3. Le sentiment du moi dans les rêves

Federn a été le premier à étudier de façon extensive et intensive les états et les changements réels du sentiment du moi dans l’endormissement, dans le rêve et dans l’éveil. Il discute des phénomènes négligés et pourtant évidents tels que l’absence de sentiment corporel du moi dans la plupart des rêves. Le moi mental dans son état passif plutôt qu’actif se poursuit dans le rêve ; c’est seulement exceptionnellement que le moi corporel participe et quand cette participation devient trop intense le dormeur s’éveille, le rêve est fini. Le sentiment actif du moi corporel dans les rêves représente la volition. – E. W.

Le sentiment du moi

Je ne dois pas supposer que tout lecteur qui s’intéresse à cette étude du rêve lira ou relira les communications précédentes ; c’est pourquoi, pour l’y introduire, j’aimerais revenir sur les résultats les plus importants de mes études précédentes du sentiment du moi et dessiner la conception du moi qui en a résulté.

Le sentiment du moi est la sensation constamment présente de sa propre personne, c’est la perception propre que le moi a de lui-même. Cette affirmation réitère l’idée soulignée particulièrement par Oesterreicher que le « moi » n’est pas une simple abstraction fabriquée pour donner en un seul mot l’idée de « participation du moi » (Ichbezogenheit) aux actions et aux événements. Le moi n’est pas non plus seulement la somme de ces participations du moi et je ne le considère pas simplement comme la somme des fonctions du moi (Nunberg) ni non plus simplement comme la « représentation psychique » de ce qui a trait à la personne propre (Sterba) : tous ceux-ci sont des aspects du moi, ils représentent des fonctions accomplies par le moi ou qui appartiennent au moi. Le moi cependant est plus vaste ; en particulier il inclut l’expérience psychique subjective de ces fonctions à la sensation caractéristique. Cette auto-expérience est une entité permanente bien que diverse ; elle n’est pas une abstraction mais une réalité. C’est une entité qui a trait à la continuité de la personne eu égard au temps, à l’espace, et à la causalité. Elle peut être reconnue objectivement et elle est constamment sentie et perçue subjectivement. En d’autres termes nous possédons un sentiment et une connaissance durables du fait que notre moi est continu et persistant malgré les interruptions de sommeil ou de perte de conscience car nous sentons que les processus à l’intérieur de nous, même s’ils sont interrompus par l’oubli ou la perte de conscience, ont une origine qui persiste en nous et que notre corps et notre psychisme appartiennent de façon permanente à notre moi. C’est pourquoi de nombreux auteurs ont utilisé le terme « conscience du moi » (Ichbewusstsein) pour désigner ce phénomène. L’expression « sentiment du moi » a été parfois utilisée par Freud et par d’autres psychologues ainsi que par des gens qui ne sont pas du métier comme un terme qui s’explique tout seul. Si je préfère cette dernière expression au terme « conscience du moi » et si je garde « sentiment du moi » pour désigner la partie intégrante du moi, je ne le fais pas en raison d’une préférence arbitraire pour cette dénotation mais pour les raisons suivantes : l’expérience que le moi fait de lui-même ne consiste pas simplement dans le savoir et la conscience des qualités du moi mentionnées plus haut ; l’expérience inclut aussi un élément sensoriel pour lequel les mots de « sentiment » ou de « sensations » sont appropriés ; et le terme « conscience du moi » ignore cette qualité de sentiment. Ce n’est pas seulement dans la pathologie clinique mais aussi dans la psychopathologie de la vie quotidienne – dans le sommeil, la fatigue, la distraction et les rêveries éveillées – que nous pouvons distinguer souvent de façon précise entre le sentiment du moi et la conscience du moi. La conscience du moi dans son état pur demeure alors même que le sentiment du moi est déficient. Et la simple connaissance vide de soi-même est déjà un état pathologique connu sous le nom de sentiment d’étrangeté11 ou de dépersonnalisation. Ainsi, le terme « conscience du moi » ne recouvrirait notre expérience du moi que si « le sentiment d’étrangeté » était l’état normal de tous les êtres humains.

Il est aussi incorrect d’identifier le sentiment du moi avec la conscience bien que de nombreux auteurs parmi lesquels, je crois, Janet était le premier, aient décrit et défini le « devenir conscient » comme leur attachement au moi. Aujourd’hui nous savons que la propriété d’appartenance au moi peut devenir, peut être, ou peut demeurer consciente ou inconsciente ; et l’étude des cas pathologiques nous a appris que le sentiment du moi peut disparaître de parties du moi auparavant conscientes pour réapparaître plus tard. Dans tous les processus psychologiques, le sentiment du moi peut accompagner ou ne pas accompagner la conscience. Quand le sentiment du moi n’accompagne pas la conscience l’individu a présente à lui l’idée qu’une expérience est en train d’avoir lieu ou vient d’avoir lieu à l’intérieur de lui – expérience qui peut être la perception d’une réalité somatique ou extérieure, un souvenir, ou simplement un affect –, mais cette connaissance est accompagnée dans ces circonstances-là d’un sentiment d’étrangeté ; ou bien, en d’autres mots, c’est un sentiment d’étrangeté qui apparaît à la place du sentiment du moi. Le fait que le trait cardinal de « l’expérience du moi » (Icherlebnis) n’est pas la pensée ou la connaissance mais la sensation, a été pour la première fois remarqué dans des cas de troubles pathologiques du sentiment du moi. Le symptôme de l’étrangeté tel qu’il a été tout d’abord découvert a toujours été mentionné comme sentiment d’étrangeté, jamais comme connaissance ou conscience d’étrangeté.

Ainsi le sentiment du moi est la totalité du sentiment que l’on a de sa propre personne vivante. C’est l’expérience résiduelle qui demeure après la soustraction de tous les contenus d’idée – un état qui de façon pratique ne se produit que dans un temps très bref. Ce sentiment total du moi est toujours une combinaison d’éléments changeants et d’éléments permanents, et l’expérience subjective totale de l’orientation de son moi vers un acte est qualifiée par le sentiment du moi qui est alors présent. Je crois qu’il est plus correct de parler d’« orientation du moi vers un acte » que d’« orientation d’un acte du moi » au moins dans une discussion sur le sentiment du moi12. Si nous considérons le fait que le sentiment du moi fluctue sans arrêt en étendue si bien que son contenu est en permanence mouvant et le fait aussi que cependant il unifie constamment toutes les relations et toutes les parties du moi dans une totalité unique, cela nous conduit à la conclusion que le « moi » inclut toujours des expériences totales et partielles et doit toujours être examiné de façon analytique et de façon synthétique. Cette vision du sentiment du moi nous fera rejeter comme erronée la tentation de distinguer entre le fait de voir une chose exclusivement comme un tout ou exclusivement comme une partie. La psychanalyse a toujours cherché à comprendre les parties comme le tout en mettant plus d’accent cependant sur l’analyse que sur la synthèse. Mon étude du sentiment du moi accentue encore plus cette double orientation de la psychanalyse.

Un théoricien pourrait encore demander si ce que nous avons désigné ici comme sentiment du moi n’est pas simplement l’expérience intellectuelle de ce qui demeure constant alors que les expériences, les rapports et les réactions changeant en permanence passent à travers la conscience ; c’est-à-dire si ce n’est pas simplement une connaissance de la part du moi dont le contenu échappe à l’attention parce qu’il ne change pas. On peut répondre de façon définitive à cette question avec l’observation que même la connaissance la plus claire de notre propre moi est vécue comme quelque chose d’insuffisant, d’inconfortable, d’incomplet et d’insatisfaisant, proche même de la peur ; et même dans la plus pure des « auto-expériences » il faut quelque chose de caractère affectif pour qu’on puisse décider de la normalité13.

