11. Le moi dans la schizophrénie*

Dans ce chapitre la schizophrénie est définie comme détérioration des fonctions du moi dues à la perte ou à une diminution sérieuse de l’investissement du moi. Fedem analyse l’entrelacement du moi et des autres fonctions de façon à caractériser les différents troubles du moi en rapport avec une insuffisance d’investissement sous-jacente. – E. W.

L’efficacité du moi est constamment maintenue par son investissement en énergie mentale. Chacun fait l’expérience de son propre investissement du moi comme énergie mentale, à laquelle contribuent à la fois la libido et la destrudo. Ceci est la théorie de Freud. Comme d’autres auteurs, tels que Monakow, Driesch et Goldstein, je suppose qu’il y a une troisième source d’énergie qui résulte du processus de vie de l’organisme, et en ce qui concerne les activités mentales, qui résulte particulièrement des processus du système nerveux central. Jung a esquivé ce problème en changeant son concept de libido.

Sans poursuivre ce problème profond et difficile, nous pouvons nous contenter de savoir que le maintien de l’investissement du moi est nécessaire pour tout fonctionnement mental, actif ou passif. De plus, l’investissement augmente nécessairement avec chaque effort fonctionnel, avec chaque exigence du monde extérieur, et en particulier avec chaque tâche qui a trait à l’adaptation et à la maturation. L’investissement du moi, par ailleurs diffus, est mis en application par un investissement additionnel sur le secteur du moi dont la frontière est mise en jeu dans de telles exigences, et ceci dépend des fonctions particulières qui sont nécessaires pour mener à bien un effort particulier ou pour satisfaire une exigence particulière portée sur le moi.

Aussi longtemps qu’il y a une bonne quantité d’investissement et qu’il est facile à transférer, le moi fonctionne normalement. Les fonctions mentales vont nécessairement flancher, et même cesser dans les cas de troubles d’approvisionnement ou de répartition de l’investissement du moi. Sur la base de notre connaissance des névroses de transfert, qui sont explicables psychanalytiquement par le placement, le déplacement et le retrait de l’investissement d’objet, mais qui peuvent aussi endommager les fonctions du moi, on peut arriver à la conclusion que des déplacements et des retraits excessifs de l’investissement peuvent détériorer ou détruire une fonction du moi. Ceci s’est produit dans les névroses en dépit d’un approvisionnement adéquat en investissement. Qu’il y ait un manque d’approvisionnement, ou un trop grand retrait par réaction de l’investissement, les troubles mentaux seront les mêmes. Cependant, la correction du désordre dépendra dans un cas du rétablissement de l’approvisionnement, dans l’autre de la cessation du retrait.

Ceci explique pourquoi la schizophrénie comme maladie et la schizophrénie comme syndrome sont au niveau symptomatique les mêmes bien qu’elles suivent des cours tout à fait différents et nécessitent un traitement différent. La schizophrénie est toujours due à une déficience en investissement du moi qu’il s’agisse d’approvisionnement ou de répartition. De plus les causes de la déficience en approvisionnement ou du retrait peuvent être permanentes ou temporaires. Ce fait est une autre source de différence dans le cours de la schizophrénie.

Les causes de la déficience en approvisionnement ne sont pas connues. Cependant, une telle déficience, comme c’est le cas pour le retrait d’un investissement du moi bien fourni, s’explique parfois par une tension émotionnelle accumulée ; celle-ci peut être superficielle et d’origine récente ou profondément enracinée dans les premières années de la vie du patient. Ceci explique pourquoi certains cas cèdent à la suppression de l’angoisse par le transfert et la psychanalyse – c’est ce qu’enseigne Fromm-Reichmann – alors que d’autres nécessitent une investigation thérapeutique plus profonde. Rosen essaye même de rencontrer directement et d’annihiler les conflits infantiles initiaux. Ces deux genres de thérapeutique réussissent dans des cas choisis.

