8. L’hygiène mentale du moi dans la schizophrénie49

Dans le chapitre suivant divers aspects d’hygiène mentale de la schizophrénie sont élaborés de façon spécifique et illustrés par deux études de cas. – E. W.

Dans ses Leçons d’introduction à la psychanalyse Freud écrit : « La thérapeutique psychiatrique a jusqu’à présent été incapable d’influencer les idées délirantes. La psychanalyse en raison de sa compréhension du mécanisme de ces symptômes serait-elle plus heureuse ? Non. Je dois vous dire qu’elle ne peut pas l’être… nous n’avons aucun moyen par lequel nous puissions faire que le patient se comprenne lui-même »50.

Plus récemment, le psychiatre a découvert que différentes sortes de thérapeutiques de choc peuvent avoir une influence favorable sur le développement de la psychose des idées délirantes, du moins de façon temporaire. La recherche psychanalytique a été dirigée de plus en plus vers le moi, et particulièrement vers le caractère anormal et narcissique qui caractérise la psychose pleinement développée ; de telles études bien qu’elles soient théoriquement fécondes ont été stériles du point de vue de la pratique thérapeutique.

Récemment, mes propres études phénoménologiques sur la psychologie du moi ont permis quelques améliorations aussi bien dans la compréhension que dans le traitement des psychoses, dans leur état initial ou même latent. Pour le traitement de la schizophrénie latente on peut naturellement essayer de prévenir l’irruption d’une psychose.

Nous devons indiquer ici le danger et la tentation de croire qu’on peut présenter la psychologie du moi en substituant simplement le mot « moi » au mot « personnalité » ou « individu ». On doit faire particulièrement attention à ne pas utiliser l’excellent concept quantitatif et économique de Freud de « force du moi », de façon tautologique chaque fois que le moi succombe à l’angoisse ou à d’autres émotions, à une poussée ou à un désir pulsionnel, ou à la formation de symptômes et de maladies mentales.

En réalité, le moi est une unité psychosomatique51 spécifique investie d’énergie mentale. Chacun est conscient de ses sentiments du moi, aussi bien du moi mental que du moi corporel. Les deux sont sentis séparément mais, dans l’état de veille, toujours de façon que le moi mental soit expérimenté comme situé à l’intérieur du moi corporel. Le moi est porteur de conscience ; cependant, par un paradoxe unique, l’individu est conscient du moi. C’est pourquoi le moi diffère de tous les autres phénomènes existants. En dépit de toutes les règles de grammaire, et, mettant à l’écart le paradoxe apparent, le moi est à la fois sujet et objet. En tant que sujet il est connu sous le pronom « je » et comme objet il est appelé « le soi ». Il y a une histoire du développement du moi, qui, pour autant qu’elle se compose d’éléments, est extrêmement compliquée ; il peut être normal ou anormal, intact ou perturbé, sain ou malade. En ajoutant que des fonctions distinctes sont exercées par le moi, je reviens à l’usage habituel du mot moi pour signifier un agrégat de fonctions bien connues et importantes. La différence entre les concepts habituels et le mien est que je conçois le moi, non seulement comme la somme de toutes les fonctions, mais comme l’investissement qui unit cet agrégat et en fait une nouvelle entité mentale.

Pour étudier la psychopathologie du moi, par conséquent, nous devons commencer par extraire de notre connaissance clinique et théorique tous les faits relevant des théories qui ont trait à l’unité du moi elle-même et non à ses fonctions.

Comme exemple du progrès que représente une telle approche je citerai le problème de l’écholalie, de la palilalie, et de la persistance dans les cas d’aphasie et d’apraxie. On comprend mieux les symptômes en séparant les stimuli qui viennent de l’objet et les réactions du moi du patient. Alors que chez les gens normaux la frontière du moi change constamment avec chaque stimulation sensorielle nouvelle ou chaque intention nouvelle intérieure, ceux qui souffrent de cette lésion du cerveau ont une frontière du moi qui persiste et qui ne change pas à chaque nouveau stimulus.

Le sentiment du moi accompagne tout acte d’attention, et c’est le phénomène minimal du moi ; les projets et les actes de volition sont des niveaux plus élevés du même genre d’activité du moi.

Sans entrer dans le problème théorique et phénoménologique de l’affectivité, on peut affirmer que toute émotion est perçue par les frontières du moi et se caractérise par le genre de poussée qui domine dans l’investissement de la frontière du moi. Lorsqu’une personnalité est dite « intégrée », on souligne par ce terme que des états spécifiques du moi de l’individu ne perdent jamais leur fort investissement, mais deviennent par conséquent l’attitude prédominante de l’individu. Un deuxième trait phénoménologique d’une personnalité intégrée est que ses attitudes et schèmes dominants de réaction du moi sont capables, grâce à leur fort investissement, de contrôler les autres réactions du moi qui deviennent conscientes. Cependant le degré de perfection de l’intégration dépend du nombre des événements, expériences et états du moi passés auxquels on permet de devenir conscients. Bien des personnalités ne sont intégrées que parce que de nombreuses expériences et états du moi sont constamment tenus sous refoulement. Le refoulement lui-même peut être réussi ou non réussi ; c’est seulement lorsqu’il est réussi qu’il assure une bonne intégration du moi. Souvent le processus du refoulement lui-même est attribué au moi. Cependant, phénoménologiquement, le refoulement semble être un automatisme qui influence l’étendue du moi, mais qui n’a pas de place à l’intérieur du moi.

Il est important de savoir exactement si un trouble est à l’intérieur du moi ou s’il lui est extérieur. Dans les deux cas on peut faire des erreurs qui empêchent la compréhension de la psychopathologie sous-jacente et s’empêcher par là de faire une psychothérapie appropriée et spécifique. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne la schizophrénie. Lorsque nous comprenons les dangers possibles, notre traitement, notre prévention, et notre soin en matière d’hygiène se trouvent ré-orientés. Cette ré-orientation commence à partir d’un mécanisme spécifique, la déficience de l’investissement du moi qu’on trouve facilement dans les états les plus précoces de cette maladie. Une fois qu’on l’a trouvé, ce nouveau concept peut être appliqué de façon féconde aux états progressifs et terminaux. Les améliorations et les rechutes sont des répétitions des mêmes mécanismes dans des directions opposées.

Selon moi, la schizophrénie se caractérise par quatre manifestations : premièrement la création d’une réalité fausse ; deuxièmement la régression à des états antérieurs du moi ; troisièmement l’incapacité de pensée abstraite ; quatrièmement l’apparition de matériau mental inconscient. Nous allons les discuter l’un après l’autre.