Ainsi le sentiment du moi est l’état psychique le plus simple et pourtant le plus vaste qui est produit dans la personnalité du fait de sa propre existence, même en l’absence de stimuli extérieurs ou intérieurs. Comme on l’a dit, il est vrai qu’un sentiment du moi sans mélange peut former tout le contenu de la conscience pendant seulement un très court moment car il y a toujours trop de stimuli qui sont prêts à pénétrer dans la conscience. Pour répéter notre formule : en même temps que la conscience du soi, il y a un sens affectif du soi que nous désignerons brièvement comme « sentiment du moi ». Dans d’autres articles14, j’ai étudié le « sentiment du moi » de façon plus approfondie et j’ai montré dans des cas pathologiques et des cas normaux que le sentiment du moi psychique et le sentiment du moi somatique peuvent être séparés l’un de l’autre et que nous devons distinguer à l’intérieur des diverses étendues du sentiment du moi un noyau de sentiment du moi qui, lui, demeure constant ; et en particulier que nous possédons un sentiment précis du degré d’investissement de nos processus psychiques et de notre corps par le sentiment du moi. Chaque fois qu’il y a un changement d’investissement du sentiment du moi nous avons le sentiment des « frontières » de notre moi. Chaque fois qu’une impression somatique ou psychique entre en collision, elle frappe une frontière du moi qui est normalement investie de sentiment du moi. S’il n’y a aucun sentiment du moi à cette frontière nous avons le sentiment que l’impression en question nous est étrangère. Aussi longtemps qu’il n’y a pas collision entre une impression et les frontières du sentiment du moi, nous demeurons sans conscience des limites du moi. Le sentiment psychique et le sentiment corporel du moi peuvent être tous les deux actifs ou passifs. Chez différentes personnes la qualité du sentiment du moi dépend aussi des forces pulsionnelles particulières (par exemple, tendre, sadique, masochiste, exhibitionniste) qui exercent une domination constante sur la personnalité ou qui sont à tout moment prêtes à trouver leur expression. De plus nous avons confirmé la découverte de Nunberg que toutes les névroses et les psychoses commencent avec un état d’étrangeté de durée plus ou moins longue. Nous avons aussi trouvé que le retrait du sentiment du moi d’une frontière du moi peut être une mesure défensive du moi qui se produit avec ou sans refoulement et qui peut faire débuter le refoulement et disparaître elle-même. Le développement de l’individu est accompagné d’un développement qualitatif et quantitatif de sentiment du moi et les étapes de développement de la libido se caractérisent par des types divers de sentiment du moi. Ainsi le sentiment du moi est capable de se fixer ou de régresser à un stade antérieur aussi bien du point de vue de la qualité que de l’étendue.

L’hypothèse qui se fonde sur ces remarques et qui est utile en tant que conception psychanalytique du sentiment du moi, affirme que le sentiment du moi est l’investissement narcissique originel du moi. Comme tel il n’a au départ aucun objet ; je l’appelle narcissisme intermédiaire (medialer). Ce n’est que beaucoup plus tard quand les investissements libidinaux d’objet ont atteint la frontière du moi ou bien l’ont investie et ont été à nouveau retirés que survient le narcissisme réflexif.

Cette hypothèse est confirmée dans de nombreuses observations cliniques. Si elle est correcte l’étude du « sentiment du moi » nous a fourni une méthode de travail qui permet d’augmenter notre connaissance des investissements de libido narcissique et aussi indirectement du fonctionnement des investissements d’objet.

Les rêves considérés comme sujets d’étude se rencontrent si souvent dans des individus sains qu’il est difficile de dire si on doit les inclure dans la psychologie du normal ou de l’anormal. De toute façon en ce qui concerne le moi des rêves nous avons affaire à un état troublé ; c’est pourquoi l’étude du « sentiment du moi » dans les rêves doit suivre logiquement une enquête clinique sur le sentiment d’étrangeté. Par conséquent en utilisant surtout des données tirées du patient souffrant du sentiment d’étrangeté, je vais discuter d’abord le rapport entre l’étrangeté, les rêves et le sommeil, et seulement ensuite notre sujet propre, à savoir la qualité et la quantité du sentiment du moi pendant les rêves.

Le sentiment d’étrangeté et le rêve

Bien des gens qui souffrent de sentiment d’étrangeté affirment qu’ils voient la réalité comme dans un rêve ou qu’ils sont comme s’ils étaient en train de rêver. Ceci est une affirmation étonnante qui exige une explication. Cette affirmation n’aurait pas été étonnante si notre sentiment dans un rêve pendant que nous rêvons était semblable à celui que l’individu au sentiment d’étrangeté présente en ce qui concerne la réalité. Mais ceci n’est pas le cas. Le rêveur sent subjectivement que son rêve est réel. Le caractère surprenant, incompréhensible, et même absurde de bien des choses qui sont rêvées n’empêche pas le rêveur de croire à la réalité de son rêve tant qu’il rêve, même si le rêve est inconsistant avec la connaissance de la réalité qui demeure de l’état éveillé dans l’esprit du rêveur.

Au contraire l’individu qui souffre d’étrangeté doit se forcer à croire que ses impressions sont réelles. L’intelligence, le sens commun, les souvenirs, les inférences tirées des souvenirs le forcent à admettre intellectuellement quelque chose qu’il ne sent pas être évident. Pour le rêveur au contraire la réalité de ce qu’il rêve est auto-évidente – quelques exceptions bien connues mises à part – bien que le rêve puisse contredire toute son expérience rationnelle.

Cependant, les cas de dépersonnalisation extrêmes étant mis à part, nous comprenons facilement ce que les individus souffrant d’étrangeté veulent dire lorsqu’ils disent qu’ils voient le monde comme s’ils étaient dans un rêve, si nous nous rappelons qu’ils n’émettent cette affirmation que d’une façon rétrospective. Car tout homme qui se rappelle un rêve après s’être éveillé lui attribue une certaine qualité d’étrangeté. Cette qualité est due au caractère incohérent et impermanent du rêve, à la nature illogique de son contenu, et à la façon dont il disparaît. Vues de façon rétrospective les figures du rêve sont habituellement indécises, insubstantielles ou irréelles. Le processus d’élaboration secondaire n’améliore pas seulement la logique interne du rêve ; habituellement ce processus modifie le rêve si bien qu’il en vient à ressembler de façon plus adéquate à une série d’événements de la vie éveillée. Les rêves sans élaboration secondaire ont, lorsqu’on se les rappelle, une plus grande qualité d’étrangeté. C’est peut-être cette qualité même qui conduit à l’élaboration secondaire. Nous arrivons ainsi à cette conclusion étrange : pendant qu’ils opèrent, les processus de rêve et d’étrangeté sont fondamentalement différents, mais ils se ressemblent au niveau de l’impression qu’ils laissent derrière eux. Si nous laissons de côté l’importance du rêve comme portail vers l’inconscient et comme objet d’étude et si nous mettons à part les rêves à la signification personnelle inhabituelle, un rêve est un « rien », une série d’images irréelles qui ont disparu de la conscience et qui, même comme souvenirs, ont automatiquement perdu leur contenu et leur caractère vivace. Mais l’individu qui souffre d’étrangeté sent, lui aussi, une indifférence à l’égard de ces expériences durant son état d’étrangeté. La seule chose dont il se souvienne est qu’il était dans un état anormal. Les gens qui sont affectés sévèrement par ce sentiment d’étrangeté disent même que leur réalité est moins vivace que leur rêve et ceci est vrai car les personnes normales et celles qui souffrent de sentiment d’étrangeté ne sont pas différentes dans leur rêve.

Il y a une autre analogie entre les rêves et le sentiment d’étrangeté. Le rêveur pourrait-on dire succombe passivement au rêve et le rêve se développe ou se déroule sur le rêveur passif ou avec lui. Le rêveur sent aussi qu’il est saisi de façon passive par le rêve car d’une façon générale il ne peut pas mettre en ordre les éléments du rêve de façon à former des jugements réfléchis à leur égard. Ce n’est que rarement qu’il peut produire une réaction volontaire à quelque élément du rêve ou qu’il peut les ramener à son esprit car le rêve pénètre dans la conscience plus ou moins comme une image achevée, et il n’éveille que les petites parties de la conscience qui sont nécessaires pour recevoir l’image du rêve. Ces parties éveillées, aussitôt qu’elles ne sont plus nécessaires, retombent instantanément dans le sommeil. La volonté est manifestement absente des rêves. Scherner dans bien des passages de son livre décrit dans un langage très plastique ce manque de centralité du moi et cette faiblesse de la volonté. L’individu qui subit le sentiment d’étrangeté se sent aussi plus passif qu’un individu normal à l’égard de ces expériences. Cependant les raisons de ce sentiment sont différentes de celles du rêveur : son attention est constamment détournée vers son propre état ; il devient inattentif et son intérêt pour les autres choses est perturbé ; si bien que comme résultat de son désordre il devient apathique et passif à l’égard de la totalité du réel.

Jusqu’à présent nous avons discuté des caractéristiques bien connues des états que nous comparons. Si nous tournons notre attention vers le « sentiment du moi » (que les patients, il est vrai, ne mentionnent pas spontanément), nous découvrons aussitôt un trait commun aux deux états de rêve et d’étrangeté. Dans les deux le « sentiment du moi » est déficient. Ceci est particulièrement vrai des patients qui souffrent de dépersonnalisation sévère dont le moi n’est pas investi de plein sentiment du moi aussi bien à ses limites que dans son noyau. Ces individus ne sentent leur moi que de façon partielle avec une intensité diminuée et souffrent d’une perte subjective du sentiment de leur importance, de leur sentiment de bien-être, et de l’unité de leur personnalité. Cependant, comme nous le verrons, les perturbations du moi dans le rêve et l’étrangeté ne sont pas pour la plus grande partie semblables. Nous avons déjà attiré l’attention sur le fait que les rêves sont expérimentés comme réels et que les objets de l’individu souffrant d’étrangeté sont irréels. Nous en concluons que dans le cas des rêves la frontière du moi où se produit la collision des expériences du rêve est investie de sentiment du moi et que ce n’est pas le cas des expériences qui ont lieu durant le sentiment d’étrangeté. Cependant ni le jugement éveillé de l’individu dépersonnalisé, ni le jugement partiellement éveillé du rêveur ne peuvent reconnaître comme fausse « l’irréalité » de l’expérience (dans le cas de l’étrangeté), ni la « réalité » de l’expérience (dans les rêves). Aucun des deux individus ne peut dominer l’investissement anormal de la frontière du moi qui dans le cas de l’étrangeté est trop faible et dans les rêves est relativement trop grand. Cette impuissance devant une perturbation de l’investissement du moi est caractéristique des deux états.

