainsi dire, à évoquer l’esprit des siècles passés. On a pu dire que le Romantisme pratiquait VEinfiihlung à l’égard de toutes les périodes de l’histoire, à la seule exception de l’époque des Lumières. Mais il avait une nette prédilection pour le Moyen Age qu’il redécouvrit, un peu comme la Renaissance avait redécouvert l’antiquité gréco-romaine.

6. A la différence des Lumières, le Romantisme insistait vigoureusement sur la notion d’individu. En 1800, Schleiermacher, dans ses Monologues, soulignait le caractère unique de chaque individu, idée que partagèrent tous les romantiques563. La notion typiquement romantique de Weltanschauung définit la vision particulière du monde propre à une nation, une période historique ou un individu. Selon Max Scheler, ce mot a été créé par Wilhelm von Humboldt qui affirmait que la science d’une époque donnée était toujours inconsciemment déterminée par sa Weltanschauung564. Tandis que le siècle des Lumières avait tendance à voir dans la société un produit plus ou moins délibéré, sinon artificiel, de la volonté humaine, ou encore d’un contrat social, le Romantisme estimait que la vie en commun était un phénomène naturel, indépendant de la volonté humaine. Les romantiques travaillaient ou vivaient souvent ensemble en petits groupes de deux amis, deux frères, un frère et une sœur, ou de quelques amis qui se rencontraient régulièrement pour échanger leurs points de vue et leurs idées. Quant à la relation entre homme et femme, le Romantisme lui demandait avant tout d’être l’expression d’un mouvement sentimental et spirituel authentique. Il n’avait que mépris pour le mariage de raison en faveur à l’époque des Lumières. En 1799, Friedrich Schlegel suscita de vives controverses en publiant son roman autobiographique, Lucinde565, qui exaltait l’idée d’un amour durable – l’amour romantique – où se confondaient la passion physique et l’attrait spirituel. Novalis estimait que l’amour devrait donner le courage « de tendre à sa propre perfection, en union avec l’aimée, tout en l’aidant elle-même à accéder à sa propre perfection »566, idée qui annonce déjà les conceptions d’un Jung, ainsi que nous le verrons dans un chapitre ultérieur.

Comme les mouvements culturels précédents, le Romantisme engendra, lui aussi, son type d’homme idéal. Il le caractérisait essentiellement par une extrême sensibilité lui permettant de « sympathiser » avec la Nature et avec les autres hommes, une grande richesse de vie intérieure, sa foi dans la valeur de l’inspiration, de l’intuition et de la spontanéité, ainsi que l’importance attribuée à la vie émotionnelle. On a parfois reproché aux romantiques de se laisser trop facilement emporter par l’enthousiasme et la sentimentalité. Mais Friedrich Schlegel et les premiers romantiques exaltaient également les vertus de l’« ironie », au sens romantique du terme, c’est-à-dire une attitude de détachement vis-à-vis de ses propres sentiments, quelque intimes qu’ils puissent être567. Il arriva souvent, néanmoins, que des romantiques, hommes ou femmes, soient atteints de cette maladie décrite par Schlegel dans Lucinde, cette Sehnsucht, cette nostalgie de quelque chose d’indéfinissable et d’extraordinaire – le héros romantique, jamais en repos, errant sans but, menant une vie vagabonde qui finit par l’amener au bord de l’effondrement. Bien des romantiques étaient effectivement perpétuellement agités, incapables de se discipliner, gaspillant leurs dons en improvisations et en conversations et ne laissant que des œuvres inachevées. Certains moururent prématurément d’une affection organique, comme Novalis, ou furent atteints d’une maladie mentale, comme Hôlderlin, soit encore se suicidèrent, comme Kleist. Cette maladie romantique atteignit également la France et l’Angleterre et donna lieu à de brillantes descriptions littéraires sous la plume de Chateaubriand et d’Alfred de Musset.

Quand il est question de Romantisme, on pense habituellement à ses expressions littéraires, musicales et artistiques. Mais en Allemagne, le Romantisme pénétra également la philosophie, la science et la médecine. Du fait de son importance particulière dans l’évolution ultérieure de la psychiatrie dynamique, nous allons essayer d’examiner d’un peu plus près les effets du Romantisme dans ces différents domaines.

La philosophie de la nature et la philosophie romantique

Le philosophe Friedrich Wilhelm von Schelling (1775-1854) fut, sous l’influence du Romantisme, le fondateur d’une école philosophique particulière, la Naturphilosophie (philosophie de la nature), qui comptait aussi bien des hommes de science que des philosophes568.

Le point de départ de la philosophie de Schelling est l’affirmation que la nature et l’esprit sont tous deux issus de l’absolu et qu’ils constituent ensemble une unité indissoluble. « La Nature, c’est l’Esprit visible, l’Esprit, c’est la Nature invisible. » Aussi ne saurait-on comprendre la Nature au moyen de notions purement mécaniques et physiques. On ne peut la comprendre qu’en fonction de lois spirituelles sous-jacentes que la philosophie de la nature s’efforce précisément d’élucider. Dans la nature visible, le monde organique et le monde vivant sont nés d’un principe spirituel commun, l’âme du monde (Weltseele), qui, de par son propre déploiement et en passant par une série de générations successives, a produit la matière, la nature vivante et la conscience humaine. La nature organique et les divers règnes du monde vivant diffèrent par leur degré de perfection, mais obéissent fondamentalement aux mêmes lois. Aussi les lois gouvernant l’un de ces règnes peuvent-elles se révéler à celui qui explore les autres règnes, grâce à l’analogie, qui était la « baguette magique » de la philosophie romantique.

Un des principes fondamentaux de la philosophie de la nature est l’unité essentielle entre l’homme et la nature. La vie humaine participe à une sorte de mouvement cosmique au sein même de la nature. L’univers est un tout organisé dont chaque partie se trouve reliée à toutes les autres par une relation de « sympathie »569. D’où l’intérêt porté par les philosophes de la nature à la théorie mesmé-rienne du magnétisme animal, interprétée par eux en fonction de leurs propres théories.

La « loi des polarités » est un autre principe fondamental de la philosophie de la nature : il s’agit de couples de forces antagonistes et complémentaires susceptibles de s’unir pour se neutraliser. La nature est faite, selon Schelling, de ces couples de polarités, tels le jour et la nuit, la force et la matière, la gravité et la lumière. La polarité mâle et femelle se voyait attribuer une grande importance, s’étendant bien au-delà des limites du monde animal. On publia des traités de chimie reposant sur la polarité acide-base. On interpréta la physiologie humaine en termes de polarités : veille et sommeil, sphère végétative et sphère animale (Reil), cerveau et système ganglionnaire (von Schubert)570. On concevait souvent ces polarités comme un échange dynamique de forces antagonistes. Le physiologiste August Winkelmann, dans son Introduction à la physiologie dynamique (1802)571, établit que la « nature est le théâtre d’une lutte entre forces antagonistes, d’un combat entre une force positive et une force négative ». Il fonda tout un système de physiologie dynamique sur cette notion de polarités antagonistes dont l’effet s’exerce, par exemple, entre le système nerveux et le système circulatoire.

Une autre notion fondamentale de la philosophie romantique est celle des phénomènes primordiaux (Urphânomene) et des séries de métamorphoses qui en dérivent. Goethe, qui avait devancé à maints égards les idées de la philosophie de la nature, avait appliqué ces deux notions à ses études sur les métamorphoses des plantes572. Le mot « métamorphose », sous la plume de Goethe, ne désignait ni une transformation matérielle visible pour l’observateur extérieur, ni une pure abstraction, mais une modification dans la « force formative » (selon la formule d’Agnès Arber)573. Goethe croyait ainsi en une Urpflanze (une plante primordiale), modèle de toutes les plantes existantes, dont participerait, à quelque degré, chaque espèce botanique. Il est assez curieux de constater que Goethe en vint à croire en l’existence réelle, concrète, de cette Urpflanze et qu’il se mit à la rechercher, bien que sa conception originelle n’en impliquât pas nécessairement l’existence matérielle. Ce que C.G. Carus a appelé la méthode génétique était une façon de rattacher à un phénomène primordial les métamorphoses qui en dérivent et de découvrir les lois régissant ces relations574. Entre autres Urphânomene, nous trouvons le mythe de l’Androgyne. Dans son Banquet, Platon pose, à titre symbolique, que l’être humain primordial était bisexué, et que Zeus l’avait ensuite séparé en deux : d’où la nostalgie de cette unité, chez l’homme et chez la femme, et leurs efforts incessants pour tenter de la retrouver. Ce mythe, repris par Boehme, Baader et d’autres, exprimait parfaitement l’idée romantique de la bisexualité de l’être humain ; aussi sera-t-il l’objet de maints développements de la part des romantiques575. La notion d’inconscient leur apparaissait tout aussi fondamentale. Cet inconscient ne se réduisait plus aux souvenirs oubliés, comme chez saint Augustin, ni aux « perceptions indistinctes » de Leibniz : il se rapportait au fondement ultime de l’être humain en tant qu’il plonge ses racines dans la vie invisible de l’univers. Il constitue donc le lien le plus profond unissant l’homme à la nature. Très proche de la notion d’inconscient, nous trouvons celle de « sens intérieur » ou « sens universel » (All-Sinn) qui permettait à l’homme, avant la chute, de connaître parfaitement la nature. En dépit de son imperfection actuelle, ce sens nous permet encore, affirment les romantiques, de comprendre directement l’univers, que ce soit dans l’extase mystique, l’inspiration poétique et artistique, le somnambulisme magnétique ou les rêves. Le phénomène du rêve était un des intérêts essentiels de ces hommes, et il n’y a guère de poète ou de philosophe romantique qui n’ait exprimé sa théorie des rêves576.

Les idées et la façon de penser des philosophes romantiques peuvent sembler passablement étranges de nos jours, où nous sommes familiarisés avec les méthodes de la science expérimentale. Ils se retrouvent pourtant, sous une forme nettement reconnaissable, dans la nouvelle psychiatrie dynamique. Leibbrand dit que « les théories psychologiques de C.G. Jung ne peuvent être comprises si on ne les rattache pas à celles de Schelling ». Il souligne aussi l’influence que la conception des mythes de Schelling a exercée sur la psychiatrie dynamique moderne. (Leibbrand a également attiré l’attention sur les analogies entre la notion de maladie mentale définie par Schelling comme une réaction non spécifique de la substance vivante, et les théories modernes d’un Selye et d’un Spe-ransky577.) Jones, de son côté, remarque que les théories de Freud sur la vie mentale reposent sur un certain nombre de polarités (le dualisme des instincts, les polarités sujet-objet, plaisir-déplaisir, actif-passif). Il ajoute : « Ces vues mettent en lumière un caractère particulier et permanent de la pensée de Freud, son constant penchant pour les idées dualistiques »578. C’était là une façon de penser typiquement romantique. Le concept romantique d’Urphünomen se retrouve non seulement dans l’œuvre de Jung, sous le nom d’« archétype », mais également chez Freud. Le complexe d’Œdipe, le meurtre du Père primordial ne sont-ils pas de ces Urphanomene dont on postule l’existence pour l’humanité dans son ensemble et que l’on décrit dans la vie des individus sous leurs différentes métamorphoses ? Pour Freud, peu importe que le parricide primitif ait été effectivement perpétré ou non, pas plus que Goethe ne se souciait de savoir si son Urp-flanze existait effectivement à titre d’espèce botanique. Seules importent les relations que l’on peut en déduire en ce qui concerne la culture, la religion, l’ordre social et la psychologie individuelle. L’idée romantique de la bisexualité fondamentale de l’être humain se retrouve, elle aussi, dans les systèmes psychiatriques de Freud et de Jung. « Les concepts jungiens d’animus et anima ne sont qu’une réincarnation tardive des Urphanomene romantiques exprimés dans le mythe de l’Androgyne. Le concept d’inconscient – surtout sous la forme de l’« inconscient collectif » de Jung – et l’intérêt porté aux rêves et aux symboles sont, eux aussi, fondamentalement romantiques. Ainsi que nous le verrons plus tard, il n’est guère de concept freudien ou jungien qui n’ait été annoncé déjà par la philosophie de la nature et la médecine romantique.

Outre ces traits généraux, caractéristiques de la vision romantique de l’homme et de la nature, chaque penseur romantique élabora son propre système. Certains, comme von Schubert, Troxler et C.G. Carus, anticipent de façon remarquable les doctrines de la nouvelle psychiatrie dynamique. Schopenhauer, bien qu’il ne se range pas à proprement parler parmi les romantiques, n’en baigne pas moins dans la même atmosphère et occupe une place de choix parmi les ancêtres de la psychiatrie dynamique moderne.

Gotthilf Heinrich von Schubert (1780-1860) nous offre une vision hautement poétique de la nature, rappelant parfois, pour le lecteur moderne, un Bergson ou un Teilhard de Chardin, et présentant des ressemblances frappantes avec certains concepts freudiens et jungiens579. Selon von Schubert, l’homme, dans son état originel primordial, vivait en parfaite harmonie avec la nature, puis son Ich-Sucht (amour de soi) l’en éloigna, mais il y reviendra sous une forme plus parfaite. Les anciennes religions agricoles, pensait-il, révèlent l’intuition qu’elles ont de cette réalité dans leurs représentations des mystères de la mort et de la résurrection d’Isis, d’Adonis et de Mithra. Von Schubert nous propose une esquisse grandiose de l’évolution de la terre, avec l’apparition successive des règnes minéral, végétal et animal, puis son couronnement par l’homme, porteur de l’esprit, ainsi que des relations entre ces différents règnes dans l’univers et dans la nature humaine. Selon Kern, von Schubert annonce très clairement ce que von Uexküll appellera YUmwelt580. Von Schubert distinguait trois parties constitutives dans l’être humain : Leib (le corps vivant), l’âme et l’esprit, précisant que ces éléments étaient l’objet d’un « devenir ». La vie humaine se présente ainsi comme une succession de métamorphoses : l’une de ces métamorphoses subites se produit souvent peu de temps avant la mort ou lorsque l’homme a atteint le milieu de sa vie ; ainsi l’homme est une « étoile double » : il est doté d’un second centre, son Selbstbewusstsein (la conscience de soi), qui émerge progressivement de son âme. Chez l’homme, comme chez tous les êtres vivants, il est assez difficile de séparer la nostalgie de l’amour (Sehnsucht) de celle de la mort (Todessehnsucht), cette dernière étant le désir de réintégrer sa « patrie », la nature, mais annonçant aussi une vie future.

Dans un autre ouvrage, Le Symbolisme des rêves, von Schubert écrit que, lorsqu’un homme s’endort, son esprit commence à penser en « termes imagés », alors qu’à l’état de veille il use d’un langage verbal581. Au début, les deux langages peuvent coexister ou s’entremêler, mais, dans le rêve proprement dit, seul subsiste le langage imagé (Traumbildsprache). C’est un langage « hiéroglyphique » en ce sens qu’il peut condenser plusieurs images ou idées en une seule représentation. Les rêves s’expriment en un langage universel de symboles, identique pour tous les hommes de tous les lieux et de tous les temps. Ce langage imagé des rêves est une « sorte d’algèbre supérieure » : il revêt souvent un caractère poétique, parfois ironique (ainsi dans certains rêves où l’image de la naissance signifie en réalité la mort, et celle des excréments correspond à l’or). La nuit, l’esprit humain est parfois capable de visions prophétiques, mais les rêves présentent plus souvent un aspect démoniaque et immoral, parce qu’ils sont le lieu d’émergence des aspects négligés, refoulés ou violentés (vergewaltigte) de la personnalité.

Nous pouvons établir un tableau comparatif des analogies entre les concepts de von Schubert et ceux de Freud et de Jung :

Schubert

Freud

Jung

Nature triple de l’homme : Leib (corps vivant) L’âme L’esprit

Ça

Moi

Surmoi

 

Ich-Sucht (amour de soi)

Narcissisme

 

Modifications dans le cours de la vie

 

Individuation

Le second centre de l’âme humaine

 

Selbst (le soi)

Todessehnsucht (nostalgie de la mort)

Instinct de mort

 

Les rêves : langage verbal et langage imagé Hiéroglyphes Symboles universels

Conception

identique

Condensation

Symboles

universels

Archétypes

Un autre philosophe de la nature, le Suisse Ignaz Paul Vital Troxler (1780-1866), disciple de Schelling, ami de Beethoven et médecin expérimenté, enseigna la philosophie à Bâle et à Berne582. Après être tombé dans Toubli pendant un siècle, il a été redécouvert récemment et remis en lumière. Pour Troxler, l’être humain ne se réduisait pas aux trois principes – le corps, l’âme et l’esprit – chers aux romantiques, mais en comportait quatre : il faisait, en effet, une distinction entre Kôrper et Leib, Kôrper étant le corps tel que le voyait l’anatomiste ou le chirurgien, Leib désignant le corps animé et sensible (ce que nous pourrions appeler le soma). Cette Tetraktys comporte deux polarités : soma-âme, situés au même niveau et complémentaires ; esprit-corps, ce dernier étant subordonné au premier. Ces quatre principes constituent une unité grâce au Gemiit, centre vivant de la Tetraktys, et, selon les termes mêmes de Troxler, « la véritable individualité de l’homme, celle par qui il est le plus authentiquement en lui-même, le foyer de son individualité, le point central le plus vivant de son existence ». Le déroulement de la vie est constitué par l’émergence successive de degrés de conscience de plus en plus élevés.

Le jeune enfant apprend d’abord à faire la différence entre le moi et le non-moi, puis entre l’âme et le soma. Une fois que l’âme s’est dégagée du soma, l’homme peut se contenter d’une connaissance purement intellectuelle, mais il a aussi la liberté de chercher à atteindre un troisième niveau de développement, celui de l’esprit, et s’ouvrir ainsi à la lumière divine. Le véritable but de la philosophie est de faire de l’esprit un organe de connaissance permettant à l’homme de prendre conscience des réalités spirituelles supérieures. C’est ce que Troxler appelait l’anthroposophie. La doctrine de Troxler sur le développement de l’esprit humain présente d’incontestables analogies avec le concept jungien de l’individuation, et il en va de même entre le Gemiit de Troxler et le Selbst (soi) de Jung.

Cari Gustav Carus (1789-1869), médecin et peintre, est surtout connu pour ses recherches sur la psychologie animale et la physiognomonie, en particulier pour son ouvrage Psyché, une des toutes premières tentatives d’édifier une théorie exhaustive et objective de la vie psychologique inconsciente. L’ouvrage commence par ces mots :

« La clé de la connaissance de la nature de la vie consciente de l’âme est à chercher dans le règne de l’inconscient. D’où la difficulté, sinon l’impossibilité, à comprendre pleinement le secret de l’âme. S’il était absolument impossible de retrouver l’inconscient dans le conscient, l’homme n’aurait plus qu’à désespérer de pouvoir jamais arriver à une connaissance de son âme, c’est-à-dire à une connaissance de lui-même. Mais si cette impossibilité n’est qu’apparente, alors la première tâche d’une science de l’âme sera d’établir comment l’esprit de l’homme peut descendre dans ces profondeurs »583.

Carus définit la psychologie comme la science du développement de l’âme de l’inconscient au conscient. Selon lui, la vie humaine comprend trois périodes : une période préembryonnaire où l’individu n’a d’autre existence que celle d’une cellule minuscule dans l’ovaire de sa mère ; la période embryonnaire (la fécondation réveille soudain l’individu de son long sommeil, et l’inconscient formateur entre en action) ; après la naissance, l’inconscient formateur continue à diriger la croissance de l’individu et le fonctionnement de ses organes. La conscience apparaît progressivement, mais elle demeure toujours sous l’influence de l’inconscient que l’individu retrouve périodiquement lors du sommeil.

Carus distingue trois strates dans l’inconscient :

— L’inconscient général absolu, toujours et totalement inaccessible à notre conscience.

— L’inconscient absolu partiel, dont relèvent les processus de formation, de croissance et d’activité de nos organes. Cette partie de l’inconscient exerce une influence directe sur notre vie affective. Carus décrit les « districts de l’âme », tels que la respiration, la circulation du sang, l’activité du foie : chacun de ces districts comporte sa propre tonalité affective et contribue à la constitution du sentiment vital qui sous-tend toute notre vie affective. Les pensées et les sentiments conscients exercent aussi une influence lente et médiate sur l’inconscient absolu partiel, ce qui explique que la physionomie d’une personne puisse refléter sa personnalité consciente.

— L’inconscient relatif ou secondaire incluant la totalité des sentiments, perceptions et représentations qui ont été nôtres à un moment quelconque de notre vie et qui sont devenus inconscients.

Carus attribue à l’inconscient les caractéristiques suivantes :

— L’inconscient comporte des aspects « prométhéens » et « épiméthéens », c’est-à-dire qu’il est tourné vers l’avenir et vers le passé, mais qu’il ignore le présent.

— L’inconscient est perpétuellement en mouvement et en transformation : lorsque les pensées et les sentiments conscients deviennent inconscients, ils subissent des modifications et une maturation ininterrompues.

— L’inconscient est infatigable : il n’a pas besoin de périodes de repos comme notre vie consciente, laquelle a besoin de se reposer et de refaire ses forces, ce qu’elle fait précisément en se plongeant dans l’inconscient.

— L’inconscient est fondamentalement sain et ne connaît pas la maladie : une de ses fonctions est précisément le « pouvoir guérisseur de la nature ».

— L’inconscient obéit à des lois inéluctables qui lui sont propres et ne jouit d’aucune liberté.

— L’inconscient est doté d’une sagesse innée : il ignore les essais, les erreurs et l’apprentissage.

— Sans que nous en ayons conscience, notre inconscient nous relie au reste du monde, et particulièrement à nos semblables.

Carus distingue quatre types de relations entre les humains : du conscient au conscient ; du conscient à l’inconscient ; de l’inconscient au conscient ; de l’inconscient à l’inconscient. Il formule le principe que l’inconscient de tout homme est en relation avec l’inconscient de tous les hommes.

D y a, dit Carus, trois types de rêves, dont chacun se rapporte à l’un des trois « cercles de la vie » (Lebenskreise) : le minéral, le végétal et l’animal. Il est remarquable qu’il ait cherché à interpréter les rêves en fonction de leur forme plutôt que de leur contenu.

