A l’aube d’une nouvelle psychiatrie dynamique

Les années 1880-1900 furent décisives à deux points de vue : la première psychiatrie dynamique se vit enfin reconnaître par la « médecine officielle » et connut une large diffusion ; ces années marquent aussi l’avènement d’une nouvelle forme de psychiatrie dynamique. L’histoire de ces deux processus est inséparable du nouveau contexte social, politique et culturel.

Le monde en 1880

Le visage du monde s’était profondément modifié au cours du XIXe siècle à la suite de la Révolution française et des guerres napoléoniennes, de l’essor de nouveaux États nationaux, des progrès rapides des sciences, de l’industrie et du commerce, de l’exploration des terres encore inconnues. Tout cela engendrait un sentiment assez général que la civilisation atteignait son apogée. Cependant, rétrospectivement ce monde était bien différent du nôtre à maints égards et il nous faut un réel effort pour nous le représenter tel qu’il était concrètement.

L’impression dominante était celle d’une profonde sécurité. En dépit de guerres locales et limitées, de grèves, de l’agitation des socialistes et d’attentats anarchistes, le monde semblait inébranlable. Il en était de même en matière économique, malgré les crises périodiques. On ignorait les problèmes de dévaluation ou de variations des taux de change. Les transactions commerciales s’effectuant en pièces d’or, la monnaie apparaissait comme une réalité stable, sûre, dotée d’une valeur universelle et durable. En dépit des rivalités nationales, en cette époque de « paix armée », on pouvait presque, à l’occasion, oublier l’existence des frontières : tout homme pouvait quitter son pays quand il le voulait et, à condition qu’il en ait la possibilité matérielle, se rendre où il lui plaisait, sans passeport ni autre formalité (à l’exception de la Russie et de la Turquie). Ces assises fermes et stables de la vie se retrouvaient jusque dans l’architecture : les murs des banques et des hôtels étaient aussi solides que ceux d’une forteresse, les villas privées s’entouraient souvent de murailles de pierre. La vie semblait si assurée que la plupart des gens ne s’intéressaient plus guère aux problèmes sociaux et politiques et se contentaient de vivre au jour le jour.

Tout l’accent était mis sur la domination masculine. C’était un monde fait par l’homme et pour l’homme, où les femmes étaient reléguées au second rang. Les femmes ne jouissaient pas de droits politiques. La séparation et la dissemblance des sexes étaient plus accentuées que de nos jours. L’armée était une institution exclusivement masculine ; l’idée d’un service auxiliaire féminin ne serait venue à personne. Les employés de bureau, y compris les secrétaires, étaient tous des hommes. Les femmes n’étaient pas admises dans les universités (elles ne commencèrent à y faire leur apparition qu’après 1890). Les hommes se rencontraient dans des clubs exclusivement masculins et, même lors des soirées mixtes, les hommes, après le dîner, se retrouvaient au fumoir tandis que les femmes se réunissaient au salon. La littérature exaltait les qualités masculines : l’ambition, la combativité, l’endurance. Pour manifester sa virilité il convenait de porter la barbe, des moustaches ou des favoris, de se promener avec une canne, de pratiquer l’athlétisme, l’équitation et l’escrime, de préférence aux autres sports plus répandus de nos jours. Une autre tradition virile, celle du duel, perdurait chez les officiers, dans les associations d’étudiants allemands, ainsi que dans certains cercles aristocratiques ou « high life »700. Les femmes avaient cependant leurs salons, leurs comités et leurs journaux ; des compartiments leur étaient réservés dans les trains. On ne trouvait guère de femmes portant pantalons, se faisant couper les cheveux ou fumant. L’autorité du père sur ses enfants, mais aussi sur sa femme, était indiscutée. L’éducation était très autoritaire : le père despotique était un personnage assez banal et il n’attirait l’attention que s’il se montrait particulièrement cruel. Les conflits entre générations, surtout entre le père et ses fils, étaient plus fréquents que de nos jours. Mais l’autoritarisme, trait caractéristique de l’époque, ne se limitait pas à la famille. Les militaires, les magistrats et les juges jouissaient d’un grand prestige. Les lois étaient plus répressives, les jeunes délinquants étaient sévèrement punis ; on considérait les châtiments corporels comme indispensables. Il faut se souvenir de toutes ces données pour comprendre la genèse du complexe d’Œdipe dans la théorie freudienne.

Les distinctions de classes étaient souvent plus strictes que de nos jours. La noblesse, bien que dépourvue de toute autorité réelle, jouissait encore d’un grand prestige, en particulier dans les pays (encore nombreux) comportant une cour royale ou impériale. (En Europe, seules la France et la Suisse étaient des républiques.) Mais partout la haute bourgeoisie était devenue la classe dominante. Elle détenait la richesse et le pouvoir politique, elle dominait l’industrie et les finances. Au-dessous de la bourgeoisie, il y avait les classes laborieuses. Certes, les conditions de vie des ouvriers s’étaient bien améliorées depuis le début du siècle, mais malgré des progrès accomplis ils étaient bien plus pauvres qu’au-jourd’hui et étaient moins protégés par les lois sociales. La journée de travail était plus longue. Bien des ouvriers se sentaient exploités et les manifestations, lors des grèves ou de la célébration du 1er Mai, se déroulaient souvent dans une atmosphère tendue. Le travail des enfants avait été interdit, mais l’exploitation des femmes n’était pas un mythe. Les conditions de vie des paysans s’étaient aussi beaucoup améliorées, pas suffisamment toutefois pour freiner leur émigration vers les villes. Au bas de l’échelle sociale se trouvait ce qu’on appelait le « prolétariat en haillons » (Lumpenproletariat), vivant dans des taudis et dans la misère la plus noire. L’existence de cette classe créait des problèmes sociaux inextricables. Un autre trait caractéristique de cette époque était le grand nombre de domestiques. Pratiquement, chaque famille bourgeoise avait au moins un domestique, les familles aristocratiques et fortunées en ayant souvent une douzaine ou davantage. Leurs conditions de vie étaient généralement médiocres. Les relations entre maîtres et domestiques n’avaient plus rien de patriarcal – comme c’était encore le cas un siècle plus tôt : elles étaient la plupart du temps de type autoritaire, ne laissant aucune place au sentiment.

La domination des Blancs, célébrée dans l’œuvre de Kipling, était indiscutée ; elle apparaissait comme une nécessité pour le bien-être des peuples colonisés. Quand quelqu’un s’avisait d’attirer l’attention sur la disparition rapide des peuples primitifs dans diverses parties du monde, on y voyait souvent une conséquence fâcheuse, mais inéluctable, du progrès ou de la lutte pour la vie. A ceux qui osaient soulever quelque objection, on répliquait par de grands mots invoquant la mission civilisatrice de l’Europe et le « fardeau de l’homme blanc ».

Autre trait caractéristique de l’époque : les loisirs considérables dont jouissaient certaines classes. Non seulement les femmes de la bourgeoisie et de la noblesse ne travaillaient pas, mais bien des hommes menaient une vie de loisirs, parmi les nobles et les bourgeois riches. Il y avait aussi tout un monde d’artistes, d’écrivains, de journalistes et de gens de théâtre qui passaient le plus clair de leur temps dans les cafés et autres lieux publics. A cette époque où la radio, la télévision et le cinéma n’existaient pas encore, le théâtre avait une importance considérable. Les grands acteurs jouissaient d’une popularité extraordinaire, comparable à celle des plus grandes vedettes de cinéma aujourd’hui. On ne connaissait encore guère de véritable industrie publicitaire, si bien que chacun devait assurer sa propre publicité, grâce à ses relations journalistiques, aux bavardages de salon ou en attirant l’attention d’une façon ou d’une autre. D’où le mode de vie théâtral, l’affectation, la violence verbale, les querelles et les réconciliations publiques de personnages importants. Marcel Proust a parfaitement rendu compte de l’esprit de cette époque dans ses descriptions de ces hommes et de ces femmes adonnés aux loisirs, de leurs promenades en voiture, de leurs conversations futiles. On s’est souvent demandé pourquoi l’hystérie était si fréquente dans les années 1880 et pourquoi elle déclina si rapidement après 1900. Cela pourrait s’expliquer par le mode de vie théâtral et affecté de cette époque.

Dans ce monde de loisirs, l’amour devint tout naturellement un des premiers sujets d’intérêt des hommes et des femmes. Il n’est dès lors pas étonnant que l’esprit de ce temps ait été imprégné d’un érotisme raffiné. Ces hommes et ces femmes, « amoureux de l’amour », conféraient à leurs intrigues amoureuses le caractère formel et théâtral typique de leur époque, ainsi qu’en témoignent leur littérature et leur théâtre (l’œuvre d’Arthur Schnitzler, par exemple). Cette même atmosphère donnait lieu à des engouements subits, comme pour la musique de Wagner, la philosophie de l’inconscient de Schopenhauer et de von Hartmann, puis pour les écrits de Nietzsche, des symbolistes, des néo-romantiques et d’autres. Les origines de la nouvelle psychiatrie dynamique ne sauraient se comprendre si l’on fait abstraction de ces traits caractéristiques de l’époque.

Le cadre politique

Il faut aussi examiner la naissance de cette nouvelle psychiatrie dynamique à la lumière de la situation politique de l’époque. Le monde était désormais partagé entre diverses puissances, États nationaux souverains engagés dans une âpre compétition et liés par un réseau complexe de traités et d’alliances changeantes.

La puissance dominante restait l’Empire britannique, suivi de plus en plus près par les États-Unis. La marine britannique dominait les cinq océans, l’Union Jack flottait sur de vastes colonies et des territoires dans toutes les parties du monde. La monnaie britannique était la plus saine et Londres restait le premier centre commercial et financier du monde. La reine Victoria, qui, en 1876, s’était vue couronner impératrice des Indes, incarnait la puissance de l’Angleterre ainsi que ses traditions de dignité et de respectabilité.

Pour nos contemporains, l’esprit victorien est devenu synonyme de laideur architecturale, de meubles encombrants, de lourdes tentures, de cérémonies pompeuses, de phraséologie solennelle, de préjugés d’un autre temps et de pruderie ridicule. Mais pour les gens de cette époque, le mot « victorien » évoquait plutôt le mot « victoire », et effectivement l’Angleterre ne connaissait que des victoires sur terre et sur mer. Ce que les gens d’aujourd’hui qualifient d’hypocrisie, leurs ancêtres victoriens y voyaient plutôt discipline personnelle et dignité. L’esprit victorien était en fait l’aboutissement de profondes transformations culturelles qui s’étaient opérées au cours des cinquante années précédant le couronnement de la reine Victoria en 1837701. Au départ, il s’agissait d’une réaction contre la vie dissolue de la société anglaise au xvnf siècle et contre les graves dangers qui avaient menacé l’Angleterre durant la Révolution française et sous le règne de Napoléon. William Wilberforce, membre influent du Parlement, qui avait également contribué à l’abolition de la traite des Noirs, inaugura un mouvement de zèle religieux. Ce mouvement de réforme religieuse et morale s’accompagnait d’une série de mouvements de réformes sociales et éducatives de tout genre702. On estimait aussi que l’Angleterre, à la tête d’un vaste empire, avait pour tâche de former des générations de fonctionnaires efficaces et honnêtes. Contrairement à ce que nous serions tentés de croire aujourd’hui, les questions sexuelles étaient abordées franchement dans les ouvrages médicaux ou ethnologiques et on y faisait discrètement allusion dans la littérature. Loin d’être anachronique, l’Angleterre était à l’apogée de sa puissance et produisait un grand nombre de figures héroïques, de bâtisseurs d’empire, d’explorateurs et de philanthropes, comme Florence Nightingale. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les portraits de personnalités victoriennes pour être frappé par leur expression d’énergie tranquille et contenue. Ils semblaient avoir choisi pour devise le vers de Longfellow : « La vie est réalité ! La vie est sérieuse ! » Ils ne s’offensaient pas de ce que cette hégémonie de l’Angleterre lui fît de nombreux ennemis. La Grande-Bretagne exerçait également une sorte de fascination sur beaucoup d’étrangers qui s’empressaient d’imiter les manières britanniques. Mais l’esprit victorien, né avant la reine Victoria et prépondérant tout au long du xix' siècle, était déjà largement sur son déclin en 1880.

Sur le continent, la puissance dominante était maintenant l’Allemagne qui, après être longtemps restée une « nation sans État », avait enfin réalisé son unité. Cette unité, cependant, n’avait pas su se faire par l’intermédiaire du Parlement démocratique de Francfort, en 1848 ; elle ne s’était réalisée qu’en 1871, sous la conduite de la Prusse et du Chancelier de Fer, Bismarck. Tant qu’elle était une nation sans État, l’Allemagne n’avait cessé d’osciller entre deux pôles d’attraction, l’Autriche et la Prusse. La première s’était vue éliminée par la victoire de la Prusse en 1866, et l’unification allemande avait été en fin de compte le résultat de la victoire sur la France, lors de la guerre franco-allemande de 1870-1871. Jusque-là, le reste de l’Europe avait considéré les Allemands comme un peuple de romantiques, de musiciefis, de philosophes, de poètes et de chercheurs désintéressés. Maintenant qu’ils avaient accédé à leur pleine conscience politique, ils donnaient souvent l’impression d’être un peuple agressif ne respectant que la force. La population allemande s’était énormément accrue, malgré une émigration massive et continue vers l’Amérique. L’Allemagne connaissait une expansion industrielle et commerciale extraordinaire et s’était donné une armée puissante et bien entraînée. Cependant, les autres nations européennes s’étaient déjà partagé les territoires d’outre-mer les plus intéressants, et l’Allemagne, entrée tardivement dans la compétition coloniale, en 1890, avait dû se contenter, bien à contrecœur, des miettes du festin. Se souvenant alors qu’au Moyen Age l’Allemagne avait possédé une marine puissante, l’empereur Guillaume II entreprit d’en créer une nouvelle, au grand mécontentement de l’Angleterre. La crainte de la revanche française et celle des ambitions russes avaient accru le ressentiment allemand. Les Allemands avaient fini par craindre, de façon obsessionnelle, l’encerclement par les puissances associées de la France, de l’Angleterre et de la Russie. L’hégémonie allemande restait pratiquement incontestée dans le domaine des sciences et de la culture, à l’exception des beaux-arts qui restaient le fief des Français. L’allemand était devenu la première langue scientifique du monde occidental, au point que son ignorance pouvait représenter un grave handicap pour les savants dans bien des domaines (y compris la psychologie et la psychiatrie).

La victoire de l’Allemagne sur la France en 1870-1871 eut des conséquences désastreuses pour l’Europe. Aux yeux de bien des Allemands, l’annexion de l’Alsace n’était que la reconquête d’un ancien territoire allemand « volé » par Louis XTV (ce qui, cependant, ne justifiait nullement l’annexion simultanée d’une grande partie de la Lorraine, pays de langue française, importante du point de vue stratégique). Mais sous Napoléon in, la France avait proclamé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, principe qu’elle avait elle-même mis en application avant de prendre possession du duché de Savoie et du comté de Nice en 1860. Puisque la population d’Alsace-Lorraine avait clairement manifesté son désir de rester française, l’annexion allemande était considérée, en France, comme un anachronisme politique en même temps qu’un crime et les Français restèrent irréconciliables. Sa défaite par l’Allemagne et son infériorité face à l’Empire britannique engendrèrent en France un sentiment général d’infériorité. Ce sentiment trouva cependant une compensation partielle dans la conquête d’un nouvel empire colonial, dans une remarquable prospérité financière et dans des réalisations culturelles et scientifiques comparables à celles de l’Allemagne. Contrastant avec le sérieux, la discipline et l’autoritarisme allemands, les Français se targuaient de personnifier la spontanéité créatrice et la liberté intellectuelle. La France se caractérisait par l’extraordinaire concentration de toute la vie intellectuelle dans la capitale. L’art, la musique, la littérature et la science étaient florissants à Paris, la Ville-Lumière que les Français considéraient comme la capitale du monde civilisé. Bien que la langue française vît progressivement diminuer son ancienne prépondérance, elle était toujours largement parlée et restait la langue officielle de la diplomatie internationale. Pour beaucoup de Français, leur pays restait le champion de l’« esprit », face à la lourdeur germanique et à son « culte de la force ». Mais la population française augmentait moins que celle des autres pays, ce qui contribuait à imposer l’image stéréotypée de la France « nation décadente », sentiment largement répandu en Allemagne.

En Europe centrale, la monarchie austro-hongroise s’étendait sur de vastes territoires entre l’Allemagne au nord, la Suisse et l’Italie à l’ouest, la Russie à l’est, les nouvelles nations balkaniques et la Turquie au sud. L’Autriche-Hongrie n’était pas un État national unifié comme la France ou l’Allemagne, mais une « mosaïque de nations et de débris de nations » entremêlés de la façon la plus complexe. Aux yeux de nos contemporains, la monarchie austro-hongroise apparaît souvent comme ridiculement surannée avec sa Cour impériale et son aristocratie attachée aux traditions du Baroque. On l’accuse d’avoir « opprimé » certaines des nations qui la constituaient, ou, au contraire, de leur avoir parfois accordé trop de libertés. En fait, ainsi que l’a très bien montré Somary, loin de représenter un anachronisme politique, 1 ’ Autriche-Hongrie était en avance sur d’autres pays en créant ce que nous appellerions aujourd’hui « un État supranational » qui fait l’admiration de ceux qui travaillent de nos jours à l’unification européenne703. Après que l’empereur eut renoncé à son pouvoir absolu, en 1859, et au terme de quelques années de crises, l’Empire se donna une constitution fondée sur YAusgleich (compromis) de 1867. L’Empire était ainsi divisé en deux États strictement égaux en droit, l’un et l’autre soumis au même souverain qui était empereur d’Autriche et « roi apostolique » de Hongrie. Chacun de ces deux États comprenait une nation dominante et plusieurs minorités nationales. Les deux États étaient unis non seulement par leur loyalisme à l’égard du souverain commun, l’empereur de la dynastie des Habsbourg, mais aussi par un gouvernement « impérial et royal » (K.U.K.), responsable suprême en certains domaines, comme la guerre et la diplomatie. Les affaires intérieures relevaient de l’administration et du gouvernement « impérial-royal » (K.K.) en Autriche et de l’administration et du gouvernement « royal » (Kngl.) en Hongrie. Les relations entre l’administration centrale et les minorités nationales au sein de chacun des deux États étaient régies par des réglementations complexes. La plupart de ces minorités nationales se montraient turbulentes et exigeantes, si bien que le gouvernement des deux États était constamment préoccupé de leur reconnaître des droits sans mettre en péril la cohésion de l’Empire. L’unité de cette vaste construction politique était assurée non seulement par son loyalisme à l’égard de l’empereur François-Joseph, mais par une administration efficace et par l’armée. Certains voyaient dans la monarchie austro-hongroise un château de cartes qui s’effondrerait au moindre souffle, tandis que d’autres y voyaient un miracle de sagesse politique et un élément indispensable à l’équilibre européen. Les Autrichiens et les Hongrois considéraient souvent leur pays comme étant à l’avant-garde de la civilisation. La proximité de la Turquie posait des problèmes épineux. La Cour despotique du sultan, avec son harem et ses eunuques, les massacres répétés d’Arméniens et d’autres minorités chrétiennes valaient à la Turquie une réputation de pays barbare. Mais la décomposition de l’Empire turc, « l’homme malade de l’Europe », avait donné naissance à des États fraîchement émancipés, dont l’agitation et l’agressivité menaçaient la paix de l’Europe. La double monarchie austro-hongroise se sentait par ailleurs menacée par la Russie dont le gouvernement, tout en opprimant les minorités slaves sur son propre territoire, se proclamait leur protecteur et encourageait leur rébellion à l’extérieur.

La monarchie austro-hongroise embrassait un vaste territoire, fort diversifié, avec toute une gamme de paysages, des bords de mer aux montagnes, de grandes plaines, des lacs et des forêts, ainsi que trois admirables villes historiques, Vienne, Budapest et Prague. Capitale de l’Empire et siège d’une Cour ancienne et glorieuse, Vienne était l’ime des villes les plus célèbres du monde. La langue allemande dominait les autres : parlée à la Cour, elle jouissait d’un grand prestige culturel. Vienne était le siège de nombreuses administrations, un important centre diplomatique, un lieu de grande concentration culturelle au niveau intellectuel élevé. Elle abritait de nombreux artistes, musiciens, poètes, écrivains, dramaturges, mais aussi des savants de grande réputation. Du fait de l’afflux continu de gens appartenant aux diverses minorités de l’Empire, la vie à Vienne était des plus pittoresques. Mais bon nombre de ses habitants continuaient à mener une vie passablement provinciale. La population viennoise, à la différence des Allemands, froids, sérieux et disciplinés, se montrait cordiale, insouciante, portée à la bonne humeur et aux plaisanteries. Elle parlait l’allemand, ou plutôt le « dialecte viennois », coloré par un accent particulier. Les cafés symbolisaient la vie viennoise ; à cette époque, ils n’étaient encore fréquentés que par les hommes. La plupart d’entre eux avaient leur clientèle particulière, définie par la classe sociale, la profession ou les orientations politiques.

En Europe orientale, la Russie se présentait comme un empire en pleine expansion. Après l’émancipation de plus de 22 millions de serfs par le tsar Alexandre H, en 1861, elle avait connu une expansion industrielle et commerciale rapide. Le gouvernement autocratique avait octroyé un certain nombre de libertés au peuple. Les arts y étaient florissants. La Russie avait produit quelques-uns des plus grands écrivains du monde, ainsi que des savants éminents dans diverses disciplines, y compris la psychiatrie. Deux autres traits méritent une mention particulière. D’abord, tandis que dans le reste de l’Europe les classes supérieures regardaient de haut les paysans, l’intelligentsia russe tendait à voir dans le peuple la source de toute culture. Suivant le mot d’ordre « retour au peuple », des intellectuels et des artistes cherchaient à renouveler leur inspiration en puisant dans cette source encore vierge. La paysannerie russe n’avait en effet rien perdu de la richesse de son folklore et de ses arts populaires et était dotée d’un sens inné de la beauté. Autre trait caractéristique, la Russie était le terrain d’élection du « nihilisme », état d’esprit qui pourrait se définir comme une sorte de fascination par l’idée de destruction. Pour retrouver les sources éloignées du nihilisme, il faudrait remonter jusqu’aux génocides à grande échelle perpétrés par les Mongols qui, du xirf au XVe siècle, envahirent la moitié de l’Asie et la Russie centrale, massacrant des millions d’êtres humains, transformant des régions entières en déserts et anéantissant jusqu’à leur dernier habitant des villes florissantes. Sous le tsar Ivan le Terrible, la Russie multiplia à son tour les massacres de masse. Là-dessus, une mentalité « d’apocalypse » s’empara du peuple russe, aboutissant à des épisodes d’autodestruction massive. Ainsi, au milieu du xviT siècle, les raskolniki (« vieux croyants ») anéantirent leurs fermes et se donnèrent eux-mêmes la mort par le feu, plutôt que d’accepter certains changements dans la doctrine et les rites. Les raskolniki inspirèrent un certain nombre de sectes aux tendances autodestructrices manifestes (ainsi les skoptsy ou « secte des eunuques volontaires », et les khlysty, ou « flagellants »). C’est également dans les communautés raskolnik que prit naissance le nihilisme politique, celui, en particulier, de Netchaïev, dont le Catéchisme révolutionnaire est un manuel classique de la destruction de la société par la violence704. L’histoire politique de la Russie, au XIXe siècle, est dominée par les agissements de groupes révolutionnaires plus ou moins influencés par les courants nihilistes, et le nihilisme était un sujet qui préoccupait généralement les penseurs et les écrivains. On peut se demander si c’est par pur hasard que la notion d’instinct de mort a été présentée par deux chercheurs russes de la fin du xrx® siècle : le psychiatre Tokarsky705 706 et le physiologiste Metchnikoff. Pour les autres Européens, le « retour au peuple » et le nihilisme apparaissaient comme des traits inquiétants de l’âme russe, dont eux-mêmes se sentaient à l’abri.

La plupart des Européens considéraient encore que l’Europe occidentale était la partie déterminante du monde, tandis que la Russie et l’Amérique se situaient en marge du monde civilisé. Cependant l’image que les Européens se faisaient des États-Unis s’était profondément modifiée depuis la révolution américaine. Les Français, qui avaient d’abord vu dans la nouvelle république une reviviscence des anciennes démocraties grecque ou romaine, y virent ensuite une expérience politique à grande échelle. Alexis de Tocqueville, représentant de l’aristocratie française déclinante, s’était passionnément attaché à l’étude du développement de la démocratie américaine, prédisant ce que seraient les gouvernements européens à venir. Une image romantique de l’Amérique, pays des fiers Indiens et des joyeux cowboys, était également très populaire en Europe et contribua certainement à provoquer l’émigration massive de la jeunesse allemande aux États-Unis. L’Amérique ne tarda pas non plus à se faire admirer pour ses inventeurs ingénieux, et, dans les années 1880, Edison devint un personnage très populaire en Europe. Les Européens considéraient avec émerveillement le développement économique et industriel sans précédent de l’Amérique, et peu avant la fin du siècle, en 1898, la guerre hispano-américaine apporta la révélation brutale que les États-Unis avaient pris place parmi les grandes puissances du monde. Les réalisations culturelles de l’Amérique étaient moins connues en Europe. Cependant, ainsi que nous le verrons au chapitre suivant, les recherches psychiatriques de George Beard et de S. Weir Mitchell, la philosophie de Josiah Royce, la psychologie de William James et de James Mark Baldwin exercèrent une grande influence sur la psychiatrie dynamique de Pierre Janet.

La culture, la science et l’Université

Deux traits fondamentaux caractérisent cette période : la prépondérance de la culture classique dans l’éducation et l’hégémonie de l’Université, centre de toute science.

La signification de la culture gréco-latine avait changé depuis la Renaissance et l’époque baroque. Le latin n’était plus la langue universelle de la science, de la culture, de l’Église et du gouvernement. Il se vit évincer de sa dernière citadelle quand le magyar fut proclamé langue officielle de la Hongrie en 1840. Le latin n’avait cependant pas totalement disparu comme langue scientifique : une thèse latine resta obligatoire pour l’obtention du doctorat ès lettres en France jusqu’en 1900. Outre leur thèse principale en français, Bergson, Durkheim, Pierre Janet et d’autres devaient encore présenter une dièse complémentaire en latin. L’acquisition d’une connaissance approfondie du latin, par la méthode d’analyse et de synthèse, restait un des buts essentiels de l’enseignement secondaire. Le jeune élève devait apprendre par cœur les déclinaisons, les conjugaisons et les règles de grammaire, de même que le vocabulaire, après quoi il devait s’exercer à former des phrases en latin, à faire des versions et des thèmes, à composer d’abord en prose, puis en vers, en s’attachant à adopter autant que possible le style des grands classiques latins. Après six ou huit années d’une telle étude, il devait posséder parfaitement le latin – mais celui-ci n’était plus utilisé que par écrit, et très rarement parlé. Certains tournaient en dérision « ces longues heures gaspillées à apprendre une langue fossile sans aucune utilité pratique » mais, dans la perspective de cette époque, cette étude correspondait parfaitement à ce qu’on attendait d’une éducation libérale. Selon l’expression du philologue Wilamovitz-Moellen-dorf, c’était une exercitio intellectualis comparable aux exercices spirituels des jésuites707. C’était pour acquérir une capacité toujours croissante de concentration et de synthèse mentales, une méthode comparable à l’étude des mathématiques. Ceux qui avaient subi un tel entraînement devenaient capables d’élaborer plus tard leur propre synthèse intellectuelle. Nous pouvons ainsi comprendre comment Janet, Freud et Jung avaient été préparés à construire un vaste système d’idées. Autre avantage de cette formation et de cette culture classique, elle donnait accès à la culture gréco-latine ancienne et à tout ce qui avait été écrit en latin au cours des vingt-cinq siècles passés. Janet, qui lisait les œuvres de Bacon en latin, Freud, qui lisait les anciens ouvrages de sorcellerie dans le texte original, et Jung, qui lisait les alchimistes médiévaux dans leur latin ésotérique, n’étaient pas des exceptions en leur temps. L’enseignement du latin passait avant celui des langues étrangères, parce que l’étude du latin donnait à l’élève accès aux racines de sa propre culture nationale, tandis que l’étude d’une langue étrangère l’induisait à adopter inconsciemment les modes de pensée d’une culture étrangère. Un Français, un Anglais ou un Allemand qui avaient subi l’éducation classique étaient ainsi plus français, plus anglais ou plus allemand que leurs descendants actuels, mais ils étaient en même temps plus européens parce qu’ils partageaient la connaissance approfondie de la base commune de leurs cultures respectives. Ils se partageaient aussi le trésor commun de leur connaissance des classiques. Ils reconnaissaient aisément d’innombrables citations et allusions aux auteurs gréco-latins, ce dont fort peu de nos contemporains seraient encore capables. Il n’y avait rien d’extraordinaire, par exemple, à mettre en épigraphe d’un ouvrage scientifique un vers de Virgile, comme l’a fait Freud dans L’Interprétation des rêves. Non seulement Rousseau et Puységur autrefois, mais aussi des contemporains de Freud, comme Frazer ou Myers, faisaient de même. Ces hommes s’attendaient que le lecteur comprenne la citation, qu’il la replace dans le contexte du poème dont elle était tirée et qu’il en saisisse toutes les allusions.

Outre l’étude de l’ancienne culture gréco-latine, on consacrait beaucoup de temps à l’étude des classiques nationaux et étrangers. En France, on estimait indispensable que tout travailleur intellectuel ait une bonne connaissance de l’allemand. En Allemagne, la connaissance du français était primordiale et la familiarité avec Goethe et Shakespeare allait de soi. La philosophie restait un autre élément fondamental de la culture. En France, la dernière année du lycée lui était consacrée. En Allemagne et en Autriche, les aspirants au doctorat devaient obligatoirement suivre des cours de philosophie.

L’Université était le grand centre de la science et de la culture. Tout homme cultivé se devait de passer par l’Université, et une carrière scientifique était impensable en dehors d’elle, même s’il y eut quelques rares exceptions, tels Bachofen et Darwin (l’un et l’autre bénéficiaient d’une fortune personnelle substantielle). L’Université se proposait moins de former des spécialistes que des hommes de grande culture générale qui se spécialiseraient ensuite dans telle ou telle discipline. Elle insistait sur la valeur d’une recherche impartiale. La recherche « fondamentale » jouissait souvent d’un plus grand prestige que la recherche « appliquée », surtout si cette recherche appliquée se faisait en dehors de l’Université. Au sein de l’Université, les professeurs jouissaient d’une grande autonomie et les savants étaient l’objet du respect de tous, au moins en Europe continentale.

La carrière universitaire était ardue. Il était extrêmement rare d’être nommé professeur titulaire avant l’âge mûr. Nietzsche, âgé de 25 ans lors de sa nomination en 1869, représentait une exception remarquable. Non seulement ces postes étaient l’objet d’une compétition acharnée, mais les conditions matérielles des postes universitaires inférieurs étaient précaires. Il n’était plus question que de jeunes diplômés dans l’attente d’un débouché universitaire gagnent leur vie en servant de précepteurs aux enfants des familles riches – situation qui avait tant déplu à Fichte, à Hegel et à d’autres. En Allemagne et en Europe centrale, le système le plus répandu était celui du Privat-Dozent, qui consistait à donner des cours à l’Université sans autre rémunération que les droits payés par les étudiants qui assistaient à ces cours. Même dans le meilleur des cas, le Privat-Dozent ne risquait guère de s’enrichir. Ainsi les jeunes chercheurs passaient les plus belles années de leur vie dans l’attente fastidieuse d’un poste de professeur extraordinaire (Extraordinarius) qui assurerait au moins une certaine sécurité financière. Quant au poste d’Ordinarius, ou professeur titulaire, couronnement d’une carrière universitaire réussie, il y avait beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Bien plus, pour y accéder, il ne suffisait pas de faire preuve de talent ou d’être un travailleur acharné, il fallait encore se conformer à certaines règles. Bien que l’ambition fût indispensable, il n’en fallait pas moins éviter de se révéler comme un Streber (arriviste). Albert Fuchs raconte comment son père, qui avait consacré toute sa vie à la carrière universitaire à Vienne, lui avait appris à distinguer soigneusement entre ces deux attitudes. Les efforts en vue d’accéder à un poste supérieur dans la hiérarchie universitaire faisaient partie des ambitions légitimes, mais on considérait comme Streberei de chercher à obtenir un titre de noblesse ou une décoration708. Fuchs reconnaît que la différence entre les ambitions légitimes et la Streberei était loin d’être toujours parfaitement nette.