En raison de la divergence étiologique fondamentale, aucune thérapeutique ne peut être soutenue par des statistiques. Dans le cas d’un approvisionnement déficient, la probabilité de supprimer la cause inconnue d’une maladie fondée sur la détérioration de l’investissement du moi doit toujours demeurer faible ; mais la maladie suit des cours différents suivant les étiologies différentes. Lorsqu’il s’est remis ou qu’il a été mis en liberté, le patient peut continuer ou ne pas continuer de fonctionner de façon satisfaisante. Lorsque l’étiologie est un retrait temporaire d’investissement du moi, la probabilité de rechute dépend surtout de l’hygiène émotionnelle apportée par l’environnement, et de la capacité propre du patient d’ajuster le cours de sa vie à ses désirs ou d’ajuster ses désirs à ses capacités.

En considérant l’aspect psychologique du moi dans le cours de la maladie, on permet un examen plus clair et un éclairage plus brillant des problèmes additionnels. La symptomatologie future d’un cas pourra consister dans l’apparition et la disparition successives d’une disjonction fonctionnelle générale, ou de la disruption et du désordre plus particuliers de fonctions individuelles. Le symptôme premier et fondamental détériore la fonction principale du moi. Le moi unifie les complexités divergentes de l’individu et sépare son entité impénétrable et indivisible du monde changeant ; il le fait grâce à la frontière du moi. En faisant face, en entrant en contact et en séparant le monde extérieur, la frontière du moi bien investie acquiert la fonction d’un organe sensoriel de façon à sentir la réalité de tout ce qui se situe hors du moi. La connaissance de la réalité est par conséquent la fonction principale de la frontière du moi, Tout ce qui a lieu à l’intérieur de la frontière du moi a trait au corps et à l’esprit de l’individu. Bien sûr, puisqu’on fait partie du monde, il y a une inter-relation mutuelle entre le moi et le monde. La plupart des expériences du moi se déversent vers le monde extérieur d’où les stimuli de toutes perceptions sont originellement venus et retournent vers lui. À l’intérieur de ce flux mutuel, on sent clairement tout empiétement sur les frontières du moi. Le fondement de la santé est une reconnaissance correcte et automatique de cette cassure entre les expériences mentales subjectives individuelles dans le monde, et la connaissance du statut du monde tel qu’il existe réellement. La santé mentale est la faculté de répondre aux exigences du monde et de soi-même en les distinguant clairement.

Il est par conséquent évident que c’est le moi qui est malade dans la schizophrénie. Pour le psychiatre qui prend une orientation dynamique il est aussi évident que la détérioration des fonctions du moi est due à la perte ou à une diminution sérieuse de l’investissement du moi. Cependant, il faut faire une analyse plus poussée de l’entrelacement du moi et des autres fonctions, de façon à caractériser les différents troubles du moi en liaison avec une insuffisance sous-jacente en investissement. Même dans le cas d’une semblable insuffisance, on peut s’attendre, pour certaines actions dispersées du moi, à un accroissement compensatoire d’investissement sporadique ou même permanent. Ce fait ne doit pas être utilisé comme argument contre l’intuition générale que nous avons de l’économie de la schizophrénie qui montre qu’elle est due à une diminution d’investissement du moi. On reconnaîtra d’abord la déficience par l’irrégularité des fonctions qui nécessitent un capital parfait en investissement du moi. Ce sont les fonctions qui ont trait au combat du moi pour l’existence individuelle.

Les dépendances du moi, telles qu’elles sont définies par Freud, sont aussi les fronts de combat du moi. Toute dépendance particulière nécessite un capital d’investissement, de façon à essayer de maintenir la fonction du moi, d’être normal, fort, rapide et précis. La dépendance la mieux connue est celle qui a trait au monde des objets. Toutes les expériences passées doivent être utilisées intelligemment de façon à faire face aux forces extérieures, qu’elles soient agressives ou amicales, qu’on ait besoin de défense, d’agressivité, de fuite ou d’évasion. Par conséquent, le manque d’investissement rend le moi inadéquat pour s’occuper de ces forces.

La pensée est un essai d’action qui précède l’action elle-même. Une pensée adéquate présuppose la séparation de l’essai et de l’action, de l’objet et de sa représentation par la pensée. Cette séparation nécessite un fonctionnement adéquat des organes sensoriels qui sont les frontières mentales et corporelles du moi pour la perception de la réalité.

