2. Le narcissisme dans la structure du moi*

Une analyse précise de perturbations du moi tels que la dépersonnalisation et le sentiment d’étrangetédont la cause est un investissement excessif de libido d’objet aux dépens de la libido du moi par insuffisance de la seconde sans insuffisance de la premièrepermet une séparation claire de la libido du moi et de la libido d’objet. L’existence effective du narcissisme est ainsi vérifiée. Il est normalement senti dans le sentiment sain du moi corporel qui est absent ou altéré dans les états d’étrangeté. Les situations libidinales au cœur et à la périphérie du moi sont examinées sous les points de vue dynamique, économique et topique. – E. W.

Bien que des gens en bonne santé fassent de temps en temps l’expérience sous une forme affaiblie et temporaire des perturbations que je me propose d’examiner, perturbations que vous tous avez partagées, je suppose que vous ne leur avez pas porté beaucoup d’attention. Car elles ne sont pas frappantes et il a fallu une occasion particulière pour me conduire le long du chemin de l’enquête sur lequel je vous demande maintenant de m’accompagner. Vous ressentirez probablement contre cela une résistance interne car nous préférerions tous laisser intouché notre sentiment du moi non perturbé, ce qui est le requisit de tout bonheur. En raison de cette résistance, l’observation des composantes du moi a été ignorée par les auteurs qui ne voulaient voir dans le moi qu’une abstraction de la distinction entre sujet et objet et aussi par ceux qui ont attribué au moi une « totalité homogène », si bien que pour eux le terme « moi » était à peu près synonyme du vieux terme « âme ».

En conséquence la psychanalyse doit réfuter ces deux conceptions. La structure du moi, c’est-à-dire sa division en institution, la dynamique de ces institutions, leur relation aux pulsions, à l’inconscient et même au corps nous préoccupe tous. C’est là que la théorie freudienne du narcissisme est mise à l’épreuve : est-ce que la libido se contente de mettre le moi en mouvement ou est-ce qu’elle le construit ?

I

On aurait pu penser que même si l’observation de nos propres perturbations légères ne nous avait pas incité à l’investigation psychanalytique du moi, au moins cependant ces cas sévères de maladie de dépersonnalisation et d’étrangeté qui il y a longtemps ont éveillé l’intérêt des psychiatres, auraient eu ce résultat. Ils ont été traités de façon extensive dans les écrits de Janet et de Schilder. Mais ces ouvrages remarquables furent écrits sans aucune reconnaissance ou mise en application de la théorie de la libido. Ce n’est que récemment que les psychanalystes ont essayé d’appliquer cette théorie à l’explication de la dépersonnalisation. Mon but ici est de mettre à l’épreuve sur ce travail la théorie de la libido et par cette épreuve de démontrer de nouveau son exactitude.

Je m’appuie ici sur l’œuvre de Nunberg. À partir de ses observations psychanalytiques, il a prouvé de façon concluante que la dépersonnalisation et l’étrangeté trouvent leur origine dans la perte d’un objet important de la libido, dans l’effet traumatique du retrait de la libido. Nunberg a aussi attiré l’attention sur le caractère omniprésent de ces troubles dans le début des névroses. J’irai moi-même plus loin : je crois que toutes les psychoses et les névroses sont précédées par des troubles du moi qui prennent la forme de l’étrangeté mais que ceci pour la plus grande partie a disparu quand la névrose ou la psychose se sont établies, car c’est arrivé le plus souvent dans la première enfance et a été oublié. De plus, ce n’est pas toujours remémoré pendant l’analyse, surtout du fait que jusqu’à présent les psychanalystes n’y ont pas fait suffisamment attention. Ainsi, le fait de savoir que la perturbation initiale du moi ne peut pas être prouvée dans tous les cas ne doit pas nous empêcher de présumer de son caractère omniprésent. J’espère qu’une enquête plus poussée réussira à démontrer sa présence comme essentielle à la théorie de la libido.

Puisque cette fréquence est hors de question et que j’ai précédemment décrit le « sentiment d’étrangeté » comme la « psychose actuelle narcissique transitoire »* la plus fréquente, je désire maintenant justifier cette nomenclature. D’abord, j’attirerai votre attention sur le fait que cette nomenclature m’engage dans un certain désaccord avec la découverte de Nunberg qui veut qu’il s’agisse d’une lésion du moi par retrait d’objet de la libido d’objet, car ce que j’ai dans l’esprit c’est un trouble actuel direct de la libido narcissique. Ce désaccord fait ressortir le fait le plus important d’où procéderont ensuite mes conclusions : nous ne nous occupons pas de la distinction entre la libido du moi et la libido d’objet de façon seulement théorique mais en délimitant leur frontière par le moyen de l’observation.

Notre propre pratique et la littérature sur le sujet nous ont appris la gravité et le caractère toujours un peu inquiétant des plaintes que profèrent les cas sévères de dépersonnalisation décrivant leur état ou plutôt leurs états changeants. Le monde extérieur apparaît en substance comme inaltéré et cependant différent : il n’est pas de façon aussi spontanée ou aussi actuelle, proche ou lointain, il n’est pas clair, chaud, amical et familier ; il n’est pas réellement et vraiment existant et vivant ; plutôt comme vécu dans un rêve et en même temps différent d’un rêve. Au fond de lui-même le patient a le sentiment d’être mort ; et il a ce sentiment parce qu’il ne sent pas. Son sentiment, ses désirs, ses pensées, ses processus de mémoire sont devenus différents, incertains, changés d’une façon intolérable. Et cependant le patient connaît tout correctement ; ses facultés de perception, d’intellect et de logique n’ont pas souffert du tout. Il sait aussi à quel point sa capacité de sentir est diminuée. Comme Schilder, utilisant un terme de Husserl, l’a dit si justement : « L’évidence (en anglais) ou le sentiment du réel comme Janet l’appelle de façon plastique manque. Dans des cas encore plus sévères même l’unité du moi est mise en doute ; dans sa continuité le moi n’est que perçu et non senti. Le temps, le lieu et la causalité sont reconnus et appliqués correctement pour trouver son orientation mais ils ne sont pas possédés de façon spontanée et auto-évidente. C’est seulement dans les cas les pires que le cœur même du moi, dont Hermann a montré justement qu’il est lié au sens de l’équilibre, est alors perdu. »

Dans des cas de sévérité moyenne il y a plus de gens qui se plaignent seulement d’étrangeté du monde extérieur que de gens qui ont aussi perdu l’évidence de leurs affects et le reste de leur vie intérieure. Si nous appliquons maintenant la théorie de la libido nous devrions présumer que quand l’expérience auto-évidente du monde extérieur a été perdue c’est la libido d’objet qui manque ; et, au contraire, que quand le sentiment du moi et la vie intérieure sont troublés c’est la libido narcissique qui manque4.

