Psychanalyse et pédagogie1

L’étude des ouvrages de Freud et les analyses personnellement effectuées peuvent convaincre tout un chacun qu’une éducation défectueuse est non seulement la source de défauts caractériels, mais aussi de maladies, et que la pédagogie actuelle constitue un véritable bouillon de culture des névroses les plus diverses. Mais l’analyse de nos malades nous amène malgré nous à revoir également notre propre personnalité et ses origines ; nous en avons tiré la conviction que même l’éducation guidée par les intentions les plus nobles et effectuée dans les meilleures conditions — étant fondée sur les principes erronés généralement en vigueur — a influencé de façon nocive et de multiples façons le développement naturel : si nous sommes malgré tout restés en bonne santé, c’est assurément à notre constitution psychique plus robuste, plus résistante que nous le devons. De toutes façons, même si nous ne sommes pas tombés malades, bien des souffrances psychiques inutiles peuvent être attribuées à des principes éducatifs impropres ; et sous l’effet de cette même action nocive, la personnalité de certains d’entre nous est devenue plus ou moins inapte à jouir sans inhibition des plaisirs naturels de la vie.

Une question surgit alors spontanément : quel serait le moyen thérapeutique et prophylactique contre ces maux ? Quels enseignements pratiques la pédagogie peut-elle tirer des observations dues à la recherche psychanalytique ?

Cette question n’est pas un problème de science abstraite. La pédagogie est pour la psychologie ce que la discipline du jardinage est pour la botanique. Mais si nous nous souvenons comment Freud partant lui aussi d’un problème pratique limité — de neuropathologie — est parvenu à une perspective psychologique d’une envergure absolument inattendue, nous pouvons nous permettre une excursion sur les pelouses du jardin d’enfants non sans quelque espoir heuristique.

Je note dès l’abord que je tiens ce problème pour insoluble pour un homme seul, et moins encore dans le cadre d’une seule conférence. Nous avons besoin ici de la collaboration de tous ; pour ma part, je me bornerai aujourd’hui à soulever les problèmes qui se posent d’emblée et à faire le point actuel de la situation.

Le seul régulateur du fonctionnement psychique du nouveau-né est sa tendance à éviter la douleur, c’est-à-dire les excitations, tendance appelée « Unlustprinzip » (Principe de déplaisir). Plus tard ce principe tombe sous la domination de l’auto-discipline inculquée par l’éducation ; cependant la tendance à éviter la douleur continue à se manifester à tout instant dans le psychisme de l’adulte civilisé également, fût-ce sous une forme sublimée ; l’homme s’efforce malgré tout — et en contradiction avec tous les enseignements de la morale — à obtenir le maximum de satisfactions avec le minimum d’effort.

Cependant, la pédagogie actuelle va souvent à l’encontre de ce principe si sage et pour ainsi dire évident. Je vais immédiatement citer l’une de ses plus graves erreurs, à savoir le refoulement des émotions et des représentations. Nous pourrions même dire qu’elle cultive la négation des émotions et des idées.

Il est difficile d’en définir le principe. C’est au mensonge que cela s’apparente le plus. Mais tandis que les menteurs et les hypocrites dissimulent des choses aux autres ou bien leur présentent des émotions et des idées inexistantes, la pédagogie actuelle oblige l’enfant à se mentir à lui-même, à nier ce qu’il sait et ce qu’il pense.

Mais les sentiments et les idées ainsi refoulées, immergés dans l’inconscient, ne sont pas supprimés pour autant ; au cours du processus éducatif ils se multiplient, s’accroissent, s’agglomèrent en une sorte de personnalité distincte enfouie dans les profondeurs de l’être, dont les buts, les désirs et les fantasmes sont en général en contradiction absolue avec les objectifs et les idées conscientes.