Les premiers troubles schizophréniques de l’intelligence61 sont dus au manque d’investissement de la frontière du moi mental. Au lieu d’évaluer et d’utiliser l’essai d’action comme tel, le schizophrène le ressent comme s’il était l’objet et l’action réels ; certaines pensées ont acquis un caractère de réalité. L’autre conséquence est que les idées qui représentent l’objet sont confondues avec l’objet lui-même. À ce moment-là les nouveaux engrammes synthétisés qui viennent du monde extérieur sont falsifiés. Le résultat est déformé, et la réalité extérieure est confondue avec les idées falsifiées ayant trait à cette réalité. Pendant un temps court, la réalité falsifiée peut être partiellement niée, cachée et contrôlée, particulièrement si l’environnement physique demeure perçu sans déformation. Ceci est dû à la plus grande résistance de la frontière visuelle du moi corporel. Dans les cas avancés, l’environnement est aussi falsifié et il y a une perte progressive de l’investissement du moi. Le patient croit à la réalité fausse sans la mettre en question. Lorsque l’investissement normal de la frontière du moi est restauré, par une influence thérapeutique ou de façon spontanée, la réalité fausse cesse, et la pensée redevient la pensée. Le schizophrène construit sa réalité fausse comme quelque chose de naturel et d’évident, alors que son caractère énorme et grotesque permet au psychiatre de la reconnaître immédiatement comme symptôme.

Dans la paranoïa, le monde imaginaire est moins frappant au tout début. L’absurdité de la série des falsifications réside simplement dans les constructions fausses faites à partir de prémisses qui se justifient ; et dans les conclusions logiques faites à partir de faits correctement perçus. Plus tard cependant, l’individu perd sa capacité de logique et d’autocritique, et arrive à des conclusions absurdes et à des systèmes paranoïaques ; cependant, ceux-ci continuent à porter en eux un fin fil logique qui séduit les gens normaux et les amène à leur faire confiance. Les paranoïaques procéduriers, en particulier, peuvent planifier et mener à bien leurs poursuites judiciaires sans erreur de logique ou de jurisprudence.

Toute idéation paranoïaque relève de l’idée de référence. Au début une telle idéation est semblable à celle du névrosé. Ce parallélisme se rompt brutalement lorsque les idées acquièrent le mécanisme paranoïaque. Dans les deux cas les faits doivent être les mêmes et peuvent même être authentiques. Ce que le patient dit et pense ne contient aucune réalité fausse. On l’a « regardé », comme il le dit, au bureau, dans le train, ou dans la rue. Ses réactions aux attitudes supposées et à ses observations sont exagérées mais appropriées. On sait que les gens ont une attitude aimable ou hostile ou critique. La louange, le blâme, le soupçon et même le préjugé sont toujours présents. Jamais on ne fait une rencontre dans un esprit totalement neutre. Par conséquent, il n’est pas impossible, bien que ce soit hautement improbable, que les « références » répétées se soient réellement produites. Même l’absurdité paranoïaque suivante : penser que l’apparition fréquente d’un avion qui vole bas a pour but de surveiller sa masturbation nocturne, n’est pas physiquement impossible. De la même façon, il est possible qu’un message personnel ait été imprimé dans l’éditorial du journal du matin, ou que le pape ait transmis un rappel à l’ordre à la radio – tout ceci est physiquement possible bien qu’on ne puisse pas réellement le prendre pour son compte. On peut mieux accepter que celui qui croit en Dieu comme en un Père sente que la volonté de Dieu lui a été révélée à lui personnellement. Le degré d’irrationalité et le manque de probabilité de ces idées dépendent du degré et de l’utilisation critique de la connaissance chez le patient. Certains paranoïaques peuvent bien rationaliser leurs suppositions, et n’utiliser que des arguments qui ont un support rationnel. Ce qui est vrai en ce qui concerne les idées de référence est aussi vrai en ce qui concerne le soupçon et la jalousie.