Dans ses mémoires, Max Dessoir rappelle brièvement les règles de la réussite universitaire en Allemagne aux environs de 1885. Le plus sûr moyen était de se lier à une personnalité universitaire éminente. Un autre moyen efficace consistait à écrire des articles qui attireraient l’attention des spécialistes et permettraient ainsi d’entrer en relation avec des personnalités influentes. Il fallait néanmoins éviter de trop écrire et de risquer de se voir traiter de « Narcisse de l’encrier ». Le moyen le plus rapide consistait à mener des recherches actives dans la ligne d’un des courants à la mode, ce qui signifiait qu’il était dangereux de s’aventurer hors des sentiers battus. D fallait aussi éviter de disperser ses intérêts ; il fallait chercher plutôt à dominer parfaitement un secteur bien défini, fût-il extrêmement étroit. Il était bon, pour établir sa réputation, d’identifier son nom avec un grand livre, une invention, une théorie. Mais il était inopportun et dangereux d’être mieux connu du grand public que des milieux universitaires, comme Haeckel, qui avait commencé une brillante carrière universitaire, mais dont les ouvrages populaires sur la science et la philosophie lui avaient attiré des critiques féroces de la part de ses collègues709.

Il apparaît clairement, à travers la littérature de cette époque, qu’une carrière universitaire était parsemée d’innombrables embûches et qu’il suffisait de fort peu de choses pour la faire chavirer. L’anatomo-pathologiste Lubarsch raconte comment une gaffe de sa part avait failli briser sa carrière710. Alors qu’il travaillait comme assistant à l’Institut pathologique de Rostock, il demanda un matin « quel était l’idiot qui avait mis telle pièce anatomique dans telle solution chimique ». Le second assistant lui répondit que cela avait été fait sur l’ordre du Herr Profes-sor. Le lendemain, Lubarsch reçut une lettre du professeur Thierfelder qui, à la suite de cette insulte dirigée contre lui, le renvoyait sur-le-champ de l’Institut. Lubarsch ajoute que dans certaines branches de la science, telles l’anatomie, la physiologie, la bactériologie et la chimie, le jeune chercheur dépendait entièrement du matériel et des possibilités de travail offertes par un institut. C’est pourquoi, quitter un institut pouvait signifier l’écroulement d’une carrière. D était aussi dangereux de changer subitement d’orientation dans ses travaux ou de passer à un autre champ de recherche. Ainsi Bachofen, qui avait commencé une brillante carrière d’historien du droit, la vit se briser quand il publia son ouvrage sur les tombeaux antiques. Il en fut de même pour Nietzsche dont la brillante carrière de philologue fut fortement menacée après qu’il eut publié son Origine de la tragédie, et qui la vit définitivement ruinée par la publication de ses ouvrages philosophiques ultérieurs. Le privilège d’une solide fortune personnelle était lui-même une arme à double tranchant : les années de Privat-Dozent en devenaient plus supportables, mais les choses risquaient fort de se gâter si le chercheur s’avisait ensuite d’être son propre mécène. Semblables difficultés surgirent par exemple pour le physiologiste Czermak, de Leipzig, qui avait fait construire à ses frais un grand amphithéâtre spécialement conçu pour des démonstrations expérimentales. Obersteiner, professeur d’anatomie et de pathologie du système nerveux, enseigna pendant trente-sept ans à l’université de Vienne sans aucune rémunération. Il fonda, à ses frais, un institut et fit don à l’université de tout son matériel, de ses collections et de sa bibliothèque de 60 000 volumes. Mais il se heurta à une violente résistance et à l’hostilité de l’administration universitaire et de certains de ses collègues.

Ceux qui ne jouissaient pas d’une fortune personnelle substantielle mouraient souvent dans la pauvreté, malgré leur renommée. Benedikt rapporte que l’illustre pathologiste Rokitansky laissa sa veuve avec une maigre pension ; celle-ci ne fut augmentée que sur l’intervention personnelle de Benedikt711. Il en était de même pour la médecine clinique. Même lorsqu’un médecin pouvait compter sur sa clientèle pour vivre, sa situation restait inférieure à celle de ses collègues qui bénéficiaient des ressources offertes par un hôpital ou une autre institution officielle.

Les relations entre enseignants universitaires étaient marquées par d’âpres rivalités auxquelles s’ajoutait, paradoxalement, un esprit de corps (ou Korps-geist) rigide. En vertu de ce Korpsgeist, les universités maintenaient parfois en place de vieux professeurs dont l’enseignement était suranné ou qui ne se distinguaient plus que par leurs excentricités ou leur incapacité. La maternité de l’Hôpital universitaire de Vienne, entre 1844 et 1850, nous en fournit un exemple tragique. Des centaines de mères y laissèrent leur vie parce que la fièvre puerpérale y régnait à l’état endémique, tandis que l’autre hôpital obstétrical, rattaché à la même université, où les sages-femmes faisaient leurs stages, connaissait une mortalité bien plus faible. L’assistant principal, le docteur Semmelweiss, tenta, en vain, de montrer d’où venait le mal, dénonçant sans relâche l’incapacité de son chef, le professeur Johann Klein, contre qui aucune sanction ne fut jamais prise : le collège universitaire, composé de personnes pourtant honnêtes et conscientes de leurs responsabilités, se refusa à intervenir, au nom du Korpsgeist, Quand le professeur Klein prit enfin sa retraite, son poste fut refusé à Semmelweiss, parce qu’il avait enfreint une règle déontologique en dénonçant son chef712. Cette histoire, qui suscita une telle indignation à l’époque, trouve sa réplique plus récente dans celle du professseur Ferdinand Sauerbruch (1875-1951), brillant chirurgien, mais dont la suffisance était devenue pathologique. Les malades finirent par mourir les uns après les autres sur la table d’opération sans que personne osât intervenir713.

Il était inévitable qu’un système engendrant une telle tension et une telle compétition suscitât également l’envie, la jalousie et la haine entre les rivaux. Mais il convenait de refouler ces sentiments pour se conformer aux normes de conduite officielles.

D’où le phénomène du ressentiment, si bien analysé par Nietzsche et par Sche-ler. Léon Daudet a décrit sous le nom d’invidia le ressentiment professionnel sévissant parmi les écrivains, mais sa description vaut aussi bien pour les universitaires de cette époque714. Cette invidia dégénérait rarement en conflit ouvert entre professeurs d’une même université. Un des rares exemples contraires est la querelle qui opposa les deux professeurs viennois Hyrtl et Brücke. Ces deux célèbres professeurs habitaient à l’Institut d’anatomie, Brücke au rez-de-chaus-sée et Hyrtl au premier étage. Hyrtl était considéré comme l’un des plus grands anatomistes de son temps. Il était très riche, mais se montrait en même temps avare et excentrique, si bien que ses collègues le détestaient cordialement. En Prussien sévère, rigide et discipliné, Brücke n’avait que mépris pour Vienne, et la plupart de ses étudiants le détestaient pour son excessive sévérité. Il entra en conflit avec Hyrtl le jour où il annonça un cours d’« anatomie supérieure » (hôhere Anatomie). Hyrtl vit une insulte personnelle dans cette façon de désigner l’histologie. Il se mit à faire un vacarme d’enfer chaque fois que Brücke recevait du monde. Brücke se vengea en attachant les chiens sur lesquels il entreprenait des expériences de jeûne sous les fenêtres de Hyrtl, espérant que leurs hurlements l’incommoderaient. Mais, à son grand étonnement, il découvrit un jour que Hyrtl jetait régulièrement de la viande à ces pauvres bêtes715. De façon générale pourtant, au sein d’une même université, les professeurs qui se détestaient n’en maintenaient pas moins une façade de convenances, sinon de courtoisie, s’interdisant de critiquer leurs collègues en public. Mais d’une université à l’autre, ils se sentaient plus libres et ne se gênaient pas pour s’attaquer violemment, soit en paroles (ainsi le discours fielleux de Virchow contre Haeckel, à Munich en 1877), soit sous la forme de pamphlets haineux. Quand Nietzsche publia son Origine de la tragédie, le philologue von Wilamovitz-Moellendorf le critiqua sévèrement716. Un ami de Nietzsche, le philologue Erwin Rohde717, répliqua par un pamphlet virulent qui débutait par cette phrase célèbre : « Quand une tête et un livre entrent en collision et que cela sonne creux, cela vient-il nécessairement du livre ? »718. Les idées et les découvertes nouvelles étaient parfois reçues tout de suite avec enthousiasme (ainsi la découverte des rayons X par Roentgen), mais assez souvent elles suscitaient de houleuses controverses. Quand Pasteur proposa son traitement préventif de la rage, il fut l’objet d’attaques si violentes de la part de Peter qu’il tomba dans la dépression et dut prendre quelques mois de repos719. En Allemagne, quand Ehrlich proposa de traiter la syphilis par les arséno-benzols, il fut l’objet d’attaques impitoyables plusieurs années durant. Certains sujets, comme l’hypnotisme, étaient sans cesse remis sur le tapis puis réenterrés en raison de ce type d’attaques. Quand Krafft-Ebing, professeur à Graz, entreprit de recourir à l’hypnotisme, il se fit attaquer violemment par Benedikt qui prétendait le soumettre à une « analyse psychologique », c’est-à-dire analyser sa personnalité pour la reconstruire ensuite par un processus de synthèse720. Quelle qu’en soit l’explication, il est certain que le monde scientifique d’alors était plus habitué à la violence verbale qu’aujourd’hui, c’est là un fait dont il faut tenir compte pour juger des controverses dirigées contre Freud, Adler et Jung.

Il faut reconnaître cependant, en toute justice, que cette méfiance à l’égard des idées et des découvertes nouvelles était assez souvent justifiée. Il serait facile d’énumérer quantité de prétendues découvertes qui se révélèrent erronées. Que de fois des archéologues n’ont-ils pas prétendu avoir déchiffré la langue étrusque, des physiciens avoir découvert de nouveaux rayons, des médecins un traitement du cancer ou des historiens de la littérature avoir identifié le véritable auteur des pièces de Shakespeare ! Parfois une découverte erronée entraînait d’autres chercheurs dans l’erreur, aboutissant ainsi à de fausses confirmations qui n’étaient finalement réfutées que par une enquête plus critique. C’est ce qui advint au physicien Blondlot de Nancy qui croyait avoir découvert un nouveau type de rayons, les rayons N, qui, en fin de compte, se révélèrent parfaitement illusoires721. Une autre erreur collective, qui connut une vie plus longue, fut la prétendue découverte de canaux sur la planète Mars par l’astronome italien Schiaparelli en 1879. De nombreux astronomes à travers le monde crurent apercevoir ces canaux et d’autres semblables, de plus en plus nombreux. On publia des cartes de Mars montrant jusqu’à 800 canaux. On en conclut que Mars était habité par des êtres intelligents722. Cependant, personne ne parvint jamais à obtenir une photographie de ces canaux. Cette fois, l’illusion fut plus tenace, en raison de la résonance émotionnelle du problème. Il ne faut pas oublier non plus que la science officielle devait constamment résister aux attaques dirigées contre elle par des pseudo-sciences telles que la phrénologie, l’homéopathie et l’astrologie, qui jouissaient d’une grande popularité auprès d’un vaste public et au sein même du monde des intellectuels.

L’âpreté de la compétition entre les savants explique aussi l’acharnement extraordinaire dont ils faisaient souvent preuve dans les querelles d’antériorité. Certains chercheurs au caractère conciliant donnaient libre cours à leur fureur si quelqu’un présentait comme une découverte nouvelle ce qu’eux-mêmes avaient déjà publié. Au xvnT siècle, une controverse de ce genre avait surgi entre Leibniz et Newton au sujet de la découverte du calcul infinitésimal ; cette controverse assombrit les dernières années de Newton. Il s’agissait, en l’occurrence, de l’une des plus grandes découvertes de l’histoire de la science. Mais tout au long du XIXe siècle, on assista à de violentes querelles de priorité à propos de questions qui nous apparaissent, rétrospectivement, comme insignifiantes ou ridicules. Il était rare qu’une contestation de priorité soit résolue aussi généreusement que celle entre Darwin et Wallace, en 1858, sous les auspices de la Société linnéenne. Il n’était pas très fréquent non plus qu’une découverte soit réellement volée à son auteur, bien qu’on en ait rapporté quelques exemples. Forel affirme qu’il avait découvert le noyau d’origine du nerf auditif du lapin en 1884 et qu’il avait envoyé un article à ce sujet pour publication au professeur Bechtereff, à Saint-Pétersbourg, qui lui répondit qu’il venait justement de faire la même découverte et qui la publia peu de temps après sous son nom dans le Neurologisches Zen-tralblatt. Forel resta convaincu que Bechtereff lui avait volé sa découverte723. Dans la plupart des controverses, cependant, il s’agissait plutôt de la priorité d’une découverte. On avait pris pour règle de reconnaître la priorité à celui qui avait publié sa découverte le premier : la date officielle de la publication était décisive. Aussi des discussions surgirent-elles sur l’intervalle séparant l’envoi du manuscrit et sa publication dans les revues. Forel affirmait ainsi avoir découvert l’unité de la cellule nerveuse en 1886 et avoir envoyé son travail à YArchivfür Psychiatrie qui ne le publia qu’en janvier 1887. His, qui avait fait la même découverte, avait envoyé son travail à une autre revue qui le publia dès octobre 1886, si bien qu’il bénéficia de l’antériorité. Plus tard, Ramon y Cajal, Kôlliker et enfin Waldeyer publièrent la même découverte, et c’est à ce dernier qu’on l’attribua généralement, parce qu’il avait forgé le mot « neurone »724. Le bruit courait que certains auteurs n’hésitaient pas à modifier la date de publication de leurs livres ou brochures pour s’assurer la priorité.

Les controverses scientifiques étaient également envenimées par les passions nationalistes. Dès le début du siècle, les rivalités entre la science allemande, la science française et la science anglaise étaient allées croissant, chaque pays cherchant à pousser ses savants au premier rang. La guerre franco-allemande de 1870-1871 contribua à réenflammer ces passions. Des controverses surgirent entre savants des deux pays, parfois sous une forme pleine de dignité, comme entre Renan et David Strauss, mais parfois aussi sous une forme plus hostile, comme entre Fustel de Coulanges et Mommsen. On en arrivait parfois à échanger des insultes. Après sa défaite militaire, la France avait mis en avant Pasteur avec ses découvertes mémorables au service de l’humanité, faisant de lui un symbole de la supériorité française dans le domaine de l’esprit. L’Allemagne lui opposait Koch. Au Congrès international d’hygiène, à Genève, en 1882, Pasteur présentait une communication pour défendre ses découvertes contre les arguments de Koch. Il lui arriva de citer un « recueil allemand » d’articles sur l’hygiène. Koch, présent dans l’auditoire, crut comprendre « orgueil allemand ». Il se leva, interrompit Pasteur et protesta vivement, à la grande surprise de l’assemblée qui ne comprenait pas le sens de ses protestations725. Il est certain que la science avait beaucoup perdu du caractère international qu’elle avait encore au xvnf siècle. Les efforts en faveur de l’internationalisme se heurtaient à des difficultés croissantes, du fait même de l’expansion scientifique et du nombre croissant des savants. Dans le passé un érudit pouvait concentrer toute son énergie, des années durant, sur un ouvrage important qui apparaissait dès lors comme la synthèse des travaux et de la pensée de toute une vie. Puis le développement du mouvement scientifique engendra les académies et les sociétés savantes, dont les membres se réunissaient régulièrement et où les chercheurs présentaient aussitôt brièvement leurs découvertes les plus récentes. Plus tard, ce fut l’apparition d’innombrables congrès où les savants se hâtaient d’annoncer les découvertes encore en cours, ainsi que les résultats qu’ils escomptaient de leurs recherches nouvelles. Nous avons souvent peine à nous rendre compte que les congrès scientifiques représentent un phénomène relativement récent. Il y avait bien les réunions nationales annuelles des associations scientifiques professionnelles, et parfois des conférences spéciales de savants délégués par leurs gouvernements respectifs pour discuter de certains problèmes, mais les grands congrès qui nous semblent aujourd’hui si familiers étaient une nouveauté dans les années 1880726. Les premiers congrès internationaux étaient des rencontres assez limitées. Ainsi, le premier Congrès international de psychologie, en 1886, ne comptait que 160 participants inscrits. Le second, à Paris, en 1889, 210. Le troisième, à Londres, en 1892, en comptait 300, et le quatrième, à Munich, en 1896, en rassemblait 503. Les langues officielles étaient le français, l’allemand et l’anglais, auxquels s’ajoutait parfois l’italien. Les savants de toute origine étaient censés se comprendre sans avoir à recourir à des interprètes (il n’était évidemment pas question de traduction simultanée, procédé que n’imaginait même pas la science-fiction de l’époque).

L’histoire des sciences, telle qu’elle est habituellement enseignée, exalte les vainqueurs et ignore les innombrables vaincus de cette âpre lutte. Pourtant il s’agissait parfois d’hommes brillants, sinon de génies. Nous ne citerons qu’un exemple, celui de Moritz Benedikt (1835-1920) dont les Mémoires sont le compte rendu désabusé d’une vie de frustration scientifique et professionnelle à Vienne727. Il semblerait au premier abord que Benedikt ait fait une brillante carrière : pionnier en neurologie, en électrologie, en criminologie et en psychiatrie, il avait un poste d’enseignement à l’université de Vienne et avait une riche clientèle personnelle ; il publia de nombreux écrits, il fit de longs voyages à l’étranger où l’on saluait en lui un des maîtres de la médecine autrichienne. Il s’était acquis l’admiration et l’amitié de Charcot, qui donna son nom à une maladie rare (le « syndrome de Benedikt », que Benedikt avait été effectivement le premier à décrire). Cependant les Mémoires de Benedikt sont ceux d’un homme frustré qui étouffe littéralement de ressentiment. Il rapporte comment d’autres savants s’étaient approprié ses découvertes, les unes après les autres, comment ils les avaient développées pour s’attribuer le mérite qui lui était dû, comment il n’avait jamais été nommé au poste de professeur qu’il estimait lui revenir de droit, et comment ses mérites n’avaient jamais été reconnus par ses compatriotes. Il décrit l’hostilité des Autrichiens à l’égard de toute espèce de grandeur, rappelant leur ingratitude à l’égard des grands artistes et musiciens, tels Mozart, Haydn, Schubert et le poète Grillparzer. Il est hors de doute que Benedikt apporta une contribution de valeur à la psychiatrie dynamique, ainsi que nous le verrons plus loin.

L’analyse détaillée des causes qui élèvent certains savants au faîte de la gloire, et en font tomber d’autres dans l’oubli, serait une contribution importante à l’histoire secrète de la science. A titre d’exemple, comparons le destin de Champol-lion (1790-1832), salué comme un génie pour avoir déchiffré les hiéroglyphes égyptiens, et celui de Grotefend (1775-1853), qui est presque oublié aujourd’hui, bien qu’il ait inauguré le déchiffrement de l’ancienne écriture cunéiforme perse728. Rien ne nous permet d’attribuer plus de mérite à l’une plutôt qu’à l’autre de ces deux découvertes. Comment expliquer, dès lors, cette différence d’attitude à leur égard ? D’abord Champollion bénéficia du vieux mythe entourant tout ce qui concernait l’Égypte ancienne. Les hiéroglyphes (littéralement : « écriture sacrée ») étaient censés receler les mystères d’une prodigieuse et insondable sagesse dont l’humanité avait perdu le souvenir. D’autre part, la Perse antique avait été si totalement détruite par les conquérants musulmans et mongols qu’il en subsistait fort peu de vestiges. Il faudra attendre le Zend-Avesta de Fechner et le Zarathoustra de Nietzsche pour qu’elle retrouve quelque vogue. Par ailleurs, les caractères cunéiformes étaient plus abstraits et moins décoratifs que les hiéroglyphes égyptiens, de grande valeur artistique. La découverte de Champollion s’inscrivait aussi dans un contexte politique : l’expédition de Bonaparte en Égypte (épisode on ne peut plus romantique) avait été contrecarrée par l’intervention anglaise et cette lutte anglo-française se prolongeait dans le domaine scientifique. Les savants anglais étaient sur la piste, mais il devait revenir à un Français de déchiffrer le premier les hiéroglyphes – belle revanche pour la France. La découverte de Grotefend, en revanche, survenait à une époque de non-réceptivité en Allemagne. Enfin, la vie même de Champollion abonde en épisodes aventureux et romantiques. Encore enfant il connut le frisson de l’expédition d’Égypte. A l’âge de 12 ans, il jura solennellement qu’il déchiffrerait un jour les hiéroglyphes. Il rencontra un moine égyptien qui lui enseigna le copte qu’il maîtrisa rapidement et qu’il connaissait aussi bien que sa langue maternelle dès l’âge de 16 ans. Sa première étude sur la langue copte fut accueillie avec enthousiasme à l’Institut de France. Lors de sa découverte décisive, il se précipita chez son frère en s’écriant : « Je tiens l’affaire ! », après quoi ses forces le trahirent et il fut obligé de se reposer complètement pendant cinq jours. La France célébra avec enthousiasme sa découverte comme un triomphe national, en dépit des véhémentes protestations anglaises. La vie de Grotefend, au contraire, fut celle d’un fils de cordonnier qui, à force de travail, était devenu professeur dans un petit collège classique sans espoir de jamais s’élever plus haut dans la hiérarchie académique. Sa découverte se heurta à l’incrédulité, à la méfiance et à l’hostilité de la part des orientalistes qui ne pouvaient admettre qu’un résultat aussi important ait pu être obtenu en dehors des milieux universitaires. Au prix de grands efforts, Grotefend réussit à publier, en partie au moins, sa découverte, passant le reste de sa vie à lutter désespérément pour sa reconnaissance – laquelle ne survint qu’après sa mort. Dans d’autres disciplines scientifiques, on retrouverait aisément des exemples analogues. Dans le monde scientifique, plus qu’ailleurs peut-être, s’applique le vers de Kipling : « Le triomphe et le désastre… ces deux imposteurs. »

Le prophète d’une nouvelle ère : Nietzsche

Aux alentours de 1880, le monde occidental était sous l’influence du positivisme, du scientisme et de l’évolutionnisme. Les courants dominants, outre quelques survivances de l’ancienne philosophie des Lumières, étaient essentiellement le darwinisme social, le marxisme et les philosophies matérialistes et mécanicistes plus récentes. Les penseurs les plus influents étaient les philosophes utilitaristes et sociaux, Herbert Spencer, John Stuart Mill et Hippolyte Taine. En littérature, le naturalisme se proposait de refléter aussi exactement que possible la vie et la réalité sociale ainsi que l’avait fait Balzac et comme devaient le faire Flaubert, Maupassant et Zola. Le Romantisme semblait appartenir à un passé définitivement révolu.

Cependant, aux alentours de 1885, un nouveau courant culturel, un changement profond dans l’orientation intellectuelle se fit sentir un peu partout en Europe. Il affectait divers aspects de la culture, et la naissance de la nouvelle psychiatrie dynamique n’est intelligible que dans ce contexte. Friedrich Nietzsche s’imposa comme l’un des initiateurs de ce mouvement. Nietzsche (1844-1900) était le fils d’un pasteur ; celui-ci mourut alors que Friedrich était encore tout jeune. La première vocation de Nietzsche fut la philologie gréco-latine. Étudiant exceptionnellement brillant, il fut nommé professeur de philologie classique à l’université de Bâle à l’âge de 25 ans – exploit légendaire. En 1872, il surprit et déçut ses collègues avec la publication de son Origine de la tragédie. La maladie le contraignit à renoncer à son poste en 1879. Il avait déjà commencé la publication d’une série d’ouvrages dans lesquels il proclamait, sous forme d’aphorismes et sur un ton prophétique, la nécessité de renverser les valeurs reçues de la société contemporaine, le principe de la volonté de puissance, et la doctrine plus obscure de surhomme et de l’étemel retour. En 1889, il fut frappé de paralysie générale et passa les dernières années de sa vie dans un état d’aliénation mentale complète.

Nietzsche correspond au plus haut degré à ce que les Allemands appellent une « nature problématique », c’est-à-dire une personnalité qu’il est difficile d’évaluer et qui donne lieu aux opinions les plus contradictoires. Son évolution entière se fit à travers une série de crises successives. Après le drame que fut pour lui la perte de sa foi chrétienne dans sa prime jeunesse, il donna libre cours à son enthousiasme pour Schopenhauer et Wagner, passa de la philologie à la philosophie, et mit brutalement fin à son amitié avec Wagner. A ces expériences s’ajouta une série de graves troubles physiques et névrotiques dont il sortait à chaque fois avec une philosophie renouvelée, la dernière s’exprimant dans son fameux Zarathoustra. Il est difficile de déterminer dans quelle mesure ses derniers ouvrages expriment une évolution ultérieure de sa pensée ou simplement sa distorsion du fait de sa maladie mentale.

Trois éléments contribuèrent à conférer une importance particulière à Nietzsche dans le monde européen contemporain : sa légende, son style et ses idées. De son vivant, s’était créée autour de lui la légende d’un homme s’excluant lui-même de la société, vivant en solitaire dans les montagnes suisses, un peu comme Zarathoustra dans sa grotte, et jetant l’anathème sur toute la société contemporaine729. Puis ce fut sa maladie mentale où certains se plaisaient à voir une vengeance du destin contre un homme qui prétendait s’élever au-dessus de ses semblables. Après sa mort, sa légende continua à s’enrichir grâce au Nietzsche-Archiv qui semble avoir eu pour véritable but de propager cette légende, conformément aux souhaits de sa sœur et d’un petit groupe de disciples qui n’hésitèrent pas à publier des versions falsifiées de ses œuvres posthumes730. Par la suite, cette légende devait être exploitée par diverses idéologies, y compris le nazisme.

L’influence de l’œuvre de Nietzsche est due sans doute autant à son style qu’à son contenu. Seule L’Origine de la tragédie présente un plan relativement clair. Ses œuvres suivantes ne sont qu’une suite de brillants aphorismes. Ainsi parlait Zarathoustra, l’histoire d’un prophète et de ses propos, livre qui abonde en allégories et en mythes, exerça une fascination extraordinaire sur la jeunesse européenne entre 1890 et 1910.

Il est extrêmement difficile de juger les idées de Nietzsche parce qu’elles manquent de systématisation et abondent en contradictions. Rien d’étonnant si elles ont donné lieu à tant d’interprétations contradictoires. Ses contemporains étaient profondément impressionnés par leur caractère polémique et par les attaques véhémentes de Nietzsche contre les idéologies reçues, l’ordre social, la religion établie et la morale conventionnelle. Il déniait toute existence à la causalité, aux lois naturelles, et ne croyait pas en la possibilité, pour l’homme, d’atteindre quelque vérité que ce soit, conclusion exprimée dans un de ses aphorismes : « Rien n’est vrai, tout est permis ! » Dans cette perspective, on a pu interpréter la pensée de Nietzsche comme un système de nihilisme philosophique et moral radical731. La plupart des interprètes de Nietzsche ne voient cependant dans les aspects négatifs de sa pensée qu’un préliminaire à une reconstruction philosophique de l’homme, de la société et de la morale.

Sous ses aspects positifs, Nietzsche est aussi important par ses intuitions psychologiques que par ses concepts philosophiques. La nouveauté des premières a été tardivement reconnue, surtout dans les œuvres de Ludwig Klages732, Karl Jas-pers733 et Alwin Mittasch734. Klages va jusqu’à appeler Nietzsche le véritable fondateur de la psychologie moderne. Thomas Mann voyait en Nietzsche « le plus grand critique et psychologue de la morale que l’histoire spirituelle de l’humanité ait jamais connu »735. Même ses idées sur le crime et le châtiment se sont avérées profondément originales et particulièrement intéressantes dans la perspective de la criminologie moderne736.

Alwin Mittasch a mis en lumière l’affinité entre les idées psychologiques de Nietzsche et les découvertes contemporaines sur l’énergie physique. Nietzsche transposa à la psychologie le principe de Robert Mayer sur la conservation et la transformation de l’énergie. De même que l’énergie physique peut rester potentielle ou se voir actualisée, Nietzsche montra comment « un quantum d’énergie (psychique) accumulée » pouvait attendre jusqu’à ce qu’il soit susceptible d’utilisation et comment, parfois, une cause déclenchante minime pouvait libérer une puissante décharge d’énergie psychique. L’énergie mentale peut aussi être volontairement accumulée en vue d’une utilisation ultérieure à un niveau supérieur. Elle peut aussi être transférée d’un instinct sur un autre. Nietzsche fut ainsi conduit à considérer l’esprit humain comme un système de pulsions et à ne voir finalement dans les émotions qu’un « complexe de représentations inconscientes et de dispositions de la volonté ».

Ludwig Klages a défini Nietzsche comme un représentant éminent d’un courant de pensée très répandu dans les années 1880, celui de la psychologie « dévoilante » ou « démasquante », développé par Dostoïevski et par Ibsen dans d’autres directions. Nietzsche s’acharnait à dévoiler en l’homme un être s’abusant lui-même et abusant aussi constamment ses semblables. « Par-delà tout ce qu’une personne laisse apparaître, on peut toujours se demander : que veut-elle cacher ? De quoi cherche-t-elle à détourner nos yeux ? A quel préjugé cela renvoie-t-il ? Jusqu’où va la subtilité de cette dissimulation ? Dans quelle mesure cet homme s’abuse-t-il lui-même dans son action ? »737. Puisque l’homme se ment à lui-même plus même qu’il ne ment aux autres, le psychologue se doit de chercher à dévoiler ce que les gens veulent effectivement signifier, plutôt que de s’attacher à ce qu’ils disent ou font. Ainsi la parole de l’Évangile : « Quiconque s’abaisse sera élevé » devrait se traduire : « Quiconque s’abaisse cherche à être élevé »738. Bien plus, ce que l’homme croit être ses propres sentiments et convictions n’est souvent que la répétition de convictions ou de simples assertions de ses parents et ancêtres. Nous tirons donc notre être de la folie de nos ancêtres tout autant que de leur sagesse. Nietzsche ne se lasse pas de montrer comment tout sentiment, toute opinion, toute attitude, conduite et vertu s’enracinent dans une illusion volontaire ou dans un mensonge inconscient. Ainsi, « tout homme est l’être le plus éloigné de lui-même », l’inconscient représente la composante essentielle de l’individu, la conscience n’étant qu’une sorte d’expression chiffrée de l’inconscient, « un commentaire plus ou moins fantaisiste d’un texte inconscient, peut-être inconnaissable, mais qui n’en est pas moins profondément éprouvé »739.

Nietzsche concevait l’inconscient comme un réservoir de pensées, d’émotions et d’instincts confus, en même temps que le lieu d’une réactualisation des étapes antérieures par lesquelles a passé l’individu ou l’espèce. L’obscurité, le désordre et l’incohérence de nos représentations oniriques rappellent la condition de l’esprit humain dans ses origines les plus lointaines. Les hallucinations oniriques nous rappellent ces hallucinations collectives qui s’emparaient de foules entières chez les primitifs. « Ainsi dans le sommeil et dans le rêve, nous nous acquittons une fois de plus de la tâche à laquelle se soumettaient déjà les premiers êtres humains »740. Le rêve est une réactualisation de fragments de notre propre passé et de celui de l’humanité. Il en va de même des manifestations déréglées de la passion et de la maladie mentale741.