L’on pourrait considérer ce système comme parfaitement satisfaisant, puisqu’il donne une relative spontanéité aux idées justes, socialement orientées, plongeant dans l’inconscient les tendances grossièrement égoïstes, anti- ou asociales, qui perdent de ce fait leur nocivité. La psychanalyse montre cependant que ce mode de neutralisation des tendances asociales n’est ni efficace ni rentable. Pour maintenir les tendances latentes refoulées et cachées dans l’inconscient, il faut édifier des organisations défensives puissantes, au fonctionnement automatique, dont l’activité consomme beaucoup trop d’énergie psychique. Les règlements de défense et d’intimidation de l’éducation morale basée sur le refoulement des idées peuvent se comparer aux suggestions hallucinatoires négatives posthypnotiques ; car, de même que nous pouvons obtenir que l’individu hypnotisé, à son réveil, cesse de percevoir les impressions optiques, acoustiques ou tactiles, ou une partie d’entre elles, de même éduque-t-on actuellement l’humanité à une cécité introspective. Mais l’homme ainsi éduqué, comme l’hypnotisé, retire beaucoup d’énergie psychique à la partie consciente de sa personnalité ; il mutile donc considérablement la capacité de fonctionnement de celle-ci ; d’une part il entretient dans son inconscient une autre personnalité, véritable parasite, qui avec son égoïsme naturel et ses tendances à satisfaire ses désirs à tout prix, est comme l’ombre, le négatif de tout ce beau et ce bien dont se flatte la conscience supérieure ; d’autre part, la conscience ne peut éviter de reconnaître et de percevoir les instincts asociaux dissimulés sous tout ce bien qu’en les emmurant derrière des dogmes moraux, religieux et sociaux, gaspillant le meilleur de ses forces à maintenir ces dogmes. De telles forteresses sont par exemple : le sens du devoir, l’honnêteté, la pudeur, le respect des lois et des autorités, etc..., etc..., c’est-à-dire toutes les notions morales qui nous poussent à prendre en considération les droits d’autrui et à réprimer nos désirs de puissance et de jouissance, c’est-à-dire notre égoïsme.

Mais d’un autre côté, quels sont les désavantages de cette coûteuse organisation ?

J’ai déjà exposé ailleurs comment cette nouvelle méthode de recherche psychologique individuelle qu’est la psychanalyse a permis de montrer que les symptômes des affections dites psychonévrotiques (hystérie, névrose obsessionnelle) sont toujours les manifestations, les projections déplacées, déformées, pour ainsi dire symboliques, des tendances libidinales involontaires ou inconscientes, essentiellement de la libido sexuelle. Si l’on tient compte du nombre élevé et toujours croissant des personnes atteintes de ces maladies, il paraît souhaitable d’envisager, ne fût-ce que dans un but prophylactique, une réforme pédagogique qui permettrait d’éviter la mise en jeu d’un mécanisme psychique si souvent nocif : le refoulement des idées.

D’un autre côté, si la tendance au refoulement des idées et des émotions n’affectait que ceux-là seuls qui y sont prédisposés, en épargnant les constitutions plus robustes, il conviendrait de réfléchir sérieusement pour savoir s’il est permis d’ébranler, au profit de la partie la plus débile donc la moins valable de l’humanité, la solidité des bases des organisations culturelles principales des humains dans leur ensemble.

L’expérience prouve cependant que le refoulement influence aussi incontestablement le cours de la vie de l’homme dit normal. La sollicitude inquiète avec laquelle la censure veille sur les représentations de désirs inconscientes ne se borne généralement pas à cette tâche, mais s’étend également aux activités conscientes du psychisme, rendant la plupart des gens inquiets, lâches, incapables de réflexion personnelle, esclaves de l’autorité. L’adhésion désespérée aux superstitions et aux cérémonies religieuses vidées de leur sens et de leur contenu, la crainte exagérée de la mort et les tendances hypocondriaques de l’humanité : que sont-ils, sinon les états névrotiques du psychisme populaire, des symptômes hystériques, des formations obsessionnelles et des actes obsessionnels au niveau de la psychologie des masses, déterminés par des complexes de représentations enfouis sous la conscience, exactement comme les symptômes des malades proprement dits. À l’anesthésie des femmes hystériques, à l’impuissance des hommes névrosés correspond la curieuse tendance de la société à l’ascétisme, essentiellement contraire à la nature (abstinence, végétarisme, antialcoolisme, etc.). Et de même que le psychonévrosé se défend contre la reconnaissance de sa propre perversion inconsciente par des réactions exagérées, contre les pensées considérées comme impures par une propreté pathologique, contre les représentations libidinales qui l’agitent par une « honnêteté » excessive, de même, le masque de respectabilité que présentent les juges moraux inflexibles de la société dissimule — à leur insu — toutes les pensées et tendances égoïstes qu’ils condamnent tant chez les autres. Leur rigueur leur épargne l’obligation de reconnaître cet état de choses et en même temps leur fournit un exutoire à l’un de leurs désirs inconscients cachés, l’agressivité.