Le point cardinal de la paranoïa est la certitude fausse62 qui est attribuée à l’idée de persécution avant même la fabrication des réalités fausses. Ce que l’esprit sain considérerait comme possible devient probable, puis certain pour le paranoïaque. De la même façon ce qui est impossible pour l’homme normal est ici possible. Les concepts de probabilité et d’improbabilité ne sont plus compris. Il y a annulation du champ qui comprend la non-existence, l’impossibilité, l’improbabilité, l’incertitude, la possibilité, la probabilité, la certitude, et l’existence. Les différences entre ces états ont complètement perdu leur importance. Toutes les idées et les conclusions sont « senties » comme certaines. La certitude fausse est au paranoïaque ce que la réalité fausse est au schizophrène.

La différence fondamentale entre la certitude fausse et la réalité fausse est que la réalité fausse signifie la substitution d’un monde faux à la place d’un monde réel, alors que la certitude fausse signifie seulement des changements de jugements à propos du monde. De plus une réalité fausse amène à un élargissement des moi mentaux et corporels, alors qu’une certitude fausse élargit seulement le moi mental. Cependant, les deux conditions ont trois points en commun :

1) Tout ce qui est réel est certain63,

2) La réalité et la certitude sont vérifiées aussi bien que senties

directement.

3) Elles ne peuvent pas être prouvées par un seul individu ; le

consensus d’autres personnes est nécessaire.

En ce qui concerne ce troisième point, le schizophrène suppose régulièrement que les explications de semblables idées paranoïaques sont surévaluées. Cette explication rend responsable de la fausse certitude l’investissement d’objet de l’idée, et non son rapport au moi. On expliquait de la même façon, et aussi en supposant un acte de projection, la réalité fausse. La deuxième explication a trait au rapport de l’hallucination au moi.

En ce qui concerne la certitude paranoïaque fausse, des phénomènes additionnels rendent plus clair le rapport entre certitude et réalité. Bien que toute pensée soit un essai d’action, il y a une différence remarquable entre le schizophrène typique et la pensée paranoïaque. La pensée schizophrénique accompagne et influence le comportement du patient et son choix de réactions. Ainsi, ses idéations fausses constituent sa vie réelle. Chez l’individu sain, les processus de pensée fonctionnent en partie de façon à accompagner et diriger son comportement réel, et en partie de façon à planifier des actions futures. La pensée paranoïaque est le plus souvent du deuxième genre – elle implique une planification. C’est un essai d’actions cohérent, qui anticipe la situation future du moi sur la base du souvenir des situations passées. Ce caractère de planification explique les qualités agressives et systématiques de la pensée paranoïaque. Il semble que ce caractère de planification de la pensée paranoïaque mette en relation la certitude fausse avec la réalité fausse qui est due au manque d’investissement du moi. La pensée saine met à l’épreuve et démontre constamment toute nouvelle conclusion en utilisant expérimentalement d’autres états du moi qui ont trait au même problème. Un grand nombre de ces expériences ne sont pas répétées mais sont utilisées avec une certitude acceptée et habituelle. Ceci ne conduit pas à des conclusions fausses parce que la pensée saine perçoit les faits réels sans falsification.

Dans la planification paranoïaque, les conditions sont différentes. Le paranoïaque, comme le schizophrène, se rappelle des situations du moi qui contiennent des réalités falsifiées. Mais toute réalité falsifiée donne à la pensée paranoïaque une certitude, car ce qui est senti être réel est aussi senti être certain. Également, ces suppositions facilement établies et ces falsifications complétées acquièrent toutes la certitude de la réalité. Par conséquent, en dernière analyse, il n’y a pas de différence fondamentale entre les processus de falsification de la réalité chez les schizophrènes, et la falsification de la certitude chez les paranoïaques.