Klages et Jaspers ont tous deux souligné le grand intérêt présenté par les théories nietzschéennes des instincts, de leurs interférences, de leurs conflits et de leurs métamorphoses. Dans ses premiers ouvrages, Nietzsche parlait du besoin de plaisir et de lutte, des instincts sexuel et grégaire et même de l’instinct de connaissance et de vérité. Progressivement il en vint à insister sur un seul instinct fondamental, la volonté de puissance. Inlassablement, Nietzsche décrit les vicissitudes des instincts, leurs compensations illusoires et leurs décharges substitutives, leurs sublimations, leurs inhibitions, leurs retournements contre l’individu, sans oublier l’éventualité de leur maîtrise consciente et volontaire.

Nietzsche appliqua la notion de sublimation – qu’il n’avait pas inventée – à l’instinct sexuel et à l’instinct d’agressivité742. Il y voyait l’effet d’une inhibition et d’un processus intellectuel. C’était, selon lui, une manifestation très répandue. « Les bonnes actions ne sont que de mauvaises actions sublimées »743. Même sous leurs formes les plus sublimées, les instincts gardent toute leur importance : « La force et la qualité de notre sexualité trouvent leur expression jusque dans nos plus hautes réalisations spirituelles »744.

Sous le nom d’inhibition (Hemmung), Nietzsche décrit ce que nous appellerions aujourd’hui refoulement, concept qu’il applique à la perception et à la mémoire. « L’oubli ne relève pas d’une simple force d’inertie […] Il s’agit, au contraire, d’un processus actif et, dans son sens le plus strict, d’une capacité positive d’inhibition »745. « J’ai fait cela, me souffle ma mémoire. Je ne puis avoir fait cela, rectifie inexorablement mon orgueil – si bien que la mémoire finit par céder »746.

Quant au retournement des instincts contre le sujet lui-même, il fournit la clé d’un certain nombre de concepts fondamentaux de Nietzsche : le ressentiment, la conscience morale et la naissance de la civilisation.

Nietzsche conféra une signification nouvelle au mot « ressentiment » qui s’appliquait à toutes sortes de sentiments de rancœur, de dépit, d’envie, d’amertume, de jalousie et de haine. Quand de tels sentiments se trouvent inhibés, devenant ainsi inconscients pour le sujet, ils se manifestent sous des formes déguisées, en particulier celle de la fausse moralité747. La morale chrétienne, proclame Nietzsche, n’est qu’une forme raffinée de ressentiment. C’est une morale d’esclaves incapables de se rebeller ouvertement contre leurs oppresseurs ; aussi ont-ils choisi cette voie de rébellion détournée qui leur permet de se sentir supérieurs en humiliant leurs ennemis. Le commandement chrétien, « Tu aimeras ton ennemi », n’est qu’une façon subtile de pousser ses ennemis à bout, et représente ainsi l’une des vengeances les plus cruelles. Max Scheler748 et Marafion749 reprendront à Nietzsche son concept du ressentiment, en le modifiant et le développant.

La théorie de Nietzsche sur l’origine de la conscience morale lui avait été inspirée par son ami Paul Rée qui affirmait que la conscience avait sa source dans l’impossibilité qui survint pour l’homme, à une époque donnée de l’histoire, de décharger ses instincts d’agressivité750. Dans sa Généalogie de la morale, Nietzsche, à la suite de Rée, décrit l’homme primitif comme « une bête féroce », une « bête de proie », « le magnifique animal blond rôdant, assoiffé de butin et de victoire »751. Mais du fait de l’institution de la société humaine, les instincts de l’homme sauvage et libre ne trouvèrent plus à s’exprimer au-dehors, aussi se retournèrent-ils contre l’homme lui-même en s’intériorisant. Telle est l’origine du sentiment de culpabilité, source, à son tour, de la conscience morale. Dans l’individu, ce processus se trouve renforcé par les commandements moraux et les inhibitions de tout genre. « Le contenu de notre conscience est constitué par tout ce qui, dans notre enfance, nous a été imposé, sans explication et de façon répétée, par ceux que nous respections ou craignions […] La foi dans l’autorité est la source de toute conscience ; ce n’est pas la voix de Dieu dans le cœur de l’homme, mais la voix de beaucoup d’hommes en lui »752. Par ailleurs, l’individu porte en lui toutes sortes d’opinions et de sentiments qui lui venaient de ses parents et ancêtres dont il fait néanmoins ses propres opinions et sentiments. « Ce qui, chez le père, était encore mensonge, devient conviction chez le fils »753. Non seulement les pères, mais aussi les mères, déterminent ainsi la conduite de l’individu. « Chacun de nous porte en lui une image de la femme qui lui vient de sa mère. En fonction de cette image, il sera déterminé à respecter ou à mépriser les femmes ou encore à se montrer indifférent à leur égard »754.

Nietzsche explique les origines de la civilisation comme il avait expliqué celles de la conscience morale : par une renonciation à l’assouvissement de nos instincts. Nous reconnaissons ici l’ancienne théorie de Diderot et de ses émules. La civilisation est identifiée à la maladie et à la souffrance de l’humanité, parce qq’elle est « la conséquence d’un arrachement par la force à notre passé animal, […] une déclaration de guerre contre les instincts ancestraux qui, jusque-là, faisaient sa vigueur, son plaisir et sa grandeur »755.

Une des caractéristiques de la psychologie de Nietzsche est l’importance qu’il accorde non seulement aux instincts d’agressivité, mais aussi à ceux d’autodestruction. Entre autres manifestations, ceux-ci s’expriment, selon Nietzsche, dans notre soif de connaissance : « La science est un principe ennemi de la vie et destructeur. La soif de vérité pourrait bien n’être qu’un désir de mort déguisée »756. La science est l’affirmation d’un autre monde, elle est donc la négation de notre monde, du monde de la vie.

Deux des idées proprement philosophiques de Nietzsche méritent ici une mention particulière : celle du surhomme et celle de l’étemel retour. Le concept de surhomme a donné lieu aux interprétations les plus divergentes. Le surhomme de Nietzsche n’a rien à voir avec l’image d’un individu excessivement fort et vigoureux, doté de pouvoirs mystérieux. La notion de surhomme n’était pas nouvelle, mais on discute encore de la signification précise que lui avait donnée Nietzsche757. Une interprétation possible se réfère à l’affirmation de Nietzsche : « L’homme est quelque chose qui doit être surmonté », premier message de Zarathoustra dans ses prédications758. L’homme doit se conquérir lui-même, mais comment et dans quel but ? Il se pourrait que l’homme souffre d’être écartelé entre sa fausse moralité et ses instincts agressifs animaux profondément enracinés en lui. Pour résoudre ce conflit, l’homme doit rejeter toutes les valeurs établies et faire l’expérience, en lui-même, de la poussée de ses instincts refoulés, dans toute leur violence. Ainsi un homme assoiffé de vengeance devrait se griser de tels sentiments ad nauseam, jusqu’à ce qu’il se sente prêt à abandonner, à bénir et à honorer son ennemi759. Ayant ainsi réévalué toutes ses valeurs, l’homme établira sa propre échelle de valeurs et sa propre moralité et vivra en accord avec elles760. Cet homme, le surhomme, est maintenant fort et même dur, mais se montre bienveillant à l’égard des faibles et se conforme à la règle morale la plus élevée qui soit, celle de l’étemel retour761. Ce concept a donné lieu, lui aussi, à bien des interprétations divergentes. Il ne faudrait pas le comprendre dans le sens de « palingénésie cyclique » proclamée par certains philosophes anciens qui pensaient que, étant donné la constitution physique de l’univers, les mêmes événements devaient nécessairement se reproduire à intervalles donnés et ceci ad infi-nitum. Selon W.D. Williams, l’idée de Nietzsche est la suivante :

« Nous retournerons sans cesse non pas à une vie exactement identique à celle-ci, mais à cette vie elle-même […] Pour Nietzsche toute vie, la plus élevée comme la plus basse, la plus noble comme la plus médiocre, la meilleure comme la pire, est étemelle, que nous le voulions ou non […] Nous pouvons voir dans cette idée l’expression extrême de la conscience de notre responsabilité dernière en tant qu’êtres humains, responsabilité à laquelle nous ne pouvons échapper. Nous avons à répondre de tout instant de notre vie en le réactualisant dans l’éternité »762.

C’est aussi ce que Nietzsche exprime dans cette formule concise : « Cette vie – ta vie étemelle. » Nietzsche a associé les concepts de surhomme et d’étemel retour. Le surhomme conforme sa vie au principe de l’étemel retour, vivant ainsi sub specie œtemitatis : d’où l’effrayante grandeur de tout acte humain.

Nietzsche a dit un jour que tout système philosophique n’était rien d’autre, en fin de compte, qu’une confession déguisée. « L’homme a beau s’enorgueillir de son savoir et se croire aussi objectif que possible, en dernière analyse il ne livrera jamais autre chose que sa propre biographie »763. C’est ce qui s’applique parfaitement à Nietzsche lui-même, plus qu’à quiconque peut-être. Lou Andreas-Salomé a été la première à comprendre les rapports étroits entre les troubles physiques et nerveux de Nietzsche et la productivité de son esprit764. Selon elle, Nietzsche a passé par une série de cycles caractérisés par les phases successives de maladie, de guérison s’accompagnant de nouvelles intuitions philosophiques, d’une période d’euphorie, enfin, précédant la rechute suivante. Voilà qui sans doute explique aussi sa conviction inébranlable qu’il apportait un nouveau message aux hommes et qu’il était le prophète d’une ère nouvelle – ce qui expliquerait également le succès fantastique des idées de Nietzsche dans l’Europe des années 1890. Toute une génération était profondément imprégnée de la pensée nietzschéenne – quelle que soit l’interprétation qu’elle en donnait – comme la génération précédente avait été sous le charme du darwinisme. On ne saurait surestimer, par ailleurs, l’influence de Nietzsche sur la psychiatrie dynamique. Plus encore que Bachofen, Nietzsche peut être considéré comme la source commune de Freud, d’Adler et de Jung.

Pour quiconque est familiarisé avec les idées de Nieztsche et celles de Freud, la similitude de ces deux pensées est si évidente que l’influence du premier sur le second ne saurait faire de doute. Freud parle de Nietzsche comme d’un philosophe « dont les hypothèses et les intuitions rejoignent souvent si étonnamment les acquisitions laborieuses de la psychanalyse », ajoutant que pour cette raison il avait longtemps évité de lire Nietzsche pour garder l’esprit libre de toute influence extérieure765. Il convient cependant de rappeler qu’à l’époque de la maturité de Freud, point n’était besoin d’avoir étudié Nietzsche pour être imprégné de sa pensée ; il suffit de voir combien il était nommé, cité et discuté dans tous les milieux, toutes les revues et tous les journaux.

La psychanalyse appartient évidemment à cette tendance « démasquante », à cette quête des motivations inconscientes caractéristique des années 1880 et 1890. Freud, comme Nietzsche, voit dans les mots et les gestes, des manifestations de motivations inconscientes, c’est-à-dire essentiellement des instincts et des conflits d’instincts. Pour l’un et l’autre, l’inconscient est le royaume des instincts sauvages et bestiaux qui ne trouvent pas d’exutoire permis, qui s’enracinent dans le passé le plus lointain de l’individu et de l’espèce, qui s’expriment dans la passion, les rêves et la maladie mentale. Même le terme « ça » (dos Es) vient de Nietzsche766 767. On retrouve également chez Nietzsche la conception dynamique de l’esprit, avec les notions d’énergie mentale, de quanta d’énergie latente ou inhibée, de libération d’énergie ou de transfert d’une pulsion à une autre. Avant Freud, Nietzsche concevait déjà l’esprit comme un système de pulsions susceptibles d’entrer en collision ou de se fondre les unes dans les autres. Contrairement à Freud, cependant, Nietzsche n’accordait pas la première place à l’instinct sexuel (dont, par ailleurs, il reconnaissait parfaitement l’importance), mais aux instincts d’agressivité et d’autodestruction. Nietzsche avait parfaitement compris les processus que Freud appellera mécanismes de défense, en particulier la sublimation (ce terme se rencontre au moins une douzaine de fois dans les ouvrages de Nietzsche), le refoulement (sous le nom d’inhibition) et le retournement des instincts contre le sujet. Les notions d’imago du père ou de la mère se retrouvent également implicitement chez Nietzsche. Ses descriptions du ressentiment, de la fausse conscience et de la fausse moralité anticipent sur les descriptions, par Freud, de la culpabilité névrotique et du surmoi. Le Malaise dans la civilisation de Freud témoigne aussi d’un parallélisme remarquable avec La Généalogie de la morale de Nietzsche. L’un et l’autre ont exprimé d’une façon nouvelle l’ancienne idée de Diderot qui voyait l’homme affligé d’une maladie particulière liée à la civilisation parce que celle-ci exige de l’homme moderne qu’il renonce à l’assouvissement de ses instincts. A travers toute l’œuvre de Nietzsche, on pourrait recenser d’innombrables idées ou phrases qui auront leur parallèle chez Freud. Nietzsche proclamait que personne ne se plaignait ou ne s’accusait lui-même sans un secret désir de vengeance. Ainsi : « Toute plainte est une accusation » (Ailes Klagen ist Anklagen)6S. La même idée se retrouve, avec le même jeu de mots, dans le célèbre article de Freud, Deuil et Mélancolie : « Leurs plaintes sont des accusations » (Ihre Klagen sind Anklagen)768.

Si l’interprétation du surhomme proposée par Lou Andreas-Salomé est exacte, elle contient en germe la conception freudienne du traitement psychanalytique. Le surhomme qui a surmonté le conflit entre sa moralité conventionnelle et ses poussées instinctuelles s’est libéré intérieurement en érigeant sa propre échelle de valeurs et sa morale autonome. S’il se montre « bon », c’est uniquement parce qu’il en a décidé ainsi. D s’est surmonté lui-même, un peu comme le névrosé au terme d’une psychanalyse réussie.

L’influence de Nietzsche sur la psychanalyse n’a guère été approfondie jusqu’ici !?. En revanche, Crookshank a publié une étude détaillée sur Nietzsche et Adler769 770. Les points communs ne manquent pas. Pour Nietzsche comme pour Adler, l’homme est un être inachevé qui doit travailler lui-même à son achèvement. Le principe de Nietzsche, « L’homme est quelque chose qui doit être surmonté », trouve son équivalent dans le principe d’Adler, « Être humain, c’est être stimulé par un sentiment d’infériorité qui demande à être surmonté ». La conception ultérieure de Nietzsche qui voit dans la volonté de puissance une des pulsions fondamentales en l’homme, se retrouve dans la description par Adler de la lutte fondamentale de l’homme pour affirmer sa supériorité. A cet égard, les ouvrages de Nietzsche sont une mine inépuisable d’exemples montrant comment la volonté de puissance se manifeste sous les formes les plus déguisées, y compris l’ascétisme et la sujétion volontaire à d’autres hommes (en langage moderne, le masochisme moral). Adler et Nietzsche divergent surtout en ce que le premier identifie le dépassement de soi-même par l’homme avec son acceptation du « sentiment de la communauté », tandis que Nietzsche, individualiste impénitent, n’a que mépris pour l’« instinct grégaire ». Cependant l’idée de Nietzsche qui veut que « l’erreur sur la vie soit nécessaire à la vie » et que l’illusion volontaire soit nécessaire à l’individu, anticipe sur la conception adlé-rienne de la « fiction directrice » chez le névrosé.

A la différence de Freud, Jung a toujours proclamé ouvertement la puissante stimulation qu’avait représentée pour lui la pensée de Nietzsche. Les théories de Jung abondent en idées que l’on peut faire remonter, sous une forme plus ou moins modifiée, jusqu’à Nietzsche. Ainsi les réflexions de Jung sur le problème du mal, sur les instincts supérieurs en l’homme, sur l’inconscient, les rêves, les archétypes, l’ombre, lapersona, le « vieux sage » et bien d’autres concepts. Jung a également proposé une interprétation de la personnalité de Nietzsche. Zarathoustra, dit-il, représentait une personnalité seconde de Nietzsche, qui était née et s’était lentement élaborée dans son inconscient jusqu’à son éruption subite, ramenant alors à la lumière une masse énorme de matériel archétypique. Les cours de Jung sur Zarathoustra, dix volumes dactylographiés inédits, constituent l’exégèse la plus exhaustive du célèbre ouvrage de Nietzsche qui ait jamais été tentée771.

Le Néo-Romantisme et la fin de siècle

Comme nous l’avons déjà noté, l’Europe connut, aux environs de 1885, une métamorphose rapide et profonde de son orientation intellectuelle. Ce mouvement se présentait comme une réaction contre le positivisme et le naturalisme et, jusqu’à un certain point, un retour au Romantisme, d’où la qualification de Néo-Romantisme772. Ce mouvement ne supplanta pas les orientations positivistes et naturalistes, mais se manifesta parallèlement à elles jusqu’à la fin du siècle. Il affecta la philosophie, la littérature, les arts, la musique, ainsi que la façon de vivre en général, et exerça une influence évidente sur les profonds changements qui s’opérèrent à cette époque en psychiatrie dynamique.

Dans son sens restreint, le terme « néo-romantique » qualifia la sensibilité de quelques poètes allemands, notamment Stefan Georg, Gerhart Hauptmann, Hugo von Hofmannsthal et Rainer Marie Rilke. Dans un sens plus large, il s’applique à bien d’autres poètes, artistes, musiciens et penseurs appartenant à des groupes assez divers, dans le temps et dans l’espace. Ainsi les préraphaélites en Angleterre, les symbolistes en France et le mouvement du Jugendstil en Allemagne. Le Néo-Romantisme culmine dans la « décadence » et l’esprit fin de siècle.

En dépit de son nom, ce mouvement n’avait rien d’un retour pur et simple au Romantisme. A certains égards, on pourrait le qualifier d’imitation déformée, presque caricaturale, du Romantisme. La relation à la nature, surtout, ne pouvait plus être la même. Par suite de l’industrialisation et de l’urbanisation massives, des nouvelles découvertes scientifiques aussi, la vie était devenue de plus en plus artificielle tout au long du XIXe siècle. Il n’est pas étonnant, dès lors, qu’on ne retrouve plus dans le Néo-Romantisme ce sentiment immédiat et pénétrant de contact intime avec la nature qui était à la base du Romantisme. Même quand ils ne recherchaient pas directement l’artificiel et se rapprochaient de la nature, les néo-romantiques l’évoquaient sous une forme stylisée, telle que pouvaient la voir des yeux d’artistes et d’esthètes. Tandis que le Romantisme voyait toutes choses dans la perspective de la croissance et de l’évolution, le Néo-Romantisme adoptait avec prédilection une perspective de décadence. Tandis que le Romantisme faisait preuve d’une aptitude particulière à sympathiser avec presque toutes les périodes historiques, le Néo-Romantisme affichait une nette prédilection pour les périodes de décadence. Le Néo-Romantisme ne sut pas retrouver non plus ce contact direct avec l’âme du peuple qui avait caractérisé les romantiques allemands. Avec le déclin de la paysannerie, le folklore, riche source d’inspiration pour les romantiques, disparut progressivement au XIXe siècle et les néo-romantiques durent se contenter de spéculations plus ou moins fumeuses sur les mythes. Le Romantisme avait souligné la valeur unique et irremplaçable de l’individu, tout en l’insérant dans un réseau de contacts interpersonnels allant de l’amitié à l’amour et des petits groupes à la communauté. Le Néo-Romantisme poussait le culte de l’individu jusqu’à l’isoler des autres, faisant ainsi du narcissisme l’un de ses traits les plus caractéristiques. Jamais, dans toute l’histoire de la littérature, les poètes n’avaient célébré à ce point Narcisse et les héros narcis-sistes. On a pu voir dans la figure de Narcisse le symbole et l’incarnation de l’esprit de ce temps773. Cependant les néo-romantiques s’intéressaient au moins autant que leurs prédécesseurs à l’irrationnel, à l’occulte et à l’exploration des profondeurs secrètes de l’esprit humain. De même que les romantiques s’étaient tournés vers Mesmer et le magnétisme animal, les néo-romantiques furent des adeptes fervents de l’hypnotisme et se mirent en quête de nouvelles manifestations de l’inconscient.

Jules Romains, dans ses Souvenirs, a souligné le contraste saisissant entre le mouvement symboliste en France et la marche générale de la civilisation à cette époque :

« Le monde était en marche ascensionnelle et regorgeait de vitalité. Partout, la liberté politique et la justice sociale étaient en progrès. La condition matérielle de l’homme ne cessait de s’améliorer ; et cela non pour quelques privilégiés, mais pour le plus grand nombre. La science et la technique modernes n’avaient guère encore montré que leurs aspects bienfaisants et ne semblaient promettre qu’une amélioration continue du séjour terrestre. Dans un monde qui se peuple d’entreprises géantes, d’usines, de machines, qui déploie des pouvoirs immenses, et où l’un des problèmes principaux est de prendre conscience de tout cela, d’incorporer tout cela à la vie de l’esprit, de dominer ce tumulte pour en tirer l’harmonie d’une nouvelle civilisation, le pur symboliste se raconte, dans une tour d’ivoire, des légendes, parfois gentilles, parfois livresques ou enfantines. […] [Il considérait son temps comme une décadence, une pourriture byzantine] […] ce qui est bien l’erreur d’interprétation la plus énorme que la littérature ait jamais commise. […] Il y avait là une sorte de schizophrénie collective dont la signification, probablement, n’était pas négligeable »774.

Ce que Jules Romains dit du mouvement symboliste en France vaut évidemment tout aussi bien pour les autres mouvements similaires en Europe, c’est-à-dire pour tous ceux qui proclamaient la décadence de la civilisation moderne et se réclamaient du courant néo-romantique.

Un historien de la littérature, A.E. Carter, décrit en ces termes cette tendance :

« Presque tous les auteurs de cette époque qualifiaient leur temps de période de décadence. Et ce n’était pas là fantaisie de quelques excentriques, mais opinion calculée de pathologistes, de philosophes et de critiques. […] Vu dans la perspective des ruines du présent, le XIXe siècle apparaît presque incroyablement massif, accumulant les machines à vapeur, la fonte, et plein de confiance en soi, un peu à la façon d’une de ses expositions internationales. C’était le siècle qui absorbait les continents et conquérait le monde. […] Pourquoi une telle époque, qui vivait avec vigueur une vie ardente, a-t-elle perdu tant de temps à rêver avec tristesse de sa propre « décadence », réelle ou imaginaire ? Que voilà bien un problème étrange qui ne saurait recevoir de réponse simple »775.

Comme le montre Carter, le mot « décadence » avait changé de signification et, vers la fin du XIXe siècle, il avait pris le sens particulier de corruption opulente et tentatrice. Les hommes d’alors comparaient leur époque à celle de la Rome décadente (ou plutôt à une image légendaire et fantaisiste de la Rome impériale), à l’image non moins légendaire de la décadence de Byzance ou encore à la frivolité débauchée de la cour de Louis XV. Un peu partout on retrouvait la même idée de vieillissement du monde, étayée par des théories pseudo-scientifiques, celle en particulier de la dégénérescence. D’où le succès de l’ouvrage de Max Nordau, Dégénérescence, condamnation radicale des courants culturels de l’époque776.

Les notions de décadence et de dégénérescence, sous les formes les plus variées et les plus déguisées, imprégnaient toute la pensée. Dans les années 1850, Morel avait présenté une. théorie psychiatrique regroupant presque toutes les maladies mentales chroniques sous le nom de « dégénérescence mentale ». La théorie de Morel connut un vif succès et, dans les années 1880, avec Magnan, elle s’imposa à toute la psychiatrie française, au point que la plupart des diagnostics établis dans les hôpitaux psychiatriques commençaient ainsi : « Dégénérescence mentale, avec… » – suivait l’énumération des principaux symptômes. Peu après 1880, Lombroso parlait de « criminels-nés » qui résultaient, disait-il, d’une régression vers un type d’homme archaïque. Les théories médicales de Morel et de Magnan furent popularisées par les romans de Zola et d’autres écrivains naturalistes. Mais elles se répandirent aussi, de façon plus subtile, dans les groupes néo-romantiques. Le comte de Gobineau proclamait l’inégalité des races humaines, prétendant que toutes les civilisations existantes ont été créées par des races supérieures qui, par suite de croisements avec les races inférieures, ont été absorbées par ces dernières, vouant ainsi l’humanité à un état de métissage où elle a perdu toutes ses possibilités créatrices777. Plus souvent, cependant, les penseurs se contentaient de décrire la prétendue décadence d’une race ou d’une nation. En France et en Italie, puis en Espagne après sa défaite dans la guerre hispano-américaine (en 1898), l’idée de l’infériorité des peuples latins était assez largement répandue, souvent associée à une véritable obsession de la supériorité des Anglo-Saxons778. Cependant l’Anglais Houston Stewart Chamberlain affirmait la supériorité des Germains et la nécessité pour eux de se protéger en recourant à la sélection raciale779. Cette idée de décadence s’exprimait aussi dans celle de la « déchéance aristocratique » : en conséquence de l’extension de la démocratie, les individus et les familles supérieures se voyaient engloutis par les masses. Nietzsche enfin affirmait que l’humanité comme telle était en décadence parce que la civilisation est incompatible avec la nature humaine. D’où aussi la nostalgie, alors très répandue, de la vie primitive, des peuples et de l’art primitifs.

Ce vaste courant aboutit à l’esprit fin de siècle. Cette expression semble née à Paris en 1886. Le roman de Paul Bourget, Mensonges (1887), la mit à la mode. En 1891, c’était devenu une « calamité littéraire » dont il était sans cesse question dans les conversations et dont les journaux se faisaient largement l’écho780.

De même que le Romantisme avait fait l’expérience du mal du siècle, la période présente était imprégnée de ce sentiment de fin de siècle. C’était d’abord un sentiment général de pessimisme qui prétendait s’appuyer sur les doctrines philosophiques de von Hartmann et de Schopenhauer. Nous avons peine à imaginer aujourd’hui la fascination exercée par la philosophie de Schopenhauer sur l’élite intellectuelle de cette époque. Malwida von Meysenbug, une amie de Wagner et de Nietzsche, raconte dans ses Mémoires comment la découverte des écrits de Schopenhauer avait représenté pour elle une sorte de conversion religieuse781. Les problèmes philosophiques qui la préoccupaient depuis des années se trouvaient enfin résolus. Elle parvenait à une nouvelle interprétation de la foi chrétienne, lui faisant retrouver la paix de l’esprit et donnant un nouveau sens à sa vie. Mais le pessimisme de Schopenhauer et de von Hartmann s’exprimait plus souvent sous des formes moins nobles, inspirant des essais, des pièces de théâtre et des romans morbides et macabres.

Un second trait caractéristique de cette fin de siècle était son culte de YAnti-Physis, c’est-à-dire de tout ce qui s’opposait à la nature. Tandis qu’au XVIIIe siècle prévalait le mythe du « noble sauvage », du primitif vigoureux vivant dans sa forêt et luttant pour sa liberté, on cultivait maintenant une forme inversée de ce mythe, celle du « civilisé corrompu », affaibli et blasé dans la vie luxueuse des grandes villes782. A l’opposé du romantique qui communiait directement avec la nature, l’homme de cette fin de siècle se sentait chez lui dans les cités monstrueuses, les « villes tentaculaires » du poète Verhaeren, se complaisant dans le luxe corrompu et perverti qu’elles offrent. A tous ces sentiments s’ajoutaient le culte de l’esthétisme, de l’élégance raffinée, la soif de la rareté conduisant à toutes sortes d’excentricités. Dans l’histoire de la culture, on trouve rarement un si grand nombre d’excentriques qu’à cette époque.

Cet esprit fin de siècle se caractérisait encore par un mysticisme vague. Dans les meilleurs des cas, il conduisait certains écrivains à une conversion religieuse plus ou moins sensationnelle (ce qui était déjà arrivé à bien des romantiques), mais il en amenait d’autres à adhérer à des sectes spirites ou occultistes. Il renforçait souvent l’intérêt porté aux phénomènes de l’hypnose, du somnambulisme, du dédoublement de la personnalité et de la maladie mentale. On adopta une nouvelle forme littéraire, celle du monologue intérieur, censée reproduire exactement le courant de la conscience individuelle. L’écrivain français Édouard Dujardin783 et l’Autrichien Arthur Schnitzler784 publièrent des romans dénués d’action, se contentant de décrire le prétendu déroulement des pensées de leur personnage pendant un laps de temps donné.

Dernière caractéristique importante de cet esprit fin de siècle : son culte de l’érotisme. L’« esprit victorien » qui s’était imposé vers le milieu du siècle, surtout en Angleterre, avait partout décliné, et il n’en restait à peu près rien en Europe continentale. Les livres, les revues et les journaux s’ouvraient largement aux descriptions érotiques, bien qu’avec un peu plus de retenue et de subtilité que de nos jours. La littérature obscène s’était à ce point multipliée que Jules Claretie, dans une revue de l’année 1880, proposa l’épitaphe suivante : « Ci-gît 1880 – l’année pornographique »785. L’érotisme imprégnait toute la littérature depuis ses chefs-d’œuvre, les écrits raffinés d’un Anatole France et d’un Arthur Schnitzler, jusqu’aux ouvrages les plus populaires destinés aux hommes sans culture. Une abondante littérature médicale ou pseudo-médicale sur les perversions était aisément accessible et trouvait la plus large audience. Bon nombre de romans de cette époque s’attachaient également à décrire les perversions sexuelles sous une forme plus ou moins voilée. C’est à cette époque que l’on donna à certaines de ces perversions les noms qu’elles portent encore aujourd’hui : le sadisme, le masochisme et le fétichisme – la description littéraire précédant souvent la description scientifique. Mario Praz a mis en lumière le rôle joué par le vampirisme au xix® siècle, notant que le type du « vampire mâle » (séducteur destructeur ou tombeur) céda progressivement la place à celui de la « vamp » (la femme fatale) vers la fin du siècle786. On vouait aussi un véritable culte à la prostituée : des artistes comme Toulouse-Lautrec et Klimt représentaient ces femmes avec une certaine tendresse ; des écrivains comme Maupassant, Wedekind, Wildgans et Popper-Lynkeus les glorifiaient.

Cet esprit fin de siècle dominait surtout dans deux villes : Paris et Vienne. Les historiens de la pensée soulignent que la génération qui avait entre 20 et 30 ans en 1890 était l’une des plus riches que la France ait jamais connue. On assistait à une véritable floraison de génies et d’hommes de talent en philosophie, en sciences, dans les arts et en littérature, dans un foisonnement d’idées nouvelles et contradictoires. Leurs aînés exprimaient parfois de l’appréhension devant cette anarchie spirituelle ; ils ne se rendaient pas compte que cette fin de siècle n’était qu’une mode passagère et que des formes de pensée originales étaient en gestation. Des écrivains, comme Paul Morand, jetant un coup d’œil rétrospectif sur cette période, sont enclins à n’y voir qu’une époque frivole n’ayant produit que des banalités et insistent sur l’érotisme morbide qui imprégnait toute la vie787. André Billy, cependant, souligne que cet érotisme, qu’il ne nie pas, était de qualité et qu’il était partie prenante à la recherche du bonheur, caractéristique de cette époque788. Il estime que cette fin de siècle souffrait surtout d’une surabondance de richesses culturelles.

Vienne était l’autre grand centre de cette atmosphère fin de siècle. En Autriche, l’idée de décadence qui s’était répandue sur toute l’Europe prenait une signification particulière parce qu’elle se voyait appliquée à la monarchie et à l’Empire dont beaucoup prévoyaient la chute et la désintégration prochaines. Comme à Paris, la jeune génération viennoise se montrait extraordinairement riche en talents et brillante. Le cercle « Jeune Vienne » comptait parmi ses membres des poètes tels que Hermann Bahr, Richard Beer-Hofmann, Hugo von Hofmannsthal, Richard Schaukal et Arthur Schnitzler. Là aussi le mal résidait sans doute dans une surabondance d’idées et de richesses culturelles.