Psyché de Carus condense l’œuvre d’une vie entière d’un médecin et d’un observateur pénétrant de l’esprit humain. Ce livre témoigne de la tournure qu’avait prise la théorie de l’inconscient, vers la fin de l’ère romantique, avant que la tendance positiviste ne reprenne le dessus. Carus inspirera von Hartmann et les philosophes ultérieurs de l’inconscient, comme aussi la théorie des rêves de Schemer. Sa conception d’un inconscient autonome, créateur et doté d’une fonction compensatrice, devait être reprise et soulignée par C.G. Jung un demi-siècle plus tard.

Arthur Schopenhauer (1788-1860) avait publié son principal ouvrage, Le Monde comme volonté et comme représentation (1819), bien avant la Psyché de Carus, mais pendant une vingtaine d’années les philosophes et les critiques l’ignorèrent presque entièrement. C’est après 1850 seulement que Schopenhauer connut la célébrité. Il devint le maître à penser de Wagner et de Nietzsche, et son œuvre connut un grand succès dans les années 1880584. Kant avait distingué le monde des phénomènes et le monde des noumènes (ou choses en soi), inaccessible à notre connaissance. Schopenhauer appela les phénomènes « représentations » et la chose en soi « Volonté », identifiant la Volonté à l’inconscient tel que le concevaient certains romantiques. La Volonté de Schopenhauer possède le caractère dynamique des forces aveugles qui ne se contentent pas de mouvoir l’univers, mais mènent également l’homme. Ainsi, l’homme est un être irrationnel, dirigé de l’intérieur par des forces qu’il ignore et dont il a à peine conscience. Schopenhauer comparait la conscience à la surface du globe terrestre dont l’intérieur nous est inconnu. Ces forces irrationnelles comprennent deux instincts : l’instinct de conservation et l’instinct sexuel, ce dernier étant de loin le plus important. Schopenhauer compare l’instinct sexuel aux structures les plus intimes d’un arbre (innere Zug) ; l’individu ne serait qu’une feuille puisant sa nourriture dans l’arbre et contribuant à son tour à le nourrir585. « L’homme est une incarnation de l’instinct sexuel, puisqu’il doit son origine à la copulation et que son désir suprême reste la copulation. » L’instinct sexuel est la plus haute affirmation de la vie, « la plus importante préoccupation de l’homme et de l’animal […] ». « Quand elle entre en conflit avec lui, aucune autre motivation, si puissante qu’elle soit, ne peut être assurée de la victoire […] ». « L’acte sexuel occupe en permanence la pensée de celui qui n’est ni chaste ni volontaire, il revient sans cesse dans les rêveries du chaste, il est la clé de toutes nos expressions à double sens, une source inépuisable de rire et de plaisanteries. Mais il est une illusion de l’individu qui pense agir pour son propre avantage, alors qu’il ne fait qu’accomplir le dessein de l’espèce. » Tel est un exemple de la façon dont la Volonté nous trompe. La Volonté conduit nos pensées et elle est l’adversaire inavoué de l’intellect. La Volonté peut contraindre l’homme à empêcher d’entrer les pensées qui lui seraient déplaisantes : nous sommes incapables de percevoir ce qui est contraire à notre désir. Dans un paragraphe célèbre sur la « folie » (Wahnsinn), Schopenhauer explique cette dernière par le refoulement :

« L’opposition mise par la Volonté à laisser ce qu’elle abhorre arriver à la connaissance de l’intellect constitue le point faible à travers lequel la folie peut faire irruption dans l’esprit »586.

Cassirer587, Scheler588, Thomas Mann surtout589 ont mis en lumière les analogies entre certaines idées de Schopenhauer et de Freud. Mann, qui, dans sa jeunesse, avait été profondément marqué par la métaphysique de Schopenhauer, déclare qu’en prenant contact avec la psychanalyse freudienne, « il était rempli d’un sentiment de se retrouver en terrain connu et familier ». B avait l’impression que la description freudienne du moi et du surmoi ressemblait « à un cheveu près » à la description par Schopenhauer de la Volonté et de l’intellect, après transposition de la métaphysique à la psychologie. La psychologie des rêves, la grande importance accordée à la sexualité et tout le système de sa pensée constituaient « une anticipation philosophique des conceptions analytiques, à un degré tout à fait étonnant ». Effectivement, si l’on a parfois qualifié la psychanalyse freudienne de « pansexualisme », cette appellation conviendrait bien mieux à la doctrine de Schopenhauer. La différence essentielle, c’est que Schopenhauer voyait surtout dans l’instinct sexuel un subterfuge de la Volonté au service de la génération, alors que Freud considérait cet instinct en lui-même, ne parlant que rarement de ses relations à la procréation. Luis S. Granjel dégage trois points essentiels communs à Schopenhauer et à Freud : une conception irrationaliste de l’homme, l’identification de l’élan vital en général à l’instinct sexuel, et leur pessimisme anthropologique radical590. Ces ressemblances ne sauraient s’expliquer, selon Granjel, par la seule influence directe de Schopenhauer sur Freud, mais, plus profondément peut-être, par une secrète affinité entre les personnalités mêmes de ces deux penseurs : une attitude de réaction contre la société bourgeoise contemporaine de la part de deux hommes qui, pour des raisons différentes, étaient imprégnés de ressentiment.

Les spéculations et les découvertes de la philosophie romantique allemande dans les deux premiers tiers du XIXe siècle atteignirent leur apogée en 1869 dans la célèbre Philosophie de l’inconscient d’Eduard von Hartmann591. La Volonté de Boehme, Schelling et Schopenhauer finit par prendre le nom, plus adéquat, d’inconscient. L’inconscient de von Hartmann avait, apparemment, repris les caractéristiques de l’idée de Hegel : il se présentait comme un dynamisme hautement intelligent, quoique aveugle, sous-jacent à l’univers visible. Von Hartmann décrit trois niveaux d’inconscient : l’inconscient absolu, substance même de l’univers et source de toutes les autres formes d’inconscient ; l’inconscient physiologique qui, comme l’inconscient de Carus, est à l’œuvre dans l’origine, le développement et l’évolution des êtres vivants, y compris l’homme ; l’inconscient relatif ou psychologique, qui est à l’origine de notre vie mentale consciente. Le principal intérêt de la Philosophie de l’inconscient tient moins à ses théories philosophiques qu’à la richesse des arguments apportés à l’appui de ses thèses. Von Hartmann avait réuni un grand nombre de données pertinentes relatives à la perception, l’association des idées, les jeux d’esprit, la vie affective, l’instinct, les traits de la personnalité, la destinée individuelle, ainsi que sur le rôle de l’inconscient dans la langue, la religion, l’histoire et la vie en société.

La médecine romantique

Bien qu’on n’ait souvent vu dans la médecine romantique qu’un chaos de spéculations vagues et confuses, Leibbrand estime qu’elle a à son actif un bon nombre d’intuitions valables592. L’essence de la maladie, qui donna lieu à plusieurs dizaines de théories ingénieuses, était au centre de ses préoccupations. Novalis, qui était lui-même de santé fragile, estimait que les maladies devraient être la préoccupation essentielle de l’homme, qu’elles « représentent peut-être le stimulant et l’aliment les plus intéressants de notre pensée et de nos actions et que nous ne savons que fort peu de choses sur l’art de les utiliser »593. Il ajoutait qu’il y avait deux types d’hypocondrie, une forme commune et une forme sublime, cette dernière pouvant constituer une voie d’approche intéressante pour l’investigation de l’âme. On pourrait en déduire que Novalis avait pressenti la notion de la maladie créatrice. Effectivement, il est hors de doute qu’il existe des maladies créatrices dont un individu sort avec une nouvelle vision du monde ou une nouvelle philosophie, ainsi que nous l’avons vu à propos des chamans et comme nous le verrons à propos de Fechner, Nietzsche, Freud et Jung594. Les romantiques s’intéressaient aussi beaucoup à l’hygiène mentale, bien que, contrairement à la perspective optimiste des Lumières, elle ait pris chez eux une note pessimiste. Feuchtersleben, dans son ouvrage Pour une diététique de l’âme, écrit que chaque personne héberge de terrifiants germes de folie, et il donne ce conseil : « Lutte sans relâche, en t’appuyant sur toutes les forces réconfortantes et actives, pour empêcher leur éclosion »595. Aucun moyen n’est plus efficace pour dompter les émotions que d’essayer de les comprendre. Il nous faut donc nous plonger dans un travail absorbant qui requiert la mise en œuvre de toutes nos énergies. Tout relâchement aboutira à la maladie ou à la mort.

Les romantiques s’intéressèrent d’autant plus à la maladie mentale qu’à cette époque s’ouvrirent un grand nombre d’hôpitaux psychiatriques dirigés par des spécialistes qui vivaient continuellement avec leurs malades. Ce milieu donna naissance à une forme de psychiatrie particulière. Les médecins qui travaillaient dans ces institutions étaient tout à fait indépendants, si bien que chacun d’eux pouvait développer à son gré ses propres idées sur la nature et le traitement de la maladie mentale. C’est ce qui explique sans doute l’originalité et l’audace de ces pionniers, qu’ils se rattachent à l’école des Physiker (organicistes) ou à celle des Psychiker (qui insistaient sur les racines psychologiques de la maladie mentale). Certains de ces psychiatres subirent profondément l’influence des idées romantiques. Malheureusement il est difficile d’étudier ce chapitre de l’histoire de la psychiatrie : les écrits de ces hommes sont devenus très rares et par ailleurs ils usent souvent d’une terminologie désuète596. Mais quiconque entreprend de les étudier est surpris de constater à quel point ils avaient anticipé des notions que nous imaginons, aujourd’hui, être tout à fait nouvelles. Nous nous en tiendrons ici à quatre de ces pionniers : Reil, Heinroth, Ideler et Neumann.

Johann Christian Reil (1759-1813), un des plus éminents cliniciens de son temps, avait fait d’intéressantes recherches sur l’anatomie du cerveau. Kirchhoff voit en lui « le découvreur du conscient et le créateur de la psychothérapie rationnelle ». Emest Harms a insisté sur le grand intérêt et surtout le caractère très moderne de son œuvre597. Sous le titre Rhapsodies sur l’application des méthodes de thérapeutique psychique aux troubles mentaux, Reil expose tout un programme de traitement de la maladie mentale en recourant aux méthodes existantes ainsi qu’à d’autres dont il propose l’introduction.

En premier lieu, le nom des institutions doit changer. Il faut remplacer le mot discrédité de Tollhaus (maison de fous) par celui d’« hôpital de traitement psychique », ou quelque chose de ce genre, et la direction doit en être confiée à un triumvirat composé d’un administrateur, un médecin et un psychologue. Cet hôpital devrait être situé dans un site agréable, se subdiviser en pavillons et comporter une ferme sur ses terres. Il devrait comprendre deux sections entièrement différentes quant à leur but et leur construction : l’une, destinée aux malades manifestement incurables, devrait non seulement veiller à protéger la société, mais s’efforcer de rendre la vie aussi agréable que possible aux malades et les pourvoir d’une activité. L’autre, orientée d’une tout autre façon, devrait être centrée sur le traitement des maladies mentales et des névroses. Reil distingue trois types de traitements : les traitements chimiques (incluant la diététique et les médicaments), les traitements mécaniques et physiques (incluant la chirurgie), et les traitements psychiques qui, Reil y insiste, représentent une forme de traitement autonome, aussi importante que la chirurgie ou la pharmacothérapie. Les troubles mentaux relevant d’une cause physique seront l’objet du traitement médical approprié. Le traitement psychique doit s’appuyer sur un système précis de « psychologie pratique empirique ». Le traitement devra être adapté aux besoins spécifiques de chaque malade, tout en se réclamant d’un système général. Reil distingue trois types de traitements psychiques :

— Stimulations corporelles cherchant à modifier la sensibilité corporelle générale. Ces stimulations seront agréables ou désagréables, selon les cas. Elles auront pour but de corriger ce que nous appellerions aujourd’hui le « tonus vital ».

— Des stimulations sensorielles, incluant toute une gamme de procédés que nous appellerions aujourd’hui « rééducation de la perception ». Chaque sens sera l’objet d’une rééducation appropriée grâce à des méthodes d’entraînement. Parmi ces méthodes, Reil cite celle du « théâtre thérapeutique » où les employés de l’institution joueront divers rôles avec la participation des malades en fonction de leur état.

— La méthode des « signes et symboles » est une sorte d’école recourant à la lecture et à l’écriture. Elle inclut aussi diverses thérapies rééducatives : travail physique, exercices corporels et thérapeutique par l’art598.

Ernest Harms déclare que la conception de la maladie mentale de Reil constitue « la philosophie psychologique et biologique la plus magnifique qu’il m’ait été donné de rencontrer »599. Reil ne pensait pas que toutes les maladies mentales étaient purement psychiques : il accordait toute l’attention qu’il mérite au substrat organique, mais il affirmait qu’il y avait également des maladies de la psyché dues à un relâchement ou une désintégration du Gemeingefühl, c’est-à-dire le sentiment fondamental de « centrage » de notre vie mentale, sous-jacent au moi conscient. A l’intérieur de ce cadre de référence, Reil décrit un grand nombre de manifestations psychopathologiques.

Johann Christian August Heinroth (1773-1843) est souvent ridiculisé de nos jours pour avoir proclamé que le péché était la principale cause des maladies mentales. En fait, il suffirait de remplacer le mot « péché » par « sentiment de culpabilité » pour conférer à ses idées une allure presque contemporaine. Heinroth était un grand érudit, un éminent clinicien et l’auteur d’une théorie complète de l’esprit humain sain et malade. Citons, parmi ses nombreux ouvrages, son Lehrbuch, manuel qui commence par la description de l’esprit humain à l’état normal et celle de l’émergence des divers degrés de conscience : d’abord le Selbstbewusstsein (conscience de soi), issu de la confrontation avec la réalité extérieure ; puis le Bewusstsein (la conscience proprement dite), par la confrontation avec la conscience de soi ; enfin le Gewissen (la conscience morale), « un étranger à l’intérieur de notre moi »600. Cette conscience (morale) n’a sa source ni dans le monde extérieur ni dans l’ego, mais dans un Über-uns (un sur-nous), que Heinroth semble identifier à la raison et dont il fait une voie d’accès vers Dieu. Selon lui, la santé est liberté et la maladie mentale correspond à une réduction ou à la perte de cette liberté. Cette perte de la liberté est l’effet de Ylch-sucht (amour de soi) et des diverses passions. L’erreur est un désordre de l’intellect, même si elle s’enracine dans la passion. Le second volume du manuel de Heinroth comporte une description systématique de ses méthodes psychothérapiques : il faut d’abord déterminer dans quelle mesure tel état pathologique requiert une aide thérapeutique, puis élaborer un plan de traitement individuel qui tiendra compte non seulement des symptômes, mais du sexe, de l’âge, de la profession, de la personnalité, de la situation économique et sociale du malade. Ce plan de traitement devrait aussi inclure la famille et l’entourage du malade. On aura surtout soin de s’abstenir de tout traitement non indispensable ou dangereux. Hein-roth décrit ensuite en détail, et dans une perspective très pratique, les divers traitements dont sont justiciables les patients agités, déprimés, comme n’importe quels autres malades. Encore une fois, le lecteur ne pourra qu’admirer le caractère très moderne de bon nombre de ces idées601.

Karl Wilhelm Ideler (1795-1860) développa les enseignements de Stahl et de Langermann sur l’importance fondamentale des passions comme cause des maladies mentales. Auteur très prolifique, Ideler publia de nombreux ouvrages, dont un manuel de 1 800 pages. Il en consacre la première partie à la description de l’esprit humain, en accordant une importance toute spéciale à la vie émotionnelle602. Toute pulsion émotionnelle est susceptible d’expansion illimitée et toute passion peut devenir le point de départ d’une maladie mentale : c’est de là que devrait donc partir la psychothérapie603. Une loi fondamentale qu’Ideler avait reprise à Stahl et qu’il appelle la « loi de la Vie » veut que l’être humain soit l’objet permanent d’un processus d’autodestruction et d’autoreconstruction : pour qu’un équilibre approprié puisse s’instaurer, il lui faut continuellement puiser les éléments nécessaires dans le monde extérieur. Dans la seconde partie de son livre, Ideler expose sa théorie sur la pathogénie de la maladie mentale. Il retrace en détail les origines des diverses passions, leurs luttes entre elles, ainsi que les effets destructeurs de la solitude et du besoin d’activité inassouvi. Dans la psychogenèse de la maladie mentale, il accorde une grande importance aux impulsions sexuelles inassouvies. La nature, écrit Ideler, a fait de l’amour sexuel le sentiment le plus fort dont l’être humain soit capable, pour accroître ainsi ses possibilités et s’assurer une vie plus libre et plus riche. D’où la lutte désespérée en cas d’inassouvissement. Il dépeint l’état inconsolable de la vierge amoureuse qui doit remplacer son besoin de sentiments ardents par des divertissements sociaux frivoles. « Avant d’exiger d’elle le renoncement, entraînez-la à se dominer elle-même ; donnez-lui l’occasion de s’affermir elle-même en se montrant énergique dans l’accomplissement de son devoir, et procurez-lui des substituts capables de la consoler de la privation des émotions les plus belles et les plus ardentes. » Les crises hystériques, ajoute Ideler, ne sont rien d’autre qu’une lutte de l’âme avec elle-même. La maladie mentale, pourtant, n’est jamais l’effet d’une seule cause. La prédisposition y joue un certain rôle, mais aussi l’écart entre le désir impérieux et la réalité restrictive. C’est ainsi que l’homme, dégoûté de la réalité, fuit dans l’imagination où il peut jouir des joies démesurées de son monde de rêves ou justifier à ses propres yeux ses souffrances à travers des images horriblement distordues604. Ideler souligne que la genèse de ces idées délirantes remonte jusque dans la toute première enfance (« bis in die früheste Kind-heit »). Quant au traitement, il croit fermement en la possibilité d’une psychothérapie des psychoses. D affirme, par ailleurs, que « la guérison de ces idées délirantes ne peut être obtenue que par l’activité propre du psychisme du malade, que le médecin devrait se contenter de stimuler et de diriger ». Cette direction suppose un hôpital bien organisé, ainsi que des médecins et collaborateurs parfaitement équilibrés et dévoués.

Heinrich Wilhelm Neumann (1814-1884) est un des derniers représentants de cette tendance psychiatrique. Son manuel605 commence également par l’exposé d’un système original de psychologie médicale. Dans la vie mentale, écrit Neumann, il n’y a pas place pour le hasard. Comme Ideler, il voit dans la vie un processus ininterrompu d’autodestruction et d’autoreconstruction. L’oubli se rapporte à la première, la mémoire à la seconde. Au cours de son développement, l’homme devient de plus en plus capable d’atteindre cette maîtrise de soi que l’on peut assimiler au « degré de liberté » atteint par l’individu. En ce qui concerne la psychopathologie, Neumann attache une très grande importance aux perturbations des pulsions (Triebe). Les besoins instinctuels trouvent leur expression consciente dans ce que Neumann appelle les Aestheses qui ne sont pas de simples sensations, mais des appels dirigés sur l’organisme en son entier. UAesthesis joue aussi un rôle d’avertisseur d’un danger éventuel, enseignant en même temps comment affronter ce danger. Dans certains cas, l’alarme est bien donnée, mais VAesthesis est « métamorphosée », si bien qu’elle n’est plus capable d’enseigner comment affronter le danger. Il en résulte l’angoisse (Angst). Neumann souligne les relations entre les pulsions et l’angoisse : « la pulsion qui ne parvient pas à se satisfaire devient angoisse ». Il ajoute que l’angoisse n’apparaît que si certaines fonctions vitales sont menacées et si la menace parvient jusqu’à la conscience606.

Parmi les nombreux sujets traités, Neumann aborde celui des manifestations cliniques de l’instinct sexuel chez les malades mentaux. On peut observer les symptômes suivants : la hantise de la propreté ou de la malpropreté corporelles, cheveux défaits, toilette corporelle incessante ou (« ce qui, du point de vue pathologique, revient au même ») une extrême malpropreté, un barbouillage corporel, horreur ou déchirement des vêtements, satisfaction de leurs besoins, sans gêne, en présence du médecin, hostilité à l’égard du personnel féminin qui s’entend injurier (« putains », etc.) ou accusations de nature sexuelle portées contre leurs connaissances féminines ; ces malades parlent constamment du mariage des autres, crachent fréquemment, témoignent volontiers d’une religiosité morbide, d’un intérêt exagéré pour le service divin et le pasteur. Neumann proclamait que le médecin devrait traiter non des maladies, mais des malades, s’occupant à la fois du corps et de l’esprit. Quoi qu’il en soit, ajoutait-il, le traitement spécifique de la maladie mentale relève de méthodes psychologiques.

Ce bref survol des idées de Reil, Heinroth, Ideler et Neumann, révèle l’originalité de leur pensée. Il en va de même pour bon nombre de leurs contemporains607. Dans le cadre de la psychiatrie romantique, nous pouvons dégager un certain nombre de traits communs. Ces hommes se méfiaient des classifications psychiatriques. Le diagnostic, écrivait Neumann, ne revient pas à plaquer un nom sur la maladie, il consiste à trouver une clé permettant de comprendre les symptômes. Ils insistaient tous sur la nécessité de considérer chaque cas individuel comme une entité clinique spécifique et unique en son genre. Suivant en cela la tradition de Stahl et de Langermann, ils reconnaissaient tous des causes physiques et psychiques aux maladies mentales, mais pensaient que les causes psychiques suffisaient à engendrer de graves désordres mentaux. Mais ils n’accordaient pas tous la même importance aux diverses passions : Heinroth soulignait le rôle du « péché » (en fait, les sentiments de culpabilité), Guislain insistait sur l’angoisse, Ideler et Neumann sur l’importance des pulsions sexuelles et de leurs frustrations.

Chacun de ces hommes élabora un système très original de psychologie médicale. Entre autres concepts, ils développèrent celui de la loi de l’équilibre entre entrées et sorties psychiques, reconnaissant ainsi le rôle de stimuli trop intenses. Rappelons la notion d’Aesthesis et de ses « métamorphoses » chez Neumann, ainsi que la relation qu’il établissait entre les pulsions inassouvies et l’angoisse.

Ces hommes s’intéressaient tous vivement à la thérapeutique, en particulier à la psychothérapie, et croyaient en son efficacité, même en cas de maladie mentale grave. Reil et Heinroth imaginèrent des systèmes psychothérapiques très élaborés, allant de la thérapie rééducative à la thérapie de choc, incluant même ce que nous appellerions aujourd’hui le psychodrame (Reil).