Nous avons en conséquence découvert deux raisons pour lesquelles les individus souffrant d’étrangeté utilisent les mots « comme dans un rêve » pour décrire leur état. La raison la plus importante est la dernière : le souvenir d’une déficience dans le sentiment du moi. Ce désordre du moi n’est pas une perturbation de la conscience ni un sentiment d’étourdissement de manque de clarté, d’obscurité ou de brume, mais une dégradation du sentiment du moi. Avant de chercher sa signification, discutons quelques rapports entre le sentiment d’étrangeté et le sommeil.

Le sentiment d’étrangeté, l’endormissement et l’éveil

Nous savons par l’observation clinique que les états d’étrangeté varient dans le même patient en intensité et en étendue à différents moments. C’est seulement rarement que des patients se plaignent constamment de subir le même degré de sentiment d’étrangeté. Habituellement le fait qu’ils parlent avec le médecin est suffisant pour produire une amélioration de leur état. Leur propre intérêt, leur satisfaction d’avoir attiré l’attention du médecin et de sentir son intérêt amènent un accroissement de l’investissement des frontières du moi qui dans les cas moins sévères semble abolir le sentiment d’étrangeté. Habituellement, de tels patients une fois qu’ils ont appris à accepter leur sentiment d’étrangeté comme un symptôme peuvent décrire la courbe d’intensité de leur sentiment d’étrangeté depuis leur dernière visite. De nouveaux patients moins sévèrement affectés, dans l’excitation de la première visite, ne sentent aucun sentiment d’étrangeté et ne le mentionnent pas de façon spontanée ou même pas du tout, à moins que des questions directes n’attirent leur attention sur le fait que ces états eux aussi préoccupent le médecin. Ensuite et ceci est toujours confirmé par l’expérience, ces patients récompensent le médecin qui souhaite connaître ces variations subtiles de leur état permanent et qui spontanément suspecte la présence de semblables états d’étrangeté, en lui donnant immédiatement leur confiance totale. Même s’il n’y avait aucune autre raison la connaissance de ces états a une importance pratique pour les médecins en général comme pour les psychanalystes.

Cependant, bien que ces patients légèrement atteints ne parlent de leurs états d’étrangeté qu’au passé, l’étrangeté peut se produire même dans la situation protégée d’une heure de consultation. De façon assez curieuse de nombreux patients semblables ont tout simplement oublié qu’auparavant en pleine santé ils avaient un contact plus fort avec le monde et avec eux-mêmes, un contact qui leur donnait un sentiment complet de bien-être et qui ne vient plus à leur esprit spontanément même pour faire des comparaisons.

L’intensité du sentiment d’étrangeté dépend de nombreux facteurs qui n’ont pas toujours le même effet mais dont l’effet varie suivant le degré de sévérité ou l’état de développement du cas. Il y a des patients chez qui se développent des sentiments d’étrangeté aussitôt qu’ils sont laissés seuls ou se sentent abandonnés alors que la présence d’une personne investie de libido supprime la perturbation ou du moins la diminue à tel point qu’ils ne ressentent pratiquement pas leur sentiment d’étrangeté. Des observations de ce type ont depuis longtemps donné lieu à la croyance que l’étrangeté consiste dans un retrait de la libido d’objet. Dans certains cas le sentiment d’étrangeté s’installe juste au moment où le patient rencontre des personnes qui sont investies de libido d’objet et inversement dans d’autres cas précisément lorsqu’il n’y a personne dans sa compagnie en qui il puisse trouver un intérêt réel. Souvent le simple fait de diriger sa libido d’objet vers une autre personne suffit de façon temporaire à le protéger du sentiment d’étrangeté ; mais bientôt sa capacité d’investir la frontière de son moi du sentiment du moi s’épuise, et il est soudain saisi par une impression d’étrangeté et d’irréalité des perceptions extérieures et intérieures. Dans la plupart des cas la sévérité du sentiment d’étrangeté dépend fondamentalement de facteurs somatiques. La fatigue et l’épuisement ou des efforts intensifs prédisposent au sentiment d’étrangeté ; alors les frontières du moi s’effondrent sous la tension corporelle ou psychique et le patient graduellement ou soudainement de façon intermittente ou abrupte se trouve dans cet état d’étrangeté. Hartmann et Nunberg ont été les premiers à montrer que des expériences soudaines à charge émotionnelle suivies, pour des raisons partiellement conscientes ou plus habituellement pour des raisons inconscientes, de prétendue perte d’objet peuvent produire l’étrangeté traumatique. En théorie l’effet de tous ces facteurs peut être expliqué de façon économique en faisant la distinction entre deux questions qui ont trait à l’investissement libidinal : à savoir la première, si le sentiment du moi peut être suffisamment établi pour la frontière du moi en question et, d’autre part, si la réserve de libido est assez grande pour maintenir l’investissement de la frontière du moi. La sévérité du sentiment d’étrangeté dépend par conséquent non seulement de façon dynamique de l’inhibition de l’investissement sur le moment mais aussi de façon économique de la grandeur de l’approvisionnement en libido. Nous pouvons formuler cette distinction qui s’applique en général aux cas pathologiques en la contrastant avec le retrait de la libido dû à des frustrations internes ou externes et que nous pourrions appeler un épuisement (Versiegen) de la libido.

L’observation nous apprend que dans les cas chroniques de sentiment d’étrangeté l’amélioration, si tout le reste ne change pas, consiste dans un rétablissement du sentiment du moi mais que dans chaque situation un investissement suffisant de la frontière du moi ne peut s’établir que de façon très lente et après des efforts répétés. Pour cette raison, des différences très subtiles de perturbations du moi sont souvent décrites de façon différente selon que l’environnement observe le patient de façon sévère ou non ou lui porte une attitude bienveillante. C’est surtout durant leur amélioration que les patients décrivent de telles différences.

De façon analogue l’expérience clinique nous apprend que les personnes qui subissent le sentiment d’étrangeté et dont l’état s’est déjà amélioré ne retrouvent pas comme les gens normaux leur orientation normale vers le monde extérieur et le monde intérieur ; en vérité ils subissent plus fortement l’étrangeté après le sommeil qu’à tout autre moment. Même chez les patients dont l’état ne s’améliore pas le symptôme est plus sévère le matin que plus tard dans la journée et ressemble en ceci aux symptômes des patients dépressifs dans la mesure où il n’y a pas d’exacerbation causée par les facteurs mentionnés plus haut, de fatigue et d’effort. Ainsi nous voyons que la mélancolie et le sentiment d’étrangeté se caractérisent par des courbes journalières semblables de gravité et par des courbes de réactions semblables à l’effort et à l’épuisement. Cet accroissement des symptômes le matin est lié directement à l’état du sentiment du moi durant le sommeil. On ne se serait pas attendu à cette exacerbation matinale d’après les expériences précédentes faites sur des individus normaux. Au contraire selon notre expérience chez les individus sains nous pouvions anticiper qu’après le remplissement de la réserve de libido dans le sommeil, le moi aussi bien dans son noyau que dans ses frontières serait au moins un moment investi pleinement de sentiment du moi. Alors, suivant la sévérité du cas et les exigences auxquelles l’individu aurait dû se soumettre, la perturbation du moi réapparaîtrait dans le cours de la journée. Suivant cela la perturbation de l’économie de la libido n’apparaîtrait que potentiellement au réveil et deviendrait actuelle plus tôt ou plus tard dans le cours de la journée en réponse aux exigences de l’individu. De fait une telle courbe est présente chez toutes les personnes qui souffrent de sentiment d’étrangeté et chez qui la perturbation présente des fluctuations. Cependant, elle n’est pas effective dès le début immédiatement le matin parce que la transition anormalement longue de l’état de sommeil à l’éveil retarde le mécanisme de dépendance simple par rapport à la grandeur de la réserve de libido. Chez l’individu qui souffre de sentiment d’étrangeté, comme nous l’avons dit plus haut, il y a perturbation de la possibilité de déplacer ou plutôt du déplacement de la libido dans la mesure où elle doit investir les frontières du moi.