J’ai trouvé cette supposition incorrecte. Car nous apprenons de nos patients dans tous les cas d’étrangeté, que même chez ceux dont les troubles sont supposés être exclusivement extérieurs le sentiment du moi est troublé. Il est vrai que les patients eux-mêmes ne le remarquent pas. En vérité la partie du sentiment du moi qui est troublée est celle que j’ai décrite dans ma communication sur les variations dans le sentiment du moi comme sentiment corporel du moi, [supra]. Ceci peut être relié au « schéma corporel » découvert par Schilder, comme perception « de l’expérience des évidences ». Le sentiment corporel du moi est la sensation évidente de la totalité du corps, non seulement de son poids (comme l’ont trouvé Schilder et Hartmann) mais aussi de sa taille, son étendue et le sentiment de sa plénitude. Ce sentiment, qui est toujours caractéristique, peut être le plus caractéristique de tous, nous ne lui portons pas notre attention du tout, même pas lorsqu’il est troublé. Cependant une fois que son attention a été dirigée vers un changement de cette sensation (par exemple après un état d’épuisement), la personne en bonne santé autant que le patient est dans une position favorable pour distinguer ces variations et les suivre. Je l’ai moi-même découverte quand, il y a plusieurs années, je désirai observer comment les investissements du moi sont retirés du corps et de l’esprit au moment de l’endormissement. Ceux qui ont perdu cette capacité heureuse de s’endormir immédiatement comme un enfant, ou ceux qui sont prêts de temps en temps à s’en priver, confirmeront le fait que le sentiment corporel du moi est sujet dans ce domaine à des altérations simples et complexes.

À l’aide de cette connaissance revenons à nos cas de sentiment d’étrangeté du monde extérieur. Nous trouvons que chez eux le sentiment corporel du moi qui est une représentation psychique des frontières du moi corporel est toujours troublé pendant que dure le trouble d’étrangeté. Ce sentiment corporel du moi n’a plus les mêmes limites que le « schéma corporel correct ».

Or des diminutions et des distorsions du sentiment corporel du moi se produisent souvent même chez les gens dans un état d’éveil complet lorsqu’ils ne sont pas de bonne humeur bien qu’ils ne souffrent pas de sentiment d’étrangeté et se considèrent comme parfaitement sains. Ceux-ci sont très fréquents dans la prétendue neurasthénie. Le trouble disparaît cependant aussitôt que l’attention est attirée vers la représentation de la configuration totale du corps ce qui se produit tout seul quand on fait des mouvements, quand on pense ou réalise des mouvements. Alors le sentiment corporel complet se restaure immédiatement. Le symptôme tout entier paraît si inoffensif qu’il peut ne pas nous sembler assez significatif pour qu’on en tire des conclusions.

Pourtant en dépit de son innocuité il n’est pas vague mais remarquablement précis. Si par exemple le sentiment du moi d’un neurasthénique se termine, en raison de l’épuisement, à ses aisselles, quand il presse ses bras contre sa poitrine elle lui paraît remarquablement trop étroite bien qu’il perçoive et connaisse la largeur de son thorax. J’ai pu produire sur moi-même un sentiment encore plus bizarre en troublant grâce au travail et au manque de sommeil le sentiment corporel du moi de ma tête. Dans un tel état, quand je prends mon crâne entre mes mains en dépit de ma perception de l’os dur entre les doigts étirés je le sens comme s’il était sans étendue5.

J’ai trouvé que chez ceux qui souffrent d’étrangeté du monde extérieur le sentiment corporel du moi n’est pas seulement temporairement manquant, limité ou diminué, il est décalé d’une demi heure de sommeil et demeure obstinément dans un état de trouble. On ne peut pas le restaurer en se contentant d’attirer l’attention dessus ou en faisant des mouvements, aussi longtemps que dure le sentiment d’étrangeté. Ces détails peuvent être obtenus de façon très précise de ceux qui en souffrent, car l’introspection est une nécessité constante chez ces patients. Ceci a amené des auteurs à expliquer incorrectement l’étrangeté par l’accroissement de l’introspection ou comme l’a fait récemment Hesnard par une augmentation du narcissisme. Au contraire de cela mon explication souligne la diminution de l’investissement narcissique.

Ainsi nous en sommes arrivés à la conviction ferme que l’évidence des frontières du moi corporel doit être gardée pour que le monde extérieur puisse demeurer évident. Nous possédons donc – en plus du test de réalité de Freud grâce auquel le monde extérieur est reconnu par son indépendance du moi grâce à la recherche et à la comparaison – un sentiment évident et permanent du monde extérieur qui prend son origine dans le fait que les impressions du monde extérieur passent à travers une frontière corporelle du moi chargée d’une qualité particulière de sensations et de sentiment corporel du moi. La représentation psychique de la limite corporelle du moi et son sentiment d’évidence manquent parfois pour des parties du corps, par exemple pour les jambes quand on marche ou pour les organes de l’audition de la vue ou du goût. Des états légers qui représentent seulement l’assourdissement d’une frontière du moi peuvent être dépassés en faisant un effort, cet effort accompagne le test de réalité qui nous est si familier et le sentiment d’évidence est restauré au moment où on le fait. La personne normale avec un moi complètement sain, au contraire, possède de façon ininterrompue un sentiment plein des frontières de son corps qui, de façon discrète et permanente, démarque le monde extérieur.