Malheureusement ces hommes vivaient dans un isolement relatif et ne rencontrèrent que fort peu ou pas de compréhension auprès des autorités officielles. Vers 1850, une nouvelle orientation de la science se fit jour. L’étude de l’anatomie cérébrale passa au premier plan et l’œuvre de ces pionniers tomba dans le discrédit ou dans l’oubli. Mais il suffit de s’être plongé quelque peu dans les ouvrages de Reil, Heinroth, Ideler, Neumann et Guislain pour y reconnaître les sources oubliées de maintes découvertes de Bleuler, de Freud, de Jung et des représentants de la psychiatrie dynamique moderne.

Les épigones du Romantisme : Fechner et Bachofen

Après 1850, la philosophie de la nature et le Romantisme semblaient avoir complètement disparu : ce fut le triomphe du positivisme et de la vision du monde mécaniciste. Le Romantisme eut cependant ses représentants tardifs, dont deux d’une importance toute particulière : Fechner et Bachofen.

Gustav Theodor Fechner, fils d’un pasteur, avait fait ses études de médecine à Leipzig, où il vécut jusqu’à sa mort608. Il s’intéressa d’abord à la physique expérimentale. Il obtint un poste universitaire non rétribué et gagna sa vie en traduisant des ouvrages scientifiques, en composant des manuels élémentaires, et en écrivant des contributions à des encyclopédies populaires. De temps en temps il publiait de brefs opuscules littéraires sous le pseudonyme de Docteur Mises. Dans l’un d’eux, Anatomie comparée des anges, il parcourait l’évolution du règne animal, de l’amibe à l’homme, puis, extrapolant, il cherchait à imaginer la forme idéale d’un être supérieur, un ange609. Il en arrivait à la conclusion que de tels êtres devaient avoir une forme sphérique, qu’ils devaient percevoir la gravitation universelle comme l’homme perçoit la lumière et qu’ils devaient communiquer entre eux par des signaux lumineux, à la façon dont les hommes communiquent entre eux par des sons. En 1836, Fechner publia, cette fois sous son véritable nom, Le Petit Livre de la vie après la mort610, où il partage la vie humaine en trois périodes : de la conception à la naissance, de la naissance à la mort, après la mort. La vie embryonnaire se réduit à un sommeil continuel, la vie présente est une perpétuelle oscillation entre le sommeil et la veille, la vie après la mort se définirait comme un état de veille perpétuel.

En 1833, à l’âge de 32 ans, Fechner se maria et obtint la chaire de physique à l’université de Leipzig. Selon Wundt, « dès qu’il accéda à une position indépendante qui aurait dû lui permettre de se consacrer à ses propres recherches, toute son énergie se trouva brisée. Son travail acharné l’avait épuisé. D avait de la difficulté à terminer ses cours ». Les six années suivantes, de 1834 à 1840, Fechner poursuivit son activité dans un état de tension considérable et se livra sur lui-même à des expériences sur les phénomènes visuels subjectifs. Sa vue en souffrit et, en 1840, à l’âge de 39 ans, il s’effondra et dut renoncer pendant trois ans à ses activités professionnelles. En termes de nosologie moderne, la maladie de Fechner se définirait comme une grave dépression nerveuse accompagnée de symptômes hypocondriaques, compliquée peut-être par une lésion rétinienne pour avoir fixé directement le soleil. On peut aussi y voir un exemple de ce que Novalis a appelé l’hypocondrie sublime, maladie créatrice dont le patient sortira habité par de nouvelles convictions philosophiques et psychologiquement métamorphosé.

Presque tout le temps de sa maladie, Fechner fut contraint de vivre dans la solitude la plus absolue, dans une pièce sombre dont les murs avaient été peints en noir, ou de porter un masque pour se protéger contre la lumière. Il ne supportait plus la plupart des aliments, ne ressentait pas la faim et mangeait fort peu, d’où un état général très précaire. Sa guérison, selon ses propres dires, advint d’une façon peu banale. Une amie de la famille rêva qu’elle lui préparait un plat de jambon fortement épicé, cuit dans du vin du Rhin et du jus de citron. Le lendemain, elle lui prépara effectivement ce plat et le lui apporta en insistant pour qu’au moins il y goûte. Il obéit à contrecœur et se sentit immédiatement beaucoup mieux. Les jours suivants, il mangea régulièrement de petites quantités de ce plat et sentit progressivement ses forces lui revenir. Il entreprit ensuite de remettre en branle ses facultés intellectuelles, au prix d’un effort considérable la première année. Selon ses propres termes, il avait l’impression d’être « un cavalier cherchant à maîtriser un cheval emballé ». Il fit ensuite un rêve où il vit le nombre 77. Il en conclut qu’il serait guéri le 77'jour, ce qui, dit-il, arriva effectivement.

Ces trois années de dépression furent suivies d’une période plus brève d’exaltation. Fechner éprouvait un sentiment croissant de bien-être, il exprimait des idées de grandeur, il se croyait élu par Dieu et capable de résoudre toutes les énigmes de l’univers. Il était convaincu qu’il avait découvert un principe universel, aussi fondamental pour le monde de l’esprit que le principe universel de Newton l’avait été pour le monde physique. Fechner l’appela le Lustprinzip (le principe de plaisir) : son euphorie hypomaniaque s’était muée en concept philosophique. Contemplant pour la première fois son jardin au terme de ces trois aimées d’obscurité, il fut frappé par la beauté des fleurs : il en conclut qu’elles avaient une âme, d’où son livre, Nanna ou l’Ame des plantes611.

Après sa guérison, Fechner jouit d’une parfaite santé pour le restant de sa vie, mais une remarquable métamorphose s’était accomplie en lui. Avant sa maladie, il se présentait comme un physicien qui (à en croire Wundt) n’avait que mépris pour la philosophie de la nature. Désormais il se rangea lui-même parmi les tenants de cette école. Il échangea sa chaire de physique à l’université de Leipzig contre celle de philosophie. Il consacra la première série de ses cours au principe de plaisir : il les publia ensuite dans un petit ouvrage612 et dans une revue de philosophie613. Par la suite, il continua à développer ce principe et à l’appliquer à de nouveaux domaines de la psychologie.

Pendant la seconde moitié de sa vie, Fechner publia plusieurs traités bien charpentés et originaux, souvent écrits dans une langue très belle, voire lyrique. Sous son ancien pseudonyme de Docteur Mises il publia un recueil d’énigmes composées durant sa maladie614. Sous son véritable nom il publia deux des ouvrages les plus typiques de la philosophie de la nature : Nanna, probablement la première monographie consacrée à la psychologie des plantes, une branche éminemment romantique de la psychologie615. Le second ouvrage, Zend-Avesta, dont il avait emprunté le titre aux livres sacrés de la Perse antique, était apparemment destiné, dans l’esprit de Fechner, à devenir la Bible de la philosophie de la nature616. Pour Fechner, la terre est un être vivant d’un niveau plus élevé que l’homme, correspondant à celui des anges tels qu’il les avait imaginés dans son Anatomie comparée des anges. Toutes les formes de vie terrestre sont issues de cet être vivant (« Comment une mère morte pourrait-elle enfanter des enfants vivants ? »). C’est pourquoi tous les êtres vivants sont si parfaitement adaptés à leur milieu naturel et à tel point complémentaires les uns des autres. Dans ce règne vivant, l’homme occupe une place privilégiée : « Il a été fait pour la Terre et la Terre a été faite pour lui. » Pour expliquer la place de la Terre dans le sein du système solaire, Fechner introduit les principes de « stabilité » et de « répétition ». Le système solaire se maintient par la répétition périodique de positions identiques et de mouvements déterminés. La stabilité prend ainsi la forme typique de la répétition. Zend-Avesta contient les premières allusions à l’application des principes de stabilité et de répétition à la physiologie et à la psychologie humaines, ainsi que la première mention de la « loi psychophysique » de Fechner.

Mais ces ouvrages voyaient le jour à une époque très défavorable, puisque la philosophie de la nature était maintenant complètement démodée. Fechner ne désespéra pourtant jamais de propager sa philosophie, mais, écrit Wundt, il changea de tactique et s’orienta vers la psychologie expérimentale. Pendant de longues années Fechner avait été préoccupé par les relations entre le monde physique et le monde spirituel. Il pensait qu’il devait exister une loi générale régissant ces relations et il s’efforça de découvrir la formule mathématique la plus probable pour exprimer cette loi. Selon ses propres dires, cette formule, qu’il appela la loi psychophysique, s’imposa soudain à lui le matin du 22 octobre 1850, juste à temps pour qu’il puisse y faire une brève allusion dans son Zend-Avesta. Il entreprit dès lors d’imaginer une longue série d’expériences pour confirmer cette loi. Ces expériences l’occupèrent pendant les dix années suivantes. Il consigna ses découvertes dans les deux volumes de sa Psychophysique publiés en 1860 : cet ouvrage suscita un intérêt considérable et fut le point de départ de toute la psychologie expérimentale moderne617.

Dans un examen critique de la théorie darwinienne de l’évolution des espèces, Fechner formula son « principe de la tendance à la stabilité », principe universel de finalité, qu’il considérait comme complémentaire du principe de causalité618. Après le principe de plaisir et la « loi psychophysique fondamentale », c’était le troisième grand principe universel formulé par Fechner. En 1876, Fechner publia son ouvrage sur l’esthétique expérimentale619, où il essayait d’appliquer à l’esthétique les méthodes de la recherche expérimentale et de la comprendre dans la perspective du principe de plaisir-déplaisir. Il appliqua également ce principe à la psychologie des bons mots et des jeux d’esprit. En 1879, à l’âge de 78 ans, il publia La Perspective diurne opposée à la perspective nocturne, où il oppose sa propre vision panthéiste du monde (la « perspective diurne ») à la conception sèche et désolée du scientisme matérialiste contemporain (la « perspective nocturne »)620.

En 1879, Wilhelm Wundt, disciple de Fechner, ouvrit à Leipzig le premier institut de psychologie expérimentale. Leipzig, patrie d’adoption de Fechner, était devenue la capitale de cette nouvelle science et des étudiants du monde entier venaient s’y former. Fechner lui-même était devenu un personnage légendaire avec sa couronne de longs cheveux blancs autour d’un crâne chauve, son accoutrement démodé et sa distraction proverbiale. Quand Fechner mourut en 1887, à l’âge de 86 ans, il était enfin renommé et l’on saluait en lui le père de la psychologie expérimentale.

Vers la fin du XIXe siècle, on pouvait croire que la postérité ne verrait plus en Fechner que le pionnier de la psychologie expérimentale et l’auteur de la « loi psychophysique fondamentale ». Ironie du sort, Freud empruntera pourtant à la philosophie de la nature de Fechner plusieurs de ses concepts fondamentaux pour les intégrer à sa métapsychologie. Fechner a manifestement exercé une grande influence sur la psychanalyse, puisque Freud lui-même le cite dans L’Interprétation des rêves, Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient et Au-delà du principe de plaisir621. Freud emprunta à Fechner la notion d’énergie mentale, la notion « topographique » de l’esprit, le principe de plaisir-déplaisir, le principe de constance et celui de répétition. Une grande partie du cadre théorique de la psychanalyse n’aurait sans doute jamais vu le jour sans les spéculations de celui que Freud appelait « le grand Fechner ».

Johann Jakob Bachofen (1815-1887), auteur de la théorie du matriarcat, naquit à Bâle, en Suisse, d’une vieille et riche famille patricienne622. Il étudia le droit à Berlin, Paris et Cambridge, mais un vif intérêt pour l’archéologie le conduisit en Italie. Là, examinant les décorations des anciens tombeaux et leur représentation du culte des morts, il en vint à penser que ces peintures et sculptures étaient les vestiges symboliques d’un monde oublié. Juge et professeur de droit romain à Bâle pendant plusieurs années, Bachofen renonça à la plupart de ses fonctions pour se consacrer entièrement à ses études favorites. Déchiffrant les symboles de l’art et de la mythologie antiques, il y vit l’expression du souvenir perdu d’une période de l’histoire humaine qui ne nous a pas laissé de documents, où le pouvoir était entre les mains des femmes. Une juste interprétation de ces symboles devait, dans son esprit, nous permettre de reconstituer les institutions sociales et politiques, de même que la vision du monde et les traits caractéristiques de cette époque matriarcale, et peut-être même des temps encore plus anciens qui l’avaient précédée. C’est ainsi que Bachofen se fit, selon les termes de Turel, « l’historien d’une époque sans histoire ». En 1861, Bachofen publia son ouvrage capital, Dos Mutterrecht (Le Droit matriarcal), qui se heurta soit à l’indifférence, soit aux violentes critiques des spécialistes623. Bachofen menait une vie de gentilhomme distingué, aux manières cérémonieuses, se présentant comme un Pri-vatgelehrter (savant sans fonction officielle), partageant son temps entre la composition de ses ouvrages et ses voyages d’études en Italie et en Grèce. Il était resté célibataire, vivant avec ses parents jusqu’à 50 ans. Il épousa alors une charmante cousine âgée de 20 ans. Dans sa ville natale on le considérait comme un vieil érudit légèrement excentrique. Quand il mourut en 1887, sa réputation avait tout juste commencé à s’étendre à travers le monde.

Bachofen ignorait que la théorie du matriarcat avait déjà été proposée par Joseph François Lafitau (1681-1746), savant jésuite qui avait passé cinq ans chez les Iroquois624. Le Père Julien Garnier qui avait passé soixante ans parmi les Algonquins, les Hurons et les Iroquois avait raconté à Lafitau tout ce qu’il savait de leurs coutumes et de leur organisation sociale. La propriété et le pouvoir effectif appartenaient aux femmes qui déléguaient une partie de leurs pouvoirs aux chefs en matière civile et militaire. Lafitau comparait ce système à celui des anciens Lyciens et d’autres civilisations anciennes, et en concluait que la gyné-cocratie avait jadis été très répandue chez les populations méditerranéennes et asiatiques anciennes. Un autre savant français, l’abbé Desfontaines, décrivait, dans un roman relatant les aventures du fils de Gulliver, une île imaginaire, appelée Babilary, où le pouvoir était aux mains des femmes qui en usaient de la même façon que les hommes dans la plupart des civilisations contemporaines625. Le livre comportait un appendice, soi-disant écrit par un savant qui, ayant lu l’histoire de Gulliver fils, estimait que cette île n’apportait aucune donnée nouvelle à quiconque était au courant de l’histoire des anciens Lyciens et Scythes.

Dans la perspective de Bachofen, le matriarcat était bien plus qu’un simple système social et politique. C’était une notion beaucoup plus vaste qui impliquait une religion, une vision du monde, et qui imprimait sa marque sur toute la culture et tous les aspects de la vie. Bachofen affirmait en outre que l’humanité avait passé par trois étapes : l’« hétaïrisme », le matriarcat et le patriarcat, chacune d’elles comportant des vestiges symboliques de l’étape précédente.

La première étape, celle de l’hétaïrisme, correspondait à une période de promiscuité sexuelle où les femmes étaient exposées sans défense à la brutalité des hommes et où les enfants ne connaissaient pas leur père. C’était aussi la période du « tellurisme », dont le symbole était le marécage boueux et la divinité, la déesse Aphrodite (Vénus).

La seconde étape, celle du matriarcat, s’établit au terme de plusieurs millénaires de luttes acharnées. Les femmes fondèrent la famille, créèrent l’agriculture et s’emparèrent du pouvoir social et politique. Les mères instituèrent un système social caractérisé par la liberté et l’égalité de tous, ainsi que par des relations pacifiques entre les citoyens. L’amour de la mère était la vertu essentielle, le matricide, le crime le plus odieux. Le matriarcat était par ailleurs une civilisation matérialiste, encourageant l’éducation du corps plus que celle de l’intelligence, donnant sa préférence aux valeurs matérielles et trouvant son expression dans le développement de l’agriculture et la construction de remparts impressionnants. Sa divinité la plus révérée était la déesse Déméter (Cérès). Parmi les caractères symboliques de ce système, on note la primauté reconnue à la nuit. On comptait le temps selon le nombre de nuits, on se battait, on tenait conseil, on rendait la justice et on se livrait aux activités cultuelles la nuit. Le matriarcat avait pour autres caractéristiques la primauté de la lune, de la terre, de la mort. Les sœurs passaient avant les frères, le dernier-né avant les autres enfants. Enfin la gauche était privilégiée par rapport à la droite.

Bachofen voyait dans le passage du matriarcat au patriarcat un progrès, une étape vers une civilisation plus haute. Cette transition ne s’est pas faite sans de violentes luttes dont Bachofen pensait avoir trouvé d’innombrables témoignages dans la mythologie grecque. Il y eut aussi des rechutes temporaires dans le matriarcat (comme, auparavant, du matriarcat à l’hétaïrisme). Bachofen interprète dans cette perspective l’histoire des Amazones et le culte dionysiaque.

L’amazonisme, tel qu’il s’exprime dans les anciennes légendes des Amazones, était, selon l’expression de Turel, une sorte d’impérialisme féminin se situant à l’époque de la lutte entre l’hétaïrisme et le matriarcat, puis réapparaissant plus tard comme une dégénérescence du matriarcat lors de sa lutte contre le patriarcat naissant.

Le culte de Dionysos, qui avait constitué un épisode dans la lutte entre hétaïrisme et matriarcat, se retrouva ultérieurement comme l’expression de la révolte des femmes contre le patriarcat. Le régime dionysien favorisait les beaux-arts, mais, contrairement à la chaste discipline qui caractérisait le matriarcat démété-rien, il amena la corruption morale et, sous prétexte d’émanciper les femmes, il les livra en fait à l’exploitation par les hommes. Ce système avait la faveur des tyrans.

Une fois le régime patriarcal solidement établi, le souvenir du matriarcat devint si insupportable aux hommes qu’ils « l’oublièrent ». (Rappelons-nous que Boulanger avait déjà invoqué un semblable oubli collectif dans sa théorie d’une ancienne civilisation détruite par le déluge.) Mais le souvenir du matriarcat n’en survécut pas moins sous forme de symboles et de mythes. Selon Bachofen, il inspira directement certains grands chefs-d’œuvre de la littérature grecque. Bachofen voyait ainsi dans la trilogie d’Eschyle, YOrestie, la représentation symbolique de la victoire du matriarcat, de la revanche du principe patriarcal et du triomphe définitif de ce dernier. Dans le mythe d’Œdipe, le sphinx est pour Bachofen le symbole de l’ancienne époque hétaïrique : en tuant le sphinx, Œdipe contribua à l’établissement du matriarcat à Thèbes sous le sceptre de la reine Jocaste, mais le désastre qui s’ensuivit correspond à la chute du matriarcat, remplacé par le patriarcat626.

Bachofen décrit le patriarcat comme le renversement complet de l’organisation sociale et politique matriarcale, ainsi que de ses principes religieux et philosophiques. Le patriarcat favorise l’indépendance individuelle et isole les hommes les uns des autres, mais il les élève en même temps à un niveau spirituel supérieur. L’être humain commence par aimer sa mère et n’accède à l’amour du père que plus tard. La maternité, du fait de la grossesse et de l’allaitement au sein, implique une relation plus directe et plus matérielle avec l’enfant. L’amour paternel se situe au-delà de ces contingences et représente donc un principe plus abstrait. Celui-ci a trouvé son expression juridique dans la procédure de l’adoption et dans la notion de « paternité spirituelle ». Il s’exprime également dans le passage symbolique de la nuit au jour, de la lune au soleil, de la terre au ciel, de la gauche à la droite. La divinité suprême du patriarcat est Apollon, le dieu de la lumière et des beaux-arts.

Le peu de succès obtenu par l’œuvre de Bachofen s’explique en partie par l’absence d’un plan rigoureux, la surabondance des digressions et les longues citations grecques et latines qu’il se dispensait de traduire. Mais surtout, ses théories ébranlaient l’idée, incontestée jusque-là, de la permanence de la famille patriarcale à travers toute l’histoire de l’humanité. A Bâle, même un savant historien tel que Jakob Burckhardt ne comprenait pas les théories de Bachofen. Néanmoins le vieux Bachofen trouva un admirateur dans le jeune Nietzsche qui adopta ses idées sur les civilisations dionysienne et apollinienne (à cette différence près que Nietzsche voyait dans la civilisation dionysienne une civilisation virile plutôt que féminine)627. Dans son premier ouvrage philosophique, L’Origine de la tragédie, Nietzsche explique la naissance de la tragédie grecque par la fusion de deux courants, la fougueuse inspiration « dionysiaque » et le principe « apollinien » de l’ordre et de la perfection (un peu comme Freud expliquera l’origine de l’œuvre d’art par la fusion du principe de plaisir et du principe de réalité)628 629.

Les historiens, les sociologues et les ethnologues ignorèrent longtemps Bachofen, à quelques exceptions près comme, par exemple, Lewis Morgan, le père de l’ethnologie américaine, qui avait déjà très bien décrit le système matriarcal régnant dans certaines tribus indiennes d’Amérique, et qui, après avoir pris connaissance des théories de Bachofen, le cita abondamment dans son livre, La Société ancienne110 Morgan était membre de sociétés scientifiques, et, sur son initiative, le gouvernement des États-Unis envoya à Bachofen de nombreux ouvrages sur les Indiens d’Amérique. L’œuvre de Bachofen inspira ultérieurement la notion de Kulturkreis, chère aux ethnologues allemands (Wilhelm Schmidt, Koppers et Grâbner), ainsi que les efforts de certains préhistoriens pour reconstituer les premières étapes de la culture, dont le matriarcat. Dans Les Origines de la famille, Friedrich Engels proposa une interprétation socialiste de l’œuvre de Bachofen630. Mathilde et Mathias Vaerting s’efforcèrent de dégager les différences essentielles entre une société dominée par les femmes : ils en arrivèrent à la conclusion que ce que nous appelons les caractéristiques mâles et femelles se rapportent seulement au sexe dominateur et au sexe dominé. Selon eux, dans une société dominée par les femmes, celles-ci auraient donc ce que nous appelons le « caractère mâle » et vice versa631. Un autre théoricien socialiste, August Bebel, affirma que les femmes avaient été les premiers êtres humains à subir l’esclavage632. Entre-temps, Élisée Reclus et Bakounine réinterprétèrent également Bachofen dans la ligne de leur idéologie anarchiste, et Bachofen finit même par jouir d’une certaine popularité parmi les suffragettes.

