5. Un rêve sous anesthésie générale*

Divers concepts de la psychologie du moi particulièrement appliqués aux rêves sont présentés sous un jour nouveau. Federn les tira de ses expériences subjectives pendant une opération dentaire. Des sensations vivaces de rêve sont excitées par le moi mental éveillé alors que le moi corporel demeure endormi sous l’influence de l’anesthésie. – E. W.

L’interprétation des rêves recherche l’inconscient, son matériau et ses mécanismes. Cependant, le rêve lui-même est expérimenté consciemment et il n’y a aucun doute sur le fait que le rêveur lui-même, c’est-à-dire son moi, est en train de rêver. Alors que pendant le sommeil le moi n’existe pas, le moi revient de la non-existence parce qu’il est réveillé par le rêve manifeste. Lorsqu’il retrouve ainsi son investissement, le moi du rêve peut réagir au rêve, le moi peut jouir du rêve, le craindre, ne pas l’aimer et même le mettre en doute. Le moi peut regarder le rêve comme au cinéma ou au théâtre et dans certains rêves le moi lui-même joue un rôle sur la scène du rêve. C’est pourquoi l’interprétation du rêve est une partie de la compréhension complète du rêve et une connaissance précise du moi du rêve en est l’autre partie. L’interprétation gagne en certitude et en valeur si les contributions du moi au rêve peuvent être séparées des productions du travail du rêve.

La première suggestion dans ce sens fut faite par Freud lui-même lorsqu’il dit que l’angoisse du rêve était une réaction du moi à un désir infantile inconscient qui devenait intolérable au moi adulte ; cette conception relie la recherche des réactions du moi au problème de l’angoisse névrotique. Les rêves sont généralement utilisés dans l’analyse des cas psychanalytiques pour illustrer à quel point le moi du patient a changé pendant et grâce à la psychanalyse. Marguerite Combes qui s’intéressait au problème du moi dans les rêves a écrit un livre sur Le rêve et la personnalité, riche en observations mais pauvre en compréhension psychanalytique24. Le Dr French se trouva plus près des intérêts de l’auteur en étudiant des rêves successifs du point de vue des attitudes du moi. Cependant, la psychanalyse ne donna aucune étude des données phénoménologiques du point de vue du degré d’éveil du moi et des qualités et des quantités spécifiques des réinvestissements du moi rêvant.

La perte de l’investissement du moi engendre le sommeil, et le réinvestissement engendre le rêve ; cependant trop de réinvestissement met rapidement fin au rêve et au sommeil. De façon très distincte le moi mental et le moi somatique sont différents du point de vue de leur réinvestissement. Le fait que le moi consiste de façon consciente en sentiment corporel du moi et sentiment mental du moi est l’un des aspects phénoménologiques importants de la psychosomatique.

Chaque matin lorsqu’on se réveille on peut vérifier la théorie freudienne du moi émergeant du ça ; c’est pourquoi l’auteur a introduit un nouveau mot approprié à cette nouvelle connaissance : l’orthriogenèse25. L’orthriogenèse est la répétition rapide de l’ontogenèse du moi et suppose que l’ontogenèse et la phylogenèse existent aussi du point de vue du moi. L’orthriogenèse du moi du rêve est souvent incomplète : le moi du rêve se réveille dans un état infantile. L’orthriogenèse incomplète explique aisément bien des traits infantiles et ataviques des rêves.

Le sujet de cet article est une expérience personnelle de l’auteur : son propre rêve sous anesthésie générale et sa propre analyse de ce rêve. Pour éviter une phraséologie répétitive et maladroite, le rêve sera raconté et discuté ici, contrairement à la pratique habituelle contemporaine, à la première personne suivant le précédent établi il y a longtemps par Freud dans des analyses semblables.

Je me préoccupais de l’observation et de la théorie ayant trait à la phénoménologie du rêve lorsque j’eus la chance d’aller aux États-Unis et une conséquence mineure de la traversée de l’Atlantique fut mon changement de la dentisterie européenne à l’américaine. Dans ce domaine le radicalisme américain est si profondément enraciné que pour la première fois de ma vie je dus subir une anesthésie générale au protoxyde d’azote. C’est le rêve que je fis durant cette anesthésie qui est le sujet de discussion ici et le point de départ d’une enquête plus approfondie sur le moi du rêve.

Lorsque j’entrai dans la salle d’opération et que je m’assis dans le fauteuil je pensai que c’était une bonne chose d’avoir affaire à des infirmières et à des assistants aimables et polis qui parlaient à voix basse, me touchaient doucement et me prévenaient avant de faire quoi que ce soit à ma pauvre personne en état d’incapacité. Un tel traitement favorise une attitude d’obéissance et facilite la narcose. Ce serait une bonne chose de rechercher jusqu’à quel point la quantité d’anesthésie nécessaire, le cours lui-même de l’anesthésie et les effets ultérieurs sont influencés par l’obéissance et la confiance qui les précèdent. Une conversation avait lieu dans la salle d’opération à propos de mon message à mon dentiste lui disant qu’il ne serait pas nécessaire pour lui d’être présent – il n’était effectivement pas présent – mais mon état d’esprit tranquille n’en était pas affecté et les mots du chirurgien n’entrèrent pas dans le délire qui suivit.