L’investissement des représentations d’objet par la libido d’objet peut au même moment n’être pratiquement pas perturbé. Ce fait explique pourquoi en dépit de leur sentiment d’étrangeté les patients peuvent travailler avec intérêt et précision, et pourquoi ils ne cessent pas de montrer leur capacité de sélection dans leur relation aux objets au moins dans certaines limites, dans la mesure où il n’y a pas de difficultés concomitantes à maintenir l’investissement d’objet. La seconde difficulté peut être secondaire ou, comme Nunberg l’a montré, peut être la cause qui précipite le sentiment d’étrangeté. Mais même dans ce dernier cas l’investissement d’objet peut demeurer. Le fait même qu’il demeure en présence d’une frontière du moi déficiente fait que cet objet particulier suscite un sentiment particulier d’étrangeté. Ce que nous avons appelé « perte d’objet » consiste dans la perte de cette capacité de percevoir un objet avec un plein sentiment du moi : en même temps que le sentiment du moi, la satisfaction narcissique de posséder l’objet est, elle aussi, perdue. De ceci j’ai été pleinement convaincu par un cas de deuil pathologique. Après la mort de la mère de la patiente, toutes les relations, les choses et les souvenirs liés de quelque façon à sa mère étaient particulièrement fortement investis de libido d’objet. De façon répétée des événements nouveaux et souvent peu importants du passé revenaient dans l’esprit de la patiente, tout ce qui était lié à sa mère prenait une grande signification. La patiente ne dormait ni le jour ni la nuit en raison de l’afflux des idées et des associations appartenant à son complexe maternel. Ces représentations d’objet étaient perturbantes et vivaces en contenu et avaient un effet profondément dépressif. Au même moment était présent un sentiment d’étrangeté complet par rapport à cette répétition intensive de toutes les relations objectales passées avec sa mère qui s’étendaient aussi bien à leur contenu idéationnel qu’à l’affect de douleur lui-même. Elle disait : « J’ai la douleur mais je ne la sens pas. » Bien que sa douleur fût manifeste dans son expression faciale et dans ses effets somatiques, la patiente se plaignait continuellement de ne pas « réellement » sentir sa douleur, affirmation qui, pour un observateur manquant d’expérience comme je l’étais à cette époque, était absolument incohérente par rapport à son état et à son apparence d’ensemble. Des années plus tard un cas semblable me permit de comprendre la situation : les investissements d’objet suggéraient la douleur du deuil mais la frontière du moi en question15 était dénuée de sentiment, comme morte. Nous devons par conséquent placer le « deuil pathologique » (Freud) parmi les psychoses narcissiques, non seulement en raison de son origine et de son caractère d’identification inconsciente mais aussi en raison de ses mécanismes libidinaux, ce qui est vrai aussi de la mélancolie. Si j’évoque tous les cas de deuils pathologiques et de mélancolie de mon expérience d’analyste je ne me rappelle pas un seul patient qui n’ait exprimé cette plainte paradoxale, à savoir qu’il ne sentait rien d’autre que la souffrance et que cependant il ne sentait pas réellement la souffrance.

Bien que ce champ soit quelque peu éloigné du sujet présent, je l’ai traité ici en détail parce que, pour convaincre le lecteur de ce qui suit, il est important qu’il reconnaisse qu’il y a une distinction réelle entre l’investissement d’objet et l’investissement narcissique de la frontière correspondante du moi. La différence entre le mécanisme normal ou anormal d’investissement narcissique de la frontière du moi se voit le plus clairement le matin dans la rapidité de rétablissement du moi après le sommeil. C’est en raison du retard de ce mécanisme que les individus qui souffrent d’étrangeté et les gens déprimés ressentent une exacerbation de leurs symptômes tous les matins. Et la difficulté accrue d’investissement de la frontière du moi est assurément une des raisons pour lesquelles le rétablissement et le renforcement du moi pendant le sommeil ne produisent pas d’amélioration du sentiment du moi dès l’éveil. Dans la mélancolie il doit y avoir des influences défavorables supplémentaires car une amélioration relative ne se produit pas avant la soirée. La recherche de ces facteurs dans la mélancolie n’est pas du ressort de la présente discussion. De façon provisoire l’exacerbation matinale du sentiment d’étrangeté me semble expliquée de façon adéquate par les processus physiologiques du sommeil, cependant je n’ai pas encore assez réfléchi aux problèmes de savoir si dans les psychoses narcissiques le sommeil lui-même ne subit pas de perturbations particulières.

On peut émettre une affirmation qui est indiscutablement vraie : dans le sommeil sans rêve le sentiment du moi est aboli. J’ai traité de ce point en détail dans « Quelques variations dans le sentiment du moi » (chap. 1, supra). J’ai d’abord reconnu l’existence d’un sentiment du moi dans l’endormissement, c’est-à-dire non pas dans le statu nascendi mais dans le statu exeundi. Quand un individu s’endort rapidement le sentiment du moi est soudainement aboli. La disparition soudaine d’un sentiment du moi de cette nature se retrouve dans la narcolepsie. Quand le processus de l’endormissement est perturbé la perte du sentiment du moi n’est que partielle et graduelle. L’endormissement est avancé si l’on apprend à retirer le sentiment du moi le plus possible du corps, ne laissant que le sentiment du moi lié à la respiration. Un tel retrait intentionnel du sentiment du moi est bien connu des Yogi. Mais il ne doit être utilisé qu’en harmonie avec la périodicité régulière du sommeil et de l’éveil qui prédispose d’elle-même à la disparition de l’investissement du moi. Si on se force à dormir en opposition par rapport à cette périodicité le sommeil lui-même devient un effort et on est plus susceptible de se réveiller fatigué et mal reposé.

Aussi longtemps qu’un dormeur ne rêve pas il ne sent pas son moi. Savoir si un moi inconscient persiste ou si la « personnalité de base » de Friedrich Kraus (Tiefenperson) correspond au moi ou au ça est encore une question insoluble. On doit supposer que même dans un sommeil sans rêves il se produit un grand travail psychique et même intellectuel, des arrangements et des constructions subtils et intelligents. Freud a comparé l’inconscient au « bon peuple » des contes de fées qui nous aide à faire notre travail pendant notre sommeil. Mais pour ce que nous en savons, toutes les réalisations de l’inconscient durant le sommeil sont centrées de façon biologique sur l’unité du corps et non psychologiquement sur l’unité du moi. Par conséquent, l’affirmation de Freud que le sommeil est un état narcissique porte sur les investissements narcissiques inconscients qui, s’ils sont attachés à une entité, ne sont pas du moins attachés au moi dans la vie éveillée. Il est probable que Freud souhaitait par cette affirmation exprimer seulement de façon extrême le fait qu’en excluant les stimuli sensoriels, les investissements des objets sont retirés de façon beaucoup plus grande que durant la vie éveillée. Le retrait des investissements d’objet permet aux investissements narcissiques de devenir des investissements d’objet comme c’est le cas quand la personne du rêveur est projetée totalement et apparaît dans le rêve comme une autre personne. Ici, pour notre discussion de l’expression manifeste du narcissisme dans le sentiment du moi, nous devons établir que, dans ce sommeil sans rêve, cet investissement narcissique du moi est absent.

Lorsque, dans l’endormissement, la conscience est perdue, la libido du moi cesse d’être dans le moi et tout sentiment du moi disparaît. C’est une pure question de préférence personnelle de dire que la libido du moi disparaît (versiegt), qu’elle est endormie, qu’elle est retirée vers le ça, ou qu’elle est distribuée parmi les fonctions partielles. Cependant cet investissement narcissique est toujours prêt à revenir au moi comme nous le voyons dans le fait que tout stimulus qui réveille l’individu, sauf dans des états pathologiques, réétablit immédiatement le sentiment du moi. On comprendra facilement cela si on se rappelle que le sentiment du moi perpétue la sensation la plus primordiale de la substance vivante, de façon phylogénétique comme ontogénétique et que sa disparition est probablement une expression directe du sommeil des cellules. La biologie nous apprend ces faits. D’un autre côté le mysticisme dirait que l’esprit quitte le corps durant le sommeil et lui revient à l’éveil. L’esprit emporterait toute sa connaissance avec lui et pendant les rêves serait supposé résider non dans le corps mais dans le lieu où le conduit le rêve. Cette théorie est une expression du fait que le sentiment du moi dans les rêves est pour la plus grande partie purement psychique.