De façon assez inattendue, la renommée de Bachofen s’étendit à un plus large public au début du XXe siècle, grâce à un groupe de poètes, philosophes et artistes néo-romantiques de Munich, qui s’appelaient eux-mêmes les Kosmiker633. Les descriptions que donnait Bachofen des cultures antérieures et sa méthode d’interprétation des symboles suscitèrent chez eux un vif enthousiasme. Ils firent de lui un prophète, l’appelant le mythologue du Romantisme634. Ils prirent l’initiative de faire publier des textes choisis de son œuvre. Ses idées ainsi répandues atteignirent finalement des cercles plus larges. Bien que les œuvres de Bachofen n’aient presque pas été traduites en d’autres langues, un certain nombre de ses idées devinrent très populaires et se retrouvent ainsi (sous une forme plus ou moins reconnaissable) dans d’innombrables publications d’historiens, d’ethnologues, de sociologues, d’écrivains politiques, de psychologues et de psychiatres, la plupart du temps sans mention de son nom.

Les idées de Bachofen empruntèrent différents canaux pour atteindre les milieux psychiatriques et exercèrent ainsi une influence énorme sur la psychiatrie dynamique. Turel a attiré l’attention sur certaines ressemblances entre les concepts fondamentaux de Bachofen et ceux de Freud635. Bachofen, écrit-il, avait découvert le phénomène du refoulement un demi-siècle avant Freud. On pourrait ajouter que Bachofen avait aussi découvert le phénomène de la « formation réactionnelle » : il montrait que, dans les figurations des guerres contre les Amazones, on représentait toujours les guerrières comme vaincues, blessées et tuées. Bachofen pensait que si les Romains avaient complètement anéanti la culture étrusque, c’était parce que le matriarcat étrusque suscitait chez eux les craintes les plus vives et la plus grande horreur. Il existe une grande ressemblance, ajoute Turel, entre Bachofen et Freud dans leur façon d’interpréter les symboles. L’un et l’autre affirment qu’il existe une limite que la mémoire de l’individu ou de l’humanité ne saurait franchir : aussi Bachofen reconstruit-il l’histoire de l’humanité en interprétant les mythes et Freud l’histoire de l’individu en interprétant les symptômes. Baeumler a fait remarquer que (bien avant Nietzsche et Freud) Bachofen avait renversé le système de valeurs de la bourgeoisie du XIXe siècle en montrant que la sphère de la vie sexuelle n’était pas originellement subordonnée à des valeurs morales, mais qu’elle avait des dimensions insoupçonnées et son propre symbolisme très complexe636.

On pourrait pousser plus loin la comparaison entre Bachofen et Freud. Certaines idées exprimées par Bachofen semblent indiquer qu’il soupçonnait que les étapes de l’évolution de la société dans son ensemble, telles qu’il les avait décrites, pouvaient aussi s’appliquer à la vie individuelle. Si l’on développait ces idées jusqu’à leurs dernières conséquences, en les transposant de la société à l’individu, on obtiendrait le tableau suivant :

Bachofen

Freud

Période « hétaïrique » de promiscuité primitive

Période infantile de perversion polymorphe

Matriarcat : domination des « mères », gynécocratie

Période pré-œdipienne,

« incestueuse », attachement très fort à la mère

Période dionysiaque

Stade phallique

Les mythes d’Oreste et d’Œdipe, symboles du passage du matriarcat au patriarcat

Complexe d’Œdipe

Patriarcat

Stade génital adulte

Refoulement du souvenir du matriarcat

« Amnésie infantile »

Les mythes

Souvenirs-écrans, symptômes

Nous pourrions aussi comparer la façon dont Bachofen concevait les origines de l’amazonisme avec la théorie freudienne des origines de l’homosexualité féminine.

Les idées de Bachofen atteignirent Alfred Adler par l’intermédiaire d’Engels et Bebel. Adler voit dans l’oppression actuelle des femmes par les hommes une surcompensation du mâle en opposition à une étape antérieure de domination féminine. L’homme intériorise l’idée de lutte ancestrale entre les sexes. Selon Adler, le névrosé, handicapé par sa crainte des femmes, se livre à une « protestation virile ». Dans sa névrose, il devient ainsi lui-même le jouet de cette lutte entre les principes masculin et féminin.

Quant à C.G. Jung, il avait très probablement lu les principales œuvres de Bachofen : ses propres théories abondent en concepts au moins partiellement attribuables à l’influence de Bachofen, ainsi anima et animus, le « vieux sage » et la magna mater.

La crise du milieu du siècle

Le XIXe siècle connut de profonds bouleversements sociaux, politiques et culturels. Ces bouleversements ne se firent pas d’une façon graduelle et continue, mais plutôt d’une façon cyclique marquée par des périodes d’accélération et des périodes de freinage. La crise la plus grave se situe vers le milieu du siècle : sa manifestation la plus visible fut la révolution de 1848 et sa répression, qui ébranlèrent profondément l’Europe. Mais elle s’étendait aussi bien à tous les secteurs de l’activité humaine et ses conséquences furent également déterminantes pour le destin de la psychiatrie dynamique.

Bien des changements s’étaient opérés au cours de la première moitié du siècle. Après ses débuts en Angleterre, la révolution industrielle s’était étendue à toute l’Europe et à l’Amérique du Nord, engendrant une fantastique augmentation des forces de production, du rendement industriel, du volume des transactions commerciales, et amenant la création de nouveaux moyens de transport. Parallèlement à la révolution industrielle, la population européenne subit un accroissement considérable. Les conditions de vie relativement précaires des paysans en conduisirent un grand nombre à émigrer vers les centres urbains. Ce processus général d’urbanisation était particulièrement marqué en France. Paris absorba les forces vives économiques, politiques et intellectuelles de la nation. Les effets combinés de l’urbanisation et de l’industrialisation donnèrent naissance à une nouvelle classe sociale : les « masses » prolétariennes, terrain de choix pour l’expansion du socialisme. Après Owen et Saint-Simon, premiers apôtres de cette doctrine, on vit surgir, entre 1830 et 1848, une nouvelle génération d’hommes, comme Proudhon, aux idées généreuses mais souvent vagues, que l’on qualifia plus tard de socialistes utopistes. Le Manifeste communiste publié en 1848 par Karl Marx et Friedrich Engels marqua un nouveau tournant, et, après 1860, le mouvement socialiste s’identifia dé plus en plus à l’idéologie et au mouvement issus de ces deux hommes.

En conséquence des bouleversements démographiques, les Européens affluèrent en masse en Amérique du Nord, en Argentine, en Australie et en Sibérie. Des pays peu propres à l’immigration massive furent ouverts à l’exploitation par les Blancs637. Cette évolution industrielle, démographique et scientifique, ainsi que la rapide conquête politique et économique du globe, engendra parmi les Blancs cet optimisme, cette confiance en soi et cette agressivité caractéristiques de la culture occidentale dans la seconde moitié du XIXe siècle.

La bourgeoisie, devenue la classe dirigeante, créatrice et organisatrice d’une industrie à grande échelle, commence à redouter la nouvelle classe montante, le prolétariat. Le socialisme devient ainsi le cauchemar de la bourgeoisie.

Le monde est de plus en plus divisé entre quelques grandes nations indépendantes. L’Angleterre, première puissance, est à la tête d’un immense empire. La France vient en seconde position, tandis que l’Allemagne et l’Italie sont encore en train de lutter pour leur unité nationale. On commence à s’inquiéter au sujet des nations montantes, les États-Unis et la Russie. En 1840, Alexis de Tocqueville prophétise qu’elles émergeront brusquement comme les deux puissances dirigeantes et qu’elles finiront par dominer le monde et se le partager638. En 1869, Bachofen prédit que l’historien du xxe siècle ne parlerait plus que de l’Amérique et de la Russie et que le rôle de la vieille Europe se réduirait à celui de précepteur de ces nouveaux maîtres639. Mais, dans l’ensemble, ces idées n’étaient guère prises au sérieux. Le ferment nationaliste, stimulé par le Romantisme, ébranlait les grands empires multinationaux, l’Autriche, la Russie et la Turquie. La révolution de 1848 révéla une fois de plus la force des aspirations nationalistes.

Entre-temps avait surgi une nouvelle philosophie qui allait devenir de plus en plus populaire, le positivisme. Ses origines remontent jusqu’aux Encyclopédistes français du xvm* siècle, surtout Condorcet, qui attendait le progrès de l’esprit humain du progrès des sciences. La nouvelle philosophie, inaugurée à l’aube du siècle par Saint-Simon, fut érigée en système par Auguste Comte et son disciple Littré en France, et par John Stuart Mill et Spencer en Angleterre. Le positivisme avait pour principe fondamental le culte des faits. Les positivistes ne se mettaient pas en quête de l’inconnaissable, de la chose en soi, de l’absolu, mais du type de certitude qu’offraient les sciences expérimentales et cherchaient des lois invariables comparables à celles de la physique. Le positivisme répudiait toutes les spéculations apparentées à la philosophie de la nature. Il se caractérisait en outre par l’intérêt qu’il portait aux sciences appliquées et par sa recherche de l’utile. Dans la ligne des Lumières, il s’intéressait à l’homme en tant qu’être social. C’est Auguste Comte qui créa le mot « sociologie » et jeta les bases de cette science, qu’il subdivisait en sociologie statique et sociologie dynamique.

Telles furent les principales tendances qui firent progressivement leur chemin dans la première moitié du XIXe siècle, pour voir ensuite leur évolution accélérée par la crise du milieu du siècle, dont la révolution de 1848 est la manifestation la plus apparente. Il s’agissait d’un mouvement politique riche en harmoniques émotionnelles. Les peuples européens l’accueillirent avec un tel enthousiasme juvénile qu’on a pu parler de « printemps des peuples »640. Il représentait la révolte de la démocratie contre le conservatisme, du socialisme contre les privilèges de la bourgeoisie, des nations opprimées contre les puissances étrangères qui les dominaient. A maints égards, il se présentait comme une reviviscence temporaire du Romantisme et un conflit de générations. En Allemagne, il prit la forme particulière d’une lutte pour l’unité nationale, mais la convocation du Parlement à Francfort aboutit à un échec lamentable, si bien que le rêve d’unité ne devint réalité que bien plus tard, grâce à Bismarck et sous l’hégémonie prussienne. Sur le continent européen la révolution débuta partout dans l’enthousiasme, fut suivie d’une période d’euphorie, avant de connaître la défaite et d’assister au triomphe de la réaction politique. D’où une période de dépression parmi la jeunesse. Bon nombre de jeunes Européens, parmi les plus progressistes et les plus énergiques, surtout en Allemagne, se sentirent « las de l’Europe » (Europa-müde) et émigrèrent aux États-Unis.

Les manifestations psychologiques collectives accompagnant et suivant la révolution de 1848 n’ont jamais fait l’objet d’études systématiques. Entre autres choses, elle suscita un intérêt renouvelé pour le magnétisme animal. En maints endroits, des épidémies psychiques suivirent les démonstrations publiques. A la même époque, la grande vague de spiritisme que nous avons mentionnée au chapitre n s’étendit sur les États-Unis, l’Angleterre et l’Europe continentale. Littré avait bien saisi les relations entre l’épidémie spirite et la révolution de 1848. Il écrit, en effet : « Notre époque est une époque de révolutions. Des ébranlements considérables ont, à de courts intervalles, troublé la société, inspiré aux uns des terreurs inouïes, aux autres des espérances illimitées. Dans cet état, le système nerveux est devenu plus susceptible qu’il n’était […]. Voilà un concours de circonstances qui a dû favoriser l’explosion contemporaine »641.

La crise du milieu du siècle consomma la défaite du Romantisme. Ses rares épigones, comme Fechner et Bachofen, étaient voués à l’incompréhension. La seconde moitié du siècle vit le triomphe de la science et de la foi en la science. Lors de la Révolution française et sous l’Empire, les savants furent conviés, pour la première fois peut-être, à contribuer, par leurs découvertes, à la défense de leurs pays. C’est peut-être ce qui leur inspira certains de leurs projets les plus ambitieux. En 1803, Henri de Saint-Simon proclamait que la science devrait s’organiser en un corps de savoir unifié et que les savants devraient eux-mêmes s’organiser en un corps hiérarchique, sur le modèle du clergé catholique, sous la direction d’un « Conseil de Newton »642. Johann Christian Reil proposait d’organiser la science à la façon de l’armée, et d’en faire une institution nationale643. Les savants des diverses spécialités travailleraient avec discipline sous l’autorité de leurs supérieurs hiérarchiques et se consacreraient totalement à la recherche dans les sciences appliquées et pratiques. Ils auraient le droit, pendant leur temps de loisir seulement, de s’adonner à la recherche dans les sciences pures.

Cependant, le type d’organisation scientifique qui s’imposa au xixe siècle était aussi éloigné du chaos constructeur du xvnf siècle que de la science enrégimentée proposée par Saint-Simon et Reil. La recherche se faisait désormais surtout dans les universités. Bien que chaque université fût indépendante des autres, tout un réseau de sociétés et de revues scientifiques assurait leur coordination. La fondation de l’université de Berlin, en 1806, constituait un événement décisif, geste audacieux s’il en fut, puisque la Prusse venait d’être vaincue et ruinée. La fondation de cette université devait représenter le premier pas vers la résurrection de la nation. On ne lésina pas sur les frais et elle bénéficia d’une organisation hautement scientifique sous la direction de Wilhelm von Humboldt644. L’université de Berlin servit bientôt de modèle à la fondation et à l’organisation d’autres universités allemandes. Elle finit par devenir le modèle de toute l’Europe centrale.

C’est ainsi que la science allemande progressa rapidement, surclassant celle de la France vers le milieu du siècle, et que l’Allemagne se mit à la tête du monde scientifique.

Sous l’influence combinée de la philosophie positiviste, de la concentration de la recherche scientifique dans les universités et de la tendance générale à l’optimisme, la science occidentale baignait dans une atmosphère de foi quasi religieuse en la science. Cette idéologie toucha des couches de plus en plus larges de la population. La science était censée satisfaire la soif désintéressée de l’homme pour la connaissance. « Croyez-vous » – interrogeait Nietzsche – « que les sciences auraient pu prendre forme et acquérir une telle importance si les mages, les alchimistes, les astrologues et les sorcières ne les avaient pas précédées ? Ce sont eux qui ont suscité en l’homme, par leurs promesses et leurs prétentions trompeuses, cette soif, cette faim et ce goût pour les formes cachées et interdites ! »645.

Il s’ensuivait également que la science devait prouver son efficacité en protégeant la vie humaine, en maîtrisant et en conquérant la nature au bénéfice de l’homme. La science représentait désormais une synthèse de techniques éprouvées et devait se soumettre à une méthodologie rigoureuse, orientée vers l’efficacité pratique. En outre, on voyait maintenant dans la science un corps unifié réunissant des disciplines variées et un trésor de connaissances commun à toute l’humanité, trésor où chacun pouvait puiser et où chacun pouvait apporter sa contribution. Une telle conception de la science excluait les sciences secrètes, comme aussi les « écoles » scientifiques reposant sur des systèmes philosophiques, à la façon de l’ancienne Grèce. Dans la tradition des Lumières, le positivisme proclamait que la science deviendrait capable de résoudre toutes les énigmes de l’univers. Il ne manquait plus qu’un pas de plus pour proclamer que la science fournirait un substitut à la religion.

Il faut ajouter, cependant, qu’il n’a jamais été facile de déterminer le critère permettant de distinguer ce qui est science de ce qui ne l’est pas. Le magnétisme animal, la phrénologie et l’homéopathie se virent saluer comme de merveilleuses découvertes scientifiques et de nouvelles branches de la science. Chacune de ces disciplines recruta des milliers de disciples enthousiastes, acquit parfois droit de cité dans les universités, mais, tout au long du XIXe siècle, elles furent rejetées par la plupart des savants.

La foi universelle en la science prit souvent la forme d’une foi religieuse, engendrant l’état d’esprit nommé « scientisme ». Celui-ci alla jusqu’à nier l’existence de tout ce qui était inaccessible à la méthode scientifique, et le scientisme se confondit souvent avec l’athéisme. Après 1850, on publia d’innombrables ouvrages populaires destinés à propager la foi exclusive en la science, associée à l’athéisme et parfois à un matérialisme simpliste. Tels furent, en particulier, les ouvrages de Büchner, de Moleschott, de Vogt et, plus tard, ceux de Haeckel.

Que la foi en la science ait pris cette forme extrême ou qu’elle soit restée plus modérée, l’optimisme général domina jusqu’à la fin du siècle. Cet optimisme est bien illustré dans les romans de Jules Verne qui évoquent des merveilles d’ordre scientifique dans une perspective riche en promesses. L’homme de science devint, sous le stéréotype du « savant », un personnage bien connu dans la société646. Le savant appartient nécessairement à une université (il n’existe pratiquement pas de science en dehors des universités). Mais il ne se borne plus à être l’érudit des siècles passés, il est chercheur en même temps que professeur. Il se distingue essentiellement par son désintéressement. La science lui tient lieu de religion : cette religion a pour but de découvrir la vérité, elle a ses saints et ses martyrs. Le savant était aussi nécessairement un grand travailleur, absorbé dans sa recherche au point d’être souvent distrait dans la vie quotidienne. Bien que la modestie ne fût pas toujours sa principale vertu, il se montrait souvent timide, n’avait guère de conversation ni de temps à consacrer à la vie de salon (sauf dans la mesure où elle pouvait servir ses ambitions académiques légitimes). Sa vie affective était entourée de secret, sa femme était une personne modeste et courageuse, uniquement préoccupée du bien-être familial, souvent incapable de comprendre les travaux de son mari, mais toujours prête à le soutenir. Le savant croyait en la science « pure » et n’avait que mépris pour le chercheur industriel dont le travail avait une visée pratique. On savait évidemment que la science pouvait aussi être utilisée pour tuer, mais on ne voyait qu’un amusant paradoxe dans les idées exprimées par l’anarchiste Bakounine647 ou par Ernest Renan, estimant que la science pourrait un jour être utilisée pour l’oppression et la destruction de l’humanité648.

Cette foi universelle en la science était entretenue non seulement par l’idéologie positiviste, mais aussi par les innombrables découvertes et inventions qui venaient sans interruption la renforcer. Ces découvertes et ces inventions se succédèrent si rapidement que l’on put, pour ainsi dire, voir la face du monde se transformer sous leur influence. Les progrès de la médecine et de l’hygiène bouleversèrent les conditions de la vie humaine – l’espérance de vie moyenne ne cessa de croître tout au long du xixe siècle. Ces progrès eurent de profondes conséquences sociales et biologiques649. Enfin, la découverte de l’anesthésie chirurgicale, entre 1840 et 1850, non seulement permit le progrès de la chirurgie elle-même, mais élimina l’expérience de la souffrance physique, d’autant plus que l’on découvrit par la suite les analgésiques et les sédatifs. N’étant plus conditionné à la souffrance comme autrefois, l’homme devint plus sensible et eut davantage peur de la souffrance650. Et, vers la fin du siècle, il n’était plus tout à fait le même être biologique. Dès lors il n’est pas surprenant qu’il n’ait plus présenté exactement les mêmes traits psychopathologiques.

Les nouvelles doctrines : Darwin et Marx

Les grands bouleversements sociologiques et politiques qui ont agité le monde occidental au xix' siècle et plus particulièrement après 1850 firent surgir le besoin de nouvelles idéologies. L’esprit des Lumières ne retrouva jamais le prestige dont il avait joui à la fin du xvnT siècle. Il restait néanmoins suffisamment fort pour provoquer l’émancipation des serfs en Russie et des esclaves dans les colonies européennes et aux États-Unis. Mais cet esprit des Lumières était continuellement battu en brèche par de nouveaux courants culturels. La philosophie de la révolution industrielle, l’esprit de la libre entreprise, de la compétition, l’ouverture au commerce de pays nouveaux et l’âpre lutte pour les marchés mondiaux trouvèrent une rationalisation d’apparence scientifique dans le darwinisme, tandis que le marxisme fournissait une base philosophique aux partis socialistes issus du développement croissant du prolétariat industriel et de l’intensification de la lutte des classes. Ces deux doctrines, le darwinisme et le marxisme, exercèrent une influence prépondérante après 1860, influence qui se fit sentir dans tous les domaines, y compris celui de la psychiatrie dynamique.

Charles Darwin (1809-1882)

Charles Darwin fut d’abord connu comme un jeune savant particulièrement doué. Il avait participé, en qualité de naturaliste, à la circumnavigation, à bord du Beagle, qui avait pour mission de procéder à des relevés géodésiques et cartographiques des côtes de l’hémisphère Sud651. Les observations qu’il rapporta de ces cinq années de voyage autour du monde (1831-1836) firent immédiatement de lui l’un des plus éminents naturalistes de son temps. Quelques années plus tard, son état de santé le contraignit à se retirer dans sa propriété aux abords de Londres, et il consacra les quelques heures quotidiennes où il se sentait relativement valide à ses travaux de sciences naturelles. En octobre 1838, Darwin lut par hasard Y Essai sur le principe de la population de Malthus, qui voyait dans la « lutte pour la vie » le principe régissant le développement des populations humaines. Darwin en vint à penser que la « lutte pour la vie » pourrait aussi expliquer la sélection naturelle qui était à l’origine du progrès et de la transformation des espèces vivantes. Il mit par écrit les grandes lignes de cette théorie, en 1842 et en 1844. Durant les vingt années suivantes, il continua à composer des monographies sur divers points de géologie et de zoologie, tout en perfectionnant sa théorie sur l’évolution des espèces et en rassemblant un grand nombre de données à ce sujet. Il commença à écrire son magnum opus en mai 1856 et en avait achevé la moitié en juin 1858 quand il reçut un manuscrit d’Alfred Wallace qui exposait la même théorie de l’évolution des espèces par la sélection naturelle et la lutte pour la vie. Les amis de Darwin firent le nécessaire pour présenter conjointement, en juillet 1858, le travail de Wallace et des extraits de l’esquisse écrite par Darwin en 1844 à la Société linnéenne, et les deux textes furent également publiés conjointement652. Darwin écrivit alors une version condensée de son livre. C’est ainsi que la publication, en 1859, de L’Origine des espèces lui valut une renommée mondiale653. Il se trouva brusquement au centre des controverses scientifiques, philosophiques et religieuses qu’il avait cherché à éviter dans toute la mesure du possible. Citons, parmi ses ouvrages ultérieurs, La Descendance de l’homme et la sélection naturelle, qui étendait à l’homme les théories exposées dans L’Origine des espèces, et L’Expression des émotions chez l’homme et chez les animaux, qui cherche une solution à ce vieux problème dans l’analyse des instincts sous-jacents aux diverses émotions. Quand Darwin mourut en 1882, une requête du Parlement lui valut d’être enterré à l’abbaye de Westminster, non loin du tombeau de Newton.