Bien que dans la paranoïa commençante les faits eux-mêmes ne subissent pas de falsification par perte de l’investissement des frontières du moi, les pensées du patient lui-même dans toute situation donnée sont ramenées à la mémoire comme partie de la réalité, et sont plus tard senties comme certaines, exactement comme c’est le cas pour la réalité. Une semblable certitude absolue abolit l’examen critique et logique. La rationalisation joue son rôle en insérant les résultats des sentiments de certitude. « Les dés de la pensée sont pipés. »

Les conséquences de la falsification de la certitude vont même plus loin que celles de la falsification de la réalité. La réalité falsifiée donne des fondements faux pour l’action ; cependant lorsque ces activités ne sont pas provoquées, ou si elles sont contrecarrées une fois provoquées, les données fausses peuvent être ignorées ou réprimées. Mais l’influence de la certitude fausse est infinie, il s’accumule de plus en plus de certitude fausse et cela va jusqu’à contrecarrer le jugement intelligent. Le bon usage de l’expérience et de l’anticipation dans la pensée n’est plus possible lorsqu’on se trouve en face de l’écroulement des fonctions de la frontière du moi. La connaissance automatique du moment où doivent être appliquées des associations qui viennent du préconscient s’embrouille entre la réalité tangible extérieure et les pensées. Dans ces circonstances, penser devient vain. L’individu renonce alors à la pensée claire et utilise ses associations pour fabriquer des imaginations fondées sur le désir et des châteaux dans l’air. L’intelligence et l’examen critique grâce auxquels il était parvenu et s’était maintenu au niveau du principe de réalité deviennent déficients et en reviennent à servir le principe de plaisir et de douleur. L’influence dévastatrice de la perte de la fonction de la frontière du moi augmente parce que, en raison de la continuation de la maladie au-delà du moi conscient réel, des états du moi préconscient de plus en plus nombreux apportent leurs conceptions falsifiées de la réalité. Les conséquences du mélange des éléments de réalité falsifiée et de réalité vraie sont aussi immenses.

La facilité avec laquelle le sentiment de certitude est établi rend compte encore plus du manque de désir de corriger les erreurs et les expressions absurdes. De façon sporadique d’abord, puis plus tard de façon diffuse, et de façon générale dans tous les cas avancés, on ne ressent aucun besoin de rectifier ce qu’on a accompli. C’est pour cette raison que les compétences et les facultés mentales finissent par se détériorer. Dans la démence typique du schizophrène, cette détérioration est due moins à la perte de ses succès qu’à la perte de tout besoin de les utiliser. Dans les états avancés cela peut démanteler complètement l’élément linguistique et les trois « r »64 *.

La connaissance scientifique ou les capacités artistiques que le patient avait acquises dégénèrent et deviennent une productivité répétitive et apparemment désordonnée, bien que l’impulsion et le désir de création demeurent. La fausse certitude de la perfection de tous les actes achevés élimine tout motif d’amélioration, d’auto-examen, ou d’apprentissage. Par cette autosatisfaction subjective généralisée, le schizophrène perd conscience de la pauvreté et de la détérioration de ses actes. Le stéréotype catatonique d’art schizophrène, cependant, dérive de nombreuses sources.

La perte de l’investissement de la frontière du moi a donc les conséquences suivantes :

1) La détérioration de la faculté de distinguer la pensée et l’objet.

2) Une réalité falsifiée des pensées.

3) Une certitude falsifiée des jugements et des conclusions.

4) Une certitude généralisée fausse en ce qui concerne la qualité des actes.

Le processus schizophrénique pénètre dans l’esprit préconscient. Presque tous les états importants préconscients du moi perdent progressivement l’investissement de leurs frontières et cessent de fonctionner avec exactitude et précision. Le moi normal travaille sans erreur au niveau préconscient, parce que dans le préconscient les engrammes et anticipations qui dérivent d’expériences extérieures sont déjà bien séparés des engrammes qui dérivent de pensées et d’idées. En entrant dans la conscience, les perceptions rejoignent automatiquement les perceptions, et les pensées rejoignent les pensées, alors que l’état préconscient du moi est inclus dans l’unité d’investissement actuel du moi présent.

Cela n’est pas le cas pour le schizophrène. Un trop grand nombre de ses engrammes préconscients sont mal emmagasinés et mal étiquetés du point de vue de la réalité, de la certitude et de l’exactitude. Parmi la multitude d’engrammes erronés et falsifiés, un petit nombre de résidus corrects d’expériences et de réactions continue à être utilisé.