Je détestais avoir un morceau de caoutchouc poussé dans ma bouche mais me réconciliai en sentant qu’il n’était pas dur mais élastique. À ce moment j’eus ma dernière pensée avant que l’anesthésie fasse effet : la pensée – sans aucune peur —- que je pouvais mourir, et que je devrais utiliser mes derniers moments à considérer intensément et philosophiquement la fin de cette vie et à faire la décision importante d’accomplir quelque chose au cas où je continuerais à vivre. Puis je sentis le goût étrange mais assez doux du gaz, un léger vertige, et je disparus en tant que personnalité. Je n’eus pas de sentiment désagréable en inhalant l’anesthésiant, aucune difficulté respiratoire, absolument aucun trouble optique. Je m’endormis soudainement comme je l’avais fait il y a bien des années sans aucun sentiment de faiblesse, sans la réalisation du fait que je perdais conscience. Je perdis conscience si vite que ne pus en observer les détails.

Le rêve ne commença pas immédiatement après mes dernières pensées conscientes. Il y eut un intervalle pendant lequel mon moi perdit toute sa charge mentale – son investissement – (Besetzung) et fut annihilé. Un peu plus tard la vie mentale revint. Je ne savais pas que j’étais en train de rêver. Je n’avais pas oublié ma vie antérieure, je me sentais moi-même avec mon propre caractère et mon nom. Cependant, je vivais dans un environnement complètement changé et je possédais une force de volonté, une rapidité, une certitude dans la décision et une intensité dans l’action que [je] n’ai jamais expérimentées auparavant, soit à l’état d’éveil, soit dans le rêve.

J’étais le commandant militaire en chef et le dirigeant de grands territoires et je mettais en ordre une province après l’autre ; dans le rêve je savais de quel pays il s’agissait, un pays lointain en Orient. Mais en me le rappelant je ne pus pas décider s’il s’agissait de la Chine ou de la Grèce. Ces provinces avaient des frontières tracées en ligne droite comme les États des États-Unis d’Amérique mais le pays n’était pas l’Amérique.

Le temps pendant lequel je vécus, alors que j’essayais de vigoureusement réformer ces pays fut très long ; cela me sembla durer au moins une demi-année. J’accomplis ma tâche dans un état de tension et d’efforts continus. Tout se décidait avec précipitation et était rapidement exécuté. J’étais sévère avec moi-même mais au même moment pleinement et continûment satisfait de la façon dont j’accomplissais mes tâches. Jamais dans ma vie je n’avais senti un tel bonheur ou une telle satisfaction devant ma personnalité et mon travail. C’était le « sentiment de soi-même » le plus fort, et la jouissance la plus grande de soi qu’on puisse imaginer. Les événements singuliers du rêve se suivaient les uns les autres à une très grande vitesse, tous les actes étaient accomplis à la perfection, l’un après l’autre, en ordre suivi, et très rapidement puisqu’il semblait nécessaire d’agir aussi rapidement que possible pendant tout le rêve. La vie était comme un combat glorieux et victorieux sans aucune vanité ni ostentation. Je sentais distinctement que je n’avais jamais manqué de suivre le motto : « Fais ce que tu dois faire. »

Soudain la gloire cessa. L’un des chirurgiens me parla. Aussitôt j’essayai de me rappeler tous les détails mais je n’avais conscience que du squelette du rêve26. Dans des recherches semblables, on devrait laisser le malade s’éveiller spontanément et il ne devrait pas entendre la conversation autour de lui. Le fait d’être réveillé par une autre personne peut changer un rêve et la conversation empêche la remémoration. C’est pourquoi l’interprétation complète est impossible parce que les détails sont oubliés.

Le principe de satisfaction du désir est évident. Tout est en contraste total avec la réalité. En réalité j’étais assis, incapable de mouvement et, comme je l’ai dit mon attitude était particulièrement obéissante et sans aucune résistance. Dans le rêve, j’agissais et je courais d’État en État et rien ne pouvait me résister. Au lieu d’obéir aux infirmières comme un enfant bien élevé, le rêve faisait de moi un superhomme très masculin. Ainsi je compensais le fait d’être entravé et la perte de la virilité et de la force symbolisées dans l’extraction d’un certain nombre de dents. Je ne peux pas imaginer quelque chose de plus directement opposé à l’activité que la situation d’un patient sur le fauteuil d’un dentiste. Également remarquable était le contraste entre mon rôle dans le rêve et la réalité de ma vie actuelle. Un exilé peut considérer les événements contemporains et critiquer ce qui arrive ; il ne peut se défendre, ni lui-même ni sa famille ni ses intérêts. De plus, bien que mon intérêt pour la politique soit, dans la vie réelle, intense, il est purement scientifique et théorique. Je n’aimerais pas une position élevée et je ne me crois pas capable de la tenir. Tous ces traits étaient complètement inversés dans mon rêve. Non seulement je combattais pour mes idéaux mais j’étais moi-même changé en mon propre idéal. Bien que je fusse chef des armées ce n’étais pas en combat militaire ; ma personnalité combattait par sa propre force et par l’élévation de ma position.

