9. La certitude paranoïde

Ce court article, qui contient des considérations théoriques et thérapeutiques ayant trait aux problèmes de la certitude paranoïde, fut composé à partir de documents inédits trouvés parmi les dossiers des cas de Federn. – E. W.

La certitude qui accompagne les idées délirantes des patients paranoïdes présente un problème difficile mais qu’on peut résoudre grâce à une approche thérapeutique convenable. J’en ai une bonne illustration dans le cas d’une de mes patientes, une jeune femme qui souffrait de démence paranoïde. Lors d’une de ses visites, elle m’affirma entre autres choses que des nouvelles avaient été données à la radio à son propos et qu’on avait essayé de l’empoisonner. Notre conversation procéda comme suit :

Analyste. – Avez-vous vous-même entendu la radio parler de vous ?

Patiente (après un court instant). – Non.

Analyste. – Comment savez-vous qu’on parlait de vous ?

Patiente. – Tout le monde a chuchoté à ce sujet.

Analyste. – Avez-vous entendu ce qu’ils chuchotaient ?

Je la forçai à admettre que ce qu’elle avait pris pour une certitude n’était qu’une possibilité parmi de nombreuses autres. Elle fut impressionnée par le fait que je prenais très au sérieux et comme très important ce qu’elle me racontait et que je le considérais comme digne de considération parmi les autres possibilités.

Analyste. – Comment savez-vous qu’on essaye de vous empoisonner ?

Patiente. – Mon lit avait une odeur mystérieuse.

Analyste. – Quel genre d’odeur ?

Patiente. – Une odeur de lavande.

Analyste. – Est-ce que la lavande est un poison ?

Patiente. – Dans les films on met des plantes empoisonnées dans la chambre pour empoisonner la personne.

Après une conversation plus poussée la patiente reconnut de nouveau que, lorsque ses propres explications n’avaient qu’une probabilité légère, elle se laissait aller à les prendre pour des certitudes.

Elle se plaignait de savoir elle-même ce que les autres pensaient et aussi que les autres connaissaient ses pensées. À cet égard il fut plus difficile de la convaincre de la fausseté de sa connaissance certaine, car son sentiment avait un pouvoir de persuasion. Cependant, en exigeant d’elle qu’elle raconte ses pensées concises, je pus l’amener à accepter que certaines pensées ne sont au début que des idées à probabilité séduisante et qu’elles ne gagnent en certitude que lorsqu’elles sont rappelées et repensées la journée suivante.

Une semblable certitude peut-elle être expliquée comme due à la récession de la frontière du moi dans ces cas ? Est-ce que l’investissement fort de la pensée elle-même crée la certitude de cette pensée ?

Pour répondre à une semblable question il est utile de clarifier la méthode utilisée par la personne mentalement saine pour décider si une supposition est correcte ou fausse. La personne saine compare la situation réelle avec des situations analogues dans lesquelles l’une ou l’autre condition était différente, ou aurait pu être supposée être différente. Cette méthode suppose la normalité de l’état du moi, non seulement dans la situation présente, mais aussi dans les situations qui sont pensées. Si dans ces états précédents du moi l’investissement de la frontière du moi était déficient, une telle pensée mise à l’épreuve devient sans valeur parce que dans la première situation conditionnelle du moi les idées ont déjà une réalité fausse.

Une enquête serrée nous enseigne que le paranoïaque, et particulièrement le schizophrène paranoïaque, n’essaye même pas d’examiner attentivement la certitude de ses pensées isolées. Il semble que ces idéations systématisées soient dues à des pensées isolées plus ou moins incohérentes qui ont trait à la certitude des faits et qui sont mélangées avec des idées qui ont acquis de la certitude. Si on a l’impression que tout ce qu’on pense est correct, il est impossible de découvrir la moindre erreur. Faisant l’observation de mon propre processus de pensée, je me permets expérimentalement d’avoir ma propre réalité privée dans laquelle je suppose que la combinaison de mes idées est juste et correcte. Si je m’attendais à une acceptation générale de mes conclusions je serais moi-même paranoïde. Si je préférais certaines idées, les croyant prouvées avec certitude et ne les reconnaissant pas comme étant purement mes propres suppositions, je ne serais pas paranoïde mais seulement stupide.

Cependant, si je peux prouver la justesse ou au moins le caractère rationnel de ma propre combinaison personnelle d’idées, je ne suis ni paranoïaque ni stupide, je suis un innovateur et un créateur. Par conséquent, une preuve complète de la certitude ou de la probabilité des conclusions d’une personne est nécessaire avant qu’on puisse établir sa santé mentale. Bien sûr, dans la plupart des cas les preuves ne sont pas répétées pour chaque conclusion mais sont fondées sur un travail mental précédent d’apprentissage, de vérification de pensée.

Nous pouvons par conséquent supposer que la certitude totale du paranoïaque est due : premièrement, à une réalité falsifiée qui résulte du rétrécissement des frontières du moi ; deuxièmement, à une réalité fausse des pensées qui appartient à une situation du moi utilisée dans une mise à l’épreuve des pensées et, troisièmement, à un investissement accru des idées utilisées dans les mises à l’épreuve des pensées.

Le sentiment de certitude et de justesse est aussi lié au sentiment de vérité. Il est important de reconnaître le caractère véridique de toutes les communications psychotiques. La vérité concerne la relation entre la pensée de quelqu’un et sa communication aux autres, et non pas la situation de la réalité. Puisque le paranoïaque sent que tout ce qu’il dit a un caractère de certitude, il a toujours le sentiment de dire la vérité. Il accuse les gens qui l’écoutent de ne pas croire ce qu’il dit ; il ne se rend pas compte que la justesse de son esprit est incroyable à ses auditeurs. C’est une réussite de la thérapeutique de faire comprendre au paranoïaque qu’il peut être honnête, et cependant au même moment être complètement dans l’erreur. La stupidité énorme de la production paranoïaque est souvent en contraste avec l’intelligence et la perspicacité avec laquelle toutes les suggestions et tous les détails sont combinés dans les événements. Le patient est désireux de trouver un minimum de relations de façon à pouvoir les faire rentrer dans ses systèmes. Un semblable enthousiasme est un bon symptôme, car cela prouve que le patient a encore un certain sentiment d’incertitude puisqu’il a besoin de trouver de plus en plus de preuves ou de sophismes apparents pour combler les lacunes de ses constructions.