Un modèle typique de falsifications préconscientes est responsable du symptôme dans lequel le patient sent que des idées lui ont été enlevées ou lui ont été imposées. Ces deux idées délirantes offrent l’image de la projection d’un processus intérieur sur une autre personne. Le processus mental sous-jacent est simplement le fait d’oublier quelque chose qu’on a su. Chez les gens sains, un tel oubli exigerait une explication psychanalytique. Le schizophrène en connaît l’explication d’après sa propre expérience. Le fait d’oublier peut découler du fait de penser à une certaine personne. Grâce à la succession de ses pensées il acquiert la certitude que l’oubli a été causé par le contenu de la pensée précédente. Par conséquent il déclare que la personne concernée a été la cause du blocage de son flux d’associations. Il n’y a pas eu de projection65 réelle. Du fait que l’idée de l’autre personne est devenue réelle, le patient ne comprend pas que ce sont ses pensées et non la personne elle-même qui sont la cause de la perte de ses idées. Un mécanisme analogue est en jeu dans le cas de l’implantation d’une idée.

On peut facilement comprendre qu’un patient schizophrène qui a pensé à une autre personne en liaison avec lui-même ne peut pas s’empêcher de penser que les pensées qui suivent sont implantées en lui par cette personne. Il y a cependant des cas dans lesquels toute pensée à une personne est suffisante pour que le patient lui attribue la causalité des idées qui suivent ou la perte de ses idées. C’est là une autre manifestation de la certitude falsifiée. Toute séquence du point de vue du temps est ressentie avec certitude comme une séquence causale. Les fous semblent prendre le parti de l’épistémologie critique.

Il est encore plus étonnant d’être le témoin de déviations préconscientes qui résultent de la perte de l’investissement du moi, déviations qui ont trait aux capacités acquises dans la petite enfance et l’enfance et qui sont devenues habituelles et automatiques chez l’adulte. Normalement, une personne qui lit ne prend pas conscience du fait que des syllabes et des lettres se construisent de façon à former des mots : elle n’observe pas l’interruption d’une ligne à l’autre ; les engrammes de perception verbale précédente, leur orthographe et leur compréhension sont le travail du préconscient et entrent dans la conscience lorsque c’est nécessaire ; l’ensemble forme une continuité sans heurts. Lorsque la fonction préconsciente du moi diminue, certains patients trouvent soudain la lecture difficile parce qu’ils deviennent conscients des lignes, des mots isolés, des syllabes, des lettres. La conclusion est que l’organisation préconsciente de la lecture est une fonction du moi et dépend du plein investissement de l’unité du moi à l’intérieur de laquelle elle est incluse. Lorsque la frontière du moi qui a trait au langage perd son investissement, les lettres et syllabes cessent d’être simplement des moyens de pensée : elles deviennent des objets réels.

Les troubles du champ visuel sont encore plus frappants. J’ai observé des cas, par ailleurs peu sévères, dans lesquels l’acte préconscient d’accommodation et de mise au point nécessitait une attention consciente de façon à ce que la vision ne soit pas brouillée. Dans ces cas les fonctions du moi acquises durant la première demi-année de la vie avaient perdu leur investissement unifié. Dans tous ces cas la diminution de l’investissement a restreint les frontières du moi jusqu’à un stade antérieur auquel il y a eu régression.