Le rêve tout entier était assez parallèle à un monologue rêvé de la Dziady de Mickiewicz (Festival pour les morts). Là le héros rêvait dans son état postépileptique d’inconscience qu’il discutait avec Dieu et demandait à Dieu une omnipotence provenant de la force de la pensée et d’aucune autre arme. Puisque Dieu ne cédait pas à ses désirs il l’appelait le « Tzar » du monde. Il est psychologiquement intéressant que le poète ait permis à son héros de développer son rêve sacrilège seulement dans un état d’inconscience profonde. Mon propre rêve avait des buts élevés mais restait dans les limites de la terre27.

Je dois retourner à mon enfance pour trouver des rêveries quotidiennes qui correspondent à ce rêve d’anesthésie. À l’âge de 10 ans, je me rappelle, je lisais avec enthousiasme un livre pour les enfants qui, si je me le rappelle bien, s’appelait Liu-Pa-Yu. C’était une histoire chinoise et je m’intéressais beaucoup au destin des Chinois et voulais moi-même partir en Orient et devenir empereur de Chine. On me taquina à ce sujet pendant très longtemps.

L’autre possibilité, c’est-à-dire que le pays dont je rêvais fût la Grèce, a deux sources : la première est qu’à l’âge de 13 ou 14 ans je regrettais profondément la défaite de Démosthène et la victoire des Macédoniens sur la Grèce. La seconde source est plus récente. Dans des discussions j’ai souvent démontré le parallélisme entre l’histoire ancienne et les événements récents et prédit la possibilité d’une nouvelle tentative d’un Empire européano-asiatique par la tribu nordique des Germains au caractère militairement progressif et politiquement agressif. Dans le rêve je venais moi-même à l’aide de tous ces pays. En situant mes campagnes en Grèce, c’est moi et non les Germains qui remplissais mes prophéties (le rêve se produisit longtemps avant le désastre de la Grèce). La satisfaction du désir – le pouvoir, la liberté, la perfection, la prophétie – culminait dans la satisfaction de rêver d’utiliser mes facultés pour le bien de tous ; un idéal que j’avais autrefois nourri mais dont la satisfaction me fut refusée pendant bien des années.

On peut s’attendre à trouver que les mécanismes de base de la production du rêve pendant une anesthésie générale ne soient pas différents de ceux de la production du rêve pendant le sommeil physiologique, mais qu’il y ait quelques différences psychologiques qui sont des conséquences typiques des différences physiologiques.

Une personne sous anesthésie totale ne réagit pas à la stimulation physique ou mentale de façon à s’éveiller, soit immédiatement soit lentement, de la même façon qu’elle s’éveille du sommeil physiologique. Une stimulation extraordinaire peut se refléter dans des perturbations ; on peut même mourir sans se réveiller.

Les rêves sont influencés et peuvent même être initiés par des stimulations venant d’irritations extérieures ou intérieures ou de source mentale intérieure. Je mentionne la possibilité que des auteurs non experts ou métapsychiques puissent avoir raison et que les stimuli psychiques d’autres individus puissent aussi influencer l’esprit du rêveur. C’est-à-dire qu’il puisse y avoir un rapport hypnotique établi entre le malade sous anesthésie et le chirurgien sans même l’intention du second avant que le malade ne soit endormi.

Dans tout récit des productions mentales avant, pendant et après l’anesthésie générale, il est important de déterminer quelle profondeur d’inconscience a été atteinte. Au début et à la fin du sommeil ordinaire même des stimuli légers affectent le dormeur ; pendant le sommeil profond les stimuli extérieurs doivent être forts ou durer pendant un certain temps et augmenter leur efficacité par accumulation. Par conséquent, pendant un sommeil physiologique profond les sources mentales du rêve sont les sources principales. Mon rêve se produisit dans le sommeil le plus profond et non pas au réveil.

Les événements principaux du rêve manifeste peuvent être rapportés à des stimuli et à des changements d’état mental amenés par l’anesthésie.

Je suis certain de quatre stimuli et en vois un cinquième possible. Comme je l’ai déjà dit ma dernière pensée consciente fut que je devais considérer sérieusement mes plans d’avenir. Cette pensée créa – comme une autosuggestion – mon comportement héroïque pendant le rêve et à cet égard le rêve rappelle les cas nombreux d’individus qui ont pu diriger leurs rêves pendant la journée ou la soirée. J’aurais rêvé autrement si j’avais pensé à quelque élève ou à mon petit-fils, ou si j’avais résisté à l’anesthésie, et si j’avais eu peur ; dans aucun de ces cas je n’aurais pu produire un rêve dont la forme était celle du Veni, vidi, vici de César.

Alors que la dernière pensée consciente dirigea le rêve tout entier, une dernière perception détermina le choix du domaine dans lequel se joua le rêve – et plus particulièrement sa forme. Après mon réveil les frontières au tracé droit demeurèrent comme souvenir visuel clair. On pourrait penser que cela est suffisamment expliqué par les frontières entre les États des États-Unis. Cependant, je sais qu’alors que les caractéristiques de la carte de l’Amérique du Nord furent provoquées dans mon rêve, le stimulus eut lieu avant la perte de conscience. Lorsque je regardai vers la droite je vis les radiographies éclairées et agrandies de mes dents. Les images étaient rectangulaires, elles étaient suspendues les unes à côté des autres et je pensais que cela montrait sur quelle dent on devait faire les opérations. Mon dernier intérêt visuel leur fut accordé. Elles représentaient ce qui devait être changé ; ainsi le caractère rectiligne des frontières était dû aux radiographies de mes dents.