Le nom de Darwin est essentiellement associé au transformisme, qu’il appelait la théorie de la descendance, théorie s’opposant à celle de la fixité et de l’immutabilité des espèces. En fait, on retrouve la théorie du transformisme jusque chez les philosophes grecs Anaximandre et Empédocle, mais aussi chez leur contemporain chinois, Tson-Tse qui, d’après Nehru, écrivit ce qui suit, au VIe siècle av. J.-C. :

« Tous les êtres vivants sont issus d’une seule espèce. Cette espèce unique a subi un grand nombre de transformations progressives et continuelles pour donner ensuite naissance à tous les organismes dans leurs formes les plus variées. Ces organismes n’étaient pas immédiatement différenciés comme ils le sont maintenant ; ils ont acquis ces différences par des transformations progressives, de génération en génération »654 655.

Les historiens des sciences ont retrouvé un certain nombre de précurseurs de Darwin dès le xvif siècle, et ils ont constaté que l’idée de l’évolution était assez répandue au XVIIIe136. Le point faible des anciens systèmes était l’absence d’arguments convaincants, capables d’étayer la théorie, et d’explication plausible du mécanisme de la transformation des espèces. Lamarck (1744-1829) expliquait celle-ci par les effets de l’adaptation, l’usage prolongé ou le non-usage de certains organes et par la transmission des caractères acquis, mais il n’apportait guère de preuves à l’appui de sa théorie. Le mérite de Charles Darwin n’est pas d’avoir introduit l’idée du transformisme, mais d’avoir proposé une nouvelle explication causale et d’avoir appuyé sa théorie sur une surabondance d’arguments patiemment accumulés pendant vingt années.

Darwin part du fait que les animaux et les plantes subissent spontanément, par le jeu du hasard, un certain nombre de variations qu’ils transmettent ensuite à leurs descendants. Ces faits sont bien connus de ceux qui s’occupent de plantes et d’animaux : ils sélectionnent certaines variétés dotées de telles ou telles caractéristiques, les croisent entre elles, obtenant ainsi de nouvelles races porteuses des caractéristiques recherchées. Parfois les éleveurs se contentent de sélectionner les individus qu’ils estiment les meilleurs, les croisent entre eux et obtiennent ainsi des variétés nouvelles et imprévues (Darwin parle ici de « sélection inconsciente »). Il en est ainsi de la sélection artificielle réalisée par les éleveurs. Quant à la sélection naturelle, Darwin suppose que les variations dues au hasard peuvent donner lieu à de nouvelles espèces transmettant leurs caractères à leurs descendants, comme dans le cas de nouvelles races. Mais comment la nature peut-elle mener à bonne fin un processus de sélection comparable à la sélection dirigée des éleveurs ? Darwin voit le principal agent de cette sélection dans la lutte pour la vie au sein de la nature, processus semblable à celui qui avait été invoqué par Malthus dans le domaine de la démographie. Ce qui revient à dire que, dans une espèce végétale ou animale donnée, le nombre des individus surpasse les possibilités d’espace et de nourriture, d’où il résulte une lutte incessante pour la vie. Seuls survivront les individus porteurs de variations spontanées les rendant plus aptes à mener cette lutte, tandis que les inaptes seront éliminés. Mais, par ailleurs, des modifications du milieu naturel remettent sans cesse en question l’adaptation des êtres vivants.

Parmi les arguments avancés par Darwin en faveur du transformisme, on retrouve un certain nombre de faits tels que la structure homologue des individus ou des espèces voisines, l’existence d’organes rudimentaires (survivance d’espèces antérieures), les phénomènes de réversion, la résurgence de formes ancestrales, ainsi que d’innombrables faits relatifs à la répartition des animaux au long des périodes géologiques et à travers l’espace. Mais afin de rendre sa théorie explicative plus cohérente, Darwin fut obligé d’admettre un certain nombre d’autres hypothèses : que les variations spontanées pouvaient donner lieu à de nouvelles espèces (et pas seulement à de nouvelles races), que les caractères acquis étaient susceptibles de transmission héréditaire, que la durée des périodes géologiques avait été immensément longue et que les progrès de la paléontologie nous feraient découvrir les chaînons manquants entre les espèces connues et leurs formes ancestrales supposées.

Dans L’Origine des espèces, Darwin n’avait rien dit de l’espèce humaine, mais Thomas Huxley en Angleterre et Ernst Haeckel en Allemagne eurent tôt fait d’étendre sa théorie aux origines de l’homme. Dans sa deuxième œuvre maîtresse, La Descendance de l’homme, Darwin avance l’hypothèse que « l’homme descend d’un quadrupède velu et caudé, probablement arboricole et habitant dans l’ancien continent »656. Cet ancêtre de l’homme était aussi différent des peuplades les plus primitives de notre temps que celles-ci le sont de l’homme civilisé. La société, dit-il, a sa source dans l’instinct d’amour parental et filial, dans l’instinct de sympathie et d’entraide entre animaux de la même espèce. Le langage est issu des cris accompagnant certaines émotions et de l’imitation des cris proférés par les autres animaux. La morale a essentiellement pour origine les instincts déjà mentionnés, renforcés par la sensibilité de l’homme à l’opinion publique, puis, ultérieurement, par la raison, l’instruction et l’habitude. Dans La Descendance de l’homme, Darwin n’accorde plus un rôle aussi exclusif à la lutte pour la vie qu’il l’avait fait dans L’Origine des espèces. Il insiste sur l’instinct d’aide mutuelle et déclare que, dans l’évolution humaine, la sélection sexuelle a été le facteur le plus important, c’est-à-dire que les individus les plus forts tendent à choisir les femelles les plus attirantes qui, de leur côté, montrent une préférence pour les mâles les plus forts, et que ces individus choisis auront la descendance la plus nombreuse.

L’histoire du darwinisme nous offre un exemple typique d’une théorie s’affranchissant de son auteur pour évoluer de façon autonome et inattendue. L’Origine des espèces était à peine publiée que Darwin vit son œuvre en butte aux interprétations les plus contradictoires, devenant lui-même une sorte de légende vivante657. On racontait que Darwin, ce vieux patriarche des sciences naturelles à la barbe blanche et à la santé précaire, vivant dans une solitude complète, avait accompli la révolution scientifique la plus importante depuis Copernic658. On prétendait qu’il avait été le premier à énoncer la théorie de l’évolution (les anciens tenants de cette théorie, y compris son grand-père Erasmus Darwin, étaient considérés comme de simples précurseurs, sinon totalement ignorés). En outre, oubliant que Darwin avait proposé la théorie de l’évolution à titre d’hypothèse, on disait qu’il l’avait prouvée et en avait fait une vérité scientifique indiscutable. Au lieu de n’y voir qu’une hypothèse explicative, on faisait désormais de la lutte pour la vie l’essentiel du darwinisme, oubliant que Darwin lui-même avait proposé plusieurs autres mécanismes (dont la sélection sexuelle). La lutte pour la vie, comprise à la façon de Hobbes comme la « guerre de tous contre tous », se voyait promue au rang de loi universelle, découverte et démontrée par Darwin, une « loi d’airain » régissant tout le monde vivant, y compris l’humanité, et susceptible de servir de norme aux jugements éthiques. Il y eut cependant quelques chercheurs pour essayer de dégager objectivement la pensée véritable de Darwin et la vérifier scientifiquement, écartant aussi bien les fausses interprétations de ses partisans enthousiastes que celles de ses adversaires aveugles659.

L’importance historique d’une théorie ne se réduit pas à la pensée originelle de son auteur. Elle comprend aussi les développements, les ajouts, les interprétations et distorsions dont elle sera l’objet, ainsi que les réactions auxquelles la théorie elle-même ou ses distorsions pourront donner lieu.

Le domaine propre de la théorie darwinienne était l’histoire naturelle, et son auteur l’avait présentée comme une hypothèse destinée à appuyer la théorie du transformisme. A cet égard, ses effets furent divers et nombreux. Elle imprima un

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Franz Anton Mesmer (1734-1815), promoteur du magnétisme animal, fut le premier des grands pionniers de la psychiatrie dynamique. (Collection de [Institut (fhistoire de la médecine, Vienne.)

Amand Marie Jacques de Chaslcnct, marquis de Puységur (1751-1825), le véritable fondateur du magnétisme animal, est représenté ici revêtu de son uniforme de général d’artillerie. (. Bibliothèque nationale, Paris, cabinet des estampes.)

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Cette estampe représente forme « magnétisé » de Buzancy pendant ia cure. Appuyé sur Puységur, Victor Race tombe dans le sommeil magnétique. (A.M.J. de Puységur : Mémoires pour servir à l’histoire et à l’établissement du magnétisme animal, J éd., 1820.)

Justinus Kerner (1786-1862), médecin el poète romantique. Dans sa maison de Weinsberg (Allemagne) se retrouvaient philosophes, écrivains et autres personnalités influentes. (Gravure dAnton Duttenhofer)

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L’état « magnétique » de Friederike HaufTe est décrit dans La Voyance de Prevorst, monographie qui assura à la fois la célébrité de la « voyante » et celle de Kerner. (Bibliothèque nationale, Paris, collection Laruelle.)

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Gustav Theodor Fccliner (1801-1887), physicien et philosophe de la nature, fut le fondateur de la psychologie expérimentale. Freud avait une grande admiration pour Fechner à qui il emprunta plusieurs concepts fondamentaux de sa métapsychologie. (. Photographie de Georg Brokesch, Leipzig)

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Johann Jakob Bachofen (1815-1887), auteur de la théorie du matriarcat, exerça une influence profonde, bien qu’indirecte, sur la psychiatrie dynamique de Freud, d’Adler et de Jung. (Collection de la bibliothèque de l’Université de Bâle.)

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Autographe de Charcot. Celui-ci avait été appelé en Russie comme médecin consultant auprès d’un personnage haut placé. Il envoya à sa famille des descriptions pleines de vie sur son voyage, illustrant ses lettres de dessins à l’aquarelle. (. Bibliothèque nationale, Paris, cabinet des estampes.) Les couleurs n’apparaissent pas sur cette reproduction.

 

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Jean Martin Charcot (1825-1893). Avant d’atteindre, tardivement, à la renommée, Charcot, de tempérament plutôt timide et distant, se débattit pendant de longues années dans des travaux pénibles et obscurs. (AW ; devons ce cliché à l’amabilité du professeur Paul Castaigne, Paris.)

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« Une leçon clinique à la Salpêtrière ». Le tableau de A. Brouillet représente Charcot au faîte de sa gloire, présentant un cas de « grande hystérie » à une assistance choisie de médecins et d’écrivains ; derrière lui, son disciple favori, Babinski. Sans le vouloir, le peintre a mis en lumière l’erreur fatale de Charcot : ses explications verbales et le tableau accroché au mur suggèrent à la malade la crise qu’elle commence à jouer ; deux infirmières sont prêtes à la soutenir quand elle s’effondrera sur la civière où elle donnera le spectacle de la crise parfaite.

Bertha Pappenheim (1860-1936) était la mystérieuse malade de Brcuer, Anna O. La photographie a été prise à Constance, en Allemagne, en 1882, au moment où, au dire de Jones, la jeune femme aurait été gravement malade dans une maison de santé près de Vienne. (Reproduction de la photographie originale avec l’aimable autorisation des éditions Ner-Tamidet de la communauté Solel.)

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Josef Brcuer (1842-1925), célèbre médecin viennois, se signala aussi par ses recherches en physiologie. L’histoire semi-légendaire de la malade de Breuer, Anna O., fut un des points de départ de la psychanalyse. (Collection de l’Institut d’histoire de la médecine, Vienne.)

 

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Théodore Flournoy (1854-1920), l’un des grands pionniers de l’exploration de l’inconscient, était un ami intime de William James. La photographie représente James assis à côté de son hôte dans le jardin de Flournoy à Genève, en mai 1905. {Photo aimablement communiquée par madame Ariane Flournoy.)

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Moritz Bcnedikt (1835-1920), esprit universel, fut un des pionniers de la psychiatrie dynamique injustement oublié. Cette photographie le montre vieilli, ruiné par l’in-ilation d’après-guerre et ignoré par la nouvelle génération ; il est représenté en train de manier la baguette du sourcier. (Collection de l’Institut d’histoire de la médecine, Vienne.)

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Richard von Krafft-Ebing (1840-1903), le célèbre psychiatre autrichien, médecin légiste et fondateur de la psychopathologie sexuelle moderne, se donnait la peine de répondre personnellement aux nombreux anormaux sexuels inconnus qui lui écrivaient pour lui confier leurs problèmes. (Collection de l’Institut d’histoire de la médecine, Vienne.)

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Charles Richet (1850-1935). Brillant physiologiste, prix Nobel, il fut l’un des pionniers de l’étude scientifique de l’hypnotisme. Max Dessoir, qui lui rendit visite en 1894, écrit dans ses mémoires : « On pourrait comparer sa personnalité à celle de G. Th. Fcchner, car il mêlait étrangement ht rigueur scientifique et la compréhension poétique. » (Portrait aimablement communiqué par M. Alfred Richet.)

élan considérable aux sciences naturelles. La recherche des chaînons manquants dans la reconstitution de l’évolution des espèces fit progresser la paléontologie, et les arguments embryologiques en faveur du transformisme donnèrent lieu à de nouvelles études d’embryologie comparée. Mais avant tout, la publication de L’Origine des espèces modifia la vision générale des naturalistes : la théorie du fixisme perdit à peu près tous ses partisans, la plupart des savants s’étant ralliés au transformisme – que l’on appellera désormais la théorie de l’évolution. Est-ce à dire que les hypothèses particulières formulées par Darwin pour expliquer le mécanisme de l’évolution ont été confirmées ? Cette question reste une des plus controversées de la science moderne. En dépit d’une très large acceptation de la théorie darwinienne, il y a toujours place pour le doute quant au véritable rôle joué par la lutte pour la vie660, quant à ses effets sur l’évolution, quant à la possibilité de faire surgir de nouvelles espèces – non seulement de nouvelles races – des variations dues au hasard, et quant à l’existence effective de la plupart des chaînons manquants661. Gertrude Himmelfarb cite plusieurs éminents naturalistes contemporains pour lesquels l’acceptation générale du darwinisme ne résulte pas de preuves vraiment satisfaisantes, mais de l’horreur qu’éprouve l’esprit humain devant toute lacune dans nos connaissances : les savants préfèrent une explication insatisfaisante à une absence totale d’explication662.

S’il était resté cantonné à son domaine originel, le darwinisme n’aurait jamais joui d’une telle renommée. Mais on ne tarda pas à appliquer ses principes aux autres sciences. Les biologistes parlèrent d’« intra-sélection » à propos de la prétendue lutte entre les diverses parties de l’organisme au cours de son développement. Les psychologues supposèrent que les instincts et les facultés mentales avaient, eux aussi, leur source dans un processus de sélection naturelle. On reconstruisit à partir de principes analogues l’évolution des sociétés humaines, de la famille, des langues, des institutions morales ou des religions ; et aucune discipline scientifique ne fut à l’abri de semblables spéculations663.

Darwin lui-même avait pris soin de ne pas empiéter sur le terrain de la philosophie, mais ses disciples estimèrent pouvoir déduire un système philosophique de ses idées, en particulier une nouvelle conception de l’évolution et du progrès. L’époque des Lumières voyait dans le progrès un cheminement continu de l’espèce humaine sous la direction de la raison, visant au bien-être et au bonheur de l’humanité (y compris de ses membres les plus déshérités). Les romantiques avaient donné libre cours à leurs spéculations sur un processus sous-jacent à la nature, mettant en jeu des forces irrationnelles et inconscientes, mais n’en poursuivant pas moins une fin rationnelle. Or, voici que le darwinisme supposait l’existence d’un progrès biologique parmi les espèces vivantes et d’un progrès social, voire moral, au sein de l’humanité par le simple jeu, automatique et mécanique, d’événements fortuits et d’une lutte aveugle et universelle. Les athées s’emparèrent de cette idée et en firent une arme contre la croyance en la Création et contre la religion elle-même ; mais, si certains groupes continuèrent, au nom du « fondamentalisme » biblique, à lutter contre le darwinisme, la plupart des théologiens eurent tôt fait de concilier l’idée d’évolution avec la religion. Le botaniste américain Asa Gray (1810-1888), premier partisan fervent de Darwin en Amérique, fut, semble-t-il, le premier à situer la pensée évolutionniste dans une « perspective théiste »664.

Aux États-Unis, le darwinisme exerça une influence profonde sur la philosophie, et fit naître une nouvelle façon de penser qui ne voyait plus dans les choses des entités permanentes, mais considérait toute réalité du point de vue universel de l’évolution665. L’instrumentalisme, le pragmatisme et l’utilitarisme furent les expressions favorites de cette attitude philosophique.

En Allemagne, le darwinisme philosophique prit une autre tournure sous l’influence d’Ernst Haeckel, biologiste, qui s’était fait remarquer par des recherches sur les infusoires, les méduses et les éponges. Haeckel se proclamait lui-même le prophète du darwinisme et prétendait apporter une nouvelle preuve de sa vérité, la « loi biogénétique fondamentale »666. Au cours de son développement embryonnaire, disait-il, tout être vivant passe par les mêmes transformations que ses ancêtres ont subies tout au long de l’évolution (« l’ontogenèse récapitule la phylogenèse »). Il reconnut cependant plus tard que cette loi n’était pas constante, puisque ces séries de métamorphoses pouvaient être abrégées, voire altérées. Mais Haeckel incorpora le transformisme darwinien dans un vaste système philosophique appelé le monisme. La nature, dit-il, est le théâtre d’un processus universel d’évolution, allant de la molécule aux corps célestes. Il n’y a pas de différence entre la nature organique et la nature inorganique, la vie est un phénomène physique caractérisé par un type particulier de vibration au sein de la matière. Toutes les espèces vivantes sont issues de la matière, par l’intermédiaire d’un être vivant élémentaire, la « monère », être unicellulaire sans noyau. Haeckel affirmait avoir observé la monère au microscope. Le processus de l’évolution, parti de la monère, embrasse l’ensemble des trois règnes : les « protistes », les plantes et les animaux. Haeckel reconstitua un arbre généalogique de l’homme où figuraient vingt-deux êtres, le premier étant la monère et le vingt-deuxième l’homme. Tous, sauf l’homme, étaient des êtres hypothétiques. Le vingt et unième, c’est-à-dire le plus proche ancêtre de l’homme, était censé être un « pithécanthrope », apparenté aux singes. L’homme serait apparu en Lémurie, continent jadis situé entre l’Inde et l’Afrique et aujourd’hui submergé. Il y aurait eu douze espèces et trente-six races d’hommes. Haeckel professait que les cellules – et même les molécules – étaient douées d’une conscience élémentaire et proposait l’instauration d’une nouvelle religion fondée sur l’adoration du cosmos. Haeckel ne s’était jamais rendu compte que son système n’était qu’une résurgence tardive de la philosophie de la nature. Il le considérait comme absolument scientifique, et nous avons peine à imaginer aujourd’hui l’extraordinaire succès dont jouirent ses théories pendant plusieurs décennies, surtout en Allemagne où on les identifia souvent au darwinisme.

Ce fut généralement sous ce revêtement à la Haeckel que les jeunes de la génération de Freud prirent d’abord connaissance du darwinisme, et le prestige de Haeckel resta si grand que lorsque le jeune Rorschach hésitait, en 1904, entre la carrière des arts et celle des sciences naturelles, il lui sembla parfaitement logique d’écrire à Haeckel pour lui demander conseil.

L’influence du darwinisme se fit surtout sentir dans ce qu’on a appelé le darwinisme social, c’est-à-dire l’application aveugle des concepts de « lutte pour la vie », de « survie des plus aptes » et d’« élimination des inaptes » aux sociétés humaines et aux problèmes qu’elles posent. Le naturaliste Thomas Huxley, l’un des premiers disciples de Darwin, fut aussi le premier à présenter cette philosophie dans le célèbre discours qu’il prononça en 1888 sur la situation de l’Angleterre à cette époque :

« Du point de vue du moraliste, le monde animal se situe à peu près au même niveau que les jeux des gladiateurs. Les créatures sont assez bien traitées et sont jetées dans le combat – le plus fort, le plus rapide et le plus rusé survit pour reprendre le combat un autre jour. Le spectateur n’a pas besoin de baisser le pouce, puisqu’il n’est pas fait de quartier […]. Dans le cycle des phénomènes présentés par la vie de cet animal qu’est l’homme, on ne discerne pas davantage une fin morale que dans la vie du loup et du cerf […]. C’est ainsi que dans les peuplades primitives, les plus faibles et les plus stupides étaient toujours écrasés, tandis que les plus robustes et les plus rusés, ceux qui étaient mieux préparés à s’adapter aux circonstances – et non pas les meilleurs dans un autre sens – survivaient. La vie n’était qu’une mêlée générale et, en dehors des relations limitées et temporaires au sein de la famille, la guerre telle que la voit Hobbes, la lutte de tous contre tous, était l’état normal de la vie […]. Mais les efforts de l’homme moral, travaillant à réaliser une fin éthique, n’ont nullement aboli – ils ont peut-être à peine modifié – les impulsions profondément enracinées dans l’organisme qui poussent l’homme naturel à suivre son code amoral […] »667.