On sait bien que la régression du moi est responsable de la réapparition de phases premières narcissiques ou d’autres phases libidinales dont la méthode de pensée est archaïque. L’infantilisme du moi est dû à la régression à un stade où il n’était pas encore bien séparé du ça, du surmoi, ou du monde extérieur. Cette fusion avec le monde grâce à la régression est tout à fait différente de la réalité falsifiée qu’on a précédemment décrite. La production d’une réalité fausse est un stade initial de la schizophrénie, la fusion narcissique régressive est un stade tardif. Il est raisonnable de supposer maintenant que le processus de régression du moi est aussi dû à une insuffisance et à une diminution de l’investissement du moi. De plus en plus, l’approche dynamique suggère que la maturation est due non seulement à l’évolution des qualités mentales organiques préorganisées de façon constitutionnelle, mais aussi au développement du moi corporel et du moi mental. Il ne peut pas y avoir une division nette entre les deux processus. Les facteurs organiques ont besoin, pour bien fonctionner, d’un capital perpétuel d’investissement mental ; alors cet investissement doit prédominer à travers toute la vie. Le moi n’est pas un agrégat qui fonctionnerait de façon statique. Du fait que le moi est une unité active de la vie de l’individu, une unité construite et maintenue contre des forces qui s’y opposent, le maintien de son état de maturité utilise continuellement de l’investissement mental. C’est pour cette raison que la régression du moi signifie que les capitaux d’investissement nécessaires pour ce maintien ne sont plus à sa disposition. La régression typique du moi du schizophrène peut donc raisonnablement être imputée en partie à cette déficience.

Dans les premiers stades de la maladie, la fixation joue aussi son rôle. Dans ce cas, certains états antérieurs du moi n’ont pas été suffisamment désinvestis pendant le processus de maturation, mais ont été refoulés. À mesure que la maladie progresse, ces états refoulés et ces réactions refoulées du moi parviennent à la conscience et pénètrent le moi actuel. Ceci explique pourquoi il y a tant de réactions du moi archaïques et infantiles dans la schizophrénie, et pourquoi leurs processus primaires contrecarrent les processus secondaires normaux. Le matériau refoulé qui est venu de l’inconscient contrecarre aussi l’utilisation du matériau préconscient normal. En règle générale, le moi sain est protégé contre toute intrusion flagrante de matériau et de mécanismes inconscients. Il y a des exceptions cependant, dans les conditions de la psychologie de masse, ou lorsqu’il y a un excès d’émotion ou de pulsion. Jusqu’à un certain point, l’inconscient montre son influence dans les actes manqués : les erreurs, les lapsus, les oublis, etc., dans ces situations l’inconscient ne pénètre pas la conscience sans changement.

De cela on a déduit qu’il y a des forces particulières du moi qui retiennent l’inconscient, créant un barrage qui empêche pour ainsi dire les flots débordants de l’inconscient de se répandre dans la conscience. On voit ces barrages comme dynamiques, non statiques, maintenus par des investissements émotionnels tels que la honte, les sentiments de culpabilité, l’angoisse, et les sentiments de bonne conscience. L’auteur de cet article doute de ce point de vue, et ne pense pas que les forces protectrices peuvent par leur influence directe retenir l’inconscient. Il n’y a pas de preuve que des frontières particulières du moi soient investies d’une énergie destinée à refouler l’inconscient ou à maintenir ce refoulement. De plus, comme Freud l’a découvert, le refoulement est imprégné d’angoisse ; au niveau phénoménologique l’angoisse signifie une fuite inhibée, et la fuite est un processus dans lequel on s’évade, on ne construit pas de barrage, et on vient à bout des dynamismes qui font intrusion. Un argument supplémentaire contre l’idée de force protectrice spéciale est que l’inconscient règne pendant la nuit alors que le moi est endormi. Le contraire est vrai durant la journée. Si le moi pouvait disposer d’un certain investissement pour combattre directement l’inconscient, alors on n’aurait jamais vu se développer des compromis névrotiques et culturels avec l’inconscient.

Alors qu’il n’y a pas de combat direct, un certain nombre de méthodes différentes sont utilisées par l’esprit conscient et préconscient dans le combat avec l’inconscient.

Premièrement, des mots et des symboles sont interposés entre les produits de l’inconscient et la pensée consciente. Grâce aux mots et aux symboles, les produits inconscients sont compris et sont traités par les processus secondaires.

Deuxièmement, le moi semble avoir une attention constamment détournée ; cela signifie qu’il semble que ses frontières sont plus fortement investies le long des lignes qui font frontières avec le monde extérieur.

Troisièmement, le moi, lorsqu’il est normal, doit accepter et veut accepter les poussées pulsionnelles. Cette acceptation doit être modifiée ou refusée lorsque le moi y est forcé par le surmoi ou par les règles qui ont été établies par le moi lui-même.