Lorsqu’on se réveille du sommeil le sentiment du moi est établi immédiatement. Lorsqu’on se réveille d’un rêve il est exceptionnel que le sentiment du moi soit continu avec le sentiment du moi du rêve. Lorsqu’on est en bonne santé, le sentiment du moi à l’éveil est vivace, non diminué, et remplit l’esprit et le corps de satisfaction et de vigueur. Le moi aussi regagne immédiatement son sentiment de sécurité en ce qui concerne sa continuité temporelle par rapport à son propre passé et à son propre futur. Ce n’est pas le cas de bien des névrosés. Ils sentent leur inadéquation le matin. C’est vrai de la plupart des cas de phobie et de « prémélancolie » (par ce terme je fais référence aux humeurs dépressives quotidiennes qui peuvent exister des années avant le déclenchement de la mélancolie) et vrai, comme on l’a dit plus haut, des cas de sentiment d’étrangeté. Si on recherchait des symptômes de sentiment d’étrangeté parmi tous ceux qui se plaignent de mal commencer la journée on trouverait peut-être bien que ces symptômes sont constamment présents. Il est vrai que le malade n’en fait pas mention lui-même parce que son lit et sa chambre sont sa forteresse éloignée des exigences du jour et des relations d’objet. Le sentiment d’étrangeté ne devient pleinement perceptible que lorsque l’individu se tourne vers un objet. Ce trouble fait que le plein sentiment du moi s’établit seulement de façon graduelle. Il serait intéressant de rechercher jusqu’à quel point les troubles et les retards dans les habitudes quotidiennes de l’habillement, etc., sont liés à une déficience matinale du moi.

Comme exemple de la sévérité du trouble matinal d’un cas marqué de sentiment d’étrangeté, je vais citer un cas qui s’est amélioré de façon perceptible dans une analyse prolongée. La sœur du patient était dans un état avancé de catatonie sévère. Le patient avait aussi des symptômes qui allaient au-delà du simple sentiment d’étrangeté et tous les six mois il y avait des exacerbations temporaires ne durant que quelques jours, accompagnées d’incertitude quant à l’orientation de sensations hypocondriaques d’angoisse sévère, et qui correspondaient à un trouble catatonique abrupt mais léger. Ce patient très intelligent comprend les nuances de l’investissement du moi et le problème de l’étrangeté si bien qu’à partir de sa propre expérience il peut donner l’information la plus précise concernant son état. Il peut distinguer de façon exacte le sentiment d’étrangeté des perceptions sensorielles de l’affect et de la pensée ; il affirme qu’aujourd’hui il n’a plus ces troubles bien connus de lui-même et de moi, mais que l’intensité totale de son moi continue à être diminuée particulièrement au réveil. Il lui faut longtemps avant que son plein sentiment du moi soit établi. Il sent que ceci est lié à sa puissance sexuelle. Parfois il est mieux et alors il a, le matin, la même excitation sexuelle et vigueur d’ensemble qu’il avait eues dans ses années de bonne santé. Habituellement cependant ce sentiment libidineux normal est remplacé par un mélange d’angoisse légère et de tremblement de désir sexuel qu’il ressent à travers tout son corps et qui ne permet pas à un sentiment corporel du moi normal d’apparaître. Ceci représente une régression du sentiment du moi à un stade antérieur masochiste. Ce sentiment particulier se calme graduellement et est remplacé par un état de sentiment du moi légèrement diminué qui est son sentiment habituel. Tous les patients qui souffrent d’étrangeté sévère racontent de façon remarquable la façon dont ils retrouvent leur moi le matin. Ils sont et ils se sentent étranges jusqu’à ce qu’ils « deviennent eux-mêmes » pour autant que le trouble de l’économie et de la mobilité de leur libido du moi le permette. Je voudrais ajouter qu’un tel trouble matinal du sentiment du moi fait que la fonction de volonté se réétablit plus lentement le matin.

Jusqu’à présent nous avons discuté en partie, et en partie seulement indiqué les relations qui existent – de façon subjective et objective – entre le sentiment d’étrangeté, le rêve et le sommeil. Mais j’avais d’autres raisons de me tourner vers ce problème et j’ai introduit la discussion de ces relations principalement pour des raisons didactiques. Je souhaitais l’utiliser pour renouveler l’intérêt du lecteur, pour la différence entre l’investissement narcissique et l’investissement d’objet, pour le phénomène du sentiment du moi et pour l’instabilité de la frontière du moi de façon à ce qu’il s’intéresse plus au sujet même de cet article : le sentiment du moi dans les rêves. Ce sujet est devenu important pour moi, parce que, à partir du sentiment du moi dans les rêves, il est possible de démontrer la distinction entre sentiment psychique du moi et sentiment corporel du moi en utilisant une méthode particulière d’auto-observation.

Le sentiment du moi dans les rêves

Les rêves qu’on écoute, qu’on lit ou qu’on se rappelle ont subi une élaboration secondaire non seulement en ce qui concerne leur contenu mais aussi en ce qui concerne la façon dont les événements s’y produisent. Il est à peu près impossible de se les rappeler exactement. De façon involontaire on tente de se rappeler les événements d’un rêve comme si on les avait suivis en tant que personne éveillée, unifiée et complète et comme si on en avait fait l’expérience avec son propre être total. Le plus nous avons fait et vu dans le rêve, le plus cette croyance est forte pour nous.

Une fois que nous avons commencé à tourner notre attention vers le sentiment du moi et que nous nous demandons à nous-même ou à un autre rêveur au réveil ce qu’était le sentiment du moi dans le rêve, nous découvrirons d’abord que la conscience du soi était toujours présente et qu’elle était correcte. Le rêveur est toujours identique à la personne éveillée et il le sait avec certitude. Ce trait permet au rêveur de se libérer de parties troublantes du moi en les projetant sur d’autres personnes. Mais le moi du rêve demeure toujours le moi propre de la personne, accompagné de la conscience de la continuité de ses propres processus psychiques.

Cependant dans la majorité des rêves et dans la plus grande partie de chaque rêve ce moi du rêve diffère de celui de la vie éveillée dans la mesure où on a un sentiment de sa propre identité (Eigengefühl) seulement en ce qui concerne les processus psychiques alors que le corps est pour ainsi dire ignoré. Dans la vie éveillée le sentiment psychique et le sentiment corporel du moi ne sont pas faciles à distinguer car les deux sont si évidemment et en permanence inhérents au moi. En ce qui concerne les rêves cependant, il est clair au souvenir rétrospectif que ces deux formes de sentiment du moi se distinguent totalement.

En dépit du fait que tout ce qui est rêvé est vécu comme totalement réel, nous ne nous sentons pas – dans la grande majorité des rêves – corporellement présents. Nous ne sentons pas notre corps avec son poids et sa forme. Nous n’avons aucun sentiment corporel du moi avec ses frontières du moi comme nous en avons dans la vie éveillée normale. Cependant nous n’avons pas du tout conscience de cette déficience du moi corporel alors que nous la ressentirions affreusement durant la vie éveillée. J’ai déjà mentionné le fait que même une personne souffrant du sentiment d’étrangeté n’a besoin de rien en savoir si elle n’a pas une tâche immédiate à accomplir ou si par exemple elle est protégée et dans son lit. Mais le rêve n’est qu’un éveil très partiel de l’état d’« absence du moi ». Les processus inconscients et préconscients qui deviennent le contenu du rêve manifeste réveillent le moi lorsqu’ils frappent ses frontières, si bien qu’il s’ensuit un nouvel investissement de sentiment du moi ; et aussi longtemps que l’image du rêve en a besoin la frontière du moi garde son investissement. Le caractère évanescent du rêve et l’impossibilité de le ramener à l’esprit pour le considérer sont dus au fait que cet investissement narcissique des frontières du moi psychique est sans arrêt retiré au fur et à mesure qu’une image du rêve est terminée et qu’une autre apparaît.

Il y a des exceptions. Une scène peut demeurer un certain temps : le rêveur peut même se rappeler une scène précédente. Les circonstances qui permettent ces deux exceptions posent des problèmes particuliers. Si tout le rêve suit son cours très lentement et dans des images apparemment renforcées, le sommeil est un état pathologique, un état d’épuisement sévère analogue à celui d’une rétine fatiguée dans laquelle la capacité de recevoir de nouvelles images s’établit plus lentement et l’image précédente demeure plus longtemps qu’il n’est normal. La conscience du rêveur normal retrouve sa réceptivité à de nouvelles images aussi rapidement que le fait la rétine en bonne santé.

L’état de rêve se contente habituellement du moi psychique et de ses frontières variables : le sentiment corporel du moi n’apparaît que sous certaines conditions. Quand l’image du rêve fait collision avec la frontière du moi psychique elle réveille la conscience. Comme elle frappe la frontière du moi psychique de l’extérieur comme un investissement d’objet, elle est sentie comme réelle bien qu’elle puisse être en contradiction avec la réalité. Dans le rêve nous sommes certains de la réalité de ce qui se produit ; nous le sentons psychiquement. Exceptionnellement nous le voyons avec une vivacité semblable à celle de la vie ou même plus forte. Nous le voyons comme réel, c’est pourquoi la frontière visuelle du moi doit être jusqu’à un certain point éveillée ; mais nous n’avons pas un sentiment de notre présence comme corps parmi des corps. C’est sur cet état acorporel du rêveur que je voudrais attirer une attention toute particulière dans cet article.