Si un naturaliste pouvait interpréter de cette façon la doctrine de Darwin, on imagine aisément quelles distorsions elle pouvait subir dans les écrits des sociologues et des auteurs politiques qui ne la connaissaient que par ouï-dire. Au nom de ce darwinisme de fantaisie, cette prétendue loi universelle fut invoquée pour justifier rationnellement l’extermination des peuples primitifs par les Blancs. Les marxistes y virent un argument en faveur de la lutte des classes et de la révolution. Ferri et Garofalo, criminologues de l’École positive italienne, voyaient dans l’idée d’« élimination des inaptes » un argument pour le maintien de la peine capitale. Atkinson étendit l’idée de lutte universelle à la sphère familiale et présenta le meurtre du vieux père par les fils devenus adultes comme la conduite habituelle des primitifs668. Les militaristes à travers le monde trouvèrent dans le darwinisme une justification scientifique de la nécessité de la guerre et du maintien des armées. La philosophie pseudo-darwinienne, qui persuada l’élite européenne de la nécessité biologique de la guerre et de son caractère de loi inéluctable, a été considérée comme responsable de la Première Guerre mondiale669. Depuis lors, une longue suite de politiciens proclamèrent les mêmes principes, jusqu’à Hitler qui invoqua Darwin à maintes reprises670. Bref, ainsi que l’a énoncé Kropotkine, « il n’est pas d’infamie, à l’intérieur de la société civilisée ou dans les relations entre les Blancs et les races prétendues inférieures ou encore dans les rapports entre les forts et les faibles, qui n’ait trouvé son excuse dans cette formule »671. Cette ligne de pensée, que l’on pourrait suivre depuis Hobbes (avec son principe : « l’homme est un loup pour l’homme ») jusqu’à Malthus, et de Darwin à Kipling (avec sa description littéraire de la « loi de la jungle »), conféra sa coloration particulière au monde occidental, surtout dans les dernières décennies du XIXe et au début du xxe siècle.

L’influence d’une doctrine inclut aussi les distorsions qu’elle subit et les oppositions suscitées par elle-même et par ses distorsions. Dès le début, l’idéologie issue de Darwin se heurta à une vive opposition. Durant sa détention à Clairvaux (1883-1886), l’anarchiste russe Kropotkine comprit la nécessité de réinterpréter la formule de Darwin en s’appuyant sur les données qu’il avait trouvées dans l’œuvre des zoologistes russes Kessler et Syevertsoff. Il élabora ainsi sa théorie qui faisait de l’entraide la loi fondamentale des êtres vivants672. Cette théorie semble avoir également gagné du terrain chez les naturalistes anglais contemporains673. D’autres naturalistes avaient fait remarquer depuis longtemps que même si cette prétendue lutte pour la vie peut s’appliquer au monde animal, ce n’est pas une raison pour l’appliquer à la société humaine, qui a ses lois et sa structure propres674. L’économiste anglais Norman Angell mettait en garde, avant la Première Guerre mondiale, contre le caractère fallacieux de cette prétendue loi qui risquait de mener les nations européennes à la catastrophe675.

Le principe même de l’évolution rencontra de l’opposition. Le biologiste français René Quinton proclamait le « principe de constance ». Il disait que si la mer a été le lieu de naissance de tous les êtres vivants, y compris l’homme, ceux-ci, en retour, ont maintenu, à travers toutes les phases de leur évolution, le milieu intérieur qui, du point de vue physique et chimique, a une composition très voisine de l’eau de mer676. Rémy de Gourmont appliqua ce principe à la vie intellectuelle, refusant de voir un progrès réel quelconque dans le développement de l’intelligence humaine. Les inventeurs et les artistes des époques préhistoriques, disait-il, avaient autant de génie que n’importe quel inventeur ou artiste moderne. Le plus haut niveau d’intelligence humaine serait donc resté inchangé à travers toutes les étapes de l’évolution culturelle677.

La loi de la « survie des plus aptes » et de l’« élimination des inaptes » présente un intérêt particulier pour la psychiatrie dynamique. En fait, peu d’hommes se sont révélés moins aptes à une vie de rude compétition que Darwin lui-même, dont la première ambition avait été de devenir pasteur à la campagne et de consacrer ses loisirs à son passe-temps, l’histoire naturelle. Sa santé médiocre ne lui aurait pas permis de poursuivre une carrière universitaire. D n’aurait jamais pu mener à bien ses travaux sans une solide fortune personnelle et la sollicitude d’une épouse dévouée. Il évitait de participer personnellement aux controverses suscitées par ses théories, laissant ce soin à ses partisans.

Alfred Adler renversa systématiquement le principe de l’« élimination des inaptes ». Il montra qu’une infériorité physique était souvent le point de départ d’une compensation biologique. Il étendit ensuite ce principe au domaine psychologique, faisant ainsi de la « compensation » un des concepts fondamentaux de son système. Ainsi l’infériorité, loin d’être une cause d’échec, serait au contraire le meilleur stimulant pour la lutte sociale et la victoire.

Comme nombre de ses contemporains, Freud fut un lecteur enthousiaste des œuvres de Darwin ; aussi le darwinisme a-t-il exercé une influence multiforme sur la psychanalyse678. Tout d’abord Freud suivit Darwin en construisant un système psychologique fondé sur la notion biologique des instincts. Une psychologie de ce type avait déjà été formulées par GaÜ et ses disciples, ainsi que par quelques psychiatres, comme J.C. Santlus679. Mais la théorie freudienne des instincts a manifestement subi l’influence de Darwin. Remarquons que Freud ne prit d’abord en considération que la seule libido pour admettre ensuite l’existence d’un instinct d’agressivité et de destruction, tandis que Darwin avait suivi le chemin inverse. Dans L’Origine des espèces, toute sa théorie était centrée autour de la lutte pour la vie, tandis que, dans La Descendance de l’homme, il compléta sa perspective première en assignant à l’attrait sexuel le rôle primordial dans l’origine et le développement de l’humanité. En second lieu, Freud suivit Darwin en considérant les manifestations vitales dans une perspective génétique. Darwin avait mis en évidence des arrêts du développement et des « réversions », phénomènes que Freud appellera plus tard fixation et régression. Par ailleurs, Freud semble avoir transposé à la psychologie et à l’anthropologie la « loi de la récapitulation » de Haeckel : le principe que « l’ontogenèse est une récapitulation de la phylogenèse » trouvera son pendant dans l’hypothèse de Freud selon laquelle le développement de l’individu passe par les mêmes phases que l’évolution de l’espèce humaine, et que le complexe d’Œdipe fait revivre à l’individu le meurtre du Père primordial par ses fils.

Enfin, l’influence de Darwin se retrouve dans la façon dont Freud échafaude une théorie biologique de l’origine de la société et de la morale humaines, prenant pour point de départ l’hypothèse d’un ancêtre de l’homme vivant en petits groupes ou hordes. Une autre influence indirecte de Darwin sur Freud peut être décelée. Paul Rée expliquait l’apparition de la conscience morale à partir d’une forme légalisée de lutte pour la vie, telle qu’elle aurait existé parmi les anciens Islandais680. Ceux-ci proclamaient qu’un homme n’avait aucun droit sur ce qu’il était incapable de défendre : si quelqu’un convoitait la propriété d’un autre, il pouvait provoquer le propriétaire en duel. Si le propriétaire refusait ou s’il était tué dans le combat, son bien revenait légalement à celui qui l’avait défié. Mais vint un temps où la loi ne toléra plus cette coutume primitive et c’est ainsi que les tendances agressives et prédatrices de l’homme, privées d’une issue légale, engendrèrent le remords, d’où la conscience morale. Nietzsche amplifia plus tard cette théorie dans sa Généalogie de la morale, dont Freud reprit les idées dans son étude Malaise dans la civilisation681.

Karl Marx (1818-1883)

Nous avons vu comment le darwinisme, qui était à l’origine un ensemble d’hypothèses destinées à éclairer la théorie de l’évolution, fut métamorphosé par les disciples de Darwin et déboucha sur le darwinisme social, philosophie fournissant une rationalisation prétendument scientifique à l’esprit de compétition sans merci qui animait le monde industriel, commercial, politique et militaire durant les dernières décennies du XIXe siècle. Contrairement au darwinisme social, le marxisme se présenta dès l’abord comme un système philosophique. Mais il ne tarda pas à devenir également une philosophie de l’histoire, une théorie économique, une doctrine politique et même une façon de vivre. Nous le devons à la collaboration de Karl Marx et de son ami Friedrich Engels (1820-1895).

Le marxisme et le darwinisme ont en commun l’idée de progrès de l’humanité, mais leurs doctrines divergent quant à la nature du processus qui sous-tend ce progrès. Le darwinisme attribue le progrès (dans l’évolution des espèces comme dans celle de l’humanité) aux effets mécaniques et déterministes de phénomènes biologiques. Le marxisme l’attribue à un processus « dialectique » qui requiert toutefois le concours de l’effort conscient de l’homme.

Un autre trait commun au marxisme et au darwinisme est l’idée de la relativité de la justice et de la morale, lesquelles ne sont plus des principes absolus et permanents comme l’avaient enseigné les philosophies traditionnelles et celle des Lumières. Pour Darwin, elles sont l’aboutissement de l’évolution sociale, pour Marx elles ne se comprennent qu’en termes de « matérialisme historique » et en fonction de l’histoire de la lutte des classes.

En tant que système philosophique, le marxisme prend essentiellement sa source dans Hegel, soit directement soit par l’intermédiaire de certains de ses disciples. La philosophie de Hegel fournit à Marx la « méthode dialectique », c’est-à-dire une méthode consistant à analyser des concepts apparemment contradictoires et à découvrir le principe commun qui permettra de les subsumer en une synthèse supérieure, la pensée s’acheminant ainsi de concept en concept vers l’absolu. Mais tandis que Hegel avait construit, à l’aide de sa méthode dialectique, un puissant système d’idéalisme philosophique, Marx l’appliqua à une philosophie matérialiste.

Marx emprunta également à Hegel le concept d’« aliénation », qui signifie que l’homme est étranger à lui-même. L’« aliénation » signifie que l’homme a extériorisé une partie de lui-même qu’il perçoit dès lors comme une vérité extérieure à lui. Les disciples de Hegel se livrèrent à d’interminables discussions au sujet de l’aliénation. L’un d’eux, Ludwig Feuerbach, proclama que l’homme s’est aliéné à lui-même en créant un Dieu à son image, projetant ainsi le meilleur de son esprit hors de lui et l’adorant comme s’il s’agissait d’un être supérieur. En mettant fin à cette aliénation, l’homme serait capable de refaire sa propre synthèse. Marx modifia et élargit ce concept d’aliénation. La religion et les philosophies abstraites ne sont pas les seules aliénations, il existe aussi une aliénation politique, sociale et économique. L’homme s’est aliéné, affirme Marx, du fait de la division de la société en classes, la classe dominante opprimant et exploitant les classes dominées. D en conclut qu’une société socialiste, sans classes, ferait disparaître l’aliénation et toutes ses manifestations.

Marx estimait que jusqu’ici la philosophie s’était contentée d’expliquer le monde, alors que le véritable problème consistait à le transformer. Aussi sa philosophie est-elle inséparable de l’action, c’est-à-dire, en pratique, inséparable de l’action révolutionnaire. (Effectivement Marx et Engels ne se contentèrent pas d’inspirer les organisations révolutionnaires, mais participèrent à divers mouvements révolutionnaires en Allemagne.)

Comme Hegel, Marx estime que l’espèce humaine suit un processus d’évolution dialectique, mais il le voit assez différemment. Sa philosophie de l’histoire procède de l’idée que l’histoire peut être interprétée en fonction de la lutte des classes et que celle-ci à son tour devient intelligible grâce à l’idée d’une superstructure idéologique se superposant à une infrastructure sociale682. La mise en œuvre de nouveaux moyens de production détermine des transformations dans la structure sociale, notamment la division en classes et les relations qui se sont établies entre ces classes. Les classes dominantes oppriment les classes inférieures : à cette fin, elles leur imposent leurs systèmes et organisations politiques. Mais la classe dominante forge également une « idéologie », incluant la religion, la morale et la philosophie, qui est tout à la fois un reflet de la structure sociale et un moyen d’oppression des classes inférieures. Grâce à cette idéologie, la classe dirigeante établit un ensemble de lois et met en place l’appareil juridique indispensable au maintien de sa domination sur les classes inférieures.

En appliquant leur idéologie, les membres des classes dirigeantes n’ont souvent pas conscience de ce qu’ils font. Selon les termes de Friedrich Engels, les « relations économiques se reflètent souvent dans les principes légaux […] sans même que ceux qui en sont les agents en aient conscience ; le législateur croit agir conformément à des propositions a priori, alors qu’il ne s’agit que de reflets des réalités économiques »683. Aussi une des règles pratiques de l’analyse marxiste s’énonce-t-elle ainsi : « Au-delà de ce que les gens disent, au-delà de ce qu’ils pensent d’eux-mêmes, il faut chercher à découvrir ce qu’ils sont en analysant ce qu’ils font »684. L’œuvre de Marx comporte maintes analyses de ce qu’il appelle des « mystifications », c’est-à-dire les mécanismes qui permettent aux gens de se mentir à la fois à eux-mêmes et aux autres, à leur avantage.

La superstructure idéologique, déterminée par l’infrastructure sociale, suivra nécessairement les modifications de cette dernière. Mais on peut observer des décalages, des discordances, des résistances à ces changements. D en va ainsi, en particulier, quand la structure des relations entre classes s’est trouvée modifiée de telle façon que la classe supérieure est sur son déclin tandis que la classe inférieure est en passe de la supplanter. Dans ces circonstances, les membres de la classe inférieure peuvent n’avoir pas conscience de la situation, tandis que les membres de la classe supérieure peuvent s’opposer consciemment au changement ou élaborer de nouvelles idéologies pour abuser la classe inférieure. Selon Marx, la guerre est une « mystification » de la classe inférieure par la classe dirigeante qui espère ainsi faire diversion pour échapper à une révolution imminente.

En tant que doctrine politique, le marxisme classique, tel qu’il s’exprime dans le Manifeste communiste (1848) de Marx et d’Engels, ainsi que dans leurs œuvres ultérieures, ne croit pas en la possibilité d’une passation des pouvoirs progressive et pacifique d’une classe à une autre. La structure des relations entre classes peut se modifier progressivement jusqu’en un point critique où l’activité révolutionnaire devra intervenir pour provoquer les changements inévitables. L’intervention révolutionnaire implique d’abord une « analyse dialectique » de la situation économique et sociale pour en faire apparaître les contradictions internes et déterminer l’orientation vers laquelle elle tend. Aussi la première phase de l’activité révolutionnaire consistera-t-elle à faire accéder la classe inférieure – ou du moins ses élites – à la conscience de la situation, tandis que l’action révolutionnaire proprement dite constituera la dernière étape. Le marxisme estime, par ailleurs, que, dans certaines circonstances, il peut être nécessaire de provoquer la « situation révolutionnaire » pour hâter la crise.

Il serait hors de propos de développer davantage ces considérations ici. Dans la perspective de la psychiatrie dynamique, ce que nous avons dit devrait suffire pour éclairer certains aspects des psychologies dynamiques de Freud et d’Adler. Dans le cas d’Adler, l’influence de Marx est évidente et directe : bien qu’il ne se soit pas rallié au communisme ou au marxisme orthodoxe, il était partisan du socialisme. Jusqu’ à un certain point, Adler voit dans la névrose un reflet des relations sociales intériorisées par l’individu. L’influence du socialiste August Bebel se manifeste dans la conception adlérienne des relations entre l’homme et la femme.

On a pu établir des parallèles assez curieux entre certaines idées fondamentales de Freud et celles de Marx685. On retrouve des rabbins parmi les ancêtres de Marx et de Freud ; leurs familles appartenaient à ces milieux juifs qui avaient subi l’influence des Lumières ; dans leurs œuvres, la théorie est indissolublement liée à la pratique (sous la forme d’activité révolutionnaire pour Marx, de psychothérapie pour Freud). L’un et l’autre ne voyaient dans la religion qu’une « illusion ». Dans la perspective de Marx, la religion est un rêve destiné à consoler le prolétariat frustré, imaginé par la classe dominante pour exploiter le prolétariat et maintenir son oppression. « La religion est l’opium du peuple. » Dans la perspective de Freud, la religion est une illusion issue du désir et de l’imagination, ainsi qu’il l’expose dans L’Avenir d’une illusion. Bien que nous n’ayons aucune preuve que Freud ait jamais lu les ouvrages de Marx ou de ses disciples, leurs façons de penser présentent un certain nombre de ressemblances. En transposant certains concepts marxistes du domaine social et politique à celui de la psychologie et de la thérapie, nous pouvons établir des parallélismes :

Marx

Insistance sur les aspects économiques de la vie humaine.

La culture d’une société est une superstructure construite sur l’infras-tructure des relations entre classes et des facteurs économiques.

La classe dominante forge une idéologie destinée à servir ses intérêts de classe, et l’individu, sous l’influence de cette idéologie, croit agir et penser librement.

Les classes inférieures sont victimes de « mystifications », à travers lesquelles les classes dominantes se dupent d’ailleurs elles-mêmes (par exemple la guerre).

L’homme se trouve « aliéné » du fait de la division de la société en classes, à l’origine de la lutte des classes.

Freud

Insistance sur l’importance de la sexualité (théorie de la libido).

La vie consciente est une superstructure construite sur l’infrastructure de l’inconscient et de son dynamisme conflictuel.

L’individu croit penser et agir librement, alors que ses pensées conscientes et ses actions sont déterminées par ses complexes inconscients (rationalisation).

Il s’agirait à la fois d’un processus de « rationalisation » et d’un « mécanisme de défense ».

Le névrosé est aliéné du fait de ses conflits intérieurs.

Pour provoquer la révolution, il faut se livrer à une « analyse dialectique », qui permettra une prise de conscience et engendrera une « situation révolutionnaire ».

Le but est l’établissement d’une société sans classes où l’homme ne sera plus aliéné.

Pour guérir le malade, le thérapeute doit se üvrer à une analyse « dynamique », pour amener l’individu à une prise de conscience (« Là où il y avait le ça, il faut que surgisse le moi ») et provoquer une névrose de transfert pour résoudre le conflit.

Le but est d’aboutir à une personnalité saine, libérée de ses conflits et parfaitement consciente d’elle-même.

Il ne convient pas de pousser trop loin ces analogies. Mais il est certain que nous sommes en présence d’un même type de pensée, appliqué par Marx aux données économiques et sociales et par Freud à la psychologie individuelle.

Transformations subies par la psychiatrie du XIXe siècle

Tout au long du XIXe siècle subsista le dualisme entre la première psychiatrie dynamique, issue de Mesmer et de Puységur, et la psychiatrie officielle. Malgré certaines influences réciproques, chacune connut son développement propre et subit certaines transformations que nous voudrions résumer brièvement.

« Psychiatrie officielle », c’est ainsi que les magnétiseurs appelaient la psychiatrie reconnue par l’État, enseignée dans les écoles de médecine et exposée dans leurs manuels. Entre 1850 et 1860 on assiste à un glissement progressif de la psychiatrie d’asile (Anstaltspsychiatrie) à la psychiatrie universitaire686. Pendant la première moitié du siècle, c’est dans les asiles que la psychiatrie avait progressé, que de nouvelles théories avaient vu le jour et que l’on commença à appliquer des thérapies morales aux malades mentaux. Vers le milieu du siècle, la psychiatrie subit fortement l’influence du positivisme et du scientisme, d’où une nette prédominance du point de vue organiciste et le déclin rapide de la psychiatrie romantique. Des hommes comme Reil, Ideler, Neumann et Heinroth étaient oubliés ou ignorés et un peu partout on récusait les thérapies morales.

Ce tournant est dominé par le nom d’un grand pionnier, Wilhelm Griesinger (1817-1869), le psychiatre le plus représentatif de ce milieu du siècle. En 1845, il publia un manuel de psychiatrie après avoir passé plusieurs années en Égypte comme directeur du service de santé publique et médecin attitré du khédive687.

Après son retour en Europe il devint, en 1860, le directeur de l’hôpital psychiatrique universitaire récemment créé à Zurich, le Burghôlzli. En 1867, il publia une seconde édition considérablement augmentée de son manuel de psychiatrie, qui devint le manuel type de cette science pour toute une génération. On a souvent vu en Griesinger celui qui assura le triomphe des Somatiker sur les Psychi-ker. Il proclamait, il est vrai, que « les maladies mentales sont des maladies du cerveau », et il attendait que le secret des maladies mentales soit élucidé par les progrès de l’anatomopathologie cérébrale. Il introduisit aussi dans sa théorie des maladies mentales la conception physiologique des réflexes. Néanmoins, Griesinger n’avait rien d’un organiciste exclusif. Il appliqua à la psychiatrie les principes de l’associationnisme dynamique de Herbart et conserva maints principes des Psychiker. Des études récentes ont montré, de façon assez inattendue, jusqu’à quel point Griesinger peut être considéré comme un représentant de la psychiatrie dynamique688. Il proclamait que la plus grande partie, et la plus importante, des processus psychologiques relevait de l’inconscient. Il reprit et développa les idées des Psychiker sur le rôle pathogène des émotions, expliquant ainsi la pathogénie des idées fixes. « Presque toutes les idées fixes sont essentiellement l’expression d’une frustration ou d’une insatisfaction de nos propres tendances émotionnelles », si bien que, dans certains cas, il ne saurait y avoir de thérapie sans une mise au jour des états psychiques sous-jacents. Griesinger élabora aussi toute une psychologie du moi. Les distorsions du moi peuvent résulter d’agglomérats de représentations non assimilées qui peuvent dès lors se dresser devant le moi comme s’il s’agissait de réalités étrangères, et entrer en conflit avec lui. Griesinger se situe ainsi au carrefour de la plupart des tendances psychiatriques du xix' siècle, l’anatomopathologie cérébrale et la neuro-psychiatrie, la psychiatrie clinique et la psychiatrie dynamique. H se montra, en outre, un parfait organisateur des hôpitaux psychiatriques. D est aussi considéré comme le père de la psychiatrie universitaire ; après lui, les grands maîtres en psychiatrie furent nécessairement professeurs d’université. Enfin, il fut à l’origine de la prépondérance de la psychiatrie allemande sur la psychiatrie française. Jusqu’en 1860, la psychiatrie française avait une telle avance que la plupart des cas cités dans le manuel de Griesinger provenaient d’auteurs français.

Les disciples de Griesinger, comme Westphal, Meynert, Wemicke, reprirent et développèrent sa conception organiciste de la maladie mentale, mais semblent être restés aveugles aux aspects psychologiques dynamiques de son enseignement. Il faudra attendre Eugen Bleuler, successeur lointain de Griesinger au Burghôlzli, pour voir s’opérer une nouvelle synthèse entre la psychiatrie organiciste et la psychiatrie dynamique.

A la même époque, existait également une psychiatrie officielle des névroses qui était surtout l’apanage des neurologues (les malades répugnant à aller consulter les médecins des asiles d’aliénés).

Ce secteur de la psychiatrie subit lui aussi certaines modifications importantes au cours du XIXe siècle, la plus significative étant celle des névroses elles-mêmes.