La profonde affinité entre la nouvelle psychiatrie débutante et l’esprit général de l’époque se révèle dans la ressemblance entre les malades décrits par les psychiatres et les personnages des romans et des pièces de théâtre. On a fait remarquer que certains cas cliniques rapportés par Pinel semblent sortis des romans de Balzac. De même, certains malades de Janet ressemblent étrangement à certains personnages de Zola. (Ainsi l’Irène de Janet et la Pauline de Zola, l’héroïne de son roman La Joie de vivre.) L’Électre de Hofmannsthal ressemble davantage à la célèbre « Anna O. » de Breuer qu’à l’Électre d’Euripide, et la Dora de Freud semble sortie d’une des nouvelles de Schnitzler. Il n’y a là rien d’étonnant, puisque ces écrivains et ces psychiatres appartenaient à la même génération, qu’ils avaient vécu dans la même atmosphère, et puisque c’est de ce même milieu fin de siècle, extrêmement raffiné et profondément érotisé, que les uns tiraient leurs personnages littéraires, les autres leurs malades.

La psychiatrie et la psychothérapie

Deux courants psychiatriques principaux – nous l’avons vu au chapitre précédent – dominaient les premières décennies du XIXe siècle : celui des Somati-ker et celui des Psychiker (ainsi qu’on les appelait en Allemagne). Les premiers attribuaient les maladies mentales à des causes physiques et à des troubles cérébraux, tandis que les autres insistaient sur les origines instinctives et affectives de ces troubles. Cette dernière tendance, nous l’avons vu, perdit du terrain aux environs de 1840 et Griesinger tenta une synthèse de ces deux orientations. Après lui, cependant, l’orientation organiciste régna en maîtresse sur toute la psychiatrie. Dans l’ensemble de l’Europe, deux principes essentiels présidaient apparemment au traitement des malades mentaux. Le premier était un principe humanitaire issu de Pinel et de ses contemporains : il faut traiter les malades mentaux aussi humainement que possible. Le second principe était que « les maladies mentales sont des maladies du cerveau » ; dès lors le psychiatre n’avait rien de mieux à faire, pour espérer venir en aide à ses malades, que d’étudier l’anatomie et la pathologie cérébrales avec l’idée que cette recherche lui permettrait de découvrir des traitements spécifiques. Cette attitude aboutit à transformer bien des hôpitaux psychiatriques en centres d’études de l’anatomie et de la pathologie cérébrales. D arrivait que l’on donnât à un médecin la direction d’un hôpital psychiatrique simplement parce qu’il avait une connaissance étendue de l’anatomie cérébrale. Bon nombre de découvertes marquantes dans ce domaine furent effectivement réalisées dans de petits hôpitaux psychiatriques isolés.

Avec son principe : « les maladies mentales sont des maladies du cerveau », Griesinger déclarait la guerre aux survivants de l’ancienne psychiatrie romantique. Rokitansky et Virchow étaient en train de jeter les bases de l’anatomopathologie cellulaire où l’on voyait l’assise la plus sûre de toute la médecine. Aussi Meynert, Wemicke et leurs disciples cherchèrent-ils à asseoir la psychiatrie sur la même base. Theodor Meynert (1833-1892) et Cari Wemicke (1848-1905), investigateurs acharnés de l’anatomie cérébrale et habiles cliniciens, s’employèrent à construire un système global de psychiatrie organiciste et mécaniciste. Mais ils mêlèrent souvent à leurs découvertes objectives des hypothèses sur le substratum anatomique et physiologique de l’activité psychique, et vers la fin du XIXe siècle, bien des psychiatres avaient pris l’habitude de formuler les troubles psycho-pathologiques en termes empruntés à l’anatomie cérébrale : c’est ce qu’on appela la Himmythologie (mythologie cérébrale).

C’est àEmil Kraepelin (1856-1926) que revient le mérite d’avoir dépassé cette orientation unilatérale, grâce à ses approches multiformes de la psychiatrie : neurologie, anatomie cérébrale, psychologie expérimentale, recours à des tests psychologiques nouvellement élaborés et enquête minutieuse sur toute la vie du malade. Kraepelin est devenu le bouc émissaire de bon nombre de psychiatres contemporains qui lui reprochent d’avoir eu pour seule préoccupation de coller une étiquette diagnostique sur ses malades, sans rien faire ensuite pour les aider. En réalité, il prenait le plus grand soin à assurer à chacun de ses malades le meilleur traitement disponible à son époque et se montrait très humain à leur égard789. Une de ses réalisations les plus importantes fut l’élaboration d’une nosologie et d’une classification rationnelles des maladies mentales s’appuyant principalement sur les notions de « démence précoce » et de « psychose maniaque-dépressive ». Aux environs de 1900, on saluait en Kraepelin l’homme qui avait introduit de la clarté dans le domaine des maladies mentales, et la validité de son système fut peu à peu reconnue partout.

Sur ces entrefaites, l’orientation psychologique représentée jadis par Neumann et les autres Psychiker, qui n’avait sans doute jamais été totalement oubliée, connut une reviviscence. A cet égard deux hommes méritent une mention particulière : Forel et Bleuler.

Auguste Forel (1848-1931) était doué d’une très forte personnalité et sa vie est assez bien connue grâce à ses Mémoires790 et à une biographie d’Annemarie Wettley791. Elle fut celle, typique, d’un jeune garçon souffrant de sentiments d’infériorité et trouvant une compensation au point de devenir un des savants les plus éminents de son temps. Dans son enfance, il trouva cette compensation dans l’étude des fourmis dont il devint probablement le meilleur spécialiste au monde. Forel souhaitait vivement étudier les sciences naturelles mais choisit la médecine pour des raisons pratiques. Il eut tôt fait de se signaler par ses découvertes sur l’anatomie cérébrale, ce qui lui valut le poste de professeur de psychiatrie à l’université de Zurich, fonction qui comportait en même temps la direction de l’hôpital psychiatrique du Burghôlzli. Il y entreprit une réforme très nécessaire et avec un tel succès que le Burghôlzli acquit une réputation mondiale. Forel se rattachait initialement à l’école des organicistes, mais son orientation évolua progressivement. Il s’étonnait de ce que les psychiatres se montraient incapables de guérir les alcooliques, alors que certains non-médecins y réussissaient. Il demanda à l’un de ces profanes, le cordonnier Bosshardt, quel était son secret, et celui-ci répondit : « Ce n’est pas étonnant, monsieur le Professeur, je ne bois pas d’alcool, alors que vous en buvez »792. Cette réponse impressionna tellement Forel qu’il signa lui-même un engagement d’&stinence, et dès lors il réussit à guérir les alcooliques. Ce premier pas amena Forel à comprendre que le secret d’une thérapie efficace devait être cherché dans l’attitude personnelle du psychothérapeute. La seconde étape dans cette direction fut sa découverte de l’hypnose. Ayant entendu parler des recherches de Bernheim, il se rendit immédiatement à Nancy où il resta le temps nécessaire pour acquérir la technique du traitement hypnotique qu’il introduisit à Zurich. Û devint bientôt un des meilleurs spécialistes de cette méthode. Il organisa un service de consultations externes, appliquant également avec succès le traitement hypnotique à des malades atteints de rhumatismes et de divers autres troubles physiques. Forel compta au nombre de ses étudiants Eugen Bleuler (1857-1939), qui devint le plus célèbre des psychiatres suisses, et Adolf Meyer (1866-1950), qui devint le psychiatre le plus réputé des États-Unis.

Eugen Bleuler793 est universellement connu pour sa théorie et sa description de la « schizophrénie » (terme créé par lui pour remplacer l’expression « démence précoce », dont la signification originelle n’était plus comprise)794. Il est à peu près impossible de comprendre l’œuvre de Bleuler sans tenir compte des luttes sociales et politiques dans le canton de Zurich au XIXe siècle. Eugen Bleuler était né en 1857, à Zollikon, alors village de paysans, incorporé aujourd’hui dans la banlieue de Zurich. Ses ancêtres avaient été paysans, mais son père était marchand en même temps qu’administrateur de l’école locale. Son père, son grand-père et tous les membres de sa famille gardaient encore un souvenir très vivant de l’époque où la population paysanne du canton était sous la domination des autorités de la ville de Zurich qui limitaient étroitement l’accession des paysans à certaines professions ou emplois, leur refusant toute ouverture à une éducation supérieure. Les paysans prenaient conscience de leur existence comme classe sociale, tantôt sous une forme agressive ou révolutionnaire, tantôt d’une façon plus modérée. Ils organisèrent des cercles de lecture et d’autres activités culturelles. La famille de Bleuler avait pris part à ces luttes politiques qui aboutirent finalement, en 1831, à la reconnaissance de l’égalité des droits pour les paysans et à la création de l’université de Zurich, en 1833, destinée à promouvoir le développement intellectuel de la jeune génération paysanne. On fit appel à bon nombre de professeurs étrangers pour occuper les postes que ne pouvaient assurer des citoyens suisses.

Les premiers professeurs qui enseignèrent la psychiatrie à Zurich furent des Allemands : Griesinger, Gudden et Hitzig. Ils furent aussi les premiers directeurs de l’hôpital psychiatrique du Burghôlzli. Certains se plaignirent de ce que ces hommes passaient plus de temps avec leurs microscopes qu’avec leurs malades, et de ce qu’ils ne parvenaient pas à se faire comprendre de ceux-ci parce qu’ils ne parlaient que le haut-allemand et ignoraient le dialecte local. Durant ses études secondaires Bleuler entendit souvent ces plaintes. Il décida de devenir un psychiatre capable de comprendre les malades mentaux et de se faire comprendre d’eux.

Dès qu’il eut obtenu son diplôme, Bleuler remplit les fonctions d’interne à l’hôpital psychiatrique de la Waldau, près de Berne, où il fit preuve d’un dévouement peu ordinaire à l’égard de ses malades. Il quitta ensuite la Suisse pour travailler avec Charcot et Magnan à Paris, alla à Londres et à Munich, puis rejoignit l’équipe du Burghôlzli qui était alors sous la direction de Forel. En 1866, Bleuler fut nommé directeur de l’hôpital psychiatrique de Rheinau, immense asile abritant de vieux malades mentaux, et considéré comme l’une des institutions les plus arriérées de la Suisse. Bleuler travailla à réformer cet hôpital et s’occupa de ses malades avec un rare désintéressement. Célibataire, il vivait à l’intérieur même de l’hôpital et consacrait tout son temps à ses malades, depuis les premières heures du matin jusque tard dans la nuit, participant aux soins, organisant des séances de thérapie rééducative et réalisant un contact affectif étroit avec chacun de ses malades. Il parvint ainsi à comprendre remarquablement les malades mentaux, connaissant les détails les plus intimes de leur vie intérieure. De cette expérience, il devait tirer la substance de son ouvrage sur la schizophrénie et de son manuel de psychiatrie.

En 1898, Bleuler fut désigné pour succéder à Forel à la tête du Burghôlzli. Ses fonctions comprenaient également l’enseignement, ce qui lui permit de transmettre à ses étudiants les fruits de son expérience de Rheinau. Ces cours servirent de base pour son grand ouvrage sur la schizophrénie qu’il publia tardivement en 1911795. Pendant ce temps, il continuait ses recherches avec l’aide de son équipe dont fit partie, après 1900, C.G. Jung.

Les idées de Bleuler sur la schizophrénie ayant souvent été mal comprises, il n’est peut-être pas superflu d’en rappeler ici les grands traits. Le point de départ de la théorie de Bleuler est son propre effort pour comprendre une catégorie de malades que personne n’avait réussi à comprendre jusque-là, les schizophrènes. Au cours des douze années passées à Rheinau où il vivait en permanence avec un grand nombre de ces malades, il s’était non seulement entretenu avec eux dans leur propre dialecte, mais s’était appliqué à comprendre le sens caché de leurs paroles et de leurs hallucinations considérées comme absurdes. Bleuler parvint ainsi à établir un « contact affectif » (affectiver Rapport) avec chacun de ses malades. Cette approche clinique fut compliquée plus tard, à l’hôpital psychiatrique du Burghôlzli, par d’autres investigations, grâce au test des associations verbales, sous la conduite de Jung, puis, plus tard encore, par le recours aux théories psychanalytiques de Freud.

S’appuyant sur ses recherches cliniques, Bleuler développa une nouvelle théorie de la schizophrénie. Par opposition aux théories purement organicistes qui prévalaient encore à cette époque, Bleuler professait une théorie que nous appellerions aujourd’hui organo-dynamique. La schizophrénie procédait, pensait-il, d’une cause inconnue (peut-être de l’action de substances toxiques sur le cerveau), où l’hérédité jouait un rôle important. Dans le chaos des symptômes multiformes de la schizophrénie, il distinguait des symptômes primaires ou physio-gènes, effets directs du processus organique inconnu, et des symptômes secondaires ou psychogènes dérivant des symptômes primaires. Cette distinction lui avait probablement été inspirée par les idées de Janet sur la psychasthénie. De même que Janet définissait, dans la psychasthénie, un trouble fondamental, à savoir le relâchement de la tension psychologique, de même Bleuler voyait dans les symptômes primaires de la schizophrénie un relâchement de la tension des associations, un peu à la manière de ce qui se passe dans les rêves nocturnes et dans les rêveries diurnes. Il pensait que les symptômes secondaires, dans toute leur diversité et leur richesse, dérivaient de ces symptômes fondamentaux, en particulier des Spaltungen ou dissociations entre les diverses fonctions psychiques, par exemple entre l’affectivité et l’intelligence et entre l’affectivité et la volonté. L’autisme, c’est-à-dire la perte de contact avec la réalité, était, selon la conception originelle de Bleuler, une conséquence de cette dissociation (plus tard seulement ses disciples y virent le symptôme fondamental de la schizophrénie). On pourrait établir une comparaison curieuse entre le concept de schizophrénie de Bleuler et la théorie philosophique de Schlegel796 selon laquelle la communication avec Dieu, la nature et l’univers est refusée à l’homme parce qu’à l’intérieur de lui-même l’homme se trouve dissocié entre la raison, la volonté et l’imagination, la tâche de la philosophie étant de rétablir l’harmonie au cœur de l’homme. Il est fort douteux, cependant, que ces idées de Schlegel aient exercé une influence sur la théorie de la schizophrénie de Bleuler, en dépit de cette analogie de pensée.

Du point de vue nosologique, le concept de schizophrénie de Bleuler est plus large que celui de démence précoce de Kraepelin, puisque Bleuler rattache à la schizophrénie divers états aigus où l’on voyait avant lui des entités nosologiques distinctes. Il y a là plus qu’une subtilité diagnostique. Bleuler affirmait que si les malades souffrant de ces états aigus bénéficiaient d’un traitement intensif approprié ils avaient de fortes chances de guérison, alors que si on les négligeait ou les traitait de façon inappropriée, la plupart évolueraient vers la schizophrénie chronique.

La façon dont Bleuler conçoit la schizophrénie n’est pas seulement une nouvelle théorie, mais, comme l’a bien montré Minkowski, elle comporte aussi des implications thérapeutiques797. Bleuler a introduit l’idée optimiste que la schizophrénie pouvait s’arrêter ou rétrocéder à n’importe quel stade de son évolution. A une époque où l’on ne disposait pas encore de traitements physiologiques ou pharmacologiques, il recourait à un certain nombre de procédés qui, au témoignage de tous ceux qui ont travaillé au Burghôlzli à cette époque, avaient parfois des effets miraculeux. Il renvoyait, par exemple, précocement des patients en apparence gravement atteints ou les transférait subitement et de façon inattendue dans un autre service, ou encore leur confiait une responsabilité. B organisa aussi tout un système de thérapie rééducative, réglait les loisirs de ses malades et se préoccupait de faire de l’hôpital psychiatrique une authentique communauté humaine. Bleuler ne fut pas le seul psychiatre, entre 1890 et 1900, à s’efforcer d’introduire la compréhension psychologique et un traitement approprié des malades mentaux, mais il fut probablement celui dont les efforts en ce sens furent les plus efficaces. Il avait ouvert la voie que devait suivre plus tard Adolf Meyer aux États-Unis ». En Allemagne, un bon nombre d’hôpitaux psychiatriques s’engagèrent dans des expériences semblables, réalisant progressivement d’importantes réformes qui étonnaient souvent les visiteurs étrangers. En 1906, Stewart Paton soulignait l’optimisme des psychiatres allemands et faisait l’éloge des établissements psychiatriques d’Erlangen, de Würzburg et de Munich, modèles, selon lui, de ce que devraient être tous les hôpitaux psychiatriques798 799. Il notait aussi la création de consultations externes et l’amélioration de la santé mentale de la population dans son ensemble qui en résultait. Ces efforts aboutirent à la aktivere Thérapie (thérapie plus active) que Hermann Simon élabora quelques années avant la Première Guerre mondiale800. C’était un système perfectionné de thérapie active assignant à chaque malade une tâche particulière, avec un travail donné à accomplir, et cherchant à lui faire rendre le maximum en fonction de ses possibilités. Comme résultat, l’agitation disparut des hôpitaux psychiatriques, et ceci à une époque où l’on ne connaissait pas encore les traitements physiologiques et pharmacologiques. Moebius, Grohmann et d’autres avaient aussi organisé des thérapies actives dans des établissements privés pour le traitement des névrosés801.

Un autre trait caractéristique des années 1880-1900 est l’élaboration progressive de l’idée même de psychiatrie dynamique. Le mot « dynamique » en vint à être utilisé assez communément en psychiatrie, bien qu’avec des acceptions diverses entraînant souvent une certaine confusion. Des philosophes et des physiologistes l’employaient souvent dans un sens assez vague, si bien que le dictionnaire de la Société française de philosophie crut devoir mettre en garde contre son usage : « Le mot : “dynamique” est séduisant par son aspect scientifique, mais il n’en reste pas moins (surtout comme adjectif) une des pièces de fausse monnaie les plus courantes dans le langage philosophique des étudiants et des écrivains à demi philosophes »802. Passons rapidement en revue les différentes significations prises par ce terme en neuropsychiatrie.

1. On attribue généralement à Leibniz la création du mot « dynamique » qu’il oppose à « statique » et à « cinématique », ces trois termes désignant les trois parties de la mécanique. Herbart reprit ce terme pour l’appliquer à la psychologie, distinguant les états statiques et les états dynamiques de la conscience. Puis le sociologue Auguste Comte distingua une sociologie statique et une sociologie dynamique. La physiologie avait utilisé ce terme dès 1802 et les magnétiseurs allemands parlaient couramment de forces « psychiques-dynamiques »803. Mais ce fut surtout Fechner qui donna toute son importance à la notion d’énergie psychique et, comme nous le verrons plus loin, durant la seconde moitié du xixe siècle, les théories sur l’énergie nerveuse et mentale, plus ou moins modelées sur la théorie physique de l’énergie, ne manquèrent pas.

2. Des physiologistes français s’étaient servis du mot « dynamique » pour opposer l’aspect « fonctionnel » à l’aspect « organique ». Macario publia une étude souvent citée sur les « paralysies dynamiques », c’est-à-dire les paralysies sans lésion du système nerveux804. Charcot reprit cette distinction entre paralysie « organique » et paralysie « dynamique », cette dernière comprenant les paralysies procédant de l’hystérie, de l’hypnose et des traumatismes psychiques.

3. Brown-Séquard introduisit une troisième signification avec sa théorie des « actions dynamiques » à l’intérieur du système nerveux805. La stimulation d’une partie du système nerveux, dit-il, peut engendrer des effets dans une autre partie, soit sous forme de « dynamogénie » (augmentation du fonctionnement), soit sous forme d’« inhibition » (diminution du fonctionnement). Les psychiatres appliquèrent ces conceptions aux manifestations des troubles mentaux, en particulier à la névrose, les complétant parfois avec d’autres notions empruntées à la psychologie cérébrale, comme, par exemple, celle de « facilitation »806.

4. Entre-temps le mot « dynamique » avait été appliqué au pouvoir moteur des images, notion remontant probablement au philosophe Malebranche et à ses disciples. Selon de Morsier, c’est Esquirol qui transposa ce concept de la philosophie à la psychiatrie, après avoir suivi les cours du philosophe Laromiguière de 1811 à 1813807. Bernheim reprit à son tour ce concept dont il fit le cœur de sa théorie de la suggestion. Sous le nom de « loi de l’idéodynamisme » il proclamait que toute idée suggérée et acceptée avait tendance à passer en actes808.

En 1897, Aimé esquissa un système de psychologie dynamique à partir des idées de Brown-Séquard et de l’Ecole de Nancy809. Il distinguait trois catégories de troubles nerveux : les troubles purement organiques, les troubles purement dynamiques (sans lésion connue) et les états intermédiaires (que nous appellerions aujourd’hui organo-dynamiques). Il professait que les idées et les émotions étaient des « faits nerveux dynamiques », c’est-à-dire les expressions de phénomènes dynamogènes ou inhibiteurs dans certaines structures nerveuses. Un diagnostic digne de ce nom doit s’efforcer d’évaluer la part respective de ces facteurs dynamiques et organiques dans la maladie. Il y a deux types de traitements dynamiques : ceux qui s’appuient sur l’inhibition et ceux qui s’appuient sur la dynamogénie. Rentrent dans cette dernière catégorie la suggestion proprement dite, la suggestion hypnotique, la « suggestion matérialisée » (que nous appellerions aujourd’hui thérapeutique par le placebo) et enfin les méthodes rééducatives (entraînement). L’auteur attribue un rôle très important aux thérapeutiques dynamiques dans le traitement – ou du moins le soulagement – de bon nombre de maladies physiques.

5. Enfin, le mot « dynamique » fut utilisé dans un autre sens encore, se rapportant aux notions d’évolution et de régression. Le premier à avoir appliqué ces notions à la psychiatrie (sans utiliser le terme « dynamique ») semble avoir été Moreau (de Tours) qui voyait dans la maladie mentale un monde autonome, fondamentalement différent de notre monde quotidien et comparable au monde des rêves, alors même que ses éléments sont tous issus du monde réel810. Le mécanisme fondamental d’où procède ce monde de fantasmes et d’hallucinations n’est pas la stimulation de telle ou telle fonction du cerveau, mais, au contraire, un abaissement du fonctionnement intellectuel, à la faveur duquel certaines activités inférieures prennent un développement disproportionné. Janet reconnaissait que sa propre théorie dynamique lui avait été inspirée par ce qu’il appelait « la loi fondamentale de la maladie mentale » de Moreau de Tours811. Henry Ey a souligné à plusieurs reprises l’originalité des idées de Moreau812. Hughlings Jackson introduisit ultérieurement une théorie similaire en neurologie, théorie qu’il appliqua d’abord à l’étude de l’aphasie et de l’épilepsie813. Jackson prenait en considération l’évolution du système nerveux. Certains centres du système nerveux de l’homme sont plus récents dans l’évolution que d’autres. Ces centres sont d’autant plus vulnérables qu’ils sont plus récents, et, quand le fonctionnement de l’un d’eux est perturbé, l’activité des centres plus anciens s’accroît d’autant. D’où sa distinction, dans le cas de lésions nerveuses, entre symptômes négatifs (effets directs de la lésion) et symptômes positifs (résultant de la réactivation des fonctions des centres plus anciens). En fait le terme « dynamique », tel que l’entendait Jackson, associait plusieurs des significations antérieures de ce mot. Il désignait l’aspect physiologique par opposition à l’aspect anatomique, l’aspect fonctionnel par opposition à l’aspect organique, la composante régressive par opposition au statu quo, tout en exprimant en même temps l’aspect énergétique, et même aussi, parfois, les idées de conflit et de résistance. La conception de Jackson, comme il est généralement reconnu aujourd’hui, a exercé une profonde influence non seulement sur des neurologues comme Head et Goldstein, mais aussi sur des psychiatres : probablement sur Freud, certainement sur Adolf Meyer qui avait suivi les cours de Jackson à Londres en 1891.

Psychologie et pathologie sexuelles : 1880-1900

Dans les années 1880 et 1890, les recherches sur la psychologie et la psychopathologie sexuelles connurent un développement rapide. Bien que cette époque ne soit pas tellement éloignée, il nous est difficile de nous en faire une image exacte. On la présente habituellement, de façon très stéréotypée, comme une époque d’ignorance sexuelle, de refoulement et d’hypocrisie, qui frappait d’un tabou toutes les questions d’ordre sexuel. Un examen plus attentif révèle cependant que, dans les années 1880, l’« hypocrisie victorienne » appartenait déjà très largement au passé, tout en subsistant, il est vrai, dans certains milieux bourgeois « comme il faut ». L’image stéréotypée que nous nous faisons de cette époque s’expüque sans doute par une méconnaissance de certains faits : ainsi le code social voulait que les gens se montrent plus discrets que de nos jours dans leurs allusions aux questions sexuelles, et certains sujets, comme l’homosexualité, étaient généralement passés sous silence. Le refoulement sexuel, trait considéré comme caractéristique de cette époque, n’était le plus souvent que l’expression de deux faits : la faible diffusion des contraceptifs et la crainte des maladies vénériennes. La blennorragie entraînait plusieurs mois de traitement pénible ; quant à la syphilis, le malade en restait habituellement atteint pour le restant de ses jours, avec la menace d’une terminaison par la paralysie générale. La syphilis était la source d’innombrables drames dont nous retrouvons l’écho dans certaines œuvres littéraires comme Les Revenants d’Ibsen, Les Avariés de Brieux et les poèmes d’Anton Wildgans. Mais la littérature était incapable d’exprimer toute l’horreur de certaines tragédies individuelles. Lejeune Nietzsche qui, à l’âge de 20 ans, s’était arrêté pour une nuit à Cologne, en février 1865, et qui s’était laissé entraîner par inadvertance dans une maison de prostitution y contracta la syphilis dont il ne guérit jamais. La maladie continua à évoluer insidieusement jusqu’à la paralysie générale et à la catastrophe de 1889814. Les maladies vénériennes étaient d’autant plus dangereuses que la prostitution était très répandue et que les prostituées étaient presque fatalement contaminées. Nous avons peine à imaginer aujourd’hui l’horreur inspirée par la syphilis à cette époque, d’autant plus qu’elle était susceptible de se transmettre à la génération suivante sous forme de « syphilis héréditaire » – autour de laquelle on avait créé un mythe cauchemardesque et à laquelle les médecins attribuaient toutes les maladies dont ils ignoraient la cause. Ainsi, quand Freud voyait dans la syphilis héréditaire l’une des causes essentielles des névroses, il ne faisait que refléter une opinion courante dans les milieux médicaux de l’époque.

Cette époque fut aussi marquée par la lutte pour la reconnaissance des droits des femmes. Le mouvement féministe remonte à Mary Wolstonecraft et à certains révolutionnaires français de la fin du xvm* siècle, mais il avait mis longtemps à s’étendre.

Entre 1880 et 1900, la lutte reprit avec une vigueur nouvelle, encore que la plupart des contemporains la qualifiassent d’idéaliste et de désespérée. Elle aboutit néanmoins à des discussions idéologiques sur l’égalité ou l’inégalité des sexes et sur la psychologie de la femme. Les opinions exprimées étaient assez variées.

L’opinion la plus commune continuait à soutenir la supériorité naturelle de l’homme, non seulement dans le domaine de la force physique, mais du point de vue du caractère, de la volonté, de l’intelligence et de la créativité. En 1901, le psychiatre allemand Moebius publia un traité intitulé De la faiblesse d’esprit physiologique de la femme, situant la femme, physiquement et mentalement, entre l’enfant et l’homme815. Elle a, selon lui, une nature plus animale que l’homme, elle fait preuve d’une absence complète d’esprit critique et d’empire sur soi-même, mais il est heureux qu’il en soit ainsi parce que, pour reprendre les termes de Moebius, « si la femme n’était pas faible de corps et d’esprit, elle serait extrêmement dangereuse ». Il ne manquait pas d’hommes, et même de femmes, pour partager cette opinion. Encore au début du xxe siècle, on tenait habituellement l’infériorité de la femme pour un fait évident, et la question se réduisait à celle des causes de cette infériorité. Seules quelques féministes passionnées proclamaient au contraire la supériorité naturelle de la femme, et nul ne pouvait soupçonner qu’il y aurait un jour des hommes pour soutenir cette thèse816.

La plupart des féministes défendaient la thèse de l’égalité naturelle des sexes : à ceux qui objectaient que la capacité créatrice de la femme était moindre, ils répondaient que cette infériorité intellectuelle était l’effet de leur oppression séculaire par les hommes. Dans ces discussions, on s’appuyait parfois sur les écrits de Bachofen. C’est ce que fit en particulier le socialiste Bebel qui réclamait l’égalité des droits et des devoirs pour l’homme et pour la femme, ainsi qu’une éducation identique pour les deux sexes.

Une troisième thèse parlait d’une différence qualitative plutôt que de supériorité et d’infériorité : les sexes seraient psychologiquement complémentaires l’un de l’autre. Cette théorie se trouva parfois associée à celle de la bisexualité fondamentale de tout être humain, ressuscitant ainsi le vieux mythe romantique de l’Androgyné sous un nouveau revêtement psychologique. Michelet avait déjà écrit que « l’homme et la femme sont deux êtres incomplets et relatifs, puisqu’ils ne sont que les deux moitiés d’un même tout »817. Cette théorie réapparaissait maintenant sous diverses formes.

Il est assez remarquable de constater que chacun des grands pionniers, Freud, Adler et Jung, adopta pratiquement l’une de ces trois théories. Freud semble avoir admis l’infériorité naturelle de la femme puisque, dans l’un de ses premiers écrits, il attribue son infériorité intellectuelle à un refoulement sexuel plus intense. Plus tard, il vint à parler du masochisme naturel de la femme. Adler, de son côté, s’est fait le défenseur zélé de la théorie de l’égalité naturelle des sexes. Quant à Jung, sa théorie de l’anima en l’homme et de Vanimus en la femme se rapporte manifestement à la troisième thèse.

Durant les deux dernières décennies du XIXe siècle, ces discussions firent surgir bien des idées nouvelles dont beaucoup trouveront leur place dans les théories des psychiatres dynamiques plus récentes. Une des idées favorites de cette époque était que l’homme, au lieu de voir la femme telle qu’elle est effectivement, projette sur elle un certain nombre d’images que l’on pourrait classer en trois catégories : l’idéal imaginaire ; des images empruntées à son propre passé ; ce que nous pourrions appeler des images archétypiques. E.T.A. Hoffmann, Achim von Amim et d’autres romantiques avaient déjà longuement décrit le caractère imaginaire et illusoire de l’image de l’aimée telle que la voit l’amant et avaient épilogué sur les conséquences destructrices de ces illusions. Spitteler fera du conflit entre la femme illusoire et la femme réelle le thème de son roman Imago qui suscita l’admiration de Freud et de Jung et dont le titre fournit à la psychanalyse un de ses termes favoris818. Un autre thème était celui de l’influence durable du premier amour, qu’il ait été consciemment oublié ou non. Dans Les Disciples à Sais, Novalis avait déjà raconté l’histoire d’un jeune homme errant de par le monde à la recherche de l’objet de sa vision ; quand il arrive finalement au temple d’Isis, l’objet lui en est révélé et il reconnaît sa jeune amie d’enfance819. Le thème de ce roman anticipe celui de la Gradiva de Wilhelm Jensen que Freud admirait tellement qu’il lui consacra un commentaire820. D’autres, tel Nietzsche, voyaient dans la mère la figure idéale dont l’homme faisait son guide. Karl Neis-ser affirmait que si une femme voulait se faire aimer d’un homme, il lui fallait ressembler à ses aïeules, à ces femmes qui avaient jadis suscité l’amour chez ses ancêtres821. Ce que Neisser s’efforçait d’expliquer en une centaine de pages de réflexions psychologiques, Verlaine l’exprime admirablement dans son sonnet, « Mon rêve familier », conception finalement assez proche de celle de Y anima de Jung. Un troisième thème favori voulait que l’homme projette sur la femme l’une des nombreuses images toutes faites qu’il porte en lui : celles du simple objet sexuel, de la femme fatale, de la muse, de la vierge-mère – toutes images relevant de ce que Jung appellera des archétypes. Plusieurs de ces archétypes furent l’objet de longues discussions.