Le symptôme le plus frappant de la schizophrénie est la présence d’idées délirantes et d’hallucinations. La théorie généralement acceptée est que ce symptôme est fondé sur la perte de la réalité. La différence entre la névrose et la psychose réside dans la façon de résoudre les conflits du moi qui proviennent des forces opposées du ça et des exigences du monde extérieur. Selon Freud, le névrosé renonce à l’accomplissement de ses pulsions, tandis que le psychotique abandonne la réalité et crée un monde falsifié hallucinatoire et plein d’idées délirantes. Les efforts de rétablissement du psychotique produisent des falsifications encore plus poussées du monde d’idées délirantes.

Par analogie avec la théorie principale de Freud sur la genèse de la névrose, la psychose elle aussi est interprétée comme une défense. Mes propres observations contredisent cette théorie dans la mesure où tout cas de schizophrénie commence, non par la perte de la réalité extérieure, mais par la création de concepts d’une réalité fausse. Ces observations peuvent être vérifiées par toute personne qui étudie les détails des premiers symptômes de n’importe quel patient schizophrène. Bien sûr pour faire de telles observations, le patient doit faire confiance au psychiatre et s’intéresser aux efforts que fait le psychiatre pour l’aider ; les deux attitudes sont fondées sur un bon transfert positif. Habituellement les premières idées délirantes qui remplacent les faits réels, et les premières interprétations fausses qui remplacent la compréhension raisonnable des faits réels portent sur des événements de la journée précédente. De tels épisodes initiaux se produisent bien avant que la réalité extérieure ne soit perdue. La méthode de recherche est simple. Elle consiste à exiger une description exacte des faits. À chaque détail du récit du patient on lui montre l’endroit où il a ajouté ou soustrait sans le savoir des données psychologiquement signifiantes. Le résultat de telles explications est que le patient retrouve la véritable mémoire des événements.

Ces premiers symptômes véritables ne sont dus directement à aucun mécanisme de défense. Ceci est prouvé par le fait que la réalité dont se préoccupent les pensées est bien plus douloureuse que les pensées elles-mêmes. Bien sûr, dans toute psychose, certains symptômes peuvent servir à la défense ; cependant la psychose elle-même n’est pas une défense mais une défaite. C’est la défaite d’un moi qui a cessé d’être capable de se défendre contre l’impact des exigences pulsionnelles, les nécessités de la réalité extérieure, et les conflits qui en dérivent.

La théorie des frontières du moi s’est présentée comme une explication cohérente pour rendre compte d’une semblable altération entre le fait de sentir un seul et identique contenu mental comme réalité et comme simple pensée. En ce qui concerne les preuves de l’existence de frontières mobiles du moi, je renvoie à mes études précédentes de l’investissement du moi et du sentiment du moi. Sur cette base, on suppose que la perte de la réalité du schizophrène consiste dans la perte de l’investissement de la frontière mentale et corporelle du moi. Ce qui est senti comme pure pensée est un processus mental qui se trouve à l’intérieur de la frontière du moi mental et physique : ce qui est senti comme étant réel se trouve à l’extérieur de la frontière du moi.

Un argument plausible en faveur de la justesse de cette supposition est le fait, souligné par de nombreux auteurs, que les fabrications d’idées schizophréniques et hypnagogiques sont identiques. Le changement hypnagogique au bord du sommeil consiste dans la disparition lente du moi. Ce phénomène donne à chacun la possibilité de se convaincre de l’existence de son investissement du moi et des frontières de son moi, dans la mesure où il veut bien sacrifier le plaisir d’un endormissement normal.

Puisque, au début de la plupart des schizophrénies, certaines régions seulement des frontières du moi, avec les segments mentaux qui correspondent à ces régions, ont perdu leur investissement, ou oscillent entre l’investissement et le non-investissement, la santé mentale et la maladie mentale coexistent. Bientôt cependant, les fonctions saines sont contaminées par les fonctions psychotiques. Pendant longtemps, bien que de nombreuses fonctions soient altérées, d’autres sont encore intactes, et une fonction peut alterner entre l’état psychotique et l’état sain. Bien des explications et des falsifications secondaires sont utilisées pour créer une sorte d’accord à l’intérieur du matériau contradictoire. C’est en raison de ce mélange de la vérité et de la falsification, de réalité pensée faussement et de données mentales encore conçues correctement comme telles, et en raison des nombreuses illusions qui résultent de ces mélanges, que nous pouvons parler d’un processus mixophrénique accompagnant le processus schizophrénique. Cependant, comme le désaccord entre les résidus sains et les nouvelles créations psychotiques continue comme processus secondaire, la réalité extérieure finit par être abandonnée. La perte de la réalité est, par conséquent, la défense de la portion psychotique du moi et la défaite de la partie saine.

Ce concept théorique nous conduit à des innovations thérapeutiques. Dans les cas favorables nous pouvons aider à étendre le territoire du moi sain, et conduire le patient à reconnaître de plus en plus que la réalité qu’il a créée est une réalité fausse. Grâce à cette méthode les pensées qui ont acquis de la réalité retournent au monde intérieur de la pensée, et la réalité extérieure abandonnée est ré-acceptée. De telles améliorations prouvent que les phénomènes schizophréniques sont de caractère dynamique et non statique ou anatomique.

Savoir que le processus schizophrénique commence essentiellement par la perte par le moi de sa fonction réelle de séparation de la réalité extérieure et de la mentalité intérieure nous donne une nouvelle approche de la régression bien connue du moi à des états antérieurs. Il est facile de comprendre que le moi ne peut pas conserver son niveau présent quand l’investissement du moi est diminué ou perdu. Cependant il est nécessaire de distinguer exactement la perte de la frontière actuelle du moi et la régression à des états précédents ontogénétiques et de façon plus hypothétique à des états phylogénétiques. Le moi qui est descendu grâce à la régression, à un niveau infantile, peut avoir ses frontières du moi bien investies et être capable de distinguer la réalité de la pensée, bien que ce soit à un niveau infantile.

La régression psychotique au niveau infantile conduit à une conception complètement différente du monde extérieur. L’individu peut subir ce processus rétrograde partiellement ou totalement jusqu’au point où il atteint un niveau narcissique où le moi et le monde extérieur ne sont pas encore séparés. Chacun sait que ce genre de régression, comme les autres phénomènes schizophréniques, n’est pas statique mais dynamique. Les divers traitements par le choc ont démontré que le moi peut à nouveau progresser à partir de ces états régressifs.

Dans la schizophrénie, il y a un second genre de régression qui est difficile à décrire. En un certain sens ce processus régressif est en contraste complet avec la perte d’investissement de frontière du moi et la régression ontogénétique ; pour le comprendre on doit se concentrer sur la manière dont fonctionne la pensée consciente.