Ceci nous conduit à la conclusion certaine que le sentiment d’étrangeté du monde extérieur est un trouble de la périphérie du moi en relation avec l’investissement des sentiments. Ceci doit être distingué de l’investissement des objets. En particulier le sentiment périphérique du moi n’est pas identique au sens du toucher ou aux autres fonctions de sensation. Bien des auteurs ont établi de façon très détaillée que ces fonctions demeurent intactes même dans les cas les plus sévères d’étrangeté.

Les observations de Nunberg nous ont déjà montré que cet investissement des frontières du moi corporel est de nature libidinale. Moi aussi je peux affirmer, comme Nunberg l’a dit il y a un certain temps sans mentionner l’investissement du moi, le lien direct entre l’origine et la disparition de l’investissement du moi périphérique et les processus sexuels actuels. Je vais donner ici des exemples tirés de mon expérience.

Pendant deux ans j’ai observé et analysé quotidiennement un cas d’étrangeté du monde extérieur qui était de façon temporaire extrêmement sévère. Mon malade avait toujours réagi à ses demandes sexuelles en perdant le sentiment corporel du moi ; de plus son état d’étrangeté durable avait commencé après une période d’indulgence sexuelle excessive. (De nombreux cas semblables peuvent être trouvés dans la littérature non psychanalytique bien que leurs auteurs ne leur donnent pas l’importance qui leur est due.) Ce cas me fournit une preuve tout à fait particulière du fait que l’investissement du sentiment corporel du moi est dérivé de la sexualité. Ce malade se rappelait le sentiment d’évidence qu’il avait eu de la périphérie de son corps dans le bain mais il l’avait maintenant complètement perdue. Cependant, pendant une masturbation occasionnelle dans le bain, le plein sentiment corporel du moi était retrouvé et il lui succédait une étrangeté encore plus intense tandis que la tension sexuelle était apaisée.

Une preuve convaincante d’un autre genre résidait dans un rêve dont j’ai déjà donné les détails. Il est assez particulier parce qu’il se terminait par un degré très élevé d’étrangeté temporaire du moi corporel. Cet homme avait fait le rêve très vivace et à l’intensité sexuelle inhabituellement intense qu’il avait un coït hors de son lit avec un objet sexuel fortement désiré. Le processus entier fut décrit par le rêveur comme le rêve le plus vivace qu’il se fut jamais rappelé. On pourrait dire que toute la libido excitée durant le sommeil était devenue libido d’objet. Cet usage de la libido se maintint un court moment à l’éveil car il se réveilla de ce rêve (ceci renouvelle l’intérêt du problème de l’éveil au milieu d’un rêve) et il se sentit alors conscient seulement d’un sentiment mental du moi éveillé alors que le sentiment corporel du moi en périphérie et en profondeur manquait tout d’abord complètement. C’était une expérience étrange ; à côté de lui dans son lit il y avait son corps et il avait le sentiment lui-même d’être encore avec l’objet sexuel aimé dont il ressentit l’absence avec surprise et regret. Si nous nous imaginons des états continus de ce genre nous pouvons avoir une idée du degré d’étrangeté dans lequel tout investissement narcissique du moi corporel manque. On rapporte des états semblables dans des patients en état de narcose. De telles étapes de l’étrangeté sont souvent décrites dans la littérature.

Je pourrais donner encore bien d’autres exemples de la façon dont le sentiment corporel du moi dépend immédiatement de la pulsion sexuelle mais l’exemple cité plus haut est suffisant pour nous permettre de tirer cette conclusion : le sentiment d’évidence se fonde sur la libido dirigée sur le moi ou mieux sur la libido employée dans le sentiment du moi. La libido ne fonde que le moi. Ici le narcissisme n’est pas une conception théorique mais il est observé on pourrait dire in statu nascendi. Le caractère actuel du narcissisme est ainsi démontré6.

Avec ce que j’ai dit jusqu’à présent j’ai justifié ma description du sentiment d’étrangeté comme psychose actuelle narcissique. Je n’ai consacré tant de temps à la cause sexuelle réelle que pour démontrer mon point de vue et non parce que je souhaite la décrire comme la seule cause des états d’étrangeté. L’étrangeté se produit non seulement en raison de troubles actuels réels dans l’économie des processus sexuels actuels, c’est-à-dire en raison de l’épuisement des réserves de la libido ; beaucoup plus fréquemment l’investissement narcissique des frontières du moi corporel disparaît de tous les mécanismes psychonévrotiques complexes dans lesquels la libido est refoulée ou déplacée. Particulièrement important et démontrable aussi empiriquement est l’investissement narcissique dû à l’identification du moi avec l’organe génital mâle et de la même manière le trouble de l’un par le trouble de l’autre comme dans les névroses pathologiques, suivant la description de Ferenczi. Ainsi l’investissement narcissique peut être troublé aussi bien du côté du moi que du côté des sources de la libido dans le ça.

Je répéterai ce que j’ai dit auparavant à Budapest puisque cela a été avancé depuis par Reik à Vienne : le premier sentiment d’étrangeté dans l’enfance est dû dans la plupart des cas à un choc. (Le fait que chez bien des gens le moi demeure affaibli de façon permanente si bien que plus tard les processus de dépersonnalisation apparaissent soulignés, n’appartient pas au problème de la nature de la dépersonnalisation mais à son étiologie et à sa description clinique.) Ce lien entre le choc et la dépersonnalisation attire notre attention sur une distinction essentielle entre la dynamique de l’angoisse et la dynamique du choc. Dans l’angoisse les frontières du moi corporel gardent leur investissement narcissique ; de plus, il est probablement encore plus fortement chargé d’investissement narcissique en raison de l’attente tendue et de l’effort libidinal du moi qui lui, est lié parce qu’il est consciemment ou inconsciemment menacé de danger. Cet investissement libidinal narcissique explique en partie l’existence d’un plaisir dans l’angoisse. Cependant, dans le choc le moi perd l’investissement de ses frontières narcissiques. Chaque choc est accompagné d’un sentiment d’aliénation. Dans ce nouveau contexte je vais réintroduire l’explication de Freud de la névrose traumatique.