Une de ces images archétypiques (ou Frauenphantome, comme on les appelait dans les pays de langue allemande) était celle de la femme pur objet sexuel, image que l’on pourrait suivre de Luther à Schopenhauer et que ressuscitèrent à cette époque les écrits de Laura Marholm : la femme est faite pour satisfaire les désirs de l’homme, c’est là la seule signification de sa vie822. Cette idée sera développée et poussée à l’extrême par Weininger dans Sexe et Caractère823. Il prétendait que la femme n’avait ni intelligence, ni caractère, ni relation aucune avec le monde des idées ni avec Dieu. Elle est un individu, non une personne, le sexe est l’essence de son être, elle est une prostituée-née, et, en prenant de l’âge, elle induit les femmes plus jeunes à suivre la même voie qu’elle. Le livre de Weinin-ger eut un énorme succès et suscita l’admiration de plusieurs écrivains éminents de cette époque.

Un autre « fantôme » ou archétype était celui de la muse, que l’on appelait en France la femme inspiratrice, et qui jouait souvent un grand rôle dans la vie et l’œuvre d’écrivains et de penseurs824. La biographie de tel auteur était scandée en plusieurs périodes en fonction des femmes qui l’avaient successivement inspiré. On distinguait une grande variété d’inspiratrices, depuis l’aventurière cherchant des intrigues amoureuses avec des hommes célèbres jusqu’à l’idéaliste à la recherche d’une amitié platonique avec des penseurs dont elle pouvait devenir à son tour la disciple, la collaboratrice spirituelle ou la protectrice. Malwida von Meysenbug fut une de ces femmes inspiratrices particulièrement célèbre : issue d’une famille aristocratique allemande, elle avait fui en Angleterre à cause de ses convictions démocratiques, puis avait vécu en France et en Italie, et joua un grand rôle dans la vie d’Alexandre Herzen et de Richard Wagner825. Ses Mémoires présentent une impressionnante galerie d’hommes célèbres : patriotes et révolutionnaires, compositeurs, romanciers et dramaturges, philosophes et savants826. Ce fut elle qui introduisit Nietzsche auprès d’une autre femme inspiratrice plus jeune, Lou Andreas-Salomé, qui devait jouer un rôle important dans la vie de plusieurs grands hommes, de Nietzsche à Rilke, et qui devait terminer sa carrière comme psychanalyste.

La femme fatale était également un de ces « fantômes » assez populaire. C’est la femme qui détruit le génie de l’homme, ou même le conduit à la mort. Parfois elle se révèle d’autant plus dangereuse qu’elle se travestit en muse inspiratrice, comme Rebecca dans le drame d’Ibsen, Rosmersholm. Assez proche d’elle, bien que de caractère plus ambigu, on trouve le type de femme incarnant l’image de l’anima de Jung, dont celui-ci voyait un exemple dans le personnage d’Ayesha, dans le roman de Rider Haggard, She. Il s’agit de la femme qui fascine l’homme et peut aisément le détruire, mais dont celui-ci peut arriver à briser le charme, ainsi que le montre l’histoire d’Ulysse et de la magicienne Circé.

Une autre image archétypique, celle de la vierge-mère, avait été définie par Ria Claassen comme la femme qui aide l’homme à sublimer et à spiritualiser ses instincts inférieurs827. Telles étaient la fonction de l’image de la Vierge Marie dans la vie spirituelle des moines catholiques et celle de Béatrice pour Dante.

Ces interrogations sur la femme ont engendré une œuvre littéraire curieuse, L’Ève future de ViUiers de lTsle-Adam, où l’on retrouve plusieurs de ces archétypes féminins828. Il y a la vamp Évelyne, qui séduit un honnête père de famille qu’elle conduit à la ruine et au suicide. D y a aussi Alicia, la femme de grande beauté, mais stupide et vulgaire. Il y a encore une femme artificielle, imaginée et fabriquée par Thomas Edison pour être l’exacte réplique physique d’Alicia, mais dont le vide intérieur est comblé par l’esprit d’une morte, Hadaly, destinée à devenir la femme inspiratrice du héros du roman. Il est significatif de l’esprit de l’époque que l’auteur ait fait également appel aux thèmes du dédoublement de la personnalité et du spiritisme dans cette œuvre de science-fiction typique de ces années.

Tandis que se développaient toutes ces discussions psychologiques sur les sexes, les biologistes, de leur côté, cherchaient de nouvelles voies d’approche du même problème dans leurs laboratoires. Un progrès décisif avait été accompli aux environs de 1830 quand Baer, en Allemagne, et d’autres chercheurs après lui avaient découvert et éclairci le phénomène de l’ovulation. Michelet, en France, souligna l’importance de ces découvertes pour la compréhension de la psychologie de la femme et les vulgarisa dans un style quelque peu romantique829. Plus tard, dans les années 1880, les physiologistes commencèrent à jeter les bases de l’endocrinologie et, le 1er juin 1889, le physiologiste Brown-Séquard, alors âgé de 72 ans, présenta une communication à la Société de biologie de Paris sur les effets produits sur l’homme par des injections sous-cutanées d’un produit extrait de testicules de cobayes et de chiens830. Il rapporta qu’il avait fait une série de huit injections de ce produit à un vieillard qui subit de ce fait un extraordinaire rajeunissement physiologique et psychologique. Le sujet d’expérience avait été Brown-Séquard lui-même, et les auditeurs qui le connaissaient fi' ; nt forcés de reconnaître qu’il semblait avoir rajeuni de vingt ans. On savait depuis des siècles, en observant les castrats, que les glandes sexuelles mâles contenaient un produit ayant une action puissante sur l’organisme et suscitant, en particulier, l’agressivité. On avait maintenant la preuve de l’action « dynamogène » de cette sécrétion glandulaire et la découverte ultérieure de l’hormone mâle elle-même en apporta la confirmation. Brown-Séquard souligna le parallélisme entre le phénomène physiologique et les effets psychologiques. Tel fut peut-être le point de départ de la théorie freudienne de la libido, d’abord conçue comme un phénomène psychobiologique reposant sur une substance chimique inconnue.

L’approche psychologique dans l’étude des phénomènes sexuels s’avéra tout aussi féconde, mais deux remarques s’imposent ici. D’abord, il arrive assez fréquemment, dans l’histoire des sciences, que certains faits soient communément admis par les savants de telle discipline, alors que d’autres les ignorent totalement : certains faits pouvaient être parfaitement connus des gynécologues et ignorés des neurologues, parfaitement connus des éducateurs et ignorés des médecins. L’autre remarque porte sur la longue survie de certaines erreurs, dès lors qu’elles ont pris racine dans les mentalités. C’est ainsi qu’aux xvnf et xix® siècles circulaient quantité d’idées fausses sur les prétendus dangers de la masturbation que l’on rendait responsable de graves troubles médullaires ou cérébraux, ou encore de l’hébéphrénie. Vers la fin du XIXe siècle, ces affirmations furent remises en question, mais elles ne disparurent pas pour autant de la littérature populaire ni même de la littérature scientifique. On admettait communément que la masturbation était l’une des principales causes de neurasthénie – idée qui se retrouve jusque dans les premiers écrits de Freud.

Tandis que les médecins considéraient généralement la sexualité infantile comme une anomalie assez rare, elle était depuis longtemps évidente aux yeux des prêtres et des éducateurs. Le Père Debreyne, théologien et médecin, mentionnait dans ses ouvrages la fréquence de la masturbation infantile et des jeux sexuels entre jeunes enfants, mais aussi de la séduction de très jeunes enfants par des nourrices ou des domestiques831. Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans et grand éducateur, insistait sur la fréquence des jeux sexuels entre enfants et affirmait que la plupart des enfants prenaient leurs « mauvaises habitudes » entre un et deux ans832. Michelet, dans certains de ses ouvrages destinés à l’éducation populaire, exposait brillamment des idées semblables. Dans Nos Fils, il mettait en garde les parents contre les dangers de ce que nous appellerions aujourd’hui la sexualité infantile et le complexe d’Œdipe833. D cite, pour les approuver, les anciens textes juifs recommandant au père de maintenir une certaine distance à l’égard de sa fille, et les moralistes catholiques faisant la même recommandation à la mère à l’égard de ses fils. Michelet affirme que la science moderne confirme la sagesse de telles recommandations et montre que le garçon est un homme, presque dès sa naissance : « S’il n’en a pas la puissance, il en a les instincts, comme des rêves de vague sensualité. » Même au berceau l’enfant peut déjà être amoureux : que la mère se montre donc vigilante à cet égard. Presque toujours l’enfant est jaloux de ses frères et sœurs et de son père. Michelet décrit admirablement comment le petit enfant feint de dormir pour surveiller d’autant mieux les conversations et les intimités entre ses parents. Si la mère prend l’habitude d’accueillir l’enfant dans son lit, un lien « magnétique » s’établit entre eux, source de graves dangers pour l’avenir de l’enfant. Michelet met également en garde contre les attachements incestueux entre frères et sœurs en bas âge. « J’ai vu souvent (au moins dans cinq ou six familles estimées, et d’hommes connus), j’ai vu ces attachements précoces, aveugles et excessifs, porter des fruits amers. » Comme tant de ses contemporains, Michelet met en garde aussi contre les dangers de séduction de jeunes enfants par des domestiques et contre ceux d’une préférence marquée de la mère pour l’un de ses enfants. Les ouvrages de Michelet étaient très largement lus et son exemple, comme celui de bon nombre de ses contemporains, montre bien que « la pureté angélique du petit enfant » n’était nullement une conviction générale834.

L’étude médicale et psychiatrique des déviations sexuelles fit, elle aussi, des progrès décisifs après 1880, mais cette étude n’était pas une nouveauté835. Depuis des siècles, les spécialistes de théologie morale en avaient longuement traité : ainsi Sanchez, au XVIIe siècle, dans son De Sancto Matrimonii Sacramento, énorme ouvrage impressionnant, dont bien des curés possédaient une version abrégée836. Au XVIIIe siècle, un ouvrage d’Alphonse de Liguori connut une audience encore plus large837. Du point de vue théologique du péché, Liguori faisait une distinction entre les actes « conformes à la nature » comme le viol, l’adultère, l’inceste, et les actes « contre-nature » comme la sodomie et la bestialité. Il faisait par ailleurs une différence entre les actes « consommés » et les actes « non consommés » (ceux-ci comportant toute une gamme allant des pensées impures et des mots obscènes aux contacts physiques sans consommation effective). Cette classification fut élargie par le Père Debreyne qui, du fait qu’il était également médecin, insista sur les aspects physiologiques et à ce titre pourrait être considéré comme un des pionniers de la pathologie sexuelle.

Rémy de Gourmont disait que la pathologie sexuelle avait puisé à deux sources principales : les ouvrages des théologiens catholiques et ceux des auteurs pornographiques. Mais la littérature avait fini par aborder les questions sexuelles d’une façon objective et non pornographique. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) assurait, dans ses Confessions, fournir un compte rendu complet et sincère des expériences les plus intimes de sa vie, y compris ses expériences sexuelles concernant la masturbation, l’inhibition sexuelle, l’exhibitionnisme et le masochisme moral. A une génération de là, Restif de La Bretonne (1734-1806) décrivit son fétichisme dans plusieurs de ses romans, en particulier dans Monsieur Nicolas. Le marquis de Sade (1740-1814), issu d’une famille aristocratique française, était un psychopathe aux mœurs dissolues, mais à l’intelligence brillante, qui, par suite de ses conflits avec la loi, passa quatorze années en prison et treize années en asile838. Il consacra ses loisirs forcés à écrire des romans qui passèrent longtemps pour très ennuyeux. Récemment on a voulu voir en lui un génie profond et un grand pionnier en pathologie sexuelle. Il faut cependant se rappeler qu’il avait passé son enfance et sa jeunesse chez son oncle, l’évêque de Sade, homme riche et cultivé. Si le jeune Sade a lu les traités de théologie morale qu’il pouvait trouver dans la riche bibliothèque de son oncle, il aura pu en tirer une bonne partie de ses conceptions les plus originales relatives à la pathologie sexuelle. Parmi les auteurs plus récents, Léopold von Sacher-Masoch (1836-1895) décrivit ses propres tendances sexuelles anormales dans plusieurs romans, surtout dans La Vénus à la fourrure839. Le héros de ce roman est assoiffé d’humiliations de la part de la femme qu’il aime et se sent attiré de façon morbide par ses fourrures.

En 1844, un médecin russe, Kaan, publia un traité en latin, Psychopathia Sexualis, décrivant sommairement les transformations du nisus sexualis (instinct sexuel)840. Un psychiatre allemand, Jakob Christoph Santlus, élabora un système de psychologie et de psychopathologie fondé sur une théorie des instincts841. La tendance fondamentale à être (Seinstrieb) se répartit selon lui entre les composantes animales et spirituelles de l’homme. D’où deux dynamismes fondamentaux : le dynamisme sexuel et le dynamisme spirituel. Ces deux dynamismes évoluent chacun pour son propre compte, mais comportent aussi des interactions rendant possibles des déviations dont Santlus décrit un certain nombre. Il souligne, entre autres, les relations entre les idées délirantes mystiques et les pulsions sexuelles. En France, Pierre Moreau (de Tours) publia un traité classique sur les déviations sexuelles842. En 1870 Westphal inaugurait l’étude psychiatrique objective de l’homosexualité masculine qu’il appelait « sentiment sexuel inversé »843. Mais le mérite d’avoir fondé la pathologie sexuelle scientifique moderne revient au clinicien autrichien Richard von Krafft-Ebing (1840-1902), déjà connu pour ses travaux de psychiatrie médico-légale. Il publia en 1886 sa Psychopathia Sexualis, fondée sur de nombreuses observations d’individus sexuellement anormaux. Son livre connut un vif succès et fut souvent réédité, Krafft-Ebing en modifiant le contenu ainsi que ses classifications des déviations sexuelles d’une édition à l’autre. C’est lui qui créa les termes de « sadisme » et de « masochisme », le premier en souvenir du marquis de Sade pour désigner la déviation sexuelle consistant à trouver du plaisir à infliger des souffrances physiques au partenaire, le second en souvenir de Sacher-Masoch pour désigner le plaisir sexuel déterminé, en idée ou en réalité, par des humiliations et des mauvais traitements infligés par une femme844. Contrairement à une idée répandue, Krafft-Ebing ne parle pas de souffrance physique à cet égard : il dit même que les masochistes ont horreur de l’idée de flagellation. Il voyait dans cette dernière une conduite tout à fait différente et qui n’appartenait pas nécessairement à la pathologie sexuelle. La première classification de Krafft-Ebing distinguait quatre classes d’anomalies sexuelles : absence de pulsion sexuelle ; renforcement pathologique de la pulsion sexuelle ; date d’apparition anormale de la pulsion sexuelle (soit trop tôt, soit trop tard dans la vie) ; perversions : sadisme, nécrophilie et « sentiment sexuel inversé »845. Dans les éditions suivantes de Psychopathia Sexualis, il modifia plusieurs fois cette classification pour retenir finalement deux groupes principaux : le premier, les anomalies selon la fin (sadisme, masochisme, fétichisme et exhibitionnisme), le second, les anomalies selon l’objet (homosexualité, pédophilie, zoophilie, gérontophilie et auto-érotisme). Krafft-Ebing donna une impulsion puissante à la connaissance de la pathologie sexuelle, et, après 1880, les études à ce sujet se multiplièrent, surtout en Allemagne. En 1899, Magnus Hirschfeld fondait la première revue spécialisée, le Jahrbuch fur sexuelle Zwischenstufen, et il fut le premier à établir une distinction radicale entre l’homosexualité et le travestisme. Entre autres études, citons celles d’Iwan Bloch, de Lôwenfeld, de Marcuse, de Moll et celles des ethnologues allemands sur la psychopathologie sexuelle comparée. En France, Lasègue avait déjà présenté la première étude psychiatrique sur l’exhibitionnisme en 1877846. Alfred Binet créa le mot « fétichisme » et consacra une étude à cette déviation847. Un des élèves de Charcot, Chambard, en 1881, parla pour la première fois de zones érogènes, terme qui fut repris par Krafft-Ebing et qui devait trouver plus tard sa place en psychanalyse848. En Angleterre, Havelock Ellis se fit surtout connaître par sa grande compilation intitulée Études sur la psychologie sexuelle.

Les études de Krafft-Ebing et des autres suscitèrent un vif intérêt qui s’étendit assez rapidement ; à un large public qui, nous l’avons vu, disposait déjà d’un grand nombre de romans traitant de questions sexuelles. Contrairement à la légende assez répandue de nos jours qui voudrait nous faire croire que cette époque se caractérisait par un obscurantisme sexuel, il n’existait alors, du moins sur le continent européen, aucune entrave à la publication, à la diffusion et à la lecture de ces ouvrages ; c’est à cette époque aussi qu’apparurent un peu partout des ouvrages populaires sur la sexualité. En Allemagne, par exemple, un livre de Bôlsche, La Vie amoureuse dans la nature, décrivant en détail l’infinie variété des processus de reproduction à travers le règne animal, fut un succès de librairie849. Des critiques s’élevèrent, il est vrai, contre cet afflux de littérature sexuelle, mais la véritable signification de ces critiques est souvent méconnue de nos jours. Moritz Benedikt rapporte que, lors de la publication de la Psychopa-thia Sexualis de Krafft-Ebing, il lui fallut intervenir auprès de la commission de la British Medico-Psychological Association pour qu’elle n’exclue pas Krafft-Ebing, qu’elle avait élu membre honoraire de l’Association850. Ce qu’on reprochait à Krafft-Ebing, ce n’était pas d’avoir publié son ouvrage, c’était de l’avoir laissé vendre à tous sans discrimination. Benedikt écrivait : « De nos jours les élèves des lycées de filles sont mieux informées des perversions sexuelles que nous ne l’étions nous-mêmes comme jeunes médecins. » Benedikt ajoute que Mantegazza, professeur italien qui avait publié lui aussi un livre de sexologie à grand succès traduit en plusieurs langues, se justifiait en disant qu’il lui fallait bien trouver d’autres sources de revenus, vu la modicité de sa rémunération de professeur. Assurément, il a été difficile dès le début de faire le partage entre la vulgarisation scientifique et la pornographie. Moritz Benedikt et d’autres reprochaient en outre aux nouveaux « sexologues » d’avoir donné naissance à une sorte de « romantisation » de la perversion sexuelle. Alors que dans le passé les déviants sexuels étaient pour ainsi dire mis hors la loi, on les décrivait souvent maintenant comme des infortunés subissant des souffrances inouïes. A cet égard également, le partage n’était pas toujours net entre les écrits des psychiatres professionnels et ceux de déviants sexuels essayant de défendre leur cause.

On discutait beaucoup à cette époque du caractère inné ou acquis de ces déviations sexuelles. On note, là encore, une différence de perspective selon le champ d’activité des intéressés. Pour les éducateurs, le problème était simple : ils voyaient dans l’homosexualité la conséquence quasi naturelle de certaines circonstances défavorables marquant les adolescents et les jeunes gens. D en était de même dans l’armée, la marine et les prisons. Krafft-Ebing, expert médico-légal, qui avait eu l’occasion d’étudier les cas les plus graves d’anomalies sexuelles soumis aux tribunaux et qui avait été influencé par la théorie de la dégénérescence de Morel et Magnan, était porté à attribuer les perversions sexuelles les plus graves à un facteur constitutionnel. Au début, bien des psychiatres partagèrent cette opinion ; mais l’idée que des causes psychologiques pouvaient être à l’origine des perversions sexuelles faisait progressivement son chemin. On fit remonter l’origine de maintes perversions à un événement particulier de l’enfance. Rousseau avait déjà raconté comment une fessée qu’il avait reçue d’une jeune femme à l’âge de 8 ans avait été le point de départ de ses anomalies sexuelles. Binet, sans dénier tout rôle à une prédisposition congénitale, relevait dans l’histoire de ses fétichistes certains événements qui avaient donné à la perversion sa forme caractéristique. En 1894, Féré rapporta l’histoire de deux femmes qui, dans leur première enfance, avaient été l’objet d’attouchements sexuels de la part de domestiques, sans conséquences immédiates, mais chez qui était apparue ultérieurement, à la suite d’événements épuisants, une déviation sexuelle851. Féré pensait que la séduction sexuelle exercée sur de jeunes enfants pouvait avoir les mêmes effets. En 1901, Moll dénonça le danger des châtiments corporels infligés à de jeunes enfants, estimant qu’ils pouvaient devenir source de stimulation sexuelle chez le maître, chez les condisciples assistant au châtiment, et surtout chez l’enfant puni sur qui cette expérience pouvait exercer une influence durable852.

Theodor Meynert affirmait que certaines situations vécues dans la petite enfance pouvaient engendrer plus tard des déviations sexuelles853. Son expérience clinique, dit-il, l’avait conduit à admettre que l’homosexualité avait toujours une origine acquise. A titre d’exemple, il rapporte l’histoire d’un homme incliné à l’homosexualité et dont la mère, jeune veuve, avait souvent invité de jeunes garçons de l’âge de son fils pour lui tenir compagnie, tout en laissant paraître ses propres sentiments érotiques à leur égard. Il lui suffisait dès lors de suivre l’exemple de sa mère pour se sentir attiré par son propre sexe. Meynert rapporte aussi l’histoire d’un nécrophile dont la déviation remontait à son travail dans une morgue où il avait éprouvé sa première excitation sexuelle à la vue de cadavres de femmes nues.

L’idée s’imposa de plus en plus que les troubles sexuels pouvaient avoir leur source dans des causes psychologiques inconscientes remontant à l’enfance. Dal-lemagne parla de poussées génitales inconscientes survenant vers l’âge de 5 ou 6 ans, et qui servent plus tard de substratum à nos sentiments et à nos volitions854. Ribot proposa, en 1896, une classification des troubles sexuels en fonction de leur origine : causes anatomiques et physiologiques ; causes d’ordre sociologique (internats, prisons, casernes, navires au long cours) ; causes psychologiques inconscientes du type de celles décrites par Dallemagne, expressions d’une sous-personnalité inconsciente influençant la personnalité consciente ; causes psychologiques conscientes (l’imagination construisant un thème érotique, un peu comme elle le ferait d’un thème artistique ou scientifique)855.

L’hypothèse d’une psychogenèse des perversions sexuelles conduisit tout naturellement à des tentatives de traitement psychothérapique. Tel fut le cas d’un patient de Charcot et Magnan qui, à l’âge de 6 ans, avait vu des soldats se masturber et qui depuis lors n’était excité qu’à la seule vue des hommes, sans manifester aucun intérêt pour les femmes856. Le traitement consista à substituer l’image d’une femme nue à celle d’un homme nu, et, au bout de quelques mois, le patient fut capable de relations satisfaisantes avec une femme. Vingt ans plus tard, Magnan publia une catamnèse de ce cas : le patient avait acquis la conviction que son « obsession » n’était pas invincible et après s’être longuement efforcé de créer des associations nouvelles, hétérosexuelle, il fut capable de se marier sans jamais retomber dans ses anciennes habitudes857.

Entre 1880 et 1900, on s’intéressa de plus en plus aux manifestations déguisées de l’instinct sexuel, celles auxquelles Ideler, Neumann, Sar"us et d’autres s’étaient déjà intéressés. Le rôle joué par l’instinct sexuel dans l’hystérie semblait aller de soi pour la plupart des médecins jusqu’à Briquet qui, nous l’avons vu, le niait expressément dans son manuel de 1859. Après lui, les opinions à ce sujet furent assez partagées. Nous pouvons observer à ce propos une de ces dissociations curieuses dont l’histoire de la science nous fournit tant d’exemples : tandis que la plupart des neurologues se ralliaient aux vues de Briquet et de Charcot, les gynécologues continuaient à admettre la psychogenèse sexuelle de l’hystérie. Nous avons vu au chapitre m comment le gynécologue américain A.F.A. King, après avoir adopté la théorie de Binet de la double personnalité des hystériques, avait défini ces deux personnalités comme le « moi reproducteur » et le « moi autoconservateur »858. Si une femme décide de dire « non » aux exigences des fonctions reproductrices, l’hystérie risque fort de se manifester, à moins que son besoin d’activité soit entièrement absorbé par la lutte pour la vie. Parmi les neurologues, cependant, Moritz Benedikt n’accepta pas la théorie de Briquet : il affirma en 1864 que l’hystérie résultait de troubles sexuels fonctionnels et non pas physiques859. En 1868, il étaya cette théorie d’observations cliniques sur les rapports entre l’hystérie et les troubles de la libido (ainsi qu’il l’appelait) en publiant quatre cas d’hystérie masculine qu’il attribuait à de mauvais traitements subis dans l’enfance, et qu’il estimait justiciables d’une psychothérapie860. En 1891 et dans les années suivantes, il décrivit ce qu’il appelait la « seconde vie », affirmant l’existence et l’importance d’une vie secrète chez bien des gens, en particulier chez les femmes, et soulignant le rôle pathogène d’un secret qui, selon lui, concernait presque toujours tel ou tel aspect de la vie sexuelle du patient861. Benedikt donnait des exemples d’états hystériques graves rapidement guéris par la confession de ces secrets pathogènes, ce qui procurait au patient la possibilité de régler ensuite tous ses problèmes.

Quant à l’autre forme de névrose alors très répandue, la neurasthénie, la plupart des spécialistes l’attribuaient encore habituellement à la masturbation, mais on pensa aussi de plus en plus à d’autres causes sexuelles, en particulier au coïtus interruptus862. Alexander Peyer, médecin de Zurich, citait une douzaine d’auteurs qui partageaient cette opinion avec lui. Peyer attribuait également une variété d’asthme à divers troubles de la sphère sexuelle, en particulier, à nouveau au coïtus interruptus863.

On discutait aussi fréquemment des différentes réactions susceptibles de se manifester quand les instincts sexuels ne trouvaient pas à se satisfaire – outre les manifestations psychotiques et névrotiques classiques. Le criminologue autrichien Hanns Gross s’intéressa particulièrement à ce problème, parce qu’il pensait que l’instinct sexuel frustré pouvait, dans certaines circonstances, devenir le point de départ d’actes criminels et que les enquêteurs judiciaires devaient donc être informés des divers masques sous lesquels pouvait se cacher la sexualité864. L’un d’eux, disait-il, est la fausse piété ; un autre est l’ennui, c’est-à-dire un vide intérieur que la vie, même la plus active, est incapable de remplir. Il en décrivait un troisième, la « vanité morbide », et un quatrième, le ressentiment. On discutait aussi beaucoup pour savoir si l’abstinence sexuelle pouvait être nocive. La plupart des auteurs pensaient qu’elle l’était. Krafft-Ebing, cependant, était l’un des rares à penser que l’abstinence sexuelle n’était nocive que lorsque les individus étaient prédisposés : ses effets pouvaient alors aller de la simple agitation ou de l’insomnie à de véritables hallucinations865.

On discutait tout autant des métamorphoses normales ou supérieures de l’instinct sexuel. Chose curieuse, Gall, promoteur d’une psychologie fondée sur l’étude des instincts, n’en rejetait pas moins cette idée, s’exclamant : « Qui oserait faire dériver la poésie, la musique et les arts graphiques d’un état des organes de la génération ? »866. Ostwald, dans ses biographies de grands savants, soulignait que leur vie amoureuse n’avait eu que fort peu d’importance et n’avait exercé aucune influence sur leurs découvertes867. Mais Metchnikoff, suivi par la majorité des auteurs, croyait en l’importance de la sexualité sur la créativité des génies et avait réuni de nombreux documents à ce sujet868.

Certains allèrent même plus loin, attribuant une origine sexuelle au sentiment du beau. Espinas présente une théorie du sentiment esthétique issu de la compétition entre les mâles pour séduire les femelles, recourant au plumage, au chant et aux danses, et des efforts des femelles cherchant à se rendre séduisantes pour les mâles869. Nietzsche écrivait que « chaque forme de beauté incite à la reproduction – c’est là son effet spécifique depuis la plus basse sensualité jusqu’à la plus haute spiritualité »870. Steinthal estimait qu’au cours de son ascension depuis le monde animal, l’homme avait vu une partie de son instinct sexuel transformée en sens de la beauté871. Moebius proclamait que tout ce que nous trouvons beau dans la nature dérive de l’instinct sexuel et que le sentiment esthétique lui-même est directement en rapport avec lui872. Santayana affirmait que l’instinct sexuel irradiait jusque dans la religion, la philanthropie, l’amour de la nature et des animaux, ainsi que dans le sentiment esthétique873. Naumann disait que « la vie sexuelle est la source primitive et toute-puissante de toute activité esthétique comme de tout plaisir »874. Yijô Him, plus modéré, voyait dans l’instinct sexuel l’un des quatre facteurs fondamentaux à l’origine de l’art et attribuait à l’érotisme une fonction de sélection dans l’évolution et de stimulant affectif875. Rémy de Gourmont estimait que ni les hommes ni les femmes n’étaient beaux en eux-mêmes, la femme encore moins que l’homme. Si le corps féminin était devenu l’incarnation de la beauté, c’était par suite d’une illusion sexuelle de l’homme876. Bref, cette idée de l’origine sexuelle du sentiment de beauté se retrouvait un peu partout et s’accordait parfaitement à l’esprit général de l’époque.

On entreprit aussi, à cette même époque, d’étudier les étapes de l’évolution de l’instinct sexuel, dans l’histoire de l’espèce humaine et dans la vie de l’individu. En 1894, Dessoir décrivit l’évolution de l’instinct sexuel chez les jeunes. Ils passent, dit-il, par une phase d’indifférenciation, suivie d’une phase de différenciation les conduisant soit normalement à l’hétérosexualité, soit anormalement à l’homosexualité. Des perturbations dans ce processus de différenciation peuvent mener à des anomalies sexuelles, mais le sentiment sexuel peut aussi en rester à une étape tellement « embryonnaire » que l’individu ne fait aucune discrimination sexuelle et qu’il peut se sentir attiré par tout corps vivant chaud, y compris celui d’un animal. Il convient de faire la différence entre les homosexuels authentiques et ceux qui en sont restés à une phase d’indifférenciation, qui peuvent se sentir attirés par l’un et l’autre sexe. Albert Moll, dans Recherches sur la libido sexuelle116, reprit l’idée de Dessoir d’une phase d’indifférenciation sexuelle avant la puberté, précédant la phase de différenciation877 878. Soit dit en passant, le mot « libido » avait souvent été employé auparavant par certains médecins qui affectionnaient l’emploi de mots latins. Pour eux il signifiait simplement le désir sexuel. Meynert879 l’utilisa occasionnellement, Benedikt880 et Krafft-Ebing881, bien plus fréquemment, et des auteurs moins connus, tels Effertz882 et Eulen-burg883, l’utilisaient très couramment. C’est Moll qui lui conféra, semble-t-il, sa signification plus large d’instinct sexuel dans son sens évolutif. Freud se réfère d’ailleurs à Moll à cet égard.

En 1886, le philosophe français Arréat émettait l’opinion que l’instinct sexuel pourrait n’être qu’une composante d’un instinct plus général, tout comme l’acte sexuel n’est qu’un moment de l’instinct sexuel lui-même884. Dans un couple marié, autour d’un noyau de pure sexualité, se crée un halo d’amour conjugal plus large qui reste imprégné, néanmoins, de sentiments sexuels. L’amour des parents pour leurs enfants comporte plus qu’un amour strictement parental : le père est jaloux de sa fille, plus souvent même que la mère n’est jalouse de son fils. Le sentiment inverse se retrouve déjà chez l’enfant, dans l’avidité sensuelle avec laquelle le nourrisson tète sa mère ou les jeunes enfants embrassent leurs parents. Arréat rapporte le cas d’une fillette de 6 à 7 ans qui se roulait dans le linge sale que son père absent envoyait à la maison pour être lavé, en disant : « Ça sent papa ! » Il cite aussi Perez et bien d’autres sur le rôle de la sexualité dans les expressions affectives de jeunes frères et sœurs. Le geste le plus banal de politesse (surtout de la part d’un homme à l’égard d’une jeune femme) et de « pure amitié » comporte toujours une nuance sexuelle. L’instinct sexuel contribue énormément, dit-il, à développer les sentiments sociaux. Dans ce contexte, on pourrait voir dans les anomalies sexuelles un arrêt du développement, au sens de Lombroso.

De ce qui précède il ressort qu’aux environs de 1900 la psychologie et la psychopathologie sexuelles étaient en plein développement depuis une vingtaine d’années et avaient fait de nombreuses acquisitions que la nouvelle science de la sexologie cherchait à synthétiser.