Nous nous contentons habituellement de savoir que c’est la fonction de la conscience de rendre le moi conscient de la perception et du contenu de pensée qui vient du préconscient. Cependant la pensée consciente fait beaucoup plus : elle coupe les souvenirs de l’environnement dans lequel les engrammes ont été fabriqués. Chacune de nos expériences se produit dans un état spécifique du moi. Par conséquent chaque objet est d’abord perçu, non pas seul et en lui-même, mais comme une partie de la scène tout entière. Chaque fois qu’on traite consciemment du même objet il est expérimenté dans des états différents du moi et habituellement dans des environnements différents. En concevant une seule et même table grâce à des comparaisons conscientes répétées, les différents états du moi dans lesquels on a fait l’expérience de la table sont lentement séparés et mis de côté comme non pertinents, et il reste le concept purifié de la table. Des élaborations conscientes plus poussées sont nécessaires pour acquérir l’image de la « table » comme espèce. Une abstraction plus poussée est nécessaire pour développer à partir de l’espèce « table » la notion de la « table » qui ne contient que les qualités théoriquement identiques de toutes les sortes de tables. On doit encore faire une nouvelle abstraction. Il est aussi nécessaire de distinguer entre l’idée d’un objet comme objet réel et comme n’étant qu’un sujet de la pensée. Toutes ces abstractions sont le résultat de l’isolement de cet objet particulier à partir de tous les résidus des événements individuels dans lesquels l’objet a été expérimenté en même temps que d’autres.

De nombreux auteurs, et le plus récent est Kurt Goldstein, ont caractérisé le langage et la pensée schizophréniques par le fait que la pensée conceptuelle et la pensée abstraite deviennent déficientes et se perdent. Ceci est dû au processus inverse par lequel les résidus spéciaux d’états spécifiques du moi et des environnements dans lesquels l’expérience originale a eu lieu reviennent dans leur totalité à la mémoire. Le schizophrène ne peut plus penser de façon générale à la table ; il pense toujours à une table particulière. Il est absolument impossible à la pensée schizophrénique de concevoir le concept de « la table » hors d’une table réelle. Le processus schizophrénique, tout en diminuant l’investissement des frontières du moi comme tout, ramène à chaque engramme particulier les résidus de l’état du moi dont la frontière a expérimenté la perception de l’objet dans un événement réel particulier. La conséquence est qu’il s’établit une réalité anormale en ce qui concerne les engrammes des objets. Dans la mesure où un individu devient psychotique, ses pensées psychotiques sont vécues comme réalité et comme vérité. Ceci, cependant, est une réalité objectivement fausse. La pensée paranoïaque en particulier est caractérisée par des pensées qui, puisqu’elles pourraient représenter la réalité, ne sont pas en elles-mêmes fausses et dénuées de sens.

Il est utile de distinguer clairement les trois genres de régression qui sont dus à la diminution et à la perte partielle de l’investissement du moi : la régression de la pensée à la réalité ; la régression du moi à des états de développement antérieurs ; la régression de l’idée conceptuelle à l’expérience originale particulière. La quatrième caractéristique de la schizophrénie est l’apparition de matériau mental inconscient et l’évidence de mécanismes inconscients dans la conscience. Ce phénomène s’intègre bien dans la théorie qui dit que l’investissement du moi est affaibli. Bien sûr, alors qu’on peut observer le fonctionnement des frontières du moi en ce qui concerne le monde extérieur et les représentations d’objet, la supposition qu’il y ait des frontières du moi qui s’occupent de l’inconscient est fondée sur l’hypothèse de Freud.

Il y a un problème important, qui pourrait conduire à une séparation des cas de schizophrénie en deux groupes : découvrir si l’investissement accru du matériau inconscient ou l’investissement diminué des frontières du moi résistant est responsable de l’irruption de la psychose. Cependant, nous sommes justifiés dans notre supposition que ni les processus inconscients ni les processus préconscients ne peuvent eux-mêmes modifier les engrammes de façon à parvenir à des concepts généralisés, à des images d’ensemble et à des abstractions. Notre pensée consciente rend compte des images conceptuelles des objets et de l’objectivité de la pensée plutôt que de sa subjectivité. Il semble donc évident que la psychose se caractérise non seulement par les régressions discutées précédemment et par l’apparition de contenus inconscients, mais aussi par l’incapacité de la pensée consciente d’accomplir une de ses tâches les plus importantes : une pensée conceptuelle contrôlée.

Grâce à notre connaissance exacte des quatre processus essentiels de la schizophrénie, nous sommes passés à l’hygiène mentale du moi, et nous pouvons diriger notre thérapeutique et notre hygiène mentale de façon exacte vers les manifestations diverses de la maladie. Certaines mesures doivent épargner et renforcer l’investissement du moi, d’autres doivent s’opposer à la régression, d’autres doivent améliorer et même enseigner la pensée attentive, alors que d’autres encore doivent s’opposer à l’invasion de la conscience par l’inconscient, protégeant ainsi le moi contre le danger imminent. Réparer le mal fait par une telle invasion demeure la démarche finale. Ce programme doit être complété par les chercheurs psychiatriques et psychanalytiques futurs, par les thérapeutes et les hygiénistes.

Comme exemple, je discuterai le premier groupe de mesures, celui dont le but est d’épargner et de fortifier l’investissement du moi. La structure du moi doit être adéquate, non seulement pour accomplir les tâches habituelles, mais aussi pour supporter les efforts intenses inhabituels et les tensions qui augmentent avec le temps. Puisque le moi est une unité d’investissement dynamique, l’hygiéniste, prenant en considération l’économie du moi, doit empêcher une consommation exagérée d’énergie d’investissement due à une usure et une détérioration accrues. L’hygiéniste doit aussi essayer d’aider à fournir au moi des ressources abondantes d’énergie.

Une semblable hygiène mentale n’est pas seulement mentale mais aussi psychosomatique. Il y a dans la schizophrénie des facteurs organiques et ils contrecarrent l’approche dynamique. Cependant, la reconnaissance précoce de la schizophrénie chez les enfants permet une réduction immédiate de toutes les exigences d’éducation et des tensions émotionnelles. Dans de semblables cas, le principe hygiénique est d’épargner les forces jusqu’à ce qu’une maturation psychosomatique plus tardive augmente les ressources en investissement du moi. Du fait qu’une telle épargne doit être permanente on a besoin d’un haut degré d’intuition et de discipline de l’environnement.