Mon identification avec le chirurgien fut la troisième et récente source de mon rêve. Ce que le chirurgien faisait dans la réalité physique je l’accompagnais d’actes parallèles dans le monde de mon rêve. Ce monde à moi n’était pas limité par le jugement ou par les tests de réalité ; les deux sont absents dans les rêves.

Cette identification s’exprima dans l’usage que je fis du quatrième stimulus de mon rêve, l’opération elle-même. Dans mon rêve je mettais en ordre une province après l’autre ; je me rappelle que je me précipitais de l’une à l’autre. La répétition d’un élément est un phénomène de rêve assez rare ; elle correspond habituellement à une répétition du fait représenté par l’élément. Il est probable que chaque extraction était transformée par le travail du rêve (c’est-à-dire l’ensemble des processus mentaux inconscients qui construisent le rêve manifeste à partir de ses sources latentes) en la série de mes activités séparées politiques et militaires ; je remettais chaque pays en ruine, en bon et sain État. Le mécanisme principal du travail du rêve est la condensation, et nous ne serons pas étonnés de voir de nombreuses influences condensées dans la scène répétée.

Je passe sur des associations et des interprétations plus profondes28 et ajoute comme cinquième source du rêve ma pensée lorsque je décidai de me faire enlever les dents. De la même façon que j’envisageais une remise en état complète et énergique, de même dans mon rêve je « réparais » mes provinces.

Notre intérêt à trouver des traits typiques ou exceptionnels dus à l’état d’anesthésie est jusqu’à un certain point satisfait. Nous avons trouvé l’identification avec le chirurgien, l’influence des dernières pensées conscientes et des dernières perceptions sensorielles, l’influence de la disposition d’esprit général de la semaine précédente, et l’influence des actes d’extraction.

En confrontant ce que nous avons trouvé avec le récit du rêve, on doit admettre qu’il y a une certaine probabilité à cette explication. Cependant, j’ai moi-même vécu ce rêve et je ne suis pas satisfait par cette interprétation parce que cette analyse ne rend pas justice aux singularités exceptionnelles de ce rêve – au plaisir intense que j’avais, à la grande vitesse des événements, et à la force extraordinaire de mon sentiment du moi. Mon explication jusqu’à présent est restée incomplète parce que je n’ai utilisé que les moyens habituels de l’interprétation psychanalytique. Je n’ai envisagé que les contenus du rêve et non l’état particulier de la personnalité pendant le rêve29. Nous allons maintenant examiner et expliquer cet état.

Pendant toutes les périodes de la vie la pathologie du moi joue un rôle important dans toutes les maladies. Il existe de nombreuses perturbations pathologiques du sentiment du moi, depuis le manque de « présence d’esprit » jusqu’au sentiment d’étrangeté et à la dépersonnalisation depuis la faiblesse hystérique du moi jusqu’à la véritable double personnalité, et depuis l’exagération schizoïde du sentiment du moi jusqu’à la diminution schizophrénique et la régression à des états infantiles.

Normalement notre moi corporel demeure plus ou moins le même, il contient tout notre corps avec ses organes sensoriels et moteurs, mais notre moi mental change continûment, suivant les fonctions, les pensées et les perceptions qui sont simultanément conscientes. Le moi mental se sent lui-même comme à l’intérieur du moi corporel.

Lorsque dans le sommeil, l’évanouissement, ou d’autres états inconscients semblables, notre sentiment du moi est interrompu ou disparaît, la contiguïté avec le sentiment du moi d’avant l’interruption est rétablie après sa restauration. C’est pourquoi le « moi » peut être défini comme la « continuité durable ou rétablie (après interruption) de l’unité de l’individu du point de vue de l’espace, du temps et de la causalité ». Le « moi » défini comme sujet sent ce « moi » comme objet.

Ces remarques fondamentales à propos du moi portent aussi sur le moi durant le sommeil et dans le rêve. Cependant l’état du moi durant ce rêve sous anesthésie totale était très différent de celui d’un rêve habituel.

Au moment où la conscience disparut le moi disparut complètement ; il n’y avait ni sentiment mental du moi ni sentiment corporel du moi. Quand le rêve commença le moi réapparut soudainement et dura pendant tout le rêve avec son intensité unique déjà mentionnée. Mais ce n’était qu’un moi mental sans aucune trace du moi corporel. Ces deux faits, la disparition soudaine du moi et l’intensité du moi mental réveillé sont produits par l’anesthésie. Ils n’appartiennent pas à l’endormissement normal ni au rêve ordinaire.

Dans le sommeil normal le moi mental se réveille aussi peu que possible et le moi corporel ne se réveille pas du tout. Lorsque le moi corporel se réveille ou lorsque le moi mental devient plus fort, avec certaines de ses fonctions critiques et de raisonnement, la prolongation devient vite impossible.