On ne doit pas être surpris du fait que le monde extérieur devient étrange quand la frontière du moi est privée de son investissement narcissique dont nous avons habituellement le sentiment sous la forme d’un sentiment corporel du moi sain. Les phénomènes qui correspondent au manque de libido d’objet nous sont certes depuis longtemps connus sous leur aspect d’indifférence et d’insensibilité aux objets. Cet appauvrissement de l’investissement libidinal des objets et des représentations d’objets se produit souvent longtemps avant le sentiment d’étrangeté. Nous décrivons le monde ou la personne que nous n’aimons plus comme étrange c’est-à-dire étrange dans le sens d’être « aussi indifférent que nous l’est un étranger ». Mais l’étranger complètement indifférent qui ne mérite aucun intérêt et aucun transfert ne semble aucunement « étranger ». Quand nous parlons de la fixation de toute la libido d’objet sur une personne, de l’amour, nous remarquons que si celui-ci diminue soudain notre moi relâche son ardeur et change, tandis que l’objet nous devient un objet d’indifférence. Mais aucun des deux, ni le moi ni l’objet n’est étranger dans le sens de la dépersonnalisation. Je pense que nous ne sommes pas assez surpris du fait qu’en général, comme nous l’avons toujours trouvé, le moi et le monde peuvent changer, sont même de fait complètement changés, si la sexualité est frustrée ou refoulée. Avant Freud la sexualité appartenait à peine à l’esprit et tout entière au corps. Avant la psychanalyse nous concevions l’amour seulement comme une expérience du moi heureuse ou malheureuse. Mais, comme nous le savons maintenant, c’est l’amour qui crée tout d’abord le moi et qui le maintient. La question qu’un grand poète pieux demandait à son Dieu : « L’amour fut-il tissé par Vous dans la trame du monde ou fut-il seulement un mauvais calcul qui s’échappa de Vous inconsciemment ? »7, trouva sa première réponse dans la psychanalyse. Mais aussitôt que nous réfléchissons et que nous considérons le miracle de la construction du moi par la libido nous devons admirer la grandeur de l’idée de Freud qui lui fit inférer l’existence du narcissisme du retrait du monde d’un schizophrène.

II

La représentation psychique des organes perceptifs ou frontière du moi corporel est chargée de sentiment corporel du moi dérivé du narcissisme. Nous avons déjà appris que ce recouvrement narcissique, et en même temps que lui le sentiment corporel du moi, varie de façon normale et pathologique suivant sa force, son étendue et son pouvoir de résistance.

Nous allons maintenant nous tourner vers les phénomènes de variations morbides du sentiment corporel du moi c’est-à-dire vers la pathologie du narcissisme périphérique. La force de l’investissement varie suivant les individus et forme une composante importante du tempérament ou de l’humeur d’une personne. Quand cela s’accroît jusqu’à un niveau pathologique nous arrivons à la différence entre des états maniaques et mélancoliques. Le maniaque sent son torse et ses membres comme sains et bien remplis, le mélancolique les sent malades et vidés. Des états d’étrangeté sont particulièrement fréquents dans la mélancolie.

Sans prélude théorique nous allons maintenant examiner des exemples de différences pathologiques dans l’étendue du sentiment corporel du moi. J’ai trouvé sur un patient hystérique que dans les périodes où il était libéré de ses symptômes le sentiment corporel du moi était normal ; quand son humeur s’aggravait ce sentiment était réduit particulièrement dans les parties du corps où apparaissaient des symptômes hystériques ; mais immédiatement avant l’apparition des symptômes ce sentiment s’intensifiait.

Dans d’autres cas pathologiques nous trouvons tantôt que le sentiment corporel du moi se retire vers la tête (il ne s’étend souvent pas plus loin que le front ou la bouche ou bien seulement jusqu’au cou ou encore jusqu’à la moitié du torse, etc.), tantôt que son intensité d’ensemble est réduite. Dans le premier cas les parties qui sont demeurées investies ont de temps en temps un sentiment corporel du moi intensifié. Les yeux demeurent chargés d’investissement à moins que les impressions optiques ne deviennent intensément étrangères. La zone de la bouche est encore plus résistante.

Dans l’impuissance psychique masculine les organes génitaux sont pour la plus grande partie dénués de sentiment corporel du moi. Dans les cas de fixation où, en même temps qu’il y a répression de la libido génitale, toute la personnalité libidinale semble être restée au stade prégénital alors que l’intellect est pleinement développé, le sentiment corporel du moi est aussi prêt à régresser à une étendue réduite. Ainsi dans le sentiment corporel du moi nous trouvons un symptôme constatable de la régression du moi. C’est comme si l’investissement narcissique des frontières du moi corporel, c’est-à-dire sa représentation psychique, s’était poursuivi à un stade moins avancé ou s’y retire facilement. À notre Congrès de Homburg, Pierce Clark a poursuivi par le moyen de sa méthode du fantasme des recherches sur des cas semblables parmi des psychoses et des névroses narcissiques, et il a aussi parlé, mais sans insistance particulière, du sentiment corporel du moi.

Comme exemple, je vais décrire un cas au sentiment corporel du moi variable. Le patient était traité par moi pour impuissance homosexuelle et inhibition dépressive. Dans les périodes où son attitude était activement homosexuelle ou était hétérosexuelle, il possédait un sentiment corporel du moi plein et s’adaptait bien à la réalité au niveau de la gratification libidinale de l’objet dans sa vie professionnelle et sociale. Dans les périodes où son attitude était passivement homosexuelle, correspondant à la période de sa puberté, le sentiment corporel du moi ne s’étendait pas plus loin que le milieu de son corps ; à ces moments-là il se sentait résister à s’imaginer plus que la partie supérieure des corps des autres personnes. Ainsi le rejet de l’activité génitale s’accompagnait d’une réduction de l’investissement narcissique. Mais il y avait aussi des périodes de sévère sentiment d’étrangeté, et dans celles-ci le sentiment corporel du moi n’investissait que la bouche et le pharynx. Cette limitation qui devait correspondre à la période de l’enfance était accompagnée de dépression et d’indifférence libidinale. Enfin il y avait des périodes dans lesquelles son attitude correspondait à l’âge d’environ 3 ou 4 ans et dans lesquelles il sentait son moi corporel comme correspondant à cet âge. À ce moment la libido était dirigée passivement vers le père et activement vers la mère. Pour ces périodes on doit présumer non seulement rejet et refoulement de l’activité génitale mûre, mais aussi affirmation de la sexualité génitale infantile. Le monde extérieur réel lui était étranger son humeur était d’excitation presque d’extase et préparait à l’angoisse. Tous ces détails me surprirent fortement et ne furent pas influencés par moi.