De plus on doit toujours suivre ce principe que les parties du moi saines doivent être fortifiées par l’exercice et les parties malades ménagées par l’épargne. Chaque fois qu’il se produit un trouble même léger, les activités qui produisent la tension doivent être interrompues et toutes autres exigences réduites de façon à rester dans les limites de ce qui peut être accompli. Grâce à de telles précautions, l’irruption de la psychose a été prévenue chez les patients jeunes, bien que des psychiatres expérimentés aient considéré le pronostic comme désespéré. Bien sûr le domaine des activités doit être restreint et des secteurs de vie tout entiers doivent être abandonnés. La plupart des individus dont l’investissement du moi et les réserves d’investissement sont diminués de façon chronique ne demandent pas de leur propre initiative des activités augmentées. Leurs propres restrictions apparaissent souvent comme des excentricités et idiosyncrasies, comme un comportement névrotique, ou comme des phobies et des obsessions authentiques. Ils semblent souvent entrer sous les noms désuets de neurasthénie et de psychasthénie. Très souvent les maladies organiques sont exagérées de façon hypocondriaque et utilisées comme moyen de protection. On ne doit instituer aucune thérapeutique psychologique contre ces moyens de protection. Ce sont des mesures protectrices négatives.

Les moyens positifs de la thérapeutique préventive sont les mêmes que ceux de la psychothérapie générale. Parmi eux un transfert positif est d’une importance capitale et très frappant dans ses effets. Paradoxalement, on doit permettre au patient psychotique de choisir lui-même son thérapeute, parce que tout transfert négatif condamne à l’échec toutes les tentatives. Avec un transfert positif, il n’est pas difficile de gagner une intuition des conflits de l’individu et de le diriger vers une meilleure compréhension de ses difficultés, un meilleur ajustement et la tolérance des frustrations.

Malheureusement, c’est encore une habitude générale de tromper une personne psychotique sur la nature de sa maladie. Et cependant cette tromperie est nuisible. Il vaut mieux pour le malade craintif clarifier la nature et même le danger d’une maladie mentale. Lorsqu’il comprend que sa psychose est une maladie du moi, la terreur en est enlevée. Sa peur de l’insanité devient un combat conscient contre le trouble du moi, et cette bataille allie le patient au thérapeute préventif. Le schizophrène latent qui commence à devenir psychotique apprend à résister à la tendance qu’ont certaines de ses pensées à gagner en fausse réalité. Il résistera à son inclination d’attribuer de façon soudaine un caractère de certitude à des idées de référence précédentes. Il fera l’expérience du fait que son attention consciente et dirigée de façon critique est capable de corriger les falsifications commençantes. Dans des cas moins sévères, lorsque son but aura été atteint une seule fois grâce à l’aide du thérapeute, il pourra continuer à l’exercer sans instructions plus poussées. On sera étonné de voir à quel point des candidats à la psychose comprennent immédiatement que leurs troubles concernent leur moi et leur frontière du moi. Ils apprennent aussi à comprendre très bien les mécanismes de l’étrangeté et de la dépersonnalisation.

De semblables patients prennent conscience du fait que le moi est resté partiellement à un niveau antérieur et qu’ils aiment rester à ce niveau ou y retourner. Le développement ultérieur du moi n’a pas totalement échoué, mais il est plus facile pour eux de se maintenir à un état d’immaturité ; c’est là le côté défensif de la schizophrénie. Cependant, ces individus ont aussi les besoins de personnes mûres ou le besoin d’imiter les exigences de personnes mûres. Par conséquent des conflits et un comportement bizarre ne peuvent être évités, puisque leur compréhension et leur sensibilité émotionnelles demeurent au niveau de la puberté ou de l’enfance. Par exemple, on ne doit pas s’étonner d’entendre un schizophrène donner des messages qui lui ont été apportés par certains individus, des étoiles, du pape, par l’intermédiaire de rayons, par la radio, etc., si on considère sur un tel patient l’effet combiné de la réalité de la pensée et de la compréhension scientifique d’un individu dans la période préscolaire. Les idées d’influence elles-mêmes – ainsi que Freud, Tausk et Jung l’ont démontré – représentent des significations inconscientes.

On peut même amener la partie saine du moi à reconnaître des erreurs très importantes d’orientation spatiale ou sociale. De plus, on peut priver de telles erreurs de leur réalité menaçante en restaurant temporairement l’investissement déficient de la frontière. Cependant dans la mesure où la concentration et l’attention demeurent déficientes, de tels succès ne persistent pas ; dans bien des cas ce qui a été reconnu et accompli ne peut pas être conservé. C’est pourquoi, si intéressant et utile que soit l’effort d’éclaircissement hygiénique, son succès permanent dépend du degré de restauration de l’économie d’investissement normal qu’il atteint.

Pour réaliser cette tâche, les symptômes d’étrangeté et de dépersonnalisation nous donnent des indices qui peuvent nous guider. Une psychose est précédée de ces deux symptômes. Dans l’étrangeté, le moi fonctionne encore à l’intérieur de ses frontières normales mais d’une façon douloureuse et instable. Les objets sont sentis comme étrangers parce que la frontière correspondante du moi est investie de façon imparfaite ; la composante libidinale de l’investissement manque. La dépersonnalisation est due à un trouble tout à fait différent de l’investissement. Le moi a perdu son unité de cohérence intérieure. Les actes réactifs qui mettent en jeu l’orientation dans le monde réel et sa manipulation sont encore accomplis sans erreur. Une réalité fausse n’est pas encore attribuée à la pensée. Mais le sentiment habituel et agréable du moi manque. Pour autant que les individus dépersonnalisés diffèrent dans leurs plaintes étonnantes, ils sont tous d’accord sur un point : leur propre personnalité leur est devenue bizarre parce que le moi n’est plus senti comme quelque chose qui est coordonné de façon automatique, c’est-à-dire préconsciente.

Le sentiment d’étrangeté et la dépersonnalisation se produisent fréquemment sous forme de crises résultant de causes qui les précipitent. Dans des conditions favorables ces attaques s’achèvent sans conduire à un état psychotique. Les causes qui les précipitent sont le manque de sommeil, l’épuisement physique et mental, les conflits difficiles et longs, et une activité sexuelle excessivement fréquente ou une irritation sexuelle permanente – en particulier l’irritation masochiste. Ils peuvent aussi être produits par une excitation agréable continue, surtout lorsqu’elle conduit à des fantasmes d’espoir permanents. Nunberg a relaté des cas d’étrangeté qui se sont produits après la perte d’un objet aimé ; cependant, de tels cas n’aboutissent pas à une psychose.