En se rappelant où on était debout, assis, allongé ou en mouvement, on peut dire jusqu’à quel point le moi corporel était présent dans certaines des scènes du rêve. Habituellement le travail du rêve réussit à réduire au silence la fonction émotionnelle et la volonté. Chaque fois que des parties du corps sont clairement perçues, c’est dû à l’émotion ou à une action volontaire envisagée qui a pénétré dans cette partie du rêve. C’est pourquoi un rêve comme celui qui a été rapporté ne pourrait pas avoir été rêvé dans un sommeil normal parce que le rêveur se serait réveillé avant que son moi mental puisse avoir acquis une telle force. Des sensations du moi d’intensité analogue ont été rapportées dans des états épileptiques ou dans des expériences avec de la mescaline.

Freud a affirmé comme un principe que le rêve protège la continuation du sommeil en sacrifiant sa complétude. Le but de conserver le sommeil est frustré lorsque les forces de réveil deviennent si fortes qu’une trop grande partie du moi se rétablit. La protection du sommeil est garantie par des aides extérieures d’obscurité, de silence, de couverture du corps, de l’aide (physiologique), de la fermeture des yeux et par deux moyens psychosomatiques : l’accroissement de la « protection contre la stimulation » (Reizschutz) et le fait que le moi lui-même se vide de son plein d’investissement. Il y a un lien étroit entre la fatigue et la Reizschutz d’un côté et l’envie de dormir et l’investissement du moi de l’autre. On peut avoir très sommeil sans être épuisé, à moins d’être épuisé par l’effort même pour dominer l’envie de dormir. L’augmentation de la Reizschutz dans la stimulation efférente ou afférente explique la qualité principale de l’épuisement, le sentiment d’effort ressenti dans la continuation d’une activité ou dans le maintien d’une attention active ou passive.

Un degré élevé d’épuisement mental avant le sommeil se révèle dans le rythme du rêve manifeste. Les images du rêve changent lentement. Parfois un seul et même décor demeure durant tout un rêve qui, en contradiction avec ce rêve sous anesthésie, se déroule très lentement. Le fait de rêver à un rythme lent est par conséquent un symptôme d’épuisement psychosomatique qui n’a pas été réparé par le sommeil. L’envie de dormir peut être décrite comme le sentiment d’une difficulté à maintenir l’investissement du moi.

De forts stimuli extérieurs ou des idées excitantes sont nécessaires pour soulager l’effort de maintien de notre moi. On peut distinctement sentir un moment de démarcation entre les états d’épuisement et la simple envie de dormir. En subissant l’anesthésie décrite je ne sentis absolument aucun épuisement ni aucune envie de dormir.

La disparition du moi dans le sommeil est un phénomène qui s’impose si fortement que parmi les analystes Jekels attribue le sommeil aux manifestations de la pulsion de mort. Sans aucun doute le sommeil est un acte de régression ; mais bien que la pulsion de mort tende vers la régression, toute régression ne se révèle pas être le travail de pulsion de mort. Le sommeil fait retourner l’individu de façon bio-analytique dans le sein de sa mère, symbole de mort mais de fait renouvellement de la vie, et lorsqu’un rêve interrompt le sommeil il réinvestit le moi comme il se trouve dans un état reculé de son développement. Jekels dans son article cite l’opinion de Kant selon laquelle seul le rêve sauve le dormeur de la mort.

Cependant le sommeil a une grande importance économique du point de vue mental et physique ; alors que l’état d’éveil épuise tous les investissements, le sommeil restaure les énergies potentielles et factuelles dans tous les champs psychosomatiques. Le sommeil est le rajeunissement de chaque nuit et il l’est encore plus sans les rêves. Dans une discussion Jekels et l’auteur de ce texte se sont accordés sur ceci : les symptômes et paralysies dus à la pulsion de mort peuvent devenir plus saillants dans le sommeil que pendant l’état éveillé, parce que la vie elle aussi en revenant à un état infantile, lointain ou même prénatal gagne en intensité pulsionnelle. Il n’y a aucun doute que, au niveau pulsionnel, l’agressivité et la sexualité gagnent en force pendant le sommeil et créent des rêves qui troublent et protègent le sommeil. Il est même possible que la vie dans le sommeil ne puisse pas être endommagée par une pulsion de mort intensifiée parce que le dommage dont on est menacé par la mort est dirigé contre la vie active énergique de la vie éveillée et non contre la vie reconstructrice et calme du sommeil. Ceci serait parallèle à la protection du sommeil par la perte de l’investissement du moi.

Bien des conflits, désirs, regrets et peurs et bien des impressions intéressantes gardent un certain investissement quand le sommeil vient. Elles continuent à stimuler, mais le moi n’a pas de frontières suffisamment investies pour réagir. Paradoxalement, rien ne peut arriver au moi en raison de son absence sinon que des stimuli créent le travail du rêve et que ceux-ci réveillent le moi. De fait le moi dans de telles conditions serait très vulnérable puisqu’il manquerait de raison, d’expérience, d’anticipation et de mémoire. Nous connaissons un moi de ce genre ; c’est celui de la personne hypnotisée ouverte à toutes les suggestions.

Les rêves proviennent du besoin ou de l’habitude de l’appareil mental – même dans un état où il est presque totalement dénué d’investissement – de venir à bout du grand nombre de perturbateurs mentaux et du petit nombre de perturbateurs physiques du sommeil. L’état désinvesti est transformé par le rêve en un état partiellement investi. C’est le moi du rêve réveillé simplement pour regarder le rêve et le vivre.