La possession démoniaque avait à peu près disparu, bien qu’il y ait eu encore quelques cas sporadiques, ainsi que nous l’avons vu au chapitre premier à propos du cas de Gottliebin Dittus et du pasteur Blumhardt. Les deux névroses typiques du xvnr siècle avaient, elles aussi, assez rapidement disparu. Les vapeurs des dames du monde disparurent avec l’effondrement de l’aristocratie, et l’hypocondrie, qui avait été la névrose spécifiquement masculine, passa progressivement de mode. Mais une nouvelle entité pathologique la remplaça. On la qualifia d’abord de « syndrome d’usure ». Ainsi que l’a noté Ilza Veith689, le médecin anglais James Johnson le décrivait en 1831 comme une maladie propre aux Anglais – comparés à leurs voisins français – et l’attribuait au surmenage physique et mental ainsi qu’aux innombrables tensions engendrées par la vie en Angleterre sous l’effet de la révolution industrielle690. Johnson insistait sur le rôle du travail excessif, le manque d’exercice en plein air et de la fumée fuligineuse épandue sur les villes. Il n’y voyait d’autre remède qu’une détente annuelle et un voyage à l’étranger.

En 1869, George M. Beard, aux États-Unis, décrivait un trouble assez semblable sous le nom de neurasthénie691. Le symptôme fondamental de la neurasthénie, dit-il, est l’épuisement physique et mental qui se traduit par l’incapacité de mener à bien un travail physique ou mental. Le malade se plaint de maux de tête, de névralgies, d’une hypersensibilité morbide au temps, au bruit, à la lumière, à la présence des autres, ainsi qu’à toute forme de stimulus sensoriel ou mental ; il souffre d’insomnies, de perte de l’appétit, de dysphagie, de troubles sécrétoires et de trémulations musculaires. La neurasthénie est cependant compatible avec une longue vie. Un des patients de Beard, homme d’affaires actif âgé de 70 ans, en avait souffert quotidiennement depuis 55 ans. Il conseillait à titre de thérapeutique un large usage de « toniques » physiques et chimiques du système nerveux, comprenant l’exercice musculaire, l’« électrisation générale », le phosphore, la strychnine et l’arsenic. Beard revint ultérieurement sur sa description, pour voir dans la neurasthénie une névrose essentiellement américaine692. Il l’attribuait au climat (grands écarts de température, humidité et sécheresses extrêmes, air chargé d’électricité) et surtout au mode de vie particulier à l’Amérique du Nord, nation jeune, à la croissance rapide, jouissant d’une complète liberté de religion (« la liberté, cause de nervpsité »), engagée dans un processus de développement économique intense. Ce mode de vie impliquait un redoublement de travail, de prévoyance et de ponctualité, une accélération de la vie (les chemins de fer, “le télégraphe), en même temps que le refoulement des émotions (« un processus épuisant »). Beard prévoyait que la neurasthénie atteindrait également l’Europe à mesure qu’elle s’américaniserait. Dans ses publications ultérieures, Beard réinterpréta la neurasthénie en termes d’équilibre des énergies nerveuses propres à chaque individu. D y a, dit-il, des gens aux ressources extrêmement faibles, comme il y a aussi des « millionnaires en énergie nerveuse ». Certains ne disposent que d’une réserve d’énergie minime, tandis que d’autres en sont largement pourvus. « Les hommes, comme les batteries, ont besoin d’une réserve d’énergie et il faut donc mesurer leurs possibilités en fonction de cette réserve et non en fonction de l’énergie que requiert d’eux la vie quotidienne. » Beard recourait volontiers à des comparaisons financières pour exprimer ses idées. « L’homme ne disposant que d’un faible revenu n’en est pas moins riche tant qu’il n’est pas à découvert, de même l’homme nerveux peut jouir d’une excellente santé et rester parfaitement en forme tant qu’il ne dépasse pas les limites de ses réserves d’énergie nerveuse. » D’autre part, « un millionnaire peut puiser très largement dans ses fonds tout en gardant un large surplus ». Il importe donc de ne pas dépenser plus d’énergie que nos moyens ne nous le permettent. Le neurasthénique est celui qui se met à découvert ; s’il continue, il s’achemine vers la « banqueroute nerveuse ». Il est intéressant de noter que les écrits de Janet reprendront, de façon plus systématique, et l’idée de budget des forces nerveuses et les comparaisons financières. Selon Beard, la neurasthénie était une affection proprement masculine. Les femmes jouissaient de ce que Beard appelait « une position sociale exceptionnelle », si bien que « la beauté phénoménale de la femme américaine » faisait contrepoids aux facteurs sociaux engendrant la neurasthénie chez les hommes. Dans un ouvrage posthume, il insistait fortement sur l’étiologie sexuelle de la neurasthénie693.

Beard fut un des premiers médecins – sinon le premier – à chercher une explication psychologique dynamique de l’alcoolisme. Le XIXe siècle assista à une poussée et à une extension considérables de l’alcoolisme, et un peu partout les cliniciens s’attachèrent à décrire et à classifier les différents états résultant de ces abus. Les pathologistes décrivaient les lésions observées, mais aucun ne semble s’être demandé sérieusement pourquoi des hommes conscients des dangers de l’alcool continuaient néanmoins à en abuser. Beard émit l’idée que les hommes se mettaient à boire lorsqu’il y avait déséquilibre entre les efforts exigés d’eux et l’énergie nerveuse dont ils disposaient694. Là encore, Janet proposera une théorie semblable pour expliquer la psychogenèse de l’alcoolisme.

Les idées de Beard rencontrèrent un vif succès. La neurasthénie n’était pas seulement la maladie de ceux dont les exigences professionnelles étaient trop lourdes et qui se dépensaient trop, mais c’était la névrose de la vie moderne. En Amérique et en Europe, on créa des sanatoriums spéciaux pour la traiter. Mais dans la mesure où l’on diagnostiqua plus souvent la neurasthénie, on l’attribua davantage à des facteurs constitutionnels ou à d’autres facteurs que le travail excessif, par exemple les désordres sexuels et la masturbation.

Les études cliniques de Beard sur la neurasthénie eurent plus de succès que les thérapies qu’il proposait. Il devait revenir à un autre médecin américain, Silas Weir Mitchell (1829-1914), d’inventer une méthode thérapeutique standard695. Weir Mitchell, connu comme un des plus éminents neurologues américains, jouissait d’une vogue considérable à Philadelphie696. Sa méthode697 recourait essentiellement au repos, à l’isolement et à une cure alimentaire. Le malade était isolé dans un sanatorium où il restait au lit, recevant une alimentation très riche et au moins une heure de massage quotidien. Mitchell considérait le massage et l’électricité comme indispensables pour compenser les effets d’un repos prolongé et d’une riche alimentation. Ce traitement pouvait s’étendre sur des mois, voire des années, et il fut très à la mode parmi les classes aisées. Sa méthode se vit surnommer « la méthode du docteur Diet et du docteur Quiet » (des docteurs Régime et Repos). Weir Mitchell ne semble pas s’être douté que sa méthode devait une bonne partie de son succès thérapeutique au puissant rapport psychologique qui s’établissait entre le patient et le masseur.

Vers la fin du xix® siècle, on considérait partout l’hystérie et la neurasthénie comme les deux principales névroses, la première étant essentiellement celle des femmes, la seconde celle des hommes. On décrivait souvent l’hystérie et la neurasthénie côte à côte pour les opposer l’une à l’autre. Cette conception fut toutefois l’objet de critiques et l’on entreprit de décrire d’autres types de névroses spécifiques.

Avant même la description de la neurasthénie par Beard, Benedict Augustin Motel (1809-1873) avait décrit une nouvelle forme de névrose sous le nom de « délire émotif »698. Il rapportait des observations remarquables de cette affection en apparence nouvelle où il voyait une maladie du système végétatif. Après Morel, on qualifia le délire émotif de « phobie » et on s’évertua à individualiser et à décrire de nouvelles variétés de phobies : agoraphobie, claustrophobie, topophobie, etc. La situation nosologique de ces phobies était sujette à controverses et l’on en faisait généralement des variétés de la neurasthénie.

En 1873, Krishaber présenta trente-huit observations d’un nouveau type de névrose qu’il appela la névropathie cérébro-cardiaque699. Ses patients étaient subitement pris de crises d’angoisse, de battements de cœur et de vertiges. Es souffraient aussi d’insomnies et de cauchemars. Ces sentiments d’angoisse ne se rapportaient pas à un sujet de crainte déterminé, comme c’était le cas dans les phobies. Cette névrose correspondait manifestement à ce qu’on devait appeler plus tard la névrose d’angoisse.

A mesure que l’on avançait dans le XIXe siècle, le champ de la névrose apparaissait de plus en plus complexe. Outre les deux grandes névroses, l’hystérie et la neurasthénie, on était désormais en présence d’une multitude d’états névrotiques qu’il n’était pas facile de classer. Le développement de l’industrie et la multiplication des accidents du travail d’une part, l’expansion des compagnies d’assurance d’autre part, donnèrent naissance à des névroses traumatiques que les auteurs classèrent sous la rubrique de l’hystérie ou sous celle de la neurasthénie. De plus en plus la « médecine officielle » se mettait en quête de nouveUes théories et de nouvelles méthodes thérapeutiques pour aborder ces névroses.

Telle était la situation aux environs de 1880, ce qui explique, au moins jusqu’à un certain point, le brusque retour d’intérêt pour l’hypnotisme. On attendait de l’hypnotisme une solution nouvelle aux problèmes posés par les névroses. Mais, ainsi que nous le verrons, cet espoir fut déçu et il devait revenir à Janet et à Freud de trouver de nouvelles voies d’approche de ce vieux problème.

Conclusions

L’histoire de la psychiatrie dynamique ne devient pleinement intelligible qu’après avoir jeté un coup d’œil sur le contexte économique, sociologique, politique, culturel et médical.

A la fin du xvnr siècle, les populations européennes étaient réparties en classes sociales rigides, les deux principales restant la noblesse et le peuple. Cette situation explique les différences entre Mesmer et Puységur, dans leur façon de concevoir et de pratiquer le magnétisme animal. Appelé à traiter les dames distinguées de sa clientèle aristocratique, Mesmer déclenchait ses célèbres crises qui n’étaient en fait que des abréactions de la névrose à la mode dans ce milieu, les « vapeurs ». Puységur, en traitant ses paysans, aboutissait au sommeil magnétique, expression d’une relation d’autorité et de subordination entre le maître aristocrate et son serviteur-paysan, relation non exempte, pourtant, d’un certain marchandage. Le baquet de Mesmer, appareil prétendument physique, faisait appel au goût de l’aristocratie de son temps pour la physique d’amateurs. L’arbre magnétisé de Puységur évoquait le folklore paysan et les croyances populaires aux arbres sacrés. La chute de l’aristocratie et la montée de la bourgeoisie qui s’ensuivit aboutirent à une forme de psychothérapie individuelle et collective plus autoritaire, la suggestion hypnotique.

On peut aussi voir dans la naissance de la psychiatrie dynamique une expression de la victoire du mouvement culturel des Lumières sur l’esprit du Baroque, en particulier dans le bastion de ce dernier, en Autriche. Les vicissitudes de la psychiatrie dynamique pendant le XIXe siècle témoignent de la lutte entre l’esprit des Lumières (qui mettait en avant le culte de la raison et de la société) et le Romantisme (qui avait le culte de l’irrationnel et de l’individuel). La philosophie et la psychiatrie romantiques exercèrent une influence extrêmement profonde sur la psychiatrie dynamique. La crise culturelle et politique du milieu du siècle signa la défaite du Romantisme qui céda au positivisme, rejeton tardif de la philosophie des Lumières, d’où un recul momentané de la psychiatrie dynamique.

Pendant ce temps, la révolution industrielle, la montée du prolétariat et celle des nationalismes aboutirent à l’avènement de deux nouvelles doctrines : le darwinisme (avec sa déformation, le darwinisme social) et le marxisme. Ces deux nouvelles idéologies se répercutèrent également dans la psychiatrie dynamique. Toutes ces transformations s’exprimèrent également dans la forme même prise par les névroses, dont deux manifestations nouvelles passèrent au premier plan, la neurasthénie et les phobies, faisant ainsi sentir la nécessité de nouvelles méthodes de psychothérapie.

Les effets combinés de tous ces facteurs aboutirent en fin de compte à l’émergence d’une psychiatrie dynamique d’un type nouveau, appelée à remplacer celle qui l’avait précédée. Les circonstances qui précédèrent et accompagnèrent sa naissance méritent un examen plus approfondi : ce sera l’objet du chapitre suivant.

CHAPITRE V


520 Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, 2e éd., Paris, Saillant et Nyon, 1772. Cf. surtout, II, p. 44-47 et 86-88.

521 Denis Diderot, Supplément au voyage de Bougainville (1772), in Œuvres, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1957, p. 993-1032.

522 Henri Carré, La Noblesse en France et l’opinion publique au xvnr siècle, Paris, Champion, 1920.

523 Alexandre Bertrand, Lettres sur la physique, Paris, Bossange, 1825, p. 422-432.

524 Joseph Raulin, Traité des affections vaporeuses du sexe, avec l’exposition de leurs symptômes, de leurs différentes causes, et la méthode de les guérir, 2e éd., Paris, Hérissant, 1759.

525 Pierre Pomme, Traité des affections vaporeuses des deux sexes, ou maladies nerveuses vulgairement appelées maux de nerfs, Paris, Desaint et Saillant, 1760.

526 Aubin Gauthier, Traité pratique du magnétisme et du somnambulisme, Paris, Baillière, 1845, p. 154-162.

527 Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet (1881), in Œuvres complètes, II, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1952, p. 888-891.

528 Paul Sébillot, Le Folklore de France, Paris, Guilmoto, 1906, DI, p. 367-442.

529 Vicomte du Boisdulier, lettre du 22 mai 1963.

530 Virey, « Magnétisme animal », Dictionnaire des sciences médicales, XXIX, Paris, Panckoucke, 1818, p. 495 et 547.

531 Wilhelm Mühlmann, Chiliasmus und Nativismus, Berlin, Reimer, 1962, p. 215-217.

532 Madame Roland, Œuvres de J.M. Ph. Roland, femme de Vex-ministre de l’Intérieur, I, Paris, Bideault, an VIII, p. 148-150.

533 Exposé des différentes cures opérées depuis le 25 d’août 1785 (…) jusqu’au 12 du mois de juin 1786 […], 2e éd., Strasbourg, Librairie académique, 1787.

534 Suite des cures faites par différents magnétiseurs, membres de la Société Harmonique des Amis-Réunis de Strasbourg, Strasbourg, chez Lorenz et Schouler, 1788, vol. II.

535 T.S. Ashton, The Industrial Révolution, 1760-1830, New York, Oxford University Press, 1948. Paul Mantoux, La Révolution industrielle au xvnr siècle (1906), éd. revue, Paris, Génin, 1959.

536 Walter Prescott Webb, The Great Fronder, Boston, Houghton Mifflin, 1952.

537 Georges Weill, L’Europe du XIX' siècle et l’idée de la nationalité, Paris, Albin Michel, 1938.

538 Boswell signale que Johnson passa deux mois à Paris en 1775 et qu’il ne parla que latin durant tout son séjour. Voir James Boswell, The Life of Samuel Johnson (1791), Great Books of the Western World, Chicago, Encyclopaedia Britannica, Inc., 1922, XLIV, p. 272.

539 Ernst Mach, Popular Lectures, Chicago, Chicago Open Court, 1897, p. 309-345.

540 Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, Gênes, Yves Gravier, 1798, p. 209 et 337.

541 F. Baldensperger, Études d’histoire littéraire, Paris, Hachette, 1907, p. 46-53 (présentation sommaire des divers types d’homme idéal qui se sont succédé en Europe depuis la Renaissance).

542 Jacob Burckhardt, Die Kultur des Renaissance in Italien, Ein Versuch, Bâle, Schweig-hauser, 1860.

543 L’idéal de l’homme de la Renaissance a été décrit dans l’ouvrage célèbre de Baldassare Castiglione, Il Libro del Cortegiano (Le Courtisan), Venise, Aldo Romano, 1528.

544 Baltasar Graciân, Oraculo manual y arte de prudencia, Huesca, Juan Nogues, 1647.

545 Henry Sigerist, Grosse Arzte : Eine Geschichte der Heilkunde in Lebensbildem, 5e éd., Munich, Lehmanns Verlag, 1965, p. 115-122.

546 Ernst Troeltsch, « Die Aufklârung », (1897). Réédité dans Gesammelte Schriften, Tübingen, Mohr, 1925, IV, p. 338-374.

547 Immanuel Kant, Beantwortung derFrage : Wes ist Aufklârung ? (1784), in Werke, Berlin, Buchenau-Cassirer, 1913, IV, p. 167-176.

548 W.E.H. Lecky, History ofthe Rise and Influence of the Spirit of Rationalism in Europe, 2 vol., Londres, Longmans, Green, 1865. Ernst Cassirer, Die Philosophie der Aufklàrung, Tübingen, J.C.B. Mohr, 1932 (trad. franç. : La Philosophie des Lumières, Paris, Fayard, 1963). Daniel Momet, La Pensée française au xvur siècle, Paris, Colin, 1932. Baron Cay von Brock-dorff, Die englische Aufklàrungsphilosophie, Munich, Reinhardt, 1924. E. Ermattinger, Deutsche Kultur in Zeitalter der Aufklàrung, Potsdam, 1935. Hans M. Wolff, Die Weltans-chauung der deutschen Aufklàrung, Berne, Francke, 1949.

549 Ceci est particulièrement bien illustré par la vie de Moses Mendelssohn. Voir Bertha Badt-Strauss, Moses Mendelssohn, der Mensch und das Werk, Berlin, Weltverlag, 1929.

550 Immanuel Kant, Die Religion innerhalb der Grenzen der blossen Vemunft (1793), in Werke, Ernst Cassirer ed., Berlin, Bruno Cassirer, 1914, VI, p. 139-353.

551 Gustav Roskoff, Geschichte des Teufels, Leipzig, F.A. Brockhaus, 1869.

552 E.H. Ackerknecht, « Medizin und Aufklarung », Schweizerische medizinische Wochenschrift, LXXXIX (1959), p. 20.

553 Immanuel Kant, Von der Macht des Gemiits, durch den blossen Vorsatz seiner krank-haften Geflihle Meisterzu sein, in Werke, op. cit., 1916, VII, p. 411-431.

554 Goethe nous a offert un exemple littéraire de ce que pouvait être le traitement d’un malade mental dans un tel cadre familial ; voir son Wilhelm Meisters Lehrjahre, livre IV, chap. 16.

555 Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Paris, Vrin, 1947.

556 John Hampton, Nicolas Antoine Boulanger et la science de son temps, Genève, Droz, 1955.

557 Abbé Terrasson, Séthos. Histoire ou vie des monuments : anecdotes de l’ancienne Égypte, traduite d’un manuscrit grec, 3 vol., Paris, Jacques Guérin, 1731.

558 Antoine Court de Gébelin, Le Monde primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, 9 vol., Paris, 1773-1782.

559 Rudolf Haym, Die romantische Schule. Ein Beitrag zur Geschichte des deutschen Geistes, Berlin, Rudolf Gaertner, 1870. Ricarda Huch, Die Romantik. Ausbreitung, Blütezeit der Romantik, Leipzig, Haessel, 1920. Ricarda Huch, Die Romantik, Ausbreitung, Blütezeit und Verfall, Tübingen/Stuttgart, Hermann Leins, 1951. Richard Benz, Die deutsche Romantik, Geschichte einer geistigen Bewegung, Leipzig, Reclam, 1937. Paul Kluckhohn, Das Ideengut der deutschen Romantik, Halle, Max Niemeyer, 1942.

560 Henry Brunschwig, La Crise de l’État prussien à la fin du xvnr siècle et la genèse de la mentalité romantique, Paris, PUF, 1947.

561 Friedrich Schlegel, cité par Ricarda Huch, in Die Romantik Ausbreitung, Blütezeit und Verfall, op. cit., p. 257.

562 Novalis, N eue Fragmente N. 146, in Werke und Briefe, Munich, Winkler-Verlag, n.d., p. 452-453.

563 Schleiermacher, Monologen (1800), in Kritische Ausgabe, Friedrich Michael Schiele éd., Leipzig, Dürr, 1902.

564 Max Scheler, Vom Umsturz der Werte, 4e éd., Francke, 1951, p. 126.

565 Friedrich Schlegel, Lucinde, Berlin, Frôhlich, 1799.

566 Novalis, cité par Ricarda Huch, Die Romantik Ausbreitung, Blütezeit der Romantik op. cit., p. 258.

567 Fritz Ernst, Die romantische Ironie, Zurich, Schulthess, 1915.

568 Friedrich Wilhelm von Schelling, Ideen zu einer Philosophie derNatur, Leipzig, 1798 ; Von der Weltseele, Hambourg, 1798 ; Werke, Leipzig, Fritz-Eckard, 1907, vol. 1.

569 Friedrich Hufeland, Über Sympathie, Weimar, Verlag des Landes-Industrie-Comptoirs, 1811.

570 K.E. Rothschuh, Geschichte der Physiologie, Berlin, Springer, 1953, p. 112-118.

571 August Winkelmann, Einleitung in die dynamische Physiologie, Gottingen, Dieterich, 1802.

572 J.W. Goethe, Versuch, die Metamorphosen der Planzenerklaren, Gotha, C.W. Ettinger, 1790.

573 Agnès Arber, « Goethe’s Botany : The Metamorphosis of Plants » (1790), et « Tober’s Ode to Nature » (1782), Chronica Botanica, X (1946), p. 63-126.

574 Adolf Meyer-Abich, Biologie der Goethezeit, Stuttgart, Hippocrates-Verlag, 1949.

575 F. Giese, Der romantische Charakter, Bd. I, Die Entwicklung des Androgynen-pro-blems in der Frühromantik, Langensalza, 1919. Ernest Eenz, Adam. DerMythus vont Urmens-chen, Munich-Planegg, Otto-Wilhelm-Barth Verlag, 1955.

576 Philip Lersch, Der Traum in der deutschen Romantik, Munich, M. Hueber, 1923. Albert Béguin, L’Ame romantique et le rêve. Essai sur le romantisme allemand et la poésie française, 2 vol., Marseille, Cahiers du Sud, 1937.

577 Wemer Leibbrand, « Schellings Bedeutung für die moderne Medizin », Atti del XIV’ Congresso Intemazionale di Storia délia Medicina (Rome, 1954), II.