Un autre problème est celui de savoir s’il y a des différences qualitatives dans le sentiment corporel du moi et si ces différences dépendent de la qualité des pulsions composantes dont la libido nourrit l’investissement narcissique. Vous me comprendrez mieux si je vous rappelle le texte de Freud extrait de l’Histoire d’une névrose infantile8. Freud nous parle d’un patient qui disait qu’il voyait toujours le monde comme à travers un voile. Bien que l’auteur ne le dise pas, cette plainte traduit clairement l’état d’étrangeté. Freud insiste sur la fait que, jusqu’au traitement, cet état ne cédait que lorsque le malade recevait un lavement. Comme il s’agit d’un caractère anal et d’une fixation homosexuelle passive, ce cas est analogue au cas mentionné plus haut dans lequel le patient perdait son sentiment d’étrangeté seulement en se masturbant dans le bain. La différence est que dans le cas qui est le mien le rétablissement de l’investissement narcissique était provoqué par l’excitation génitale et dans le cas de Freud par l’excitation anale passive.

Nous pouvons comprendre que deux personnes auront des sentiments et des comportements différents si leur sentiment corporel du moi vient de sources aussi différentes que celles-ci. Cependant je ne suis pas certain qu’on doive supposer une qualité différente dans l’investissement narcissique lui-même. Même sans faire une supposition aussi hardie nous pouvons expliquer de la façon suivante la distinction à l’intérieur du sentiment corporel du moi suivant sa source et sa composition : quand nous regardons chez les pervers la distribution et l’étendue du sentiment corporel du moi et aussi son intensité, nous trouvons l’investissement narcissique distribué de façon inégale à la surface du corps avec une préférence pour les zones érogènes. Chez les sadiques masculins les zones spécifiquement érogènes, la bouche, les dents, les yeux, la main et le pénis, ne sont pas seulement plus fortement sexualisées durant l’excitation sexuelle mais sont en état constant d’accroissement de l’intensité du moi. Le masochiste au contraire n’a pas du tout incorporé son sentiment génital dans le sentiment corporel du moi. Les gens qui rougissent ont investi leurs zones d’exhibition particulière telles que le visage, les organes génitaux, les fesses, et dans le cas des femmes les seins, d’un sentiment du moi perpétuellement accru. Ainsi l’influence des pulsions composantes qui est mise en avant dans le narcissisme est évidente dans la distribution de l’investissement. Ce sentiment pervers du moi explique aussi – mis à part les désirs qui sont seulement latents – pourquoi ces individus sentent toujours leur perversité et sont toujours prêts à être reconnus ou persécutés comme pervers.

Il est bien évident, mais pour être plus clair on doit le répéter encore, qu’aucune variation des fonctions sensorielles n’accompagne ces changements ; ce n’est que par quelque mécanisme de conversion que peuvent survenir des changements physiologiques fonctionnels.

III

Nous allons maintenant quitter le problème de l’étrangeté du monde extérieur et nous tourner vers les phénomènes d’étrangeté du moi, vers la dépersonnalisation réelle. Dans le cas d’étrangeté du monde extérieur nous pouvions toujours établir l’investissement narcissique ou son absence à travers le sentiment corporel du moi du malade. Nous manquons de cette indication pour notre enquête sur l’étrangeté du monde intérieur et il nous faut en conséquence une hypothèse de travail.

Tous les sentiments d’étrangeté ont quelque chose de si spécifique en commun que nous devons supposer qu’il y a pour tous une seule et identique cause spécifique quelle que soit la fonction psychique que l’aliénation attaque. Puisque nous avons établi qu’au regard des perceptions extérieures la cause réside dans la perte de l’investissement narcissique normal, nous devrons supposer une perte de l’investissement narcissique dans tous les cas où il y a étrangeté et ainsi dans les cas d’étrangeté du sentiment, de la pensée, de la mémoire, du désir, etc. L’évidence d’une fonction est seulement perdue de façon régulière c’est-à-dire devenue étrangère quand son investissement narcissique est perdu. Mais pour qu’elle ait été perdue il faut qu’elle ait été présente à l’état normal. Nous ne pouvons qu’inférer et non observer, du moins jusqu’à présent, le rôle joué par le narcissisme dans les fonctions normales. De son absence dans les états pathologiques nous apprenons que dans l’état normal il existe une frontière du moi dont l’investissement narcissique est permanent. Par cette méthode nous pouvons trouver le narcissisme dans la structure du moi, même dans la périphérie du moi extérieur, c’est-à-dire dans la représentation psychique de la périphérie de la perception. Pour le dire brièvement : quand il y a sentiment d’étrangeté, l’investissement narcissique existe en ce point précis dans la structure normale du moi.

Nous allons nous attacher d’autant plus fermement à cette hypothèse qu’elle est confirmée par les conclusions psychanalytiques existantes sur la théorie de la libido du moi. Là où elle conduit à d’autres conclusions nous poursuivrons une enquête plus approfondie.

Nous pouvons aller encore plus loin et dire : là où il n’y a jamais de sentiment d’étrangeté on ne doit absolument pas mettre en question la participation du narcissisme à cette fonction. Nous pouvons démontrer maintenant l’existence du narcissisme, mais du narcissisme seul, vu comme à travers un réactif. Nous ne devons pas en fait décider à partir de nos résultats que lui seul construit le moi ; peut-être que là où le sentiment d’étrangeté manque, notre attention sera attirée vers d’autres facteurs dans la structure du moi.