Il est intéressant de se demander jusqu’à quel degré exactement le moi du rêve est nécessairement rétabli. La réponse est que le moi du rêve doit être capable de reconnaître de façon vague ou claire les objets et les scènes du rêve manifeste. Ce minimum est atteint mais non dépassé dans un rêve mené à bien et achevé dans lequel toute émotion est transformée en scène du rêve.

Les objets et les événements du rêve manifeste ne sont pas seulement reconnus ils sont vus et vécus en réalité. Cette réalité s’imprime sur le moi du rêve ; un moi qui serait moins superficiellement investi ne l’accepterait pas. Cependant la réalité du rêve nécessite une explication plus poussée.

La caractéristique fondamentale du rêve et de l’hallucination psychotique est une réalité non vraie, une réalité qui n’existe pas pour l’individu en bonne santé ou lorsqu’il est éveillé.

Les caractères réels et visuels sont causés dans l’enfance, dans la psychose et dans le rêve, dans la stimulation du moi de l’extérieur. L’individu qui émerge de façon ontogénétique d’un état de non-existence en passant par la période embryonnaire et infantile, s’habitue à attribuer de la réalité à tout ce qui entoure les frontières du moi. Dans les rêves le moi infantile est réveillé par un monde d’idées et d’événements produits par le travail du rêve ; tout ceci est de la réalité à cause de la présence du moi du rêve réveillé à l’intérieur de ce monde d’images picturales. Le moi pendant qu’il rêve peut ne pas arriver à la période de la vie dont sont tirées les images du rêve manifeste. Dans les scènes de la vie ultérieure le moi du rêve peut être plus jeune ou plus vieux que la période représentée. Le niveau des pulsions du moi du rêve n’est pas non plus équivalent à celui de l’âge conscient, ni à sa hauteur.

Plus le moi du rêve est réinvesti plus il participe au fait du rêve, et, comme il ressent sa faiblesse, un tel moi du rêve ressemble au moi dépersonnalisé.

Le moi du rêve demeure en deçà de toute action. Même lorsqu’on a à accomplir quelque chose dans un rêve, la tâche n’est pas sentie comme une tâche voulue et volontaire ou comme une tâche refusée et acceptée de mauvais gré, mais tout est accompli comme si ça allait de soi avec un sentiment de nécessité imposé qui est analogue à la réalité imposée du rêve lui-même.

Le moi du rêve est pauvrement investi. Bien loin d’être résistant ou permanent il est instable et exposé de façon passive au rêve ; il le subit sans défense. Comme il est privé des fonctions du moi telles que le raisonnement, la volonté, le jugement et l’utilisation des souvenirs, toute tentative de comprendre est aussitôt abandonnée. L’une des composantes les plus importantes et les moins remarquées des faiblesses du moi du rêve est que notre esprit est seulement partiellement éveille alors que le corps continue à dormir, bien que cette règle ait des exceptions30. Le moi du rêve mérite le terme de faiblesse parce que son investissement mental est passif.

Bien que les rêves sous anesthésie suivent les mêmes mécanismes que tous les rêves, dans des anesthésies toxiques réussies et profondes les conditions sont si différentes du sommeil normal qu’on pouvait attendre des différences importantes dans la structure du rêve. Mais les découvertes elles-mêmes ne pouvaient pas être anticipées.

L’anesthésie complète permet au moi du rêve d’être fortement investi puisqu’il n’y a aucun danger d’être réveillé comme c’est le cas dans le sommeil normal si le rêve manifeste exerce une stimulation trop forte sur le moi faiblement investi et passivement exposé. Dans l’anesthésie le rêve a perdu sa fonction de protection du sommeil puisque cette fonction est devenue tout à fait superflue. Cependant habituellement dans bien des rêves d’anesthésie des mécanismes de déguisement de formation de symbole et de déplacement sont utilisés pour satisfaire la tendance à la satisfaction du désir du moi et du ça. Le rêve que nous avons étudié dans cet article était exceptionnellement peu déguisé et clair en dépit de l’intense satisfaction du désir.

Les traits étonnants se situent dans le réinvestissement excessif du moi mental sans aucun sentiment du corps qui puisse être remémoré, sans aucun réinvestissement du moi corporel. Dans les rêves normaux le sentiment corporel du moi contient en lui-même le réveil puisque le sentiment corporel du moi dans un rêve ordinaire rencontre une émotion ou un vouloir du moi mental, et si le moi mental devient trop éveillé le corps se réveille grâce à l’esprit et bientôt le rêve est fini. Pour continuer de dormir le moi mental perd aussi vite que possible tout investissement accru et revient à un état désinvesti. Mais, dans l’anesthésie, aucun danger de réveil ne menace le sommeil ; phénoménologiquement cela signifie qu’aucune annonce d’une stimulation trop forte ne force le moi du rêve à retirer le réinvestissement comme c’est le cas durant le rêve habituel. D’un autre côté, aucun réflexe du sommeil n’est stimulé par les sentiments d’épuisement car on ne sent ni l’épuisement ni l’envie de dormir dans l’anesthésie générale. Pour ces raisons le moi mental réinvesti peut demeurer réinvesti, même lorsque cet investissement atteint une force extraordinaire comme ce fut le cas dans le rêve que nous avons étudié ici.