Quatrièmement, le refoulement est accompli principalement par l’angoisse et par un processus de fuite. Ceci résulte en un retrait d’investissement qui interrompt toute chaîne d’association à des produits indésirables de l’inconscient et aussi à des états totaux du moi.

Cinquièmement, il est probable que le plaisir nourrit automatiquement, et que la peine inhibe automatiquement, les poussées pulsionnelles. L’angoisse est la catégorie de douleur la plus importante qui travaille dans ce sens. On peut dire de façon générale que c’est là le seul mécanisme qui combat directement l’inconscient. Ce mécanisme a été reconnu par Freud dans sa seconde théorie du refoulement, lorsqu’il a dit que le signal d’angoisse met en action le principe de douleur et de plaisir.

Ces moyens compliqués de réaction protègent le moi contre l’inconscient en partie par des automatismes semblables à des réflexes, et en partie parce qu’ils sont établis, fortifiés et défendus par le déplacement des investissements jusqu’à des positions où ils travaillent comme des contre-investissements. Il est évident que ces méthodes compliquées d’acceptation partielle et d’utilisation ou de refus partiel de l’inconscient nécessitent un approvisionnement constant en investissement.

Le processus de déplacement de l’investissement est aussi partiellement automatique et partiellement réfléchi. Il dépend de situations déterminées par la dépendance du moi par rapport au ça, au surmoi et au monde extérieur. Certaines tâches sont répétitives, on s’y attend par conséquent de façon régulière, d’autres surgissent soudain de situations d’urgence inattendues. Dans chaque exemple, un haut degré d’investissement du moi est toujours nécessaire pour accomplir la tâche. Par conséquent, lorsque se développe une déficience aiguë ou même permanente en investissement du moi, le traitement normal de l’inconscient est altéré. Dans la schizophrénie cette déficience en investissement du moi rend possible l’intrusion de l’inconscient.

La perte totale d’investissement du moi n’est présente que dans des cas où la détérioration est extrême. Sinon, de nombreuses fonctions du moi, de nombreuses frontières du moi demeurent investies même si elles ne le sont que faiblement. Au mieux elles sont engourdies et mal définies. La diminution partielle d’investissement du moi explique un trait typique du portrait multiple du schizophrène : l’accroissement de son degré de sensation, et l’irritabilité émotionnelle et impulsive accrue qui en résulte.

Habituellement, l’investissement du moi, et particulièrement des frontières du moi, travaille comme contre-investissement contre toutes sortes de stimulations. Chaque réaction particulière du moi demeure contrôlable. Les sensations provoquées par la stimulation sont elles-mêmes modérées, agréables ou douloureuses. La faiblesse en investissement, au contraire, rend possible immédiatement une réponse inappropriée. Les schizophrènes adolescents ressentent à l’excès toute impulsion agressive et également toute agression de l’extérieur. La même chose est vraie en ce qui concerne les émotions pour les autres groupes d’âge. Des réactions catatoniques qui sous-entendent une rage positive ou un négativisme peuvent être provoquées par l’émotion la plus légère.

L’aspect psychologique du moi de la schizophrénie n’a pas seulement un intérêt théorique ; sa valeur thérapeutique est importante et on peut la mettre à l’épreuve dans les premiers stades de la maladie comme dans ses stades plus avancés. Il est paradoxal mais vrai de dire que l’intuition rationnelle est une arme thérapeutique effective contre une démence apparente. L’intuition psychanalytique a été reconnue comme instrument du traitement des névrosés. Le psychotique s’efforce avec encore plus d’enthousiasme de comprendre sa maladie.

Cependant, dans la psychose, plus tôt l’intuition rationnelle est appliquée, plus elle est efficace. Le psychotique apprend à ramener tout changement à l’intérieur de sa propre expérience du moi, et devient ainsi capable d’accepter sans terreur ce qu’il a reconnu sans stupéfaction. Grâce à cet intérêt dénué de peur il peut finir par rétablir son moi normal. En dominant les réactions anormales de son moi il accomplit le but thérapeutique qu’on appelle généralement le re-refoulement.