Après le réveil on ne peut pas habituellement se rappeler où et comment on sentait son propre corps ; même dans la scène de rêve la plus intéressante on ne peut pas se rappeler si on était assis ou debout, ni la direction du regard ni la posture qu’on avait prise et ceci bien que la scène de rêve puisse avoir été si bien ordonnée qu’on peut la dessiner. Dans certains rêves, les événements remémorés tels que, par exemple, la recherche d’un objet dans un magasin, la rencontre d’un certain nombre de gens, la poursuite d’un individu exigent directement que le rêveur lui-même ait dû être à un certain endroit à un certain moment, mais il était là seulement comme moi psychique observateur, ou même moi psychique observateur en mouvement, sans aucun sentiment corporel du moi et sans la conscience de son propre corps. Ce dernier n’a pas été éveillé de son état de sommeil dénué d’investissement. Le rêve n’a manifesté aucun intérêt pour le corps du rêveur. Le rêve n’éveille pas le dormeur plus qu’il n’est nécessaire et en cela révèle une sélection précise qui peut être attribuée à la fonction du rêve ou peut-être au travail du rêve. De toute façon il doit y avoir dans le sommeil une désagrégation des fonctions du moi qui permet un tel réveil partiel du moi. Ainsi le travail du rêve a une action de sélection et de condensation aussi bien sur le matériau du rêve que sur les frontières du moi.

Dans le sommeil nous ne nous remettons pas seulement des stimuli de la vie quotidienne et des réactions du moi à ces irritations quotidiennes mais nous permettons aussi au moi tout entier de se reposer. Et si le sommeil est troublé par des réactions, des désirs ou des stimuli non déchargés, le rêve apporte sa protection supplémentaire en ne permettant qu’un réveil partiel des fonctions de la conscience et de l’investissement du moi. Le noyau de sentiment du moi qui est lié à la fonction des labyrinthes et à l’orientation dans l’espace doit n’être éveillé que suffisamment pour permettre aux scènes du rêve d’apparaître comme correctement orientées dans l’espace (en ce qui concerne le haut et le bas). Il est probable que sans ce noyau il ne peut y avoir aucun sentiment du moi car le moi intact ne se sent apparemment jamais désorienté dans l’espace. Cependant pour utiliser aussi peu que possible du sentiment du moi, du noyau du moi, le sentiment corporel du moi s’éveille aussi peu et aussi rarement qu’il est possible. Même en ce qui concerne le noyau du moi, des exceptions remarquables surviennent dans les rêves, par exemple un renversement soudain de haut en bas de l’environnement total du rêve, exceptions qui comme nous le savons sont utilisées pour représenter certaines expériences typiques.

Cette économie de l’investissement du moi dans les rêves est si stricte qu’il y a même des rêves de mouvements dans lesquels le sentiment corporel du moi manque. Nous supposerions tous qu’une expérience de rêve au caractère corporel aussi défini que des rêves de vol ou de flottaison ne peut pas se produire sans un sentiment corporel du moi fort et complet. Mais même cela n’est pas vrai. En utilisant ce rêve typique bien connu et bien compris je souhaite démontrer les différences entre les investissements avec sentiment corporel du moi ou avec sentiment psychique du moi16.

Il arrive souvent qu’en volant le rêveur ressente son propre corps, en particulier lorsque est présent un désir exhibitionniste, un désir de se montrer. Mais même dans les rêves exhibitionnistes de vol comme dans les autres rêves exhibitionnistes, le moi corporel est rarement complet. Il peut y avoir un sentiment clair du moi seulement pour la partie supérieure du corps ou pour les bras ou pour la partie inférieure du corps, le reste du corps étant complètement dénué d’investissement, ou une présence vague dans la conscience et le sentiment. Mais surtout dans ces rêves il arrive parfois qu’on ressente de façon douloureuse la déficience du moi corporel, comme par exemple dans les rêves où l’on flotte sur des escaliers, dans lesquels le manque de sentiment dans la poitrine et dans les bras peut être très déplaisant. Cependant, si, comme cela arrive souvent, le vol a lieu dans une machine volante le sentiment corporel du moi de façon générale manque complètement. Le rêveur se rappelle la direction et le cours du vol et aussi la machine mais il n’a pas eu d’impression exacte de la machine pendant le vol ; il n’était pas conscient de son corps ni de sa position dans la machine. Il est encore plus surprenant de voir que le sentiment corporel du moi peut être tout à fait déficient non seulement dans ses représentations fortement déplacées et symboliques de l’acte sexuel mais même dans des rêves directement sexuels. Souvent le sentiment est limité aux organes sexuels ; souvent est présente seule la sensation spécifique de plaisir sans aucun sentiment corporel du moi.

Le sentiment psychique du moi dans les rêves, qui comme nous l’avons dit est la forme régulièrement présente d’investissement, est de caractère incomparablement plus souvent passif qu’actif. Quand le sentiment psychique du moi est actif cependant, le sentiment corporel du moi est habituellement aussi présent. Un type particulier de rêve associé à un sentiment psychique du moi actif est le rêve où l’on observe à la dérobée et qui inclut le sentiment corporel du moi des yeux mais aucun sentiment du reste du corps.

Dans quelques rêves le sentiment corporel du moi est présent tantôt pendant le rêve tout entier, tantôt pendant des parties séparées du rêve. La différence entre les parties où le sentiment corporel du moi est présent et celles où il est absent est tout à fait claire. Quiconque en a été conscient une fois peut habituellement décrire de façon bien définie dans quelle scène du rêve il a fait l’expérience du sentiment corporel du moi. Le sentiment corporel du moi peut être vivace et accentué, il peut être ordinaire ou d’un autre côté il peut être expressément senti comme vague et indistinct. Le cas le plus extrême d’un sentiment corporel du moi particulièrement vivace et à qualité particulière m’a été rapporté par un patient qui dans son enfance avait eu des rêves somnambuliques de nature constante.

Il raconta qu’il se levait de son sommeil avec grand effort pour sauver quelqu’un ou quelque chose. Il fallait qu’il prévînt un danger. Le danger était que quelque chose tombe ou frappe la personne ou l’objet en danger. Le dormeur se levait avec le sentiment que c’était son devoir d’aider la personne et de parer au danger. C’était une action rêvée commandée par son surmoi. Le fait de se lever était difficile ; le rêveur ressentait une angoisse ou une oppression liées au fait qu’il devait se lever. Il ressentait cette oppression comme dans un cauchemar ; mais alors que dans un cauchemar typique le sentiment du poids aurait été projeté de la poitrine sur la charge qui pesait sur elle, chez notre somnambule il n’était ressenti que dans le corps lui-même comme difficulté à soulever le corps. Il ressentait le poids de son corps à lever ; c’est-à-dire que celui-ci restait dans le moi du rêveur comme un fardeau et un encombrement l’empêchant de se lever et ensuite de marcher. Pendant qu’il marchait le sentiment corporel du moi était exceptionnellement intense.

En contraste avec cet aspect d’un rêve de somnambule – dont je ne sais pas jusqu’à quel point il est typique – il y a les rêves d’inhibition. Dans un rêve d’inhibition un mouvement est projeté mais arrêté à la dernière minute. Ensuite à la dernière minute avant l’éveil apparaît un fort sentiment corporel du moi dans le ou les membres inhibés. Mais ce sentiment somatique du moi dans le membre inhibé diffère du sentiment corporel normal du moi non seulement en intensité mais aussi dans le fait que l’organe ainsi investi de sentiment du moi est senti comme extérieur au moi17. Exactement comme au réveil une douleur corporelle intense est ressentie par l’individu normal (et non par l’hypocondriaque) comme si elle avait atteint le moi de l’extérieur bien qu’on sache que l’organe douloureux appartient au corps, de la même façon la rigidité et l’immobilité douloureuse du membre inhibé pendant le rêve sont senties comme frappant le moi de l’extérieur. Ce n’est qu’après le réveil que le moi retrouve le sentiment de son autorité sur un organe et de sa possession de cet organe.