L’étude des rêves

En raison de l’importance que la théorie et l’interprétation des rêves devaient prendre dans la psychologie dynamique, il convient de s’enquérir de leur évolution entre 1880 et 1900. Cette période décisive donna lieu, en effet, à de nombreuses recherches sur les rêves. Mais pour en comprendre la signification, il nous faut revenir quelques décennies en arrière.

Nous nous souvenons que le Romantisme accordait une très grande importance aux rêves, que presque tous les romantiques avaient, soit une théorie complète à ce sujet, soit à tout le moins des idées dispersées dans leurs œuvres et que la plupart de ces auteurs insistaient sur le processus créateur dont témoignent les rêves. Ennemoser885 disait que « l’essence du rêve est une vie potentielle d’un génie ». Troxler886 allait jusqu’à dire que le rêve était un processus plus fondamental que l’état de veille, voulant exprimer par là, semble-t-il, que le processus onirique sous-jacent à la vie consciente est un processus continu dont nous ne prenons conscience qu’à travers nos rêves nocturnes. La conception romantique des rêves trouve son expression la plus achevée chez von Schubert dont nous avons brièvement résumé les idées au chapitre rv.

Après le déclin du Romantisme, l’ère du positivisme conduisit à ne voir dans les rêves qu’un sous-produit insignifiant de l’activité cérébrale automatique et désordonnée durant le sommeil. C’est à cette époque, pourtant, que parurent les travaux de trois grands pionniers de l’exploration des rêves – ceux de Schemer, de Maury et de Hervey de Saint-Denys. Ces travaux jouèrent un rôle fondamental dans l’élaboration ultérieure d’une théorie du rêve entre 1880 et 1900 et même, plus tard encore, dans les théories du rêve de Freud et de Jung.

Ceux qui proposaient d’étudier les rêves mirent progressivement au point un ensemble de techniques d’investigation, fondées sur l’observation, l’expérimentation et la direction volontaire des rêves ; on s’aperçut que l’observation était possible, soit lors de l’endormissement, soit à la faveur du réveil, provoqué ou spontané. Après s’être éveillé il convient de rester dans le silence et le calme, cherchant à se rappeler son rêve et prêt à le consigner immédiatement par écrit. Hervey de Saint-Denys ne se contente pas d’écrire ses rêves, mais s’efforce de les dessiner. Ceux qui s’intéressent ainsi aux rêves notent qu’ils peuvent facilement s’entraîner à s’en souvenir parfaitement. Maury inaugura la méthode de production expérimentale de rêves et Hervey de Saint-Denys celle de leur direction volontaire.

Le livre de Schemer », La Vie du rêve, parut en 1861, unique volume d’une série de huit projetée, qui devaient rendre compte de huit découvertes concernant la vie psychique887. Ce livre n’a jamais été très populaire. Certains lui reprochaient le caractère romantique de son introduction sur l’âme qui se révèle dans les rêves « comme un amant à sa bien-aimée ». D’autres étaient rebutés par la sécheresse du texte et par une propension, qui leur semble excessive, pour la classification. Ajoutons qu’il s’agit d’un ouvrage très condensé, de surcroît très difficile à trouver, et l’on comprendra qu’il soit si rarement lu de nos jours. Schemer commence son investigation par ce que nous appellerions aujourd’hui une phénoménologie des rêves. Dans les rêves, dit-il, la lumière exprime la pensée claire et la vigueur de la volonté, tandis que le clair-obscur exprime des sentiments imprécis. D décrit aussi les différentes étapes que connaît le rêve, lors de l’endormissement, du sommeil profond et de l’éveil. En ce qui concerne l’organisation interne du rêve, il distingue la décentralisation (que nous appellerions aujourd’hui dissolution ou régression) et les manifestations positives de l’imagination onirique. Son idée essentielle, c’est que l’activité psychique s’exprime directement en un langage symbolique, d’où la possibilité d’interpréter les rêves. Il propose un système d’interprétation fondé sur une théorie assez plausible, résultat d’observations objectives prolongées.

Certains de ces symboles sont déterminés par une stimulation mentale, d’autres par une stimulation corporelle. Les sentiments religieux s’expriment sous forme de révélations octroyées par un maître respecté, les impressions intellectuelles sous forme de discussion entre égaux, la sensation de vitalité amoindrie sous forme de vision d’un malade, etc. Schemer consacre une bonne partie de son livre à analyser les symboles jaillis de sensations corporelles. Certains symboles correspondent à tel organe déterminé ; ils ne sont pas arbitraires, mais sont découverts par expérience. Schemer étudia la corrélation entre les rêves et les maladies organiques du rêveur ou les modifications fonctionnelles lors de l’éveil. Il découvrit, par exemple, que des rêves de vol exprimaient un hyper-fonctionnement des poumons ; des rêves de trafic intense dans les mes exprimaient parfois des modifications cardiaques ou circulatoires. Selon Schemer, il est un symbole onirique fondamental : l’image d’une maison, expression symbolique du corps humain, les différentes parties de la maison représentant autant de parties du corps ; il rapporte l’histoire d’une femme qui s’était couchée avec de violents maux de tête et qui rêva qu’elle était dans une pièce dont le plafond était couvert de toiles d’araignée qui grouillaient de grosses araignées répugnantes.

Schemer consacre une douzaine de pages aux symboles se rapportant aux organes sexuels. Il cite, à titre de symboles masculins, les hautes tours, les pipeaux, les clarinettes, les couteaux et les armes pointues, les chevaux en pleine course et les oiseaux voletant pris en chasse ; parmi les symboles sexuels féminins il note une cour étroite et une montée d’escalier.

Après Schemer, plusieurs auteurs, se référant ou non à lui, décrivirent les mêmes symboles se rapportant aux mêmes parties du corps888. Dans son interprétation des symboles sexuels, Freud lui-même se réfère à Schemer, mais les symboles de Freud sont des unités de signification plus abstraites et indépendantes des conditions physiologiques. Le livre de Schemer donna aussi lieu à des prolongements assez inattendus. Friedrich Theodor Vischer établit un parallélisme entre le symbolisme, mis en lumière par Schemer, et le symbolisme architectural des temples de l’ancienne Égypte et de l’Inde, qui semblent avoir été conçus comme des représentations symboliques du corps humain. Récemment encore le temple de Louqsor a été l’objet de spéculations semblables889. Les idées de Schemer furent aussi le point de départ d’une nouvelle conception de l’esthétique, exprimée d’abord par Robert Vischer, puis développée par Friedrich Theodor Vischer890. Nous avons tendance à projeter (hineinversetzen) nos sensations corporelles sur des choses, ainsi qu’en témoignent certaines expressions (par exemple, un « arbre nain »), à l’état de veille aussi bien que dans les rêves. L’empathie (FÀnfühlung) artistique repose sur une impulsion obscure à nous unir à d’autres êtres (en langage moderne nous parlerions de projection de notre image corporelle sur d’autres êtres ou représentations).

L’ouvrage classique de Maury, Le Sommeil et les rêves, parut la même année que celui de Schemer, mais à la différence de ce dernier il fut souvent réédité891. Maury se livra à des expériences sur lui-même, recourant à deux méthodes d’exploration des rêves. Il s’entraîna d’abord à consigner ses rêves par écrit dès son réveil, s’attachant à noter toutes les circonstances susceptibles d’avoir entraîné tel rêve. Il fut frappé par la grande sensibilité de ses rêves à tout changement de régime alimentaire ou de conditions atmosphériques. Il crut aussi observer que les hallucinations hypnagogiques fournissaient l’« embryogenèse » des rêves nocturnes. Son autre méthode consista à faire des expériences de stimulation sensorielle. Son assistant lui faisait par exemple respirer un parfum pendant son sommeil, et Maury rêvait qu’il était au Caire, dans la boutique d’un marchand de parfums. Son assistant faisait du bruit avec des instruments métalliques, et Maury rêvait qu’il entendait le tocsin annonçant qu’une révolution venait d’éclater.

Maury comprit que la stimulation sensorielle ne rendait pas compte de la plupart des rêves. Ses observations prolongées et les notes détaillées de ses rêves le conduisirent à réduire la part de l’imagination et de la créativité dans les rêves. Il comprit que la plupart des choses qu’il croyait avoir imaginées dans ses rêves n’étaient que des souvenirs oubliés, remontant parfois à sa première enfance. Maury pensait aussi que la rapidité des rêves devait dépasser largement celle de la pensée à l’état de veille.

L’ouvrage de Maury inaugura l’étude de la stimulation expérimentale des rêves. John Mourly Vold, en Norvège, entreprit des expériences sur lui-même et sur ses étudiants : en liant les membres, il induisait des rêves de mouvement (le rêveur se voyait bouger lui-même ou voyait bouger quelqu’un d’autre)892. Notons en passant que cette observation servit de base théorique au concept de « réponses kinesthésiques » de Hermann Rorschach dans son test des taches d’encre. Santé de Sanctis critiqua les expériences de Maury en faisant valoir que le simple fait de s’attendre à avoir des rêves d’un certain genre suffisait à provoquer des rêves aptes à confirmer la théorie du rêveur-expérimentateur—critique qui s’appliquait à tous ceux qui se livraient à des expériences sur les rêves893.

Le troisième grand pionnier de la psychologie des rêves fut le marquis Hervey de Saint-Denys (1823-1892), professeur de langue et de littérature chinoises au Collège de France. Son livre, Les Rêves et les moyens de les diriger, qu’il publia anonymement en 1867, est une des études les plus complètes et les plus minutieuses qu’un auteur ait jamais publiée sur ses propres rêves894. C’est aussi un des livres les plus cités, mais les moins lus, parce qu’il est devenu extrêmement rare. Freud notait qu’il n’avait jamais réussi à s’en procurer un exemplaire. Cette rareté est d’autant plus regrettable qu’il s’agit des résultats de toute une vie d’exploration des rêves menée à bien par un auteur qui ouvrait de nouvelles voies que peu d’hommes ont été capables de suivre.

Dans la première partie, Hervey de Saint-Denys raconte comment, à l’âge de 13 ans, il eut l’idée de reproduire un rêve curieux qu’il avait fait la nuit précédente. Il fut assez content du résultat et commença un album dans lequel il consigna tous ses rêves. Il nota qu’il était de plus en plus à même de s’en souvenir, si bien qu’au bout de six mois il n’en oubliait pratiquement plus aucun. Mais il finit par être si absorbé par cette entreprise qu’il n’était plus capable de penser à autre chose et qu’il en eut des maux de tête – aussi dut-il y renoncer pendant quelque temps. Il s’y remit par la suite et continua à noter et à reproduire ses rêves tout au long des vingt années suivantes. Il dit n’avoir jamais omis de noter un seul rêve durant toute cette période, remplissant ainsi 22 cahiers de notes avec ses rêves de 1 946 nuits. Hervey décrit les étapes successives de l’entraînement auquel il se livra pour parvenir à diriger ses rêves. D’abord, quelques mois après le début de son exploration, il était devenu conscient qu’il était en train de rêver. Puis il fut capable de se réveiller à volonté pour noter ses rêves intéressants. Plus tard encore, il fut capable de se concentrer à volonté sur telle partie du rêve qu’il souhaitait explorer plus profondément. Enfin il fut capable de diriger au moins une partie de ses rêves, tout en reconnaissant certaines limites à cette maîtrise. Pour donner un seul exemple, Hervey souhaitait rêver de sa propre mort et dirigea son rêve de façon à se trouver au sommet d’une tour d’où il se jetterait – mais il se trouva rêvant qu’il était dans la foule des spectateurs regardant un homme qui venait de se jeter du sommet d’une tour.

Dans la seconde partie de son ouvrage, Hervey se livre à un examen critique des théories du rêve antérieures, tout en présentant un matériel important issu de sa propre expérience. Il se demande d’abord d’où viennent les images des rêves. Sur ce point il confirme l’observation de Maury selon laquelle le rôle de la mémoire est bien plus important que nous ne serions portés à le croire. Comme Maury, il cite des images oniriques qui lui apparaissaient absolument neuves, mais dont il put retrouver, par hasard, l’origine, dans ses souvenirs enfouis – ainsi les images oniriques ne sont habituellement que la reproduction de clichés-souvenirs. A la question : « Pourquoi les rêves apparaissent-ils souvent confus et absurdes ? », Hervey répond que la perception elle-même à l’origine du rêve peut avoir été rapide et confuse. Le rêve peut aussi devenir obscur du fait de la superposition de deux ou plusieurs clichés-souvenirs. Enfin, ce peut être le fait d’une « abstraction », c’est-à-dire que telle qualité est abstraite de son objet propre pour être attribuée à un autre. Ce que Hervey appelle abstraction et superposition correspond à ce que nous appellerions aujourd’hui déplacement et condensation. La conversation entre plusieurs personnes, qui se retrouve elle aussi assez fréquemment dans les rêves, exprime, selon Hervey, un conflit intérieur du rêveur.

Les images-souvenirs ne rendent cependant pas compte de tout le matériel des rêves – selon Hervey. L’imagination créatrice y joue également un rôle. Bien qu’il rapporte une fois l’histoire d’un problème d’échecs résolu en rêve, il souligne surtout les créations imaginatives du rêve. Bon nombre de ses rêves témoignent effectivement d’une haute qualité poétique et d’une grande beauté. Dans l’un d’eux, Hervey se contemple dans un miroir magique, se voyant ainsi vieillir jusqu’à devenir un vieillard d’une laideur effrayante – sur quoi il se réveille effrayé. Un autre de ses rêves anticipe curieusement sur un épisode de L’Homme invisible de H.G. Wells. Plus remarquables encore, ces rêves que l’on pourrait appeler archétypiques, selon la terminologie jungienne, et qui, effectivement, pour le lecteur moderne, sembleraient empruntés à l’un des ouvrages de Jung.

Hervey apporta également sa contribution à l’étude expérimentale des rêves. Tandis que Maury s’était contenté d’étudier de simples stimulations sensorielles et les réponses oniriques qui y correspondaient, Hervey imagine une technique de « solidarité remémorative », c’est-à-dire une sorte de conditionnement du rêve. Lors d’un séjour d’une quinzaine de jours dans une contrée très pittoresque, il avait mis chaque jour une goutte d’un certain parfum sur son mouchoir, jusqu’à son retour à Paris. Plusieurs mois plus tard, il demanda à son assistant de répandre quelques gouttes de ce parfum sur son oreiller pendant son sommeil. Douze jours après il rêva effectivement du Vivarais – la région où il avait passé ses vacances – et, en se réveillant, il s’aperçut que le parfum avait été répandu sur son oreiller cette nuit-là. Il imagina ensuite des expériences plus compliquées. Lors d’un bal où il dansa avec deux dames, il avait demandé aux musiciens de toujours jouer un air donné quand il danserait avec chacune d’elles. Quelque temps plus tard, il s’arrangea pour que ces airs fussent joués par une boîte à musique pendant son sommeil et il s’aperçut que chacune des deux valses suscitait l’image onirique de la dame avec qui il l’avait dansée.

Hervey a eu le mérite d’attirer l’attention sur la plasticité du processus onirique. Mais la technique qu’il avait imaginée pour maîtriser et diriger consciemment ses propres rêves s’avéra si difficile qu’il n’eut que fort peu d’imitateurs. L’un d’eux fut le psychiatre et poète hollandais Frederik Van Eeden, qui entreprit, en 1896, d’étudier ses rêves grâce à une technique voisine de celle de Her-vey. Comme Hervey, auquel il se réfère, Van Eeden dit qu’il a pris conscience de ses rêves avant d’être à même de les diriger à volonté. Il publia d’abord ses observations à travers un roman, La Fiancée de la nuit895, car il hésitait à assumer la paternité de ses découvertes, en raison de leur caractère insolite. Il en rendit pourtant compte dans une communication à la Société de recherche psychique dans laquelle il distinguait différents types de rêves, entre autres les « rêves démoniaques » où il avait affaire à des êtres non humains, indépendants, capables d’agir et de parler896. Il fit aussi l’expérience de « rêves lucides » où il se proposait de rencontrer des morts avec qui il avait été hé. Il affirmait aussi avoir pu transmettre un message subliminal à un médium, par l’intermédiaire d’un rêve lucide. Les expériences de Hervey ont peut-être bien inspiré le roman de George du Maurier, Peter Ibbetson, grand succès des années 1890, où deux amants qui se trouvent séparés découvrent un moyen pour se rencontrer chaque nuit dans leurs rêves, et se mettent à explorer ensemble le monde de leur enfance, celui de leurs ancêtres et celui des siècles passés897. La vie onirique de Robert Louis Stevenson, que nous avons mentionnée au chapitre m, pourrait être qualifiée de direction semi-consciente898. Il raconte qu’il a fait appel à son « petit peuple » (ou « brownies ») pour l’aider à écrire ses romans. Il est assez étrange qu’après Hervey de Saint-Denys le pouvoir plastique des rêves – conscient ou inconscient – ait été à ce point négligé, à quelques exceptions près, par ceux qui s’attachaient à l’étude des rêves899.

L’œuvre de ces trois pionniers, Schemer, Maury et Hervey de Saint-Denys, influença l’étude ultérieure des rêves, au cours du dernier tiers du XIXe siècle. Durant cette période, de nombreuses recherches sur les rêves furent accomplies par des auteurs pour la plupart oubliés aujourd’hui et rarement mentionnés par les historiens, à l’exception de Binswanger900. Strümpell, professeur à l’université de Leipzig, se demandait pourquoi le monde des rêves était si différent de celui de la vie éveillée et proposa la réponse suivante : quand nous nous réveillons, nous sommes incapables de situer le rêve dans notre passé ou dans notre présent et o’est pourquoi l’homme a tendance à chercher le sens de son rêve dans l’avenir901. A la question : « Pourquoi le rêveur croit-il que son rêve est réel ? », il répond que l’âme rêvante construit un « espace onirique » dans lequel se trouvent projetés les souvenirs et les images ; les perceptions y paraissent authentiques parce que la différence entre l’objectif et le subjectif ainsi que le sens de la causalité se sont évanouis. A la question : « Pourquoi oublions-nous si facilement nos rêves ? », Strümpelî répond en soulignant la fragilité, l’imprécision et l’incohérence de la plupart de nos images oniriques, ajoutant qu’il faudrait plutôt nous demander pourquoi nous nous souvenons de tant de nos rêves. D attirait aussi l’attention sur le rôle des images verbales.

Le livre de Volkelt, L’Imagination onirique, reproche aux études antérieures sur les rêves d’avoir accordé trop d’importance aux processus négatifs et de n’avoir pas suffisamment mis en lumière (à la seule exception de Schemer) l’élément positif, l’imagination onirique902. Ces auteurs accordaient également trop d’importance, estime-t-il, au rôle des associations, sans tenir suffisamment compte du fait, souligné par Schemer, que l’imagination onirique transpose directement en symboles certaines sensations corporelles. Volkelt rapporte plusieurs exemples de rêves personnels confirmant la conception symbolique de Schemer. Loin d’admettre, comme la plupart des romantiques, que dans le rêve l’âme échappe à ses attaches corporelles, Volkelt estime, au contraire, qu’elle tombe sous une dépendance plus étroite du corps. La perception de notre corps comme un tout se réalise très différemment dans nos rêves et dans notre vie éveillée. Volkelt aborde ici le problème de la modification de notre image corporelle dans nos rêves.

La même année, en 1885, paraissait l’étude de Friedrich Theodor Vischer, analyse minutieuse du processus permettant au rêveur de s’abandonner à ses images et de retrouver ainsi dans ces images son propre reflet903. Il développe les idées de Schemer dans la perspective de leur application possible à la théorie de l’esthétique.

En 1876, c’est Hildebrandt qui publie son étude sur les rêves et leur utilisation dans la vie904. A cet égard, il distingue quatre possibilités. D’abord la beauté de certains rêves peut être d’un réel réconfort pour le rêveur. En second lieu, le rêve présente au rêveur une image agrandie de ses tendances morales. La parole de l’Écriture : « Quiconque se met en colère contre son frère est un meurtrier » trouve sa confirmation dans les rêves où le rêveur commet un acte immoral qui le consterne quand il s’éveille. En y regardant de plus près, il s’apercevrait que le rêve n’était que la réalisation imagée d’une pensée immorale naissante. Hildebrandt en conclut qu’un homme parfaitement moral ne ferait jamais un rêve impur. En troisième lieu, le rêve peut nous donner un aperçu clair sur certaines choses que nous avons perçues obscurément à l’état de veille, par exemple que quelqu’un s’apprête à faire du tort au rêveur. Il y a, enfin, ces rêves qui annoncent une maladie – de tels exemples ont souvent été rapportés depuis Aristote – et ceux qui nous informent de l’état physiologique de notre corps, tels que les a décrits Schemer.

Notons en passant que les réflexions de Hildebrandt sur la responsabilité morale du rêveur ont été reprises par Josef Popper qui, dans un curieux essai, décrit comment, que nous soyons éveillés ou endormis, c’est toujours la même personne qui a les mêmes pensées et sentiments – aussi, s’il est des aspects cachés ou impurs dans une personne, ses rêves prendront un aspect vide de sens ou absurde905. Nous reconnaissons là, en germe, l’idée qui deviendra la pierre angulaire de la théorie freudienne des rêves.

Binz, en 1878, attira l’attention sur le rôle des agents chimiques ou toxiques dans la genèse des rêves906. Certaines substances chimiques suscitent des rêves spécifiques, ainsi les rêves engendrés par l’opium, l’atropine, l’alcool, le haschisch et l’éther. Selon Binz, ceux qui ont étudié le rêve ont surestimé les éléments psychologiques, négligeant trop les facteurs physiologiques.

Robert introduisit un nouveau point de vue907. La nature, selon lui, ne fait rien sans nécessité. Si le rêve existe, c’est donc qu’il remplit une fonction nécessaire. Quelle pourrait bien être cette fonction ? Robert suppose qu’il s’agit d’un processus d’élimination cérébrale dont nous percevons le reflet sous forme de rêve. Aussi, la question n’est pas que l’homme « puisse » rêver, il « faut » qu’il rêve, afin d’éliminer les images qui encombrent son esprit ; il en est ainsi dès que surabondent les perceptions extérieures ou les images issues de notre imagination. Il en va surtout ainsi des perceptions ou idées confuses qui n’ont pas été suffisamment élaborées. Cette élimination se fait par un processus que Robert appelle le travail du rêve (Traumarbeit), qui permet à ces perceptions ou idées soit d’être incorporées à nos souvenirs, soit d’être oubliées. Nous percevons ces images éliminées sous la forme d’images oniriques. Ce sont « les copeaux de l’atelier de l’esprit ». D’où cette conséquence importante : « une personne à qui l’on enlèverait sa capacité de rêver présenterait tôt ou tard des troubles mentaux », et le type de trouble mental serait déterminé par le type de préoccupations non éliminées par les rêves. Robert donne l’exemple de deux marchands recevant une lettre et négligeant de la lire. Le premier marchand se heurte à de graves difficultés dans ses affaires, alors que le second vient juste de s’en sortir. Dès lors ils sont d’humeur très différente, ce qui se reflétera dans leurs rêves. Mais à supposer que ces marchands ne soient pas capables de se libérer l’esprit grâce à leurs rêves, le premier versera dans un délire de persécution, le second dans un délire de grandeur.

Yves Delage, biologiste français, consacra plusieurs années à l’étude des rêves. Il publia une première esquisse de sa théorie en 1891908. Il entreprit son exploration dans une perspective assez originale : quelles sont les choses dont nous ne rêvons pas ? Il s’aperçut que les choses qui nous préoccupent le plus pendant la journée n’apparaissent pas dans les rêves, pas plus que les événements importants de notre vie. Les amoureux, par exemple, ne rêvent pas l’un de l’autre avant le mariage, pendant leur lune de miel, ni quelque temps après. C’est seulement plus tard, quand ils se sont habitués l’un à l’autre, qu’ils rêvent aussi l’un de l’autre. A la question : « De quoi rêvons-nous effectivement ? », Delage répond que la plupart de nos images oniriques se rapportent à des pensées ou des actes inachevés ou à des perceptions insaisissables, provenant habituellement de la journée précédente. (Il ne semble pas que Delage ait eu connaissance des écrits de Robert.) Delage n’exclut pas pour autant que les rêves puissent être suscités par une stimulation sensorielle réelle, selon la description de Maury. La psychologie de Delage est une psychologie énergétique-dynamique, dans la ligne de Herbart. Nos impressions, dit-il, sont des « accumulateurs d’énergie » ; en d’autres termes, chacune comporte sa propre charge d’énergie – et c’est en fonction d’elle qu’elles se repoussent ou s’inhibent les unes les autres. Bien que dans nos rêves dominent les pensées ou les images inachevées récentes, des impressions complètes peuvent également y trouver leur expression si elles sont pourvues d’une charge d’énergie particulièrement forte. C’est précisément ce qui se passe dans les cauchemars. Mais le rêve témoigne aussi d’une activité indépendante qui va, en ordre décroissant, de la rêverie diurne au demi-rêve, et du rêve partiellement dirigé au rêve ordinaire. Par ailleurs, le rêve ne consiste pas seulement en des images récentes non modifiées. A cet égard, Delage mentionne deux processus déjà décrits par Maury et Hervey de Saint-Denys. L’un est la fusion de plusieurs représentations en une seule image, l’autre, l’attribution d’une action commise par un individu à un autre sujet (en termes modernes, condensation et déplacement). En outre, le rêve peut reprendre non seulement des souvenirs récents, mais aussi des souvenirs très anciens. Les souvenirs anciens resurgissent par un jeu d’associations avec des souvenirs plus récents, et l’on peut parfois reconstruire de longues chaînes de ces associations (comme Maury reconstruisait des chaînes d’associations verbales). Delage pensait que de telles chaînes d’associations devaient nécessairement exister dans nos rêves.

Ce bref exposé nous montre que ceux qui s’intéressaient aux rêves entre 1860 et 1899 avaient déjà découvert la plupart des notions que Freud et Jung intégreront dans leurs synthèses – ainsi qu’un certain nombre d’autres idées auxquelles, jusqu’ici, on n’a pas accordé suffisamment d’attention. Dans les théories de Freud, on reconnaîtra l’influence de Maury, de Schemer, de Strümpell, de Volkelt et de Delage. Quant à Jung, sa théorie des rêves rappelle davantage celles de von Schubert et des romantiques, et entretient parfois des ressemblances frappantes avec celle de Hervey de Saint-Denys.

L’exploration de l’inconscient

Dans les dernières décennies du xixe siècle, la notion philosophique de l’inconscient, telle que l’avaient développée Schopenhauer et von Hartmann, était extrêmement populaire et la plupart des philosophes contemporains admettaient l’existence d’une vie mentale inconsciente. Les psychologues étaient en quête de preuves scientifiques et, à cet égard, les années 1880 à 1900 apportèrent une contribution décisive. A nouveau, il nous faut revenir quelque peu en arrière pour situer le problème dans son véritable contexte. Depuis des siècles, bien des penseurs admettaient qu’une partie de la vie psychique échappe à la connaissance humaine consciente. Aux xvif et xvnf siècles, cette idée fut l’objet d’une attention renouvelée. Au XIXe, ce fut l’un des problèmes les plus débattus, qui allait devenir finalement une des pierres angulaires de la psychiatrie dynamique moderne. L’approche spéculative traditionnelle, qui fut encore celle des romantiques, est désormais complétée par l’approche expérimentale et l’approche clinique909.

L’approche spéculative était celle des philosophes panthéistes et des mystiques de l’Inde et de la Grèce, du Vedanta, de Plotin, de Denys l’Aréopagite, de maints mystiques du Moyen Age, de Boehme, de Schelling, des philosophes de la nature, comme Schopenhauer, C.G. Carus et von Hartmann. Notons cependant que les arguments mis en avant par ces philosophes étaient eux-mêmes de plus en plus de nature psychologique. Ce fut Leibniz qui proposa la première théorie de l’inconscient, appuyée sur des arguments purement psychologiques910. Il attira l’attention sur les « petites perceptions », c’est-à-dire celles qui se situent en deçà du seuil de perception, tout en jouant un rôle important dans notre vie mentale. Herbart reprit à Leibniz les concepts de perceptions inconscientes et de seuil, mais dans une perspective dynamique911. Herbart concevait le seuil de la conscience comme le lieu d’un combat incessant entre une multitude de représentations changeantes. Les plus fortes repoussent les plus faibles en dessous de ce seuil, tandis que les représentations ainsi refoulées cherchent à émerger à nouveau, et, pour ce faire, s’associent souvent à d’autres représentations. En dessous du seuil, les représentations obscures constituent une sorte de chœur accompagnant le drame qui se joue au niveau conscient. Sous-jacent à ce seuil, nous retrouvons aussi toute la masse de nos aperceptions, faisceau compact et organisé de représentations inconscientes. Qu’une nouvelle perception soit retenue ou non dépendra de son aptitude à s’intégrer à cette masse d’aperceptions et de son assimilation plus ou moins facile. Herbart proposa des formules mathématiques régissant les rapports de forces entre les représentations. Bien que sa théorie de l’inconscient fût essentiellement spéculative, elle exerça une grande influence sur la psychologie allemande du XIXe siècle, jusqu’à Griesinger et à la conception psychanalytique de Freud. Hering adopta une approche biologique spéculative : la mémoire, selon lui, est une fonction générale de la matière organisée, aussi existe-t-il, outre la mémoire individuelle, une mémoire de l’espèce dont l’instinct est une des manifestations. En Angleterre, le romancier Samuel Butler exprima des idées similaires, développées plus tard par Richard Semon, Hans Driesch et Eugen Bleuler.

Fechner, avec sa psychophysique, inaugura l’approche expérimentale dans l’étude de l’inconscient912. Pour vérifier son hypothèse métaphysique sur les relations entre l’esprit et le corps, il entreprit, aux environs de 1850, une longue série d’expériences sur la relation mathématique entre l’intensité des stimulations et l’intensité des perceptions. Dans son évaluation de l’intensité des perceptions, il conféra des valeurs négatives à celles qui se situaient en deçà du seuil de perception. Il estima cependant que la différence entre l’état de veille et le sommeil n’était pas essentiellement une différence d’intensité de certaines fonctions mentales. C’était comme si les mêmes activités mentales étaient jouées alternativement sur différentes scènes (remarque qui fut au point de départ de la conception freudienne topographique de l’esprit). Tandis que Fechner et ses disciples s’efforçaient de mesurer les perceptions inconscientes, Helmholtz découvrait le phénomène de T « inférence inconsciente » : nous percevons les objets, non tels qu’ils impressionnent nos organes des sens, mais « tels qu’ils devraient être »913. La perception est une sorte de reconstruction instantanée et inconsciente de ce que notre expérience passée nous a appris sur tel objet. Elle ne se contente pas d’ajouter à la sensation, elle en abstrait également, ne retenant des données sensorielles que ce qui est utilisable pour notre connaissance des objets.

Chevreul imagina une nouvelle approche expérimentale914 après avoir montré que les mouvements de la baguette divinatoire et du pendule résultaient de mouvements musculaires dont le sujet n’avait pas conscience, eux-mêmes engendrés par des pensées inconscientes. Chevreul étendit sa recherche aux mouvements des « tables tournantes » : ce ne sont pas les « esprits », disait-il, qui meuvent ces tables, mais les mouvements musculaires inconscients des participants. Les prétendus messages délivrés par les « esprits » ne sont que l’expression des pensées inconscientes du médium915. Le concept de pensées inconscientes de Chevreul, pensées s’exprimant dans des mouvements inconscients, sera appliqué ultérieurement aux phénomènes du « cumberlandisme » (c’est-à-dire la lecture de pensée) et de l’écriture automatique. Galton conçut une autre approche expérimentale en inventant son test des associations verbales. Il s’aperçut que les réponses ne survenaient pas au hasard, mais qu’elles se rapportaient aux pensées, aux sentiments et aux souvenirs de l’individu916. Les disciples de Galton négligèrent pourtant ces aspect du test des associations verbales et C.G. Jung fut le premier à l’utiliser pour détecter les représentations inconscientes. Enfin, Narziss Ach, qui aborda directement le problème de l’activité inconsciente dans la pensée et la volonté au moyen d’une série d’expériences de laboratoire bien conduites, démontra expérimentalement le rôle joué par des tendances inconscientes, déterminantes dans l’exécution de nos actes de volonté et de pensée conscients917.