Tous ces facteurs sont loin d’être spécifiques. Ce qui est spécifique est un excès de terreur et d’angoisse. Freud a affirmé que l’angoisse augmente l’investissement du moi et par ce mécanisme écarte le danger approchant, et qu’une névrose accidentelle ne s’ensuit que dans une situation de danger soudain et inattendu, et non dans la circonstance où l’angoisse précédait l’événement réel. Cependant, l’accroissement de l’investissement par l’angoisse signifie aussi une perte d’investissement accrue. Du fait que les ressources en investissement peuvent être épuisées par une terreur et/ou une angoisse prolongée, il peut en résulter un trouble et une maladie du moi.

Il est peut être superflu de répéter que l’inconscient refoulé contribue à l’irruption de toute psychose. Tout ce qui a traumatisé l’individu depuis le début de sa vie ou a produit un conflit chronique ajoute au danger de psychose. Il y a, bien sûr, un facteur constitutionnel biologique inconnu. Par conséquent, l’hygiène du moi signifie hygiène du destin tout entier de l’individu, et dès le départ elle inclut la protection contre un excès d’angoisse, le soulagement des états d’angoisse, et l’élimination des conséquences de l’angoisse.

Grâce à la compréhension théorique des troubles du moi schizophrénique, on a pu déduire certaines règles d’hygiène mentale. D’autres seront fondées sur les études théoriques du moi chez les paranoïaques, les maniaco-dépressifs, les psychopathes et les névrosés de tout genre.

Si nous concevons l’hygiène du moi de façon générale, et non en la limitant à la thérapeutique de la psychose, elle comprend un programme qui commence à la naissance et s’achève à la maturation complète de l’individu. De bons éducateurs, en bonne santé émotionnelle, fournissent instinctivement une bonne hygiène mentale, et cependant une éducation constructive et bonne n’est pas la règle. C’est pour cette raison que l’hygiène du moi doit devenir une tâche précise pour tout hygiéniste dans la famille, l’école et la vie.

Une guérison très rapide : récit d’un cas

Note d’introduction. – Federn avait une grande quantité de matériaux non publiés sur des cas cliniques, qu’il avait espéré préparer pour la publication, mais sa dernière maladie laissa la tâche inachevée. L’histoire d’un cas qui va suivre et qui illustre l’application pratique des principes d’hygiène mentale du moi a été tirée de ses données cliniques inédites. Certains détails tel que l’âge exact de la patiente ne sont pas disponibles, mais on a pensé que ce manque n’enlevait rien à la valeur essentielle de cette étude.

Le titre « Une guérison très rapide » ne doit pas signifier guérison permanente de la patiente ; de fait il y est fait référence à un traitement ultérieur deux et trois ans plus tard. D’un autre côté, nous pouvons admettre qu’il y a eu guérison rapide, non seulement parce que la frontière du moi affaiblie dans la crise aiguë a été renforcée, mais aussi parce qu’on a fourni à la patiente une intuition des faiblesses de son moi, on lui a donc permis la pratique par elle-même d’un test de réalité révisé. Un tel enseignement en hygiène mentale fournit à la patiente qui a acquis l’intuition des troubles spécifiques de son moi le moyen durable de faire face par elle-même à de semblables situations dans l’avenir. – E. W.

La patiente a été vue pour la première fois au début d’une attaque schizophrénique ; ce n’était cependant pas le début même de la maladie ; apparemment il y avait eu de légers symptômes mentaux pendant de longues périodes de bonne santé. Il y avait eu aussi des désordres organiques ; la menstruation était en retard et elle n’arrivait à une satisfaction sexuelle qu’avant de menstruer. Les relations psychiques étaient plus importantes à la patiente que les relations physiques mais il n’y avait pas de frigidité hystérique.

Pendant les quelques semaines qui précédaient, la patiente s’était sentie fatiguée. Sa tête semblait lourde, son visage était souvent congestionné. Une phlébotomie avait été suggérée. Elle avait perdu tout intérêt pour le travail de la maison, pour ses enfants et pour toute autre activité. Elle devait se forcer à accomplir le travail qu’elle avait à faire, et elle préférait ne pas quitter la maison. La semaine précédente, elle avait désiré ne pas dormir seule parce qu’une peur infantile de l’obscurité lui était revenue. Son mari avait été malade, et ni elle-même, ni qui que ce soit d’autre, ne pouvait s’occuper d’elle.

La patiente utilisait un langage logiquement et grammaticalement parfait. Elle avait une intuition spontanée du caractère morbide de son état mental, ou du moins on pouvait toujours le lui clarifier, mais cette intuition n’était pas permanente. Son attitude propre devant ses plaintes et ses idées délirantes révélait une incertitude caractéristique. Elle ne mettait pas en doute ses propres idées lorsqu’elle était seule, mais dès qu’elle me les communiquait c’était ce qui se produisait.

Ceci était un cas de vraie schizophrénie paranoïde, non pas un cas limite ou un cas latent ; cependant, il a été heureux que le traitement commence au stade où les choses se précipitent. La psychanalyse ainsi n’était pas la méthode à choisir ni pour la prévention ni pour prévenir la précipitation. Cette seconde approche est utilisée maintenant parce qu’on a les moyens d’arrêter et de guérir un processus schizophrénique ; cependant faire un pronostic durable après un traitement par le choc ou l’utilisation de la méthode de Rosen est encore incertain. Une méthode préventive ou primaire de traitement comme celle que j’utilise est plus prudente et n’est pas moins prometteuse. Elle ressemble à ce que serait en chirurgie des premiers secours appliqués de façon répétée. Un individu qui est sur le point de perdre sa prise sur la réalité intérieure et extérieure est amené à leur faire face à toutes deux, et, alors que la connaissance automatique des deux est perdue, à les discerner toutes les deux grâce à une attention qui s’observe elle-même. De plus, on apprend au patient à reconnaître le fait que la réalité fausse et psychotique le séduit, et qu’il est plus facile de se laisser aller à sa propre psychose que de la combattre. Dans la psychose, le gain primaire du refoulement du ça est supplanté par un gain secondaire du moi.

Cette patiente m’a été envoyée par une amie commune que j’avais analysée. C’est pourquoi j’eus peu de difficultés en ce qui concerne le transfert puisque l’aide féminine, si essentielle dans de telles situations, était déjà présente52. L’attitude de la famille était une autre circonstance favorable. À bien des aspects, l’analyse des psychotiques est semblable à celle des enfants : le succès thérapeutique est toujours plus facile à obtenir si l’atmosphère de la famille du patient est favorable à l’approche psychanalytique. La continuation du traitement d’un enfant dépend de la possibilité de dominer la résistance de la famille de l’enfant. Il peut être conseillé ou mieux nécessaire de psychanalyser un membre de la famille, parfois il est suffisant d’obtenir l’aide d’un autre analyste de façon à apaiser une mère jalouse ou les réactions névrotiques des deux parents.