Dans les rêves somnambuliques au contraire, le sentiment du poids du corps demeure à l’intérieur du moi. Ce qui est commun aux deux types de rêve c’est le fait qu’il s’y exprime un contraste entre le surmoi et le moi. Dans le rêve d’inhibition le moi souhaite faire quelque chose ; ce souhait qui vient du ça reçoit le concours de la volonté du moi et le mouvement corporel commencerait si le moi n’était pas contraint par l’autorité du surmoi qui s’éveille d’inhiber l’exécution du souhait et son propre désir. À la fin c’est le désir contraire qui empêche l’exécution de l’acte précédent de la volonté. Au contraire dans le rêve somnambulique la volonté du moi est excitée par le surmoi à produire une action positive qui lui est pesante. Pour résumer, dans le rêve d’inhibition le moi dit : « Je n’ai pas le droit de le faire » ; tandis que dans le rêve somnambulique le moi dit : « Il est exigé de moi que je le fasse. »

Mon patient somnambulique dans tout son processus de marche dans le sommeil pouvait observer clairement et se rappeler ensuite une autre orientation double bizarre du moi. Pendant tout le processus était présente une autorité contrariante qui résistait au fait de se lever et qui retardait et empêchait le mouvement. Cependant, cette volonté contrariante ne vient pas comme dans le rêve d’inhibition du surmoi mais vient d’une partie du moi. Le fait, mentionné plus haut, de ressentir la tâche comme opprimante, était rationalisé à travers le rêve dans cette pensée « raisonnable » : « Tu es endormi et tu rêves, attends demain matin et tu verras si le danger peut être enlevé à ce moment-là, ou si peut-être il n’existe pas du tout. » C’était comme si le moi était divisé : une partie proche de la pensée de la vie éveillée tandis que l’autre partie dort si profondément qu’elle peut produire des mouvements sans se réveiller. Le fait que ce sommeil doit être très profond pour permettre une telle division du moi est prouvé par le sentiment qui survient quand le somnambulisme est interrompu par le réveil, soit en raison d’un stimulus extérieur, ou parfois comme résultat d’une décision du somnambule lui-même. Ce sentiment est toujours sentiment de déchirement du plus profond des sommeils. Une telle profondeur de sommeil – le fait d’être « un bon dormeur » – est insuffisante pour expliquer la possibilité d’une activité musculaire aussi complexe durant le sommeil. Nous savons d’autre part qu’un sommeil profond peut être établi seulement pour permettre au dormeur d’exprimer des désirs et des tendances de la volonté contradictoires. Tout le somnambulisme consiste dans le fait de se lever de son lit et de retourner au lit. Ces deux phases mêmes de la marche montrent que le rêve est un compromis. Je discuterai ailleurs le rêve somnambulique ; je n’en ai parlé dans cet article que parce que c’est le rêve dans lequel j’ai jusqu’à présent trouvé le sentiment corporel du moi le plus marqué – à savoir le sentiment d’une entrave du moi corporel, d’une résistance venant du moi corporel. Le rêve somnambulique est aussi une exception à la règle qui veut que, si le sentiment psychique du moi est actif, le sentiment corporel du moi soit aussi actif ; car dans ce cas le sentiment psychique du moi était actif alors que le moi corporel était passif, c’est-à-dire était vécu comme une entrave. Pendant le somnambulisme cependant, le moi corporel devenait actif.

De façon générale le sentiment corporel du moi lorsqu’il survient dans les rêves est beaucoup moins marqué que dans les rêves anormaux dont je viens de parler. Lorsque le sentiment corporel du moi ne met pas en jeu le corps tout entier mais seulement des parties du corps, les parties sont généralement celles qui ont un rapport avec le monde extérieur du rêve, par des mouvements ou des sensations, comme je l’ai remarqué précédemment dans le cas des rêves de flottaison. Mais on ne doit pas penser que dans les mouvements rêvés les membres qui bougent sont toujours investis de sentiment corporel du moi. J’ai remarqué plus haut l’absence de sentiment corporel du moi dans les rêves où on vole dans des machines ; la même affirmation est vraie de bien d’autres rêves de mouvement qui sont dénués de tout sentiment corporel du moi, fût-il partiel. Dans l’étude suivante, où nous allons étudier la valeur interprétative à donner aux différents types d’investissement de sentiment corporel du moi, nous verrons qu’un trait apparemment sans importance et jamais étudié – le rêveur sent-il ou ne sent-il pas le membre pendant que celui-ci est mû ? – est d’une importance cruciale pour l’interprétation du rêve ; non pas en vérité pour découvrir le contenu latent, mais en ce qui concerne l’attitude du moi envers les pensées latentes du rêve.

La signification des différences de sentiment du moi dans les rêves

Si le lecteur est convaincu de l’existence de ce grand éventail de variations de sentiment du moi et de la précision de notre information sur l’apparence de sentiment corporel du moi dans les rêves qu’il partagera, je pense, mon espoir qu’un symptôme aussi précis ne soit pas dénué de signification. La signification de ce phénomène ne peut être comprise qu’à la lumière des méthodes psychanalytiques ; et la psychanalyse peut utiliser cette compréhension aussi dans son travail pratique. Enfin notre nouvelle connaissance nous conduira à un problème général de la psychologie qui est si difficile que toute approche doit être la bienvenue : à savoir le problème de la volonté.

Quand la simple observation m’a appris les très grandes différences de sentiment du moi dans les rêves, j’ai essayé de faire la liste des explications différentes qui se sont présentées à moi et de les appliquer d’abord à mes propres rêves dans lesquels je pouvais affirmer avec certitude s’il y avait ou non présence de sentiment corporel du moi. D’abord je pensais pouvoir trouver une relation réciproque entre le degré de mise en valeur du moi et l’intensité des images du rêve parce que cette relation était vraie dans quelques rêves. Cependant cette supposition se trouva être erronée, comme l’était ma deuxième supposition que le sentiment corporel du moi se produit quand le rêve traite du problème total de la personnalité du rêveur, de son propre destin. Ces deux relations erronées étaient dérivées seulement de particularités de rêves individuels.

Il me vint alors à l’esprit que dans de nombreux rêves on pouvait expliquer de façon simple un sentiment partiel du moi et au premier abord sans intérêt théorique, par le fait que très souvent dans les rêves un affect particulièrement fort est accompagné d’un fort sentiment corporel du moi. Ceci est particulièrement vrai des rêves d’angoisse mais c’est aussi vrai des rêves dans lesquels le rêveur ressent de la pitié ou de l’orgueil. Par analogie, un sentiment du moi plus fort apparaît lorsqu’une impulsion instinctuelle devient consciente dans le rêve comme c’est le cas dans les rêves masochistes ou exhibitionnistes. Une étude attentive du sentiment corporel du moi dans son conditionnement par l’affect et l’instinct serait très utile. Partant de la connaissance acquise dans d’autres domaines il est certain que nous devons distinguer entre les sentiments du moi actifs et passifs et cette distinction se montre utile dans ce cas. Nous avons un genre de sentiment du moi qui correspond aux fonctions actives et un autre genre qui correspond aux fonctions passives du corps. Dans les rêves dans lesquels l’affect de honte ou de peur est fort, dans les rêves masochistes, dans les rêves exhibitionnistes, le sentiment corporel du moi est un sentiment passif.

Je soupçonne que des affects précis ont un investissement correspondant de parties précises du corps accompagné de sentiments passifs du moi. Si une relation pouvait être démontrée comme constante, nous pourrions aussi supposer que dans les rêves où il n’y a pas d’affect mais où une partie du corps est investie d’un sentiment passif particulier du moi, on pourrait déduire la présence d’un affect qui appartient au rêve mais qui n’a pas été « éveillé ». Car les rêves sont pauvres en affect ; c’est une condition nécessaire du sommeil que les affects n’y soient pas produits pleinement.

En ce qui concerne le sentiment corporel du moi actif, l’observation de mes propres rêves et des rêves des autres a montré qu’il apparaît lorsque le rêveur ne désire pas seulement ce que le rêve signifie mais approuve aussi le désir du rêve ou une partie de ce désir avec sa volonté. Pour cette raison, les rêves sont rarement accompagnés dans leur totalité de sentiment corporel actif du moi car généralement il s’y traite de désirs interdits qui, parce qu’ils troublent le sommeil, sont réalisés dans le rêve. Ce n’est que rarement que le moi se hasarde à désirer ce qui est interdit. Mais le moi peut le faire de façon partielle et des parties individuelles de l’action du rêve peuvent correspondre à la volonté du rêveur, alors même que dans la vie éveillée les autres parties du moi s’opposeraient à ces actions. « Un état d’esprit » consistant ne peut exister que comme une phrase des livres de jurisprudence où il est supposé résoudre même le problème de la culpabilité. Nous, les psychanalystes, et aujourd’hui nous pourrions dire nous « les psychologues » nous savons à quel point un homme possède peu de convictions et de volonté indivises et combien de fois dans le cours d’une journée un homme éveillé veut faire quelque chose et ne le fait pas. Ce qu’il voulait était son désir réel. Mais en dépit de sa volonté, de son désir, le moi a obéi au surmoi et non seulement n’a pas réalité le désir mais l’a aussi réprimé. Dans le rêve le désir éveille le moi psychique par le moyen des images manifestes du rêve et alors le moi tout entier peut approuver le désir du rêve parce que, lorsqu’il était éveillé, le moi lui aussi voulait ce désir. Alors non seulement la frontière correspondante du moi psychique reçoit un investissement, mais le moi corporel est éveillé lui aussi. Cependant un tel éveil ne permet pas au sommeil de persister longtemps. C’est pour cette raison qu’il est possible, lorsqu’on se réveille d’un rêve au sentiment corporel du moi exceptionnellement fort et complet, de s’observer soi-même et de se convaincre complètement du fait qu’à l’éveil on ressentait aussi fortement la volonté qu’on avait voulue à la fin du rêve. De cette façon, dans quelques années passées j’ai pu établir par l’auto-observation la signification typique des rêves au sentiment corporel plein comme dans les années précédentes j’avais pu déterminer la signification de ce sentiment dans le rêve d’inhibition. Mon interprétation fut confirmée quand je la mis à l’épreuve par l’analyse des rêves. Le concours de la volonté avec le désir du rêve est un exaucement rehaussé du principe de plaisir, et de fait ces « rêves de volonté » intensifs apportent beaucoup de plaisir. Nous savons cependant que la volonté contraire du surmoi l’échange facilement en rêve d’inhibition. De fait l’explication des rêves accompagnés de sentiment corporel du moi comme « rêves de volonté » avait été déjà tacitement incluse dans l’explication des rêves d’inhibition. L’explication du fait que, vers la fin du sommeil on peut s’attendre à ce que le moi corporel s’éveille, est invalidée par le fait que le plus souvent il ne le fait pas.