La nouvelle forme prise par la recherche parapsychologique en Angleterre fournit encore une autre voie d’approche. Dans les années 1870, l’université de Cambridge vit surgir un mouvement d’exploration des profondeurs insoupçonnées de l’esprit, en particulier des phénomènes de clairvoyance, de prédiction de l’avenir et des prétendues communications avec les morts. Après une longue période d’association informelle, le physicien William Barret fonda, en 1882, la Society for Psychical Research, en collaboration avec un pasteur, le Révérend Stainton Moses, un philosophe, Henry Sidgwick, et un jeune humaniste, Frederick Myers qui devait jouer le rôle le plus important au cours des vingt premières années d’existence de la Société918. Myers partait de la question philosophique : « L’univers est-il favorable à l’homme ? » Pour trouver une réponse satisfaisante à cette question, il fallait, pensait-il, répondre au préalable à cette autre : « La vie humaine se prolonge-t-elle au-delà de la tombe ? » permettant un développement et un achèvement ultérieurs. Le problème de la survie après la mort était ainsi mis au premier plan dans la recherche parapsychologique. Dans ce contexte, surgirent bien d’autres problèmes et Myers estima qu’il fallait entreprendre une analyse exhaustive des problèmes de l’hypnose et du dédoublement de la personnalité, mais aussi des autres phénomènes parapsychologiques habituels, avant de tenter une approche objective du problème de la communication avec les esprits des morts. Il entreprit un examen critique de toute la littérature traitant de ces sujets. Les résultats de cette enquête, auxquels s’ajoutèrent ceux de ses propres recherches parapsychologiques et de celles de ses collègues, furent rassemblés dans un ouvrage encyclopédique qui ne fut publié qu’après sa mort, en 1903919. Myers ne se contenta donc pas de recherches parapsychologiques, mais contribua grandement à systématiser la notion d’inconscient. Dans la perspective de Myers, le « soi subliminal » (ainsi qu’il l’appelait) remplit des fonctions inférieures et supérieures. Les fonctions inférieures se manifestent dans les processus de dissociation décrits par les psychopathologistes, et les fonctions supérieures se révèlent dans certaines œuvres géniales que l’on pourrait interpréter comme le « jaillissement subliminal » de riches sources d’informations, de sentiments et de réflexions sous-jacentes à la conscience de l’esprit créateur. Myers pensait que ces fonctions supérieures permettaient aussi occasionnellement à l’esprit humain d’entrer en communication avec les esprits des morts. Myers parlait encore d’une troisième fonction de l’inconscient, qu’il appelait la fonction mythopoïétique, c’est-à-dire la tendance de l’inconscient à édifier des constructions imaginatives. B est regrettable que Myers n’ait pas poussé jusqu’à leurs dernières conséquences les implications de cette notion particulièrement féconde.

L’approche clinique dans l’exploration de l’inconscient avait été largement utilisée tout au long du XIXe siècle, puisqu’une grande partie du travail des magnétiseurs et des hypnotiseurs n’était qu’une investigation clinique de l’inconscient – encore que ces recherches aient été habituellement menées d’une façon assez peu systématique, souvent sans grand esprit critique ou sans faire une distinction assez nette entre les notions expérimentales et la théorie.

En France, la publication de Charles Richet en 1875 renouvela l’intérêt porté à ces recherches920. Au début des années 1880, quand Charcot et Bernheim inaugurèrent l’étude clinique de l’hypnose, on assista à un flot ininterrompu de recherches et de publications. Héricourt fit, en 1889, le point sur le problème de l’inconscient, tel qu’il apparaissait à cette époque : ü déclara que l’activité inconsciente de l’esprit était une vérité scientifique dont la réalité ne faisait aucun doute, attribuant à Chevreul le mérite d’en avoir fourni la preuve expérimentale921. Héricourt cite, parmi les manifestations quotidiennes de la vie inconsciente, les habitudes et les instincts, les souvenirs oubliés revenant spontanément à l’esprit, certains cas de problèmes résolus durant le sommeil, les mouvements inconscients à contenu et signification psychologiques, ainsi que les sentiments de sympathie et d’antipathie inexplicables. Même dans notre vie quotidienne et diurne, notre esprit conscient reste soumis à l’inconscient. Des suggestions nous viennent du dehors, non seulement dans les expériences hypnotiques, mais aussi bien à l’état de veille, et nous les transformons en pensées et en sentiments que nous imaginons être nôtres. L’hystérie, la médiumnité et l’écriture automatique nous fournissent d’autres preuves de l’activité de l’inconscient. Les relations entre le conscient et l’inconscient peuvent prendre trois formes : 1. Normalement il s’agit d’une collaboration pacifique, l’inconscient se contentant du rôle d’auxiliaire silencieux. 2. Mais une sorte de brouille peut s’établir, l’inconscient s’organisant alors en « personnalité seconde » ; c’est ce qui se produit temporairement dans l’hypnose et à l’état permanent chez des malades comme Félida. 3. Enfin, l’inconscient peut entrer en rébellion ouverte contre le conscient, aboutissant à une lutte plus ou moins prolongée et diverses manifestations comme les impulsions, les phobies et les obsessions. La folie s’empare du sujet quand le conscient succombe sous les attaques de l’inconscient.

Entre 1889 et 1900, l’exploration clinique de l’inconscient fit de grands progrès. Janet publia en 1889 son Automatisme psychologique, dont l’influence, ainsi que nous le verrons au chapitre suivant, fût considérable et domina longtemps l’exploration de l’inconscient. Il poursuivit plusieurs années encore ses recherches dans cette ligne. Pendant ce temps, Breuer et Freud publiaient en 1893 leur mémorable article intitulé « Le mécanisme psychique des phénomènes hystériques », puis leurs Études sur l’hystérie, en 1895. Nous y reviendrons plus longuement au chapitre vu. A la même époque, Floumoy menait à Genève, en toute indépendance, des recherches d’une grande originalité.

Théodore Floumoy (1854-1920), médecin, philosophe et psychologue, disciple de Wundt, fut nommé professeur de psychologie à l’université de Genève en 1891. Il était rompu aux techniques de la psychologie expérimentale et entreprit de les appliquer aux problèmes de la parapsychologie ; il prit comme maximes ce qu’il appelait le principe de Hamlet (« Tout est possible ») et celui de Laplace (« Le poids de la preuve doit être proportionné à l’étrangeté du fait »). Il étudia longuement les médiums de Genève. En décembre 1894, Floumoy fut invité à une séance où un médium, Catherine Muller, faisait étalage de ses capacités. Il fut frappé d’entendre le médium rapporter certains événements qui s’étaient produits dans sa propre famille assez longtemps auparavant, et il se demandait comment elle pouvait en avoir eu connaissance. Mais Floumoy ne se hâta pas de tirer une conclusion théorique. Il mena une enquête minutieuse sur les antécédents du médium et découvrit ainsi que jadis ses propres parents et ceux du médium avaient été temporairement en relation, si bien qu’elle pouvait avoir entendu parler de ces événements, puis les avoir oubliés. Floumoy assista régulièrement aux séances que donnait Catherine Muller, et, à partir de ce moment, sa médiumnité subit un changement notable922. Elle tombait maintenant dans un véritable état somnambulique et sa personnalité se métamorphosait : elle réactualisait prétendument des scènes de ses vies antérieures. Floumoy étudia systématiquement son médium pendant cinq années. Catherine Muller, plus connue sous le pseudonyme d’Hélène Smith, était une femme élégante, de grande taille ; elle était alors âgée de 30 ans et travaillait comme vendeuse dans un grand magasin. Elle était une adepte fervente du spiritisme et n’accepta jamais le moindre paiement pour ses activités de médium. Le cercle de ses admirateurs recevait ses paroles comme des révélations d’un autre monde, tandis que les sceptiques n’y voyaient que duperie. Floumoy récusa l’une et l’autre explication, affirmant qu’une explication naturelle était possible. Il commença par analyser les trois cycles du médium. Dans le premier, elle reproduisait sa prétendue vie antérieure où elle aurait été une princesse indienne du XVe siècle. Dans le second cycle, elle revivait des scènes de la vie de Marie-Antoinette, qu’elle disait être une autre de ses vies antérieures. Dans le cycle martien, elle prétendait connaître en détail la planète Mars, ses paysages, ses habitants et sa langue, qu’elle parlait et écrivait. Floumoy retrouva une bonne partie de ces matériaux dans des livres qu’elle avait lus dans son enfance. Dans une Histoire de l’Inde, il retrouva la plupart des détails qu’elle revivait dans son cycle hindou. Floumoy publia les résultats de ces cinq années d’études dans son livre Des Indes à la planète Mars, montrant que les révélations du médium étaient des « romans de l’imagination subliminale » issus de souvenirs enfouis, expressions de ses désirs les plus profonds, et que l’esprit qui était censé diriger Hélène Smith, Léopold, était une sous-personnalité inconsciente du médium923. Chacun de ces cycles, ajoutait Floumoy, était construit sur une « réversion » de sa personnalité à un âge différent : le cycle de Marie-Antoinette la ramenant à l’âge de 16 ans, le cycle hindou à 12, le cycle martien à sa prime enfance. Floumoy concluait : « De même que la tératologie illustre l’embryologie, qui, à son tour, explique la tératologie, et qu’elles contribuent ensemble à jeter quelque lumière sur l’anatomie, de même on peut espérer que l’étude des phénomènes de la médiumnité contribuera un jour à nous donner une vision juste et féconde de la psychogenèse normale. » Cette enquête nous apparaît insuffisante aujourd’hui sur un point, celui du rapport (en langage moderne, le transfert) entre le médium et l’investigateur. Floumoy mentionne à plusieurs reprises dans son livre l’attachement d’Hélène Smith à son égard. Au dire de Claparède, Floumoy avait fort bien compris la nature psychosexuelle de cet attachement mais, par discrétion, il n’y insista pas, sachant que son livre serait lu par le médium et par le cercle de ses familiers924.

La publication de ce livre eut des conséquences inattendues. Floumoy avait montré que la grammaire de la langue « martienne » était calquée sur celle de la langue française, mais un linguiste, Victor Henry, affirma qu’une grande partie du vocabulaire provenait de mots hongrois déformés925. (Le hongrois était la langue maternelle du père du médium.) Hélène Smith rompit avec Floumoy et ses amis spirites. Une riche Américaine lui fit don d’une fortune suffisamment importante pour qu’elle puisse se consacrer entièrement à ses activités médium-niques. Ce fut là un coup fatal pour sa santé mentale. Elle abandonna son métier, rompant ainsi le dernier lien avec la réalité, et vécut dans un isolement presque total, entrant dans l’état somnambulique pour peindre des tableaux mystiques926. Après sa mort, ces tableaux furent exposés à Genève et à Paris927.

Telles furent les recherches les plus connues de Floumoy sur l’inconscient. Elles indiquent bien l’orientation de sa pensée. Il s’efforçait surtout d’éviter toute hypothèse non indispensable concernant les processus parapsychologiques. Il réussit à rapporter une bonne partie de ces phénomènes à des souvenirs enfouis dans l’inconscient (pour désigner ce phénomène il créa le mot de « cryptomné-sie »). Il démontra, de même, l’origine psychologique, bien qu’inconsciente, de certains messages spirites928. Floumoy s’appliqua en outre à explorer les diverses fonctions de l’inconscient, à commencer par l’activité créatrice. Il rapporte le cas d’une jeune mère qui, de temps à autre, dictait des fragments philosophiques qui dépassaient nettement le champ de ses intérêts et de son savoir929. En second lieu, l’inconscient assume des fonctions protectrices. Floumoy cite des cas où l’inconscient fait œuvre d’avertissement, de réconfort ou permet de se sortir d’une situation fausse. L’inconscient joue, en troisième lieu, un rôle compensateur : c’était particulièrement net dans le cas d’Hélène Smith, jeune femme instmite et ambitieuse qui se sentait socialement et financièrement fmstrée, et à qui ces romans de l’imagination subliminale apportaient des satisfactions compensatrices de ses désirs. Enfin ces romans de l’imagination subliminale témoignent aussi de la fonction ludique – ou fonction de jeu – de l’inconscient. Selon Floumoy, cette dernière fonction est essentielle pour une juste compréhension de la psychologie du médium. La plupart des médiums ne cherchent pas à tromper, ils se contentent de jouer, un peu comme les petites filles jouent avec leurs poupées, mais parfois la vie imaginative prend entièrement la domination de la personnalité.

Vers la fin du XIXe siècle, le problème de l’inconscient avait déjà été l’objet de diverses approches, dans plusieurs perspectives. Pour résumer, nous pourrions dire qu’aux environs de 1900 quatre aspects différents de l’activité de l’inconscient avaient été explorés et démontrés : les aspects conservateur, dissociatif, créateur et mythopoïétique.

1. On reconnaissait les fonctions conservatrices dans la reproduction d’un grand nombre de souvenirs, et même de perceptions inconscientes, qui avaient été emmagasinés et que la conscience avait totalement oubliés. On rapportait ainsi des observations de malades qui, lors d’un épisode fébrile, parlaient une langue apprise dans leur enfance et complètement oubliée depuis930. L’hypnotisme fournissait de nombreux exemples d’« hypermnésie » et nous avons vu que de perspicaces explorateurs des rêves, comme Maury et Hervey de Saint-Denys, avaient pu interpréter des images oniriques en apparence nouvelles comme des résurgences de souvenirs enfouis dans l’inconscient. Korsakoff mit en évidence l’action continue de ces souvenirs et perceptions enfouis en rapportant l’histoire d’un patient amnésique qui manifestait des craintes face aux machines électriques, alors même qu’à chaque fois il semblait avoir complètement oublié ses traitements électriques antérieurs931. Floumoy insista sur l’action persistante de la cryptomnésie, montrant comment elle pouvait expliquer certains faits de prétendue clairvoyance ou de télépathie. Vers la fin du xix' siècle, les psychologues et les philosophes discutaient pour ou contre la théorie que tout homme enregistre dans son inconscient la totalité des souvenirs de sa vie.

2. Les fonctions dissociatives de l’inconscient incluaient deux séries de phénomènes. La première comprend les phénomènes psychiques qui ont été conscients avant de devenir automatiques (tel est le cas des habitudes). L’autre se compose de fragments dissociés de la personnalité qui peuvent continuer à mener une existence parasitaire et interférer avec les processus psychologiques normaux. L’exemple classique était celui de la suggestion post-hypnotique. On y classait aussi les phénomènes explorés par Charcot, Binet, Janet, Delbœuf et Myers. Vers 1895, « on admettait, comme allant de soi, que des tendances perturbatrices se frayaient de force un chemin dans l’inconscient »932. Ces observations furent au point de départ des recherches de Janet et de celles de Freud.

3. La fonction créatrice de l’inconscient avait été décrite depuis longtemps par les romantiques, puis, sous une forme plus psychologique, par Galton, enfin, plus tard encore, par Floumoy et Myers933.

4. La fonction mythopoïétique (terme créé, semble-t-il, par Myers) représente une « région moyenne » du moi subliminal, lieu d’une fabrication étrange et incessante de romans intérieurs934.

C’est Floumoy, surtout, qui explora cet aspect de l’inconscient à l’occasion de ses enquêtes sur Hélène Smith et d’autres médiums. Dans cette conception, l’inconscient semble être occupé en permanence à créer des romans et des mythes qui restent parfois inconscients ou ne se manifestent que dans les rêves. Parfois ils peuvent prendre la forme de rêveries diurnes qui évoluent spontanément pour leur propre compte, à l’arrière-fond de la pensée consciente du sujet (interprétation déjà indiquée par Charcot). Parfois ces produits de l’imagination s’expriment extérieurement à travers le somnambulisme, l’hypnose, la possession, la transe du médium, la mythomanie ou d’autres formes de délire. Parfois aussi ces fonctions mythopoïétiques trouvent une expression organique, ce qui fournirait une explication possible de l’hystérie. Il est surprenant toutefois que la notion de fonction mythopoïétique de l’inconscient, qui semblait si riche de promesses, n’ait pas été davantage exploitée.

La Grande Année

Les quinze dernières années du XIXe siècle ne sauraient se comprendre en dehors de l’esprit fin de siècle qui imprégnait toute la vie et la pensée de cette époque. Mais quand le siècle fut près de s’achever, cet esprit fit place à celui de la Grande Année qui devait marquer la clôture du XIXe siècle et ouvrir la voie à une ère nouvelle et inconnue. L’année 1900 prit la valeur d’un symbole, marquant la fin d’un siècle et la naissance d’un nouveau. Les astronomes faisaient évidemment observer que l’année 1900 serait une année comme les autres, mais le sentiment populaire s’obstinait à lui attribuer la signification symbolique que les Aztèques et les Étrusques reconnaissaient déjà à l’année marquant les changements de siècle. C’était au moins l’occasion rêvée pour les philosophes, les éducateurs, les savants et les écrivains de faire le bilan du XIXe siècle, ainsi que d’énoncer leurs prédictions pour le XXe.

Alfred Wallace, dans son Siècle merveilleux, essaya d’apprécier les succès et les échecs du xix'siècle935. Les aspects positifs étaient réunis en un long catalogue de découvertes dans tous les domaines de la science, de la physique et de l’astronomie aux sciences naturelles, y compris la théorie de la sélection naturelle, ainsi que des applications de ces sciences aux modes de transport, à la transmission de la pensée, aux machines allégeant le travail humain, etc. Parmi les aspects négatifs Wallace mentionnait la vaccination – une dangereuse illusion – et son obligation légale – un crime –, le scandaleux délaissement de la phrénologie, qui, prédisait-il, « sera certainement universellement acceptée au XXe siècle » – il y joignait aussi l’hypnotisme et les recherches parapsycholo-giques. Les trois grands fléaux du XIXe siècle avaient été : « le démon de la cupidité », « le pillage de la terre » et « le vampire de la guerre ». Le premier avait eu pour effet d’accroître démesurément la somme de la misère sur cette terre, le second faisait tort à la postérité et le troisième avait fait du monde « le terrain de jeu de six grandes puissances », pour ne pas parler de l’extermination des peuples autochtones. Dans cette perspective, le xxe siècle semblait s’ouvrir sous des auspices assez sombres.

La plupart de ces nouveaux prophètes voyaient l’avenir en fonction de leurs propres intérêts. Buchner, auteur d’ouvrages de vulgarisation scientifique très populaires, prévoyait que le XXe siècle réaliserait tout ce que le XIXe avait laissé inachevé et qu’il opérerait la synthèse entre la science et la vie936. La Suédoise Ellen Key, qui s’était distinguée dans la lutte pour les droits des femmes, annonçait que le xxe siècle prendrait conscience des droits des enfants et se préoccuperait d’assurer leur protection : il serait « le siècle de l’enfant »937. Le socialiste Hertzka décrivait, dans un roman, le monde à venir sous la forme d’un paradis socialiste bénéficiant de toutes sortes de progrès techniques, y compris les voyages en avion938. Haeckel prophétisait la disparition des anciennes religions reposant sur des croyances superstitieuses et l’apparition d’une religion nouvelle, l’Eglise Moniste, fondée sur la science, mais célébrant des rites esthétiques sur le modèle des anciennes cérémonies religieuses939. Les nouveaux temples ne contiendraient ni croix, ni statues de saints, mais de beaux palmiers et des aquariums avec des méduses, des coraux et des étoiles de mer. L’autel serait remplacé par un globe céleste montrant les mouvements des étoiles et des planètes.

Les marxistes ne manquèrent pas de faire des pronostics à partir de leur analyse dialectique. Friedrich Engels écrivait que l’épée de Damoclès de la guerre était suspendue sur l’humanité et que, dès que cette guerre aurait éclaté, tous les traités et toutes les alliances seraient rompus. Ce serait une guerre de races avec les peuples germaniques d’un côté, les peuples latins et slaves de l’autre. Cette guerre engagerait quinze à vingt millions de combattants, et si elle n’avait pas encore éclaté c’était uniquement parce qu’il était complètement impossible d’en prévoir l’issue940.

H.G. Wells s’efforça de faire des prédictions rationnelles à partir d’une analyse approfondie des tendances sociales, politiques et scientifiques de la fin du XIXe siècle941. Il prévoyait un développement extraordinaire de la science et de la technologie ; la mort des chemins de fer, qui seraient remplacés par les automobiles (il estimait le trafic aérien impraticable) ; une expansion prodigieuse des villes ; l’émergence d’une nouvelle classe moyenne composée surtout de techniciens ; la disparition de la classe paysanne et des parasites sociaux, c’est-à-dire à la fois des riches oisifs et des pauvres improductifs ; la disparition des « langues secondaires », ne laissant subsister que l’anglais et le français ; de nouvelles formes de guerres, « monstrueuses poussées et pressions d’un peuple contre un autre », où les droits des civils seraient méprisés. Mais de ces troubles mêmes surgirait un groupe d’« hommes cinétiques », porteurs d’une nouvelle philosophie et d’une nouvelle moralité.

Les plus lus de tous ces ouvrages prophétiques furent peut-être les « romans du XXe siècle » de l’écrivain français Albert Robida, illustrés de gravures fantaisistes montrant des gens habillés à la mode de 1895 au milieu de machines fantastiques et de constructions « modem style »942. Lui aussi prévoyait un développement fabuleux de la science et de la technique ; il était convaincu que toutes les manifestations de la vie dépendraient de l’électricité. Les instituts météorologiques feraient le temps ; les déserts seraient irrigués et toutes les terres non utilisées seraient récupérées et peuplées. Des villes surgiraient partout. La population de Paris atteindrait onze millions d’habitants. On assisterait à une circulation incessante à travers des tunnels pneumatiques, ainsi que par avion. Il serait possible de communiquer instantanément avec n’importe qui dans le monde entier, grâce au « télé », c’est-à-dire un téléphone associé à une sorte de miroir permettant de voir son interlocuteur. Les gens ne s’écriraient plus, mais s’enverraient des enregistrements. La plupart des livres seraient remplacés par des « phono-livres ». Ce serait une ère de confusion linguistique et culturelle où l’on ne lirait plus les anciens classiques que sous forme condensée. Les femmes n’auraient plus à faire la cuisine : un institut d’alimentation strictement surveillé distribuerait les repas par des tubes pneumatiques. La science permettrait de réentendre des voix du passé, de faire revivre des espèces animales disparues, de produire artificiellement un être humain vivant. La femme serait partout l’égale de l’homme. On verrait surgir une nouvelle féodalité des affaires et des millions de travailleurs connaîtraient un âge de fer. La vie entière serait agitée, harassante, constamment sous pression. On verrait naître de nouvelles formes d’art et de nouveaux sports, comme la chasse sous-marine. Il n’y aurait plus de vie privée parce que la science inventerait des moyens d’espionnage illimités. On assisterait à des guerres terribles où l’on ne se battrait plus pour des idées démodées, mais pour la conquête de marchés commerciaux. Le courage individuel n’aurait plus de sens dans ces guerres où l’on aurait recours aux gaz toxiques et aux microbes. Quelques havres de paix subsisteraient néanmoins. La Bretagne, par exemple, serait transformée en réserve où les Bretons continueraient à vivre comme au xix® siècle, tandis que l’Italie serait transformée en un gigantesque parc d’attractions pour touristes.

Un psychiatre au moins s’essaya à ce jeu. En conclusion d’une histoire des grandes psychoses collectives du xvi* au XIXe siècle, Regnard essaya d’esquisser ce que serait la psychose collective du XXe siècle943. Compte tenu du déclin de la famille, de l’aristocratie et de la religion, du déchaînement des luttes sociales, de la propagation des idéologies révolutionnaires et de l’action pernicieuse de l’alcoolisme, il annonçait : « J’ai peur que la maladie épidémique ne soit, au vingtième siècle, le délire du carnage, la folie du sang et de la destruction. »

En psychologie et en psychiatrie, comme partout ailleurs, on attendait de l’avenir d’importants progrès et peut-être de grandes surprises. En 1892, Janet écrivait : « Plus tard, au vingtième siècle peut-être, tous les malades, depuis le simple rhumatisant jusqu’au paralytique général, auront leur psychologie minutieusement étudiée dans tous ses détails » – affirmation qui apparaissait paradoxale à cette époque944. Bergson déclarait en 1901 : « Explorer l’inconscient, travailler dans le sous-sol de l’esprit avec des méthodes spécialement appropriées, telle sera la tâche principale de la psychologie dans le siècle qui s’ouvre. Je ne doute pas que de belles découvertes ne l’y attendent, aussi importantes peut-être que l’ont été dans les siècles précédents, celles des sciences physiques et naturelles »945.

En même temps, un nouveau terme était devenu fort à la mode, celui de « psychothérapie », d’abord utilisé par certains disciples de Bernheim946. Les écrivains et le public ne tardèrent pas à l’adopter, et l’on s’efforça de conjecturer ce que serait la psychothérapie dans l’avenir947. Van Eeden reconnaissait que l’hypnose et la suggestion ne réussissaient qu’avec des patients des classes inférieures. « Il est inadmissible », ajoutait-il, « qu’une thérapie ne convienne qu’aux seuls malades hospitalisés »948. Il fallait mettre au point une psychothérapie pour gens cultivés : ce serait une méthode non autoritaire, n’entravant en rien la liberté personnelle, se contentant d’expliquer au patient ce qui se passe dans son esprit et mettant en lumière que « toutes les méthodes employées n’agissent qu’à travers la propre psyché du patient ».

Beaucoup d’hommes, en 1900, attendaient ainsi l’apparition d’une nouvelle psychiatrie dynamique, mais peu, apparemment, se rendaient compte qu’elle était déjà née.


700 D’après André Billy, L’Époque 1900,1885-1905, Paris, Tallandier, 1953. Entre 1885 et 1905 il y eut au moins 150 duels politiques, journalistiques et littéraires à Paris, dont deux furent mortels.

701 Muriel Jaeger, Before Victoria, Londres, Chatto and Windus, 1956.

702 Stratheam Gordon et T.G.B. Cocks, A People ’s Conscience, Londres, Constable and Co., 1952.

703 Félix Somary, Erinnerungen aus meinem Leben, Zurich, Manasse-Verlag, 1959.

704 Robert Payne, Zéro, The Story ofTerrorism, New York, The John Day Co., 1950.

705 A. Tokarsky, Voprosy Filosofiy i Psikhologiy, n” 40, Moscou, 1897, p. 93.

706 Elie Metchnikoff, Études sur la nature humaine. Essai de philosophie optimiste, 3e éd., Paris, Masson, 1905, p. 343-373.

707 Ulrich vôn Wilamowitz-Moellendoif, Erinnerungen, 1848-1914, Leipzig, Koehler, 1928, p. 70.

708 Albert Fuchs, Geistige Strômungen in ôsterreich, Vienne, Globus-Verlag, 1949, p. vm.

709 Max Dessoir, Buch der Erinnerungen, Stuttgart, Enke, 1946, p. 217.

710 Otto Lubarsch, Ein bewegtes Gelehrterleben. Erinnerungen und Erlebnisse, Kâmpfe und Gedanken, Berlin, Springer, 1931, p. 107.

711 Moritz Benedikt, Aus meinem Leben. Erinnerungen und Erôrterungen, Vienne, Cari Konegen, 1906, p. 66.

712 Ibid., p. 76-77.

713 Jürgen Thorwald, Die Entlassung, Munich-Zurich, Droemersche Verlagsanstalt, 1960. Trad. franç. : La Fin d’un grand chirurgien, Paris, Albin Michel, 1962.

714 Léon Daudet, « L’invidia littéraire », in Le Roman et les nouveaux écrivains, Paris, Le Divan, 1925, p. 106-111.

715 Dora Stockert-Meynert, Theodor Meynert und seine Zeit, Vienne et Leipzig, Ôsterrei-chischer Bundesverlag, 1930, p. 52. Moritz Benedikt, Aus meinem Leben, op. cit., p. 58.

716 Ulrich von Wilamowitz-Moellendorf, Zukunftsphilologie, 2 vol., Berlin, Bomtrager, 1872-1873. -

717 Erwin Rohde, Afterphilologie, Leipzig, Fritzsch, 1872.

718 « Wenn ein Kopfund ein Buch zusammenstossen, und es klingt hohl, ist denn das aile-mal im bûche ? »

719 René Vallery-Radot, La Vie de Pasteur, Paris, Hachette, 1900.

720 Moritz Benedikt, Hypnotismus und Suggestion, Leipzig et Vienne, Breitenstein, 1894.

721 Henri Piéron, « Grandeur et décadence des Rayons N., Histoire d’une croyance », L’Année psychologique, Xm (1907), p. 143-169.

722 Percival Lowell, Mars and Its Canals, New York, Macmillan, 1906.

723 Auguste Forel, Mémoires, Neuchâtel, La Baconnière, 1941, p. 125. Dans la traduction anglaise (Auguste Forel, Out ofMy Life and Work, Londres, Allen and Unwin, 1937, p. 157), le paragraphe correspondant a été traduit de telle façon que l’incident devient incompréhensible. Dans une notice biographique sur Forel, Hans Steck n’hésite pas à écrire que Bechtereff avait volé la découverte de Forel ; voir Schweizer Archiv fur Neurologie und Psychiatrie, LXV (1950), p. 421-425.

724 Auguste Forel, Mémoires, op. cit., p. 131-133.

725 Pasteur Vallery-Radot, Pasteur inconnu, Paris, Flammarion, 1954, p. 101-102.

726 Wemer Leibbrandt, « Der Kongress », Medizinische Klinik, LVI (1961), p. 901-904.

727 Moritz Benedikt, Aus meinem Leben, op. cit.

728 Voir Cyrus H. Gordon, Forgotten Scripts : How They Were Deciphered and Their Impact on Contemporary Culture, New York, Basic Books, 1968.

729 Geneviève Bianquis (Nietzsche devant ses contemporains. Textes recueillis et choisis, Monaco, Éd. du Rocher, n.d.) a montré que Nietzsche n’était nullement aussi solitaire que le voudrait la légende et qu’il avait, au contraire, des amis extrêmement dévoués.

730 Erich F. Podach, Friedrich Nietzsche ’s Werke des Zusammenbruchs, Heidelberg, Wolfgang Rothe, 1961. Trad. franç. : L’Effondrement de Nietzsche, Paris, Gallimard, 1978.

731 Hans M. Wolff, Friedrich Nietzsche, Der Weg zum Nichts, Berne, Francke, Sammlung Dalp, 1956.

732 Ludwig Klages, Die psychologischen Errungertschaften Nietzsches, Leipzig, A. Barthes, 1926.

733 Karl Jaspers, Nietzsche, Einsführung in das Verstàndnis seines Philosophierens, Berlin, De Gruyter, 1936, p. 105-146. Trad. franç. : Nietzsche, Introduction à sa philosophie, Paris, Gallimard, 1950.

734 Alwin Mittasch, Friedrich Nietzsche als Naturphilosoph, Stuttgart, Alfred Krôner, 1952.

735 Thomas Mann, Nietzsche ’s Philosophy in the Light of Contemporary Events, Washington, Library of Congress, 1947.

736 Kurt Heinze, Verbrechen und Strafe bei Friedrich Nietzsche, Versuch einer Deutung und Zusammenschau seiner Gedanken zum Strafrecht, Berlin, De Gruyter, 1939.

737 Friedrich Nietzsche, Morgenrôthe, in Nietzsche Werke, Taschen-Ausgabe, Leipzig, Naumann, 1906, V, n° 523, p. 338.

738 Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches, I, n° 87, op. cit., III, p. 91.

739 Friedrich Nietzsche, Morgenrôthe, op. cit., V, n° 119, p. 123.

740 Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches, I, n° 12, op. cit., III, p. 27.

741 Friedrich Nietzsche, Morgenrôthe, op. cit., VI, n° 312, p. 253-254.

742 Walter Kaufmann, Nietzsche – Philosopher – PsychologistAntichrist, Princeton Uni-versity Press, 1950.

743 Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches, I, n° 107, op. cit., III, p. 110.