578 Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, PUF, 1961, p. 340.

579 G.H. von Schubert, Ahnungen einer allgemeinen Geschichte des Lebens, Leipzig, Reclam, 1820, etAnsichten von derNachtseite der Naturwissenschaft, Dresde et Leipzig, Wei-gel, 1808.

580 Hans Kern, Die Seelenkunde der Romantik, Berlin-Lichterfelde, Widukind-Verlag, 1937.

581 G.H. von Schubert, Die Symbolik des Traumes, Neue, verbesserte und vermehrte Auflage, Leipzig, Brockhaus, 1837 (1 » éd. : 1814).

582 Deux de ses livres sont particulièrement importants : Ignaz Troxler, Blicke in das Wesen des Menschen, Aarau, Sauerlander, 1812 ; et Naturlehre des menschlichen Erkennens oder Metaphysik, Aarau, Sauerlander, 1828.

583 Cari Gustav Carus, Psyché, zur Entwicklungsgeschichte der Seele, Pforzheim, Flammer und Hoffmann, 1846.

584 Paul Janet, dans ses Principes de métaphysique et de psychologie (Paris, Delagrave, 1897, p. 189-390), pense que si Schopenhauer n’a connu la célébrité que tardivement, ce ne fut pas l’effet d’une conspiration du silence (comme le croyait Schopenhauer) : sa philosopliie, incompatible avec le Zeitgeist de 1820 à 1840, put être bien mieux comprise après la désillusion de 1848.

585 Arthur Schopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstellmg (1819), Frauenstadt éd., Leipzig, Brockhaus, 1873, livre IV, II, p. 584-591, 607-643. Trad. franç. : Le Monde comme volonté et comme représentation, Paris, PUF, 1984.

586 Arthur Schopenhauer, Die Welt als und Vorstellung, op. cit., livre III, H, p. 456-460.

587 Ernst Cassirer, The Myth of the State, New Haven, Yale University Press, 1946, p. 31-32.

588 Max Scheler, Mensch und Geschichte, Zurich, Verlag der Neuen Schweizer Rundschau, 1929. Trad. franç. : L’Homme et l’histoire, Paris, Aubier-Montaigne.

589 Thomas Mann, Freud und die Zukunft, Vienne, Bormann-Fischer, 1936.

590 Luis S. Granjel, « Schopenhauer y Freud », Actas Luso-Espanolas de Neurologiay Psi-quiatria, IX (1950), p. 120-134.

591 Eduard von Hartmann, Philosophie des Unbewussten, Berlin, Duncker, 1869.

592 Wemer Leibbrand, Romantische Medizin, Hambourg et Leipzig, H. Goverts, 1937.

593 Novalis, « Fragmente über Ethisches, Philosophisches und Wissenschaftlisches », Sümmtliche Werke, Cari Meissner éd. (1898), III, p. 164,169,170.

594 H.F. Ellenberger, « La notion de maladie créatrice », Dialogue, DI (1964), p. 25-41.

595 Ernst Freiherr von Feuchtersleben, Zur Diatetik der Seele (1838), 23' éd., Vienne, Gerold, 1861, p. 144.

596 Les sources les plus aisément accessibles sont Theodor Kirchhoff, Deutsche Irrenctrzte, 2 vol. (Berlin, 1924) et W. Leibbrand et A. Wettley, Der Wahnsinn : Geschichte der abenlün-dischen Psychopathologie, Munich, K. A. Freiburg, 1961.

597 Emest Harms, « Modem Psychotherapy-150 Years Ago », Journal of Mental Science, Cm (1957), p. 804-809.

598 Johann Christian Reil, Rliapsodien über die Anwendung der psychischen Kur-Metho-den auf Geisteszerrüttungen, Halle, Curt, 1803.

599 Ernest Harms, « Johann Christian Reil », American Journal of Psychiatry, CXVI (1960), p. 1037-1039.

600 J.C.H. Heinroth, Lehrbuch der Stôrungen des Seelenslebens oder der Seelenstôrungen und ihrer Behandlung, 2 vol., Leipzig, F.C.W. Vogel, 1818.

601 Ernest Harms, « An Attempt to Formulate a System of Psychotherapy in 1818 », American Journal of Psychotherapy, XIII (1959), p. 269-282.

602 Karl Wilhelm Ideler, Grundriss der Seelenheilkunde, 2 vol., Berlin, Verlag von T.C.F. Enslin, 1835.

603 « Jeder Gemütstrieb ist einer unbegrenzten Entwicklung fàhig. »

604 «… und mit Abscheu und Widerwille aus demselben in das Gebiet der Phantasie sich flüchtet » (II, p. 365).

605 Henrich Neumann, Lehrbuch der Psychiatrie, Erlangen, F. Enke, 1859.

606 « Also, der Trieb, wenn er nicht befriedigt werden kann, wird Angst », p. 43.

607 La plupart de ces psychiatres étaient allemands. Toutefois le psychiatre belge Guislain, auteur d’idées originales sur le rôle de l’angoisse dans la genèse de la maladie mentale, appartient au même groupe. Voir S. Guislain, Traité sur les phrénopathies ou doctrine nouvelle des maladies mentales, Bruxelles, Établissement encyclopédique, 1833 ; Traité sur l’aliénation mentale, Amsterdam, 1826 ; Leçons orales sur les phrénopathies, 2 vol., Gand, 1852.

608 Johannes Kuntze, Gustav Theodor Fechner (Dr Mises). Ein deutsches Gelehrtenleben, Leipzig, Breitkopf und Hârtel, 1892. Wilhelm Wundt, Gustav Theodor Fechner. Rede zur Feier seines hundertjahrigen Geburtstages, Leipzig, W. Engelmann, 1901. Kurd Lasswitz, Gustav Theodor Fechner, Stuttgart, Fromanns Verlag, 1902.

609 Dr Mises, Vergleichende Anatomie der Engel. EineSkizze, Leipzig, Baumgartner,1825.

610 G.T. Fechner, Das Biichlein vom Leben nach dem Tode, Dresde, Grimmer, 1836.

611 On trouvera une traduction anglaise du récit, donné par Fechner, de sa maladie, dans Gustav Theodor Fechner, Religion ofa Scientist, choix de textes de Gustav Theodor Fechner, traduits et édités par Walter Lowrie, New York, Panthéon Books, 1946, p. 36-42.

612 G.T. Fechner, Überdas hôchste Gut, Leipzig, Breitkopfet Hartel, 1846.

613 G.T. Fechner, « Über das Lustprinzip des Handelns », Fichtes-Zeitschrift fur Philosophie und philosophische Kritik, XIX (1848), p. 1-30,163-194.

614 Dr Mises, Râtselbüchlein, Leipzig, G. Wigard, 1850.

615 G.T. Fechner, Nanna, oder Über das Seelenleben der Pflanzen, Leipzig, Voss, 1848. Nanna était le nom de la déesse de la végétation des anciens Germains.

616 G.T. Fechner, Zend-Avesta, oder Über die Dinge des Himmels und des Jenseits, 2 vol., Leipzig, Voss, 1851.

617 G.T. Fechner, Elemente der Psychophysik, 2 vol., Leipzig, Breitkopf und Hartel, 1860.

618 G.T. Fechner, Einige Ideen zur Schopfimgs – und Entwicklungsgeschichte der Organis-men, Leipzig, Breitkopf und Hartel, 1873.

619 G.T. Fechner, Vorschule der Aesthetik, 2 vol., Leipzig, Breitkopf und Hartel, 1876.

620 G.T. Fechner, Die Tagesansicht gegenüber der Nachtansicht, Leipzig, Breitkopf und Hâitel, 1900.

621 Imre Hermann, Gustav Theodor Fechner : Imago (1925), H, p. 371-421. Maria Dorer, Historische Grundlagen der Psychoanalyse, Leipzig, F. Meiner, 1932. Siegfried Bemfeld, « Freud’s Earliest Théories and the School of Helmholtz », Psychoanalytic Quarterly, XIII (1944), p. 341-362. Rainer Spehlmann, Sigmund Freuds neurologische Schriften, Berlin, Springer, 1953. H.F. Ellenberger, « Fechner and Freud », Bulletin of the Menninger Clinic, XX (1956), p. 201-214.

622 On trouvera une brève biographie de Bachofen, par Karl Meuli, dans Johann Jakob Bachofens Gesammelte Werke, Karl Meuli éd., Bâle, Benno Schwabe, 1948, III, p. 1011-1128.

623 Johann Jakob Bachofen, Das Mutterrecht. Eine Untersuchung überdie Gynaekokratie der alten Welt nach ihrer religiôsen und rechtlichen Natur, Stuttgart, Kreis und Hoffmann, 1861. Réédition in Johann Jakob Bachofens gesammelte Werke, op. cit., U, ni.

624 Joseph François Lafitau, Mœurs des sauvages américains, comparées aux mœurs des premiers temps, Paris, Saugrain, 1724,1, p. 69-89.

625 Abbé Desfontaines, Le nouveau Gulliver, ou Voyages de Jean Gulliver, fils du capitaine Lemuel Gulliver, 2 vol., Paris, Clouzier, 1730.

626 On trouvera l’interprétation du mythe d’Œdipe par Bachofen dans Das Mutterrecht, réédité dans Johann Jakob Bachofens Gesammelte Werke, op. cit., II, p. 439-448.

627 Charles Andler, Nietzsche, sa vie et sa pensée, II, La Jeunesse de Nietzsche, Paris, Bossard, 1921, p. 258-266. Karl Albrecht Bernoulli, Nietzsche und die Schweiz, Frauenfeld, Huber und Co., 1922. A. Baeumler, Bachofen und Nietzsche, Zurich, Verlag der Neuen Schweizer Rundschau, 1929.

628 Friedrich Nietzsche, Die Geburt der Tragôdie aus dem Geiste der Musik, Leipzig, Fritzsch, 1872.

629 Lewis Morgan, Ancient Society, or Researches in the Lines ofHuman Progress from Savagery through Barbarism to Civilization, New York, Macmillan, 1877.

630 Friedrich Engels, Der Ursprung der Familie, des Privateigenthums und des Staats, Hôttingen-Zurich, Volksbuchhandlung, 1884. Trad. franç. : L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Paris, Éd. sociales, 1966.

631 Mathias et Mathilde Vaerting, Neubegründung der Psychologie von Mann und Weib, 2 vol., Karlsruhe im Braunschweig, Hofbuchdruckerei, 1921-1923.

632 August Bebel, Die Frau und der Sozialismus, Stuttgart, Dietz, 1879.

633 Voir en particulier Ludwig Klages, Vont kosmogonischen Eros, Iéna, E. Diederichs, 1922 ; DerGeistals Widersacher der Seele, Leipzig, J.A. Barth, 1929.

634 Edgar Salin, « Bachofen als Mythologe der Romantik », in Schmollers Jahrbuch, 1926, vol. V.

635 Adrien Turel, Bachofen-Freud. Zur Emanzipation des Mannes vom Reich der Mütter, Berne, Hans Huber, 1939.

636 A. Baeumler, Bachofen und Nietzsche, Zurich, Verlag der Neuen Schweizer Rundschau, 1929.

637 Walter Prescott Webb, The Great Frontier, Boston, Houghton Mifflin, 1952.

638 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Bruxelles, Méline, Gans et Cie, 1840, m, p. 283-284.

639 Cité par Karl Meuli dans Nachwort, in Johann Jakob Bachofens gesammelte Werke, op. cit., III, p. 1011-1128.

640 François Fejtô éd., 1848 dans le monde. Le printemps des peuples, 2 vol., Paris, Éd. de Minuit, 1948.

641 Émile Littré, « Des tables tournantes et des esprits frappeurs », Revue des Deux Mondes (1856) ; Médecine et médecins, 2e éd., Paris, Didier, 1872.

642 Comte de Saint-Simon, Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains (1803), Paris, Alcan, 1925.

643 Johann Christian Reil, Rhapsodien über die Anwengung der psychischen Kurmethode auf Geisteszerriitungen, Halle, Curt, 1803, p. 42-43.

644 Heinrich Deiters, « Wilhelm von Humboldt als Gründer der Universitat Berlin », in Forschen und Wirken, Festschrift zur 150-Feier der Humboldt Universitat zu Berlin, Berlin, VEB Deutscher Verlag der Wissenschaften, 1960,1, p. 15-39.

645 Friedrich Nietzsche, Die frôhliche Wissenschaft (1882), in Nietzsches Werke, Tas-chen-Ausgabe, Leipzig, C.G. Naumann, 1906, VI, p. 255.

646 Charles Richet, Le Savant, Paris, Hachette, 1923.

647 M. A. Bakounine, cité dans The Political Philosophy of Bakunin : Scientific Anar-chism, G.P. Maximoff éd., Glencoe, The Free Press, 1953, p. 77-81.

648 Ernest Renan, « Dialogues et fragments philosophiques » (1876), in Œuvres complètes, Paris, Calmann-Lévy, n.d., I, p. 614-619.

649 Alfred Sauvy, Théorie générale de la population, Paris, PUF, 1954, II, p. 75.

650 René Leriche, « Règles générales de la chirurgie de la douleur », Anesthésie et analgésie, II (1936), p. 218-240.

651 Charles Darwin, Life and Letters, Francis Darwin éd., 3 vol., Londres, Appleton, 1887. The Autobiography of Charles Darwin, nouv. éd., Nora Barlow, New York, Brace, 1959. Walter von Wyss, Charles Darwin, ein Forschersleben, Zurich, Artemis-Verlag, 1959. Gertrude Himmelfarb, Darwin and the Darwinian Révolution, Londres, Chatto and Windus, 1959.

652 « On the Tendency of Species to Form Varieties, and on the Perpétuation of Varieties and Species by Natural Means of Sélection », by Charles Darwin, Esq., and Alfred Wallace, Esq. Communicated by Sir Charles Lyell and J.D. Hooker, Esq., Journal ofthe Proceedings of the Linnean Society. Zoology, III, n° 9 (1858), p. 45-62.

653 Charles Darwin, The Origin of Species by Means of Natural Sélection, or the Préservation ofFavoured Races in the Struggle for Life, Londres, John Murray, 1859.

654 Jawaharlal Nehru, Glimpses of World History, New York, John Day Co., 1942, p. 525-526.

655 Heinrich Schmidt, Geschichte der Entwicklungslehre, Leipzig, A. Krôner, 1918. John C. Green, The Death ofAdam, Ames, The Iowa State University Press, 1959. Gehrard Wichler, Charles Darwin, der Forscher und der Mensch, Munich, Reinhardt, 1959. Bentley Glass, Forerunners of Darwin, Baltimore, John Hopkins, 1959.

656 Charles Darwin, The Descent of Man, and Sélection in Regard to Sex, Londres, John Murray, 1871, II, p.,389.

657 On raconte couramment que les 1 250 exemplaires de la première édition de L’Origine des espèces furent vendus le premier jour de leur parution en librairie. Selon Gertrude Him-melfarb (Darwin and the Darwinian Révolution, op. cit., p. 395), le terme « vendu » signifie en fait que toute l’édition fut souscrite par les libraires.

658 Darwin a été comparé à Copernic par Emil Dubois-Reymond, Darwin und Kopernikus (25 janvier 1883, Friedrichs-Sitzung der Akademie der Wissenschaften), in Reden, Leipzig, Von Veit, 1912, H, p. 243-248, et par Thomas Huxley, Lectures and Lay Sermons, New York, E.P. Dutton, 1926.

659 Par exemple A. de Quatrefages, Les Émules de Darwin, 2 vol., Paris, Alcan, 1894.

660 Le zoologiste Adolf Portmann (Natur und Leben im Sozialleben, Bâle, F. Reinhardt, 1946) s’est livré à une critique destructrice du concept de « lutte pour la vie » dans les sciences de la nature. Pour E. Rabaud (« L’interdépendance générale des organismes », Revue philosophique, LIX, n° 2,1934, p. 171-209), la loi fondamentale du monde vivant est l’interdépendance : la compétition ne joue qu’un rôle secondaire.

661 Evan V. Shute, Flaws in the Theory of Evolution, Londres-Ontario, Temside Press, 1961.

662 Gertrude Himmelfarb, Darwin and the Darwinian Révolution, op. cit., p. 366-367.

663 Karl Du Prel a sérieusement appliqué le darwinisme à l’astronomie, décrivant l’« élimination » des corps célestes « inadaptés » du système solaire : ainsi les météores, les astéroïdes et certaines comètes (cité par Oscar Hertwig, ZurAbwehr des ethischen, des sozia-len, des politischen Darwinismus, Iéna, Gustav Fischer, 1918).

664 A. Hunter-Dupree, Asa Gray, Cambridge, Harvard University Press, 1959.

665 John Dewey, The Influence of Darwin on Philosophy, and Other Essays in Contem-porary Thought, New York, H. Holt, 1910.

666 Ernst Haeckel, Anthropogenie, oder Entwicklungsgeschichte des Menschen, Leipzig, W. Engelmann, 1874.

667 Thomas H. Huxley, The Struggle for Existence in Human Societies (1888), réédité dans Evolution and Ethics and Other Essays, New York, D. Appleton and Co., 1914, p. 195-236.

668 JJ. Atkinson, Primai Law. Publié comme seconde partie d’Andrew Lang, Social Ori-gins, Londres, Longmans, Green and Co., 1903, p. 209-294.

669 Gottfried Benn, Das moderne Ich, Berlin, Erich Reiss, 1920.

670 Voir entre autres Henry Picker éd., Hitlers Tischgesprâche, 1941-1942, Bonn, Athe-naeum-Verlag, ‘1951, p. 227.

671 Prince Piotr A. Kropotkine, Memoirs of a Revolutionist, Boston, Houghton Mifflin, 1889, p. 498.

672 Prince Piotr A. Kropotkine, série de huit articles parus dans le Nineteenth Century (1890-1896), puis réunis en volume, Mutual Aid as a Factor in Evolution, McClure, Phillips and Co., 1902.

673 Voir Ashley Montague, On Being Human, New York, Schuman, Ltd., 1950.

674 Oscar Hertwig, Das Werden der Organismen. Eine Widerlegung von Darwins Zufalls-theorie, Iéna, Gustav Fischer, 1916 ; Zur Abwehr des ethischen, des sozialen, des politischen Darwinismus, Iéna, Gustav Fischer, 1918. Adolf Portmann, Natur und Kultur im Sozialleben, Bâle, Reinhardt, 1946.

675 Norman Angell, The Great Illusion, a Study of the Relation of Military Power in Nations to Their Économie and Social Advantage, Londres, W. Heinemann, 1910.

676 René Quinton, L’Eau de mer, milieu organique, Paris, Masson, 1904.

677 Rémy de Gourmont, « Le principe de constance intellectuelle », in Promenades philosophiques, 2e série, Paris, Mercure de France, 1908, p. 5-96.

678 Voir entre autres Walter von Wyss, Charles Darwin, ein Forscherleben, Zurich et Stuttgart, Artemis-Verlag, 1958.

679 J.C. Santlus, Zur Psychologie der menschlichen Triebe, Neuwied et Leipzig, Heuser, 1864.

680 Paul Rée, Die Entstehung des Gewissens, Berlin, Karl Duncker, 1885.

681 Friedrich Nietzsche, Zur Genealogie der Moral, in Nietzsches Werke, op. cit., VÜI.

682 Il existe évidemment une interprétation économique et sociale de l’histoire, autonome et indépendante du marxisme. Ainsi les ouvrages de l’historien américain Charles Austin Beard, An Économie Interprétation of the Constitution ofthe United States, New York, Macmillan, Inc., 1913 ; Économie Origins of Jeffersonian Democracy, New York, Macmillan, Inc., 1915 ; The Économie Basis ofPolitics, New York, Knopf, Inc., 1945.

683 Friedrich Engels, lettre à Conrad Schmidt, 27 octobre 1890, in Karl Marx, Friedrich Engels, Ausgewàhlte Briefe, Berlin, Dietz, 1953, p. 508.

684 Henri Lefebvre, Pour connaître la pensée de Karl Marx, Paris, Bordas, 1947, p. 42-43.

685 Surtout Max Eastman, Marx and Lenin : The Science of Révolution, New York, Albert and Charles Boni, 1927, chap. 8.

686 Ce point a été souligné par Karl Jaspers, Allgemeine Psychopathologie, Berlin, Springer, 1913.

687 Wilhelm Griesinger, Pathologie und Thérapie derpsychischen Krankheiten, Stuttgart, Adolph Krabbe, 1845, p. 60.

688 Mark D. Altschule, Roots of Modem Psychiatry. Essays in the History of Psychiatry, New York, Grune and Stratton, 1957. Roland Kuhn, « Griesingers Auffassung der psychis-chen Krankheiten und seine Bedeutung fur die weitere Entwicklung der Psychiatrie », Biblio-theca psychiatrica et neurologica, C (1957), p. 41-67.

689 Ilza Veith, « The Wear and Tear Syndrome », Modem Medicine, December 1961, p. 97-107.

690 James Johnson, Change ofAir or the Pursuit of Health, Londres, S. Highly, T. and G. Underwood, 1831.

691 Georges M. Beard, « Neurasthenia, or Nervous Exhaustion », Boston Medical and Surgical Journal, III (1869), p. 217-221.

692 Georges M. Beard, A Practical Treatise on Nervous Exhaustion (Neurasthenia), Its Symptoms, Nature, Sequence, Treatment, New York, W. Wood, 1880 ; American Nervous-ness, Its Causes and Conséquences, New York, Putnam’s Sons, 1881.

693 Georges Beard, Sexual Neurasthenia (Nervous Exhaustion), A.D. Rockwell éd., New York, E.B. Treat, 1884.

694 Georges Beard, « Neurasthenia (Nervous Exhaustion) as a Cause of Inebriety », Quar-terly Journal of Inebriety, September 1879.

695 Anna Robeson Burr, Weir Mitchell, His Life and Letters, New York, Duffield, 1929.

696 S. Weir Mitchell, Wearand Tear, orHints for the Overworked, Philadelphie, 1871.

697 S. Weir Mitchell, Fat and Blood, or How to Make Them, Philadelphie, 1877.

698 B. A. Morel, « Du délire émotif. Névrose du système nerveux ganglionnaire viscéral », Archives générales de médecine, 6“série, VII (1866), p. 385-402,530-551,700-707.

699 M. Krishaber, De la névropathie cérébro-cardiaque, Paris, Masson, 1873.