Dans ce cas, l’atmosphère psychanalytique de la famille de la patiente offrait des conditions excellentes. Cependant, la patiente avait été traitée quelques années auparavant dans les mêmes conditions favorables par la méthode habituelle. Ce traitement l’avait amenée à une hospitalisation temporaire et fut interrompu définitivement.

Lorsque j’ai vu la patiente pour la première fois chez elle, je dus décider si on devait l’hospitaliser ou si elle pourrait être traitée dans son propre environnement. Je choisis la deuxième solution, et entrepris immédiatement les démarches nécessaires pour empêcher l’accès à tous les visiteurs troublants ; on demanda seulement à deux amis qui s’intéressaient à la psychologie de lui rendre visite. Bien que le danger de suicide ne fût apparemment pas grand, on demanda aux serviteurs dévoués et calmes de la maison de la surveiller et de relater tout signe d’agressivité. On supprima tous les sédatifs et les médicaments de soutien, non seulement en les enlevant de sa chambre mais même de l’appartement. On lui conseilla de faire le travail de la maison, mais on lui enleva toute responsabilité en lui disant que jusqu’au rendez-vous suivant son devoir principal était de dormir et de se reposer. La première semaine je lui rendis visite chez elle ; puis elle vint me voir régulièrement à mon bureau.

Les familles ont depuis appris comment se comporter avec des névrosés psychanalysés ; et les familles et leurs psychiatres apprendront comment se comporter à l’égard des psychotiques psychanalysés. Le temps est proche où il n’y aura plus de faille entre le psychanalyste et le psychiatre. Bien des psychiatres appliquent déjà leur connaissance de la psychanalyse au patient psychotique. Dès le départ j’informai ma patiente qu’elle pouvait m’appeler à toute heure du jour ou de la nuit chaque fois que ses problèmes lui paraîtraient trop lourds à supporter ou trop terrifiants ; je demandai à mon service de téléphone de me la passer immédiatement. De cette façon on put éviter l’hospitalisation ou la surveillance constante d’une infirmière psychiatrique. On mit fin à toute intrusion de son médecin précédent et à tous les appels téléphoniques de ses parents et amis. Le médecin avait aidé à provoquer l’irruption de sa crise d’angoisse en lui recommandant d’aller voir un psychiatre ou d’aller dans un sanatorium. Me consulter et être traitée à la maison signifiait pour la patiente qu’elle était simplement « nerveuse » et qu’elle ne souffrait que d’une psychonévrose.

Les premiers symptômes de la crise furent le manque de sommeil, le mal de tête, et des images « grandes comme des montagnes » qui s’approchaient de la patiente et remplissaient le monde tout entier. Ceci ne se produisait pas dans un état de rêve ; elle était encore capable de faire fuir de semblables fantasmes cosmoplastiques en parlant raisonnablement sur des sujets simples et terre à terre.

De semblables scènes et fantasmes se produisaient plus facilement et étaient plus vivaces lorsqu’elle avait mal dormi la nuit précédente. Par conséquent, comme cela était le moyen le plus précieux de thérapeutique, on demanda à sa famille de protéger et de respecter son sommeil, et je lui donnai personnellement une large dose de phénobarbital à la fin de la première visite. À cette occasion, je ne poussai pas plus loin mon enquête. Mon intervention, une aide pratique, l’association avec l’amie de la patiente, la coupure du contact avec son médecin (bien que cet acte n’entrât pas bien dans l’éthique « professionnelle »), tout ceci permit à la patiente de sentir qu’elle avait gagné une aide véritablement intéressée. Le fait de prendre parti pour le patient dans tout conflit, et particulièrement dans ceux dans lesquels les idées délirantes sont déjà mélangées à la réalité, est le premier pas vers l’établissement d’un transfert positif. Lorsqu’on peut gagner la confiance du patient en le soutenant dans un de ses problèmes, le patient aura souvent la bonne volonté de reculer les décisions, même les décisions importantes.

Le deuxième jour, la patiente me communiqua un peu plus de son conflit principal, bien que je ne l’eusse pas encouragée à décrire ses fantasmes chaotiques. (Ceci illustre la différence entre cette méthode et celle qui est utilisée dans l’analyse des névrosés. Avec l’association libre ces fantasmes l’auraient conduite immédiatement dans les profondeurs d’autres constructions schizophréniques.) Le soir, la patiente m’appela à nouveau, parce qu’elle avait été saisie de la peur que sa fille ne devienne malade mentalement. Elle avait refusé de parler de ses nouveaux soucis à un médecin qui lui avait rendu visite en tant qu’ami, mais avait préféré attendre de me parler, ce qui était la preuve d’un bon transfert. Il était maintenant important d’avoir quelque chose d’utile à lui proposer ; ceci était ma première épreuve. Dans ce cas, les problèmes furent aisément résolus comme je vais le décrire, et les symptômes menaçants disparurent bientôt. Mais le cours aurait été bien différent si j’avais montré un intérêt immédiat pour ses images chaotiques.

Trois ans plus tard, pendant une période de normalité complète, les fantasmes cosmiques s’expliquèrent lorsque les rêves de la patiente révélèrent le même matériau. Ceci est un exemple de ce que signifie re-refoulement ; cela signifie que les produits inconscients retournent au monde du rêve, ils cessent de faire intrusion dans la conscience de l’état d’éveil.

Je vais discuter maintenant certaines idées délirantes spécifiques qui se sont produites pendant la maladie aiguë, et la méthode par laquelle on l’aida à refuser et à corriger ses idées fausses plutôt que de les accepter et de les cultiver.

Première idée délirante. – Elle s’était soudain convaincue et en était raisonnablement terrifiée de ce que sa fille était devenue « folle » ! En théorie, il semblait évident qu’elle avait projeté sa propre psychose sur sa fille. Si on avait essayé de clarifier cette idée de « folie » en lui faisant comprendre que c’était seulement une projection de ses propres fantasmes, on lui aurait fait beaucoup de mal, car ceci aurait signifié qu’on était d’accord avec elle sur le fait qu’elle était « folle ». La mesure thérapeutique la plus importante fut de la persuader qu’elle n’était pas « folle », mais qu’il y avait en elle une difficulté à séparer les pensées et la réalité. Elle me dit que sa fille lui avait dit que quelqu’un lui enlevait ses pensées et influençait sa volonté ; c’était quelque chose que la patiente avait pensé parfois d’elle-même. Bien que j’aie su que la fille était en parfaite santé et que le récit de la patiente devait être faux, je ne le contredis pas comme on le fait habituellement dans de tels cas. Au contraire j’insistai pour connaître tous les détails de l’occasion où l’enfant avait émis cette affirmation, et lui demandai de répéter exactement les mots qui avaient été utilisés. Bientôt, l’événement réel qui lui avait fait croire à la « folie » de sa fille devint évident.