Ce n’est pas un réquisitoire ; ils appartiennent à l’élite de notre société actuelle ; c’est tout simplement un exemple pour montrer que l’éducation morale édifiée sur le refoulement produit dans tout homme bien portant un certain degré de névrose et donne naissance aux conditions sociales actuellement en vigueur où le mot d’ordre de patriotisme recouvre de toute évidence des intérêts égoïstes, où sous la bannière du bonheur social de l’humanité l’on propage l’écrasement tyrannique de la volonté individuelle, où l’on vénère dans la religion soit un remède contre la peur de la mort — orientation égoïste — soit un mode licite de l’intolérance mutuelle ; quant au plan sexuel : ce qu’un chacun fait, personne ne veut en entendre parler. La névrose et l’égoïsme hypocrite sont donc le résultat d’une éducation fondée sur des dogmes qui néglige la véritable psychologie de l’homme ; et en ce qui concerne cette dernière caractéristique, ce n’est point l’égoïsme qui est à condamner, sans lequel on ne peut concevoir sur terre nul être vivant, mais l’hypocrisie, certes, un des symptômes les plus caractéristiques de l’hystérie de l’homme civilisé de nos jours.

Il y a ceux qui reconnaissent la réalité de ces faits, mais qui tremblent à l’idée de ce qu’il adviendrait de la civilisation humaine s’il n’y avait plus de principes dogmatiques, sans appel ni explication, pour veiller sur l’éducation et toute l’existence des hommes. Les instincts égoïstes libérés de leurs chaînes ne vont-ils pas détruire l’œuvre millénaire de la civilisation humaine ? Pourra-t-on remplacer l’impératif catégorique de la morale par autre chose ?

La psychologie nous a appris que c’est parfaitement possible. Si, le traitement psychanalytique terminé, le malade jusque là gravement névrosé a clairement reconnu ses tendances à la satisfaction de désirs contraires aux conceptions inconscientes de son psychisme ou à ses convictions morales conscientes, la guérison des symptômes se produit. Et elle se produit même si, par suite d’obstacles insurmontables, le désir, dont la manifestation symbolique est le symptôme psychonévrotique, ne peut même pas être satisfait ultérieurement. L’analyse psychologique n’aboutit donc pas au règne débridé des instincts égoïstes, inconscients et éventuellement incompatibles avec les intérêts de l’individu, mais à la rupture avec des préjugés qui entravent la connaissance de soi, la compréhension des motifs jusqu’alors inconscients et à la possibilité d’un contrôle des impulsions devenues conscientes.

« Le refoulement d’idées est remplacé par le jugement conscient », dit Freud. Les conditions extérieures, le mode de vie ne doivent pratiquement pas changer.

L’homme qui se connaît réellement, outre le sentiment exaltant que cette conscience lui procure, devient plus modeste. Indulgent pour les défauts d’autrui, il est prêt à pardonner ; voire même, si l’on se réfère au principe que « tout comprendre c’est tout pardonner »2, c’est à comprendre seulement qu’il aspire — il ne se sent pas qualifié pour pardonner. Il dissèque les mobiles de ses émotions et les empêche ainsi de croître jusqu’à devenir des passions. Il contemple avec un certain humour serein les divers groupements humains se bousculer suivant différents mots d’ordre, et dans ses actes, ce n’est pas la « morale » hautement proclamée qui le guide, mais une lucide efficacité ; c’est ce qui l’incite également à dominer parmi ses désirs ceux dont la satisfaction pourrait offenser les droits d’autrui (qui donc, par les réactions suscitées, deviendraient dangereux pour lui-même) et à les surveiller attentivement, sans nier leur existence.

Si j’ai affirmé précédemment que toute la société actuelle est névrosée, ce n’est pas pour faire une vague analogie ou une comparaison. Ce n’est pas une clause de style, mais ma conviction profonde, que le remède à cette maladie de la société ne peut être que l’exploration de la personnalité véritable et complète de l’individu, en particulier du laboratoire de la vie psychique inconsciente qui n’est plus tout à fait inaccessible aujourd’hui ; et le moyen préventif : une pédagogie fondée, c’est-à-dire à fonder, sur la compréhension, l’efficacité, et non sur les dogmes.


1 Conférence au Congrès des Psychanalystes à Salzburg en 1908, « Gyógyàszat », 1908.

2 En français dans le texte (N. d. T.).