L’un des traits inattendus de ce rêve fut que le surmoi fut réinvesti en même temps que le moi. Ceci ne peut arriver dans aucun rêve du sommeil ordinaire, sans réveil. L’intensité anormale du réinvestissement du moi explique aussi sa clarté et sa rationalité en contraste avec les produits habituellement illogiques de la formation du rêve. Dans ce cas d’anesthésie le rêve manifeste était comme un chapitre d’une biographie normale pleine de succès à la César et, grâce au surmoi éveillé en même temps, sans les excès de César. Il est probable que les souvenirs de la précipitation de César à transporter ses triomphes de province en province aida la formation du rêve. Bien des rêves en littérature, dans la recherche sur le rêve, aussi bien que dans la fiction, les biographies et les autobiographies, racontent des actions vivaces, longues, aventureuses et glorieuses ; cependant le moi du rêve les subit passivement sans activité, vouloir ou émotion « conscients ». Il est possible que comme dans l’anesthésie un épuisement anormal ou quelque autre cause puisse aussi empêcher le réveil du corps et permettre un investissement accru du moi. Cependant, des rêves clairs et rationnels comme celui que nous avons étudié nous rappellent que c’est le conflit entre le moi, le ça et le surmoi, entre la satisfaction du désir et la peur, les processus primaires et secondaires, le réveil et la continuation du sommeil, la stimulation organique et la protection contre ces stimuli, la stimulation pulsionnelle et les résistances, la stimulation mentale et les stimuli contraires, qui crée toutes les images irrationnelles du rêve – et même les monstruosités chimériques des rêves. C’est surtout en raison de l’incompatibilité entre les processus conscients et inconscients lorsqu’ils se rencontrent sur le même terrain, et parce que dans le sommeil le moi est sans ressource contre les processus inconscients qui font intrusion, que le rêve devient un tel champ de bataille. Cependant, si le moi mental est investi d’une façon anormalement active, cet investissement agit comme un contre-investissement contre les processus inconscients ; le moi réagit en produisant un rêve, mais ce rêve montre les qualités principales du moi normal – le vouloir, la clarté, la rationalité. Un tel moi mental fortement investi a ses frontières bien gardées contre les pressions pulsionnelles comme contre les irrationalités venant de l’inconscient. Le moi mental réagit avec ses propres moyens libidinaux, avec la libido d’objet comme avec le narcissisme. C’est pourquoi dans ce rêve les objets aussi bien que le sentiment du moi étaient anormalement forts.

Le moi du rêve était extrêmement heureux parce que le narcissisme aussi bien que la libido d’objet étaient pleinement satisfaits. Comme dans une expérience, ce rêve montre que le bonheur est un corollaire de l’investissement du moi. Le rêve n’était pas une manifestation de manie parce que dans cette maladie mentale le surmoi perd son investissement. Au niveau psychiatrique le diagnostic d’un état d’amentia serait justifié si on voulait juger un enivrement artificiel et narcissique de la même façon que tout état pathologique de la vie éveillée.

On trouve habituellement qu’un rêve aux scènes vivaces montre peu d’intensité de représentation du moi et un investissement faible du moi du rêve ; dans les autres rêves la personnalité du rêveur lui-même est plus éveillée alors que la scène du rêve est moins vivace. Ce rapport complémentaire semble être dû à une sorte d’économie du processus total de réveil du rêve. Une autre explication offrirait une alternative entre un désir narcissique ou un désir libidinal d’objet dont la satisfaction est effectuée par le rêve manifeste. Dans le rêve sous anesthésie, aussi bien le moi incluant le surmoi que les événements du rêve étaient extraordinairement vivaces et cependant il resta peu de souvenirs du décor et de son intensité visuelle. Le sentiment de réalité des événements du rêve était extrêmement fort comme l’était le sentiment de personnalité. Il est hors de question de décider si biologiquement l’investissement est accru ; on doit se contenter d’établir l’accroissement phénoménologique de toutes les sensations qui correspondent à un accroissement d’investissement. Sans aucun doute il n’y avait pas dans ce rêve un moi endormi et à peine éveillé, mais un moi mental à la vigilance fortement accrue sans aucun accroissement concomitant de l’investissement du moi corporel.

L’invasion du moi par le réinvestissement s’explique par le fait qu’il ne pouvait pas se réveiller aussi longtemps que continuait l’anesthésie. Cependant cette impossibilité n’explique pas le fait lui-même. On pourrait aussi bien avoir attendu une paralysie du moi mental comme de toutes les fonctions sensorielles et motrices. L’explication la plus facile de tels problèmes et de problèmes analogues est de supposer une affinité spécifique de la drogue aux dispositifs qui sont paralysés.