L’enfant avait raté une leçon, et le professeur avait demandé par téléphone que l’enfant la rappelle et prenne un nouveau rendez-vous. L’enfant ne souhaitait pas téléphoner elle-même et dit : « Chaque fois qu’on téléphone à un professeur on doit dire « oui » et on ne peut pas parler comme on le désirerait. » Ceci était arrivé le matin. Le même après-midi la patiente se rappela que sa fille lui avait demandé de téléphoner parce que les professeurs nous volent nos pensées et influencent notre volonté.

Il nous a été possible de faire comparer à la patiente ces deux versions de l’histoire et d’amener à sa connaissance et à son intuition le fait que c’était sa propre interprétation qui était fausse et qui avait causé son appréhension en ce qui concernait la santé mentale de son enfant.

Il est facile de deviner que son appréhension consciemment exagérée recouvrait une inimitié inconsciente et des désirs agressifs contre l’enfant. Grâce à l’association libre on aurait pu vérifier tout cela. Mais ce faisant, aussi bien la motivation inconsciente que la réaction consciente seraient devenues plus vivaces ; l’idée fausse aurait gagné en force et serait devenue plus difficile à corriger plus tard. Il aurait même pu devenir impossible de la corriger. Cela aurait ajouté d’autres falsifications nécessaires pour prouver la « folie » de l’enfant. Plus la maladie de la patiente elle-même se projetait sur l’enfant, plus la maladie elle-même serait devenue claire. La projection psychotique est une méthode inefficace de défense ; elle est cependant maintenue quels que soient les échecs. On peut aussi imaginer que la patiente aurait insisté pour que ce soit sa fille et non pas elle-même qui soit traitée. Elle se serait glorifiée de sa perspicacité prudente et aurait refusé de plus en plus de reconnaître sa propre erreur.

De la même manière, il aurait été mauvais méthodologiquement de lui faire comprendre les causes profondes de sa falsification : elle avait régressé jusqu’à l’âge de sa fille, âge auquel elle-même n’aurait pas pu résister à une suggestion de son propre professeur. « Je dois dire ce qu’elle veut que je dise » : ceci est la façon psychotique et magique de comprendre le sentiment selon lequel les autres mettaient des pensées en elle. Ainsi l’observation correcte de l’enfant que « on ne peut pas parler au professeur comme on le désire » est changée dans l’affirmation que les autres vous « volent vos pensées »53.

La patiente avait été profondément troublée par la découverte que sa fille était devenue « folle ». Cependant, il a été possible de rétablir son contrôle logique dans la même soirée. Elle re-refoula et abandonna sa reproduction et sa projection fausses avant une nuit accompagnée de sommeil et de rêves, ou une nuit dans laquelle intervinrent des rêves éveillés.

Il est toujours important d’attaquer les productions morbides le jour même où elles deviennent conscientes. Les constructions névrotiques et psychotiques sont fortifiées et amplifiées pendant la nuit : on peut le voir mieux dans les cas dans lesquels le processus psychotique commence à peine, que dans les cas où ils durent depuis plus longtemps. Lorsque de nouvelles productions ont été clarifiées au-delà de tout doute, alors le moment est venu de clarifier des falsifications d’origine plus ancienne. Le doute et l’incertitude sont des traits spécifiques d’une falsification commençante ; dans les cas avancés ils disparaissent. La névrose signifie le doute ; la psychose signifie la certitude54. Aussi longtemps qu’il y a doute, l’investissement de la frontière du moi oscille encore. La certitude dans les falsifications montre une perte d’investissement ; heureusement, dans certains cas, cette perte n’est que temporaire.

Même une idée délirante apparemment simple montre le trouble fondamental de la schizophrénie : l’incertitude dans le discernement entre la réalité et la pensée. Ma théorie est que ceci est dû à une faiblesse morbide de l’investissement de la frontière du moi. À la description des symptômes fondamentaux on doit ajouter que trois activités mentales plutôt que deux rendent le matériau confus. Non seulement les pensées sont prises pour des faits et mélangées avec eux, mais le discernement entre fait, mot et pensée devient impossible et ils sont tous confondus de façon inexplicable. Dans certains cas, la confusion la plus importante est celle des mots et des imaginations ; dans d’autres, celle des mots et des faits ; dans d’autres, celle des imaginations et des faits. Cependant, les trois genres de mauvaise compréhension causés par le mélange du langage (les mots), de la réalité (les faits) et des pensées (les imaginations) se trouvent dans les cas de maladie avancée.

Ceci rappelle les différentes manifestations de la pensée magique. Bien sûr, lorsqu’une imagination ou un mot acquiert la qualité d’un fait, on peut comprendre qu’il acquiert une influence magique. Des trois étapes de Ferenczi, la magie des gestes, des mots et des pensées, on reconnaît facilement les deux dernières chez presque tout patient schizophrène. La magie des gestes est fréquemment déguisée en phobie ou obsession défensive. Dans cette première idée délirante la « magie » était recouverte d’angoisse phobique. Dans la seconde, aussi, une peur obsessionnelle recouvrait la « magie » du symptôme.

Seconde idée délirante. – Quelques jours plus tard, la patiente se plaignit que toute sa maisonnée était sous le pouvoir d’une autre personne. Ce pouvoir agissait à distance et était continûment dommageable et troublant.

Grâce à l’association libre on aurait pu obtenir du matériau au sujet des inimitiés, des désirs, des pensées magiques, et des souvenirs de ses soupçons et de son caractère soupçonneux. Mais alors que ses soupçons se seraient multipliés et seraient devenus plus clairs, les souvenirs eux-mêmes ne se seraient peut-être pas clarifiés ; au contraire, ses soupçons auraient été transférés sur le psychanalyste et l’auraient inclus dans un système illusoire et délirant. Cependant, sans la laisser s’abandonner à ses propres associations, il a été possible de suivre la manière dont ce délire de persécution typique s’était emparé de la patiente.

Elle ne se plaignait jamais d’être elle-même « sous le pouvoir » mais du fait que sa famille et toute la maisonnée était sous influence. En théorie, on pouvait donc supposer avec une forte probabilité que l’explication opposée était vraie, et qu’en réalité elle-même faisait l’expérience d’une influence réelle de quelqu’un, et qu’elle avait peur que l’influence de cette même personne ne se poursuive et s’étende à toute la famille.