744 Friedrich Nietzsche, Jenseits von Gut und Base, IV, n° 75, op. cit., VIII, p. 95.

745 Friedrich Nietzsche, Zur Genealogie der Moral, II, n° 1, op. cit., VIII, p. 343.

746 Friedrich Nietzsche, Jenseits von Gut und Bôse, IV, n° 68, op. cit., VIII, p. 94.

747 Ceci est développé surtout dans Genealogie der Moral, op. cit.

748 Max Scheler, « Ûber Ressentiment und moralisches Werturteil », Zeitschrift fur Pathopsychologie, I (1911-1912), p. 269-368.

749 Gregorio Marafion, « Théorie des ressentiments », Merkur, VI, p. 241-249 ; Tiberius. A Study in Resentment, Londres, Hollis and Carter, 1956.

750 Paul Rée, Der Ursprung der Moralischen Empfindmgen, Chemnitz, Ernst Schmeitz-ner, 1875.

751 Friedrich Nietzsche, Zur Genealogie der Moral, I, n° 11, op. cit., VIH, p. 322.

752 Friedrich Nietzsche, Der Wanderer und sein Schatten, n° 52, op. cit., IV, p. 230-231.

753 Friedrich Nietzsche, Der Antichrist, n' 55, op. cit., X, p. 438.

754 Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches, I, n” 380, op. cit., III, p. 301.

755 Friedrich Nietzsche, Zur Genealogie der Moral, II, n° 16, op. cit., VIII, p. 380-381.

756 Friedrich Nietzsche, Die frôhliche Wissenschaft, n° 344, op. cit., VI, p. 301.

757 Ernst Benz éd., Der Übermensch, Zurich, FJiein-Verlag, 1961. Julius Wolff, « Zur Genealogie des Nietzsche’schen Übermenschen », Verôffentlichungen der Deutschen Akade-mischen Vereinigung zu Buenos Aires, vol. I, n° 2.

758 Fritz Ernst (Die romantische Ironie, Zurich, Schulthess, 1915, p. 125) a montré que cette phrase célèbre se trouvait déjà dans Athenaum de Friedrich Schlegel.

759 Friedrich Nietzsche, Die frôhliche Wissenschaft, n” 49, op. cif./VI, p. 111-112.

760 Telle est l’interprétation suggérée par Lou Andreas-Salomé, Friedrich Nietzsche in sei-nen Werken, Vienne, Cari Konegen, 1894, p. 205.

761 Nietzsche a insisté sur le lien qui unit les deux notions de « surhomme » et de « retour étemel ».

762 W.D. Williams, Nietzsche and the French, Oxford, Basil Blackwell, 1952, p. 100.

763 Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches, I, n” 513, op. cit., III, p. 369.

764 Lou Andreas-Salomé, Friedrich Nietzsche in seinen Werken, op. cit.

765 Sigmund Freud, Selbstdarstellung (1925), in Gesammelte Werke, XI, p. 119-182 ; Standard Edition, XX, 60, V. Trad. franç. : Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1971.

766 Friedrich Nietzsche, Zarathustra, I, « Von den Verachtem des Leibes », op. cit., VII, p. 46-48.

767 Friedrich Nietzsche, « Ailes Klagen ist Anklagen », in Der Wanderer und sein Schat-ten, U, n° 78, op. cit., IV, p. 45.

768 Sigmund Freud, « Ihre Klagen sind Anklagen », in « Trauer und Melancholia », Internationale Zeitschriftflir ârztliche Psychothérapie, IV (1916-1917), p. 288-301.

769 Quelques remarques à ce sujet dans Charles Baudoin, « Nietzsche as a Forerunner of Psychoanalysis », in Contemporary Studies, Londres, Allen and Unwin, 1924, p. 40-43.

770 F.G. Crookshank, Individual Psychology and Nietzsche, Individual Psychology Pamphlets, n° 10, Londres, C.W. Daniel Co., 1933.

771 AJ. Leahy, « Nietzsche interprété par Jung », Études nietzschéennes, I, n° 1, Aix-en-Provence, Société française d’études nietzschéennes, 1948, p. 36-43.

772 Ika Thomese, Romantik und Neu-Romantik, La Haye, Martinus Nijhoff, 1923. Eudo C. Mason, Rilke, Europe and the English-speaking World, Cambridge (G.-B.), Cambridge Uni-versity Press, 1961, p. 67-80.

773 Heinz Mitlacher, « Die Entwicklung des Narziss-Begriffs », Romanisch-germanische Monatsschrift, XXI (1933), p. 373-383.

774 Jules Romains, Souvenirs et confidences d’un écrivain, Paris, Fayard, 1958, p. 15-16.

775 A.E. Carter, The Idea ofDecadence in French Literature, 1830-1900, Toronto, Univer-sity of Toronto Press, 1958, p. 144-151.

776 Max Nordau, Entartung, Berlin, C. Dunker, 1892.

777 Comte Arthur de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, 4 vol., Paris, Fir-min-Didot, 1853-1855.

778 L’expression la mieux connue de ce sentiment se trouve dans l’ouvrage de l’écrivain français Edmond Demolins, A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ?, Paris, Firmin-Didot, 1897.

779 Houston Stewart Chamberlain, Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts, Munich, F. Bruckmann, 1899.

780 Keith G. Millward, L’Œuvre de Pierre Loti et l’esprit « fin de siècle », Paris, Nizet, 1955, p. 11-36.

781 Malwida von Meysenbug, Memoiren einer Idealistin, Berlin, Auerbach, n.d., III, p. 223-234.

782 Cette antithèse a été bien décrite par A.E. Carter, The Idea ofDecadence in French Littérature, op. cit.

783 Édouard Dujardin, Les lauriers sont coupés, Paris, Revue indépendante, 1888.

784 Arthur Schnitzler, Leutnant Gustl, Berlin, S. Fischer, 1901.

785 Jules Claretie, La Vie à Paris (1880), Paris, Victor Havard, 1881, p. 507.

786 Mario Praz, The Romande Agony (traduit de l’italien), Londres, Oxford University Press, 1933.

787 Paul Morand, 1900, Paris, Les Éditions de France, 1931.

788 André Billy, L’Époque 1900,1885-1900, Paris, Tallandier, 1953.

789 Son premier ouvrage fut un plaidoyer contre la peine de mort Emil Kraepelin, Die Abs-chaffüng des Strafinasses, Stuttgart, F. Enke, 1880.

790 Auguste Forel, Riickblick auf mein Leben, Zurich, Europa-Verlag, 1935. L’édition française est souvent plus complète : Mémoires, op. cit.

791 Annemarie Wettley, August Forel, ein Arztleben im Zwiespalt seiner Zeit, Salzbourg, O. Miiller, 1953.

792 Auguste Forel, Rückblick auf mein Leben, op. cit., p. 126-127.

793 Aucune biographie d’Eugen Bleuler n’a été publiée jusqu’ici. Nous avons consulté : Manfred Bleuler, « Eugen Bleuler, die Begründung der Schizophrenie-Lehre », in Gestalter unserer Zeit, IV, Erforscher des Lebens, Oldenburg, Gerhard Stalling, n.d., p. 110-117. Jacob Wyrsch, « Eugen Bleuler und sein Werk », Schweizerische Rundschau, XXXIX (1939-1940), p. 625-627. Manfred Bleuler, « Geschichte des Burghôlzli und der psychiatrischen Universi-tatsklinik », in Zürcher Spitalgeschichte, Regierungsratdes Kantons Zürich, 1951, p. 317-425.

794 En 1852, Morel avait proposé l’expression « démence précoce » pour qualifier les malades dont l’état mental s’altérait gravement, rapidement après la déclaration de la maladie. (B.A. Morel, Études cliniques, 1,1952, p. 37-38). On pensait que toute maladie mentale aboutirait tôt ou tard à un dérangement grave (appelé « démence » bien qu’il lui manquât la connotation actuelle de détérioration intellectuelle). Ainsi l’expression démence précoce signifiait « dégradation mentale rapide ». Plus tard, on l’interpréta à tort comme « démence à un âge précoce ».

795 Eugen Bleuler, Dementia Praecox, oder Gruppe der Schizophrenien, in G. Aschaffenburg, Handbuch der Psychiatrie, spezieller Teil, 4. Abt., I, Vienne, F. Deuticke, 1911.

796 Friedrich Schlegel, « Philosophie des Lebens » (1827), in Schriften und Fragmente, Ernst Behler éd., Stuttgart, Krôner, 1956, p. 245-249.

797 Eugène Minkowski, La Schizophrénie, Paris, Payot, 1927, p. 249-265.

798 L’article d’Adolf Meyer (« Fundamental Concepts in Dementia Praecox », British Medical Journal, II, 1906, p. 757-760, et Journal ofNervous and Mental Disease, XXXTV, 1907, p. 331-336) marque une étape importante dans l’histoire de la psychiatrie.

799 Stewart Paton, « The Care of the Insane and the Study of Psychiatry in Germany », Journal ofNervous and Mental Disease, XXXHI (1906), p. 225-233.

800 Hermann Simon, Krankenbehandlung in der Irrenanstalt, Berlin et Leipzig, De Gruy ter, 1929.

801 A. Grohmann, Technisches und Psychologisches in der Beschaftigung von Nervenk-ranken, Stuttgart, Enke, 1899.

802 André Lalande éd., Vocabulaire technique et critique de la philosophie, 5' éd., Paris, PUF, 1947, p. 246.

803 A. Winkelmann, Einleitung in die Dynamische Physiologie, Gôttingen, Dieterich, 1802.

804 Maurice Martin Antonin Macario, « Mémoire sur les paralysies dynamiques ou nerveuses », Gazette médicale de Paris (1857-1858).

805 Charles-Édouard Brown-Sequard, « Inhibitions et dynamogénie », Académie des sciences (1885).

806 Sigmund Exner, Entwurf zm einer physiologischen Erklürung der psychischen Ers-cheinungen, Leipzig et Vienne, Deuticke, n.d., II, p. 69-82.

807 Georges de Morsier, « Le mécanisme des hallucinations », Annales médico-psychologiques, LXXXVIII (1930), II, p. 365-389 ; « Les hallucinations », Revue d’oto-neuro-ophtalmologie, XVI (1938), p. 244-248.

808 « Toute idée suggérée et acceptée tend à se faire acte. »

809 Henri Aimé, Étude clinique du dynamisme psychique, Paris, Doin, 1897.

810 Jacques Joseph Moreau (de Tours), Du hachisch et de l’aliénation mentale, Paris, Fortin, 1845.

811 Pierre Janet, Névroses et idées fixes, Paris, Alcan, 1898,1, p. 469.

812 Henri Ey et Hubert Mignot, « La psychopathologie de J. Moreau (de Tours)», Annales médico-psychologiques (1947), H, p. 225-241.

813 John Hughlings Jackson, « The Factors of Insanity », Medical Press and Circular (1874), réédité in Selected Writings, Londres, Hodder and Stoughton, 1932,1, p. 411-421. Voir aussi A. Stengel, « The Origin and the Status of Dynamic Psychiatry », British Journal of Medical Psychology, XXVH, Pt. 41 (1954), p. 193-200.

814 Hellmut Walther Brann, Nietzsche und die Frauen, Leipzig, Félix Meiner, 1931, p. 139-140, 207-208. Thomas Mann a transposé cet incident dans son roman Doktor Faustus, Stockholm, Bermann-Fischer, 1947, chap. 16 et 17. Trad. franç. : Le Docteur Faustus, Paris, Albin Michel, 1975.

815 Moebius, Über den physiologischen Schwachsinn des Weibes, Halle, C. Marhold, 1901.

816 Lester Ward cité par Samuel Chugerman, in Lester F. Ward, The American Aristotle, Durham, Duke University Press, 1939, p. 378-395. Ashley Montague, The Natural Superiority ofWomen, Londres, Macmillan, 1953.

817 Jules Michelet, La Femme, in Œuvres complètes, Paris, Flammarion, 1860, vol. XXXIV, p. 605.

818 Cari Spitteler, Imago, Iéna, E. Diederichs, 1906.

819 Novalis, Die Lehrlinge zu Sais (1802), in Schriften, Minor éd., Iéna, Diederichs, 1907, vol. IV. Trad. franç. Les Disciples à Sais, Paris, Bibliothèque des Arts, 1980.

820 Wilhelm Jense, Gradiva, Ein pompejanisches Phantasiesttick, Dresde et Leipzig, Cari Reissner, 1903.

821 Karl Neisser, Die Entstehung derLiebe, Vienne, Cari Konegen, 1897.

822 Laura Marholm, Zur Psychologie der Frau, 2 vol., Berlin, C. Duncker, 1897,1903.

823 Otto Weininger, Geschlecht und Charakter, Vienne, Wilhelm Braunmiiller, 1903.

824 Hugues Rebell, Les Inspiratrices, Paris, Dujarric, 1902. Édouard Schuré, Femmes inspiratrices et poètes annonciateurs, Paris, Perrin, 1908.

825 Emil Reicke, Malwida von Meysenbug, Berlin et Leipzig, Schuster und Loeffler, 1911.

826 Malwida von Meysenbug, Memoiren einer Idealistin, 3 vol., Berlin, Auerbach, n.d. ; Das Lebensabend einer Idealistin, Berlin et Leipzig, Schuster und Loeffler, 1911.

827 Ria Claassen, « Das Frauenphantom des Mannes », Zürcher Diskussionen, Flugblàt-ter aus dem Gesamtgebiet des modemen Lebens, vol. I, n° 4 (1897-1898).

828 Auguste Villiers de L’Isle-Adam, L’Ève future (1886), in Œuvres complètes, Paris, Mercure de France, 1922, vol. I.

829 Jules Michelet, La Femme (1860), in Œuvres complètes, op. cit., vol. XXXIV, p. 13-17.

830 E. Brown-Séquard, « Des effets produits chez l’homme par des injections sous-cutanées d’un liquide retiré des testicules frais de cobayes et de chiens », Comptes rendus hebdomadaires des séances et Mémoires de la Société de biologie, 9e série, I (1899), p. 415-419.

831 P.J.C. Debreyne, Essais sur la théologie morale considérée dans ses rapports avec la physiologie et la médecine, Paris, Poussielgue-Rusand, 1844 ; Moechialogie. Traité sur les péchés contre le sixième et le neuvième commandement du Décalogue, 2' éd., Paris, Poussielgue-Rusand, 1846.

832 Mgr Dupanloup, De l’éducation, 3 vol., Paris, Douniol, 1866. Voir I, p. 86, III, p. 444-460.

833 Jules Michelet, Nos Fils (1869), in Œuvres complètes, Paris, Flammarion, 1895, vol. XXXI, p. 283-588.

834 La fréquence de la masturbation chez les enfants, et de son substitut, la succion du pouce, était également connue des sexologues contemporains. Voir Hermann Rohleder, Vor-lesunguen über Sexualtrieb und Sexualleben des Menschen, Berlin, Fischer, 1941. Albert Fuchs, « Zwei Fàlle von sexueller Paradoxien », Jahrbuch fur Psychiatrie und Neurologie, XXIII (1903), p. 206-213.

835 L’histoire de la pathologie sexuelle a été exposée par Maurice Heine, Confessions et observations psychosexuelles tirées de la littérature médicale, Paris, Crès, 1936, et Annemarie Wettley, Von der « Psychopathia Sexualis » zur Sexualwissenschaft, Stuttgart, Enke, 1959.

836 Thomas Sanchez, De Sancto Matrimonii Sacramento, 3 vol., Anvers, 1607.

837 Alphonse de Liguori, in Œuvres, Paris, Vivès, 1877, IX, p. 217-223.

838 Gilbert Lely, Vie du marquis de Sade, 2 vol., Paris, Gallimard, 1957.

839 Léopold von Sacher-Masoch, Venus in Pelz, Dresde, Dohm, 1901.

840 Henricus Kaan, Psychopathia Sexualis, Lipsiae, Voss, 1844.

841 Dr. Santlus, Zur Psychologie der menschliench Triebe, Neuwied et Leipzig, Heuser, 1864.

842 Pierre Moreau (de Tours), Des aberrations du sens génésique, Paris, Asselin, 1880.

843 C. Westphal, « Die Contrare Sexualenjpfindung », Archivfür Psychiatrie, Il (1870), p. 73-100.

844 Richard von Krafft-Ebing, « Beitrage ztir Kenntnis des Masochismus », Arbeiten aus dem Gesàmmtgebiet der Psychiatrie und Neuropathologie, Leipzig, Barth, 1897-1899, IV, p. 127-131.

845 Richard von Krafft-Ebing, « Über gewisse Anomalien des Geschlechtstriebes », Archiv fur Psychiatrie und Nervenkrankheiten, VH (1876-1877), p. 291-312.

846 Ernest-Charles Lasègue, « Les exhibitionnistes », Union médicale (mai 1877), cité par R. Krafft-Ebing, Psychopathia Sexualis, Stuttgart, Enke, 1893, p. 380.

847 Alfred Binet, « Le fétichisme dans l’amour », Revue philosophique, XII (1877), II, p. 143-167.

848 Ernest Chambard, Du somnambulisme en général, thèse méd. (Paris, 1881), n’ 78, Paris, Parent, 1881, p 55-65.

849 Wilhelm Bôlsche, Das Liebesleben in derNatur, 3 vol., Iéna, Diederichs, 1898-1902.

850 Moritz Benedikt, Aus meinem Leben, Erinnerungen und Erôrterungen, op. cit., p. 163.

851 Charles Féré, « Contributions à l’histoire du choc moral chez les enfants », Bulletin de la Société de médecine mentale de Belgique, LXXIV (1894), p. 333-340.

852 Albert Moll, « Über eine wenigbeachtete Gefahr der Prügelstrafe bei Kindem », Zeitschrift fur Psychologie und Pathologie, III (1901), p. 215-219.

853 Theodor Meynert, Klinische Vorlesungen über Psychiatrie auf wissenschaftlichen Grundlagen, Vienne, Braunmttller, 1889-1890, p. 185.

854 J. Dallemagne, Dégénérés et déséquilibrés, Bruxelles, H. Lamertin, 1894, p. 525-527.

855 Théodule Ribot, La Psychologie des sentiments, Paris, Alcan, 1896, p. 253-255, p. 527.

856 J. M. Charcot et V. Magnan, « Inversion du sens génital », Archives de neurologie, III (1882), p. 53-60, IV, p. 296-322.

857 V. Magnan, « Inversion sexuelle et pathologie mentale », Bulletin de l’Académie de médecine, LXX (1913), p. 226-229.

858 A.F.A. King, « Hysteria », The American Journal of Obstetrics, XXIV, n° 5, (mai 1891), p. 513-532.

859 Moritz Benedikt, « Beobachtung über Hystérie », Reprint de Zeitschriftflirpraktische Heilkunde (1864).

860 Moritz Benedikt, Elektrotherapie, Vienne, Tendler, 1868, p. 413-445.

861 Moritz Benedikt, « Second Life. Das Seelenbinnenleben des gesunden und kranken Menschen », Wiener Klinik, XX (1894), p. 127-138.

862 Alexander Peyer, Der unvollstandige Beischlaf (Congressus Interruptus, Onanismus Conjugalis) und seine Folgen beim mannlichen Geschlecht, Stuttgart, Enke, 1890.

863 Alexander Peyer, Asthma und Geschlechtskrankheiten (Asthma sexuale), Berline Klinik, Sammlung klinischer Vortrâge, n° 9, Berlin, Fischer, 1889.

864 Hanns Gross, Criminalpsychologie, Graz, Langsehner und Lubensky, 1898.

865 Richard von Krafft-Ebing, « Über Neurosen und Psychosen durch sexuelle Absti-nenz », Jahrbuch fur Psychiatrie, VIII (1889), p. 1-6.

866 J.-F. Gall, Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, Paris, Baillière, 1925, III.

867 Wilhelm Ostwald, Grosse Marner, Leipzig, Akademische Verlagsgesellschaft, 1909.

868 Elie Metchnikoff, Souvenirs. Recueils d’articles autobiographiques, Moscou, Éditions en langue étrangère, 1959, p. 261.

869 Alfred Espinas, Des sociétés animales, Paris, Baillière, 1877.

870 Friedrich Nietzsche, Gôtzendammerung, X, 22.

871 H. Steinthal, Einleitung in die Psychologie und Sprachwissenschaft, 2, Aufl. I, Berlin, Diimmler, 1881, p. 351-353.

872 P.J. Moebius, Über Schopenhauer, Leipzig, J.A. Barth, 1899, p. 204-205.

873 George Santayana, The Sense ofBeauty, New York, C. Scribner’s Sons, 1896, p. 57-60.

874 Gustav Naumann, Geschlecht und Kunst, Leipzig, Haessel, 1899.

875 Ytjô Him, Origins of Art, Londres, Macmillan Co., 1900.

876 Rémy de Gourmont, « La dissociation des idées », réédité dans La Culture des idées, Paris, Mercure de France, 1900, p. 98-100.

877 Albert Moll, Untersuchungen überdie Libido Sexualis, Berlin, Komfeld, 1898.

878 Max Dessoir, « Zur Psychologie der Vita Sexualis », Allgemeine Zeitschrift fiir Psychiatrie, L (1894), p. 941-975.

879 Theodor Meynert, Klinische Vorlesungen über Psychiatrie auf wissenschaftlichen Grundlagen, op. cit., p. 195.

880 Moritz Benedikt, Elektrotherapie, op. cit. Le mot « libido » revient neuf fois dans les pages 448 à 454.

881 Richard von Krafft-Ebing, « Über Neurosen und Psychosen durch sexuelle Absti-nenz », loc. cit. Le mot « libido » revient trois fois dans les pages 1 à 6.

882 Otto Effertz, Über Neurasthénie, New York, 1894.

883 Albert Eulenburg, Sexuale Neuropathie, génitale Neurosen und Neuropsychosen der Mànner und Frauen, Leipzig, Vogel, 1895.

884 Lucien Arréat, « Sexualité et altruisme », Revue philosophique, XXII (1886), II, p. 620-632.

885 Joseph Ennemoser, « Das Wesen des Traumes ist ein potentielles Geniusleben », in Der Magnetismus im Verhaltnis zurNatur und Religion, Stuttgart et Tübingen, Cotta, 1842, p. 335-336.

886 Ignaz Troxler, Blicke in das Wesen des Menschen, Aarau, Sauerlânder, 1812.

887 Karl Albert Schemer, Das Leben des Traums, Berlin, Heinrich Schindler, 1861.

888 Des « rêves cardiaques », avec des symboles semblables à ceux de Schemer, se retrouvent, par exemple, chez FJ. Soesman, « Rêves organo-génésiques », Annales médico-psychologiques, LXXXVI (1928) (II), p. 64-67 ; Jean Piaget, La Formation du symbole chez l’enfant, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1959, p. 213 ; Marcel Deat, « L’interprétation du rythme du cœur dans certains rêves », Journal de psychologie, XVIII (1921), p. 555-557.

889 R.A. Schwaller de Lubies, Le Temple de l’homme, Apet du Sud à Louqsor, 3 vol., Paris, Caractères, 1958.

890 Robert Vischer, Über das optische Formgefühl, Leipzig, Credner, 1873.

891 Alfred Maury, Le Sommeil et les rêves, Paris, Didier, 1861 ; éd. revue et augmentée, 1878.

892 John Mourly Vold, « Einige Expérimente über Gesichtssbilder im Traume », Dritter Intemationaler Kongress für Psychologie in München (1896), Munich, J.F. Lehmann, 1897 ; Über den Traum. Experimental-psychologische Untersuchungen, O. Klemm éd., Leipzig, Barth, 2 vol., 1910-1912, p. 338.

893 Santé de Sanctis, Die Traume, Medizin-psychologische Untersuchung, trad. de l’italien, Halle, Marhold, 1901.

894 Marie-Jean-Léon Hervey de Saint-Denys, Les Rêves et les moyens de les diriger, Paris, Amyot, 1867.

895 Frederik Van Eeden, De Nachtbruid (1909), trad. angl. : The Bride of Dreams, New York et Londres, Mitchell Kennerley, 1913.

896 Frederik Van Eeden, « A Study of Dreams », Proceedings of the Society for Psychical Research, LXVH, n” 26 (1913), p. 413-461.

897 George du Maurier, Peter Ibbetson, New York, Harper, 1891.

898 Robert Louis Stevenson, « A Chapter on Dreams », in Across the Plains, Londres, Chatto and Windus, 1898, chap. 8.

899 Georges Dumas, « Comment on gouverne les rêves », Revue de Paris, XVI (1909), p. 344-367.

900 Ludwig Binswanger, Wandlungen in der Auffassung und Deutung des Traumes, von den Griechen bis zur Gegenwart, Berlin, Springer-Verlag, 1928.

901 A. Strümpell, Die Natur und Entstehung der Tratime, Leipzig, Von Veit und Co., 1874.

902 Johannes Volkelt, Die Traum-Phantasie, Stuttgart, Meyer und Zeller, 1875.

903 Friedrich Theodor Vischer, Der Traum (1875), réédité dans Altes und Neues, Stuttgart, AdolfBonz, 1882,1, p. 187-232.

904 F.W. Hildebrandt, Der Traum und seine Verwertung fur’s Leben. Eine psychologische Studie, Leipzig, Reinboth, n.d.

905 Lynkeus (pseudonyme de Joseph Popper), Phantasien eines Realisten, Dresde, Reiss-ner, 1899, II, p. 149-163.

906 C. Binz, Über den Traum. Nach einem 1876 gehaltenen ôffentlichen Vortrag, Bonn, Adolph Marcus, 1878.

907 W. Robert, Der Traum als Natumotwendigkeit erklürt, 2e éd., Hambourg, Hermann Seippel, 1886, p. 13-17.

908 Yves Delage, « Essai sur la théorie du rêve », Revue scientifique, XLVIII, n” 2 (1891), p. 40-48. Delage développa ultérieurement cet article dans Le Rêve, étude psychologique, philosophique et littéraire, Paris, PUF, 1919.

909 L’histoire des théories de l’inconscient a souvent été exposée. Voir, entre autres : James Miller, Unconsciousness, New York, John Wiley, 1942 ; Donald Brinkmann, Problème des Unbewussten, Zurich, Rascher, 1943 ; Edward L. Margetts, « The Concept of the Uncons-cious in the History of Medical Psychology », Psychiatrie Quaterly, XXVII (1953), p. 115 ; H. Ellenberger, « The Unconscious before Freud », Bulletin ofthe Menninger Clinic, XXI (1957), p. 3-15 ; Lancelot Law Whyte, The Unconscious before Freud, New York, Basic Books, 1960.

910 G.W. von Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain (1704) ; Monadologie (1714).

911 J.F. Herbart, Psychologie als Wissenschaft, neugegründet auf Erfahrung, Metaphysik und Mathematik (1824), in Samtliche Werk, Leipzig, Voss, 1850, vol. V et VI.

912 G.T. Fechner, Eléments der Psychophysik, 2 vol., Leipzig, Breitkopf und Hartel, 1860.

913 Hermann von Helmholtz, Handbuch der physiologischen Optik, III (1859), 3' éd., Hambourg, L. Voss, 1910, p. 3-7.

914 Michel Chevreul, « Lettre à M. Ampère sur une classe particulière de mouvements musculaires », Revue des Deux Mondes, 2e série (1833), II, p. 258-266.

915 Michel Chevreul, De la baguette divinatoire, du pendule dit explorateur et des tables tournantes, au point de vue de l’histoire, de la critique et de la méthode expérimentale, Paris, Mallet-Bachelier, 1854.

916 Francis Galton, « Antr ’hamber of Consciousness », réédité dans Inquiries into Human Faculty, Londres, Dent, 1907, p. 146-149.

917 Narziss Ach, tJber die Willenstàdigkeit und das Denken, Gôttingen, Vandenhoek und Ruprecht, 1905.

918 Gardner Murphy, « The Life and Work of Frederick W.H. Myers », Tomorrow, II (Winter 1954), p. 33-39.

919 Frederick W.H. Myers, Human Personality and Its Survival ofBodily Death, 2 vol., Londres, Longmans, Green and Co., 1903.

920 Charles Richet, « Du somnambulisme provoqué », Journal de l’anatomie et de la physiologie normales et pathologiques de l’homme et des animaux, Il (1875), p. 348-377.

921 Jules Héricourt, « L’activité inconsciente de l’esprit », Revue scientifique, 3' éd., série XXVI (1889), H, p. 257-268.

922 Édouard Claparède, « Théodore Floumoy. Sa vie et son œuvre », Archives de Psychologie, XVIII (1923), p. 1-125.

923 Théodore Floumoy, Des Indes à la planète Mars. Étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, Paris et Genève, Atar, 1900.

924 Édouard Claparède, « Théodore Floumoy. Sa vie et son œuvre », op. cit.

925 Victor Henry, Le Langage martien. Étude analytique de la genèse d’une langue dans un cas de glossolalie somnambulique, Paris, Maisonneuve, 1901.

926 H. Cuendet, Les Tableaux d’Hélène Smith peints à l’état de sommeil, Genève, Atar, 1908.

927 Wladimir Deonna a donné une suite détaillée de l’histoire du médium, De la planète Mars en Terre Sainte, Paris, De Boccard, 1932.

928 Théodore Floumoy, « Genèse de quelques prétendus messages spirites », Annales des sciences psychiques, IX (1899), p. 199-216.

929 Congrès international de psychologie, Munich, 1896, p. 417-420.

930 Henry Freebom, « Temporary Réminiscence of a Long-Forgotten Language During the Delirium of Broncho-Pneumonia », Lancet, LXXX (1902), I, p. 1685-1686.

931 Sergiei Korsakoff, « Étude médico-psychologique sur une forme de maladies de la mémoire », Revue philosophique, XXVIII (1889), II, p. 501-530.

932 Gardner Murphy, Historical Introduction to Modem Psychology, New York, Harcourt Brace, 1949, p. 204.

933 Francis Galton, « Antechamber of Consciousness », réédité dans Inquiries into Human Faculty, Londres, Dent, 1907, p. 146-149.

934 Gardner Murphy et Robert O. Ballou, William James on PsychicalResearch, Londres, Chatto and Windus, 1969, p. 221.

935 Alfred Russel Wallace, The Wonderful Century. Its Successes and Failures, Londres, Sonnenschein, 1898, p. 221.

936 Ludwig Btichner, Am Sterbelager des Jahrunderts. Blicke eines freien Denkers aus der Zeit in die Zeit, Giessen, Emil Roth, 1898.

937 Ellen Key, The Century ofthe Child (1899). Trad. angl. revue par l’auteur, Londres et New York, G.P. Putnam’s Sons, 1909.

938 Theodor Hertzka, Entrückt in die Zukunft. Sozialpolitischer Roman, Berlin, F. Dümm-ler, 1895.

939 Emst Haeckel, Die Weltrâtsel, Bonn, Emil Strauss, 1899.

940 Friedrich Engels, « Einleitung zu Der Bürgerkrieg in Frankreich von Karl Marx Aus-gabe 1891 », in Karl Marx – Friedrich Engels Werke, Berlin, Dietz, 1962, XVII, p. 616.

941 H.G. Wells, Anticipations ofthe Reaction ofMechanical and Scientific Progress upon Life and Thought, New York et Londres, Harper Bros, 1902.

942 Albert Robida, Voyage de fiançailles au XXe siècle, Paris, Conquet, 1892 ; Le Vingtième Siècle. La vie électrique, Paris, Librairie illustrée, 1895, Le Vingtième Siècle, Texte et dessins, Paris, Montgrédien, n.d.

943 Paul Regnard, Les Maladies épidémiques de l’exprit, Paris, Plon, 1887, p. 423-429.

944 Pierre Janet, « L’anesthésie hystérique », Archives de neurologie, XXIII (1892), p. 323-352.

945 Henri Bergson, « Le rêve », Bulletin de l’Institut psychologique international, I (1900-1901), p 97-122.

946 Frederik Van Eeden, dans son autobiographie Happy Humanity (New York, Double-day, Page and Co., 1912), affirme avoir introduit le terme ; il ajoute, toutefois, que Hack Tuke avait déjà utilisé le terme « psycho-thérapeutique ».

947 Maurice Barrés, Trois stations de psychothérapie, Paris, Perrin, 1891.

948 Frederik Van Eeden, « The Theory of Psycho-Therapeutics », The Medical Magazine, 1(1895), p. 230-257.