Je crois que cette hypothèse de travail nous promet un programme étendu de travail qui, avec les perturbations sévères du moi, les psychoses, nous conduira dans les profondeurs de la structure du moi. Assurément dans les cas de perturbations narcissiques graves du moi nous devons être prêts à rencontrer une grande difficulté : les cas d’insanité graves ne nous donneront pas un récit aussi clair de leur sentiment d’étrangeté que les victimes intellectuellement intactes de la dépersonnalisation que j’ai étudiées jusqu’à présent. Il existe une difficulté semblable dans les rêves car l’auto-observation pendant les rêves est difficile et il est encore plus difficile de la garder correctement en mémoire.

Nous allons à présent par notre méthode mettre seulement à l’épreuve d’une façon générale le devenir-étrange de certaines fonctions psychiques. Nous allons nous tourner d’abord vers les affects. L’étrangeté s’étend rarement de la même façon à la vie émotionnelle tout entière. Le patient se comporte comme une personne qui possède des sentiments et cependant il se plaint d’un appauvrissement de ces sentiments. Ceci est un symptôme du « deuil pathologique » qui n’a pas encore été remarqué ; l’étrangeté de l’affect du deuil se produit toujours dans ce cas. Cependant les autoreproches, les plaintes et les sentiments de culpabilité ont un empire total sur le patient qui cependant se plaint souvent de ne pas les sentir et qui s’accuse lui-même d’avoir des sentiments émoussés. De la même façon dans tous les autres cas d’étrangeté des affects ces sentiments du malade ne lui semblent pas authentiques ou évidents ; il les sent différents comme il sent ses perceptions différentes. Mais les affects ne sont en aucune manière inconscients car le patient observe et se lamente des affects (tels la honte, l’ambition et l’amour) dont il a le sentiment qu’ils ne sont pas authentiques.

Ainsi nous pouvons conclure que le moi accepte normalement les affects aux limites chargées de façon narcissique dont l’investissement manque dans le cas des gens à l’affect devenu étranger. Cette conclusion est en accord complet avec les théories de Freud : la qualité spécifique de chaque affect est déterminée par la qualité de sa dispersion dans le psychisme et ce sont des souvenirs d’expériences répétées du passé lointain. Nous ne pouvons pas dire encore si l’étrangeté d’un affect est due au fait que, en direction centrifuge, dans le processus de dispersion il quitte une frontière du moi qui n’est plus chargée de narcissisme ou si la sensation de l’affect en direction centripète rencontre une telle frontière. De toute façon chaque sentiment qui est reçu par le moi sans narcissisme est un néant froid au niveau de l’expérience du sentiment, quelle que soit son intensité possible s’il devait attaquer le conscient comme « partie du moi », c’est-à-dire au niveau d’une frontière chargée narcissiquement. Cette conception confirme aussi les opinions et les affirmations de nombreux auteurs non psychanalytiques qui parlent de sentiment « d’inactivité » dans le cas des sentiments d’étrangeté et de sentiment « d’activité » dans le cas de sentiment normal ; même la théorie de la libido implique dans le mot « investissement » une réception active. « Réception active » ressemble à une contradiction dans les termes ; cependant cela correspond au processus réel. Il faudra beaucoup de travail individuel pour distinguer les frontières particulières des modes de sentiment ou pour démontrer dans leur cas l’homogénéité des frontières du moi.

Une difficulté particulière pour comprendre ces cas réside dans le fait que cette rencontre avec le narcissisme du moi est vécue dans l’expérience de façon homogène comme une qualité de sentiment en même temps que le sentiment lui-même, tandis que les perceptions qui sont des expériences d’un type fondamentalement différent peuvent plus facilement en être séparées. Cela ressemble à la différence entre certains produits pour lesquels on doit payer directement et séparément les droits de douane et d’autres produits pour lesquels le droit de douane disparaît dans le prix total qu’on paye.

Nous avons mentionné auparavant que les affects sont sujets au phénomène d’étrangeté précisément parce que ce sont des souvenirs d’expérience. C’est-à-dire que dans de nombreux cas d’étrangeté la mémoire participe à la perturbation. Les souvenirs entrent rapidement et correctement dans le Cs et sont aussi clairement différenciés, et cependant ils pénètrent, si on peut le dire ainsi, d’une façon remarquablement peu « égotique ». Parmi les psychanalystes, Reich a insisté particulièrement sur le sentiment de mémoire. En accord avec ce que nous venons de dire nous devons supposer que le sentiment de mémoire manque quand l’investissement narcissique qui est trop faible ou non existant est établi ou réétabli quand les souvenirs entrent dans le système Cs. Ceci se relie aux remarques de Ferenczi sur l’affirmation.

Il est remarquable de voir qu’à l’entrée dans le Cs ce qui a été véritablement refoulé ne possède jamais dans tous les cas que j’ai observés le caractère d’étrangeté. Ici l’investissement narcissique des frontières du moi est déjà présent. Mais on ne doit pas supposer qu’un souvenir étrange n’est pas conscient, ni que l’investissement narcissique est identique à cet investissement mental que représente la conscience. Au contraire on peut ici indiquer la distinction essentielle entre l’investissement narcissique en question et l’investissement libidinal d’objet qui est attaché à la représentation remémorée. Dans le refoulement l’investissement libidinal d’objet de la représentation d’objet en question était ou bien présent dans l’Ics et retiré des éléments le reliant, ou bien il était retiré de la représentation refoulée elle-même. Les associations émergeantes rétablissent les investissements libidinaux d’objet. La frontière du moi elle-même peut être surchargée narcissiquement – dans la névrose obsessionnelle – ou bien sous-chargée ou non chargée. Le sentiment de mémoire du moi dépend seulement de cet investissement ou ré-investissement narcissique.