Je devinai immédiatement qu’elle avait des doutes et qu’elle se posait la question de savoir si c’était juste d’avoir exclu le médecin dont les conseils l’avaient menacée. Ceci n’aurait pas semblé si dommageable si un autre spécialiste, consulté par ce médecin, n’avait pas quelques jours auparavant rendu un diagnostic très sérieux au sujet de son mari. Lorsque elle-même, son mari, et le médecin avaient été voir le spécialiste, aucun des deux médecins ne reconnut son état mental comme anormal, et ils parlèrent très ouvertement avec elle de la maladie de son mari. Dans le cas de son mari, le diagnostic se révéla faux, mais il eut comme effet favorable d’amener une vérification complète de l’état de santé de son mari. (On trouva nécessaire une opération intestinale.) Sa plainte signifiait donc : « J’ai toujours été trop influencée par mon médecin, et j’ai peur qu’il ne continue à influencer ma famille. »

Une règle générale est que les sources de troubles récents dans un cas commençant se trouvent dans des événements réels et récents, bien que le passé contribue à faire réagir de façon anormale l’appareil mental par des agrandissements et falsifications énormes. Si compliqués que soient les événements passés et récents, on doit les déchiffrer et les amener à la conscience de façon à les rectifier. Si la rectification est impossible, ils doivent être re-refoulés. Cependant, dans la plupart des cas, le conflit émotionnel qui précipite la maladie et fait passer d’un désordre mental à un autre désordre mental est difficile à comprendre. De tels conflits peuvent être traités de la même manière directe qu’on utilise pour une personne excitable mais mentalement normale. Ce n’est pas l’état morbide lui-même, mais le degré de sa manifestation qui est immédiatement diminué par l’intervention douce et raisonnable du psychiatre lorsqu’un bon transfert a été établi.

De façon à trouver si je devinais juste, je demandai à la patiente quel genre d’influence elle pensait s’exercer, si c’était une influence religieuse, politique, ou mystique. La patiente dit : « Cette dernière. » Je lui demandai qui elle croyait avoir exercé une semblable influence mystique sur la maisonnée. Elle sembla réfléchir et ne pas trouver la réponse correcte ; elle doutait même de pouvoir répondre. Puis elle me donna la réponse que j’avais attendue. Elle sentait que son médecin précédent avait une vague influence mystique sur sa famille. Elle ne pouvait pas dire comment cette influence s’exerçait, mais elle existait.

À nouveau je n’utilisai pas l’association libre. Au contraire je lui demandai directement tous les événements importants qui s’étaient produits entre le médecin et elle-même. Il n’y avait aucun indice d’une liaison d’amour entre eux, mais ils avaient été bons amis, et, comme d’habitude, un transfert positif au médecin de famille, et vice versa, s’était établi. Lorsque l’entrée du mari à l’hôpital pour son opération avait été reculée pour des raisons extérieures, le médecin avait voulu la rassurer de ce que l’opération n’était pas dangereuse et il avait fait cette remarque : « Eh bien, vous l’avez pour une nuit de plus. » Elle comprit immédiatement que sa suggestion était d’utiliser cette nuit pour des rapports sexuels. Elle ressentit ceci comme une familiarité un peu libre de la part du médecin. Le lendemain, lorsque son mari quitta la maison pour aller à l’hôpital, accompagné par le médecin, les mots du médecin dans son esprit changèrent soudain de signification et devinrent une prophétie : « Vous n’aviez votre mari que pour une seule nuit de plus. » Ceci devait signifier qu’il allait mourir. Bien sûr cette idée se renforçait de beaucoup de matériau refoulé ; elle commença à sentir un sort imminent et les mots du docteur furent interprétés comme mauvais sort imminent. Telle était la signification de son sentiment d’une influence mystique de la part du médecin.

Je lui dis : « Vous croyez que toute votre famille est sous l’influence des paroles du médecin », et lui expliquai que sa première pensée avait été l’influence du médecin et qu’elle croyait à ce diagnostic sévère et à la proximité de la mort de son mari. Cette pensée raisonnable s’était transformée en le sentiment vague d’une influence mystique suspendue au-dessus de la maisonnée.

Par l’association libre, une grande partie du matériau inconscient, tel que les désirs de mort et les fantasmes de transfert, aurait été amenée à la conscience. Loin de l’aider ceci l’aurait encore plus perturbée. Comme en ce qui concerne sa première illusion à propos de sa fille, il était facile de reconnaître que sa préoccupation manifeste pour sa famille recouvrait et compensait une infidélité et une agressivité inconscientes et interdites. Tout ceci devait être re-refoulé.

Troisième idée délirante. – Depuis l’irruption de sa psychose, elle avait été tourmentée, avec quelques interruptions, par sa difficulté à prendre ses médicaments, parce qu’ « ils pouvaient être du poison ».

Cette peur exprimait sa proprioception d’un changement à l’intérieur d’elle-même, et aussi le fait que son esprit se troublait de plus en plus de pensées confuses et se remplissait de dioramas fantastiques lorsqu’elle ne réussissait pas à s’endormir parce qu’elle avait pris une dose insuffisante de barbituriques. Lors de deux attaques qui se produisirent deux et trois ans plus tard, l’idée de « poison » se développa et fut analysée. Comme je l’ai mentionné auparavant, durant mes premières visites je ne prescrivis pas de barbituriques, mais lui donnai personnellement des doses complètes et attendis dans sa chambre qu’elle s’endormît. À ma demande, c’est à son chevet qu’on ouvrait les tubes de médicaments.

Quatrième idée délirante. – Elle se mit soudain à croire que son mari était devenu aveugle. L’origine de cette idée délirante ne put être trouvée d’aucune autre façon que par une interrogation précise. Elle avait eu une conversation avec son mari à l’hôpital. Il lui avait dit que ses yeux avaient été examinés. Puis il se plaignit qu’elle n’était pas venue lui rendre visite : « Pourquoi est-ce que je ne te vois pas ? »

Dans cette idée délirante, l’agressivité était plus évidente que dans les autres. C’est pourquoi je lui dis que c’était très compréhensible, qu’elle n’avait pas à se blâmer et que des pensées inamicales, inconscientes contre son mari étaient en train de venir à la conscience.

Je lui expliquai que la plupart des personnes se comportent à un certain degré comme elles le faisaient lorsqu’elles étaient enfants ; elles n’aiment pas que les gens tombent malades, et dans ces occasions les enfants nourrissent généralement une idée de mort contre la personne malade. Je la réconfortai en lui disant que c’était un signe de son caractère bon et bienveillant qu’elle se soit plus préoccupée de sa famille en raison de la maladie de son mari, et que tout sentiment qu’on pourrait appeler « mauvais » était seulement suggéré et restait sous un contrôle efficace.

Il ne se produisit aucune falsification ultérieure. Dix jours plus tard elle put rendre visite à son mari à l’hôpital et retourner à sa tâche journalière de ménagère et à son mode de vie social habituel.