Au niveau psychologique deux explications sont possibles. L’une est que l’état d’inconscience profond révèle le degré de narcissisme du rêveur. Cette explication sera mise à l’épreuve lorsqu’on demandera à bien des individus psychanalysés qui ont subi une anesthésie générale de raconter les expériences de rêve de leur anesthésie. Le cas rapporté montre une grande quantité d’investissement narcissique, mais ce rêve est sans valeur pour le problème considéré en raison de l’intérêt intense du rêveur pour la psychologie du moi. De nombreux rêveurs aux préoccupations scientifiques dirigent inconsciemment leur rêve vers les problèmes qui les préoccupent. Cependant, que le rêveur se soit tourné ou non vers l’investissement du moi, le rêve qui en résulta donna la preuve de la primauté de l’investissement du moi mental sur l’investissement du moi corporel. Si le moi avait été réveillé par l’influence directe de l’anesthésie, cet effet se serait produit dès le départ. Mais ce ne fut pas le cas. Le moi mental fut réinvesti de façon intense par le rêve manifeste qui était provoqué par les forts stimuli apportés par l’opération. Les effets de ces stimuli étaient distincts, bien que grâce à l’anesthésie la douleur des stimuli et leur localisation fussent absolument éliminées. L’auteur est tenté de supposer que la stimulation influença le moi mental aussi fortement, parce que les stimuli n’utilisaient pas leurs énergies à produire de la douleur et une localisation sensorielle. Cette absence de douleur et de localisation des stimuli est due à l’effet paralysant de l’anesthésiant sur tous les organes moteurs et sensoriels, c’est-à-dire sur le corps ; puisque le corps n’était pas senti le moi corporel n’était pas réinvesti.

De plus, on doit tirer la conclusion que le moi corporel remplit la tâche de protection du moi mental d’une stimulation trop intense ; le moi corporel contient la Reizschutz tout entière. On comprend facilement que les stimuli, lorsqu’on reconnaît d’où ils viennent et comment ils fonctionnent, sont moins capables de s’accumuler et d’être condensés jusqu’au point où ils troubleraient ou réveilleraient le moi mental. C’est pourquoi l’évanouissement du moi corporel est la raison principale du développement des rêves dans l’anesthésie générale et en particulier des rêves dus à des stimuli corporels. C’est moins un paradoxe qu’une découverte étonnante que la paralysie complète des organes sensoriels paralyse en même temps la protection contre les stimuli et la protection du sommeil. C’est la raison pour laquelle les stimuli ne pouvaient éveiller que le moi mental seul et pouvaient l’éveiller de façon si intense en exerçant une influence si intense sur le rêve lui-même.

Il y a deux traits plus exceptionnels du rêve qui sont jusqu’à un certain point expliqués par l’intensité du moi mental – l’expérience anormale de la vitesse et de la longueur vécue du temps. Freud dit que « l’inconscient » est dénué de la catégorie du temps, que l’expérience du temps est réservée à la vie mentale consciente et préconsciente. Cependant, nous savons qu’il existe une « horloge-dans-la-tête » qui permet d’évaluer le temps même durant le sommeil ; on peut attribuer cela à un fonctionnement du préconscient. Grâce à la périodicité des processus corporels l’« horloge-dans-la-tête » acquiert une évaluation objective du temps. Le fait de ressentir subjectivement une période de temps comme longue ou courte dépend des changements d’objet et d’investissement du moi pendant cette période et du plaisir ou de l’indifférence ressentis en raison de ces changements. L’occupation à de nombreuses tâches intéressantes et à des pensées agréables fait passer le temps plus vite et permet aux souvenirs de couvrir une longue période contrairement à l’évaluation objective du temps par le moi corporel. L’intensité énorme d’expériences mentales et d’actions combinées avec le manque d’interférence du moi corporel crée dans ce rêve d’anesthésie cette impression extraordinaire d’extension du temps.

Les traits mentionnés dans ce rêve doivent être vérifiés dans de nombreuses recherches sur des rêveurs d’âge différents dont la structure de caractère libidinal est différente, avec des médicaments différents utilisés dans l’anesthésie, avec des attitudes différentes à l’égard des opérations, dans des sortes différentes d’opération, sans opération, et dans le cas de réveils spontanés et artificiels. On devrait aussi connaître les personnages habituels de leurs rêves. Des recherches de ce genre contribueront à accroître notre connaissance des réactions d’investissement anormales et pathologiques du moi et de ses fonctions.

En lui-même ce sujet est déjà important. Cependant il apporte un argument de plus à la nécessité de faire des recherches sur les investissements du moi dans des psychoses différentes. Bien des psychiatres ont reconnu l’analogie entre la production mentale du schizophrène et celle du rêveur. La ressemblance principale réside dans l’identité d’une fausse conception de la réalité. La pensée a de la réalité dans les rêves comme dans la schizophrénie, dans cette dernière, parce que certaines des frontières du moi ont perdu leur investissement normal, dans le rêve parce que le moi est éveillé de sa non-existence aux perceptions du rêve manifeste. Dans les deux cas la réalité est due au fait que des perceptions stimulent le moi alors qu’elles viennent de l’extérieur jusqu’à ses frontières, alors que les simples pensées sont à l’intérieur des frontières du moi et sont incluses à l’intérieur de l’unité d’investissement qu’est le moi. De plus le moi schizophrénique souffre de la même faiblesse d’investissement que le moi du rêve dans le sommeil habituel. Dans le traitement par électrochoc le moi faiblement investi du schizophrène devient pendant un certain temps pleinement investi, réveillé. Si nous apprenons par le moyen d’un traitement mental utile ou par d’autres moyens à faire persévérer le réinvestissement, la schizophrénie sera guérie ; car toute psychose porte de façon primordiale sur l’investissement du moi.