L’état de déjà vu pour lequel Freud postulait un lien avec un déplacement inconscient en ce qui concerne son économie et son contenu a été attribué correctement à la dépersonnalisation par tous les auteurs, sauf Freud lui-même. Dans ce processus qui est toujours ressenti comme une perturbation violente de la stabilité auto-évidente du sentiment de son existence propre, une expérience, comme c’est bien connu, est soudainement vécue comme étant déjà arrivée une fois auparavant ; à ce moment le sentiment du temps est si bien perdu qu’on ne sait pas si ce « déjà auparavant » était immédiatement auparavant ou il y a des temps extrêmement lointains. Avec de nombreux patients souffrant de dépersonnalisation ce phénomène se produit sans arrêt et il est reconnu par eux comme un sentiment d’étrangeté ; comme ces patients sont experts en diagnostic je n’ai aucun doute que le déjà vu consiste en un sentiment d’étrangeté extrêmement bref. L’état des choses est le suivant : de façon transitoire un souvenir sous la forme d’une expérience émergeante passe la frontière idéationnelle du sentiment du moi ou bien une perception passe la frontière du sentiment perceptif du moi, en premier lieu à un moment où cette frontière est sans investissement narcissique et immédiatement après quand elle a déjà reçu un investissement narcissique. Je ne peux pas décider si dans certains cas de déjà vu l’expérience passe simultanément deux frontières de sentiment du moi dont l’une est chargée d’investissement narcissique et l’autre en est privée, ou bien si c’est la même frontière qui est passée en succession rapide. Ainsi, cela ressemble à un état de diplopie, qui peut être produit lorsqu’on regarde à travers un prisme avec un seul œil ou lorsqu’on regarde à travers un ambiyoscope (avec deux indices de réfraction). La frontière narcissiquement émoussée enlève le sentiment de présent et le sentiment d’évidence tandis que la frontière excitée narcissiquement les produit.

Ainsi le déjà vu apparaît comme une illustration particulièrement bonne de nos suppositions. Il confirme aussi le lien avec le choc interne car de façon variable celui-ci précède souvent le déjà vu ou apparaît avec lui.

Nous apprenons aussi du déjà vu que le sentiment du temps peut devenir étranger. Bien des patients dépersonnalisés se plaignent de ce devenir étranger. Ainsi nous devons supposer qu’il y a une frontière du sentiment du moi avec un investissement narcissique qui est dirigée vers la perception du temps. Cette supposition coïncide avec les explications de la théorie de la libido donnée par Freud dans son article sur le Wunderblock9, et par Hollos du double trajet de l’investissement qui a lieu dans le Pcs ou bien dans l’Ics et le Cs suivant qu’il s’agit de la perception consciente ou inconsciente du temps. L’orientation réelle dans le temps, la connaissance du passage du temps comme dans tous les autres phénomènes de dépersonnalisation n’est pas altérée. Une enquête précise sur l’aliénation du temps nous donnerait une connaissance encore plus précise du déjà vu et de l’investissement narcissique entre le Pcs et le Cs.

IV

Nos nouvelles découvertes rendent plus intelligible un des problèmes de la psychose. Lorsqu’une idée qui ne possède par ailleurs qu’une force intellectuelle ou imaginative est sentie comme réelle dans le monde extérieur, nous la décrivons sous le nom d’hallucination ; il y a eu projection totale. Ce processus s’explique en supposant que, de la même façon que nous avons trouvé que le sentiment corporel du moi peut régresser à un état antérieur (une taille plus petite), de même les frontières du moi abandonnées à ce moment-là peuvent être chargées à nouveau d’investissement narcissique. La voix qui a une fois été réellement entendue à travers une frontière du moi a perdu son caractère de réalité quand cette frontière du moi a été étendue ou bien remplacée par une frontière de plus grande échelle. Mais si la frontière du moi ancienne et plus petite est à nouveau partiellement chargée d’investissement narcissique, alors la voix acquiert de nouveau un sentiment de réalité. Nous trouvons de fait des hallucinations psychotiques qui se produisent en même temps que les régressions du moi. Mais, même sans régression, une frontière du moi, par exemple dans le délire, peut être chargée de façon transitoire d’un investissement nouveau.

Je ne peux que mentionner ici le fait qu’il existe des processus d’étrangeté qui nous amènent à inférer l’idée d’une frontière narcissiquement chargée entre le moi et le surmoi : la conscience peut devenir étrangère.

En liaison avec la frontière moi – surmoi, on doit parler des psychoses et des névroses narcissiques dont la dynamique et la topique peuvent être étudiées d’une façon plus précise en tenant compte des frontières du moi révélées dans les sentiments d’étrangeté. Les états de dépersonnalisation ne constituent pas une entité nosologique mais varient de façon clinique en forme et en intensité chez des gens presque normaux, ainsi dans la psychasthénie et dans les autres névroses actuelles et dans les cas moyens ou très sévères de schizophrénie et dans la psychose maniaco-dépressive. Je pense que le mot « narcissique » sera utilisé de moins en moins comme pure description d’une direction de la libido mais qu’on s’en servira pour dénoter des liens typiques qualitativement différents à l’intérieur du psychisme.

Un autre travail doit être l’investigation plus exacte de cette psychose que seule la plus saine de toutes les personnes peut éviter durant le sommeil, à savoir les rêves. En ce moment je dois me contenter d’affirmer que « le moi des rêves », pour autant qu’il s’agisse de sentiment corporel du moi et de sentiment mental du moi, varie dans le même individu dans des rêves différents et même dans la même nuit, et varie aussi selon les individus. Ces variations sont aussi en relation avec la dynamique des rêves et avec l’investissement narcissique habituel du dormeur dans sa vie éveillée ; les lois qui gouvernent de tels sujets n’ont pas encore été étudiées suffisamment.

L’étude des rêves suggère bien des problèmes encore sans solution dans notre recherche présente, mais je ne les introduirai dans mon enquête que lorsqu’ils portent sur le dernier sujet dont je me propose de parler : l’étrangeté de la volonté. Bien des patients se plaignent de l’automatisme de leurs actions comme s’ils n’avaient pas conscience de posséder une volonté. Ils disent qu’ils agissent comme ils agiraient dans un rêve. Dans d’autres contextes les patients souffrant de dépersonnalisation décrivent le monde aliéné comme « semblable au rêve ». Mais dans les rêves de fait cependant, il n’y a pas de sentiment d’étrangeté. Même si le test de réalité est mis en jeu et si le rêveur reconnaît un processus comme étant surprenant et contradictoire par rapport à son expérience habituelle par exemple, que son père mort soit en vie, il s’y soumet cependant en dépit de son savoir du contraire. Ainsi toutes les images du rêve sont perçues avec une frontière de sentiment idéationnelle narcissiquement chargée, si nous pouvons d’une façon générale supposer pour le moi du rêve la même structure du moi que nous le faisons dans la vie éveillée. Ce sont des questions qui ont trouvé leur réponse dans la théorie du rêve de Freud mais qu’on devrait confirmer en faisant des observations nouvelles.