L’observation de ce qu’un sentiment corporel du moi partiel accompagne si souvent les mouvements rêvés s’intègre bien dans notre explication disant que le sentiment corporel du moi actif révèle la volonté du rêveur. Car ceux-ci correspondent à une impulsion de volition qui s’accomplit dans une action. Il est plus curieux de constater que de tels mouvements puissent avoir lieu sans sentiment corporel du moi. L’analyse du rêve montre qu’un tel manque du sentiment corporel du moi n’est pas accidentel. Si un mouvement est fait, et qu’aucun sentiment corporel du moi ne l’accompagne de façon à révéler que c’était là la volonté du patient, ce mouvement est destiné à souligner sa capacité de faire le mouvement et non son désir de le faire. Le rêve donc désire faire référence à cette capacité. Pour cette raison le rêve de vol typique d’un homme impuissant est celui de quelqu’un qui vole dans une machine. Dans ce type de vol, nous nous le rappelons, le sentiment corporel du moi est habituellement absent. En fait, bien des hommes impuissants ne souhaitent ni l’acte sexuel ni l’érection pour des raisons sexuelles ; à la place ils souhaitent être capables d’accomplir cet acte, c’est-à-dire d’être puissants d’une façon générale. Ceci est vrai particulièrement dans le cas des névrosés pour lesquels l’impuissance réalise un désir inconscient contraire à la sexualité masculine, ou de ces névrosés pour lesquels l’impuissance est due au désir de ne pas commettre l’acte sexuel avec des objets sexuels particuliers. De façon semblable d’un autre côté, nous pouvons comprendre pourquoi certains rêves de vol se produisent accompagnés de sentiment corporel du moi plein ; c’est parce qu’ils représentent l’accomplissement d’une véritable volonté et non pas simplement d’un désir d’être capable de le faire.

En observant le sentiment corporel du moi nous avons pu déterminer la façon dont « je veux » (ich will) et « je peux » s’expriment dans les rêves. À partir de cela nous pouvons voir que cette méthode d’expression correspond tout à fait à la signification de ces verbes comme auxiliaires modaux au sens grammatical. Car le mode d’un verbe exprime l’attitude prise par le moi d’une personne envers l’activité ou l’expérience énoncée dans le verbe. Dans le cas de « je veux », le moi affirme l’action et cause son accomplissement. « Je peux » affirme que, en ce qui concerne le moi, cette action est possible. Il est significatif et logique donc que, dans les rêves, « je veux » soit exprimé par la présence de sentiment corporel du moi actif, et « je peux » par la présence de sentiment psychique du moi seulement et l’absence de sentiment du moi. Ces découvertes doivent nous encourager à chercher d’autres expressions de la modalité dans le rêve.

Le somnambule dont nous avons parlé plus haut présentait un accroissement particulier de sentiment corporel du moi qu’il ne percevait pas comme sentiment actif du moi, mais au départ comme un fardeau ; et cependant au même moment il voulait faire la chose difficile. Par conséquent, ce que je glane de sa description c’est qu’il y avait un sentiment corporel du moi passif et un sentiment psychique du moi actif. Son surmoi lui avait ordonné d’accomplir cette action. Cette curieuse combinaison s’exprime de façon caractéristique dans le « je devrais » (ich soll) – volonté au service du surmoi et mauvaise grâce du moi. On doit ajouter que dans le cours de sa marche dans le sommeil, son corps cessait d’être un fardeau et son sentiment corporel du moi devenait actif. Par conséquent une fois les résistances dominées et en présence du sentiment que ce n’était qu’un rêve, une volonté active accompagnait l’activité du rêve. De la même façon, dans la vie éveillée, dans le cas du « je devrais » sont présentes simultanément une activité du moi qui veut et une résistance d’une partie du moi. Toutes deux s’expriment dans le rêve, dans les constituants du sentiment du moi. Si nous nous tournons maintenant vers les rêves d’inhibition – déjà expliqués par Freud dans L’interprétation des rêves –, mes propres recherches ont montré qu’ils expriment : « Je veux mais je n’ai pas la permission de » (Ich darf nicht)18. En cela l’influence du surmoi est inconsciente ; il n’y a conscience que du fait que le corps, ou une partie du corps, fortement investi de sentiment corporel du moi, ne peut pas être mû. L’appareil musculaire investi de sentiment corporel du moi est retiré du moi psychique.

La reconnaissance de la signification du sentiment du moi dans les rêves fait surgir le besoin d’une nouvelle enquête détaillée de ces formes typiques de rêve. Ma communication présente n’est donc qu’un préliminaire. Cependant on peut affirmer sans danger que les différents types d’investissement de sentiment du moi – soit un sentiment purement psychique du moi plus un sentiment corporel du moi, actif ou passif, total ou partiel – expriment les modalités diverses des événements du rêve. Inversement nous pourrons déduire la modalité des événements du rêve de l’état du sentiment du moi dans les cas où l’analyse du rêve ne le donne pas, et ainsi faire avancer l’interprétation psychanalytique. L’observation du sentiment du moi dans les rêves ouvre une nouvelle voie à l’interprétation des rêves, si bien que nous pourrons appliquer les verbes auxiliaires appropriés aux actions des rêves. Car, ainsi que nous l’avons montré plus haut, ces verbes expriment l’attitude du moi et du surmoi à l’égard de l’acte alors que le verbe principal traduit l’altération de l’objet produite par le moyen d’un organe ou d’un instrument effecteur. Le fait que « je veux », « je peux », « je n’ai pas le droit de », et « je devrais » soient exprimés dans le rêve par l’investissement du moi, correspond tout à fait au processus de la vie éveillée. (« Je dois », « je ne peux pas », et « j’ai la permission de » ont encore à être interprétés.) Dans la vie éveillée le moi et le surmoi tout entier prennent par rapport à une action des positions précises qui correspondent à ces verbes auxiliaires ; par exemple dans le cas de « je veux » il y a sentiment actif, psychique et corporel du moi, pensée, impulsion et activité motrice. Dans les rêves cependant, en raison du retrait de l’investissement, aussi bien l’activité motrice que l’activité de pensée sont généralement absentes. Pour cette raison les différences de sentiment du moi sont les seuls moyens qui restent à la disposition du rêve pour exprimer la modalité. Les différences entre « je veux » (ich will), « je devrais », « je dois », « j’ai la permission de » et « je peux », qui sont si grandes dans la vie éveillée ne sont exprimées dans le rêve que par des différences subtiles longtemps négligées de sentiment du moi ; c’est-à-dire qu’elles sont seulement à peine indiquées. Mais la pauvreté de ce moyen d’expression ne doit pas nous surprendre car nous avons appris depuis longtemps de Freud que même les désirs pulsionnels les plus puissants sont souvent représentés dans les rêves par un symbolisme lointain lui-même presque indiscernable et longtemps négligé.

Dans la vie éveillée tout le pouvoir est donné au moi et en particulier à la volonté. La volonté, c’est le fait pour l’investissement du moi actif tout entier de se tourner vers des activités19 particulières, que ce soit de simples pensées ou des actes. Croire que la volonté est une préconnaissance d’un événement qui aurait lieu de toute façon est une conception intellectualiste complètement fausse, comme Klages l’a montré depuis longtemps. Le moi comme totalité a à sa disposition un certain investissement actif de libido qu’il peut envoyer ou retirer et c’est cela la volonté. Le sentiment corporel du moi de la vie éveillée représente l’investissement permanent du moi qui est sensiblement plus faible. Dans les rêves il représente la volonté.

La volonté n’est pas mentionnée dans le livre de Freud sur les rêves, pour cette raison que la volonté appartient à la conscience et au moi20. Ma contribution souhaite accroître notre connaissance des rêves, en particulier en montrant que la volonté elle aussi peut être reconnue dans les rêves. Il est compatible avec la théorie de l’interprétation du rêve de croire que même de petites différences d’investissement de sentiment du moi ne sont ni dénuées de signification ni accidentelles, mais qu’elles aussi sont déterminées, déterminées de la même façon que la modalité ou l’affect latent qu’elles indiquent. Quand des études futures auront accru notre connaissance, ces déterminations se révéleront aussi utiles pour l’interprétation des rêves.