Dans la plupart des rêves comme dans le sentiment d’étrangeté, le sentiment corporel du moi ou bien manque, ou bien est réduit, et le sentiment du temps manque généralement ; dans les rêves ordinaires la volonté en particulier manque, excepté un léger résidu qui n’apparaît que rarement10. Freud y a fait référence dans sa Traumdeutung. Janet lui aussi appelle aboulie l’élément commun, le premier dénominateur commun des rêves et du sentiment d’étrangeté. Le patient qui en souffre remarque cette sorte particulière d’aboulie qui n’est pas réelle. Le rêveur en fait l’expérience naïvement sans la remarquer et sans la comparer avec la volonté dans la vie éveillée.

Notre explication du sentiment d’étrangeté n’est pas contredite par le fait que dans les rêves le sentiment corporel du moi manque si souvent sans que le caractère d’étrangeté soit senti par le rêveur. Le rêveur n’a pas devant lui un monde extérieur ; mais dans la mesure où il rêve il est éveillé, et il reçoit les représentations qui apparaissent avec une frontière narcissiquement chargée qui détermine précisément l’évidence relative des images du rêve. Nous devons supposer que ce n’est pas avec la frontière perceptive qu’il reçoit les images. Nous ne savons pas si le sentiment qu’on est en train de rêver, qui est si fréquent, correspond à l’éveil de cette frontière et à un sentiment d’étrangeté. Et je ne sais pas encore si le sentiment corporel du moi apparaît dans de tels rêves. Nous psychanalystes, nous avons l’habitude de reconnaître dans de faibles indices du rêve manifeste des processus importants paralysés par le sommeil. Or, nous trouvons un indice semblable dans un rêve où une action de la volonté a eu lieu sans que le rêveur soit conscient de cette volonté. À la place du vouloir le rêveur subit une accentuation momentanée de la frontière corporelle du moi, c’est-à-dire d’une partie de ces sentiments corporels du moi qui manquaient jusqu’alors. Dans un rêve qui ne comporte aucun souvenir d’aucun sentiment corporel du moi on sent pourtant le bras lorsqu’il porte quelque chose. Cette attribution d’investissement narcissique est ce qui correspond dans le rêve à un acte de la volonté. De même, dans le cas d’une personne qui subit le sentiment d’étrangeté et qui arrive à sentir le caractère volontaire de son action, le sentiment corporel du moi pour les parties concernées se rétablit de la même façon.

Ainsi nous voyons que dans un acte de la volonté tel que l’attention, l’investissement narcissique de la frontière corporelle du moi est nécessaire en plus de l’investissement libidinal d’objet. Mais l’investissement libidinal d’objet, seul ou accompagné de l’investissement narcissique du moi corporel, ne suffit pas pour produire un acte de la volonté ; ceux-ci sont présents dans les rêves sans que le vouloir apparaisse. Ils ne sont pas non plus comme nous l’avons déjà appris, spécifiques du vouloir. Nous trouvons un investissement libidinal d’objet dans chaque désir comme dans l’affection passive ; l’investissement narcissique du sentiment corporel du moi appartient au moi normal total, même lorsque la volonté n’est pas sentie.

Il est auto-évident que dans l’expérience de la volonté survient une représentation mentale de l’action des muscles. Mais il y a aussi un vouloir dans lequel l’innervation est retardée. Pour que le vouloir ait lieu il faut absolument un processus particulier qui manque invariablement dans les rêves et qui est perturbé dans ces états plus graves de trouble du moi qui dépassent la simple étrangeté du vouloir et qui augmentent le caractère « de rêve » de l’action. Freud a révélé ce processus dans sa théorie de la conscience dans la Traumdeutung. Nous pouvons le décrire comme une réglementation de la dispersion des quantités de libido d’objet.

Examinons en quoi consiste la vraie qualité de rêve des rêves. Habituellement les images défilent devant le dormeur qui n’est pas capable de les arrêter ou de les rappeler comme il le peut dans la vie éveillée. Dans les rêves, le moi est à la merci des éléments du rêve qui ont surgi de l’Ics ; il n’y a pas de « retour en arrière », de possibilité de s’attarder dans les rêves. Ainsi ce fait de s’attarder qui est commun à la pensée et à la volonté appartient à une partie du psychisme qui est paralysée dans les rêves. Comme celle-ci n’a pas trait à l’investissement narcissique déjà bien connu, la rétention de la libido d’objet dans l’état d’éveil doit venir d’une autre source de force. Comme la volonté appartient au moi de façon indiscutable cette force provient de la partie non libidinale du moi de cette pulsion que Freud a appelée pulsion de mort (non seulement parce qu’elle conduit en fin de compte à la mort mais aussi parce que comme la pulsion d’attaque ou de défense elle aimerait, en tout premier lieu, tuer). Ainsi par un processus d’élimination nous sommes arrivés au point où nous pouvons reconnaître dans la volonté une partie non libidinale du moi. Comme la psychanalyse s’est occupée principalement de l’inconscient et de la libido, les recherches sur la volonté n’y ont joué jusqu’à présent qu’un rôle faible.

V

Maintenant que nous avons même confirmé la division en pulsion de mort et pulsion de vie nous allons indiquer dans une brève rétrospective la nature des progrès que cette enquête nous a permis de faire. Nous avons trouvé les perturbations du moi qui rendent le psychisme incapable de résister à l’effet traumatique ou autrement pernicieux des exigences de la libido. Ce sont : l’expérience d’un choc et le retrait de l’investissement narcissique des frontières du moi. Ainsi avons-nous donné un contenu métapsychologique spécifique à la « fonction du sentiment du réel »* de Janet aussi bien qu’à la « notion de perte de contact vital avec la réalité »* de Minkowski. En observant la psychose actuelle qui apparaît sous le masque du sentiment d’étrangeté nous avons démontré à nouveau la fonction de la libido dans la construction du moi. Nos observations semblent aussi ouvrir un nouveau chemin aux recherches sur la structure du moi.